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Extrême droite et roman noir

Avec la publication de son roman Menaces italiennes, l’écrivain et journaliste Jacques Moulins conclut une trilogie inaugurée en 2020 sur l’extrême droite en Europe. L’occasion pour l’auteur d’alerter sur le danger terroriste qu’elle représente.

Jean-Philippe Joseph – Votre trilogie est consacrée à l’extrême droite en Europe : ses réseaux, ses financements occultes, sa haine de l’étranger… Pour quelles raisons avez-vous choisi ce sujet ?

Jacques Moulins – Disons qu’il s’impose à moi, comme à tous. L’extrême droite progresse depuis des années, accède au pouvoir dans de nombreux pays. Ce n’est pas un phénomène passager, il est illusoire de penser qu’on peut la noyer dans des alliances, comme l’imaginait Konstantin von Neurath, ministre des Affaires étrangères de Franz von Papen, puis d’Adolph Hitler. Par mon travail dans une agence de presse qui couvre toute l’Europe, je rencontre des gens de milieux très différents. Des verrous ont clairement sauté. On entend des choses que l’on n’entendait pas avant. Quand je retourne à Marseille, peut-être la ville la plus cosmopolite en France, je suis sidéré par le racisme qui s’exprime.

J-P.J. – Sommes-nous confrontés, selon vous, à une résurgence des années 1930 ?

J.M. – L’extrême droite garde une stratégie de conquête par les urnes, avec les moyens qu’on lui connaît : la désignation d’un bouc émissaire – les juifs hier, les migrants aujourd’hui -, la désinformation, l’instrumentalisation des peurs, des colères, du ressentiment. La différence est qu’elle est désormais incarnée par des femmes : Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres en Italie ; Alice Weidel, numéro 1 de l’AFD (parti politique allemande de la droite populiste, ndlr) ; Marine Le Pen en France, qui a plus ou moins réussi à gommer les aspects clivants de son père. Les choses peuvent aller vite. Regardez l’Italie : Meloni avait fait 26% au premier tour des élections de septembre 2022, la disparition de la droite absorbée par la Ligue et Forza Italia a fait le reste.

J-P.J. – Vous abordez aussi les liens avec les groupuscules de l’ultradroite, leurs méthodes basées sur le rançonnage numérique, la violence, le noyautage des groupes de supporteurs de foot…

J.M. – C’est une tradition en Italie : qu’il s’agisse de l’ultradroite, de la gauche, de l’extrême-gauche ou du centre, tous ont investi des groupes de tifosi (supporteurs italiens). Mais la violence est une composante forte de l’ultradroite. Ses membres sont très organisés, très présents dans les villes autrefois acquises à Mussolini, comme Bergame ou Gênes. Cette dernière compte deux clubs, dont l’un des groupes de supporteurs était tenu par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et dirigeant de la Ligue (parti d’extrême droite italien, ex-Ligue du Nord).

J-P.J. – Cette nébuleuse s’appuie également sur les milieux intellectuels représentés dans votre livre par l’universitaire Pietro Ferreri, qui rêve d’un ordre nouveau…

J.M. – Une partie de l’intelligentsia italienne a toujours affiché sans complexe sa sympathie pour le Duce. Ces penseurs inspirent l’ensemble de l’extrême droite européenne.

J-P.J. – Le roman noir interroge souvent les dérèglements économiques et sociaux. Moins l’extrême droite…

J.M. – En effet ! Le genre parle d’individus, souvent marginalisés, moins d’organisations. C’est ce qui m’intéressait : créer par la littérature un imaginaire pour comprendre ce qui se passe.

J-P.J. – Y aura-t-il une suite à la trilogie ?

J.M. – Non, je ne voulais pas d’un personnage de flic récurrent. Derrière Deniz Salvère, le chef de la cellule antiterroriste, il y a une équipe. Des femmes, des hommes qui vont prendre vie. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Jacques Moulins est né à Montpellier en 1959. Entre 1975 et 1981, il poursuit des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, qu’il achève avec un doctorat. De 81 à 86, il devient journaliste au quotidien régional La Marseillaise. En 1987, il confonde Naja, une agence de presse d’information générale dont il dirige la rédaction.

Il publie Le réveil de la bête en 2020, chez Gallimard, le premier volet de sa trilogie. Suit Retour à Berlin un an plus tard, puis le dernier opus, Menaces italiennes, en février 2023.

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Andromaque, figure de la passion

Jusqu’au 28/01, au théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Yves Brignon met en scène Andromaque, la pièce de Jean Racine. Portée par quatre formidables comédiens, la puissance allégorique de la tragédie touche droit au cœur et aux sens.

Après un passage à La Folie Théâtre, on souhaite à l’Andromaque de Jean-Yves Brignon, qui se donne jusqu’à fin janvier au théâtre de L’épée de bois, de prendre toute la lumière ! C’est la première pièce de sa nouvelle compagnie À visage découvert après de longues années consacrées au théâtre jeune public puis à bourlinguer en Australie. Il y a quelque chose d’enfantin et de dépaysant dans cette façon de s’emparer avec quatre formidables acteurs, en alternance, de tous les rôles de la tragédie de Racine résumée par la célèbre formule : « Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. »

Des relations triangulaires fascinantes et écrasantes

Ici, elle démarre comme un jeu entre quatre jeunes gens qui découvrent des costumes dans une malle et se glissent, pour brouiller leurs propres sentiments, dans la peau de personnages d’un autre temps. Celui de la guerre de Troie au cours de laquelle Achille a tué Hector et capturé Andromaque dont son fils Pyrrhus est tombé éperdument amoureux alors qu’il était promis à épouser Hermione, fille du roi de Sparte. Andromaque, elle, ne survit que pour son fils Astyanax et abhorre Pyrrhus. Elle n’aura que sa propre mort à mettre en jeu pour échapper au désir du roi d’Épire et au chantage auquel il l’assigne, l’épouser pour empêcher la mort de l’enfant qu’est venue réclamer Oreste, au nom des Grecs. Hermione, elle, est prête à toutes les manipulations et au crime pour garder Pyrrhus.

