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Lucie Branco, tailleure de préjugés

En titre de son livre, Lucie Branco l’affirme, On ne bâtit pas de cathédrale avec des idées reçues. Durant douze ans, elle dut combattre celles des Compagnons du Devoir avant qu’ils ne l’adoptent dans leur confrérie. La première femme parmi une nouvelle génération de tailleurs de pierre.

 

« Quand  il était petit, mon frère Benoît avait une passion pour les Lego Technic. Dès que ma mère me voyait jouer avec lui, elle pestait. « Lucie, n’embête pas ton frère, les Lego Technic, c’est pour les garçons ! ».  Le poison du préjugé, et de la discrimination, préexistait déjà à toute ambition. Lucie Branco subira longtemps la morale des derniers mots de sa mère… Son enfance est  marquée par l’absence du père : elle y voit un signe qui explique que « j’ai tout fait pour intégrer une famille d’hommes qui, par-dessus le marché, ne voulait  pas de femmes ». C’est une fillette effacée, timide et peu sportive qui « se contente à l’école du ventre mou de la moyenne ». Au collège, puis au lycée, les choses ne s’arrangent pas. Elle est attirée par des études médicales mais ses résultats médiocres, et peut-être un manque de motivation, lui ferment cette porte. Mal orientée, elle vit une scolarité un peu cahotique et aborde la classe de terminale sans idée précise sur son avenir. Pourtant, quand elle se présente aux épreuves du baccalauréat en 1996, elle a trouvé.

Lucie a l’habitude de fréquenter la Pirogue, un bar du Vieux-Lille, lieu incontournable pour les soirées de la jeunesse Lilloise. C’est un soir d’hiver 1995 que les choses basculent. Dans le brouhaha du bar, elle remarque non loin d’elle un groupe de quatre garçons dont l’allure et le comportement diffèrent des autres jeunes. La conversation s’engage, « ils dégagent une énergie que j’ai rarement perçue chez des jeunes de notre âge : ils sont rayonnants, enthousiastes, fiers. À côté d’eux, mes amis me semblent soudain apathiques, ennuyés par la vie ». Les quatre garçons sont apprentis au sein des Compagnons du Devoir, passionnés par leur formation et leur futur métier de chaudronnier, serrurier, charpentier et tailleur de pierre. « J’ai craqué pour leur état d’esprit », avoue-t-elle, « je veux partager leur enthousiasme, comme s’il était contagieux » Elle noue une profonde amitié avec Benjamin, Luc, Stéphane et Samuel. Rapidement, ses nouveaux amis l’invitent un samedi soir à la Maison des compagnons : c’est jour de pleine activité pour les apprentis compagnons après le travail en entreprise toute la semaine. Il y règne une atmosphère studieuse, bruyante et calme à la fois, surtout sereine. D’emblée, elle est frappée par les effluves de bois et de métal, surtout par l’odeur puissante de la pierre lorsqu’elle entre dans l’atelier des tailleurs. Elle y découvre Jean, en plein travail. Tapant de sa massette pour dégrossir la matière, taillant ensuite la pierre avec son ciseau. Le jeune homme s’active à son travail de réception qui lui permettra d’entrer définitivement chez les Compagnons…. « Courbé, concentré, blanchi par la matière, il ressemble à une gargouille. Il n’a que vingt-trois ans, sa prestance me donne l’impression qu’il en a dix de plus », se souvient Lucie, « la taille de pierre, qui m’était  totalement inconnue, m’a cueillie ».

Ce premier contact sera décisif. Les Compagnons du Devoir ont fait irruption dans sa vie pour le meilleur et pour le pire. Pour faire de cette passion naissante son métier, il lui faudra batailler dur et très longtemps. En effet, le Compagnonnage, dont la tradition remonte au Moyen-âge, est de tout temps exclusivement réservé aux hommes. C’est le cas au sein de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), la plus importante créée en 1941 par le tailleur de pierre Jean Bernard. Ses nouveaux amis la soutiennent. « Ils prennent au sérieux mon souhait d’intégrer les Compagnons et de devenir tailleure de pierre, ils m’encouragent à viser un contrat d’apprentissage et à voir ensuite la tournure des évènements. »  Sa demande de pré-stage est refusée de façon humiliante par le prévôt de l’époque fortement  opposé à l’arrivée d’une femme. Son bac en poche, elle enchaîne les petits boulots en attendant l’arrivée d’un nouveau prévôt plus ouvert d’esprit : ce sera un certain Flamand, compagnon menuisier. « Il me donne l’autorisation de venir tailler les samedis à l’atelier, il m’accepte et m’ouvre grand les portes ». Le pré-stage effectué (journée en entreprise, soir en cours), elle peut prétendre à un contrat d’apprentissage à condition de trouver un employeur qui l’accepte. Là aussi, sa féminité fera barrage pour la grande majorité d’entre eux. Cette féminité qu’elle met de côté, qu’elle gomme pourtant pour s’intégrer, s’habillant comme les garçons, parlant et buvant comme eux, riant avec eux de leurs blagues parfois sexistes. L’apprentissage est rude : poids des matériaux, lourdeur des outils, règles de sécurité inexistantes sur les chantiers de l’époque. « Dès la fin de mon apprentissage, on me diagnostique une première déchirure musculaire dans le dos ». Pourtant, en juin 1999, elle obtient son CAP avec un 13 de moyenne ! Première victoire, mais aussi premier obstacle : pour elle une simple remise de diplôme, pour les garçons cérémonie d’adoption avant de partir sur le Tour de France interdit aux femmes…

