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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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Jeux d’ailes et de plumes !

Au Cratère d’Alès (30), puis à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône (71), Petr Forman présente La conférence des oiseaux. Une version plus visuelle que spirituelle du poème soufi de Farid al-Din Attar : le voyage fantastique du peuple ailé dans un décor des Mille et une nuits, avec effets spéciaux et projections 3D. Une merveille pour les yeux. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Les frères Forman, marionnettistes de formation, baladent depuis vingt-cinq ans leurs productions depuis leur Tchéquie natale à travers le monde, dans leur propre dispositif ambulant, construit sur mesure pour chaque spectacle, dans la tradition du théâtre forain. « On a un chapiteau, la structure, les caravanes autour, on s’occupe du montage et du démontage, tout cela c’est naturel pour nous. Depuis la Baraque réalisée avec la Volière Dromesko, les Voiles écarlates créées sur notre péniche, on a toujours voyagé et tout fait nous-mêmes. Nos projets sont peut-être un peu grands, mais on veut suivre cette idée de voyager avec eux, comme à l’époque où le théâtre était naturellement ambulant ». À l’entrée du chapiteau, polygone de toile de trente mètres de long sur dix de haut, zébré noir et blanc, les spectateurs prennent leur billet dans une petite guérite et chacun se voit remettre le masque d’un oiseau de son choix. L’ambiance promet d’être bon enfant.

Une somptueuse volière orientale

Sous la tente, conçue spécialement pour La Conférence des oiseaux, les gradins sont installés sous un dais enveloppant, composé de tapis et tissus persans. Le plateau est décoré de panneaux aux motifs orientaux, déplacés pour les besoins du récit. Sur scène, les comédiens danseurs évoluent à l’écoute d’un conteur. Il est question de rois cruels et sanguinaires… De quoi fuir cette contrée. Plus tard, les artistes vont se costumer et se maquiller à vue, en oiseaux, dans de petites cabines à roulettes équipées de miroirs qui, retournés, reflèteront le public. L’espace scénique, imaginé par Petr Forman et son scénographe Josef Lepša, est à géométrie variable et se transformera pour simuler le périple des volatiles grâce à des déploiements de rideaux, des projections en 3D, des manipulations d’étoffes.

Séduisant écrin pour cette fable qui a connu la célébrité en Occident grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour la mise en scène de Peter Brook au Festival d’Avignon 1979 ! Joué dans le monde entier avec succès, ce scénario a, par ailleurs, inspiré au compositeur Michaël Levinas l’une de ses premières œuvres marquantes, en 1985. Petr Forman, lui, a découvert La Conférence des oiseaux lors de sa tournée, grâce à sa traduction en tchèque par un ami de son père Miloš Forman. Le poète soufi Farîd al-Dîn Attâr (1142-1220) reprend un conte persan pour en faire un conte mystique : fuyant un royaume cruel et injuste, l’histoire d’un groupe d’oiseaux à la recherche de leur véritable roi, le Simorgh. « Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus », exhorte la Huppe qui prend la conduite des opérations. Après de longs atermoiements, il est difficile de quitter ce que l’on possède, les plus courageux décollent. Au terme d’un voyage mouvementé et périlleux, il leur est révélé que ce Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes : « Ils cherchaient un roi mais le portaient en eux […] Le soleil de sa majesté est un miroir. Celui qui se voit dans ce miroir y voit son âme et son corps. […] Il a appris ce qu’il voulait savoir mais il est le seul à comprendre ».

Les oiseaux se cherchent un roi

Le poème d’origine relate leurs hésitations et incertitudes et, à l’instar d’autres récits orientaux, est émaillé de contes, d’anecdotes, de paraboles. Officiant pour une fois sans son jumeau Matěj, le metteur en scène s’appuie sur le texte de Jean-Claude Carrière, assez fidèle au conte soufi, mais l’adapte avec Ivan Arsenjev en le réduisant à une narration édulcorée, portée par la voix off d’un récitant. Les protagonistes ne diront rien de leur caractère, de leurs doutes et de leurs errements. Les comédiens se contentent, une fois déguisés en volatiles, de se déployer dans la salle en exhibant au milieu du public une belle panoplie de costumes et masques sophistiqués, à l’image des différentes espèces. Ils brassent l’air de leurs ailes, grands éventails portés à bout de bras, piaillent et dansent, imitant dans leurs comportements Rossignol, Perroquet, Paon, Canard, Perdrix, Héron, Pie, Faucon, Chouette et autres… Après de longs atermoiements, la gent ailée s’envole, plongeant dans le décor qui s’anime et se creuse avec des projections en relief, du mapping vidéo, des effets spéciaux dignes d’un film de fantasy. Le spectateur se laisse alors porter par une musique planante dans un périple visuel et cinétique. Les chorégraphies, plutôt basiques, simulent vol, chute, lutte contre les éléments qui se déchaînent en tonnerre et pluie sur la bande son…

Que reste-t-il de la fable morale et mystique de Farîd al-Dîn Attâr, où les oiseaux représentent les humains ? Le sage soufi, pour trouver le Simorgh et atteindre la vraie nature de Dieu, doit franchir sept vallées et leurs secrets : Recherche, Amour, Connaissance, Doute, Détachement, Unité de soi et Effroi, la dernière étant Dissolution totale de soi et éveil vers le rien. « Ne craignez pas l’échec mais il est possible qu’en cours de route, vous buviez votre propre sang », prévient un géant des montagnes. Or, les aventures des volatiles se résument ici à une traversée des images, grâce à des technologies et à une réalisation de haute qualité. Son et lumière, jeux d’ailes, d’étoffes et de nuages finissent par nous submerger, jusqu’à nous faire perdre le sens de cette quête conduisant à l’ascèse. Envers et malgré la voix de Denis Lavant qui nous tient en éveil. Mireille Davidovici

La Conférence des oiseaux, Petr Forman. Du 15 au 21/05 à 20h30, le dimanche à 19h : Le Cratère, Square Pablo Neruda, Place Henri Barbusse, 30100 Alès (Tél. : 04.66.52.52.64). Du 23 au 29/06 (sous chapiteau à Saint-Gengoux-le-National) à 20h, le dimanche à 17h : Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niépce, 71100 Chalon-sur-Saône (Tél. : 03.85.42.52.12).