Pour démêler l’écheveau de ces relations triangulaires fascinantes mais aussi écrasantes, Jean-Yves Brignon a d’abord placé ses acteurs, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu, Joël Abadie, Augustin Guibert ou Benoit Guibert (respectivement Andromaque et Cléone, Hermione et Céphise, Oreste, Phœnix, Pyrrhus et Pylade) à l’intérieur d’un cercle délimité par une guinde (pour le mot corde, de tradition interdit sur scène ou sur un plateau de cinéma) épaisse symbolisant à la fois la piste de cirque et l’espace d’un ring où les protagonistes vont s’affronter dans une lutte à mort. Ils déplient toutes les nuances de l’amour et de la haine auxquelles viennent se frotter et se brûler les protagonistes, explorent leur mise en relation les uns avec les autres, analysent leur façon de se perdre l’un après l’autre et jusqu’au dernier.

Plaies de la guerre et déchirures de la passion

Andromaque seule, auréolée de fidélité et de pureté, survivra au carnage, passant de captive à veuve et reine à la fois. On aime la fièvre du jeu des acteurs, l’expression exacerbée de leurs troubles, leur dextérité à changer à vue de costumes, d’accessoires et de registres d’interprétation. Leur énergie vocale et corporelle, sans cesse renouvelée et subtilement sertie par la musique de Robinson Senpauroca, est à la hauteur de la beauté des alexandrins qu’ils rendent incantatoires et familiers. On est aussi sensible à la scénographie dépouillée mais puissante de Sevil Gregory à laquelle les lumières de Vincent Lemoine donnent des éclats et des ombres.

Les plaies de la guerre et les déchirures de la passion ne se font pas entendre comme la restitution historique d’un texte écrit en 1667 – Racine a alors 28 ans et est follement amoureux de la comédienne pour qui il a créé le rôle d’Andromaque – mais sont déchiffrées et vécues dans une sensibilité contemporaine par des jeunes gens qui sans rien sacrifier à la rigueur exigeante de la langue incorporent sa poésie pour venir nous toucher au cœur et à l’âme. Marina Da Silva

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon : Jusqu’au 28/01, du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre l’Épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Catherine Hiegel, en gratitude !

Les 12 et 13/01, à la Coupe d’Or de Rochefort (17), Fabien Gorgeart met en scène Les Gratitudes, d’après Delphine de Vigan : douceur et tendresse pour une vie qui chemine vers ses derniers feux. Avec Catherine Hiegel, impressionnante en autrice devenant aphasique.

D’abord détendre l’atmosphère… Le public, et il joue le jeu avec bonheur, est invité par Pascal Sangla, musicien et comédien, à chanter quelques tubes plutôt anciens comme Mistral gagnant de Renaud, le Sud de Nino Ferrer, ou encore Une chanson douce d’Henri Salvador. Une petite dame, plus très jeune, prend le relais sur scène. Ces premières minutes des Gratitudes sont des instants de simplicité et de chaleur humaine. Largement inspirés par le roman de Delphine de Vigan, ici adapté avec le concours de l’autrice.

Pour sa première mise en scène, Fabien Gorgeart avait mis en chantier la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, Stallone, dont l’héroïne, Lise, très modeste secrétaire médicale, décidait de reprendre sa vie en main après avoir vu Rocky III au cinéma. Un spectacle éclatant vers une nouvelle vie. Avec les Gratitudes, il n’est pas question de flamboyance, mais de douceur, de tendresse, dans une vie qui chemine vers ses derniers feux. Pascal Sangla quitte vite le rôle du gentil maître de chant pour celui de Jérôme, orthophoniste intervenant en milieu hospitalier. Tout se passe alors dans un décor volontairement dépouillé, avec un large fauteuil et une table supportant les claviers, rythmé seulement par des couleurs changeantes.

Depuis peu, Michka (Catherine Hiegel), jusque-là vieille dame indépendante, a intégré cet Ehpad. Progressivement elle glisse dans les zones troubles où la mémoire se perd. Elle devient aphasique, consciente de mélanger les mots, en prend un pour un autre, ne les assemble plus. Nommer une lampe torche devient une victoire remportée sur la nuit. Parfois, utiliser un mot pour un autre peut aussi être comique, même si ce ne sont pas ces ressorts qui sont recherchés. Michka n’est pas dupe. Elle s’en amuse, un peu, parfois, et quand elle chante, les mots reviennent. Parce que, paraît-il, la mémoire musicale est différente de la mémoire courante. Les efforts de Jérôme sont vains, il le sait, la maladie est inéluctable. Et d’autant plus glaçante que Michka, parolière de profession, a passé toute sa vie en compagnonnage absolu avec les mots et leur sonorité.

Cette dislocation du langage qu’elle réussit à merveille rappelle, mais en est-il besoin, que Catherine Hiegel, impressionnante, est une grande comédienne. Le succès des Gratitudes lui doit beaucoup. Même lorsque se greffe une histoire dans l’histoire, quand Michka tente de retrouver le couple qui, pendant la guerre, a hébergé et de fait sauvé la vie de la gamine juive qu’elle était. Une jeune femme, Marie (Laure Blatter), sa voisine, l’aide dans cette dernière quête. Pour que tous les souvenirs ne disparaissent pas, pas encore. Gérald Rossi

Les gratitudes, Fabien Gorgeart : Les 12 et 13/01 au Théâtre de la Coupe d’Or, Rochefort (17). Les 16 et 17/01 aux Espaces Pluriels de Pau (64). Les 23 et 24/01 au Grand R, La Roche-sur-Yon (85). Le 27/01 au Bateau Feu, Dunkerque (59). Les 30/01 et 01/02 au Théâtre Sorano, Toulouse (31).

