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Du théâtre de la « postmodernie »

Aux Presses du réel, Yannick Butel publie Le gai théâtre, essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. Un diagnostic aigu sur le théâtre dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ». Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée.

Yannick Butel est professeur en arts de la scène à l’université d’Aix-Marseille. En 2008, il fonde le site insense-scenes.net, où il est affirmé, sans ambages, que « le théâtre facile est objectivement bourgeois, le théâtre difficile est pour les élites bourgeoises, le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique ». Dans la foulée de ce stimulant paradoxe paraît son dernier ouvrage, le Gai Théâtre, sous-titré Pour un théâtre de la contre-addiction, avec, pour précision : Essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. On saisit d’emblée que l’auteur va passer au crible un diagnostic aigu – comme obtenu par scanner – sur un impensé d’assez longue date quant aux tenants et aboutissants du théâtre et de ses spectateurs, réels ou putatifs, dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ».

Au long cours d’une réflexion constamment dialectique, Yannik Butel, fort d’une culture philosophique fertile, dialogue à distance avec Olivier Neveux et Dany-Robert Dufour, à qui l’on doit, respectivement, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui et le Divin Marché. La révolution culturelle libérale. Le livre tout entier est d’ailleurs placé sous le sceau d’un entretien infini où prennent part, à l’improviste, aussi bien Nietzsche que Bernard Noël, Jean-François Lyotard, Bernard Stiegler, Deleuze, Heiner Müller, Herbert Marcuse, Derrida, Foucault et tant d’autres fiers irréguliers de la pensée. Impossible, avec la meilleure volonté du monde, de rendre compte de façon exhaustive, en si peu d’espace, d’un ouvrage aussi dense, écrit d’une main sûre qui sait jouer sur les mots et qui, finalement, a valeur de manifeste, pour ne pas dire de brûlot.

Au sein de ce vaste panorama où s’analyse sans merci le rôle des industries culturelles dans le décervelage généralisé, Yannick Butel, fin critique, fait part de ses préférences de spectateur assermenté. Où l’on rencontre notamment le Théâtre du Radeau de François Tanguy, le groupe T’Chang de Didier-Georges Gabily, les Marchands de Joël Pommerat, Beckett, Claude Régy, Gatti, etc., ainsi que la figure essentielle d’Hamlet auquel il a jadis consacré une thèse mémorable. Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée, caractérise ce livre, dont l’élaboration court au moins sur plus d’une dizaine d’années d’observations assidues, rapportées avec un ton de voix extrêmement personnel. Raison de plus de s’y confronter en toute spontanéité, en faisant fi de son apparente complexité. Jean-Pierre Léonardini

Le gai théâtre, Yannick Butel (Les Presses du réel, col. « Al Dante », 248 p., 18€). Un précédent ouvrage : Regard critique (Les solitaires intempestifs, 128 p., 13€).

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Michèle Audin, d’Alger à Paris

Mathématicienne, écrivaine, Michèle Audin est décédée le 14 novembre, à 71 ans. Elle était la fille de Josette et Maurice Audin, assassiné en 1957 par l’armée française en Algérie. Membre de l’Oulipo, elle se fit historienne, passionnée par la Commune de Paris. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Aurélien Soucheyre.

Il y a les littéraires. Il y a les matheux. Et puis il y avait Michèle Audin, qui savait jouer avec brio de ces deux langues. Mêler les chiffres et les lettres, inventer des structures alliant rigueur, poésie et travail mémoriel était devenu son terrain d’art et d’expérimentation. Dans son équation personnelle, il y avait d’abord eu un gros manque, un moins l’infini même : son père, le mathématicien et militant communiste Maurice Audin, torturé et assassiné par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, en 1957. Elle avait seulement trois ans. Il avait eu le temps de lui apprendre à lire, à écrire, et à compter, un peu.

