Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Mengele, le tortionnaire impuni

Au théâtre de la Pépinière (75), Benoît Giros met en scène La disparition de Josef Mengele. Adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme, le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce avec passion la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.

Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.

À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.

C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossiphotos Jean-Philippe Larribe

La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : jusqu’au 15/11, les mardi et mercredi à 21h. Le lundi à 21h, jusqu’au 22/12. La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

À lire ou relire, chapitre 11

En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic) à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois

Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…

En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.

Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.

De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.

D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.

Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.

Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de cuisine que de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.

À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Littérature, Rideau rouge

Bourdieu-Podalydès, une famille

Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.

De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier

L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu, par Denis Podalydes (Julliard, 256 p., 21€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge, Sciences

Marianne Basler, un événement !

Du 12/09 au 19/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Marianne Basler interprète L’événement. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, qui narre son avortement clandestin dans les années 60. Entre pudeur et conviction, la vérité d’écriture d’une grande auteure et la puissance d’évocation d’une grande comédienne.

Dans la pénombre, d’un pas furtif et lent, elle arpente les planches de cour à jardin. S’autorisant parfois de longues pauses au mitan de la scène pour clamer, du début à la fin de L’événement, stupeur et douleur, colère et désarroi… Pour tout décor, une table et une chaise, un espace aussi modeste que l’appartement de la « faiseuse d’anges » où s’est rendue la protagoniste quelques décennies plus tôt. Nous sommes dans les années 60, la loi juge encore l’avortement comme un crime. La jeune étudiante en littérature est résolue, catégorique : elle refuse cette grossesse. La seule issue ? Trouver la bonne adresse, clandestine évidemment ! Paru en l’an 2000, L’événement, le récit au titre éponyme d’Annie Ernaux, fait sensation. L’auteure confesse, en une centaine de pages d’une écriture dense et serrée, l’avortement auquel elle s’est résolue.

Le fœtus entre les jambes

Âgée d’à peine 24 ans, fille de petits commerçants, sur les bancs de la fac de Rouen elle se sent seule, perdue face à son état. Rares sont les médecins à risquer le geste interdit. Celui qu’elle consulte, à l’absence de ses règles ? Elle découvrira que, sans l’informer, il lui a « prescrit un médicament utilisé pour empêcher les fausses couches » ! Constat terrible, sans appel : « les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. En face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd ». Deux visites chez la matriarche parisienne, une nuit à la résidence universitaire… Une sonde dans le corps, assise sur son lit dans sa petite chambre, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes. Une voisine d’étage « va chercher un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes (…) Je retourne le sac au-dessus de la cuvette, je tire la chasse ». Les deux filles pleurent.

Violence des situations, violence des maux et des mots… Tels ceux de cet interne, lorsqu’Annie Ernaux est hospitalisée pour cause d’hémorragie : « Je ne suis pas le plombier » ! Des propos que Marianne Basler, pétrie de douleur, jette à la face des spectateurs… L’un des rares moments où la comédienne, entre réserve et pudeur, hausse le ton en cette émouvante mémoration du temps d’avant où les femmes n’avaient toujours pas conquis le droit de disposer de leur corps. Jeu minimaliste, voix chuchotée, un spectacle d’une incroyable puissance pour évoquer les combats passés et à venir de la moitié de l’humanité en vue de l’égalité. Flamboyante Marianne, magistrale interprète et sculpturale égérie de la République des Lumières ! Yonnel Liégeois, photos Pascal Gely / Hans Lucas

L’événement, d’Annie Ernaux : du 12/09 au 19/10, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (144 p., 7€60. Nouvelle édition annoncée pour novembre 2025).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Quand Lacroix se taille un costume…

Jusqu’en janvier 2026, à Moulins dans l’Allier (03), le Centre national du costume et de la scène présente Christian Lacroix en scène. Une rétrospective consacrée à l’ancien créateur de mode, désormais réclamé par les scènes de théâtre, de danse et d’opéra.

Profession, costumier ! Christian Lacroix, qui a participé à la grande fiesta périodique de la mode, avec ses défilés et chroniques mondaines, pendant plus de 20 saisons dès les années 1980, n’a « jamais aimé coudre ». Désormais, mais en fait depuis une quarantaine d’années, le Camarguais natif d’Arles, qui porte beau ses 73 printemps, est un homme de spectacle« Je suis designer », s’amuse-t-il. En vérité, il conçoit, dessine, assemble (avec toute une équipe il est vrai) des tenues pour la scène, que ce soit au théâtre ou à l’opéra. Jusqu’en janvier, le Centre national du costume et de la scène (CNCS), installé depuis 2006 dans l’ancienne caserne de cavalerie construite en 1768 à Moulins, lui consacre une imposante et belle exposition, judicieusement intitulée Christian Lacroix en scène. La rétrospective, avec environ 140 costumes, vaut le déplacement dans l’Allier. Même si la ligne de chemin de fer qui dessert la cité auvergnate montre souvent des signes de fatigue.

Un artiste flamboyant et baroque

Christian Lacroix est un peu chez lui à Moulins. D’une part, parce qu’il est depuis 2009 président d’honneur de ce musée national, mais aussi parce qu’il est avec quelques autres, dont Martine Kahane, la première directrice, un des fondateurs de cette maison unique en son genre. Déjà par deux fois, en 2007 et 2012, ses créations pour le plateau ont été montrées au public, notamment pour la danse à l’Opéra de Paris. Cette fois, il est incontestable que l’on a sous les yeux le véritable cheminement d’un parcours passionné. Delphine Pinasa, la directrice du CNCS et commissaire de cette exposition, évoque « l’univers fascinant » d’un « artiste visionnaire, célèbre pour son style flamboyant et baroque ». De vitrine en vitrine, s’exprime en effet toute la palette vibrante de celui qui n’envisage pas de travailler autrement que comme un artisan. Véronique Dollfus, la scénographe de cette exposition, fut également celle de Tous Léger au musée du Luxembourg, à Paris.

