Au théâtre du Lucernaire (75), en duo avec Valérie Dashwood, Cécile Garcia Fogel propose Poussez-vous les mecs ! Un spectacle jubilatoire consacré à la « bande-dessinateur » Claire Bretécher, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique. Tout un programme…
Elles sont tour à tour alanguies sur ce canapé orange au design haricot très seventies. Mains dans les poches d’un jean pattes d’eph, elles parlent en traînant la voix et le corps, font la moue, accablées non pas devant l’état du monde mais devant leur propre ennui de petites-bourgeoises germanopratines de « gauche ». Aller ou pas à la piscine, prendre ou ne pas prendre rendez-vous avec son psy, lire ou ne pas lire le nouveau roman dont a parlé Pivot, être féministe mais pas militante… « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire ? » auraient pu dire les héroïnes de Bretécher. En dessinant les Frustrés, Bretécher réalise un autoportrait de sa génération, de son milieu social préservé, avec tendresse mais sans complaisance.
Tout le monde en prend pour son grade
Première « bande-dessinateur » comme on disait à l’époque, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique et vachard très très mâle, Claire Bretécher va imposer sa plume, son style et son talent. Un humour caustique qui se moque allègrement de tout, saisit les tendances, cet air du temps qui fait dire à Roland Barthes en 1976 qu’elle est « le meilleur sociologue de l’année »… au masculin ! Bretécher n’est dupe de rien, observe, écoute ses amies et amis attablés à une table du Flore refaire le monde, parler de la misère du monde et raconter sans transition leurs dernières vacances en Thaïlande.
Sous ses traits, ses personnages ne sont pas identifiables mais beaucoup s’y reconnaissent. Elle a l’honnêteté de s’y inclure, d’être « de ces gens qui se veulent intellectuels, libérés, de gauche et vivant bien, étant sûrs de détenir la vérité, pratiquant la psychanalyse, trouvant des solutions à tout et qui sont constamment en contradiction avec eux-mêmes… » disait-elle. Et si elle n’épargne pas la gent féminine, la gent masculine en prend pour son grade, qui, la quarantaine pointant son nez, n’hésite pas à plaquer femme et enfants pour une jeunette ou publier des petites annonces dans les journaux au masculinisme débridé…
On se dit que Cécile Garcia Fogel connaît sa Bretécher par cœur, que les Agrippine, Cellulite, les Mères et autres Frustrés n’ont pas de secret pour elle. Elle a conçu un spectacle aussi irrévérencieux qu’impertinent qui repose sur un montage sans accroc. Avec Valérie Dashwood, elles vont enchaîner de courtes saynètes entrelacées de chansons (l’Hymne des femmes ou l’incroyable tube de l’année 1984 Femme libérée) et extraits d’entretiens que Claire Bretécher avait accordés à la télévision. Elles forment un sacré duo, complice, drôle. Elles prennent un plaisir fou à se glisser dans la peau de ces personnages à la fois ridicules et attachants. Et le public aussi, surtout les femmes, qui rient de bon cœur devant leurs propres contradictions.
Poussez-vous, les mecs ! : jusqu’au 05/01/25, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30 (relâche le 01/01/25). Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).
Chez Gallimard, Axel Honneth a publié Le souverain laborieux, une théorie normative du travail. Comment permettre une participation plus active des citoyens aux décisions qui les concernent, alors que le travail occupe l’essentiel de leur vie ? En introduisant plus de démocratie dans son organisation, explique le philosophe. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°374), un article de Thierry Godard.
Célèbre pour sa théorie de la reconnaissance,Axel Honneth aborde dans ce nouveau livre un thème social central, celui du travail. Il est vrai qu’on peut s’interroger sur le fait que, même en régime démocratique, la liberté et l’égalité s’arrêtent le plus souvent aux portes du monde professionnel. On le justifie le plus souvent en arguant que le monde économique obéit d’abord à des règles d’efficacité, et que le débat d’idées n’y a pas vraiment sa place. Qui plus est, le salarié est maintenu dans un lien de subordination contractuel. Or c’est justement le point problématique pour Axel Honneth. Cette subordination pose une limite à l’exercice politique de la démocratie, à l’heure où celle-ci semble bien douter d’elle-même.
Des tentatives de penser la démocratie dans le travail ont cependant existé, qu’Axel Honneth analyse afin de pointer leurs avancées comme leurs faiblesses. C’est notamment le cas de la théorie marxiste de l’aliénation, qui entend mener vers une pleine réalisation des capacités de l’individu. C’est également celui des théories coopératives et auto-gestionnaires, expérimentées notamment sur la côte Est des États-Unis au 19e siècle. Depuis l’économie a changé, l’automatisation, la délocalisation et la financiarisation ont instauré de nouveaux modes de production. Il s’agit donc de penser le travail tel qu’il est aujourd’hui et selon ce qu’il implique sur le plan des rapports de pouvoir.
Comme le résume le philosophe, « la possibilité et la capacité de prendre part aux pratiques de formation publique de l’opinion et de la volonté dépendent décisivement, pour les membres de la société, de leur intégration et de la manière dont ils sont intégrés dans le processus de reproduction sociale régi par la division du travail. » Or, si le temps de travail a été en diminuant durant plusieurs décennies, on assiste aujourd’hui à une intensification de l’activité salariée. Elle résulte, d’une part, de l’apparition d’une couche de travailleurs pauvres qui doivent combiner plusieurs activités pour avoir des revenus suffisants. À cela s’ajoute l’effacement de la frontière entre vie professionnelle et vie privée, le numérique jouant ici un rôle fondamental puisqu’on peut travailler partout et tout le temps.