Cependant, les choses bougent à l’AOCDTF. Jean-Paul Houdusse, le premier conseiller du siège parisien, l’invite à la patience, la question de l’admission des femmes est à l’ordre du jour. Une ouverture qui ne plaît pas à tout le monde : « en l’an 2000, lors du congrès des tailleurs de pierre, un certain nombre d’entre eux font scission et décident de quitter l’AOCDTF en partie à cause de l’ouverture aux femmes qui se profile ». Elle le fera donc, ce Tour de France, mais « en renard » c’est-à-dire de manière non officielle ! Travailler avec différents compagnons en mesure de lui transmettre les savoir-faire propres à chaque région est une expérience indispensable. Plusieurs années de combats et de travail acharné aux quatre coins de la France lui seront nécessaires. Au détriment de sa santé et de sa vie de couple, avant que les assises de l’association de juin 2004 ne votent enfin la mixité totale et qu’on la convie à rédiger un travail de mémoire pour son adoption prévue en décembre 2004. La cérémonie a une portée historique, Lucie et ses deux amies Jocelyne et Erika sont les trois premières femmes à être adoptées. « Il s’agit d’ouvrir le bal pour toutes celles qui suivront et pourront prétendre au même traitement que les garçons ». Elle ne cache pas ses larmes, certains de ses compagnons pleurent également. « Je reçois mes attributs compagnonniques, ma canne et ma couleur, et je prends mon nom de province. Je deviens Flamande ».

Reste une dernière marche à gravir et non des moindres : la réception pour laquelle le protocole exige qu’elle soit parrainée par un référent pour la réalisation de son chef d’œuvre. Et les candidatures ne se bousculent pas… Un seul tailleur de pierre, Marcel, lui proposera spontanément son aide. Son projet d’escalier hélicoïdal est ardu, « il vient me voir régulièrement… je reçois un soutien bienveillant et généreux de sa part. Il vérifie que je ne suis pas en train de me tromper ». Le grand jour arrive en novembre 2007 : première femme reçue, elle devient la coterie Branco, honnête Compagnon passant tailleur de pierre du Devoir sous le nom compagnonnique « La Sincérité de Lille ». Fin de l’histoire, sauf que son corps dévasté lui enjoint d’envisager une reconversion au sein de la confrérie. Se succéderont des périodes de formation en master à l’université, puis de transmission en tant que maître de stage au CFA de Poitiers. Deux ans après, elle apprend qu’un de ses anciens élèves a été sélectionné pour représenter la France aux « WorldSkills », les Olympiades des métiers. Par ailleurs, elle participe à un projet qui aboutit en 2010 : l’Unesco reconnaît le compagnonnage comme mode de transmission du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une belle revanche pour un mouvement longtemps dénigré et parfois interdit ! En 2019, Lucie devient la première femme à occuper une haute fonction d’encadrement au sein de l’AOCDTF. Parmi ses collègues de formation, elle avait retrouvé le prévôt Flamand, celui qui le premier lui avait ouvert les portes de l’atelier à Villeneuve-d’Ascq, une Maison des compagnons où l’on compte désormais 27 filles sur 146 jeunes ! Des statistiques qui la confortent dans ses certitudes : sur le chantier de reconstruction de Notre-Dame, « une génération de tailleurs de pierre va se former grâce aux entreprises qui les embaucheront et sur les échafaudages, j’en suis persuadée, il y aura des femmes ! ». Chantal Langeard

Le limon d’escalier circulaire, chef d’oeuvre de réception de Lucie Branco, est toujours exposé à l’Institut de la pierre de Rodez.

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Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon. Yonnel Liégeois

Bezace, passions et convictions

En 2012, Didier Bezace nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur qu’il fut, passions et convictions ouvertement affichées.

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences.

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir.

D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€.

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Pôle emploi, la machine à broyer ?

Trois journalistes de France-info publient Pôle emploi : la face cachée, Enquête sur la souffrance des agents. Un ouvrage qui lève le voile sur la situation des quelque 50 000 salariés : Pôle emploi serait-il devenu une machine à broyer ?

 

À l’heure où les demandeurs d’emplois découvrent les ravages de la réforme de l’assurance chômage, trois journalistes (Margaux Duguet, Catherine Fournier, Valentine Pasquesoone) décrivent le chaos interne à Pôle emploi dans La face cachée, enquête sur la souffrance des agents : politique du chiffre, déshumanisation par le numérique, management délétère. Les personnels débordés affrontent une perte de sens du métier, il y a vraiment quelque chose de pourri chez Pôle emploi ! L’histoire commence en 2009 avec le mariage forcé de l’Assedic et de l’ANPE voulu par Nicolas Sarkozy. Une décennie n’a pas suffi pour homogénéiser la situation. Institution privée d’un côté, service public de l’autre : une culture, une éthique professionnelle, des métiers, des conceptions de carrière, des repères qualitatifs radicalement différents. Alors que les personnels chargés de l’indemnisation ignorent tout de l’accompagnement, ceux chargés du placement sont noyés par la technicité de l’indemnisation. L’injonction à la double compétence est une gageure. D’ailleurs, après l’avoir encouragée, Pôle Emploi va du jour au lendemain revenir à la spécialisation. En un mot donc, la fusion se passe mal, très mal. La plupart des personnels croulent littéralement sous la masse de travail avec des objectifs inatteignables, tandis que d’autres, placardisés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, le sentiment d’inutilité en prime. Certains personnels ne s’en remettront jamais.