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Israël-Palestine, un autre jour…

À la Manufacture des Œillets (94), les 16-17 et 18/05, le Théâtre des Quartiers d’Ivry organise trois soirées autour des textes de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien (1941-2008). Avec, en outre, une rencontre-lectures autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Un regard décalé, poétique et musical, sur un conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis moult décennies. Yonnel Liégeois

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), à la Manufacture des Œillets les 16-17 et 18/05, David Ayala orchestre Un autre jour viendra : entre musique et chants, trois temps forts rythmés par les mots et vers de Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne et porteur d’un message de paix. « Mon pays n’est pas une valise », dit l’un de ses célèbres poèmes. Il est la Voix de l’exil, la voix d’un peuple déplacé, contraint et meurtri. Né en Galilée aujourd’hui israélienne, Mahmoud Darwich est un phare pour tout le monde arabe et bien au-delà, une lumière reconnue dans le monde entier. Œuvre majeure de la poésie contemporaine, nostalgie d’une patrie perdue, les poèmes de Darwich ne contiennent ni hargne ni haine mais bien plutôt l’esprit d’une tolérance universelle.

Un autre jour viendra, David Ayala :  les 16 et 17/05 à 20h, le 18/05 à 16h. Avec un artiste invité à chaque représentation (la comédienne Blandine Bellavoir le 16/05, l’acteur et réalisateur franco-algérien Reda Kateb le 17/05, l’acteur Sofian Khammes le 18/05) et les artistes permanents Sophie Affholder, David Ayala, Hovnatan Avedikian, Jérôme Castel, Cécile Garcia-Fogel, Astrid Fournier-Laroque, Hervé Gaboriau, Bertrand Louis, Fida Mohissen, Vasken Solakian. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Avec aussi une rencontre-lectures, le 17/05 à 15h, autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Le conflit israélo-palestinien suscite des divisions profondes au sein de la société, nourrissant la montée de l’antisémitisme, de l’islamophobie, ainsi que des tensions intercommunautaires et interfamiliales. Dans ce contexte, les théâtres publics sont investis d’une mission essentielle : offrir un espace de réflexion au-delà des simplifications. Leur rôle est de restituer la complexité de la situation. En présentant des textes issus de diverses sensibilités, israéliennes-palestiniennes-internationales, une rencontre animée par Jean-Pierre Han, le directeur de la revue Frictions/théâtre-écritures, qui invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion à une vérité unique.

Rencontre-lectures : le 17/05 à 15h, avec Nasser Djemaï (directeur du TQI, le Centre dramatique national du Val de Marne), Margaux Eskenazi, Mohamed Kacimi, Hervé Loichemol, Laurence Sendrowiz. Lecture des textes par David Ayala, accompagné par Vasken Solakian (oud). Entrée libre sur réservation au 01.43.90.11.11, par courriel à reservations@theatre-quartiers-ivry.com

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Frantz Fanon, le damné

Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Une lecture essentielle à l’heure où s’affiche sur grand écran Fanon, le film de Jean-Claude Barny. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.

Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.

Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.

Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. « Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon », écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini

Frantz Fanon. Une vie en révolutions, d’Adam Shatz (La découverte, 512 p., 28€).

La fresque (voir photo ci-dessus) du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.

FANON, CIRIEZ ET LAMY

Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois

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Cadiot, un parfum de mélancolie

Au théâtre des Abbesses (75), Ludovic Lagarde présente Médecine générale. Pour sa 8ème collaboration avec Olivier Cadiot en plus de 20 ans, il adapte au théâtre le roman fleuve de l’écrivain. Dans ce passage du livre à la scène, Laurent Poitrenaux, qui fut de toutes leurs aventures, endosse avec brio le rôle du narrateur.

 À la mort de son demi-frère, Closure, artiste et écrivain, se remet en question et se lance dans une quête de soi existentielle. Après une série de déboires plus ou moins farfelus, il va tenter de « repartir à zéro » pour, selon les admonestations du défunt frangin, « conjointer son projet personnel et son projet social ». Pour affronter l’avènement du « 3e système cosmique », il opère ainsi une retraite dans un coin perdu de campagne et s’adjoint la compagnie de deux cabossés par la vie, comme lui. Il y a Mathilde (Valérie Dashwood), une anthropologue revenue au bercail, qui cherche ses repères après trente ans chez les Indiens d’Amazonie et Pierre (Alvise Sinivia) un orphelin sans feu ni lieu, musicien ouvert à toutes les expériences. Il est un peu l’innocent de la bande.

Dans la maison dont Mathilde a hérité, ils tentent de confectionner à trois un « manuel de survie » en milieu hostile. Dans un monde devenu illisible où menacent guerres et désastre écologique, ils constituent une sorte de laboratoire des idées. Maitre du jeu et des horloges, Closure régit leur quotidien. Entre narration, monologue intérieur en voix off et interprétation en direct, Laurent Poitrenaux s’impose en personnage tyrannique, égoïste et fantasque face à une Valérie Dashwood moins convaincante en Mathilde, plongée dans les archives d’une famille dysfonctionnelle pour remonter aux sources de son mal être. Il manipule Pierre, esprit vierge qui ne demande pas mieux que d’apprendre. Alvise Sinivia, qui assure par ailleurs la conception sonore du spectacle, joue avec justesse un jeune homme imperméable aux névroses de ses camarades et fait son petit bonhomme de chemin en bricolant des instruments de musique d’avant-garde quand il n’est pas au piano.

De séquence en séquence, le narrateur démiurge impose à ses personnages des questions pour meubler de réponses la maison vide. Sans que jamais rien ne soit jamais résolu. Ces interrogations ouvrent une quête spirituelle dès le Credo d’une messe de Haydn jouée en début de spectacle sur le grand piano noir, tel un cercueil, à l’enterrement de son frère. « Et homo factus est » (et il fut fait homme), dit le latin à propos de l’incarnation du Christ par l’intercession du Saint-Esprit… Cette question du divin et de la trinité, les comparses vont la commenter en une parodie cocasse : seul moment vraiment drôle du spectacle ! Bien d’autres thèmes sont abordés au fil du roman que feuillettent pour nous les artistes, sous la houlette de Laurent Poitrenaux par le talent duquel les choses les plus complexes se disent facilement, et s’éclairent… « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » demande Closure, à la fin de la pièce. « On devient tout court », réplique Mathilde.