Ce sont les chiffres qu’elle explore d’abord, brillante mathématicienne et spécialiste de la géométrie symplectique et professeure à l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg à partir de 1987. Pour sa « contribution à la recherche fondamentale en mathématique et à la popularisation de cette discipline », le président de la République Nicolas Sarkozy lui propose en 2008 la Légion d’honneur. Michèle Audin la refuse aussi sec. La raison ? Un an auparavant, sa mère Josette Audin avait écrit à l’Élysée, demandant que vérité soit faite sur le meurtre de Maurice Audin, dont le corps et les assassins n’ont jamais été retrouvés. Le chef de l’État n’avait même pas daigné répondre. Il faudra attendre 2018 pour qu’Emmanuel Macron reconnaisse enfin la responsabilité de l’État et de l’armée française dans ce crime colonial. Une victoire à l’issue de la si longue quête de la famille Audin pour la justice, même si bien des zones d’ombre demeurent.

Membre de l’Oulipo

Plus tôt, en 2013, Michèle Audin avait écrit Une vie brève (Gallimard – Collection l’Arbalète), récit pudique consacré à ce père assassiné à 25 ans, et ce qu’il reste de lui tel qu’il était. « Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici », racontait-elle.. Mais c’est son tout premier récit, sur Sofia Kovalevskaïa, grande mathématicienne victime de sexisme, qui lui vaut immédiatement d’être repérée par l’Oulipo, l’ouvroir de littérature potentielle fondé par Queneau, où elle est élue en 2009.

Dès lors, Michèle Audin s’autorise toutes les audaces, en croisant prose et arithmétique, en inventant la très géométrique contrainte littéraire de Pascal et en usant d’onzine et de sixtine, jusqu’au roman La formule de Stokes (Cassini, 2016), où l’héroïne est carrément une formule mathématique ! À l’entrelacement des disciplines, va très vite s’ajouter celui des époques. Passé, présent et futur sont des temps métissés. Michèle Audin, prise de passion par la Commune de Paris, y consacre à la fois des romans, des travaux d’historienne, et un blog passionnant, d’une érudition phénoménale, reprenant le fil de la révolution de 1871 en la racontant au jour le jour pour le cent-cinquantenaire de la Commune, en 2021. Une entreprise titanesque, qui avait trouvé écho sur le site de l’Humanité, avec une chronique quotidienne.

Avec le peuple de 1871

D’où lui venait cet intérêt ? D’elle-même, Michèle Audin faisait le lien avec ses parents et l’Algérie. « J’ai été élevée dans une famille communiste. Une certaine idée de la Commune de Paris faisait partie de la culture ! », nous lançait-elle en 2021. Ou encore : « Comme l’a dit l’homme responsable du massacre des communards : » Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. « Il s’agissait de terroriser la population, pour interdire d’autres insurrections. C’est analogue, par exemple, aux massacres menés en Algérie, eux aussi par l’armée française, à Sétif et Guelma en mai 1945. »

C’est aussi le peuple révolutionnaire de 1871, son ambition démocratique et sociale qui happe Michèle Audin, ce peuple en mouvement du roman Comme une rivière bleue (Gallimard, 2017). Ce peuple vaincu qui se cache après la défaite dans Josée Meunier, 19 rue des Juifs (Gallimard, 2021), l’écrivaine, à la manière de Georges Perec, « épuise » la litanie méticuleuse d’une perquisition, et décortique la vie d’un immeuble, d’un appartement à l’autre, et d’une révolution à l’autre : 1830, 1848, 1871… Ici, elle invente une histoire d’amour au sujet d’un personnage réel, Albert Theisz, délégué à la poste de la Commune de Paris, et témoin de mariage entre Charles Longuet et Jenny Marx.

Historienne de la Semaine sanglante

Sa rigueur toute mathématique la pousse parallèlement à devenir pleinement et très efficacement historienne. Michèle Audin avait déjà édité des textes d’Eugène Varlin, publiés en intégralité pour la première fois grâce à elle (Libertalia 2019). Elle avait aussi exhumé les lettres d’Alix Payen, ambulancière de la Commune (2020). Mais en 2021, elle se lance, avec l’ouvrage La semaine sanglantedans un décompte précis des victimes« Bizarrement, personne n’a fait cette histoire depuis Du Camp et Pelletan (1879-1880). À part une revitalisation des comptes de Du Camp par Tombs aussi tardivement qu’en 2010 », s’étonnait-elle alors.