L’enquête démarre ainsi par la plainte pour harcèlement moral déposée en 2014 par les parents d’Aurore Moësan et initialement soutenue par la CFTC. Aurore, une jeune conseillère Pôle Emploi francilienne, s’est suicidée en 2012. Mais on s’aperçoit au fil des pages qu’elle n’est pas la seule à avoir commis l’irréparable chez Pôle Emploi, et à avoir subi un management délétère. Bien que moins médiatisés que la vague de suicides qui a frappé France Télécom, les enquêtrices, trois journalistes, ont recueilli des témoignages qui attestent bel et bien de faits de harcèlement chez Pôle Emploi. Et au cœur de ce harcèlement, le « lean management » qui ressemble à s’y méprendre à celui de France Télécom… La nouvelle philosophie introduite par les dirigeants de Pôle Emploi s’inspire du new public management. C’est une politique du chiffre, une politique dite de l’efficacité, en réalité une culture du « reporting » avec des indicateurs de placement et une informatisation à outrance. Le tout avec une inflation de procédures et de logiciels non maîtrisés que les personnels peinent énormément à assimiler. À moins encore qu’ils ne les contournent pour répondre à des exigences statistiques de performances aberrantes et en total décalage avec les besoins humains. Alors que nombre de demandeurs d’emplois sont peu familiers de l’informatique, tout, ou presque, se fait en ligne. On passe d’une politique de service public et d’aide au demandeur d’emploi à une philosophie de la suspicion, du contrôle et de la radiation…

Comment être à la fois conseiller et dénonciateur ? Le demandeur d’emploi n’est pas le seul suspect pour le management. Les agents de Pôle Emploi sont aussi désormais soumis à des outils managériaux comme l’ORS (observation de la relation de service), autrement dit des moments où la hiérarchie observe les agents, tel Big Brother. Des outils d’asservissement qui rendent littéralement fous. Depuis le 1er novembre 2019, la réforme de l’assurance chômage durcit de manière dramatique l’ouverture des droits aux allocations pour perte d’emploi. Ainsi, il faut avoir travaillé six mois sur les 24 derniers pour pouvoir y prétendre. Jusqu’alors, il suffisait de quatre mois sur les 28 derniers mois. Face à ces mesures monstrueuses, les auteurs soulignent toutefois que le gouvernement a surpris en annonçant en même temps qu’il arrêtait la suppression programmée des postes chez Pôle Emploi, et même qu’il y aurait 1000 créations de postes. Important mais très insuffisant, ne précisant pas s’il s’agit de CDI ou de CDD, ce qui ne saurait suffire pour atténuer la souffrance présente des deux côtés du guichet. Régis Frutier

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Handke et Françon, toute une vie !

Se joue au Théâtre de la Colline (75), jusqu’au 29/03, Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale. La dernière pièce de Peter Handke, mise en scène par Alain Françon. Sans oublier Un espoir à l’Athénée (75) et Vivement Noël à la Girandole (93).

 

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, voilà qui fait du monde, quasiment une foule avec, conséquence immédiate, pense-t-on, beaucoup de dialogues ! Et pourtant… Si, à bien y réfléchir, il n’y avait qu’une seule personne, Peter Handke en l’occurrence, lancé dans un long monologue ? Mais oui ! Précisons, il y a bien un Moi, mais déjà ce Moi, est-il précisé, se dédouble en Moi l’épique (ou Moi le narrateur) et Moi le dramatique. Les autres ? Ce sont les Innocents, parmi lesquels on trouve le double du Moi. Et donc, quid des onze innocents, parmi lesquels se distinguent le chef de tribu, la femme du chef et l’inconnue de la départementale : ne seraient-ils que la projection de l’imagination du fameux et quand même unique Moi ? Personnages sortis tout droit d’un rêve de ce dernier, et qui font irrésistiblement penser à des personnages de L’invention de Morel de l’argentin Bioy Casarès, c’est-à-dire sans réelle consistance, ni même existence… C’est la somme d’une vie (et d’une œuvre) qui nous est ainsi livrée à travers mille

© Jean-Louis Fernandez

et un détours, mille et un masques, entre aveu et dissimulation, camouflage et révélation.

L’auteur ne se prive pas de se raconter, de parler de ses replis sur soi et de ses tentatives d’élans vers les autres sur ce tronçon de route départementale, secondaire donc, le tout dans une dynamique qui nous ramène toujours au même, au fil des quatre saisons nommément spécifiées. Écoutez ce que dit le chef de tribu au Moi : « Quel saboteur de dialogue, toi. Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi ! Monologue-né ! Si au moins tu t’adressais à quelqu’un d’autre. Non, tu monologues exclusivement pour toi-même »… On remarquera au passage tout l’humour et l’ironie du propos dont la pièce est loin d’être exempte. Le paradoxe entre la dynamique et l’immobilisme permet à Peter Handke de sortir du danger du solipsisme et de faire œuvre théâtrale, une œuvre magistralement relayée par Alain Françon et ses interprètes à la tête desquels s’impose, une fois de plus, Gilles Privat qui porte dans son corps et ses paroles toutes les contraintes qui l’obligent à demeurer dans une sorte d’immobilisme agité. Ce qu’il réalise dans le somptueux décor de Jacques

© Jean-Louis Fernandez

Gabel éclairé par Joël Hourbeigt, qui ouvre sur on ne sait quel horizon, est admirable de finesse et d’intelligence, de beauté aussi.

Le reste de la distribution, et notamment le trio formé par Pierre-François Garel, Dominique Valadié, Sophie Semi, évolue à son niveau de qualité et très exactement dans le même registre de jeu. La longue séquence entre Moi et le chef (Gilles Privat et Pierre-François Garel), importante dans le cours du développement de la pièce, est un régal, alors que les deux hommes sont simplement assis sur des chaises face au public, et devisent. Il est rare de voir une telle homogénéité, ne serait-ce que dans la diction et la respiration des comédiens. On le savait de la part d’Alain Françon, directeur d’acteur hors pair et lecteur d’une finesse inouïe. Il rend ainsi grâce au texte de Peter Handke qu’il connaît bien (il a mis en scène Toujours la tempête en 2015), nous l’exposant comme un livre ouvert qui se terminerait comme il a commencé : « Laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. Rêver la clarté »… Jean-Pierre Han

À voir aussi :