« Quel sera le résultat de l’expérience ? Quelles traces laissera-t-elle ? Peut-on dire de la pièce qu’elle en est le résultat ? Ou bien qu’elle est précisément l’expérience en train de se faire ? », s’interroge à son tour Ludovic Lagarde. Il appartiendra au spectateur d’y répondre si toutefois il réussit à trouver son chemin dans ce vagabondage bien mené à travers les 400 pages du livre, guidé par la scénographie simple et fonctionnelle d’Antoine Vasseur. Découpé dans sa profondeur par des panneaux successifs, l’espace permet de remonter dans les méandres tortueux de cette quête infinie du sens des choses entre passé et présent, philosophie et politique, conscient-inconscient-voire jusqu’au seuil du préconscient. Il permet aussi la projection des vidéos signées Jérôme Tuncer : pour simuler le voyage en train vers la campagne de Mathilde, faire surgir les arbres du jardin derrière les vitres et ouvrir aux rêveries.

Médecine générale est une expérience à tenter sans garantie qu’on ne s’y perdra pas. On peut aussi se plonger dans les ouvrages d’Olivier Cadiot. Auteur inclassable, il pousse l’art d’écrire aux confins de la prose et de la poésie dans une permanente recherche stylistique, philosophique et politique. S’y reflète la profonde mélancolie des temps présents sous des abords désinvoltes. Mireille Davidovici

Médecine générale, Cadiot et Lagarde : Jusqu’au 13/05, du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Départs de feu, la dernière publication d’Olivier Cadiot, est disponible chez P.O.L.

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Et Picasso peint Guernica !

Le 26 avril 1937, en pleine guerre civile espagnole, les bombardiers allemands anéantissent la petite ville basque de Guernica. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une population civile est sciemment massacrée par les militaires. À Paris, Picasso peint son célèbre tableau en réponse à l’horreur.

 Fouler des pieds les ruines, marcher sur les décombres d’une ville sous lesquels on imagine les corps ensevelis… Dans le parcours de cette originale salle du Musée de la Paix à Guernica ( Gernica y Luno en espagnol, Gernika-Lumo en langue basque) où le plancher est vitre transparente, certains visiteurs déambulent ainsi avec d’infinies précautions, osant à peine marquer le pas, tant l’émotion est forte ! Le sol vibre, le bruit assourdissant des bombardiers en approche envahit l’espace.

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En ce mois d’avril 1937, la guerre civile en Espagne fait rage depuis neuf mois déjà. Le général Franco, soutenu par une partie de l’armée, n’a pas admis le choix de ses concitoyens et s’oppose par la force, depuis juillet 36, au gouvernement républicain sorti démocratiquement des urnes. Au nord du pays, le Pays basque subit les conséquences de la guerre civile. Mobilisation et rationnement touchent toutes les familles, des réfugiés commencent à affluer, la frontière avec la France est proche… Dans ce contexte particulier, la petite ville de Guernica représente plus qu’une paisible bourgade, plus qu’un point anodin sur la carte du conflit. « Gernika est la capitale spirituelle du Pays basque, s’attaquer à Gernika c’est vraiment s’attaquer à un symbole », rappelle Iratxe Momoitio Astorkia, la jeune directrice du Musée de la Paix. « Celui d’un peuple à l’esprit libre et indépendant, celui d’un pays à l’identité forte et reconnue ». Franco ne s’y trompe pas, les historiens attestent qu’une réunion s’est tenue à Hendaye quelques jours avant le bombardement entre généraux franquistes et militaires allemands.

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Le 26 avril, c’est jour d’affluence à Gernika, c’est jour de marché. C’est le jour que choisit la Légion Condor, la sinistre unité aérienne créée par Hitler, pour piquer sur la ville : obus, bombes incendiaires, mitraillage des civils en déroute par des vols en rase-mottes… En près de quatre heures, 50 tonnes de bombes et 3000 engins incendiaires lâchés ! Ville anéantie, gigantesque incendie, 300 morts et des milliers de blessés, l’horreur à son comble. Comme le souligne Alain Serres dans Et Picasso peint Guernica publié chez Rue du monde, « le bombardement de Guernica marque l’histoire des hommes : il est le premier qui vise une population aux mains nues, non une cible militaire« .

En son atelier des Grands – Augustins à Paris, à la lecture de la presse Picasso découvre l’ampleur de la tragédie. C’est décidé, en réponse à la commande que lui a passée la République espagnole pour la prochaine Exposition internationale qui ouvrira bientôt à Paris, Picasso peindra « Guernica ». Le 1er mai 1937, il se met au travail et couche sur le papier ses premiers croquis : un cheval hennissant, une tête de taureau, un visage d’enfant… Dès les premiers jours, s’impose aussi à l’esprit du peintre l’idée d’une grande fresque : au final, près de huit mètres sur quatre ! Grâce aux dizaines de documents contenues dans le livre conçu par Alain Serres, chacun plonge alors véritablement dans le processus de création. « Une démarche passionnante », avoue l’auteur, « tel ce tout premier dessin de Picasso lorsqu’il apprend l’événement : la porteuse de lumière y apparaît déjà comme si, dans la nuit de l’horreur, l’artiste ne veut surtout pas perdre espoir ! Plus d’une centaine d’esquisses suivront, c’est important que les enfants en particulier découvrent ce colossal chantier ». Pour Alain Serres, il est évident que l’immersion dans l’élaboration de l’œuvre met à mal un point de vue un peu primaire mais fort répandu : « c’est facile de faire un Picasso ! ».