Dans chacune des vitrines, devant des toiles peintes rappelant l’univers du spectacle, les costumes présentés sur des mannequins sont mis en lumière comme pour une représentation. Ils témoignent des spectacles créés comme le Phèdre mis en scène par Anne Delbée en 1995, ou encore, en 2006, le Cyrano de Bergerac, par Denis Podalydès et la troupe de la Comédie Française. Avec quelques absents, car ils sont encore en tournée ou annoncés pour des reprises. Christian Lacroix a créé les costumes de plus de 30 productions lyriques, pour l’Opéra de Paris, le Festival d’Aix-en-Provence, le Capitole de Toulouse, l’Opéra du Rhin, la Monnaie de Bruxelles, et d’autres scènes lyriques en Allemagne, Suisse, Espagne, Chine, etc…

Sans oublier, en décembre 2024, le Soulier de satin, de Paul Claudel, mis en scène au Français par Éric Ruf. Lequel, visiteur d’un jour, devant la tenue de Lucrèce Borgia portée sur la scène de la salle Richelieu par Elsa Lepoivre, souligne « la qualité de ce costume, qui était la même que celle des robes portées par les jeunes académiciennes de la troupe. Preuve que, pour Lacroix, les figurants ont droit aux mêmes égards que les premiers rôles ».

Des gens qui aiment les puces

« Je n’ai pas une façon de dessiner très académique », affirme Christian Lacroix. Désormais, il utilise surtout une palette graphique. N’empêche, l’exposition démarre par la présentation dans le Salon d’honneur de dizaines de croquis. Suivent, dans une sorte de chronologie : la Renaissance, le XVIIIe siècle, la mythologie, etc… En passant par la vitrine des robes de mariée, un peu comme dans les présentations de mode, quand elles concluent le défilé. Mais ici chacune porte la trace de son rôle, sanglant parfois. Voici celles de Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande

Elles n’en sont que plus saisissantes, rappelant les drames vécus par les héroïnes qui les ont portées. Un peu plus loin, saluons le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Podalydès, puis le Georges Dandin de Michel Fau. Toujours, poursuit le costumier, « je travaille avec des gens qui aiment l’archive, les puces… J’ai la chance de pouvoir utiliser beaucoup de bijoux récupérés, des broderies qui viennent parfois de vêtements liturgiques. Cela fait partie d’une magie qui m’est très chère, mais qui n’est pas forcément très onéreuse ». Une pratique qui assure cependant la richesse de ces costumes et la symphonie de leurs couleurs.

Plus loin, le « grand final » dans une vaste salle tout habillée de noir accueille « Anges et démons ». Place aux « momies enluminées des catacombes de Roméo et Juliette ». Mais aussi aux trolls du Peer Gynt d’Éric Ruf, lesquels voisinent avec les squelettes des ecclésiastiques de l’Aïda de Johannes Erath donnée à Cologne. Sans oublier le pape échappé de la Vie de Galilée joué en 2019 à la Comédie-Française.

La patte du costumier se retrouve sans difficulté dans chacune de ces réalisations fantastiques, qu’elles soient en tissus patinés et usés par la vie ou délicatement assemblées en papiers collés. Avec toujours une intention particulière. Parfois dans la création pure et libre, d’autres fois, dans le respect des origines, comme pour les tenues de la Carmen de Bizet donnée en janvier dernier à l’Opéra royal de Versailles, dans des costumes absolument fidèles à ceux de la création initiale en 1875 à Paris, salle Favart. L’histoire continue. Gérald Rossi

Christian Lacroix en scène : jusqu’au 04/01/26, tous les jours de 10h à 18h. L’exposition permanente consacrée à Noureev, l’espace dédié à la scénographie, les salles présentant Une petite histoire de la création des costumes sont ouvertes toute l’année. Le CNCS, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins (Tél. : 04.70.20.76.20).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Expos, Les flashs de Gérald, Rideau rouge

Cosne, les mécanos du théâtre

Du 27au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la sixième édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent ! Le 27 août, première soirée des festivités, il met en scène l’ultime volet de sa trilogie : après Loin d’Hagondange et Faire bleu, Au vert ! interprété par Lou Wenzel, Calille Grandville et Gilles David, sociétaire de la Comédie française…

Depuis six ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le festival, du 27 au 31/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com

CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !

Le mercredi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Au vert ! à 21h : « Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais Loin d’Hagondange : un couple de retraités des usines sidérurgiques se retire à la campagne dans une maison isolée. Vingt-cinq ans plus tard, j’écris Faire bleu : leurs enfants ont la mauvaise idée de s’installer dans la même maison à l’heure de leur pré-retraite, les usines d’Hagondange sont devenues un parc de Schtroumpfs ! Aujourd’hui, j’écris Au vert ! : moi-même à la campagne, vingt-cinq ans après, un troisième volet sur la vieillesse quelque peu désenchantée ». Jean-Paul Wenzel

Le jeudi 28/08 : La surprise du jardin à 19h. Voyage au bout de la nuit, de Céline à 21h. Adaptation et jeu Felipe Castro : « Faire résonner aujourd’hui ces mots, cette langue, celle de Céline, celle du Voyage, celle de sa guerre, de son pacifisme acharné. Le faire maintenant. C’est ce qui m’a semblé nécessaire, évident. Partager la fascination qu’exerce cette langue unique, puissante, charnelle ». Felipe Castro

Le vendredi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. L’intranquillité, de Fernando Pessoa à 21h. Dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. « Pour être grand, sois entier : rien en toi n’exagère ou n’exclue. Sois tout en chaque chose. Mets tout ce que tu es dans le plus petit de tes actes. Ainsi en chaque lac brille la lune entière pour la raison qu’elle vit haut ». Fernando Pessoa

Le samedi 30/08 : La surprise du jardin à 19h. Error 404 à 21h : formé au cirque, à la danse, au théâtre, au clown, Eliott Pineau-Orcier s’inspire du cinéma muet pour développer un impressionnant travail sur le mouvement. Un seul-en-scène mêlant mime, acrobatie, ombres chinoises et arts de la marionnette. Une succession de séquences soigneusement chorégraphiées, intégrant musique et vidéos pour un spectacle aussi brillant qu’enjoué !

Le dimanche 31/08 : L’auberge espagnole à 13h, où chacune et chacun apportent ses meilleures quiches, salades, tartes salées ou sucrées, gâteaux. Le bar sera ouvert… Récital à 15h, dans le jardin : musicien et compositeur, le syrien Hassan Abd Alrahman se consacre à l’oud depuis l’âge de 16 ans. Il a étudié la musique traditionnelle du Moyen Orient à Alep. Son style de musique ? Le jazz oriental !