– Un espoir, les trois reflets d’une adoption : à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet (75), jusqu’au 28/03. Dans une mise en scène de l’auteure australienne Wendy Beckett, les tourments et crises d’identité d’une adolescente écartelée entre les souvenirs de sa mère naturelle et les élans possessifs de sa mère adoptive. Entre humour et tendresse, cris et baisers, coups de colère et coups de cœur, l’illustration contrastée des rapports toujours ambivalents, qui n’ont rien d’un long fleuve tranquille, dans un tel contexte familial. Dans un décor et des costumes plutôt austères, dans la mythique salle Christian-Bérard, un trio de comédiennes qui éclaire les planches. Yonnel Liégeois

– Vivement Noël : au Théâtre de La girandole à Montreuil (93), les dimanche et lundi jusqu’au 29/03. Dans une mise en scène de Serge Sandor, sur un texte cosigné par Bibi Naceri, les contradictions et atermoiements d’une famille d’origine maghrébine lors de la visite d’un oncle en provenance du bled ! Un soir de fête de l’Aïd, entre caricature et clichés, une comédie burlesque prestement troussée par une bande de comédiens qui, visiblement, s’en donnent à cœur joie ! Face à un oncle qui se révélera au final pas aussi intégriste qu’il n’en a l’air, les tourments d’une famille de « gauuuche » partagée entre convictions progressistes, préjugés et tradition. Yonnel Liégeois

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

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Une drôle de soirée pyjama !

Lors de sa création en 1954 à Broadway, la comédie musicale The pyjama game surprit alors par sa thématique : la révolte d’ouvrières contre l’ordre établi ! Aujourd’hui sur les scènes françaises, dans une adaptation de Jean Lacornerie. Sans oublier la 7ème édition du Festival de cinéma italien de Tours.

 

États-Unis, le 5 janvier 1957. Écarté des milieux politiques et ayant sombré dans l’alcoolisme, le sénateur McCarty, initiateur de la chasse aux sorcières contre les homosexuels et tous ceux soupçonnés de sympathies marxistes, n’a plus que quelques semaines à vivre. Ce jour-là, il entend le président Eisenhower demander les pouvoirs spéciaux au Congrès afin de lutter contre la menace communiste au Proche-Orient. Nous sommes en pleine guerre froide. Par le biais des comédies musicales, Hollywood exporte le modèle de l’American way of life (le mode de vie américain, en français).

Créée trois ans plus tôt à Broadway, la comédie musicale The pajama game connaît un tel succès sur les planches que Stanley Donen et George Abbott décident de l’adapter au cinéma. Un succès d’autant plus étonnant que le livret tourne en dérision le patronat, la hiérarchie sociale, la domination masculine. Tirée d’une nouvelle de Richard Bissell, elle raconte la révolte d’ouvrières d’une usine de confection de pyjamas, confrontées au refus de leur patron de leur accorder une augmentation de salaire de sept centimes et demi. Avec à leur tête Babe, la porte-parole du syndicat, elles cessent le travail, dénoncent la double comptabilité du patron, les méthodes d’encadrement, les cadences infernales sur l’air de Racing with the clock (Course contre la montre), devenu un standard. Les affaires se compliquent lorsque Babe et Sid, le nouveau directeur de l’atelier, tombent amoureux !

« Le livret m’a intéressé parce qu’il casse les clichés du genre », commente Jean Lacornerie qui signe la mise en scène de la nouvelle adaptation présentée en décembre au Théâtre de la Renaissance d’Oullins. « Il ne s’agit pas d’une simple histoire à l’eau de rose. The pajama game a une portée sociale forte, tout en jouant la carte de la bonne humeur et en s’appuyant sur l’énergie de la danse et du chant ». Pour contourner l’écueil de références très datées années 1950, Jean Lacornerie a choisi de situer l’action dans le futur. Sur scène, treize interprètes, tour à tour jouant la comédie, chantant… avant de s’installer à l’orchestre. Un pari voulu par le directeur musical, Gérard Lecointe, pour renforcer l’impression de tourbillon. Et ça fonctionne ! Jean-Philippe Joseph

Maison de la Culture de Bourges, les 03 et 04/03. Centre Lyrique Clermont Auvergne – Clermont Ferrand, les 19 et 20/03. Théâtre de Saint-Nazaire, les 01 et 02/04. Opéra de Saint-Etienne, le 08/04.

 

L’Italie à Tours

Durant cinq jours, du 4 au 8 mars, Tours change de drapeau et se pare du vert-blanc-rouge en l’honneur de nos voisins transalpins et plus particulièrement de leur cinéma toujours plein de vitalité, d’émotion et d’humour. Créé par quelques cinéphiles d’origine italienne, dont Louis d’Orazio qui en est le directeur artistique avec l’appui de Jean A.Gili éminent critique et spécialiste du cinéma transalpin, ce festival a bénéficié des soutiens  conjugués de la Cinémathèque, de l’association Henri Langlois, du département italien de l’université et de la Dante Alighieri. Outre les chefs-d’œuvre du répertoire, la programmation veut mettre en valeur le cinéma italien contemporain.

 Le programme ? 5 films en compétition, 4 films inédits et 3 documentaires qui alterneront avec de nombreux films en hommage à deux grands réalisateurs, Gianni Amélio et Gabriele Salvatores. Ils  sont incontournables depuis les années 1990 par l’originalité des thématiques abordées et la maîtrise de leur art. La majorité des films à l’affiche cette année traite de problématiques sociales ou environnementales. « La plupart des cinéastes italiens actuels sont originaires du sud de l’Italie, où les difficultés sont les plus criantes », constate Louis d’Orazio. Nombre d’entre eux participeront à un débat après projection de leur film, un exercice dont le public est très friand. Chantal Langeard

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Ruy Blas, péril à la Cour !