Proximité géographique oblige, la ville française d’Hendaye fut aussi durement ébranlée, tant par les événements de la guerre d’Espagne que par le bombardement de Guernica. « Dès l’été 1936, Hendaye assistait depuis les berges de la Bidassoa à la bataille et à l’incendie d’Irun, la ville frontière voisine.  Seul un pont nous sépare, ou nous réunit », témoigne Marie-Carmen Nazabal, la maire – adjointe à la culture. « Beaucoup comprirent que la déferlante des avions d’Hitler et de Mussolini annonçait la seconde guerre mondiale. L’arrivée massive de réfugiés a fait ainsi de notre ville une cité d’accueil, beaucoup de ces réfugiés se sont installés définitivement à Hendaye et bon nombre d’Hendayais aujourd’hui en sont les descendants. Pour moi comme pour mes frères et sœurs, Guernica est tout un symbole, mon père y est né ! ». Yonnel Liégeois

PICASSO, LE LIVRE

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« Ce qui importe avec ce livre, c’est permettre aux petits et grands de cheminer avec un artiste à la parole multiple qui n’hésite pas à pousser un cri contre la barbarie », témoigne avec force Alain Serres. Outre que Et Picasso peint Guernica soit un formidable outil pour apprendre à lire un tableau dans la foulée du souffle créateur d’un artiste, l’ouvrage invite aussi chacun, à la suite de Picasso, à prendre plume ou pinceau pour imaginer de nouveaux « Guernica », en peinture – en littérature – en musique – en film, pour secouer les consciences engourdies. Comme l’affirme Alain Serres, « le monde a plus que jamais besoin d’art et de culture pour ne pas perdre le nord« . Un livre de référence, un bel objet à se procurer d’urgence qui, dans un double mouvement, place d’emblée le lecteur au cœur de l’idée de résistance et au sommet de l’inventivité artistique. Y.L.

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres : éditions Rue du monde, 56 pages (dont une quadruple page centrale reproduisant le célèbre tableau, 70 images et photographies), 23€90.

GERNIKA, LE MUSEE

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« Au Musée de la paix de Gernika, nous recevons beaucoup de groupes scolaires. Et des visiteurs adultes, majoritairement en provenance de Catalogne, d’Angleterre, d’Allemagne ou de France », souligne Iratxe Momoitio Astorkia, philologue de formation et directrice du musée. « Notre projet muséologique, mis en œuvre depuis 1998 ? À partir de l’événement tragique d’avril 1937, proposer une thématique centrée sur la culture de la paix et organisée autour de trois questions : qu’est ce que la paix ? Qu’est ce que l’héritage de Gernika ?  Qu’en est-il aujourd’hui de la paix dans le monde ?« . En lien avec chercheurs et historiens, le musée participe aussi à la collecte de la mémoire des derniers survivants, organise colloques et expositions en partenariat avec les musées étrangers, tel celui du Mémorial de Caen. Le rêve de la jeune directrice ? Dans son souci d’éducation à la paix, rénover la partie du musée consacrée au conflit basque… « Il nous faut sortir de l’amalgame entre terrorisme et identité basque. Moi qui, depuis mon enfance, suis habituée à vivre dans le conflit, je suis en même temps fière de diriger ce musée dévolu à la construction de la paix. Ici comme ailleurs, il reste encore beaucoup de chemin et de travail à faire, le musée y contribue, pour ouvrir le dialogue et sortir de la spirale de la souffrance et de la mort ». Y.L.

Musée de la Paix : Foru Plaza 1, 48300 Gernika-Lumo (ouvert du mardi au dimanche. Tél. : (34) 94 627 02 13).

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Les déserts du monde

Jusqu’en novembre 2025, le Museum national d’histoire naturelle (75) propose Déserts. Une grande exposition sur les milieux les plus extrêmes de notre planète, des vastes étendues désertiques aux paysages glaciaires des pôles, et sur l’adaptation du vivant au cœur de territoires inhospitaliers. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°377, avril 2025), un article de Catherine Halpern.

Un tiers des terres émergées de notre planète sont des déserts ! Mais ils sont loin de tous ressembler au stéréotype de l’étendue de sable sous un soleil de plomb. Une passionnante exposition du Museum national d’histoire naturelle donne à voir les différents visages du désert tant du point de vue de ses paysages que de sa faune et de sa flore, ou des occupations humaines. Du désert d’Atacama (Chili) ou de Gobi (Chine et Mongolie) à celui du Sahara, glacés ou brûlants, les déserts ont en commun une aridité et des températures extrêmes. Ils offrent des panoramas souvent spectaculaires mais peu propices à la vie. Un défi permanent pour la faune et la flore qui sont parvenues à s’adapter à ces conditions de diverses manières.

Des humains ont eux aussi réussi à élire domicile dans ces contrées inhospitalières. C’est ainsi qu’ils ont développé une garde-robe adaptée., des vêtements longs et amples des Touaregs aux tenues à multiples couches de fourrure des Inuits. Pour habiter le désert, les humains ont déployé deux stratégies principales : transformer leur milieu, notamment avec la création d’oasis, ou étendre leur mobilité de point d’eau en point d’eau ou de pâturage en pâturage. Même si le nomadisme tend à disparaître… Les déserts sont pour les chercheurs, biologistes, géologues ou anthropologues, un terrain d’exploration exceptionnel.

Un terrain d’exploration toutefois menacé : le réchauffement climatique remet en cause la survie d’animaux qui ont poussé à l’extrême leurs capacités physiologiques. Catherine Halpern

« Déserts », Museum national d’histoire naturelle : Jusqu’au 30/11/25, tous les jours de 10h à 18h. Grande Galerie de l’évolution, 36 rue Geoffroy Saint-Hilaire, 75005 Paris (Tél. : 01.40.79.56.01).

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 377 (avril 2025), un remarquable dossier sur l’intelligence artificielle (L’IA peut-elle penser à notre place ?) et un formidable sujet sur Giordano Bruno, le chasseur d’infini (1548-1600) : d’une pensée révolutionnaire sur l’infinité de l’univers au bûcher de l’Inquisition ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Miss.Tic, frondeuse et indocile

Jusqu’au 18 mai, à la Maison Elsa Triolet-Aragon (78), sont exposées quelques œuvres emblématiques de Miss.Tic. L’irrévérence et l’audace de la pionnière du street art, frondeuse et indocile, manquent cruellement depuis sa disparition en 2022.