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In memoriam François Tanguy

Le 07/12/2022, François Tanguy, maître d’œuvre du Théâtre du Radeau, s’éteignait d’une septicémie foudroyante à l’âge de 64 ans. Dans un numéro hors-série de la revue Frictions, une poignée de contributeurs accuse le coup en une suite de « traces ». Qui sont autant d’hommages émus à plusieurs mains.

En couverture, un regard anxieux, dans le beau visage de l’homme encore jeune, fixe le lecteur avec insistance. D’autres portraits de Tanguy ponctuent la publication, qui tente « de lui laisser la parole, ou parler, de manière forcément décalée, de, ou avec lui », comme le dit Jean-Pierre Han, le directeur de la revue, dans son éditorial. Pari tenu, mais l’énigme à la fin demeure, de l’inspiration d’un artiste qui ne livrait pas facilement les clés ouvrant les portes d’une singularité proprement existentielle. « Faire école ? Surtout pas ! » écrit-il un jour.

Est donc précieux le long entretien dans lequel il éclaire les critères de sa pratique, sous le titre « Une pensée en mouvement », au cours duquel il se livre à une réflexion approfondie sur le statut du texte, ou plutôt de la parole, dans ses 19 créations mémorables successives. La seule récapitulation des titres (entre autres, de Mystère Bouffe à Par autan, en passant par Chant du boucChoral, Coda, Passim, Soubresaut ou Item, actuellement toujours en tournée) prélude, dans la mémoire, à une fastueuse levée d’images tremblées, qu’accompagnent des murmures diffus troués de sons stridents. C’était à l’instar d’un opéra sensiblement grotesque, au sein duquel d’étranges figures humaines déménageaient sans fin les planches de salut de l’Histoire brinquebalante.

Au nombre des interventions, outre Un accompagnement de Jean-Pierre Han, on note le texte intitulé Ateliers – Faire lieu. Laurence Chable y rapporte que Tanguy « se refusait à tout enseignement, transmission d’un savoir », cherchant avant tout « la rencontre dans ce qu’on pourrait nommer un rapport d’égalité ». Elle fonde en 1977 le Théâtre du Radeau. François Tanguy en devient le metteur en scène en 1982, deux ans avant l’installation au Mans, dans la Fonderie, ancien garage automobile devenu haut lieu d’une aventure théâtrale hors pair. À lire aussi d’Alexis Forestier, Lazare, Samuel Boré, Patrick Condé, Anne Baudoux, Simon Gauchet et Anaïs Muller, entre moult photographies, d’autres évocations de François Tanguy, toutes en forme d’élans du cœur. Jean-Pierre Léonardini

François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions (194 p., nombreuses photographies de spectacles, 15€).

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Ciel couvert sur Olympie !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2024 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, ils seront plus de 10 000 participants, originaires de 206 comités nationaux olympiques, à concourir en 2024 aux J.O. d’été à Paris ! Au menu des épreuves où les athlètes sont invités à se mesurer en toute équité et fraternité, 28 sports olympiques et 4 sports additionnels sont inscrits au panthéon de l’événement ! Dans cet original concert des nations, où chauvinisme et populisme rivalisent parfois de mauvais goût au lever des couleurs, les argentiers de la grand-messe sportive brandissent une bannière neutre pour apaiser les esprits des dissidents, satisfaire les appétits des nantis et des puissants. Au palmarès d’un monde en déshérence, une épreuve à haute valeur symbolique manque toujours à l’appel : la course à la paix !

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, il est un secteur qui bat tous les records et ne connaît pas la crise : sans crainte de disqualification pour cause de dopage, jamais les industries de l’armement ne se sont aussi bien alignées sous les ordres du starter ! Les chiffres explosent au tiroir-caisse des ventes : 592 milliards de dollars en 2021, un montant en hausse pour la sixième année consécutive ! Grâce à ses canons Caesar et à ses avions de combat Rafale, un grand cocorico pour la France : la part de l’hexagone sur le marché mondial des exportations d’armes est passée de 7,1% sur la période 2013-2017 à 11% sur la période 2018-2022. Loin derrière les États-Unis, le pays des Lumières décrochera peut-être une belle médaille d’argent en 2024 ! Au prix d’un remarquable effort dans la dernière ligne droite, la patrie de Voltaire, Rousseau et Diderot au temps d’avant, Ernaux et Chamoiseau au temps présent, est en passe de surclasser la Russie, numéro deux du secteur depuis des décennies.

Vers la fin d’un discours extrêmement important
le grand homme d’État trébuchant
sur une belle phrase creuse
tombe dedans
et désemparé la bouche grande ouverte
haletant
montre les dents
et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements
met à vif le nerf de la guerre
la délicate question d’argent.

Jacques Prévert, in Paroles

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, de conflits en conflits, les objectifs seront-ils homologués au final de la XXIIIème olympiade : l’intégrité de son territoire pour les uns, la conquête de sa souveraineté pour les autres ? La peur de mourir, l’horreur du souvenir, la douleur du partir, la négation de tout avenir colorent rouge sang le ciel d’Olympie : le poète a dit la vérité, il doit être exécuté. Fervents défenseurs et combattants du droit à la terre, à la dignité, souvenons-nous pourtant : quelle connerie la guerre, disait Prévert ! Yonnel Liégeois

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Pour le meilleur et le rire…

Puisés parmi les articles publiés sur le site gilblog, voici une série de bons mots d’auteurs, célèbres ou non : Coluche, Pierre Dac, Groucho Marx, Montaigne, Prévert et d’autres… Une sélection de Philippe Gitton pour aborder l’année nouvelle avec humour !