La voilà plongée dans les archives, les registres de chaque cimetière, les documents des pompes funèbres. « On s’aperçoit vite qu’il n’est pas possible d’arrêter de « compter les morts » le 30 mai, comme l’ont fait Du Camp, puis Tombs. Par exemple, rien qu’au cimetière Montmartre, arrivent, le 31 mai, 492 nouveaux corps d’inconnus », signale-t-elle, avant de calculer, registres à l’appui, que 10 000 personnes ont été inhumées « pendant et après » la Semaine sanglante. À la fin, Michèle Audin est formelle : « il y a eu certainement 15 000 morts » lors de la répression versaillaise. Tout chiffre en dessous n’est pas sérieux.

Elle était la fois discrète, respectueuse et directe, sans filtre quand elle avait quelque chose à dire. Michèle Audin avait publié une belle géographie des luttes avec Paris, Boulevard Voltaire (Gallimard, L’arbalète) et s’était penchée sur le quotidien de Strasbourg sous l’Occupation, avec La maison hantée (Les éditions de minuit). Une capitale alsacienne qu’elle connaissait bien et où elle est morte. Elle avait 71 ans, 71 comme l’année de la Commune. Aurélien Soucheyre

À lire, paru dans L’Humanité, un autre article d’Aurélien Soucheyre : « Michèle Audin, l’une des plus justes continuatrices de Perec, l’hommage de son éditeur Thomas Simonnet ».

Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris ( du 22/03 au 31/05/2021), Chantiers de culture avait interrogé Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, avec le ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que des livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois

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14-18, des animaux de guerre

Le 11 novembre, Montreuil (93) et d’autres villes rendent hommage aux animaux morts pendant la Première Guerre mondiale. Une plaque, sculptée par l’artiste Virgil, fut apposée en 2021 dans le cimetière de la cité. Retour sur une hécatombe

Ils n’ont eu d’autre sépulture que les champs de la Somme et de la Marne sur lesquels ils sont tombés, les carnassiers les débarrassant de leur chair pour s’en nourrir. Ils furent les derniers auxiliaires vivants des armées en guerre. La Grande Guerre a tué, les deux camps confondus, 9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils. En marge de ces destinées humaines tragiques, on estime à 11 millions d’équidés, à une centaine de milliers de chiens et à 200 000 pigeons le nombre de victimes animales du conflit.

Une hécatombe bestiale

Quel souvenir aurait-on de « cet autre cheval, un allemand, une bête de selle, un alezan clair, presque doré, aux attaches déliées et pures, une encolure gracieuse et souple, des yeux ardents qu’une buée triste commençait à éteindre… La fusillade crépitait… Lui était debout, au milieu de la chaussée, seul dans la pleine clarté… Une de ses jambes de devant, déchirée à hauteur du poitrail, ruisselait jusqu’au sabot. Par une artère ouverte, un flot rouge affluait sans trêve, inépuisable, et tachait la route à ses pieds. Quand se coucherait-il dans ce sang, cheval mort au milieu de la route ? » Quel souvenir en aurait-on sans Maurice Genevoix l’ancien combattant qui, après Ceux de 14 consacré aux hommes, y associa avec Bestiaire sans oubli le sort des animaux de guerre.

Côté français, on a enrôlé 1,8 million de chevaux, et réquisitionné puis importé des ânes et des mulets, à hauteur de 570 000, des États-Unis lorsque les écuries du pays ont été taries. Des importations qui sont une source de mortalité avant même d’avoir atteint les champs de bataille. Sur le pont des bateaux, les animaux traversant l’océan Atlantique affrontent le froid et les vagues. Entassés dans les cales, ils subsistent dans leurs excréments et crèvent sans que l’on puisse évacuer les cadavres. La France, qui paie comptant les vendeurs pour passer les commandes à moindre coût, enregistre 40% de pertes à l’arrivée. Les Anglais, eux, ne paient qu’à réception et déduisent les pertes de la facture, ce qui ramène les pertes à 20 %.

Chevaux et mulets, chiens et pigeons

Les équidés se répartissent les rôles : aux chevaux de tirer charrettes et canons, aux ânes et mulets d’être bâtés de provisions et de munitions. Si pas moins de 700 000 chevaux français sont morts, tous ne sont pas tombés sous la mitraille. Qu’il soit de trait ou de selle, un cheval est incapable de parcourir les 50 à 80 km quotidiens qui lui étaient parfois imposés. Nombre d’entre eux sont morts d’épuisement. Et puis, il y a ceux qui, dans les plaines de Flandre, se sont enfoncés jusqu’à l’étouffement dans les trous de bombes dissimulés par la boue.