Il fut un temps, du côté de la Butte-aux-Cailles, où, au détour d’une rue, sur un mur ou une porte de garage, on tombait nez à nez sur un dessin réalisé au pochoir ou à la bombe aérosol signé Miss.Tic. Geste artistique clandestin, il faudra attendre le passage à l’an 2000 pour que le street art soit « reconnu », l’artiste imprime dans les rues de la capitale des silhouettes de femmes longilignes à la chevelure brune, sexy, provocantes et libres. Libres de clamer des phrases-poèmes, des haïkus féministes qui amusent les passantes et peuvent décontenancer les passants. Se jouant des stéréotypes masculins avec une apparente légèreté, Miss.Tic prend un malin plaisir à détourner les mots, semant des éclairs poétiques facétieux qui claquent sur les pavés parisiens. « Sorcière égarée dans un monde sans magie », Miss.Tic est une artiste totale, frondeuse et indocile. Son audace comme son irrévérence manquent cruellement depuis sa disparition en 2022.

Provocation et fantaisie pour ne pas sombrer

L’exposition que lui consacre la Maison Elsa Triolet-Aragon comprend une trentaine de ses œuvres qui donnent un aperçu de son talent. Elle est intitulée « L’homme est le passé de la femme », ce pochoir réalisé en 2011 sur des affiches lacérées façon Jacques Villeglé qui renvoie forcément au vers d’Aragon chanté par Ferrat « la femme est l’avenir de l’homme ». Clin d’œil amusant et amusé d’une artiste au poète où la femme le prend au mot et reprend la main. D’autres œuvres sur affiche, comme De l’ego au Lego, témoignent, au-delà d’une filiation certaine avec le pionnier du street art qu’était Villeglé, d’une reconquête de l’espace urbain pour raconter le monde. Qu’elle parle d’amour et de désamour, du machisme ou de la guerre, Miss.Tic use de la provocation et de la fantaisie pour ne pas sombrer. Mains sur les hanches, regard noir, une femme nous somme de choisir : « To yield or resisting », céder ou résister. Une autre, lunettes noires, robe fendue laissant entrevoir de longues jambes musculeuses, prête à l’assaut, affirme : « Pas d’idéaux, juste des idées hautes », tandis que celle-ci, en débardeur, tient une hache à la main, prête à en découdre : « Cette ville a les folles qu’elle mérite ». Il y a là une colère muette qui ne demande qu’à éclater.

Au moulin de Villeneuve, l’exposition permet de découvrir une autre facette de Miss.Tic. Avec ses détournements plastiques et poétiques, le visiteur mesure sa connaissance des grands maîtres, qu’elle n’a pas hésité à copier. Que ce soit cette Maja desnuda de Goya sur un mur, avec « Demain j’enlève tout » pour légende ; un pastiche de Toulouse-Lautrec, Femme au bord d’elle même ; une Joconde qui murmure « pour sourire il faut avoir beaucoup pleuré » ou cette femme en crinoline aux bras d’un danseur tout droit sortie d’un tableau de Renoir, dans ces dessins qui font partie d’une série réalisée pour l’exposition « Muses et hommes » en 2000, on mesure combien Miss.Tic connaissait jusqu’au bout de son pochoir l’histoire de la peinture. Marie-José Sirach

L’homme est le passé de la femme, Miss.Tic : Jusqu’au 18/05, tous les jours de 14h à 18h. Maison Elsa Triolet-Aragon, moulin de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).

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Grand blanc et lointain océan

Les 24 et 25/04, en partenariat avec la Cité des arts de St Denis de La Réunion (97), le Centre dramatique national de l’Océan indien présente Grand blanc. Une pièce mise en scène par Vincent Fontano, auteur de grands récits qui interrogent la société réunionnaise au regard des traumatismes qui parcourent l’Océan indien.

Après Le feu et Loin des hommes (Prix Tarmac 2019, avec la comédienne Véronique Sacri), sur les planches de la Scène nationale d’Amiens, se joue le Grand Blanc. Pour tout décor, un long arbre abattu qui symbolisera une sorte de frontière entre les trois protagonistes :  une jeune femme est venue rendre visite à son père dans une étrange forêt ! Les retrouvailles avec ce géniteur oublié se révèlent âpres et houleuses quand soudain, au cœur de la nuit, surgit un homme blanc qui n’est autre que son père adoptif. Au centre de ce conflit de loyauté, sur fond de racisme et de maladie, elle devra choisir lequel de ses pères elle pourra sauver. Désormais, la pièce de Vincent Fontano vogue son chemin sur les berges de l’Océan indien. Sous la houlette du Centre dramatique national sis à St Denis de La Réunion, sous la protection du piton de la Fournaise qui culmine à plus de 2600m d’altitude…

Dernier né des 38 centres dramatiques, le seul implanté hors de la métropole, le CDN de l’Océan Indien développe un projet culturel et artistique axé sur les écritures et la création théâtrales contemporaines. Soucieux de rayonner sur l’ensemble de son territoire insulaire mais aussi au-delà des océans, il propose un projet solidaire et participatif axé sur l’Ici et l’Ailleurs, la langue et la culture créole, les espaces de confrontation artistique entre culture de référence et culture populaire. Première réunionnaise diplômée de l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à Lyon, comédienne et metteure en scène, Lolita Tergemina en assure la direction depuis 2024. « Ce qui m’anime véritablement ? L’avenir de la filière théâtrale à La Réunion, actuellement en pleine effervescence », confie-t-elle. En l’espace d’une dizaine d’années en effet, de nombreuses compagnies s’y sont établies, suscitant d’importants besoins en accompagnement.

