Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

©J-M.Lobbé

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

© Céline Bansart

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

©J-M.Lobbé

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

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La forêt fait coupe rase

Alors qu’un rapport ministériel préconise un recours accru au privé, les forestiers en dénoncent les objectifs financiers. La mise à mal d’une gestion durable de la forêt, un écosystème en danger.

 

Les forestiers sont au bout du rouleau. Entre 2002 et 2008, leurs effectifs ont été rabotés de 20%. Chaque agent, toujours en poste, est amené à gérer non plus 1000 mais 1800 hectares de forêt ! Épuisés, les personnels de l’Office national des forêts (ONF) déplorent l’abandon d’une partie de leurs missions de service public, notamment les fonctions de surveillance et de préservation de la biodiversité. Cette pression est née des difficultés financières de l’Office. Alors que la vente de bois devait permettre à l’origine à l’établissement à caractère industriel et commercial à s’autogérer, l’effondrement des cours du marché a plongé durablement ses comptes dans le rouge.

Afin de résorber sa dette, un rapport ministériel publié le 15 juillet 2019 souhaite que l’ONF recoure plus intensivement aux contractuels. « Mais tous les remplacements sont déjà faits par des contractuels de droit privé », fulmine Gilles Quentin, l’ancien garde-forestier dans les forêts du Berry, « il n’y a plus aucun concours depuis 2018, plus aucun recrutement ». Cette attaque contre le statut est mal vécue. « Le fonctionnaire est assermenté, il a une mission de police judiciaire : il intervient pour empêcher le saccage de la forêt et préserver son équilibre écologique », argue Loukas Benard, garde-forestier dans les Ardennes et secrétaire national CGT de l’ONF. « La pression de la hiérarchie, on peut y résister en refusant un martelage contraire aux objectifs de développement durable, ce que ne peut pas faire un contractuel ».

En mai 2018, ils furent ainsi près d’un millier à marcher à travers cinq villes de France pour protester contre la privatisation rampante de l’Office. « L’éthique des personnels, c’est d’appréhender la forêt comme un tout : un écosystème, un lieu d’accueil du public et de production de bois », rappelle Loukas Benard. « Sauf qu’aujourd’hui, la forêt est gérée comme un placement financier. On cherche à faire des rotations de plus en plus courtes, sur trente-quarante ans. Dans certains endroits, on coupe à blanc et on ne replante qu’une seule essence ».

Cette dérive vers une industrialisation de la forêt inquiète les agents de l’ONF, ils craignent de ne plus pouvoir garantir une gestion durable du patrimoine forestier français. Ils ne sont pas les seuls, une fuite en avant au profit du « tout commercial » qui alarme jusqu’aux associations de défense de l’environnement. « La forêt est un patrimoine commun », rappelle Hervé Le Bouler, de France nature environnement, « elle a un rôle à jouer face au changement climatique ». À condition, bien sûr, de préserver sa biodiversité. Cyrielle Blaire

Le chiffre :

300 millions, c’est en euros le déficit actuel de l’Office national des forêts. Une dette qui s’est dégradée avec le repli du marché du bois. Le contrat d’objectifs et de performance signé pour 2016-2020 prévoie que la récolte en forêt domaniale passe de 6,3 à 6,5 m3. Une intensification au profit des coupes rases, destructrices des sols.

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Jeanneteau et Crimp font leur cinéma !

En prélude à une longue tournée, jusqu’au 1er février le Théâtre de Gennevilliers (92) propose Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. La rencontre incongrue du mythe d’Oedipe avec un chœur d’adolescentes, pour interroger le monde dans lequel nous vivons. Original et percutant. Sans oublier Angélica Liddell à La Colline, Détails au Rond-Point et Nickel au CDN de Montreuil.

 

La seule question que l’on se posait, en juillet 2019, à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma : pourquoi n’est-ce pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes ? En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

Du 7 au 15/02/20, au TNS – Théâtre National de Strasbourg. Du 10 au 14/03, au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France. Les 20 et 21/03, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National.