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Musique/chanson, Rencontres, Rideau rouge

Uzeste, le village en fête

Jusqu’au 23/08, se déroule à Uzeste (33) la 48ème Hestejada. Un festival créé en 1978 par le musicien Bernard Lubat, une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.

​Bientôt quinquagénaire, la 48ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel à soixante kilomètres de Bordeaux, dans la commune d’Uzeste. Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…

Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Improètes distingués en libertés, esprits critiques en situation critique, ils risquent leur existence sur l’audacieux fil de l’inventé de l’exploré de l’expérimenté de l’exigé, minoritaires bien ou mal compris ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 23 août : André Minvielle, Juliette Caplat Dite Kapla, Zabou Guérin, Lucile Marmignon, Louis Sclavis et Benjamin Moussay, Marc Perrone, Margot Auzier, François Corneloup, Fabrice Vieira… Sans oublier, le 22/08, l’hommage à Eddy Louiss !

« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.

Qui m’aime se suive Urgent créer, criait l’autre
Sauve qui veut la vie…
À la recherche du contre-temps perdu
Et comme disait Thélonius Monk,
compositeurimprovisionnaire d’en base
« Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! »

Bernard Lubat

Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), avec Alain Delmas (un entretien en date de 2023) à la baguette, l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, comme de coutume temps forts et débats sont à l’affiche de cette 48ème Hestejada : l’exposition des dessins du regretté Gilles Defacque (« Pour l’exposition tu leur diras bien (…) que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage« ), clown poétique et fondateur du Prato à Lille, cet incroyable Théâtre international de Quartier. Sans oublier les diverses rencontres autour de la guerre en Ukraine et en Palestine, la conférence-débat sur Syndicalisme européen et extrême droite à l’ombre de la traditionnelle cabane du gemmeur (ouvrier chargé de récolter la sève des pins), l’hommage rendu au cinéaste Jean-Pierre Thorn, infatigable filmeur des réalités et luttes sociales, des usines et des immigrés ainsi que celui à Jack Ralite autour de Mon alphabet d’existence, son ultime ouvrage publié aux éditions Arcane 17.

D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers
chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs…
Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse…
Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires
Humour humeur humanité humidité !

Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance…
Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes…
Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative…
Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative
Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !

Musique, cinéma, théâtre mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste ? Un lieu privilégié, unique en son genre, où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival vraiment pas comme les autres ! Yonnel Liégeois

La 48ème Hestejada : du 17 au 23/08. Uzeste Musical visages villages des arts à l’œuvre, 18 rue Faza, 33730 Uzeste (Tél. : 05.56.25.38.46) – uzeste.musical@uzeste.org).

Œuvriers et Ouvriers

Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…

Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son !

Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, Festivals, Musique/chanson

Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire, Rideau rouge

Aux nouvelles de Leprest !

Le 15 août 2011 à Antraigues (07), pays de Jean Ferrat, disparaissait Allain Leprest. Aux éditions de l’Archipel, paraît Allain Leprest, donne-moi de mes nouvelles. Un pavé de 600 pages, 376 textes présentés en hommage au grand poète de la chanson française, l’intégrale de ses chansons enregistrées. Avec une longue préface, inédite et émouvante, de Didier Pascalis, son ami et producteur.

« Vingt ans aujourd’hui que ma rencontre avec Allain a changé mon parcours de vie », confesse Didier Pascalis, plus et mieux que protecteur et producteur, son meilleur ami ! Souvent, régulièrement, de jour comme de nuit, il a ouvert son portail et défait le canapé pour que se repose le poète entre petits verres et grands vers ! En coin de table, il couche sur le papier des rimes à frissons, griffonne sur la nappe des dessins à foison. Leprest ? Un parolier de grand talent, un génie de la plume, un artiste au firmament de la chansonnette comme le prétendait le fantasque Gainsbourg au sujet de son art. L’ami des bons et mauvais jours, l’ami de toujours n’oubliera jamais ce jour où, dans l’intimité de son salon, Allain sortit de sa poche des bouts de papier, des feuilles scribouillées, quand il s’est mis à chanter… « Je suis resté sans voix. Médusé, hypnotisé, fasciné, le choc, un grand choc ». Et Pascalis de poursuivre, « un souffle puissant, celui de la poésie pure, m’a envahi », et de produire le disque et CD Donne-moi de mes nouvelles, dont l’ouvrage paru chez l’Archipel reprend le titre deux décennies plus tard.

Une absence, un départ, la mort en 2011 qui nous laissent à jamais orphelin de celui que Claude Nougaro apostrophait comme « l’un des plus foudroyants auteurs que j’ai entendu au ciel de la langue française » ! Malgré l’admiration de ses pairs et la reconnaissance de la profession, Allain Leprest était demeuré un artiste discret, presque méconnu du grand public. Le chroniqueur et romancier Jean d’Ormesson l’avait surnommé  « le Rimbaud du XXe siècle », Claude Lemesle, le vice-président de la Sacem, le considérait comme « le plus grand poète vivant »… L’ancien peintre en bâtiment s’était reconverti en ciseleur de mots pour écumer les cabarets et faire un tabac en 1985 au Printemps de Bourges ! En 1992, il enregistre Voce a Mano avec l’accordéoniste Richard Galliano, un album couronné du Prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante. En 1995, il fait salle comble à l’Olympia.

Poète au franc-parler, boudé des médias et de la télé, écorché vif mais d’une tendresse infinie, il sut à merveille allumer les yeux dans la noirceur du ciel. Atteint d’un cancer du poumon, il revint sur scène en 2007 avec Chez Leprest, disque sur lequel il invitait quantité de chanteurs (Michel Fugain, Olivia Ruiz, Jacques Higelin, Daniel Lavoie, Nilda Fernandez, Enzo Enzo) à revisiter avec lui son répertoire. Un second opus est publié deux ans plus tard. Dans l’intervalle, deux cédés gravés, autant de perles chansonnières et bijoux littéraires : Donne-moi de mes nouvelles en 2005, Quand auront fondu les banquises en 2008… Stupeur et douleur à Antraigues, terre d’accueil de Jean Ferrat son frère en chansons, Leprest se suicide en août 2011.