Dans ces conditions, si l’individu travailleur et l’individu citoyen doivent connaître le même processus de renforcement de leur engagement, ce ne peut se faire sans une participation et une coopération réelle des salariés. Ces capacités doivent être entretenues par une diversification des tâches pour les emplois les moins valorisés et un entraînement à s’exprimer et s’affirmer dans les discussions. C’est donc à une forme de cogestion qu’appelle Axel Honneth. Ce qui suppose, on en convient, un vaste changement de système. Thierry Jobard
Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’offre une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Relier les différentes sciences humaines pour éclairer le sens de l’aventure humaine et repenser nos manières d’être ensemble », précise la directrice de la rédaction, « faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons, bien sûr, très vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Sur la scène du Tandem à Douai (59), Caroline Guiela Nguyen présente Lacrima. Le récit choral de ces ouvrières et ouvriers de l’ombre, ces couturières, modélistes, brodeurs au savoir-faire exceptionnel. Fierté et souffrances de chacune et chacun, dialogues justes, une totale réussite.
Du boulot, du travail, il en est question dans Lacrima, la nouvelle création de Caroline Guiela Nguyen,la directrice du Théâtre national de Strasbourg. Le créateur d’une maison parisienne de haute couture est choisi par la princesse d’Angleterre pour réaliser sa robe de mariage. Dans l’atelier sis 22 rue Saint-Honoré, le défi est de taille tant les exigences princières d’outre-Manche sont légion. À commencer par le délai, dix mois. La robe de la princesse représente « 4 688 heures de travail avant la tragédie », précise ce texte qui s’affiche sur un tableau. De Paris à Mumbai, en Inde, en passant par Alençon, dans l’Orne, Lacrima raconte la mondialisation et l’exploitation de la classe ouvrière, ici et ailleurs. Sur le plateau métamorphosé en atelier, tables, tissu, broderies, fils et aiguilles, mannequins, ordinateurs et ciseaux sculptent les contours d’un espace multidimensionnel. En quelques secondes, nous voici plongés dans l’ambiance quasi religieuse de cet open space parisien où l’artisanat côtoie les outils high tech les plus innovants. Ici, tout le monde se vouvoie, de la première d’atelier à la jeune stagiaire. C’est une grande famille, mais la hiérarchie est de mise.
À Alençon, les dentellières détiennent un savoir-faire inestimable, transmis de génération en génération. Ce sont elles qui auront le privilège et la lourde tâche de restaurer le fameux voile de mariée en dentelle précieusement conservé parmi les trésors de la couronne d’Angleterre. Quand on sait que 1 cm² représentait autrefois une journée de travail, la confection du voile avait nécessité dix années. À Mumbai, on trouve les meilleurs brodeurs au monde. Un seul homme est capable de broder les milliers de perles de nacre qui se superposeront au voile. Mais sa vue déclinant, il ne pourra aller au bout de son ouvrage… Derrière la fierté d’avoir été choisies, derrière cet amour du travail bien fait, derrière ces techniques ancestrales transmises au fil des siècles, ces petites mains sont la proie de commanditaires qui n’hésitent pas à leur imposer des cadences infernales, des coûts sans cesse au rabais et des normes « éthiques » d’un cynisme effroyable.
Carole Guiela Nguyen parvient à rendre palpables la fierté et la souffrance de chaque ouvrière, les dialogues sonnent juste, sonnent vrais. Actrices et acteurs sont au diapason de cette œuvre chorale. Tout est fluide dans les dialogues, dans les changements spatio-temporels qui s’opèrent à vue, avec le soutien d’une vidéo qui ne vient jamais entraver la parole. La metteuse en scène imprime un rythme, un souffle, ne laissant jamais le spectateur sur le bord de la route. Même si l’histoire intrafamiliale du couple dans l’atelier parisien dénote avec le reste par son côté pièce rapportée, Lacrima lève le voile sur les coulisses de la haute couture, sans accroc. Marie-José Sirach, photos Jean-Louis Fernandez
Lacrima : les 18 et 19/12 au Tandem, le mercredi à 19h30 et le jeudi à 20h30. Scène nationale d’Arras-Douai, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).
Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris, du 7/01 au 06/02/25. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 13 au 21/02. Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 26 au 28/02. Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, les 14 et 15/03. Théâtre de Liège (Belgique), les 20 et 21/03. Madrid, Centro dramatico nacional, du 28 au 30/03/25. Montréal, Festival TransAmériques, du 22 au 25/05/25.
Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.
La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.
Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60, raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »
Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »
Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences.
Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.
VIOLENCES(La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.
Rendez les doléances !
Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?
Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques
Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici
Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) : 2937W60 – Noham Selcer Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy VIOLENCES(La vie est à nous) – Claudine Galea Les Doléances – film d’Hélène Desplanque
Au théâtre de l’Essaïon (75), Marie Sauvaneix met en scène Looking for Jaurès. Lorsqu’un comédien entend des voix, ça déménage sur les planches ! Avec Patrick Bonnel, plus vrai que nature sous les traits de l’emblématique tribun.
Surgie des catacombes de l’Essaïon, tantôt doucereuse tantôt impérieuse, en tout cas puissante et stimulante, s’élèvera bientôt une voix passée à la postérité ! Et pas n’importe laquelle, celle d’un emblématique tribun, celle d’un infatigable défenseur des opprimés et des oppressés… Et justement Jean-Patrick l’est fortement, oppressé, sur ce plateau de cinéma où il bafouille son texte, rate encore la scène après moult prises. Insatisfait de sa prestation qu’il boucle au forceps, mécontent surtout des minables rôles qu’on lui propose après cinquante ans de carrière. Shooté au mauvais café, insomniaque, furieux contre lui et la marche du monde, un peu timbré tout de même au plus fort de ses angoisses d’intermittent du spectacle, il se prend à rêver et à entendre une autre musique que celle de ses délires existentiels.