À voir aussi

– Au Théâtre de la Colline : Angélica Liddell jusqu’au 09/02, auteure-interprète-metteure en scène, dans Una costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa : Madre. Deux spectacles d’une beauté et d’une force incroyables ! Le premier, tableau naturaliste et dissection du corps physique, le second, chant choral et prière païenne… La comédienne et performeuse espagnole se livre à corps et à cris dans cette double évocation et sublime hommage à son père et sa mère disparus. Aucun faux-semblant sur scène, Angélica Liddell ne transige pas avec la réalité et son vécu, nourrissant son propos de ses lectures, de sa réflexion sur la vie et la mort, de ses rapports avec le politique et la religion. La mise à nu, au propre comme au figuré, de la perte, de la douleur, de l’absence, mise en terre et retour à la terre de corps aimés mais désormais putréfiés. Sur scène, des mots crus et des corps nus, la merde et l’urine comme ultimes preuves de ceux-là qui hier encore étaient vivants. Mais aussi le chant de Nino de Elche, puissant-déchirant-hallucinant et la danse d’Ichiro Sugae, envoûtante et tourbillonnante… En deux volets, une lamentation élevée au rang d’opéra mortuaire, hymne à la vie qui fuit et à la mort qui s’en vient, un spectacle d’une rare beauté et d’une incroyable émotion créatrice. Yonnel Liégeois

– Au théâtre du Rond-Point : la pièce de Lars Norén jusqu’au 02/02, Détails, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Lorca. Dix ans de la vie de quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s’aiment et se haïssent, se fuient et se retrouvent, se trompent et se mentent… Le feuilleton de la vie quotidienne quand luxe et aisance matériels ne comblent pas les manques de la vie amoureuse, quand la vérité des sentiments se fissure sous le vernis social. « Le tout est tragique, le détail est comique (…) Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, une fois rassemblés, font une histoire », commente l’auteur. La mise à nu d’une société en déliquescence, tant dans ses relations intimes que dans ses rapports sociaux. Une pièce légère et profonde tout à la fois où, au cœur de la distribution, s’affiche une Isabelle Carré toujours aussi sincère et émouvante. Yonnel Liégeois.

– Au Nouveau Théâtre de Montreuil : dans une mise en scène de Mathilde Delahaye jusqu’au 01/02, la pièce Nickel, sur un texte signé aussi de Pauline Haudepin. Une œuvre originale, au sens plein du terme quand la représentation théâtrale s’efface presque à la confrontation du geste, de la danse et de la musique, quand le décor symbolique d’un acte à l’autre offre parfois plus de sens que la parole prononcée… Dans les bas-fonds d’une mine désaffectée, survivent des hommes et des femmes qui tentent de reconstruire autrement leur existence. Un à-venir fondé sur la liberté et la solidarité, sur l’accueil de l’autre et de la différence. Un spectacle nourri des danses et musiques urbaines en provenance des États-Unis, une tentative haute en couleurs et en sons pour imaginer le possible d’une société autre sur les ruines d’un monde en perdition. Yonnel Liégeois

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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Marie Payen, la voix des sans-voie

Après la création au Théâtre des Deux Rives de Rouen (76) et une longue escale au Théâtre du Rond-Point (75), Marie Payen fait halte le 16 janvier au Carré, la Scène nationale de Château-Gontier (53). Avec Perdre le nord, une tragique mélopée délivrant la parole des réfugiés et sans-papiers. Superbe esthétique, force poétique et puissance politique.

Plus qu’une œuvre spectaculaire ! Avec Perdre le nord, Marie Payen revisite en beauté la tragédie antique, une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de

© Arnaud Bertereau

ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert, architecte éclairé et maître des lumières du spectacle.

Les yeux cernés de noir, fragile et frêle dans sa tunique de plastique, Marie Payen se révèle pourtant irréductible pythie ! Clamant les mots surgissant du fonds du corps, venus de loin et se répétant depuis des millénaires… Ceux des exilés et des réfugiés de tout temps, des bannis et damnés de la terre en quête d’espoir, de fraternité, d’un havre d’humanité. Elle en appelle à Ulysse et Enée, Moïse et Abraham, même à Jésus dit le christ : mythe, conte,

© Arnaud Bertereau

épopée ? Mensonges et billevesées peut-être, puisque depuis lors rien ne semble avoir changé. Des peuples humiliés, déplacés, exploités et rejetés hors de leurs frontières pour errer à tout jamais.

D’un imperceptible mouvement de la main, tout autant expressif que poétique, Marie Payen devient l’enfant crucifié, sacrifié dans les montagnes ou les dunes, noyé dans le sable ou la vague. Un cri de détresse, un appel au secours qui est aussi celui de la mère dont le policier a vidé le sac boulevard de La Chapelle à Paris et écrasé du pied le morceau de pain généreusement donné. L’humanité piétinée, la fraternité bafouée, ni tract ni manifeste, la comédienne lance les mots qui, tragiques et poétiques tout à la fois, percent au corps le coeur du public. Un spectacle d’une intense religiosité, une émouvante et authentique prière païenne lorsque l’homme ou la femme, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, sont nommés mieux que frère et soeur en humanité, dieux vivants à

© Arnaud Bertereau

aimer et respecter. Sans papiers peut-être, mais pas sans voix. Des voix que Marie Payen emprunte, fait siennes. La voix des sans-voie.