La cité des rois de France, Saint-Denis (93), se pare aux couleurs de la Cour d’Espagne jusqu’au 15 mars. Pour accueillir Ruy Blas, le drame de Victor Hugo superbement mis en scène par Yves Beaunesne. De l’amour et des larmes, un dramatique condensé d’éducation politique ! Sans oublier Mlle Julie à la Girandole, Alors Carcasse à Clamart et Ivry.

 

Les loups sont entrés dans Paris, plus précisément à Saint-Denis ! À la nuit tombée, dans les coulisses et la pénombre du Théâtre Gérard-Philipe, s’élèvent d’étranges rumeurs. Les Espagnols ont passé la frontière, entre basilique et station RER, ils squattent les lieux sans vergogne. Avec armes et bagages, amours et querelles de pouvoir, maîtres et valets, toute la Cour dont une jeune reine d’Espagne fort déconfite et un certain Ruy Blas grand idéaliste, bel éphèbe mais fort naïf… L’ambiance est plombée, bas l’horizon, chacun se doute bien que l’affaire va tourner au vinaigre, surtout quand d’aucuns, fourbes et cupides, s’emploient à mettre de l’huile sur le feu !

Au même titre que Hernani écrite en 1829 et dont la querelle nourrit toujours les imaginaires, Ruy Blas, l’une des pièces maîtresses de Victor Hugo, ne fait pas dans la dentelle ! Farouche opposant au roi Louis-Philippe mais pas encore ce fervent défenseur du peuple qu’il deviendra sous la férule de Napoléon III, l’auteur des Misérables s’empare de la décrépitude de la Cour d’Espagne pour mieux vilipender librement en 1838 le délabrement du royaume de France. Et contourner l’impitoyable censure d’alors : un pouvoir corrompu, des élites embourgeoisées, un souverain sans éclat… Par la figure de ce valet, devenu conseiller spécial de la jeune reine d’Espagne, Hugo se fait précurseur et annonciateur des révolutions à venir : contrairement aux apparences, quelques manants issus du peuple possèdent une haute valeur morale, ils s’affichent en capacité de gouverner et de légiférer pour le bien de tous ! Las, c’est sans compter sur la duperie de certains caciques attachés à leurs privilèges…

Don Salluste se joue de Ruy Blas avec dédain, faisant passer son valet pour son noble cousin plus enclin à la débauche qu’à la probité. Et de l’introduire à la Cour où, très vite, il conquiert le cœur de la jeune souveraine, sensible à son sens de la justice et de l’équité… À l’heure où il propose de radicales réformes pour évincer les nobles corrompus de l’entourage de la couronne, plus dure est la chute ! Héros d’un jour, le peuple est une nouvelle fois vaincu mais il aura prouvé à la face des nantis que l’Histoire, le pouvoir peuvent chanceler. Le règne des puissants peut basculer, le jour viendra où il basculera. Tragédie politique, drame amoureux, la pièce de Victor Hugo est tout cela à la fois, mais bien plus encore : la mise en images d’un décentrement de l’histoire, l’avenir ne se joue plus seulement sous les lambris dorés des palais, mais aussi dans la rue et au bord des ronds-points !

Une mise en scène chatoyante d’Yves Beaunesne, le metteur en scène et directeur de la Comédie Poitou-Charentes, une troupe au diapason pour emporter le public entre rire et émotion lors de sa création au festival de Grignan ! Un Ruy Blas de belle facture, qui fait honneur à son rang et au public enthousiaste qui applaudit à si magistrale interprétation. De la belle musique, des costumes et des lumières qui font briller les yeux. Avec une reine et son valet, Noémie Gantier et François Deblock, éclatants de justesse et de beauté, un Thierry Bosc en Don Salluste plus que royal, impérial de présence tant du geste que de la voix ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

– Mlle Julie : jusqu’au 06/03, au Théâtre de La Girandole de Montreuil (93). Dans un jeu de proximité fort délicat, visage et corps scrutés à la vidéo dans leurs expressions les plus intimes, Roxane Borgna et Jacques Descorde, sublimes de naturel aux regards perdus puis retrouvés, disputent à « aime-moi, je te hais » ! Une subtile variation, « Meurtre d’âme », composée par Moni Grégo à partir de la partition de « Mademoiselle Julie », la fameuse pièce d’August Stringberg. Un cantique païen, une divagation tant physique que métaphysique sur l’amour fou, voire impossible, entre une jeune noble rebelle et un serviteur aux ambitions affichées. De l’incontournable poids des racines familiales, de la folie héritée de ses géniteurs, du puissant désir de l’autre au mépris de sa classe sociale… Dans la mise en scène de Roxane Borgna, d’une ardente sensualité au risque que l’image sature parfois le propos, un combat charnel âprement livré sur les planches, la puissance et la beauté des corps autant que le poids et la profondeur des mots : un spectacle d’une rare force érotique, qui sublime avec bonheur le caractère quelque peu hermétique de cet étrange dialogue amoureux. Yonnel Liégeois

– Alors Carcasse : le 04/03 au Théâtre Jean Arp de Clamart dans le cadre du festival MARTO, du 12 au 15/03 à la Manufacture des Œillets / Théâtre des Quartiers d’Ivry. Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine, ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcelle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main, figures fantasmagoriques d’un squelette en dé(re)composition, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

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Le coup de folie de l’IMA

Du 28 février au 8 mars, à l’Institut du monde arabe, le festival Arabofolies tend le micro aux femmes du monde arabe. Pour une édition exceptionnelle sur le thème des révolutions et de l’engagement… Au programme, musique et chansons, rencontres et débats.

 

Avec son tube Allo le système, elle a enflammé l’an dernier les cortèges des manifestations de la Révolution du sourire en Algérie. La rappeuse et avocate Reja Meziane, désignée l’an dernier par la BBC comme l’une des 100 femmes les plus influentes du moment, se produira sur la scène de l’Institut du monde arabe le 8 mars pour un concert exceptionnel. Une programmation en cohérence avec le thème galvanisant des « engagements » au cœur de l’édition de février-mars proposée par le festival Arabofolies. Rendez-vous trimestriel lancé il y a un peu plus d’an par les équipes de l’IMA, ce jeune festival parisien propose au public une offre transversale qui mixe rendez-vous festifs, poésie, concerts et forums citoyens.