Les chiens sont impartis d’un rôle plus noble que celui de la traction ou du portage. À commencer par les « sanitaires » chargés de retrouver morts et blessés. « Avant de se concentrer sur les tranchées, le front de la Marne s’étendait sur plus de 50 km au long desquels il fallait repérer les blessés », rappelle Éric Baratay, historien et professeur à Lyon III, spécialisé dans les relations homme-animal. Nobles encore les tâches de chien messager ou de garde pour éviter les intrusions ennemies chargées de faire des prisonniers lorsque la guerre se confinera aux tranchées.

Cité à l’ordre de la Nation

En revanche, il en est qui seront sacrifiés à la détection des mines. À partir de 1917, aux chiens messagers chargés des missions à courte distance s’ajouteront les pigeons pour le long cours. Il en est un, le pigeon Vaillant, doté d’un numéro de matricule comme chaque soldat, qui s’est vu cité à l’ordre de la Nation pour avoir porté un message capital en traversant les nuages de gaz toxiques et au mépris des tirs.

Un honneur dont l’armée française fut avare au point d’avoir détruit dans les années 1930 les registres militaires qui mentionnaient les interventions des animaux. À l’inverse, ces auxiliaires de troupes ont été honorés à l’étranger. Un imposant monument de 18 mètres de large sur 17 de profondeur, nommé « Animals in War », a été érigé à Hyde Park, à Londres.

« Ils n’avaient pas le choix »

Australiens et Canadiens en ont fait de même dans des dimensions plus modestes, suivant en cela ce qui est sans doute un tropisme anglo-saxon. L’Australian War Animal Memorial Organisation a ainsi inauguré en 2017 un mémorial aux animaux à Pozières, dans la Somme. Sur le monument de Londres, une phrase d’Erich Maria Remarque extraite d’À l’Ouest rien de nouveau : « Ils n’avaient pas le choix ». Pas davantage que ceux des tranchées. Alain Bradfer

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Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

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L’aquarius, une planche à la mer

Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).

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Brassens, un copain d’abord

Le 29 octobre 1981, disparaissait Georges Brassens. En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur avec Jacques Lanfranchi de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire. Sans oublier les deux conférences musicales, le 15/11 et 06/12, initiées par Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture.

« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… En décembre 2021, pour le centième anniversaire de sa naissance, Sète, la ville natale du poète, organisait de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !

« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».

« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».

« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.

Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».

D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.

Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. «  Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».

Georges Brassens ? Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, plus de quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois

Le 15/11 à 16h, en la salle des fêtes de Mézières (36), Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet proposent une conférence musicale en hommage à Georges Brassens : le rappel de quelques dates essentielles dans la vie de l’artiste par l’un, une douzaine de chansons interprétées par l’autre. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt y compris parmi les nouvelles générations. Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967, Georges Brassens a mis en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Alphonse de Lamartine ou encore Louis Aragon.

Le 06/12 à 16h30, à la salle polyvalente de la Résidence AVH, 64 rue Petit, 75019 Paris (Métro Ourcq, ligne 5). Philippe Hutet et Alain Martial interpréteront les chansons. Le rendez-vous musical est organisé par le GIPAA (Groupement pour l’Information progressiste des Aveugles et Amblyopes). Réservation indispensable auprès de Sylvie et Yves Martin (07.81.91.37.17).

Poète et musicien

Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…

Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.

Elle est à toi, cette chanson…

Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.

Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodiste et les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »

Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.

Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)

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Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

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Christine Pawlowska, un livre à soi

Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlate de Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.

À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.

Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier

Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.

Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

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Robespierre et Danton, roc et choc

Au théâtre des Gémeaux parisiens, Morgane Lombard présente Danton Robespierre/Les racines de la liberté. Sur un texte d’Hugues Leforestier, le dialogue puissant et intempestif entre les deux géants de 1789 à l’heure de la Terreur. Du théâtre historique de belle facture, qui ose interpeller nos sociétés contemporaines.