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie. Sur les planches, « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare », poursuit le chroniqueur. Lors de l’apparition du premier campement de réfugiés dans le nord de Paris, Marie Payen s’y est rendu. Pour soutenir, aider, échanger, écouter et, au final, oser une parole sous le regard de Leila Adham et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama. « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de

© Arnaud Bertereau

manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». Une Europe devenue fosse commune des migrants que le romancier italien Erri De Luca évoquait déjà entre théâtre et poèmes, Le dernier voyage de Sindbad et Aller simple… En Méditerranée, « le chargement le plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Mieux qu’un spectacle, une danse des mots sublimée en poème émouvant et percutant. Une incantation qui se renouvelle chaque soir de représentation, à l’image de la voix unique et multiple de tous ces exilés. Comme si le temps était suspendu à l’énoncé de la parole à venir, la tragique mélopée du temps présent. Superbe esthétiquement, très forte poétiquement, puissante politiquement. À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

 

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

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Eisenstein fait de l’œil à Metz

Jusqu’en février 2020, le Centre Pompidou de Metz propose une surprenante exposition sur Sergueî Eisenstein, le réalisateur du Cuirassé Potemkine et d’Yvan le terrible. Un artiste à l’odeur de soufre, un voyage dans le temps entre classicisme académique et art moderne.

 

On peut venir à Metz pour flâner dans son marché de Noël, éclaté dans de multiples endroits sympathiques de la ville. On achète, on mange et boit beaucoup, surtout du vin chaud. Le petit Jésus dans sa crèche franciscaine est très content ! Les magasins sont ouverts tous les dimanches du mois de décembre, les marchés sont hyper-sécurisés et tout va bien puisque qu’on fête aussi St Nicolas et les huit cent ans de la cathédrale. Avec de jolies projections vidéo sur la façade qui fut réaménagée par Guillaume II au temps de la première annexion de la ville par l’Allemagne. Depuis que Metz a été affranchie de la tutelle de Strasbourg, les villes de l’Est se livrent à une très forte concurrence pour les festivités de décembre. Peut être qu’un tour-operator va saisir le filon pour faire St Nicolas et les Marchés de Noël en vingt- quatre heures : départ de Paris, avec arrêt et hébergement aux « folies bergères » rurales et alsaciennes de Kirwiller ? On vit vraiment une époque formidable !

On peut aussi venir à Metz pour une exposition surprenante au Centre Pompidou, « L’œil extatique – Sergueî Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts ». Je l’avoue, « l’œil extatique » me pose problème. Je ne sais pas trop ce que cela signifie, je laisse donc chacun à sa définition. Il faut admettre que les textes accompagnant cette présentation remarquable sont très intellectualisés, sans doute pour sortir d’un rapport trop primitif entre l’artiste et le contexte politique dans lequel il a créée ses œuvres. Décoré de l’ordre de Lénine et de Staline, l’artiste, excusez du peu,  sent le souffre. Oser le sortir de l’enfer pour l’exposer au public est un exploit dont il faut féliciter l’équipe de Pompidou-Beaubourg. L’exposition est un voyage dans le temps d’une brève existence, Eisenstein est mort à 50 ans. Qui foisonne de rapprochements avec cette époque voyant naître et se développer ce qu’on appelle « l’art moderne », rompant avec l’esthétisme gratuit et son classicisme académique. Le cinéma devient un art. Il porte des messages, se mettant au service de causes qui ne sont pas toujours perdues. Le cinéma est un langage, qui sera d’ailleurs critiqué par le pouvoir concernant les films d’Eisenstein : il finira sa vie dans un placard institutionnel.

En voyant cette présentation, les souvenirs de nos animations de ciné-club avec Ernest Deiss au centre culturel du quartier cheminots du Sablon me reviennent en mémoire. Octobre, Le Cuirassé Potemkine, Alexandre Nevsky, Yvan le Terrible et Que viva Mexico… Au fil de la déambulation et des projections, on saisit mieux genèse et construction de ces œuvres, la tentative d’établir les liens entre un travail créatif et cette dimension extraordinaire d’une œuvre qui atteint les gens dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Cette époque devait accoucher d’un nouveau monde. La gestation est bien longue, l’ancien résiste bien au point d’en rendre malade la planète. En ce même lieu, l’exposition sur l’étonnante Rebecca Horn est aussi à visiter. Raymond Bayer

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Hervé Audibert, un architecte éclairé

Formé à l’école du spectacle, ancien régisseur, Hervé Audibert est un homme illuminé à bien des égards ! Créateur de son métier, il se déclare architecte des lumières. Qui éclaire, jusqu’au 29/12 sur la scène du Rond-Point (75), Perdre le nord, le spectacle de Marie Payen.