Celle d’un homme à la barbe blanchie, au ventre joliment rebondi, au chapeau bien arrondi et au poing solidairement brandi… Qui se prétend Jaurès et l’invite à jouer son personnage, d’une toute autre envergure que ses piètres rôles de composition ! Une voix insistante, au point que le comédien en mal de reconnaissance endosse au final le costume de l’emblématique tribun. Avec force persuasion, il se mue en conteur du parcours familial et philosophique, social et politique, de l’incontournable défenseur de la cause du peuple, de l’infatigable souteneur de la lutte des ouvriers, de l’inoubliable orateur à la parole républicaine ! De Toulouse à Paris, résonne alors l’accent du midi.
Puissant, envoûtant, le propos n’a perdu ni force ni vigueur ! Faisant résonner, d’un espace de pierres confiné à un au-delà les frontières, les valeurs de fraternité et de solidarité entre les hommes, l’enjeu du combat contre capitalisme et nationalisme intimement mêlés, la force de la paix entre les peuples… Certes, ils ont tué Jaurès, notre bon Maître, pourtant ses actes et discours affichent une étonnante modernité. Encore plus, à n’en point douter, lorsque Patrick Bonnel, pleinement converti avec bonhomie et naturel en cette figure de haute stature, boucle sa prestation en déclamant le fameux Discours à la jeunesse: dans un monde en désespérance, un regain d’optimisme et d’avenir pour notre humanité ! Avec humour et sans prise de tête doctorante, un spectacle de belle facture qui invite à la réflexion, à la lecture et à l’engagement. Yonnel Liégeois
Looking for Jaurès : Jusqu’au 30/01/25, les mercredis et jeudi à 19h. Du 04/02 au 01/04/25, les mardis à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au cinéma MK2-Bibliothèque (75), le 01/12 à 13h40, est projetéAilleurs, partout d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter. Réalisé à partir d’images de caméras de surveillance, le film retrace le parcours de Shahin, un jeune Iranien parti pour l’Angleterre. Un usage original de l’image et du son, étonnant et bouleversant. Entrée gratuite, sur inscription, dans le cadre du festival Vrai de Vrai.
J’ai vu une première fois le film Ailleurs, Partout au Lavoir Numérique de Gentilly, en mai passé. Je l’ai beaucoup aimé. Il m’a beaucoup touché, profondément bouleversé. Pourtant il ne cherche pas à nous subjuguer, à nous laisser submerger par l’émotion. Au contraire, il nous délivre de ces pièges en renouvelant et en élargissant nos capacités d’attention, de présence, notre vocabulaire sensible. Il nous rend « voyant ». Tout est là, bien en germe dans le réel mais encore nous faut-il le voir et saisir pour s’y rendre présent. Ce cinéma-là le fait excellemment. On marche et piétine sur tant de débris que l’on n’imagine même pas ce qui pousse, germe. Ce n’est pas un film qui nous la fait à l’estomac : ni sentimentalisme, ni pathos ni même d’empathie du moins comme on l’entend trop souvent, mais plutôt l’écoute.
Qu’est ce que voir, écouter vraiment le monde d’aujourd’hui, y compris et peut-être même dans ces déchets (récupération sublime des images des caméras dites de sécurité), dans les plis des déserts urbains ? Ici, ces déchets nous disent des choses belles et dures, ils parlent. Il se dégage une poésie nouvelle, inédite, qui ouvre sur une joie spacieuse. Qui a dit que le bonheur était gai ?, relevait un jour Godard. La joie, c’est autre chose encore. Elle se révèle dans la parole, cette espèce de foi en la parole et l’écoute du monde jusque dans sa respiration, ses silences, ses spasmes… Le monde n’est pas muet. Il est riche de virtualités, pour autant qu’on s’y rende présent. Juste une présence, juste le pur accompagnement sur le chemin. Je considère Ailleurs, partout comme un très grand film. Il change notre regard sur le monde parce qu’il fait du cinéma de notre temps avec les images-mêmes que ce monde produit et qu’habituellement on ne voit pas vraiment. Et pourtant elles en disent des choses !
Ce film n’est pas un documentaire ou, justement, il l’est pleinement parce que c’est aussi une création plastique. Pas dans l’ornement, le décor ou l’accompagnement musical… La poésie est une poignée de main, de mémoire, affirme Paul Celan. Au cœur de ce film, tout est dans le regard que la caméra porte, dans le montage des images, dans le phrasé et le ton, le grain des voix. Jean-Pierre Burdin
Ailleurs, partout (2020, 63mn, couleur), d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter : projection gratuite le 01/12 à 13h40, dans le cadre du Festival Vrai de Vrai 2024. Cinéma MK2-Bibliothèque (128 / 162 avenue de France, 75013 Paris).
Au théâtre de la Bastille (75), l’auteur et metteur en scène Davide Carnevali présente Portrait de l’artiste après sa mort. Fort d’un récit captivant, le comédien Marcial Di Fonzo Bo revient en Argentine sur les traces d’un musicien disparu au temps de la dictature. Entre fiction et réalité, le devoir de mémoire.
D’abord, le titre. Énigmatique, intrigant. Portrait de l’artiste après sa mort. Seul sur scène, dans un décor en construction, une sorte de studio tout ce qu’il y a de plus simple, Marcial Di Fonzo Bo regarde les techniciens s’affairer. Au-dessus de lui, un écran sur lequel s’affiche le plan de Palermo, l’un des quartiers les plus en vogue de la capitale argentine. Sur un tableau accroché à une cloison, on peut lire : Argentine, 1978. Un jour, Marcial reçoit une lettre en provenance du ministerio de Justicia y Derechos humanos, avenida Sarmiento 329, Buenos Aires, Argentine. Son prénom est mal orthographié, Marzial, un z à la place du c. Mais l’adresse est bonne. Le courrier évoque la réaffectation d’un appartement sis Avenida Luis Maria Campero 726, à Buenos Aires, dont Marcial aurait hérité d’un oncle, un certain Jorge Luis Di Fonzo. Marcial n’a jamais entendu parler d’un tel oncle.