« Nous voyageons beaucoup pour repérer des artistes émergents qui ont des difficultés à sortir de chez eux et que nous faisons venir. Beaucoup aussi sont en exil », explique Marie Descourtieux, la responsable des actions culturelles à l’Institut du monde arabe (IMA). Les soulèvements révolutionnaires qui ont secoué le monde arabe ont notamment guidé le choix des voix conviées pour cette 4e édition. En marge de concerts prestigieux (scène de Camélia Jordana ; concert revisitant les influences algériennes de Bartok…), l’un des temps forts du festival sera assurément le forum des citoyennes adossée à la journée internationale des droits de la femme qui réunira des militantes, journalistes, médecins et activistes engagées pour faire avancer la cause féminine. On y entendra notamment le retour d’expérience d’une gynécologue irakienne intervenant dans les camps de réfugiés auprès des femmes Yézidies victimes de Daesh, la fondatrice mauritanienne de TaxiSecure, un réseau de transport créé pour lutter contre le harcèlement de rue, une blogueuse d’Arabie Saoudite fondatrice du site niswa.org éditant des cours d’éducation sexuelle sur les réseaux sociaux, ou encore une blogueuse palestinienne diffusant des podcasts sur le genre…

Des exemples d’engagements féministes 2.0 très populaires dans la sphère du monde arabe qui entreront, on l’imagine, en résonance avec d’autres expériences menées ailleurs. « Nous avons voulu mettre à l’honneur des militantes féministes exemplaires dont les combats et l’engagement de terrain peuvent trouver des échos en France, comme sur les thèmes de la sororité ou des violences faites aux femmes », précise Chirine El Messiri, en charge des forums citoyens d’Arabofolies. « Féminisme et révolution sont des terreaux fertiles. Une image forte peut avoir une résonnance ailleurs, comme ce flashmob réalisé par des Chiliennes qui a été repris partout, au Soudan, en Algérie, en France ». Des femmes, les yeux bandés, se livraient à une chorégraphie géante pour dénoncer l’aveuglement de la société et la culture du viol. Une vidéo choc, partagée dans le monde entier. Cyrielle Blaire

« Le but est de mettre en lumière des militantes exemplaires, et leurs combats, pour un échange avec la société française ». Chirine El Messiri, en charge des forums citoyens d’Arabofolies.

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Lino Ventura, le Parmesan de Montreuil

La Première Guerre mondiale a décimé la population masculine, l’industrie et le bâtiment recrutent alors au-delà des Alpes. C’est à Montreuil, en 1927, que le futur Lino Ventura, le petit « macaroni » débarqué de Parme, s’installe avec sa mère. Sans oublier Les ritals, l’adaptation du roman de Cavanna sur les planches de La scène parisienne !

 

C’était en juin 1927. Luisa Borrini quitte Parme et une Italie rongée par la misère. Elle emmène son fils d’à peine huit ans, Angiolino, avec un double espoir : retrouver Giovanni Ventura, le père de l’enfant parti se faire oublier à Paris, y gagner une vie moins sordide. Avec le gamin, elle s’installe au 57 de la rue de Romainville, dans une maison sans eau ni électricité. Comme beaucoup de ses compatriotes,elle a rejoint une des petites communautés qui parsèment l’Est parisien. Avec une prédilection pour Nogent, Montreuil et Bagnolet… Angiolino fréquente l’école élémentaire du quartier. Pas longtemps. Il évoquera plus tard les brimades subies par cette mère qui ne parle pas français. Lui n’est rien d’autre que l’un des « macaronis » de l’école, qu’il quitte à neuf ans pour faire des petits boulots. En 1930, Luisa trouve un travail de femme de ménage dans un hôtel parisien, le tandem migre vers le 9ème arrondissement de Paris. Vingt-trois ans plus tard, après une brève carrière de lutteur puis de catcheur, Angiolino devenu Lino Ventura tient son premier rôle dans Touchez pas au grisbi.

Le jeune garçon et sa mère n’ont jamais fait que participer à un vaste exode d’Italiens, qui connut son acmé au cours des années 1920. Au lendemain de la Grande Guerre 14-18 qui a décimé la population masculine, les secteurs de l’industrie et le bâtiment sont avides de main-d’oeuvre. « Entre 1870 et 1970, c’est comme si un village de 600 habitants disparaissait tous les jours », résume la chanteuse montreuilloise Anna Andreotti qui a recueilli les témoignages de ceux qui ont traversé les Alpes. De celles débarquant le foulard noué sur la tête et dont la seule sortie autorisée était la messe. Aussi importantes soient-elles, les arrivées ne se traduisent pas par un effet de masse. La communauté des Italiens immigrés s’éclate en « petites Italies », selon une étude menée par Marie-Claude Blanc-Chaléard. Ce petit monde se satisfait d’un habitat précaire dans des baraques érigées sur les friches de la ville ou de maisons sommaires bâties sur les mêmes terres. Les hommes, célibataires ou venus seuls, se contentent d’hôtels modestes. Tous se retrouvent à effectuer les travaux les plus pénibles dans le bâtiment ou l’industrie. Les femmes ne sont pas épargnées, astreintes aux tâches les plus rudes. « Chez Bailly, usine de produits pharmaceutiques, au lavage des bocaux, il n’y avait que des Italiennes parce que c’était le plus dur », se souvient Mme Silva, citée par Marie-Claude Blanc-Chaléard.