 

Cheveux grisonnants, sourire accueillant, l’homme s’épanche avec gourmandise. Fort de ses convictions, exigeant envers lui-même, Hervé Audibert rêve tout haut le beau et le juste, croit en une humanité solidaire et éclairée. Une utopie en actes qu’il fait sienne, n’hésitant point à déménager sa petite entreprise, de banlieue à Paris, pour faciliter la vie au quotidien de ses salariés…

« Un homme des lumières », aurait-on pu dire de lui au XVIIIème siècle !

Le Centquatre à Paris, le front de mer de Marseille, le pavillon de la France à la Biennale de Venise, le Musée national d’Estonie, les théâtres de Saint-Nazaire et de Sénart… De l’hexagone en terre étrangère, nombreuses et prestigieuses sont les créations architecturales qui scintillent sous les feux de l’atelier Audibert. L’homme n’en a point perdu pour autant sa modestie naturelle, préférant jouer le jeu de l’équipe plutôt que la mise en avant de la consécration individuelle. Un poète à sa façon qui, par ses jeux de lumière, invite le public, visiteur ou spectateur, à libérer son imagination, à laisser libre cours à son œil et à son intelligence, à devenir à son tour créateur de son espace. Sur le site Chroniques

Le musée national d’Estonie

d’architecture, Christophe Leray tire un joli portrait du personnage.

Durant trente ans, Hervé Audibert a bourlingué de scène en scène, d’Avignon en théâtres de province, de Paris à d’autres capitales européennes. En compagnie de quelques grands, André Engel, Jean-Pierre Vincent ou Patrice Chéreau… Le jeune homme réussit en 1976 le concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique du TNS, le Théâtre national de Strasbourg, section régisseur, « la pantoufle de l’acteur » selon le bon mot de Louis Jouvet. « Une formation très large et éclectique, en rapport avec tous les métiers de la scène (couture, décor, lumière, son), chaque trimestre la promo montait un spectacle », se souvient Hervé. Pour ensuite mettre en œuvre sa formation au côté d’André Diot, aussi chef-opérateur cinéma. Et de stagiaire devenir son assistant, découvrir véritablement le travail d’éclairagiste plateau… Son souvenir le plus marquant ? Un Prométhée porte-feu dans une mise en scène d’André Engel d’après Eschyle, donné une seule fois au cours du Festival de Nancy dans un carreau de mine désaffecté. « J’ai alors fait une plongée extraordinaire dans le monde culturel, c’est à ce moment-là aussi que j’ai vraiment eu envie de faire de la lumière », se rappelle-t-il. Avec en tête l’expérience et les convictions de maître Chéreau, considérant la lumière comme un moyen d’expression au même titre qu’un décor, qu’un acteur… Pas simple pourtant en ces années-là de s’imposer dans cette voie, de

Le théâtre de Sénart

faire sa place en tant que créateur à part entière face aux « ego » des planches ! Progressivement, il y parvient.

Une reconversion qu’il réussit aussi, en 1996, dans le monde de l’architecture. Lassé des tournées théâtrales, usé et fatigué, il jette le gant au pied du rideau rouge. Pour se lancer un nouveau défi, inventeur et initiateur d’un nouveau métier, architecte des lumières… Pas simple encore une fois, l’esprit de troupe qui régit l’aventure théâtrale n’existe pas ou peu dans le monde de l’architecture. Le maître d’œuvre se considère souvent seul à bord, les autres corps de métier n’ont qu’à suivre ou s’adapter à ses desiderata : pas vraiment la manière de voir et de penser du sieur Audibert ! Qui se vit et se veut créateur de plein droit, en étroite collaboration avec le concepteur. Ses premiers pas en pleine lumière, il les fera en compagnie de l’architecte du Théâtre de La Colline, Alberto Cattagni. Qui lui confie la lumière du cinéma UGC Saint-Eustache, près des Halles parisiennes. Un bleu d’une intense poésie, la lumière perçue comme un art, non un banal éclairage. Suivront de multiples créations, aussi expressives et lumineuses les unes que les autres, dont les photographies qui illustrent cet article tentent d’exposer la quintessence. Des bâtiments, des espaces qui parlent et font parler, qui deviennent objets poétiques et ravissent l’œil du contemplateur pour l’ouvrir à d’autres horizons… Un travail artistique couronné en 2004 du Goncourt de l’architecture, la prestigieuse Équerre

Le centre national de la danse, Pantin

d’argent pour la mise en lumières du Centre national de la danse de Pantin !