Avec Davide Carnevali, l’auteur de la pièce, ils décident de se rendre à Buenos Aires pour tenter de comprendre l’affaire. Pour Marcial, argentin de naissance, français d’adoption, c’est un retour au pays natal dans des conditions étranges. Quant à Davide Carnevali, il tombe malade à peine arrivé et ne sortira pas de l’appartement, plutôt glauque, qu’ils ont loué sur Airbnb. Marcial, seul sur scène, nous conte cette histoire. On est tout ouïe. Le récit va s’articuler autour d’un Argentin, un certain Luca Misiti, compositeur, pianiste, disparu sans laisser de traces le 25 juin 1978, le jour de la finale de la Coupe du monde que remporta l’Argentine face aux Pays-Bas. Où l’on découvre avec Marcial que Misiti fut le dernier occupant de l’appartement de l’oncle Di Fonzo. L’appartement est resté en l’état : vieille radio posée sur le plan de travail de la cuisine, fauteuil, table basse et son cendrier en cristal, tapis. Seul le piano, dont on devine l’emplacement, n’est plus là. Enfin, pas tout le temps là. L’histoire de Misiti fait écho à celle de Schmidt (sans la lettre d), dont le musicien argentin avait retrouvé les partitions, un pianiste juif allemand lui aussi porté disparu alors qu’il s’apprêtait à fuir la France de Vichy.
Entre réalité et fiction
Le récit vertigineux auquel nous convie Marcial Di Fonzo Bo se déploie sur plusieurs échelles spatio-temporelles, dans une superposition où passé et présent s’entrecroisent sans que jamais le spectateur ne perde le fil d’Ariane de cette intrigue. Cette histoire fait même ici un détour par la bataille d’Alger, les méthodes employées par quelques officiers français ayant inspiré leurs « homologues » argentins. Dans l’appartement de Misiti, aucune trace du vieil oncle de Marcial. C’est comme si personne n’avait habité là depuis ce 25 juin 1978. Marcial imagine la scène. Et nous avec. Une vieille Ford rouge aux vitres enfumées. Un flic en civil, visage caché par des lunettes noires. Les cris de détresse de Misiti se confondent avec les cris de joie des supporters argentins. La Ford démarre, direction l’Esma, l’École de mécanique de la marine, qui fut un centre de torture. C’est de là que décollaient les avions pour jeter les corps des prisonniers au-dessus de l’océan. Tous les indices concordent pour enrichir le récit. Pourtant, où est la vérité dans cette histoire ? Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est voulue, assumée, revendiquée. On est à la fois troublé par ce récit où fiction et réalité ne cessent de se renvoyer la balle. Y a-t-il eu jamais un Misiti ou un Di Fonzo habitant Avenida Luis Maria Campero, 726, Buenos Aires ? Le spectateur se prend au jeu.
Portrait de l’artiste après sa mort tient de la contre-enquête et d’une course-poursuite contre l’oubli, celui qui efface de nos mémoires l’Histoire. Combien de Misiti ou de Schmidt sont-ils tombés dans les limbes de l’Histoire ? Les spectateurs sont pris à témoin. Mieux, ils sont totalement immergés dans ce qui se joue sous leurs yeux. Le piano semble le seul témoin de la scène d’enlèvement. Les notes jaillissent de l’instrument sans que personne n’en joue. Les fantômes des disparus hantent cet appartement. Un appartement témoin soudain transformé en musée que les spectateurs, invités à monter sur le plateau, vont alors visiter. En 2023, l’Esma est devenue musée de la Mémoire de l’Argentine. Le texte de Davide Carnevali est créé pour être adapté à tous les pays en fonction des acteurs qui l’interprètent. Le théâtre prend soudain tout son sens : il ne parle pas au nom d’une personne en particulier mais de tous ceux qui sont passés entre les mains de la dictature, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Marie-José Sirach, photos Victor Tonelli
Portrait de l’artiste après sa mort (France 41-Argentine 78) : jusqu’au 27/11, 20h30. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Les 15 et 16/01/25, au CDN de Montluçon. Du 20 au 22/02, au Théâtre de Liège (Belgique). Du 26/04 au 07/05, au Quai-CDN d’Angers. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.
Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois
« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».
Madeleine Riffaud
La sentinelle d’un siècle de tempêtes
« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.
Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.
Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »
« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. »Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11
Une héroïne de la résistance
Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.
En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur(…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.
Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.
En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.
Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11
Résistante, journaliste et poétesse
La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.
Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.
Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11
Franc-tireuse de tous les combats
Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).
La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11
Hommage à Madeleine Riffaud
En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.
A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon
Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière
En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.
Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois
Aux éditions La Découverte, Mona Chollet publie Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister. Entre sources littéraires, témoignages et références scientifiques, une enquête instructive sur nos démons intérieurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°372, octobre 24), un article de Frédérique Letourneux.
Une petite voix s’élève dès la première page, « ce n’est pas possible d’être aussi conne ! ». Le ton est donné. La journaliste et essayiste Mona Chollet se livre dans ce nouvel ouvrage, Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister, à un exercice d’introspection salutaire : qu’est-ce qui fait que résonne régulièrement en nous cette voix intérieure hypercritique et culpabilisante qui nous fait douter ? Comme à son habitude, l’autrice se livre à une enquête mobilisant sources littéraires, témoignages -notamment sur les réseaux sociaux et dans les magazines- et références scientifiques.