Au cœur du projet « Faire ensemble » de la nouvelle directrice, les dynamiques de coopération se voient renforcées par la nécessité imposée au CDN de quitter ses murs jusqu’en 2028, le Théâtre du Grand Marché étant inopérant pour cause de reconstruction. Tel le partenariat engagé avec la Cité des arts pour le Grand blanc… Entre compagnies associées et résidences de création, en dépit des coupes budgétaires qui frappent l’ensemble des structures culturelles, le CDNOI affiche envers et contre tout un bel avenir. Yonnel Liégeois

Grand blanc : les 24 et 25/04, à 20h. La cité des arts, 23 rue Léopold Rambaud, 97400 Saint-Denis (Tél. : 02.62.92.09.90). Le CDNOI, 2 rue du Maréchal Leclerc, 97400 Saint Denis (Tél. : 02.62.20.33.99).

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Petit théâtre et grand mystère !

Au théâtre de La Huchette (75), Patrick Alluin met en scène les Mystères de Paris. Le roman à succès d’Eugène Sue revisité en comédie musicale, avec trois comédiens-chanteurs qui se prennent au jeu. Une aventure étonnante, joliment réussie.

Quand il écrit les Mystères de Paris et les publie en feuilleton dans le Journal des débats, entre juin 1842 et octobre 1843, Eugène Sue sait vite qu’il tient un succès populaire quasi inédit. Fils de la bonne bourgeoisie, l’écrivain, qui dans un premier temps aurait déclaré à propos du « petit » peuple « Je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais », non seulement s’encanaille pour les besoins de sa cause mais le monde modeste de la capitale finit par le séduire. Un peu trop peut-être, car, comme l’on dit, « il tire à la ligne ». De deux volumes imprimés annoncés au départ, l’œuvre arrive à dix. Qu’importe, le récit laisse des traces. Vingt ans plus tard, paraît Les misérables sous la plume de Victor Hugo, chez qui l’on rencontre des personnages comme les Thénardier et Cosette, qui ont comme leur double dans le Paris d’Eugène Sue…

Une quinzaine de personnages

Deux films ont été réalisés autour des Mystères de Paris par Jacques de Baroncelli en 1943, puis par André Hunebelle en 1962. Restait le théâtre, pour lequel ce n’est pas œuvre facile avec ses rebondissements et ses dizaines de personnages. Patrick Alluin, Éric Chantelauze et Didier Bailly ont eu idée d’adapter cette somme et d’en faire… une comédie musicale. Force est de reconnaître que l’idée est excellente. La mise en scène a été confiée à Patrick Alluin, et l’idée, qui tient sans doute de la gageure, était de donner ce spectacle dans l’un des plus petits théâtres de Paris. Voilà qui est fait à la Huchette. Là même où l’on joue inlassablement devant une salle comble, tous les jours ou presque depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco. Évidemment, ramener les Mystères à 1 h 40 a nécessité un bon élagage : l’ensemble fonctionne à merveille et l’on suit l’histoire d’une quinzaine de protagonistes, interprétés par trois comédiens-chanteurs. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman (ou Arnaud Léonard) se prennent au jeu avec plaisir.

Sur le plateau lilliputien, garni de toiles peintes pour tout décor (signé Sandrine Lamblin), s’enchaînent dialogues (actualisés sans excès) et parties chantées. Le livret est d’Éric Chantelauze et la musique de Didier Bailly. Les principaux intervenants, comme Rodolphe (duc de Gérolstein), le héros, Fleur de Marie, la pauvresse, ou encore Me Ferrand, le notaire véreux et libidineux, interviennent dans un ballet sans pause. Entrant et sortant de scène à tout moment par l’arrière, le côté ou par la salle, les trois comédiens en profitent pour endosser vite fait un nouvel élément de costume qui permet de les identifier sans doute aucun dans le rôle d’un autre personnage. Et le tout sans fausse note. Au final, et après quelques belles scènes de bagarre où les brigands ont souvent l’avantage, l’harmonie reviendra.

N’en disons pas plus sur l’intrigue, voilà une surprise plutôt agréable dans ce théâtre dirigé par le comédien Franck Desmedt. Il n’est pas déplaisant de suivre les aventures de méchants finalement punis et de gentils qui vivront heureux. Gérald Rossi, photos Fabienne Rappeneau

Les mystères de Paris : du mardi au samedi à 21h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).

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Jules Verne, un autre regard

Au TNP de Villeurbanne (69), Émilie Capliez présente Le château des Carpathes. Une mise en scène et en images d’un Jules Verne gothique et romantique sur la musique d’Airelle Besson. Un défi relevé avec talent par une équipe artistique en harmonie et porté par huit comédiens et musiciens. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Émilie Capliez, codirectrice de la Comédie de Colmar, a un penchant pour le fantastique : après Little Nemo ou la vocation de l’aube, d’après la bande dessinée de Winsor McCay et L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel sur un livret de Colette, elle s’attaque à un roman peu connu de Jules Verne, inclus dans la série des cinquante-quatre Voyages extraordinaires. Moins épique que Vingt mille lieues sous les mers ou Voyage au centre de la terrele Château des Carpathes flirte avec le romantisme gothique et nous entraîne dans un petit village, au cœur de la lointaine Transylvanie, dominé par un mystérieux château. Pas de vampires, ici – Dracula de Bram Stoker sera écrit cinq ans plus tard, en 1897 – mais de la sinistre bâtisse parviennent des bruits insolites, s’échappent d’étranges fumées. De quoi terroriser les habitués de la petite auberge où se prépare une noce…

Du conte populaire à la science-fiction

Dans ce paysage pittoresque de montagnes et de forêts, survient un voyageur, Franz de Telek. Le hasard fait bien les choses, le jeune homme ayant eu maille à partir avec le propriétaire du château, le baron de Gortz. Il a rencontré cet inquiétant personnage à Naples, dans le sillage d’une jeune et belle cantatrice à la voix envoûtante : la Stilla. La fascinante jeune femme, qu’il voulait épouser, est morte en scène, comme foudroyée. De terreur ? D’amour ? On ne sait. Mais son image et son chant continuent de hanter la suite du roman, par la magie d’un savant de génie, inventeur d’une machine extraordinaire. Nous basculons alors en pleine science-fiction. Les trois cents pages de Jules Verne sont ici ramenées à un spectacle d’une heure et demi qui met en tension l’ambiance rustique des Carpathes, l’univers sophistiqué de l’opéra italien et un futurisme technologique. Une narratrice omniprésente nous guide d’un monde et d’une péripétie à l’autre. Condensé grâce à des scènes dialoguées et le recours à des images vidéo, le récit se double de bribes de texte, souvent en caractères gothiques, projetées sur le décor. Ils donnent une couleur d’époque à ces aventures palpitantes et renvoient à la lecture du roman.