Bonheur et richesse des archives, demeure un émouvant coffret Connaît-on encore Leprest ? qui comprend trois disques et un magnifique livret illustré par les propres dessins du poète et chanteur. Un CD d’abord, une sélection de ses plus belles chansons enregistrées ces huit dernières années chez son producteur Tacet (dont trois extraites de Leprest symphonique), ensuite deux DVD : le concert de sa dernière tournée et l’hommage que la SACEM rendit, avec ses amis chanteurs (Romain Didier, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Anne Sylvestre, Jean Guidoni, Nathalie Miravette, Kent…), à celui qui reçut le Grand Prix de la poésie en 2009 ! Un superbe objet chansonnier pour (re)découvrir la voix rauque de celui qui osait tutoyer Villon, Rimbaud et Hugo, et ses mots ciselés au plus fin du quotidien des humains. Des pépites pour interpeller nantis et puissants, une poésie à s’en écarteler cœur et poumons, de subtils couplets pour apostropher le chaland sur l’état du monde et l’avenir des enfants. Et, cadeau suprême, un original livret pour effeuiller feu le quotidien de l’artiste : c‘est beau, c’est fort, c’est sublime, le souffle d’un géant !

Allain Leprest ? Un ami et poète, compagnon de colère et de misère, qu’il était bel et bon de tutoyer par monts et vallées, contre vents et marées. Entre couplets lyriques et envolées symphoniques, de nouveau l’artiste nous fait signe. N’hésitez point à prendre de ses nouvelles, avec tendresse et passion à lire ou relire ses ritournelles et bagatelles, petits bijoux littéraires à fredonner ou chanter. Yonnel Liégeois

Bukowski s’était invité chez moi…

« Allain a sorti de sa poche des feuilles scribouillées, des bouts de papier, des lambeaux de nappes de restaurant… Il a commencé à chanter, Bukowski s’était invité chez moi… Je suis resté sans voix. Médusé, hypnotisé, fasciné, le choc, un grand choc… Je l’ai vu et j’y ai cru : cet homme était beau, il était vrai, il était pur. À ce moment-là, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement de faire un disque, de le promouvoir avec tout le toutim qui compose ce métier.

Non, ma vie devait et allait changer parce qu’il fallait que le monde sache que ce poète existe, qu’il était vivant, à portée de main. Croiser un génie et avoir le privilège de participer à son œuvre ? C’est une opportunité qui ne se présente pas tous les jours, voire jamais, et l’on n’est vraiment pas préparé à telle situation… De mon parcours somme toute ordinaire, le fait d’avoir pu orienter le chemin de bohème extraordinaire d’un artiste absolu me rassure… « Le génie, c’est bizarre », écrivait Leprest dans Saint Max, j’ai cherché sans relâche à comprendre ce qu’il voulait dire…

Merci mon poète, puisque c’est comme cela que tu aimais que je t’appelle. Depuis peu, je me couche moins tard mais je dors toujours avec mon téléphone allumé à côté de moi. Toi, tu es dans les étoiles ». Didier Pascalis, extraits de la préface

Allain Leprest, donne-moi de mes nouvelles : Présentée par Didier Pascalis, l’intégrale des 376 chansons d’Allain Leprest, enregistrées par lui ou d’autres artistes. Avec des articles thématiques rédigés par Céline Pruvost (L’univers poétique d’Allain Leprest), Pascal Pistone (L’univers musical), Cécile Prévost-Thomas (L’univers scénique). Préface de Didier Pascalis, postface de Claude Lemesle (éditions de l’Archipel, 610 p., 28€).

Didier Pascalis, le producteur et ami d’Allain Leprest, signe la préface bouleversante de l’ouvrage Donne-moi de mes nouvelles. Avec des mots d’amour fraternel qui retracent à traits vifs le parcours météorique de ce contemporain « aux semelles de vent », boudé par les médias et admiré des musiciens. Indispensable à ses admirateurs, un livre nécessaire aux autres. Clément Garcia, L’humanité.

Un kilo de Leprest pour ses soixante-dix piges, ce livre est un trésor ! Un kilo qui pèse dans l’Histoire de la chanson française même s’il ne fait pas grand poids dans les choix discutables car franchement médiocres et serviles des programmateurs radios et télé. Michel Kemper, le site Nos enchanteurs.

Le recueil Donne-moi de mes nouvelles, que publie Didier Pascalis en hommage à Allain Leprest, rassemble donc les plus belles paroles de ce génie des mots, boudé par les grands médias mais admiré par les plus grands noms de la scène française : Nougaro, Jean Ferrat, Juliette Gréco. Radio France Musique.

Allain Leprest a laissé une empreinte singulière dans le paysage de la chanson, il aura exploré les méandres de l’existence dans une langue réinventée, entre humour et gravité. Michel Cordeboeuf, Radio RCF.

L’excellence de l’écriture n’est pas forcément liée à la notoriété. Allain Leprest est l’auteur le plus brillant, par la plume, par les yeux, par le cœur, de ces vingt dernières années que les majors dans leur myopie lucrative n’ont pas su distinguer. Michel Arbatz, Le moulin du parolier.

Les thèmes de prédilection d’Allain Leprest ? La vie, celle de tous les jours. Que ce soit l’attente de l’amoureux assis à une table de bistrot d’une amoureuse, qui, saison après saison, ne viendra pas (Les Tilleuls), la méditation d’un regard sur la mer (Y a rien qui s’passe)… Les volutes bleues de la cigarette de son père (La Gitane), ou bien la poésie métaphorique la plus belle qui soit (Où vont les chevaux quand ils dorment). Tout le nourrissait : de la beauté du monde, de celle des gens et par une écriture simple, épurée, il parvenait à faire écho chez l’auditeur à des sentiments ressentis et touchant l’âme. Yasmina Jafaar, La Ruche Media.