Le propos se situe davantage du côté de la sociologie que de la psychologie, soulignant le rôle joué par les pesanteurs sociales dans la construction de cet ennemi intérieur auquel sont davantage exposées les catégories dominées affectées de stéréotypes négatifs : les enfants, les femmes, les minorités sexuelles, ethniques ou raciales. Poursuivant le travail de déconstruction des normes de genre déjà initié dans de précédents ouvrages, Mona Chollet fait retour sur la figure biblique d’Ève comme point de départ de la longue culpabilisation des femmes. Elle n’oublie pas de rappeler aussi les effets délétères de cette injonction à être tout à la fois une bonne mère, une bonne épouse, une bonne professionnelle.
L’originalité de l’ouvrage se situe certainement dans la dernière partie consacrée au militantisme. Mona Chollet y parle de ses engagements, notamment pour les causes palestinienne et environnementale, et exprime aussi ses doutes. Peut-on continuer à être heureux ou à désirer l’être quand on a une conscience aiguë de ce qui se passe autour de nous ? Avouant redouter « l’effet vase clos des cercles militants », elle répond définitivement par l’affirmative, et invite à ne pas ajouter l’impuissance à la liste de nos motifs de culpabiliser. Frédérique Letourneux
Le dossier du n° 372 de Sciences Humaines s’intéresse au clash des générations : valeurs, modes de vie, ressources, amours, humour… Sans oublier l’entretien avec Marie Duru-Bellat et François Dubet, « Trop d’école tue l’éducation ! ». Enfin, Maud Navarre signe un remarquable et long article sur « Olympe de Gouges, l’intrépide » : victime de la misogynie des révolutionnaires de 1789, considérée aujourd’hui comme une pionnière des luttes féministes et anti-esclavagistes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Saisons raccourcies, projets à l’arrêt, budgets en berne, élus désireux de reprendre la main sur les programmations… Le spectacle vivant est en souffrance. De l’Opéra de Paris à la Comédie Française, du théâtre national de la Colline à celui des Amandiers…
Les programmes de la saison 2024-2025 ne laissent rien paraître qui, page après page, présentent les spectacles à l’affiche dans les théâtres. Pourtant, on remarque soudain que les premiers spectacles qui ouvrent la saison théâtrale, dans le service public, sont « légèrement » décalés. Un décalage à peine perceptible à l’œil nu. Là où la saison démarrait dans la première quinzaine de septembre, voilà que les premières ont lieu fin septembre, après l’arrivée de l’automne. Cela fait quelques années que l’érosion a commencé mais, là, elle est plus importante que jamais. Ces retards de calendrier sont un indicateur des difficultés que rencontrent les théâtres de service public pour assurer leur mission. Ils sont la conséquence des économies imposées par Bercy au printemps dernier, économies qui s’ajoutent aux précédentes. Depuis le Covid, les théâtres ont dû faire face à l’explosion des coûts des matières premières et assurer l’augmentation, normale, des salaires, alors que, dans un même mouvement, les subventions des collectivités territoriales, principaux bailleurs, étaient revues à la baisse.
Le vent de l’austérité
Un état des lieux aggravé par des injonctions ministérielles, « mieux produire, mieux diffuser », qui, dans les faits, mettent en péril les compagnies les plus fragiles, les plus jeunes, ainsi que la diversité, la pluralité des créations. Jusqu’à présent, on grignotait discrètement sur la marge artistique. Désormais, cela n’est plus possible. La démission du directeur de l’Odéon, Stéphane Braunschweig, en décembre 2023, s’est faite dans la quasi-indifférence du secteur. Pourtant, c’était bien son impossibilité de bâtir une saison artistique digne d’un théâtre national qui en fut la cause. Il a fallu attendre quelques chiffres au printemps dernier – qui pointaient une baisse, pour l’année 2024, de 10 % du nombre de spectacles diffusés dans les centres dramatiques nationaux (CDN) et théâtres nationaux – pour que la profession s’inquiète unanimement.
Conjointement menée par les syndicats employeurs et employés du théâtre public, l’étude Lapas annonce fin juin des chiffres alarmants : entre la saison 2018-2019 et 2024-2025, les compagnies qui avaient plus de 100 dates programmées par an passeront de 7 % à 4 % ; entre 50 et 100 dates, de 22 % à 15 % ; entre 20 et 50, de 39 % à 29 % et, tout en bas de l’échelle, le nombre de compagnies qui avaient moins de 20 dates par an, passera de 33 % à 52 %. Partout, on sent le vent de l’austérité souffler dans les théâtres. La diminution attendue est de 54 % du nombre de représentations entre 2023-2024 et 2024-2025. Un appauvrissement de l’offre culturelle sans précédent qui met en péril l’existence de certaines compagnies. L’étude indique que 22 % des artistes jusqu’ici accompagnés envisagent d’arrêter leur carrière ou de dissoudre leur compagnie. 27 % des bureaux de production et 40 % des compagnies pensent ne pas pouvoir maintenir les emplois administratifs.
Un plan social qui ne dit pas son nom
Ce n’est pas Rachida Dati, renouvelée à son poste dans le gouvernement Barnier, qui va inverser la tendance, davantage préoccupée par le patrimoine que par l’art et la création contemporaine. Lorsque Bercy annonce, mi-février, une économie de 10 milliards, une décision qui se traduit pour la culture par une réduction de 200 millions, dont la moitié pour le spectacle vivant, la ministre s’indigne sur les réseaux sociaux. Une indignation qui s’arrête là. On ne l’entend plus lorsqu’on apprend, dans la foulée, que le budget de l’Opéra de Paris est amputé de 6 millions d’euros ; ceux de la Comédie-Française, de 5 millions ; du théâtre national de la Colline et de Chaillot, de 500 000 euros chacun. La locataire de la Rue de Valois a d’autres préoccupations, dont la Mairie de Paris, qu’elle convoite sans vergogne.