La lumière ? Pas cet obscur objet du désir, et pourtant une recherche, un pas de côté à la Buñuel pour Hervé Audibert… Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’habiller l’œuvre de l’architecte de moult leeds et projecteurs plus sophistiqués les uns que les autres, il importe avant tout de lui donner vie autrement, de faire sens. De donner à voir par un regard décalé ce qu’elle recèle encore d’étrange, de mystérieux dans ou hors ses entrailles. Par son travail, « rendre la frontière entre extérieur et intérieur, entre la scène et l’urbain, de plus en plus floue et ténue », commente notre confrère Christophe Leray. Et Audibert l’illuminé d’ajouter, « nous sommes parfois sollicités par des gens très dirigistes, qui ont des idées très précises sur ce qu’ils veulent. Dans cette relation, nous apportons un savoir-faire, une approche de la lumière qui n’est pas forcément en rapport avec l’idée qu’ils s’en font. D’un autre côté, il faut comprendre le désir de l’architecte – c’est lui le metteur en scène – et à partir de là apporter des idées supplémentaires, complémentaires, et établir un dialogue. L’abstraction architecturale permet l’expression de la lumière et les

La cité de la mer, Cherbourg

architectes qui m’attirent sont ceux où je vois dans les projets une place possible pour la lumière ».

L’homme n’en abandonne pas pour autant ses amours premières. Qui éclaire toujours, au gré de ses envies et désirs, lieux et scènes. L’exposition David Bowie à la Philharmonie de Paris, celle sur les Dogons au Musée du Quai Branly… Des spectacles aussi, à l’opéra de Bordeaux ou de Lausanne, au Théâtre des Amandiers et de La Colline, aujourd’hui Marie Payen qui « perd le nord » au Théâtre du Rond-Point. Une danse solitaire et poétique, émouvante et tragique. Boulevard de la Chapelle, à Paris, la comédienne a rencontré des déclassés, des exilés, hommes-femmes-enfants. Elle a fait siens leurs mots pour faire entendre les paroles qui l’ont bouleversée. Un projet artistique qui touche au cœur Hervé Audibert. Lui qui, avec sa compagne, soutient les migrants sous de multiples formes. Une vie de citoyen, là-aussi, joliment éclairée par un esprit de solidarité sans faille. Une conscience atterrée par l’à-venir de notre planète où ressources et êtres humains sont sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, une conscience pourtant lumineuse qui ose encore croire en de possibles lendemains qui brillent. Yonnel Liégeois

Marie Payen, à corps perdu

La presse est unanime. Avec Perdre le nord, jusqu’au 29/12 sur les planches du Rond-Point, Marie Payen fait plus qu’œuvre spectaculaire, telle la tragédie antique une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert…

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie, sur les planches « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare ». Et Jean-Pierre Thibaudat de préciser sur le site de Mediapart, « quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues, des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser ». En compagnie et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama, « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Y.L.

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Jean Douchet, un amour de cinéma

Pilier de la Cinémathèque de Paris où il animait régulièrement « son » ciné-club, tout comme dix-huit ans celui du Panthéon (Pais 4°), le critique et historien Jean Douchet est décédé le 22 novembre. Plus qu’un amoureux du cinéma, un passionné qui distillait son « Art d’aimer » avec intelligence critique, d’une vigilante lucidité.

 

Très mauvaise, très triste nouvelle. Beaucoup de peine et énormément de reconnaissance pour Jean Douchet, disparu le 22 novembre ! Encore à peine étudiant, Jean aura réussi à me faire aimer le cinéma et dès lors à accompagner, toute ma vie durant, la construction d’une cinéphilie exigeante, solide. Oui, un art d’aimer (*), d’affronter le tragique, le mystère de l’existence pour recevoir son don généreux. Nous sommes nombreux ainsi à lui être reconnaissants de nous avoir aidés à entretenir par la fréquentation des salles obscures notre hygiène mentale ! Sans le cinéma, je serai comme mort à moi-même. Un

baptême. Passage au noir pour la lumière. Il a beaucoup compté pour cela. Bien sûr, il ne fut pas le seul.