Si tu crois qu’il n’y a plus d’espoir, pense aux homards du Titanic dans l’aquarium du restaurant… César Castique


De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. Coluche

Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus. Jules Renard

– Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas le poids de leurs chaînes. Rosa Luxemburg

Le vin d’ici est meilleur que l’eau de là. Pierre Dac

– Il n’y a pas cinquante manières de faire la guerre. Il n’y en a qu’une : la sale. François Cavanna

On ne prostitue pas impunément les motsAlbert Camus

– Assieds-toi au bord du chemin et regarde passer ta vengeance. Proverbe Chinois

Il paraît qu’il faut cueillir les cerises avec la queue. J’avais déjà du mal avec la main ! Coluche

– Quand un cachalot de 45 tonnes vient de tribord, il est prioritaire. À bien y penser, quand il vient de bâbord aussi…. Olivier de Kersauson

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est. Pierre Desproges

– Mieux vaut être bon à rien que mauvais en tout. Marcel Pagnol

Une bonne rigolade vaut un bon steak, dit-on. C’est peut-être pour ça que les végétariens font toujours la gueule. Blanche Gardin

– L’avantage d’être livré à soi-même, c’est qu’on ne paye pas de frais de port. Pierre Dac

La difficulté de ne rien faire ? On ne sait jamais quand on a fini. Groucho Marx

– Sur le plus haut trône du monde, nous sommes encore assis sur notre cul. Montaigne

Le confort ménager corrompt : un homme droit est un homme qui n’a pas d’évier. Marc Escayrol

– Pour avoir de l’argent devant soi, les gens mettent de l’argent de côté. Philippe Geluck

Si la matière grise était plus rose, nous aurions moins d’idées noires. Pierre Dac

– La théologie, c’est simple comme dieu et dieu font trois. Jacques Prévert

Les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des richesPierre Desproges

Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner

Ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu

Berthold Brecht

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Thomas Reverdy, justice pour les profs

Dans son numéro 364 (Décembre 23/Janvier 24), le magazine Sciences Humaines consacre un passionnant dossier à La société française vue par les écrivains. Avec Clara Arnaud, Annie Ernaux, Laurent Gaudé, Maylis de Kerangal, Alain Mabanckou, Mathieu Larnaudie, Lola Lafon, Camille Leboulanger… Recueillis par Ève Charrin, les propos du romancier Thomas Reverdy.

J’essaie d’écrire au plus près du réel. J’observe les gens, et pour inventer leur subjectivité, je puise dans ma propre expérience. Candice, une des protagonistes, est prof de français comme moi – mais elle a sur moi l’avantage d’enseigner le théâtre, elle fait jouer les élèves, ce qui crée une relation un peu différente. Paul, venu animer un atelier, est écrivain comme moi. Parmi mes collègues, certains ont lu le livre dès sa parution, d’autres l’ont découvert plus tard. Ils m’ont dit s’y reconnaître, ce qui me touche. De fait, je m’inspire d’eux, de leurs récits. Le livre, disent-ils, rend justice à leur travail. Je raconte le déferlement d’émeutiers dans la cité scolaire, ce qui est une fiction, mais ce roman est une concaténation de faits et de personnes réelles.

C’est troublant car j’ai terminé le manuscrit au printemps 2023, et quelques mois après, en juin, à la mort de Nahel, des émeutes ont éclaté dans les banlieues populaires. J’ai trouvé ça triste. Certains gamins ont reçu des balles de défense dans l’œil. D’autres ont été incarcérés alors qu’ils n’avaient pas pris part aux émeutes. Comme romancier, j’invente une catastrophe pour prévenir, au double sens du terme : pour alerter et empêcher à la fois. Et voilà qu’avant même la parution du livre, la catastrophe se produit, pire qu’imaginée ! Lors des émeutes de 2005, sous Nicolas Sarkozy, des conventions d’éducation prioritaires ont été mises en place pour permettre à des jeunes des quartiers populaires d’entrer à Sciences po-Paris. Cette fois, la seule réponse a été policière. J’y vois un signe de faiblesse et une marque d’abandon des banlieues populaires.

De la même façon, les établissements scolaires de ces territoires sont négligés par les pouvoirs publics. Au lycée, à Bondy, les profs et les agents de l’administration (conseillers principaux d’éducation, proviseurs) se sentent méprisés. Pourtant, comme les travailleurs de deuxième ligne pendant la pandémie de covid, ce sont eux qui font tenir l’édifice. Pour enseigner, il faut être généreux et croire à la mission émancipatrice de l’Éducation nationale. Pour être ministre, il y a d’autres motivations, mais face à une classe de 35 élèves en Rep (réseau d’éducation prioritaire), si on n’y croit pas, on craque. C’est à nous, romanciers, de montrer cette réalité. Thomas Reverdy, propos recueillis par Ève Charrin

Le grand secours

Lauréat du prix Interallié en 2018 pour L’hiver du mécontentement (J’ai lu, 224 p., 7€50), Thomas Reverdy publie en 2023 Le grand secours (Flammarion, 320 p., 21€50). Le roman raconte la naissance d’une émeute à Bondy (Seine-Saint-Denis), à proximité d’une cité scolaire que la violence ambiante finit par submerger. Alors que les tensions s’accumulent tout autour, l’auteur retrace heure par heure le quotidien des enseignants et des élèves.

« Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture ». 

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Chagall, le peintre de la liberté

Jusqu’en janvier 2024, à Roubaix (59), le musée La Piscine propose Le cri de liberté, Chagall politique. Le parcours d’un artiste au cœur des soubresauts de l’histoire du XXe siècle. Une spectaculaire exposition où dessins et peintures révèlent son idéalisme, sa foi inébranlable en l’harmonie et la paix universelle entre les hommes.