Directeur du théâtre des Amandiers, Christophe Rauck l’écrit dans son éditorial de saison : « Les temps sont difficiles et l’austérité qui nous est promise remet en question le service public de l’art et de la culturepour tous·tes. Gardons à l’esprit qu’il est important de laisser vivre le théâtre, lieu de l’indignation, de la contradiction et de l’esprit critique. Nous sommes comme les lucioles. On pense que si nous disparaissons, le jour va quand même se lever. C’est vrai, mais la nuit n’en sera que plus noire ». Déjà, de premières mobilisations pour les services publics ont permis à une profession en danger de s’exprimer. En fait, c’est tout le secteur du spectacle vivant qui est menacé. Marie-José Sirach
Les 5 et 6/10, Alvéole 12 de la base sous-marine de Saint-Nazaire (44), Michel Benizri propose Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme. Une conférence gesticulée sur la question des origines du conflit israélo-palestinien à travers les yeux d’un enfant. Un spectacle en solidarité avec le Freedom Theatre de Jenine.
Depuis 2019, le comédien Michel Benizri promène sa Conférence gesticulée, Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme, aux quatre coins de France : de Toulon à Brest, d’Orléans à Marseille… « Tout part d’une question : toi qui connais Israël, dis-moi, comment ça va mal, là-bas ? Pour y répondre, je propose de défaire l’écheveau autour d’un bon thé à la menthe », suggère l’homme en toute bonhomie. « Je vous raconterai les faces visibles et cachées de l’histoire grande ou petite qui nous ont conduits au conflit israélo-palestinien, l’histoire de deux peuples qui convoitent un même territoire sur lequel ils vivent ». Un spectacle qui mêle géopolitique et autobiographie, sous couvert de trois mots : colonialisme, nationalisme et capitalisme… Une histoire, enfin, qu’il faut démonter pour en comprendre les enjeux et en rire sous une pluie de blagues juives !
C’est à l’initiative du Collectif Freedom, composé de comédiens et metteurs en scène de la région Pays de Loire, avec le soutien des Amis du théâtre de la Liberté de Jénine, que sont organisées les deux représentations.En décembre 2023, le Freedom Théâtre à été attaqué et saccagé par l’armée israélienne en plein cœur du camp de réfugiés de Jénine en Cisjornanie. Il s’adresse plus particulièrement aux jeunes en leur proposant des activités de danse, de musique et de théâtre. Ce lieu, fondé par l’acteur et militant juif et arabe israélien Juliano Mer-Khamis assassiné en avril 2011, est un lieu de dialogue où l’on se bat pour une paix juste, durable qui ne soit pas fondée sur la violence. Malgré l’arrestation de plusieurs responsables, les activités du théâtre ont repris, on parle d’Intifada culturelle. Yonnel Liégeois
Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme : Les 5/10 (20h30) et 6/10 (15h), Alvéole 12 de la base sous-marine, 44600 Saint-Nazaire (réservation sur le site Hello Asso). Le 08/10 à 20h30, Salle des Conférences, Place du Champ de Mars, Saint-Lô (50). Le 09/10 à 20h, Salle Saint Nicolas, Rue Marine Dunkerque, Granville (50). Le 10/12 à 19h, La Grange-La Ferme Dupire, Rue Yves Decugis, Villeneuve-d’Ascq (59). Le 14/02/25 à 20h, Salle des Fêtes, Chemin du Ferron, La Frette (38).
Aux Presses universitaires de Rennes, Pauline Seiller publie Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine. Sur le modèle des travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un éclairage sur les membres d’une « aristocratie ouvrière » en déclin. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°371, septembre 2024), un article de Frédérique Letourneux.
Au tournant des années 2000 paraît le célèbre ouvrage des sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Le Retour de la condition ouvrière éclairant les conditions de travail et d’emploi des travailleurs de l’usine Peugeot de Sochaux. La thèse était dans le titre : le groupe des ouvriers de l’industrie n’a pas disparu et il importe d’y prêter attention. Pourtant, si aujourd’hui les ouvriers représentent encore le cinquième de la population active, c’est en bonne partie dans le secteur des services tandis que le noyau d’ouvriers industriels, figures historiques et symboliques de ce groupe social, se réduit. En s’intéressant aux travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un des derniers bastions de l’industrie métallurgique française, la sociologue Pauline Seiller éclaire de façon singulière la condition d’ouvriers syndiqués et qualifiés, rares représentants d’une « aristocratie ouvrière » en déclin.
Pour autant, Pauline Seiller montre également de quelle manière ce groupe est traversé par de fortes tensions, avec d’un côté les « ouvriers maison » qui revendiquent un savoir-faire spécifique et les ouvriers des entreprises sous-traitantes, moins qualifiés et surtout plus précaires. Ces entreprises ont en effet de plus en plus recours à une main-d’œuvre internationale, via le statut de travailleur détaché qui permet d’embaucher des travailleurs européens à des conditions économiques beaucoup plus favorables.
L’analyse de ces mutations des conditions de travail et d’emploi permet en creux de souligner comment le groupe des « métallos » s’ingénie à défendre une légitimité professionnelle fondée sur la qualification. L’identité ouvrière se structure alors fortement autour de la valorisation d’une norme de virilité qui met à l’épreuve le corps, symbole de l’investissement dans le travail. L’identification au groupe est si forte que beaucoup recourent à la rhétorique de « la famille » pour décrire la vie sur les chantiers. Une identité liée à un fort ancrage territorial : « À Saint-Nazaire, tout le monde connaît quelqu’un qui bosse aux chantiers ». Frédérique Letourneux
Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine, Pauline Seiller (Presses universitaires de Rennes, 180 p., 20€).