Il y en a d’autres comme Serge Daney, Amédée Ayffre (abbé), Jean Bazin, Jean-Louis Bory… Ceux-là sont déjà partis. On les relit, mais pas assez. Restent avec nous Jean-Louis Comolli, l’ami Jean Collet et ceux de la revue Études, les papiers d’Emile Breton dans le quotidien L’humanité. Il y a aussi les réalisateurs-critiques : Truffaut, Chabrol, Rohmer (dont il était l’ami !), Bresson et ses notes sur le cinématographe, Bergman, Tarkovski, Godard, Duras, Ackermann. À part Godard, ceux-là ont disparu aussi. C’est du temps où les réalisateurs, comme souvent leurs personnages, se promenaient un livre à la main et en tête, où la littérature les nourrissait dans le même temps qu’ils cherchaient à s’affranchir de sa théâtralisation. Souvent la littérature, dont ils avaient la saveur en bouche, ils en trouvaient les dialogues dans la rue, comme Truffaut. J’en oublie probablement beaucoup au générique, je pense à ceux avec

qui, d’une manière ou d’une autre, j’ai entretenu quelques complicités d’esprits.

Jean Douchet était certainement celui qui avait une démarche pédagogique s’apparentant le plus à celle de l’éducation populaire. Il aimait le cinéma ET le public ! Il cherchait avidement à transmettre, c’est pourquoi je me suis attaché à lui. J’avais le même désir de partager mes enthousiasmes. Hélas, de mon côté c’est parti en quenouilles même si ces rencontres m’ont ouvert, par le cinéma, un espace pour habiter le monde, m’ouvrir l’horizon ! Que de rencontres, de stages, de débats, de décorticages de films, d’analyses d’images.

Au tournant des années 1980/1990, que de weekends à « La lanterne », le cinéma associatif de Courbevoie où il animait trois jours durant des projections de films d’un auteur ! Jean ouvrait la discussion par des retours sur image, séquence par séquence. Le public était composé des classes cinéma des lycées Albert Camus ou Paul Lapie et de celui nombreux, très large, très divers, intergénérationnel, des habitués de la Lanterne. C’était fantastique de voir combien les jeunes étaient vieux, vieux de toute la vieillerie du monde, de notre monde qu’il leur faut porter ! Et comment le cinéma peut les en affranchir. Ce n’est pas une idée sur les films que transmettait Jean mais la recherche d’une démarche, une proposition de regards croisés. Il ouvrait chaque discussion : « alors qu’est-ce que vous en dites, vous ? » Critiques, auteurs, films, publics. Découverte ainsi d’Ozu, Mizoguchi, Naruze, Cassavetes, Ophuls, redécouverte de Kubrick, Bergman, Jacques Tati. Et dans la salle où nous déjeunions frugalement ensemble, qui donnait sur le parc de Bécon, en terrasse sur la Seine, je crois bien que la lumière était toujours claire. J’ai aimé ces moments, ils ouvraient sur une connaissance partagée, sur l’horizon, c’était gourmand et drôle. Et qui n’a pas vu Jean manger ne connait rien de lui ! Célèbre son mot : « Quiconque n’a jamais vu un film de Mizoguchi, que l’on ne va passer qu’une seule fois et ne sacrifie pas cette projection à un

bon repas, n’aura rien compris, ni à la vie, ni à Mizoguchi. »

Ces deux dernières années, j’ai suivi les rencontres mensuelles du « ciné-club Jean Douchet » au cinéma Le Panthéon. En participant d’abord à un cycle Godard, puis au cycle Hou Hsiao Hsien l’année suivante. La même impression. Et l’on voyait encore combien il était jeune. La même élégance naturelle. Jean n’aura pas achevé le cycle Milos Forman qu’il ouvrit en septembre dernier. Il en était à la dix-huitième édition de son ciné-club. La dernière fois où j’ai croisé Jean ? À la Cinémathèque de Paris où il présentait Dies Irae de Dreyer, un autre qui avait lu les grands récits un crayon en main… Jean Douchet le tenait pour un très grand cinéaste, peut-être le plus grand expliquait-il. Il le tenait pour un réalisateur puissamment féministe. Ajoutant que tous les grands cinéastes le sont… Cela mérite d’être écouté en ces temps de houle, avec toutes les contradictions tragiques que l’on connaît. Figurez-vous que je pense comme lui.