C’est la quatrième exposition que la Piscine de Roubaix consacre à Chagall. Cette fois, l’approche croise peinture, engagement artistique, histoire de l’art et Histoire pour présenter un « Chagall politique » à l’aune du parcours singulier de cet artiste. 140 œuvres sont mises en relation à partir d’un travail minutieux d’archives et de nouvelles traductions croisées pour saisir l’essence même de la réflexion de l’artiste sur son art, mesurer sa conscience politique et son humanisme constant tout au long de sa vie.

Né en 1887 à Vitebsk, autrefois dans l’Empire russe, désormais en Biélorussie, Marc Chagall traverse le XXe siècle fort de sa culture juive, russe et, plus tard, française. Le judaïsme familial de tradition hassidique, un courant rigoriste, prône une communion joyeuse avec Dieu. Chagall s’y réfère souvent, tout en instaurant un rapport libre avec la religion, sans dogmatisme, y puisant une spiritualité à la fois respectueuse et facétieuse où les souvenirs d’enfance, joyeux et colorés, s’invitent dans la plupart de ses tableaux. Chagall apprend son métier à l’académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, où il croise l’enseignement de Léon Bakst, rendu célèbre à Paris pour ses décors et costumes des ballets russes de Diaghilev.

Une explosion de couleurs primaires

Paris, capitale des avant-gardes, l’attire. Il y séjourne une première fois au tout début du siècle dernier, se lie d’amitié avec Cendrars, Apollinaire, le couple Delaunay. Il ne cesse de faire des allers-retours entre la France et la Russie, s’imprégnant de tous les courants artistiques, du fauvisme au cubisme, fréquente assidûment le musée du Louvre. De retour en Russie, il va connaître la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique à laquelle il adhère, mais il s’éloigne très vite de ceux qui veulent imposer un nouvel académisme, aussi « révolutionnaire » soit-il. Retour à Paris, séjours à Berlin, Chagall ne cesse de peindre et sa peinture se distingue par cette explosion de couleurs primaires, de personnages fantaisistes, d’animaux familiers humanisés, de paysages aux perspectives renversées.

Ce « jeune homme joyeux et insouciant », comme il se définissait, peint le tragique, celui des pogroms, de l’exil des juifs d’Europe et la montée de l’antisémitisme dans l’entre-deux-guerres. Son Autoportrait aux sept doigts (1912) – clin d’œil au chandelier à sept branches ou à ce proverbe yiddish : celui qui a sept doigts est très habile – le met en scène, silhouette cubiste chic devant une toile en devenir où l’on devine son village natal avec fermière aérienne et vache et, dans un coin du tableau, Paris et sa tour Eiffel. Il parsème ses tableaux de mots écrits en yiddish, qu’il considère comme une langue vivante et révolutionnaire – le Juif en vert (1914) et le Juif rouge (1915) –, peint des décors pour le Théâtre juif de Moscou (1921).

Le marchand d’art et éditeur Vollard lui commande des gouaches et eaux-fortes pour illustrer les Fables de La Fontaine (1926), puis des illustrations pour la BibleAu-dessus de Vitebsk (1922) impressionne par sa composition, ses disproportions volontaires et ses a-plats de couleur : cet « Homme de l’air » symbolise à la fois le rêveur, le vagabond, la figure du juif errant, l’artiste lui-même. Sa silhouette sombre plane au-dessus d’une ville recouverte d’un manteau de neige. La douceur du paysage contraste avec le destin de celui toujours prêt à partir, son baluchon jeté sur l’épaule.

Une humanité en lévitation

Autre thème qui traverse l’œuvre de Chagall, le cirque. Ce motif y est récurrent sous les aspects féeriques, carnavalesques ou folkloriques, Chagall percevant la Révolution comme une fête joyeuse. Évidemment, cela ne sera pas du goût de certains commissaires politiques, qui verront dans ses peintures des images immorales. Cela n’empêchera pas Chagall de peindre les circassiens et animaux avec des palettes de couleurs primaires où le jaune soleil côtoie le rouge matissien et des bleus profonds. Entre le sacré et le profane, entre la tradition et l’avant-garde, l’artiste ne renoncera jamais aux couleurs, à la vie, à l’art.

Qu’il s’attaque à la Guerre (1943) ou, plus tard, à la Commedia dell’arte (1959), il peint une humanité en lévitation, des hommes et des femmes flottant au-dessus de la Terre, des animaux familiers et pourtant mystérieux. Il fut à la fois « prophète et témoin engagé de son temps » comme l’écrit Bruno Gaudichon, le directeur de la Piscine, qui nous convie, à travers cette exposition d’une très grande richesse, à une relecture sensible de l’œuvre et de l’engagement de l’artiste. « Le peintre assis devant sa toile, a-t-il jamais peint ce qu’il voit ? » écrivait Aragon, dans les Oiseaux déguisés, poème mis en musique et interprété par Jean Ferrat. Marie-José Sirach

Le cri de liberté, Chagall politique : Jusqu’au 07/01/24 (du mardi au jeudi 11h-18h, le vendredi 11h-20h, les samedi et dimanche 13h-18h) à La Piscine de Roubaix. Une exposition coproduite avec la Fundación MAPFRE (à Madrid, du 31/01 au 05/05/24) et le Musée National Marc Chagall (à Nice, du 01/06 au 16/09/24). Le catalogue est paru chez Gallimard (312 p., 35€). Le site officiel : marcchagall.com

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Noël, des BD au pied du sapin

En cette fin d’année, une sélection de bandes dessinées à mettre au pied du sapin, concoctée par le quotidien L’Humanité. Univers onirique, vulgarisation, arts, histoire, poésie… Pour le plaisir des petits et grands, tous les styles s’invitent dans les bulles !