Très éducatif, le dossier du n° 371 de Sciences Humaines : que masque la violence de l’enfant, comment y faire face ? Sans oublier, signé Frédéric Manzini, le décryptage bien instruit du parcours de Frantz Fanon, ce psychiatre né à Fort-de-France en 1925, solidaire de la cause algérienne et en révolte contre le colonialisme. Une pensée toujours ignorée et méprisée en France, « Je ne suis pas esclave de l’esclavage (…) Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme (…) Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc » (in Peau noire, masques blancs), une icône aux USA instrumentalisée aujourd’hui par les mouvements identitaires… Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Le 23/09, à partir de 19h au théâtre de la Colline (75), l’association Les guerrières de la paix lancent leur appel de Paris pour la paix au Proche-Orient. Mouvement de femmes pour la paix, la justice et l’égalité, musulmanes et juives rassemblées en réaction aux tensions liées au conflit israélo-palestinien, elles se présentent unies pour porter une autre voix : celle du refus commun de l’assignation identitaire, celle du courage et de l’acceptation de l’Autre.
Depuis sa création en 2022, L’association Les Guerrières de la Paix réunit à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens. Ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice. Un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples.
Le mouvement rassemble aujourd’hui des femmes de toutes cultures, croyances, origines pour faire front commun face à toutes les haines qui circulent dans notre société, notamment le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, la haine des musulmans, la haine anti-LGBT et tous les ostracismes. À une époque où les luttes antiracistes sont divisées, opposées, mises en concurrence, où les entre-soi confortent la solitude haineuse et empêchent la connaissance et la compréhension de l’Autre, les Guerrières de la Paix affirment ensemble que tous ces combats sont les LEURS.
Réunissant à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens, ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice, un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples. Yonnel Liégeois
Diverses grandes figures militantes, israéliennes et palestiniennes, interviendront en cours de soirée : Jonathan Hefetz & Antwan (directeurs de l’association Seeds of Peace), Rula Daood & Alon-Lee Green (directeurs de l’association Standing Together), Maoz Inon (militant pacifiste et ex-homme politique), Aziz Abu Sarah (militant pacifiste et journaliste), Nava Hefetz (rabbine et membre de Rabbis for Human Rights), Tahani Abu Daqqa (ex-ministre de la Culture et des Sports de l’Autorité Palestinienne), Ali Abu Awwad (fondateur du mouvement Taghyeer), Amira Mohammed & Ibrahim Abu Ahmad (créateurs du podcast Unapologetic – TheThird Narrative).
Du 20/09 au 22/12, au théâtre de la Colline (75), le directeur et metteur en scène Wajdi Mouawad propose Racine carrée du verbe être. Un spectacle de longue haleine sur les aléas de l’existence et d’hypothétiques choix de vie. Du plus proche au plus lointain, un regard incongru sur un monde parfois déroutant, toujours percutant.
De terres d’asile en contrées plus lointaines, lesquelles choisir ? Celles du Liban, peut-être, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth… Une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?
Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par-dessus les mers, par-delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques.
Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Racine carrée du verbe être : du 20/09 au 22/12. Les jeudi et vendredi à 17h30, les samedi à 16h et dimanche à 13h30 (relâche du 21/10 au 06/11). Durée 6h, incluant 2 entractes. Théâtre national de la Colline, 15 Rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
Depuis toujours, le Rassemblement national hait les syndicats, surtout la CGT ! Certes, le programme actuel du RN en matière de syndicalisme reste très flou. Il n’empêche, les anciens programmes du Front National, comme les multiples prises de position des membres du parti, laissent imaginer le pire pour les syndicats et la démocratie sociale en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite.
« Les syndicats sont les croque-morts du monde économique et du travail, ils ne servent à rien. » Les mots de Louis Alliot, maire RN de Perpignan, au micro de BFM TV le 25 août 2022, sont au diapason d’à peu près toutes les déclarations des membres du parti frontiste au sujet des syndicalistes et leurs actions. Depuis toujours, le Front National, devenu Rassemblement national, se distingue par une franche hostilité à l’égard des syndicats. Édité par la FTM-CGT, un livret tente d’ailleurs de compiler les déclarations de ses membres à ce propos : pour Marion Maréchal-Le Pen, la CGT est un « syndicat groupusculaire, [une] organisation d’extrême-gauche, ultimes adeptes d’une lutte des classes périmée », tandis que pour sa tante, « le verrou syndical est le premier verrou à faire sauter pour débloquer l’économie », quand pour Thibaut de la Tocnaye, membre du bureau du RN, « l’immense majorité des centrales médiatisées profite à fond du système qui les nantit de subventions et de châteaux… Ils sont souvent corrompus (…) toujours gavés grâce à l’argent, parfois sale ».
Cette aversion se retrouve par ailleurs dans les actes violents dont les syndicats sont régulièrement les cibles : à la Bourse du travail CGT d’Avignon où une croix celtique a été taguée début juillet, ou encore à Montpellier où une militante de l’Union syndicale Solidaires 34 a été agressée par un groupuscule d’extrême droite à la fin du mois de juin.