Les immigrés italiens, tout européens qu’ils soient, sont rejetés autant au titre de ce statut social, qui les relègue dans des zones inhabitables pour les autochtones, que par un mode d’existence méditerranéen, jugé bruyant et négligé, dont ils ne peuvent se départir. Le dédain s’efface lorsqu’ils sortent l’accordéon pour animer les fêtes champêtres des parcs de Montreuil. Le musette transcende alors les différences culturelles, mais c’est sur le terrain de la politique que les fraternités se nouent autant que les fossés se creusent. Au point de rejouer une version montreuilloise de don Camillo et Peppone… Côté don Camillo, les Italiennes qui entendent ne pas rompre avec les fondements du catholicisme transalpin et côté Peppone, les antifascistes qui s’allient aux communistes de plus en plus victorieux dans cette banlieue devenant rouge. Pour la jeunesse, les deux institutions que sont l’Église (et ses patronages) et le Parti communiste (et ses organisations sportives) deviennent des lieux de brassage et donc d’intégration.

Le décret Laval de 1932, qui limite à 10% les étrangers à l’embauche (conséquence de la crise de 1929), et la mobilisation par Mussolini des hommes, fussent-ils émigrés, font disparaître 35% de la population italienne des statistiques de Montreuil. Jusqu’à son retour, à compter du milieu des années 50, attirée par la construction des HLM de la ville. Alain Bradfer

Les « ritals » de France

Au temps glorieux de la puissante sidérurgie lorraine, le patronat organisait à pied, en camions ou en wagons, le passage de la frontière pour cette main d’œuvre italienne bon marché, dont il manquait tant ! « En 1956, nous fûmes 42 jeunes de vingt ans à passer ensemble la frontière », se souvient Carlo. « Je suis arrivé un 23 mai à Villerupt et le 25, je partais au boulot dans le brouillard et le froid. Sans gants ni chaussures de travail. Mon seul réconfort, dans le bruit et la poussière ? Les copains de l’usine qui parlaient tous la même langue que moi ». En cette région, les « ritals » iront jusqu’à constituer presque 70% de la population !

Du rejet viscéral à l’intégration réussie, ce ne fut pas vraiment la « dolce vita » pour les « ritals » de France ! « Si vous passez un jour à l’heure de midi vers Mont-Saint-Martin ou Villerupt près d’une des nombreuses cantines italiennes », écrit L’Etoile de l’Est en juillet 1905, « votre odorat est désagréablement chatouillé par des odeurs d’abominables ratatouilles. Des vieilles sordides, à la peau fripée et aux cheveux rares, font mijoter des fritures étranges dans des poêles ébréchées. Et les bêtes mortes de maladie à des lieux à la ronde ne sont pas souvent enfouies », poursuit le journal local, « elles ont leur sépulture dans l’estomac des Italiens qui les trouvent excellentes pour des ragoûts dignes de l’enfer. La saleté chronique et la façon de vivre déplorables des Italiens font courir de sérieux dangers de contamination à la population indigène », conclut doctement le chroniqueur. Et L’Est Républicain d’ajouter que « les Italiens regroupés dans un ou plusieurs quartiers donnent l’impression qu’Hussigny ou Villerupt sont devenus des vieux quartiers de Rome et de Naples, pouilleux à souhait sous le clair soleil ».

Sociologues et chercheurs sont formels, l’immigration italienne en France constitue le plus ancien et le plus fort courant migratoire sur notre territoire. D’indésirables Les Ritals, selon le fameux roman autobiographique de Cavanna, deviennent pourtant indispensables à la bonne marche de l’économie française. Jusque dans les années 60 où le courant se tarit, cédant la place au « bougnoule ». Une page de l’histoire se tourne, une autre commence à s’écrire. Yonnel Liégeois

À voir : Les ritals, jusqu’au 26/04 au Théâtre La scène parisienne (75). Accompagné de l’accordéoniste Grégory Daltin, le comédien d’origine sarde Bruno Putzulu s’empare des mots de Cavanna. Avec verve et couleurs… « Pas besoin d’avoir baigné dans les macaronis pour être conquis…Dans un one man show tendrement bercé à l’accordéon, Putzulu retranscrit cet univers à cœur ouvert », commente Charlie Hebdo. Et le quotidien Le Parisien d’ajouter, « un hommage aux Italiens installés à Nogent depuis le milieu du XIXe siècle… On y retrouve le sel du roman et de la vie de ces Italiens dans un spectacle qui fait autant rire que pleurer ».

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Georges Feydeau, un Bouillon de rire

Le metteur en scène Gilles Bouillon propose deux pièces en un acte de Georges Feydeau, Dormez, je le veux et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Pour y donner à voir les vertus comiques intactes d’un boulevardier de génie. Du rire très à la française. Sans oublier Panama papers show au Lavoir moderne parisien et Voyage au bout de la nuit au Lucernaire.

 

Gilles Bouillon monte deux pièces en un acte de Georges Feydeau (1862-1921), Dormez, je le veux ! et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Composées après ses comédies à grand succès, telles, entre autres, La dame de chez Maxim (1899) ou Occupe-toi d’Amélie (1908), ces œuvres brèves témoignent des vertus comiques intactes du boulevardier de génie encouragé, en ses débuts, par le maître du vaudeville Eugène Labiche. En pleine Belle Époque (on sait qu’elle ne le fut pas tant que çà), à quelque temps de l’ouverture de la boucherie de 1914, Feydeau, qu’un contemporain décrivit avec finesse comme « travailleur avec nonchalance, de belle humeur avec tristesse », brosse alors de sa société un tableau confondant de drôlerie, en frôlant la gaudriole avec une rare élégance. Imparables demeurent son sens de l’intrigue, ses dialogues au naturel cousu main, les caractères de ses personnages et sa fidélité à l’air du temps. Par exemple, dans Dormez, je le veux !, le valet Justin hypnotise son patron. « Il me fait mon ouvrage », dit-il, « et je lui fume

©PascalGely

ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange ! ». En ce temps-là, Charcot pratiquait l’hypnose et Freud lui-même s’y exerça.