Une science des rêves

Une astronome rêve d’étoiles. Une enfant rêve d’un père présent. Révélée par « Baume du tigre », crayonné noir et blanc sélectionné en 2021 à Angoulême, Lucie Quéméner s’empare cette fois d’un texte de Marie Desplechin et d’une palette colorée pour décrire l’enfance, la solitude et les échappées oniriques pour refuge. Une interprétation poétique, parfois sans parole, qui glisse doucement vers le fantastique. Les Yeux d’or, de Lucie Quéméner, Delcourt, 152 p., 21,90€

Bourdieu nous pardonne

Interpellés par leur professeur, des lycéens de banlieue parisienne interrogent leurs habitudes culturelles, s’initiant sans le savoir à l’enquête sociologique. Une adaptation très libre et réjouissante du livre fondateur de Pierre Bourdieu, avec une approche simple, nuancée et accessible de ses concepts clés : capital économique, capital culturel, distinction, habitus… En plus, c’est drôle ! La Distinction, de Tiphaine Rivière, la Découverte-Delcourt, 296 p., 27,95€

Le bagne en gravure

Roland Cros aime « scarifier le lino et le bois, parfois même avec une tronçonneuse, depuis vingt-cinq ans ». Cet enseignant-photographe-documentariste-artiste marche cette fois dans les traces des graveurs Frans Masereel et Käthe Kollwitz pour raconter l’itinéraire ordinaire d’un précaire devenu voleur, un « incorrigible » condamné dès la naissance à finir dans un bagne colonial. Un roman graphique sans commentaire qui laisse sans voix. L’Incorrigible, de Roland Cros, Éditions l’Échappée, 192 p., 22€

La police, une institution qui interpelle

Sous la houlette du sociologue Fabien Jobart, « Global police » interroge le sens de l’institution. Cette BD explore son histoire en Occident, du bobby anglais jusqu’à son repli en forteresse assiégée, en passant par son rôle dans la mise au pas de la main-d’œuvre pour le capitalisme. En contrepoint, les passages sur la police des pays pauvres nuancent et approfondissent cette réflexion sur les multiples manières dont les pouvoirs considèrent ses missions. Global police, la question policière dans le monde et l’histoire, de Florent Jobard (texte) et Florent Calvez (dessin), Delcourt, 192 p., 17,95€

« Le Prophète » a cent ans

À l’occasion du centenaire du poème de Khalil Gibran, l’illustratrice Zeina Abirached transpose en un somptueux roman graphique le texte intégral, dans une traduction de Didier Sénécal. Fidèle au noir et blanc, l’autrice du « Piano oriental », née au Liban et arrivée en France à l’âge de 23 ans, suit la trajectoire d’Almustafa, « l’élu et le bien-aimé » venu porter la bonne parole dans la cité d’Orphalèse. Une épopée graphique et spirituelle. Le Prophète (Khalil Gibran), de Zeina Abirached, éditions Seghers, 368 p., 26€

La cuisine, on en fait toute une histoire

Un mélange sucré-salé concocté par deux normaliens. Jul, connu pour sa série « Silex and the City », et Aïtor Alfonso, professeur agrégé qui a déringardisé la critique gastronomique, ont eu la bonne idée de mêler leurs talents dans un album original qui invite les lecteurs à la table de grands épisodes historiques. Où l’on partagera nos couverts avec Jésus et ses apôtres, ou Scarlett O’Hara dans les champs de coton… La Faim de l’Histoire, d’Aitor Alfonso et Jul, Dargaud, 112 p., 22€

Burns, clap de fin

Dernière séance : le tome 3 de « Dédales » clôt enfin la trilogie fantasmagorique de Charles Burns, le plus lynchien des auteurs de romans graphiques. Sur fond de premier film bricolé entre copains, et d’une dernière scène avant le clap de fin, le dessinateur projette le désir de ces personnages, l’inconscient qui fait dévier le scénario… Troublé, le jury d’Angoulême 2024 l’a déjà sélectionné. Dédales 3, de Charles Burns, Cornélius, 88 p., 25,50€

Noir sur noir

Du noir et blanc grinçant, un univers poisseux. Dans un village ghetto de Floride n’abritant que des pédocriminels, les cendres de l’un d’entre eux sont retrouvées dans sa maison dévastée par les flammes. Accident ? Assassinat ? Cette enquête digne d’un polar de série noire interroge habilement le geste criminel, la peine, la responsabilité, l’exclusion, le libre arbitre. Et s’inspire d’un réel village aux États-Unis… Contrition, de Carlos Portela et Keko, Denoël, 168 p., 25€

Une femme dans la Résistance

 « L’Édredon rouge », le tome 2 de « Madeleine Riffaud, résistante », raconte l’entrée dans un réseau, sous le nom de Rainer, en hommage à l’écrivain allemand Rainer Maria Rilke, de celle qui fut aussi poétesse. Écrite à partir du témoignage de son héroïne, la BD permet de comprendre dans les détails la réalité quotidienne d’une vie de résistance. Le trait classique de Dominique Bertail met en valeur ce fascinant destin hors normes. Madeleine, résistante, tome 2 : l’Édredon rouge, de Madeleine Riffaud (auteur), Jean David Morvan (scénariste) et Dominique Bertail (illustrateur), Dupuis, coll. « Air libre », 118 p., 23,50€

Se voir en peintures

Difficile de s’autoriser à se penser en artiste quand on est la fille d’une historienne de l’art respectée et réputée. Claire Le Men a bien tenté la psychiatrie, mais l’aquarelle l’a rattrapée. Dans ce journal intime dessiné, une sorte d’autoanalyse en peinture, la voici qui dialogue avec les œuvres classiques et ses coups de cœur. Bourdieu côtoie même Monet et Leonardo DiCaprio. Jouissif, savant… magistral ! Mon musée imaginaire, de Claire Le Men, La Découverte, 208 p., 24€

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Thomas Bernhard tire à vue !