Pour la première fois sont réunis en un volume les textes des 376 chansons qu’Allain Leprest a lui-même enregistrées ou que d’autres artistes ont gravées sur disque. Une somme présentée par Didier Pascalis, son ami et producteur, qui en signe la préface. Les ondes du monde

Talentueux producteur, tourneur, manager… Didier Pascalis vient de sortir son premier album Yuri composé il y a 27 ans ! Dans la foulée, il présente également Donne-moi de mes nouvelles, un ouvrage rassemblant pour la première fois 376 chansons enregistrées d’Allain Leprest dont il fut le producteur et ami. Weculte, le mag culture

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rencontres

Rostand, le triomphe de Cyrano

En cet été 2025, la revue Europe consacre son numéro à Edmond Rostand. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le triomphe accordé à Cyrano de Bergerac en 1897 hissait au premier rang du Parnasse d’alors un poète qui n’avait pas 30 ans. Un dossier passionnant.

Une pléiade de chercheurs spécialisés, élus par Patrick Besnier et Bertrand Degott, passe au crible la vie et l’œuvre entier d’Edmond Rostand (1868-1918), né à Marseille, gascon de cœur, surgeon ultime du romantisme et adepte obstiné de la rime. C’est passionnant, dans la mesure où rien n’est passé sous silence d’une personnalité littéraire, de son vivant déjà, adulée ou farouchement blâmée. Est d’abord cité à comparaître et brillamment analysé un essai de prime jeunesse, dans lequel Rostand, au nom d’une Provence élargie, compare l’Astrée, roman pastoral du XVIIe siècle, au naturalisme de l’Aixois Émile Zola. Dans une étude magistrale, Esther Pinon ausculte le souffle versifié des Musardines, recueil paru en 1890, remanié par l’auteur en 1911. Plus loin, Jean-Claude Yon se penche sur le contexte, intellectuel et financier, de la création de Cyrano.

Le théâtre de Rostand est précisément envisagé sous toutes les coutures, depuis un vaudeville, le Coiffeur d’en face (le texte en est reproduit), jusqu’à l’Aiglon (alternativement vu comme étendard de la collaboration ou éloge de la Résistance), en passant par la Princesse lointainela Samaritaine et bien sûr Chantecler, cette toujours stupéfiante féerie de basse-cour, dont Morgan Guyvarc’h ausculte « la poésie de la zoologie ». Hélène Laplace-Claverie explore le Bois sacré (1908), fantaisie dans le goût néoclassique, où un couple de jeunes automobilistes se voit dépanné par les dieux de l’Olympe. Une lettre louangeuse de Jean Richepin adressée à Rostand, une rude critique de Bernard Shaw sur la Princess lointaine jouée à Londres par Sarah Bernhard, un texte subtil de Léon Blum sur Chantecler, trois lettres inédites de Rostand à Saint-Pol-Roux, des regards acérés portés sur les traducteurs de Rostand en Allemagne et en Russie complètent, entre autres, cet ouvrage à vocation exhaustive.

Outre les chroniques habituelles sur la littérature et les arts, la livraison consacre son cahier de création à des poètes de Palestine, choisis et traduits par Kadhim Hassan. Fondée en 1923, la revue Europe demeure, en son domaine, un trésor vivant. Jean-Pierre Léonardini

Edmond Rostand, la revue Europe : juin-juillet-août, n° 1154/55/56, 380 p., 22€00. En couverture de la publication, une maquette de Christian Lacroix figurant le coq de Chantecler, mis en scène par Jean-Luc Tardieu à Nantes en 1986. Pour ma part, j’ai souvenir du Chantecler mis en scène en 1994 par Jérôme Savary à Chaillot.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Jaurès, en pleine page

Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassine Jean Jaurès. Ses obsèques sont organisées le 4 août. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Aux éditions Fayard, Gilles Candar et Vincent Duclert ont publié Jean Jaurès. L’ouvrage de référence, la somme incontournable sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.

Le 31/07 à 11h, comme chaque année, le directeur du quotidien L’Humanité invite le public à se rassembler devant le Bistrot du Croissant, anciennement Café du Croissant, pour un hommage à Jaurès, le fondateur du journal

Jaurès ? Plus qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, sociale et philosophique ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.

« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux

La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ». Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord.

Jean-Claude Drouot : Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Théâtre de la Bourse du travail, festival d’Avignon 2023

Il fait alors le choix de s’adresser à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».

Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».

Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.

Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Avec une valeur fondamentale qui en assoit la stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent d’une même voix les deux historiens. Yonnel Liégeois

À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar : l’éminente et regrettée historienne signe la préface à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech : historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation.

À consulter : le site de la Société d’études jaurésiennes

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

Fanon, décoloniser les esprits

Sur grand écran est sorti Frantz Fanon, le film d’Abdenour Zahzah tourné à Blida en Algérie, là où l’écrivain et médecin vécut et travailla pendant trois ans. Une plongée dans un monde colonial aliénant, la folie partagée de toute une population à l’heure où éclate la guerre d’Algérie. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Abdenour Zahzah, natif de Blida et un temps directeur de sa cinémathèque, avait déjà réalisé un documentaire sur Fanon à Blida (Franz Fanon. Mémoires d’asile, 2002). Il transpose ici cette histoire en une fiction largement nourrie par la documentation rassemblée lors de son film précédent, tirée des archives de l’hôpital. Il a puisé dans le journal des consultations tenu par Fanon et dans les notes qui constituent le noyau du chapitre Guerre coloniale et troubles psychiatriques de son livre Les damnés de la terre.

C’est à Blida que Frantz Fanon a forgé sa pensée politique sur la colonisation, notamment en contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) qu’il a rejoint, expulsé après sa démission. Tourné dans cet hôpital et dans le logement de fonction occupé à l’époque par le docteur et son épouse, devenu musée, le film reste à la frontière du documentaire. Effet renforcé par les paroles prêtées aux comédiens, pour la plupart amateurs, transcrites des témoignages recueillis par le réalisateur auprès du personnel de l’époque. Le choix du noir et blanc amplifie le côté images d’archives, mais les séquences sont mises en scène et jouées sous une direction d’acteurs méticuleuse. Avec la même conviction que son modèle, Alexandre Desane investit salles, coursives, bureau, jardins que le héros arpenta pendant trois ans. « J’ai cherché à m’approcher de ce que cela signifiait d’être un jeune psychiatre noir venu de France pour soigner des patients algériens en Algérie, colonie française », commente l’acteur d’origine haïtienne.