Une matrice, l’idéologie corporatiste
À la base de cette hostilité du RN pour le syndicalisme, on retrouve une vision très particulière du social : « La matrice idéologique originelle de l’extrême droite c’est le corporatisme,qui consiste à remplacer le conflit entre capital et travail par le patriotisme économique, l’appartenance nationale », explique Karel Yon, chargé de recherche au CNRS et sociologue à IDHES-Nanterre (Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société). « Historiquement, lorsqu’elle a été au pouvoir en France ou ailleurs, l’extrême droite a toujours persécuté les syndicats et dissous les organisations de travailleurs et celles représentatives du patronat. Les « Chartres du travail » ont alors inventé des nouvelles organisations par branches professionnelles qui rassemblaient les ouvriers et les patrons, abonde Cédric Bottero, président de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (VISA). « Malgré les discours de « lissage » du Rassemblement national, pour nous, l’ADN du RN, c’est toujours le corporatisme fasciste traditionnel : la négation de la lutte des classes. » Cette négation de la lutte des classes se retrouve, par exemple, lorsque qu’Éric Zemmour, alors candidat à l’élection présidentielle de 2022, se présente comme le candidat de la « réconciliation des classes ». Pour Cédric Bottero, l’horizon du Rassemblement national ne fait aucun doute : « le projet final, c’est de faire disparaître les syndicats tels qu’ils existent aujourd’hui, c’est-à-dire des syndicats de classe. »
Syndicat maison
À l’exception de la promesse de la réunion d’une conférence sociale à l’automne, le programme de Jordan Bardella est bien vide en matière de démocratie sociale. « Le Rassemblement national n’a pas de programme codifié et clair sur le syndicalisme », explique Jean Grosset, directeur de l’Observatoire du dialogue social, rattaché à la Fondation Jean Jaurès. « Pour comprendre leur ligne, il faut recouper leurs déclarations. »
Une des prises de position constante des membres du parti frontiste, c’est la volonté d’une « grande réforme des syndicats ». De façon récurrente, Marine Le Pen s’est ainsi prononcée en faveur de la « liberté syndicale ». Une expression qui de fait renvoie à différents scénarios : une baisse drastique des seuils de représentativité ou la suppression du monopole de présentation des listes syndicales pour le premier tour des élections professionnelles. Depuis la loi du 20 août 2008 portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail, le seuil de représentativité des syndicats est fixé à 10 % des voix dans les entreprises et à 8% au niveau de la branche professionnelle. Au niveau interprofessionnel, les organisations sont reconnues comme représentatives lorsqu’elles obtiennent 8% des suffrages au niveau national et si elles ont aussi été reconnues représentatives au niveau des branches à la fois dans l’industrie, la construction, les services et le commerce. L’idée sous-jacente du Rassemblement national ? Permettre la création de nouveaux syndicats, afin d’amoindrir les organisations syndicales existantes. « Ce genre de mesures qui peuvent paraître un peu techniques, auraient pour effet de renforcer un syndicalisme « maison », qui n’aurait de légitimité qu’à la condition d’être le partenaire du patronat, au lieu d’être un contre-pouvoir au capital » analyse Karel Yon.
Couper les vivres
Le financement des syndicats est une autre obsession du parti frontiste. Dans une interview sur Cnews le 21 mai 2024, Marion Maréchal Le Pen affirme ainsi qu’il ne faut « plus de subventions publiques, dorénavant les syndicats doivent vivre de leurs adhésions. » Réduire les moyens financiers dont disposent les syndicats ne figurent dans aucun programme écrit, mais rejoint un autre axe du RN en matière de syndicalisme : celui de restreindre le droit syndical.
« Pour l’extrême droite, dès que les syndicats sortent des entreprises, ils sont accusés de faire de la politique » analyse Karel Yon. Ainsi, lors de plusieurs prises de parole, ses membres ont affirmé vouloir restreindre le droit syndical à l’entreprise ou à l’administration, afin d’empêcher que les élus syndicaux ne puissent mener une activité au-delà de leur lieu de travail. Une telle mesure revient, par ailleurs, à transférer le coût des détachements des élus aux syndicats. « Cela revient à couper les moyens humains des confédérations, des fédérations et des unions départementales » analyse Jean Grosset. Autre attaque fréquente du Rassemblement national sur le paritarisme, le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), rebaptisé par Marine Le Pen « le palais des copains et des coquins. « Le Rassemblement national a indiqué à plusieurs reprises vouloir le fermer » explique Jean Grosset.
Encadrement du droit de grève et de manifestation
Si le RN prétend être du côté des travailleurs, la réalité est toute autre. « Dans toutes ses déclarations, le FN/RN s’est opposé aux syndicats et a toujours été du côté d’un patronat de choc. Jamais ce parti n’a consenti à voir dans l’action syndicale un facteur de progrès et de démocratie sociale. Il a toujours sévèrement condamné tous les mouvements et toutes les mobilisations syndicales » écrit Alain Olive dans une publication de l’Observatoire du dialogue social. Parmi les modes d’action des syndicats les plus honnis par le RN, la grève. « Pendant longtemps, l’interdiction pénale des piquets de grève faisait parti du programme du FN« , rappelle Cédric Bottero. « Depuis 2012, dans son entreprise de dédiabolisation, le RN a fait disparaître cette mention de son programme. Nul doute qu’en cas de prise de pouvoir, ils reviendront dessus« .
Plusieurs représentants de l’extrême droite plaident pour un encadrement renforcé du droit de grève. Marion Maréchal Le Pen s’est prononcée pour l’interdiction du droit de grève aux moments des vacances scolaires et des jours fériés dans la fonction publique. « Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que le Rassemblement national aurait à sa portée tout un tas de leviers qui ont déjà été posés pour aggraver la situation de fragmentation et d’affaiblissement du syndicalisme », alerte Karel Yon. Ainsi du droit de grève, déjà largement raboté par plusieurs réformes votées ces dernières années (à la SNCF, dans les écoles maternelles et élémentaires, dans le secteur aérien). Aucun doute possible, le RN est bien l’ennemi des travailleurs. Pauline Porro