Au théâtre du Vieux-Colombier (75), Jean Bellorini propose L’ordre du jour. En adaptant le livre d’Éric Vuillard, le metteur en scène fait valoir l’écriture imagée de l’auteur et la pertinence de son point de vue historique sur l’implication du grand patronat allemand dans la prise de pouvoir d’Hitler. Un spectacle qui fera date

Le mariage entre grande industrie et nazisme commence dès 1933. Le spectacle, à l’affiche du Vieux-Colombier et interprété par les comédiens du Français, trouve des résonnances dans notre actualité. « Rire du pire, c’est s’armer contre lui », suggère Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP. L’ordre du jour, c’est le plan d’Hitler pour prendre le pouvoir en Allemagne et annexer l’Autriche dans la foulée. On connaît la suite. Cette adaptation reprend textuellement le livre d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. À commencer par la réunion de 20/02/1933, entre Goering, Hitler et 24 industriels convoqués pour financer la campagne électorale du parti nazi.
Rythme, précision et image poétique
À la croisée de la littérature et de l’essai, dans L’Ordre du jour comme dans la dizaine de titres publiés à ce jour, Éric Vuillard a l’art d’embrasser la grande histoire à la loupe. Avec forces documents détaillés, il évoque les événements dans une langue vive, sans fioritures, avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique. Les descriptions des lieux, les caractères des personnages sont autant de didascalies pour une transposition théâtrale. L’acuité politique et la résonnance avec l’actualité de ce livre, prix Goncourt 2017, sont le support d’une mise en scène distanciée.

Sur l’air de valse Fliege mit mir in die Heimat (chanson composée par l’Autrichien Franz Winkler, connue en France sous le titre Étoile des neiges), trois acteurs et une actrice entrent en scène, en costumes trois pièces tristounets, longuement décrits. Ils représentent, à eux quatre, tous les participants, figurés par 24 paires de chaussures noires qui se reflètent dans un miroir. Grimés et masqués, ils semblent les pantins de Goering et Hitler. Ceux-ci sont joués par les mêmes interprètes, le corps surmonté de gigantesques têtes à leur effigie, ce qui fait ressembler les autres à une minuscule valetaille. La levée de fond est un succès : les Krupp, Opel, Siemens et 21 autres crachent au bassinet. Ils croient que les promesses du Führer, éloigner la menace communiste et rétablir l’ordre, permettront à chacun d’être « un Führer dans son entreprise ». Ce qui se réalisera, hélas, même pendant la guerre et au-delà. Ce préambule est suivi des épisodes qui mènent Hitler et ses complices à berner tout le monde, de Lord Halifax (président du Conseil de Grande-Bretagne) à Chamberlain et Daladier, pour aboutir à l’annexion de l’Autriche à la suite d’une série de chantages et de pressions exercés sur le chancelier autrichien Schuschnigg et son président Miklas.
Un quatuor bien orchestré
A la fois narrateurs et protagonistes, entre scènes dialoguées et récits, Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty font entendre cette triste saga. Ils sont tour à tour les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque entre 1933 et 1938, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : Goering, Hitler, Ribbentrop, Chamberlain, Sir Cadogan Goering, Ribbentrop, Alderman Mussolini Chamberlain, Daladier… Pour ce récit choral, un jeu de masques, maquillages, coiffures conçus par Cécile Kretschmar. Elle a réalisé plusieurs types de masques qui se superposent comme autant de mues de serpent. Une tête en papier mâché un peu plus grosse que nature recouvre, par exemple, un masque en silicone puis un troisième en tulle, seconde peau plus réaliste mais tout aussi étrange. Costumes, maquillages et artéfacts sophistiqués qui tendent vers l’expressionnisme dans l’esprit du cabaret des années 1930, sont aussi terrifiants que les carnavalesques et rudimentaires grosses têtes en papier mâché. On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, ou au Dictateur de Charlie Chaplin et aux Producteurs de Mel Brooks …

Il y a quelque chose de brechtien dans la mise en scène de cette farce sinistre, avec des parties chantées, des images qui se reflètent dans l’immense miroir à inclinaison variable, multipliant les points de vue et les personnages. La musique originale de Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty et les airs d’époque viennent en contrepoint ironique, certains morceaux joués en direct au violoncelle ou au vibraphone par Baptiste Chabauty. Nombre de scènes tournent le tragique en dérision, comme l’apparition de Schuschnigg en tenue de sport d’hiver, quand il va se mettre dans la gueule du loup au Berghof de Berchtesgaden. Ou, le 12 mars 1938, la venue à Downing Street de l’ambassadeur Ribbentrop en tennisman. Il accapare la conversation du déjeuner avec Sir Cadogan et Chamberlain, ce dernier n’osant pas l’interrompre alors qu’une note du Foreign Office lui apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche.
Coucou, les revoilà
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En guise d’épilogue on retrouve Gustav Krupp au printemps 1944. Gâteux, il est hanté par les fantômes des milliers de travailleurs forcés fournis par les SS… L’a-t-il été en réalité ? Les « 24 » ne sont pas le passé. Ils sont plus florissants que jamais, les Krupp, Opel, Siemens et consorts qui étaient de la partie en 1933. Ils ont été épargnés après la guerre, alors qu’ils y ont gagné gros, alimentés par la main d’œuvre des camps de concentration. Et leurs héritiers continuent de prospérer… Comment ne pas penser, en voyant ce spectacle, à ce qu’Éric Vuillard pointe du doigt : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. (…) S’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, il plie devant le bluff ».

Tirerons nous des leçons de l’histoire ? On en doute face aux mensonges que nous déversent les propagandes d’aujourd’hui, les appétits expansionnistes et guerriers des dirigeants actuels. « Le bluff, c’est certain, a encore de beaux jours devant lui. On n’écrit pas dans l’éternité, mais exposé aux événements ». Ce que dit Éric Vuillard vaut aussi pour le théâtre, pour cette mise en scène en particulier, remarquablement servie par l’équipe artistique et les comédiens du Français. Un spectacle qui fera date et nous renvoie au livre. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage
L’ordre du jour, d’après Éric Vuillard. Adaptation et mise en scène, Jean Bellorini : jusqu’au 03/05, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Le Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). L’ordre du jour d’Éric Vuillard est paru aux éditions Actes Sud (160 p., 7€30).