On pourra lui reprocher des emportements d’idées, des fulgurances hasardeuses, des expressions approximatives. Il privilégiait le dialogue, l’échange direct, l’oralité. On l’a souvent surnommé le Socrate du cinéma. C’était une pensée qui cherchait sa bonne expression, son élocution hachée le montrait bien. J’ai sa voix grave en tête. Quelle pertinence, quel sens de l’observation, de l’analyse, quelle vivacité d’esprit, quelle liberté surtout ! Jean était un homme curieux, bon, il ne jugeait pas les personnes mais il disséquait les situations, il parlait juste et vrai. Ce passeur parti, beaucoup resteront au bord du quai… Devant eux, l’océan engloutit l’île, elle fond comme le sucre dans le café du matin. Dommage, fatalement dommage pour les voyants d’aujourd’hui. Il y a sans doute encore des films, et des bons, mais plus vraiment de cinématographie. Celle de Jean s’efface, disparaît. Elle était savante, cordiale et unique. Elle manquera, forcément. Elle couvrait toutes nos années depuis

l’émergence de la nouvelle vague et des Cahiers. Nous en avions besoin pour sortir de notre cécité.

Il y a trop peu de critiques dignes de ce nom, qui ne s’expriment pas que par des superlatifs mais reviennent au film, se font « contre » dans une lutte avec lui. La critique est en crise. Du coup, que reste-t-il du cinéma ? Je suis bien en peine de vous donner seulement trois ou quatre films de la période récente dont j’éprouve la nécessité de les revoir deux ou trois fois, avec la curiosité d’y découvrir des choses nouvelles ! Pour moi aussi alors, cette beauté exigeante, qui est celle de la vie même et que porte, portait ou devrait porter le cinéma, selon Jean Douchet, s’ensable. Comme Venise. Le cinéma ? « Son nom de Venise dans Calcutta désert »… Jean-Pierre Burdin

(*) L’Art d’aimer. Petite bibliothèque du cinéma, Éditions des cahiers du cinéma, 2003

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Maëlle Poésy, qui êtes aux cieux !

Après le succès mérité lors du festival d’Avignon, Sous d’autres cieux, d’après l’Énéide de Virgile, entame une longue tournée. Un spectacle mis en scène par Maëlle Poésy, avec son complice Kevin Keiss, Un livre d’images qui nous parle du monde et de l’errance des exilés. Sans oublier Mort prématurée… à La colline et La vie devant soi à Sartrouville.

 

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création, Sous d’autres cieux, effectuée au Théâtre en mai 2019 à Dijon, présentée ensuite à Avignon, aujourd’hui en tournée nationale. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss, qui est un spécialiste des « théâtres antiques », s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci, la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins

© Jean-Louis Fernandez

héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer. Le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant, qu’à partir de là ,c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle. Jean-Pierre Han

À Dijon, jusqu’au 7/12. À Belfort, les 17 et 18/12. À Antibes, le 10/01/ 2020. À Châteauvallon, le 17/01. À Bayonne, les 22 et 23/01. À Rouen, les 5 et 6/02. À Marseille, du 12 au 14/02. À Châtenay-Malabry, du 25/02 au 01/03. Au théâtre de Château Arnoux, le 13/03. À Châteauroux, le 19/03. À Saint-Nazaire, les 25 et 26/03. À Toulouse, du 31/03 au 04/04.

 

À voir aussi :

– Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge : jusqu’au 29/12 au Théâtre de la Colline, puis tournée nationale. Les fans d’Arthur H sont-ils comblés par la prestation de leur idole ? Sur les planches de la Colline, le chanteur s’en sort plutôt bien dans son nouveau rôle d’apprenti-comédien ! Une histoire rocambolesque et  loufoque imaginée, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le patron des lieux : un artiste en perte d’audience, épuisé par son métier et sujet à diarrhées, organise ses obsèques pour faire réagir presse et public, renouer avec le succès. Une belle scénographie, de jolis numéros d’acteurs ( en particulier Marie-Josée Bastien dans le rôle de Nancy, Sara Llorca dans celui de Majda), quelques poncifs sur les média et la place de la culture, une pièce qui s’étire parfois en longueur… Où il est question de vie et de mort, de reconnaissance et d’identité, comme souvent dans l’oeuvre de Mouawad, pour signifier « l’angoisse d’une génération égarée dans l’abandon des repères » selon ses propos. Yonnel Liégeois

La vie devant soi : les 11 et 12/12/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

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De Paris à Londres, Music maestro !

L’exposition « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) » au Musée national de l’histoire de l’immigration nous plonge dans les brassages musicaux et les combats politiques à l’œuvre dans les deux capitales après les décolonisations. Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap… Une immersion salutaire, magistralement rythmée jusqu’en janvier 2020.