Dans Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse prend ses aises chez elle. Elle circule en déshabillé devant son enfant et les domestiques, au grand dam de son député de mari qui ne veut pas que Clemenceau se rince l’œil à la fenêtre d’en face. C’est une scène de ménage époustouflante : la langue bien pendue, les répliques en rafales, les allusions salaces sous-entendues, jusqu’à ce qu’une guêpe pique les fesses de cette demi-Phryné bourgeoise…

Le décor de Nathalie Holt est en couleurs crues. On dirait l’intérieur des Simpson. Elle signe aussi les costumes, un peu années 1960, autre préhistoire. Une dramaturgie solide (Bernard Pico) a présidé à la mise en scène de Gilles Bouillon, juste dans le rythme obligé, les quiproquos, les saillies verbales, les gestes heurtés à l’excès. Une belle équipe d’acteurs s’emploie à créer un petit monde infiniment singulier. Nine de Montal (Clarisse) en tête, en regard de Frédéric Cherboeuf. Ils sont accompagnés à la hauteur, dans les deux pièces, par Vincent Chappet, Mathias Maréchal, Iris Pucciarelli et Paul Toucang. Il y va d’un rire très français. Jean-Pierre Léonardini

Le 18/02/2020, Le Bouscat (33). Le 20/02, Villeneuve sur Lot (47). Le 06/03, Domaine de Bayssan/ Béziers (34). Le 17/03, Epernay (51). Le 26/03, Langon (33).

À voir aussi :

Panama papers show : au Lavoir moderne parisien (75), à compter du 26/02 jusqu’au 01/03. D’un côté la fuite de 11,5 millions de documents confidentiels, de l’autre une histoire inédite du journalisme collaboratif international… Sur scène, entre humour et sérieux, sont tirés les fils et mis à jour transactions clandestines, manipulations virtuoses, délits d’initiés ! Du théâtre politique et documentaire de belle facture. Le jeudi 27/02 à 18h, à la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 18ème arrondissement de Paris (15, passage Ramey), est organisé une rencontre avec les journalistes de Cash investigation et de la rédaction du Monde pour dialoguer et débattre autour de toutes ces « affaires ». Entrée libre sur réservation : ahlalareservations@gmail.com . Yonnel Liégeois

Voyage au bout de la nuit : au théâtre du Lucernaire (75), à compter du 04/03 jusqu’au 26/04. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, en raison du succès, Franck Desmedt revient sur les planches en solitaire pour offrir à nouveau la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

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Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

©J-M.Lobbé

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

© Céline Bansart

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

©J-M.Lobbé

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

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La forêt fait coupe rase

Alors qu’un rapport ministériel préconise un recours accru au privé, les forestiers en dénoncent les objectifs financiers. La mise à mal d’une gestion durable de la forêt, un écosystème en danger.

 

Les forestiers sont au bout du rouleau. Entre 2002 et 2008, leurs effectifs ont été rabotés de 20%. Chaque agent, toujours en poste, est amené à gérer non plus 1000 mais 1800 hectares de forêt ! Épuisés, les personnels de l’Office national des forêts (ONF) déplorent l’abandon d’une partie de leurs missions de service public, notamment les fonctions de surveillance et de préservation de la biodiversité. Cette pression est née des difficultés financières de l’Office. Alors que la vente de bois devait permettre à l’origine à l’établissement à caractère industriel et commercial à s’autogérer, l’effondrement des cours du marché a plongé durablement ses comptes dans le rouge.

Afin de résorber sa dette, un rapport ministériel publié le 15 juillet 2019 souhaite que l’ONF recoure plus intensivement aux contractuels. « Mais tous les remplacements sont déjà faits par des contractuels de droit privé », fulmine Gilles Quentin, l’ancien garde-forestier dans les forêts du Berry, « il n’y a plus aucun concours depuis 2018, plus aucun recrutement ». Cette attaque contre le statut est mal vécue. « Le fonctionnaire est assermenté, il a une mission de police judiciaire : il intervient pour empêcher le saccage de la forêt et préserver son équilibre écologique », argue Loukas Benard, garde-forestier dans les Ardennes et secrétaire national CGT de l’ONF. « La pression de la hiérarchie, on peut y résister en refusant un martelage contraire aux objectifs de développement durable, ce que ne peut pas faire un contractuel ».

En mai 2018, ils furent ainsi près d’un millier à marcher à travers cinq villes de France pour protester contre la privatisation rampante de l’Office. « L’éthique des personnels, c’est d’appréhender la forêt comme un tout : un écosystème, un lieu d’accueil du public et de production de bois », rappelle Loukas Benard. « Sauf qu’aujourd’hui, la forêt est gérée comme un placement financier. On cherche à faire des rotations de plus en plus courtes, sur trente-quarante ans. Dans certains endroits, on coupe à blanc et on ne replante qu’une seule essence ».

Cette dérive vers une industrialisation de la forêt inquiète les agents de l’ONF, ils craignent de ne plus pouvoir garantir une gestion durable du patrimoine forestier français. Ils ne sont pas les seuls, une fuite en avant au profit du « tout commercial » qui alarme jusqu’aux associations de défense de l’environnement. « La forêt est un patrimoine commun », rappelle Hervé Le Bouler, de France nature environnement, « elle a un rôle à jouer face au changement climatique ». À condition, bien sûr, de préserver sa biodiversité. Cyrielle Blaire

Le chiffre :

300 millions, c’est en euros le déficit actuel de l’Office national des forêts. Une dette qui s’est dégradée avec le repli du marché du bois. Le contrat d’objectifs et de performance signé pour 2016-2020 prévoie que la récolte en forêt domaniale passe de 6,3 à 6,5 m3. Une intensification au profit des coupes rases, destructrices des sols.

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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