Coupant court à de longues descriptions, la scénographie nous balade d’un lieu à l’autre. Elle utilise un vieux procédé qui consiste à faire descendre les décors des cintres. Un toit de chaume avec une cheminée qui fume, et nous voici à l’auberge du village. Une maquette de château convoque notre imaginaire. Un panneau où se découpent des balcons d’opéra nous transporte au Teatro San Carlo de Naples… Le spectacle s’ouvre sur un paysage à la Caspar David Friedrich : les pieds dans les nuées, un berger vêtu d’une houppelande rencontre un colporteur. Le marchand ambulant lui vend une « lunette d’approche » qui va permettre aux villageois de voir au-delà de leur vallée, et d’observer le château maudit… Ainsi commence le Château des Carpathes, introduisant d’entrée la technologie dans ce coin perdu. C’est qu’il y a toujours, dans les romans de Jules Verne, le goût du voyage et de l’aventure mêlé à la science et à une quête de modernité. Ce mélange des genres permet à la metteuse en scène de jongler avec les styles. Elle utilise avec parcimonie la vidéo pour des effets spéciaux, correspondant aux subterfuges technologiques visuels et sonores que l’auteur introduit dans son récit.

Un conte musical illustré

La musique emprunte le même trajet. La trompettiste Airelle Besson, lauréate des prix Django-Reinhardt de l’Académie du jazz et Révélation des Victoires du Jazz, a composé des thèmes jazzy pour ponctuer les différentes séquences dont, en ouverture, un magnifique solo de trompette. Elle a écrit, pour la mort de la Stilla, un air d’opéra baroque, chant du cygne spectaculaire interprété en direct par Emma Liégeois, figure évanescente comme la cantatrice du roman. Les scènes napolitaines sont dialoguées en italien, plongeant le spectateur dans l’univers des grandes divas. Les instrumentistes Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle) et Oscar Viret (trompette) se fondent dans le récit : leurs apparitions et disparitions subreptices contribuent à la magie des trucages. De même, les comédiens, qui endossent plusieurs rôles, jouent à cache-cache avec leur image qu’ils voient démultipliée sur des écrans mobiles.

Pour subvertir le point de vue du romancier sur les femmes, male gaze qui n’a rien d’étonnant à son époque, Émilie Capliez et Agathe Peyrard opèrent de subtils changements, attribuant aux héroïnes d’ailleurs peu nombreuses, une part plus active dans cette histoire. L’aubergiste devient un personnage féminin, Carmen (interprétée par Fatou Malsert), et assure aussi la narration. La pièce donne la parole à la Stilla, muette et réduite à un pur fantasme masculin, dans le roman. Les deux amoureux de la diva, chacun à sa manière, tentent de posséder l’objet de leur désir. Franz en l’épousant, le baron de Gortz en la poursuivant d’un regard fasciné d’oiseau de proie, qui la tuera, et en se l’accaparant, post-mortem, via des artifices technologiques. « Je suis une artiste, je suis libre », répond la diva à Franz quand il lui demande sa main. Et quand, au final, son image et sa voix disparaissent à jamais, elle est, dit la narratrice, « libérée » des regards masculins. Cette élégante touche de féminin ne gâte nullement le fantastique et le suspense convoqués par le Château des Carpathes, rendus sur les planches avec justesse et talent. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, Émilie Capliez : Jusqu’au 17/04, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30, le dimanche à 16h. Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).


Tournée nationale : les 06 et 07/05, Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16/05, Bonlieu, Scène nationale Annecy (74). Les 08 et 09/10, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15/10, Théâtre d’Arles (13). Du 05 au 07/12, Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14/12, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19/12, Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15/01/26,Théâtre de Lorient, CDN (56). Le 27/01, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).

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Yalla, l’impossible dialogue

Au théâtre de la Reine blanche (75), Deborah Banoun présente Yalla. Le dialogue impossible entre une jeune soldate israélienne, fusil mitrailleur en bandoulière et un adolescent palestinien, caillou à la main. Dans un dispositif scénique original, un spectacle fort émouvant et percutant.

Une longue table, à chaque extrémité une fille et un garçon tête baissée et les mains sur les yeux…Atmosphère sombre, silence de mort. Elle se lève, parle. Soldate novice, elle regrette presque d’être là, le doigt sur la gâchette. Ses compagnons d’arme l’ont prévenue, elle n’est ni à sa place ni à la hauteur. Dans les bureaux ou monter la garde à la caserne, oui… Elle refuse, elle a dit non, elle veut défendre sa terre, sa patrie. Quelle terre, à qui ? Le gamin la regarde, l’observe, la fixe. Il est chez lui, on l’en a chassé. Comme les grands, il veut récupérer ce qu’on lui a volé, peut-être cette maison ou cette plantation d’oliviers que l’on imagine au loin. Caillou en main, comme les anciens, comme sa mère qui tremble pour lui, il veut défendre sa terre, sa patrie. La peur au ventre, balle qui va siffler ou pierre qui va voler, ils entrecroisent leurs monologues. Paroles intérieures proclamées à voix haute, à tour de rôle, sans jamais se rencontrer ou dialoguer : bouleversantes et pathétiques, poignantes et dramatiques, une jeunesse sacrifiée, un avenir sabordé !