 

À l’entrée de l’exposition, « Paris-Londres. Music Migrations (1962-1989) », une vidéo nous accueille nous montrant des Jamaïcains dansant sur « This is ska », extraite d’une émission de la BBC de 1964. Un panneau nous rappellera qu’ils sont issus de la « génération Windrush », du nom du navire qui relia Kingston (Jamaïque) à Tilbury (Royaume-Uni), le 21 juin 1948, registre des passagers à l’appui. Ce premier flux migratoire amorce la longue décolonisation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui va marquer les capitales britannique et française autant artistiquement que politiquement. Du début des années 1960 avec les indépendances de l’Algérie (5 juillet 1962) et des Caraïbes – la Jamaïque (6 août 1962) et Trinidad (31 août 1962) – à la fin des années 1980, on visite trois décennies de l’histoire musicale des deux villes.

Du twist au raï

Quand la jeunesse des années 1960 s’affirme et s’enflamme pour les Beatles ou Johnny Hallyday, des artistes issus des anciennes colonies prennent part au mouvement. En pleines heures chaudes du Golf Drouot ou du concert de la Nation de juin 1963, on découvre leur présence. En arrière-fond, est diffusé le tube « Sept heures du matin » de la Tunisienne Jacqueline Taïeb quand, grâce à de mini juke-box, on écoute au casque les morceaux de Vic Laurens et les Vautours (« Laissez-nous twister ») ou de Malika (« Ya ya twist »). Ces jeunes maghrébins, familiarisés avec la culture américaine, via les bases militaires où circulent les 45 Tours, twistent et dénoncent parfois déjà le racisme, à l’instar de Vigon et de son « Petit ange noir ». On s’immerge encore dans les grandes heures des cabarets orientaux, lieux de création et de collaboration artistique. On croise Cheikha Rimitti, chanteuse algérienne considérée comme la « mère » du raï moderne, Dahmane el Harrachi, auteur-compositeur et chanteur de musique chaâbi ou Noura, qui obtient en 1971 un Disque d’or pour ses ventes de disques en France. Au passage, on aperçoit le Cinématic 50, sorte de grand juke-box surmonté d’un écran qui diffusait les ancêtres des vidéoclips, présent dans les cafés fréquentés par les immigrés.

Happés par le tube « My Boy Lollipop », portés par Millie Small, une ado jamaïcaine qui propulse le ska sur la scène internationale, nous poursuivons la visite. Halte dans le studio qui diffuse sur grand écran une séquence de l’enregistrement de « The Harder They Come » avec Jimmy Cliff au moment de la naissance du reggae. Là, on peut admirer les créations d’artistes contemporains autour du thème de la musique comme la géniale série de batteries miniatures de la Danoise Rose Eken ou le bouquet de tubas, saxos et trombones coupés d’Arman.

La musique comme étendard

Difficile de détailler toutes les facettes du parcours, tant elles sont nombreuses, lequel ne va pas manquer de se corser. La présence de ces immigrés n’est pas que festive, elle devient revendicatrice. Dès les années 1950, les familles originaires des Caraïbes sont prises à partie dans le quartier londonien de Notting Hill. En réaction, la communauté crée un carnaval en 1966 qui deviendra une institution, donnant lieu à des affrontements avec la police. Ne pas manquer de visionner le film d’Isaac Julian « Territories » qui se penche sur l’histoire du rassemblement. Alors que les discours racistes se multiplient – y compris de la part d’Eric Clapton (!) – et que le National Front grimpe aux différentes élections, des concerts sous la bannière Rock Against Racism sont organisés, auxquels participent des musiciens anglais comme The Clash. Vidéos, musiques, coupures de journaux nous replongent dans l’époque où résonne le morceau « Police on my back » des Equals.

Le même phénomène apparaît en France. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, face à la multiplication des actes racistes et aux succès du Front national, la riposte s’organise notamment dans les banlieues. La musique rock sert d’étendard et le réseau Rock Against Police organise des concerts au milieu des cités, précédant la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, que l’on nommera Marche des Beurs, accueillie à Paris par 100 000 personnes. Nous reviennent à la mémoire, et dans les casques, les morceaux de Carte de séjour avec Rachid Taha mais aussi des Bérurier Noir.

Twist, rock, reggae, punk, ska, soul, zouk, R&B, rap, la playlist de l’exposition est incroyablement riche. Accompagnée de quelque 600 documents et œuvres d’art liés à la musique : instruments, costumes, photos, affiches de concerts, vidéos, pochettes de disques, fanzines… Une géniale rétrospective qui vous file la frite ! Amélie Meffre

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