Du viol, police et justice

Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.

Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.

Un espace unique pour récits pluriels

La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma

Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel, Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.

Le viol sur mineur de moins de 15 ans

Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol  ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.

Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici

Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).

Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.

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