Le temps suspendu entre deux visions d’une même réalité, la tragédie dont s’est inspirée l’auteure Sonia Ristic. En mai 2011, lors de la commémoration de la Nakba (les Palestiniens chassés de leurs terres au lendemain de la création de l’état d’Israël en mai 1948), les exilés se massent à la frontière libano-israélienne. Une manifestation pacifique, pour toute arme des drapeaux, l’armée tire : une douzaine de morts et des centaines de blessés sous les balles de Tsahal. De chaque côté de la table, symbole de partage et de convivialité dans un ailleurs, les paroles fusent. Tantôt acerbes et violentes, tantôt douces et presque poétiques sur ce chemin caillouteux où chaque pas crisse, frontière imaginaire à la mort supposée… Peur et douleur nous sont contées, sans pathos superflu, pour l’une et l’autre la vérité d’un conflit qui les ronge et les dépasse. Jeune fille en uniforme, jeune garçon en jean, ne pourront-ils donc jamais se parler, dialoguer, peut-être s’aimer ?

 Entre foi en la terre promise et colère d’un peuple déraciné, Pauline Étienne et Mohamed Belhadjine maîtrisent leur jeu à la perfection. Le public est submergé, subjugué. Immergé surtout dans un dispositif scénique original, et fort prégnant, dont nous ne dirons mot. Yalla pour l’un, « en avant, allons-y » en langue arabe, Yalla pour l’autre que l’on peut traduire aussi en hébreu par « Dieu, le divin », résonnent cruellement à l’heure d’une nouvelle tragédie. L’humain foudroyé dans la plus sombre inhumanité lorsqu’une jeunesse torpille son futur dans la haine et la violence. Pierre et fusil à terre, nous osons croire encore en un regard partagé l’une envers l’autre. Yonnel Liégeois

Yalla, Sonia Ristic et Deborah Banoun : jusqu’au 20/04, les mercredi et vendredi à 21h, le dimanche à 18h. Théâtre de La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.05.06.96).         

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 26/04, au théâtre de La Concorde (75), Julie Timmerman met en scène Un démocrate. Du théâtre documentaire de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation, un acte civique de bon aloi.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de La Concorde, studio Pierre Cardin. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Edward Bernays (1889-1995), neveu de Freud né en Autriche, tôt émigré aux États-Unis, est l’inventeur des « relations publiques » et, à ce titre, maître manipulateur, sa vie durant, de consciences de masse à subjuguer. Le texte abonde en exemples édifiants. C’est au nom de la démocratie que Bernays, admiré par Goebbels, a pu déclarer : « Si j’affirme suffisamment longtemps qu’un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. La propagande ne parle pas à la raison, mais à la foi. » On connaît la musique, elle est universelle. C’est Bernays qui l’a composée, au grand dam de Freud, qui n’entendait pas l’inconscient de cette oreille. La représentation tire son nerf d’un ton subtilement sarcastique qui ne renonce jamais à l’exposé des motifs circonstanciés de la plus cynique imposture qui gère insidieusement les comportements. Un brûlot enjoué sur la duperie monstre sous laquelle gît le beau mot de démocratie. Du théâtre civique de bon aloi. Jean-Pierre Léonardini

Un démocrate, Julie Timmerman : Jusqu’au 26/04, 20h. Théâtre de la Concorde, studio Pierre Cardin, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

À l’issue de trois représentations, rencontre-débat avec la metteure en scène et son invité : Le 12/04 avec Pierre Haski, journaliste, chroniqueur sur France Inter et auteur d’ouvrages sur la politique internationale. Le 15/04 : avec David Colon, historien, professeur et écrivain, spécialisé dans l’actualité économique et politique. Le 23/04 : avec Nora Hamadi, journaliste, présentatrice pour Arte et France Culture.

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Drame à l’abattoir

Au théâtre Jacques Carat de Cachan (94), Faustine Noguès présente Les essentielles. L’auteure et metteure en scène nous plonge au cœur d’un abattoir où les employés se mettent en grève après la mort d’une de leurs collègues. Un spectacle détonnant qui interroge le monde actuel de l’entreprise.

Ce jour-là, rien ne va plus à l’abattoir : Fess a été retrouvée morte sur la chaîne. Ses collègues décident de se mettre en grève. Comment débrayer ? Qui va prendre la parole pour s’adresser à la directrice ? Les conversations s’animent sans que l’on sache qui parle (l’une des comédiennes est ventriloque). « Grâce à elle, cette grève n’a pas de leader et le groupe est doté d’une voix collective », explique la jeune metteure en scène Faustine Noguès qui s’est largement documentée sur l’univers des abattoirs. Sur scène, les salariés en tenue de travail, bottes en plastique et tabliers sanguinolents, s’organisent. L’une d’entre eux se lance même dans un rap endiablé pour raconter les conditions de travail qu’elle subit depuis des années.

Débarque la directrice, armée de son ordinateur portable, qui débite une novlangue bien huilée en cas d’accident du travail. On en rit, tellement la caricature de la manageuse formatée est parfaite ! Pourtant, l’heure est grave : une énorme carcasse suspendue en fond de scène incarne l’ouvrière décédée. Ses collègues veulent parler au proprio et sont déterminés à aller jusqu’au bout. Assise dans une ossature de vache qui fait office de fauteuil, la directrice se voit contrainte d’informer le lointain propriétaire. « Ecoutez, monsieur le Possesseur, la nature inouïe de ma prière qui vient malgré moi troubler votre tranquillité… ». Elle l’informe qu’elle a eu beau proposer aux ouvriers deux jours de congés payés, ils sont en grève et ils refusent de décrocher le cadavre. L’actionnaire principal qui cause anglais n’en a que faire.

Les salariés, alors, se racontent : les petits contrats ou les vingt ans de boîte, leurs postes respectifs et les douleurs qui vont avec, leurs centres d’intérêt… On entend le bruit des bêtes entassées, on respire le fumier tandis que le cadavre de l’ouvrière, incarnée par une comédienne circassienne, s’anime tel un fantôme sur les hauteurs de la chaîne. Peu à peu, tout va se disloquer alors que le Possesseur, devenu végétarien, veut se lancer dans la production d’huiles essentielles. Dans un tragi-comique à l’humour noir, la pièce pointe avec brio les nouvelles règles du jeu à l’œuvre dans les entreprises. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage

Les essentielles : Le 10/04, 20h30. Théâtre Jacques Carat, 21 avenue Louis Georgeon, 94230 Cachan (Tél. : 01.45.47.72.41). Les 15 et 16/04 au Château rouge, Scène conventionnée d’Annemasse (74).

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