Ouvrir les murs et les idées

Un long couloir, une porte verrouillée : une femme s’y cogne en pleurant, jusqu’à la crise de nerfs. Des blouses blanches l’emportent pour un électrochoc. Ces premières images disent la violence de la psychiatrie en ce temps-là. C’est un fringant jeune homme, fier de sa nomination de médecin chef, qui franchit le porche de l’imposant édifice à colonnes, au milieu d’un parc. Dès son arrivée, sa couleur de peau suscite la méfiance parmi le personnel, en particulier du directeur et de ses collègues, d’autant qu’il va tout de suite imposer dans son service les préceptes de son professeur, François Tosquelles, pionnier de la « psychothérapie institutionnelle » au centre hospitalier de Saint-Alban (48) où il fit ses classes. « On n’y distingue pas les soignants des soignés », explique-t-il. Il s’agit de traiter les aliénés comme des individus à part entière et non pas comme des « fous », en transformant le milieu interhumain de l’hôpital.

Sous nos yeux, le pavillon des femmes, où ces pauvres créatures erraient lamentablement, se transforme en un lieu de vie : métamorphosées, les malades prennent leur quotidien en main, créent un atelier de couture et participent à des groupes de parole. La tâche est plus difficile au pavillon des musulmans où il est ensuite affecté. Là, ce n’est que rage, désespoir, prostration… Des morts-vivants. « On n’attache pas des humains à des arbres », reproche-t-il à un infirmer maltraitant. Il entreprend de former le personnel à ses nouvelles pratiques. « Il faut ouvrir les murs, les visages, les idées […] Le malade doit se reconnecter avec la société ». Ainsi, les patients construisent un terrain de football et aménagent un « café maure » au sein de l’hôpital. L’ambiance est aux jeux de ballon, la confiance renaît.

Malgré les résultats, Fanon se heurte aux préjugés raciaux de la plupart de ses collègues. La psychiatrie coloniale française considérait, sur des bases pseudo-scientifiques, les sujets « musulmans » comme portés par des instincts animaux, à l’instar des populations colonisées, inférieures par nature. « L’indigène nord-africain, dont le cortex cérébral est peu évolué, est un être primitif. […] Hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-Africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet, de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles ». Loin de se laisser démonter par ces énoncés, pétris de racisme, portés par la plupart des médecins français et surtout par le directeur de l’hôpital (antipathique Nicolas Dromard), le jeune homme poursuit son travail thérapeutique. Il sait convaincre les soignants, en particulier les infirmiers arabes dont il se fait des alliés.  Et ces débats alimentent son deuxième livre, les Damnés de la terre, qu’on le voit rédiger, dans le silence de son luxueux appartement, sous le regard approbateur de sa femme, Josie, interprétée par Chaharazad Kracheni.

Domination coloniale et aliénation

De la condition de colonisé à celle d’aliéné, il n’y a qu’un pas que Fanon franchit au contact des militants du FLN présents parmi le personnel et des combattants qu’il rencontre ou abrite clandestinement. De guerre lasse et pris entre deux feux (l’État français et le FLN), il remet sa démission à Robert Lacoste, gouverneur de l’Algérie et ministre dans le gouvernement Guy Mollet. Désormais célèbre, une lettre fracassante où il dénonce le système colonial, déclencheur pathogène contre lequel, à son poste de médecin, il ne peut rien : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. […] Je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée ».

Le cinéaste s’en tient prudemment au terrain médical de l’asile, creuset de la pensée de son héros. Contrairement au récent biopic de Jean Claude Barny qui suit le psychiatre jusqu’à son engagement dans la résistance, où il rejoint en Tunisie Abane Ramdane rencontré à Blida, le réalisateur algérien n’aborde pas les règlements de compte qui sévirent entre dirigeants du FLN, leurs différents idéologiques et l’assassinat d’Abane Ramdane par les siens, pour avoir dénoncé les dérives militaro-dictatoriales des « colonels ». Franz Fanon dévoile peu l’intimité du médecin. Il le montre surtout en praticien qui répare les êtres brisés en les reconnectant avec eux-mêmes, par la parole et le mouvement, ainsi qu’en les resocialisant. En scientifique, il analyse les ravages psychiques de la domination, du racisme et des violences de la guerre.

Une pensée d’une criante vérité

La caméra d’Abdenour Zahzah filme au plus près patients et personnels au quotidien, un monde clos mais qui ne reste pas à l’abri du chaos algérien. Ce film en forme de chronique évoque une pensée politique toujours actuelle et incite à lire, ou relire, Les damnés de la terreL’An V de la révolution algérienne ou les récents Écrits sur l’aliénation et la liberté, où l’on trouve deux pièces de théâtre écrites durant ses études de médecine et des articles publiés dans le journal El Moudjahid après 1958. Les textes de celui qui mourut prématurément à trente-six ans d’une leucémie en 1961, avant d’avoir vu la libération de l’Algérie, restent d’une criante vérité. Si la colonisation s’approprie les territoires, les ressources et les sols, elle s’empare aussi des esprits par l’humiliation et la déshumanisation, le dominateur ravalant le colonisé au statut d’être inférieur. Mireille Davidovici

Franz Fanon, un film d’Abdenour Zahzah (Atlas Film Production, 1h31, noir et blanc). Frantz Fanon, œuvres (Peau noire, masques blancs/L’An V de la révolution algérienne/Les damnés de la terre/Pour la révolution africaine. Éd. La Découverte, 800 p., 30€). Toujours disponible sur le site de Radio France, les Grandes Traversées de France Culture : Frantz Fanon l’indocile, le podcast d’Anaïs Kein en cinq épisodes.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Le conservatoire de Mireille

Saint-George, le Mozart noir !

En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.

Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…

En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.

À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.

Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois

Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).

1 commentaire

Classé dans Musique/chanson, Pages d'histoire

Bussang, la belle et la bête

Au Théâtre du Peuple, à Bussang (88), Julie Delille présente Je suis la bête à l’affiche du 130ème anniversaire de ce lieu emblématique. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.

Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre du Peuple. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.

Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Pour Julie Delille, la directrice du lieu, metteure en scène et interprète, la cause est entendue : il ne fut jamais question de reproduire l’identique, « c’est à moi de me plier aux exigences de ce lieu emblématique, non l’inverse ». Dans cette version scénique revisitée pour le 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.

Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène inclinée de Bussang, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.

Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.

Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle d’une incroyable beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison, d’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes. La comédienne libère force images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Désormais à la direction du Théâtre du Peuple de Bussang, nul doute que la metteure en scène a songé à quelques fulgurances enchantées en lisière de l’envoûtante forêt vosgienne ! Yonnel Liégeois

Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.

130 ans : jubilez, jubilons !

Outre Le Roi nu et Je suis la bête, moult événements sont à l’affiche de ce 130ème anniversaire ! D’autant que la conviction de Julie Dellile, directrice du lieu depuis 2024, est clairement affirmée : renouveler, voire renouer, le lien entre le peuple bussenet et son théâtre. « L’enjeu est de mettre le Théâtre du Peuple au cœur de ce qui ferait son territoire, il ne s’agit pas seulement d’en faire un lieu de référence culturel mais bien de l’inscrire comme un incontournable espace de rencontre, de lien social répondant aux besoins et produisant de la pensée en résonance avec les impulsions poétiques et de transmission. Le Théâtre du Peuple s’est fait à Bussang avec les Bussenets, pour elles et eux mais aussi pour toutes celles et ceux qui voudraient sincèrement s’y impliquer ». D’où deux propositions innovantes :

Depuis octobre 2023, la sociologue Anne Labit est partie à la rencontre des habitants et artistes locaux pour réinventer ensemble les liens entre le théâtre et son territoire. Le « Bourgeon bussenet » est une expérimentation faisant dialoguer arts, sciences et citoyenneté. D’où une phase d’enquête pour mieux reconnaître les lieux, le ressenti des habitants ainsi que les grandes caractéristiques (démographiques, sociologiques, géographiques) de ce coin des Vosges. De premières investigations sont déjà disponibles à la lecture, qui déboucheront prochainement à la mise en œuvre de nouvelles initiatives : conférences, expositions, débats, concerts…

« Recevons du passé l’héritage qu’il nous transmet. Cherchons dans le passé des inspirations, des leçons et même des modèles. Mais que l’être nouveau vive d’une vie nouvelle ».

Maurice Pottecher, fondateur du Théâtre du Peuple

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du peuple : né d’une commande à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, mis en scène par Julie Delille avec huit comédiens et comédiennes mêlant professionnels et amateurs, le texte conte l’aventure du Théâtre du Peuple, d’hier à aujourd’hui. Un feuilleton théâtral en six épisodes, pour comprendre ce que veut dire utopie entre créations et passions, amours et amitiés, crises de croissance et réconciliations, conflits familiaux et deux guerres mondiales… Du 20 au 30/08, une folle et belle histoire entre humour et émotion, pour jubiler ensemble ! Yonnel Liégeois

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi (éd. Esse que, 352 p., 20€).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Art brut, la folie du monde

Jusqu’au 21/09 à Paris, le Grand Palais donne à voir un échantillon de la donation d’art brut de Bruno Decharme au Centre Pompidou. Sur plus de 1000 œuvres de 242 artistes, un choix de 400 peintures et sculptures qui invite à un périple émouvant. Un itinéraire en treize stations à travers ces créations inclassables, miroirs grossissants tendus à notre société en souffrance.

Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient « Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale » et concluaient « Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Jean Dubuffet fut l’un des premiers à répondre à l’appel, en inventant le concept d’art brut, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche », éloigné des codes élitistes et de l’enseignement académique et qui, par son inventivité poétique, s’émancipe de son contexte pathologique. Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, le peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, dès 1945 jusqu’à sa mort en 1985, une impressionnante collection issue de l’art asilaire : des œuvres aujourd’hui reconnues, au même titre que d’autres formes contemporaines.

Sur les pas de l’artiste, en collectionneur passionné, le cinéaste Bruno Decharme écluse depuis quarante-cinq ans les lieux les plus variés en Europe, au Brésil et au Japon, à la recherche de ces productions issues de la marge, souvent sauvées in extremis de l’oubli. À ce jour, il a rassemblé près de 6 000 pièces qu’il a rendues accessibles en créant l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), un pôle de recherche dirigé par Barbara Safarova, qui a pour objet de populariser cet art en France et à l’étranger. L’exposition du Grand Palais offre, à côté des grands « classiques », des œuvres « contemporaines », pour partie inconnues du grand public. 

Ce n’est pas la chronologie qui a guidé l’agencement de ce périple, mais ce que ces œuvres ont à dire sur les questionnements communs entre ces artistes et nous. Ils sont, selon Bruno Decharme, « des éponges du monde » car, bien que marginalisés socialement ou psychiquement, ils entretiennent avec le monde une proximité réelle. Ils en donnent une lecture souvent radicale, à fleur de peau : ils inventent des langues, redéfinissent l’histoire, la géographie, la science à l’aune de leur sensibilité. Tous les moyens sont bons pour s’exprimer : écriture, griffonnage, bricolage, dessin, sculpture ou peinture, parfois sur des supports ou avec des matériaux de fortune. Leur créativité, comme on peut le voir ici, est sans borne. Dans chaque salle, de petits films présentent rapidement les artistes et resitue leurs œuvres. Un éclairage utile.

Dès l’entrée, sous la rubrique Réparer le monde, on découvre les tentatives de conjurer le chaos qui hante ces esprits dérangés. L’Américain J.B. Murray (1908-1988) rédige en lettres de feu des messages de l’au-delà, dictés par une voix divine. Zdenek Kosek, lui, dans son asile de Prague, tente de « résoudre les problèmes de l’humanité » en restituant sur le papier des informations reçues de la Galaxie : ses cartographies fourmillent de traits, de signes et grouillent de chiffres pour proposer un nouvel ordre salvateur. Il y a aussi les devins qui nous préviennent de catastrophes. George Widener, atteint d’une forme légère d’autisme qui se caractérise par une capacité de calcul et une mémoire extraordinaires, nous explique, sur un calendrier de son invention (Sunday’s crash), pourquoi il ne faut jamais prendre l’avion un dimanche, de nombreux accidents s’étant produits ce jour-là. De même, les lundis sont propices aux naufrages, comme l’indique son tableau bleu couvert de chiffres et de lettres, où est immergé un bateau (Blauer Montag).