Jusqu’au 23/12, au Théâtre 14 (75), Éric Didry présente Maîtres anciens. Un roman de l’autrichien Thomas Bernhard, mort en 1989, dont s’empare le comédien Nicolas Bouchaud. Jubilant avec l’auteur dans ce jeu de massacre qui s’en prend aux arts mais aussi aux pouvoirs et à l’église, sans une minute de répit.

Beethoven ? Il faisait du bruit. Au mieux. Klimt, comme Véronèse peignaient-ils vraiment ? Quant à la philosophie de Heidegger, elle ne vaut pas mieux. Et l’on pourrait en citer d’autres, ainsi Le Greco, ou Bruckner. Dans ce jeu de massacre, l’auteur Thomas Bernhard jubile. Avec raison, il a sous-titré « Comédie » cet avant-dernier roman, Maîtres anciens, publié en 1985 en Autriche et trois ans plus tard en France chez Gallimard.

Depuis peu, Reger, qui a passé les quatre-vingt printemps, est veuf. Ce n’est certes pas très gai. Depuis trente ans, avant d’y rencontrer son épouse puis pendant leur union et désormais seul, le bonhomme fréquente le musée d’art ancien de Vienne, peut-être comme un réconfort. Il s’y assoit toujours sur la même banquette, dans la salle Bordone, en face du tableau du Tintoret intitulé L’homme à la barbe blanche. Et là c’est comique. D’autant plus que, depuis longtemps critique musical, il n’aime pas vraiment la musique ni les compositeurs, sans parler des interprètes. Et il n’aime pas plus Le Tintoret.

Cette critique, qui ratisse large, est forcément hilarante, notamment par l’accumulation des baffes et autres coups plus ou moins bas. L’église catholique comme le pouvoir ne sont plus épargnés et c’est saignant. Dans cette adaptation de Véronique Timsit, d’Éric Didry (à qui l’on doit aussi la mise en scène élégante) et de Nicolas Bouchaud, qui est seul en scène, Maîtres anciens n’a pas pris une ride. Et quelques résonances actuelles en font même une pochade bien contemporaine. Avec la forte présence qu’on lui connaît, et l’on pourrait parler même de sympathique truculence, Nicolas Bouchaud ne prend pas une minute de répit.

Pas plus qu’il n’en laisse au public, presque assigné comme témoin, et qui au final fait un peu partie de l’intrigue. Car, après tout, pourquoi donc Reger, sous le regard bienveillant de Irrsigler, le gardien qui lui permet de rester assis sur cette banquette plusieurs heures un jour sur deux, a-t-il convié aujourd’hui son ami Atzbacher ? Créée avant le Covid, cette pièce jouit depuis d’un succès mérité. En 2021, Mathieu Amalric en a aussi fait un film, tourné dans un théâtre alors fermé. Aujourd’hui, c’est un bien joli cadeau de fin d’année. Gérald Rossi

Maîtres anciens : Jusqu’au 23/12, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris 14e (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Tchekhov, farces et attrapes

Jusqu’au 07/01/24, au théâtre du Lucernaire (75), Pierre Pradinas présente Farces et nouvelles de Tchekhov. Cinq œuvres qui brossent le tableau d’une Russie en cette fin du XIXe siècle, des portraits au vitriol qui gardent fraîcheur et modernité. Imagés par une bande d’interprètes au top de l’humour et de la dérision.

Bien sûr, chacun connaît les chefs d’œuvre du maître Tchekhov, de l’Oncle Vania à la Cerisaie… Beaucoup ignorent cependant que le grand dramaturge s’est aussi exercé, avec succès, à l’écriture de quelques farces et nouvelles de belle facture. « Tchekhov décrit des personnages qu’on est peu accoutumé à voir sur scène », confesse le metteur en scène Pierre Pradinas, « il les fait vivre littéralement comme Daumier dans ses dessins et, comme dans Chaplin, leur humanité est inséparable du burlesque ». Des farces et attrapes, entre humour et ironie, cruauté et dérision, d’un esprit déconcertant et au rire jubilatoire… Trois pièces (Les méfaits du tabacL’ours et Une demande en mariage) et deux nouvelles (Un drameLa mort d’un fonctionnaire) sont donc à l’affiche du Lucernaire, pas toutes le même soir mais, quelle que soit votre sélection, vous ne manquerez rien au change !

Une conférence qui devient confession conjugale, une réclamation de dette qui vire au duel, un éternuement malvenu qui tourne au drame… Tel fut notre menu trois étoiles en cette soirée d’hiver : une salle pleine à craquer, la chaleur des corps et des cœurs, la bonne recette pour dérider les zygomatiques ! Dès l’extinction des feux, et dans les intermèdes entre l’une et l’autre œuvre, déjà l’humour est au rendez-vous pour ne plus nous lâcher jusqu’au salut final. Comédiennes et comédiens sont d’une inénarrable prestance dans leur rôle de composition (Aurélien Chaussade, Maloue Foudrinier, Maud Gentien…), en tête de liste Quentin Baillot et Philippe Rebbot. Le premier nommé en impose de son timbre de voix lugubre, reconnaissable à cent lieux à la ronde, et de son faciès si génialement expressif. Son compère, grand escogriffe à l’allure dépenaillée et au regard apitoyé qui semble appeler au secours en permanence, est convaincant en son personnage radicalement déphasé !