Tels deux monstres à la puissance verbale insoupçonnée, Danton et Robespierre se font face. Se disputant la parole, s’interpellant, vitupérant, gesticulant autour d’une longue table au bois nu… Presque une rencontre entre amis, dans l’intimité d’une folle époque, loin de leurs partisans qui deviendront prochainement de féroces opposants ! L’un, tel un roc, ne démord pas de son bon usage de la guillotine, l’autre ne cache point le choc à l’idée d’une démocratie bâtie entre mort et sang. Le débat s’engage, d’une haute intensité politique et philosophique.

Fusent alors les arguments de l’un et l’autre. Robespierre en est convaincu, les adversaires de la Révolution sont trop puissants, trop imbus de leurs privilèges et de leur pouvoir de droit divin pour tenter de les convaincre : c’est peine perdue, dialogue et persuasion sont d’emblée voués à l’échec ! Danton doute de l’efficacité d’une telle vision, d’autant que la peur gagne les rangs du petit peuple, artisans du bouleversement politique en cours. La preuve est là, d’aucuns ont déjà grimpé les marches vers l’échafaud. Personne ne semble épargné, personne ne peut se prétendre à l’abri de la sentence. Sous couvert d’une répression ciblée, tombent les têtes pensantes qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la ligne de celui qui dirige le Comité de Salut public. Dictateur et réformateur ? Les termes sont trop lourds de sens pour différencier aussi radicalement Robespierre et Danton.

Le texte d’Hugues Leforestier joue intelligemment de la nuance, la complexité d’approche est au rendez-vous. L’un se sent contraint par les difficultés du temps présent pour imposer durablement le changement de régime, l’autre a le regard déjà tourné vers l’avenir, le bien-être et le bien vivre de chaque citoyen. Plus fort encore, sachant que tous les mots prononcés sont authentifiés de la bouche de l’un et l’autre, des thématiques d’une brûlante actualité envahissent alors l’espace théâtral : quid de la démocratie directe, quid de la place et du rôle des femmes, quid d’une économie de proximité à l’heure où le mot écologie n’a pas encore effleuré les mentalités ? Des questions-réponses qui se multiplient à l’envie au risque de la répétition, une mise en scène à la gestuelle sobre et efficace, une joute verbale qui rebondit par-delà les siècles pour interpeller le piteux spectacle démocratique qui se joue, ici et maintenant, sous nos yeux…

Nathalie Mann (Robespierre) et Hugues Leforestier (Danton) incarnent à la perfection les caractères opposés de leur personnage qui colorent leur rapport à la réalité. L’un, l’une devrait-on dire (!), spartiate et solitaire, l’autre jovial et bon vivant… Deux ogres à la personnalité bien différente, immergés dans la grande histoire en train de s’écrire, qui subiront au final le même sort. Une mise en perspective qui gagnerait peut-être force et vigueur dans un espace plus intimiste, en plus grande proximité avec le peuple-public. Une leçon d’histoire à laquelle il est bon de prêter l’oreille en ces temps controversés. Yonnel Liégeois, photos Francis Grojean

Danton Robespierre/Les racines de la liberté, Morgane Lombard : jusqu’au 03/01/26, le mardi à 19h et samedi à 15h30. Les Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).     

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Di Fonzo Bo, double affiche

Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.

Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ? créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.

Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !

En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).  

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.

À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).

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Grégory Mouloudji, au nom du père

Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.

Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.

Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.

Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard

Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).

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Robert Badinter, le sage et le juste

Le 9 octobre, date symbolique, le Panthéon accueille la dépouille de Robert Badinter, avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986. Ardent opposant à la peine de mort, le 17 septembre 1981, au nom du gouvernement, il présente à l’Assemblée Nationale le projet de loi prônant son abolition. Le texte est promulgué le 9 octobre 1981. Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, Robert Badinter décède à Paris, à l’âge de 95 ans. Ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais…

L’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel, alors sénateur des Hauts de Seine, nous accorda un long entretien en novembre 2000 à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition. Un moment fort, passionnant, une rencontre mémorable qui marque durablement les consciences… D’une incroyable humanité, un regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre entretien. Sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait, respirait vraiment les valeurs humanistes.

En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 25 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur. Yonnel Liégeois

Quand un abolitionniste passe aux aveux…

De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.

Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.

Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.

Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?

R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.

Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !

R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.

Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?

R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !

Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?

R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.

Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?

R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…

Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?

R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est aller au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.

Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?

R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.

Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.

R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.

Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?

R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 08/10 à 20h40, LCP (la chaîne parlementaire) propose Les combats méconnus de Robert Badinter. Un documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca , qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale.

Le 09/10, à partir de 17h15, France 2 retransmettra en direct la cérémonie de panthéonisation de Robert Badinter. Suivi à 21h10 du documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat. Le portrait de la droiture morale faite homme. La soirée se poursuivra, à 22h50, avec le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint : Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry. Servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux » : bouleversante, une archive sonore historique !

L’abolition, la plume d’un juste

Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…

L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois

L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)

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D’Alger à Billancourt, l’immigré

Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustre les liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.

Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Une main d’œuvre à bas prix

Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.

Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux

Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Ovidie, triste chair !

Au Théâtre de l’Atelier (75), Ovidie met en scène La chair est triste hélas. L’adaptation de son texte paru en 2023, énonçant sa grève du sexe. Dans le rôle titre, la comédienne Anna Mouglalis : un « seule en scène » brillant, joyeux, soyeux et explosif.

Pas de décor, si ce n’est, devant les murs nus du fond de scène, des lames translucides accrochées aux cintres et qui, par moments, deviennent les fragments d’un écran. S’y reflètent quelques projections plus ou moins précises, plus ou moins brèves. Un visage s’y accroche parfois, filmé en direct dans une demi-pénombre. C’est celui d’Anna Mouglalis, seule en scène pour dire, pour jouer, pour exprimer au plus profond les pensées de l’auteure. Ovidie a publié en 2023 ce texte écrit à la première personne. Pour la scène, la réalisatrice et actrice, mais aussi chroniqueuse et docteure en lettres, a condensé son texte, gommant « quelques anecdotes ». En précisant que ce n’est « ni un essai ni un manifeste », plutôt « un discours de colère et de désespoir ». Le titre, La chair est triste hélas, est emprunté au poème Brise marine de Stéphane Mallarmé, écrit en 1865, mais ce texte ajoutait alors dans le premier vers « et j’ai lu tous les livres ». La pensée et le langage d’Ovidie ne s’approchent pas des rives mallarméennes, disant entre autres choses l’angoisse de la page blanche. Pour elle, qui a décidé « la grève du sexe en quittant l’hétérosexualité », l’affaire est bien plus charnelle.

Une rencontre généreuse et mordante

Ce texte, souvent teinté d’un humour acide, se devait de rencontrer une présence scénique incontestable. Anna Mouglalis est la comédienne qu’il fallait. Sa rencontre avec les mots d’Ovidie n’est pas seulement heureuse ou de bon aloi, elle est généreuse, mordante, envoûtante, source d’un formidable feu d’artifice. Ovidie n’est pas tendre avec les hommes. Ceux présents dans la salle ne contestent pas. Qui ne dit mot consent, il est question « de femmes qui n’en peuvent plus de faire semblant et qui croulent sous les injonctions » des mecs. Ovidie/Mouglalis disent encore que « si toutes les mal baisées de la terre s’unissaient, elles créeraient le mouvement politique le plus puissant de tous les temps et le monde imploserait ». La parole est rude, crue, claire. La prise de position est nette. Ovidie se défend de détester l’homme avec un grand H. Mais elle revendique le droit à une colère sans compromis. Depuis le plateau, Anna Mouglalis (que l’on peut voir aussi dans Phèdre de Racine, mise en scène par Anne-Laure Liégeois) s’adresse directement au public. Comme à un complice.

Elle est à l’aise dans son rôle, ses convictions de féministe et d’actrice engagée, comme l’on dit un peu vite. Préférons parler de comédienne pour qui les mots ont un sens. Ils sont un peu plus sonores qu’ailleurs dans La chair est triste hélas« Devrions-nous avoir honte ? » s’interroge Ovidie, la femme et auteure, qui répond illico « ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ». Gérald Rossi

La chair est triste hélas, Ovidie : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 21h, les dimanches 21/09 et 05/10 à 17h, deux représentations supplémentaires le 25/10 à 17h et le 26/10 à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Les 28 et 29/11 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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