À moi les langues de feu qui embrasent ! est le titre du second chapitre, emprunté à la medium britannique Madge Gill (1882-1961). Elle brode ou dessine, au fil de nuits sans sommeil, des compositions complexes inspirées par Myrninerest, nom dérivé de My inner Rest (ma paix intérieure). Dans un enchevêtrement d’ornementations, une figure féminine insolite portant un chapeau se répète. Des « visiteurs » enjoignent Augustin Lesage à peindre, ce qu’il fera avec un soin méticuleux.  Malgré une mauvaise vue, il peindra jusqu’à sa mort. Les esprits, par leurs voix et leurs cloches, font vibrer les couleurs de ses grandes huiles, dignes d’un miniaturiste, qu’il peaufine pendant des mois. D’autres inventent des langues, dans des écrits énigmatiques fascinants, ainsi la lettre adressée de Hambourg par Harald Stoffers à sa « chère maman ». Calligraphiées comme une succession de partitions collées sur un rouleau long de plusieurs mètres, ses phrases commencent toutes par « Meine Liebe Mutti ». Au détour de la visite, on s’arrête sur les figures colorées, multipliées à l’infini, de princesses, cantatrices, militaires ou entités mythologiques, d’Aloïse Corbaz. Internée toute sa vie à Lausanne elle a produit, dès 1918, un peuple foisonnant, sur des rouleaux de papier.

Ce sont des êtres fantasmagoriques qui apparaissent dans la section Chimères, monstres et fantômes. Parmi ces cauchemars graphiques, le molosse blanc de l’Afro-américain Jimmy Lee Sudduth (1910-2007) nous menace face à la monture extravagante de l’Allemand Friedrich Schröder (1892-1982), Der Lebensspazierritt. Envelopper ses peurs et ses angoisses est une tactique connue. Le japonais Katsuya Kitano enferme ses soupirs, un syndrome irrépressible qui affecte son quotidien, dans de petites balles de coton entassées dans un coin. Et que cache la tornade graphique de la Britannique Georgiana Houghton (1814-1884) derrière ces lignes fluides et entremêlées ?  Des trouvailles de Judith Scott (1943-2005) nous ne verrons rien, elles sont protégées tels des trésors dans d’étranges sculptures de fils colorées. Des formes à la fois concrètes et abstraites apparaissent dans un écheveau de lignes composé par la Pragoise Anna Zemánková (1908-1986) ; selon un rituel immuable, chaque matin en état de transe, elle peint, dessine ou colle animaux, plantes, minéraux, grappes de fruits hybrides…

À l’étage, plusieurs sections sont consacrées aux ateliers de l’art brut. Il convient de les distinguer de l’art-thérapie pour laquelle le critère artistique est secondaire. Ce sont des lieux de création où interviennent souvent des plasticiens professionnels, qui ont pour but d’accompagner, de soutenir les artistes et d’aider à faire tomber les obstacles liés à leur handicap ou à leurs troubles mentaux. Parmi eux, le Creative Growth Art Center d’Oakland en Californie a soutenu de travail de l’américaine Judith Scott. Des productions issues de l’atelier du centre artistique de Guggingprès de Vienne en Autriche, révèlent des talents particuliers, notamment August Walla (1936-2001), qui invente des mots et les mêle à des personnages très colorés. Parfois un peu touffue, et malgré un découpage thématique assez arbitraire, l’exposition nous offre un panorama varié, dans lequel chaque visiteur pourra puiser selon sa propre sensibilité. Il est passionnant de s’attarder sur les productions des artistes cubains, en particulier les petites télévisions de Martinez Duran confectionnées sur des boites en carton avec des images d’actualité et l’omniprésence du Líder Máximo. Les Japonais nous réservent aussi de belles surprises dans ce tour du monde de l’Art brut.

Parmi les œuvres les plus saisissantes, il ne faut pas manquer l’épopée fantasmatique d’Henry Darger (1892-1973), déployée sur plusieurs tableaux, au format panoramique. Ce natif de l’Illinois, homme de ménage dans un hôpital, après une vie de solitude, a laissé derrière lui quinze volumes illustrés : The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion (l’histoire des Vivian Girls aux Royaumes de l’irréel, la guerre éclair Glaneco-Angelinnienne, provoquée par la révolte de l’enfant esclave). Un récit épique de 15.143 pages où il raconte les violents combats entre les Angéliques et les Glandeliniens. Plus de 300 illustrations (aquarelle, dessins, collages) l’accompagnent dont nous sont présentés ici quelques échantillons. L’artiste s’inspire de comics américains, les copie, les découpe puis les fait agrandir et démultiplier en différents formats, au rayon photographie du bazar local. Puis il les décalque et les colorie, pour former des compositions complexes, pourvues de nombreux plans. À certains endroits, il les rehausse de couleurs éclatantes, rouge sang ou jaune vif.

Dans un décor de paradis, les grandes images de Darger révèlent, avec une force troublante, l’innocence perdue et l’Éden ébranlé. Des paysages dans lesquels l’ombre de l’horreur plane, discrète mais persistante. Mireille Davidovici

Art Brut, dans l’intimité d’une collection : Donation Decharme au Centre Pompidou. Commissaires de l’exposition : Bruno Decharme (collectionneur et réalisateur), Barbara Safarova (enseignante à l’École du Louvre et chercheuse). Scénographie : Corinne Marchand (Centre Pompidou). Jusqu’au 21/09, du mardi au dimanche de 10h à 19h30, nocturne le vendredi jusqu’à 22h. Grand Palais, 17 avenue de Général Eisenhower, 75008 Paris.

En marge du parcours, il est proposé une immersion en réalité virtuelle librement inspirée de l’univers d’Henry Darger. Insider-Oursider mêle musique pop, animation hybride (2D/3D) avec une reconstitution fidèle de la chambre de l’artiste, à partir d’archives photographiques et de témoignages. Un projet transmédia porté par le musicien Philippe Cohen Solal (Gotan Project) mêlant musique pop, animations et performances artistiques.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Le conservatoire de Mireille