Pierre Pradinas règle toute cette machinerie, littéraire et burlesque, avec gourmandise et maestria. D’hier à aujourd’hui, le mal-être d’un monde en plein délitement… De surprise en surprise, nous garderons le silence sur l’intrigue des cinq œuvres présentées. Aucune crainte à vous égarer en terre inconnue, Tchekhov demeure référence incontournable, un plaisir assuré ! Yonnel Liégeois

Tchekhov, farces et nouvelles : Jusqu’au 07/01/24. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 16h au théâtre du Lucernaire (53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Tél. : 01.45.44.57.34)

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Lutte entre samouraï et concepts !

Jusqu’au 17/12, au théâtre de La Tempête (75), Margaux Eskenazi présente Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?. Un spectacle conçu à partir d’extraits de la conférence de Gilles Deleuze (1925-1995), intitulée « Qu’est-ce que l’acte de création ? ». Filmée, elle fut énoncée en 1987 devant les élèves de la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.

On est heureux d’emblée qu’une jeune femme, Margaux Eskenazi, prenne de nos jours fait et cause pour celui qui a tellement concouru à créer des concepts tous azimuts, à ses yeux l’essentielle mission du philosophe. Le spectacle, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, est un parfait exercice d’admiration, au cours duquel on voit Margaux Eskenazi se mettre à l’école du bushido intellectuel de l’auteur de Logique du sens, entre autres courants traités qui lui valurent reconnaissance et contestation.

Lazare Herson-Macarel incarne le philosophe avec feu et nous, spectateurs, devenons pour une heure dix les étudiants de jadis. Ils découvraient notamment, grâce à lui, « l’image-mouvement » au vu d’extraits projetés du film d’Akira Kurosawa les Sept Samouraïs (1954), mis en perspective avec Shakespeare et Dostoïevski, dont le grand cinéaste nippon fut, en actes, l’analyste idéal. L’acteur bondit en scène, comme celui qu’il figure bondissait, de son propre aveu, dans les concepts, les affects et ce qu’il nommait les « percepts ». Cela s’inscrit sur un espace bifrontal avec, au milieu, comme un petit cirque assorti de quatre mâts mobiles. Le musicien Malik Soarès, en robe orange de moine shintoïste, ponctue l’action réflexive des percussions et du chant recto tono, qui maintient sans faillir la note grave.

Un vif plaisir d’intelligence en partage s’affirme chemin faisant, au fur et à mesure que se dévoile la maïeutique propre à Deleuze, et sa défense est illustration de l’art envisagé sous l’angle de la résistance résolue, jusque et y compris face à la mort, au lieu que la communication ne consiste qu’en la paresseuse répétition de mots d’ordre. La profération scandée de la Ballade des pendus, de François Villon, dans sa sublime violence médiévale à goût d’éternité, s’avère enfin tel l’exemple cardinal de cette leçon, qui semble toujours inaugurale d’un art poétique au plus haut prix. Gilles Deleuze aimait le théâtre, comme il chérissait toutes les manifestations artistiques aptes à contrebattre « la prétention de l’État à être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme ». Jean-Pierre Léonardini

Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, de Margaux Eskenazi : Jusqu’au 17/12, au Théâtre de la Tempête. Les 26 et 27/01/24, au Théâtre de Châtillon. Le 03/05/24, au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry. Le texte de Gilles Deleuze est paru aux Éditions de Minuit, dans l’ouvrage Deux régimes de fous et autres textes.

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Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Nasser Djemaï, gardien de vies

Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.

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Prison, au cachot des mots

Jusqu’au 21/12, au théâtre de La Reine Blanche (75), Aymeri Suarez-Pazos propose Prison. Un cri désespéré, une parole déchaînée avant une probable incarcération… La violence des mots comme ultime rempart à la violence de la vie, un impitoyable réquisitoire.

Juste une table, une chaise : déjà le cachot ? Un homme seul soliloque, jeune encore… La douceur, pourtant, a fui depuis longtemps les courbes de son visage. Traits tirés, cernes aux yeux et rides au front, il semble déjà avoir perdu tout espoir. La vie, parfois, ne fait pas de cadeaux, chante le troubadour. Faut-il endurer la morne solitude derrière les barreaux d’une cellule pour expérimenter l’enfermement ? Au sol, une bande blanche délimite l’espace, la franchir est exclu, l’assignation à résidence est clairement balisée. Même quand table et chaise voleront en éclats, jamais les frontières ne seront violées. Tant physiques que psychiques ! Le débit est violent, ininterrompu. Les mots se bousculent, se fracassent et s’entrechoquent en bouche.

Aucun répit dans le flux verbal, le silence serait synonyme d’échec, de capitulation devant l’adversité. Il est dangereux pour l’intéressé, il implique mise à distance et réflexion, retour sur soi et interrogation. De la mère trop tôt disparue au père trop souvent absent, la vie n’est que brisures, fêlures et cassures. Frustrations et incompréhensions se nourrissent mutuellement, le manque est trop lourd et pesant. Tendresse, amour, affection ? Autant de mots inconnus à son vocabulaire, pourtant secrètement espérés en son imaginaire. Longuement ruminée, la rage l’absorbe, le déborde. Contre la société, les autres et lui-même… Ils vont le payer, la fille ou l’importun, et cher, un couteau fera l’affaire ! La digue est rompue, la mort seule avance nue : réelle pour la victime, symbolique pour l’agresseur.

Chaos du geste, de la pensée et du verbe, Aymeri Suarez-Pazos réussit une véritable performance, parfois à la limite du supportable pour l’auditoire. La fureur du propos mord la ligne blanche, le réquisitoire est impitoyable. En vue, aucune échappatoire : les portes du pénitencier se sont refermées, le bruit des verrous résonne durablement à l’oreille du spectateur. Yonnel Liégeois

Prison, de et avec Aymeri Suarez-Pazos : Jusqu’au 21/12, les jeudi à 21h et samedi à 20h (une date supplémentaire le 8/12 à 14h30) au théâtre de la Reine Blanche (Tél. : 01.40.05.06.96).

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