Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.
« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts
et ceux qui sont en mer »
Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.
La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…
Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.
Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.
Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois
Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).
Le 29 octobre 1981, disparaissait Georges Brassens. En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur avec Jacques Lanfranchi de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire. Sans oublier les deux conférences musicales, le 15/11 et 06/12, initiées par Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture.
« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… En décembre 2021, pour le centième anniversaire de sa naissance, Sète, la ville natale du poète, organisait de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !
« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».
« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».
« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.
Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».
D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.
Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. « Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».
Georges Brassens ? Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, plus de quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois
Le 15/11 à 16h, en la salle des fêtes de Mézières (36), Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet proposent une conférence musicale en hommage à Georges Brassens : le rappel de quelques dates essentielles dans la vie de l’artiste par l’un, une douzaine de chansons interprétées par l’autre. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt y compris parmi les nouvelles générations. Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967, Georges Brassens a mis en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Alphonse de Lamartine ou encore Louis Aragon.
Le 06/12 à 16h30, à la salle polyvalente de la Résidence AVH, 64 rue Petit, 75019 Paris (Métro Ourcq, ligne 5). Philippe Hutet et Alain Martial interpréteront les chansons. Le rendez-vous musical est organisé par le GIPAA (Groupement pour l’Information progressiste des Aveugles et Amblyopes). Réservation indispensable auprès de Sylvie et Yves Martin (07.81.91.37.17).
Poète et musicien
Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…
Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.
Elle est à toi, cette chanson…
Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson… conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.
Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodisteet les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »
Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.
Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)
Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.
La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.
Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étrangeren 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.
Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini
Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)
À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)
À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)
À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)
Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.
L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlatede Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.
À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.
Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier
Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au théâtre des Gémeaux parisiens, Morgane Lombard présente Danton Robespierre/Les racines de la liberté. Sur un texte d’Hugues Leforestier, le dialogue puissant et intempestif entre les deux géants de 1789 à l’heure de la Terreur. Du théâtre historique de belle facture, qui ose interpeller nos sociétés contemporaines.
Tels deux monstres à la puissance verbale insoupçonnée, Danton et Robespierre se font face. Se disputant la parole, s’interpellant, vitupérant, gesticulant autour d’une longue table au bois nu… Presque une rencontre entre amis, dans l’intimité d’une folle époque, loin de leurs partisans qui deviendront prochainement de féroces opposants ! L’un, tel un roc, ne démord pas de son bon usage de la guillotine, l’autre ne cache point le choc à l’idée d’une démocratie bâtie entre mort et sang. Le débat s’engage, d’une haute intensité politique et philosophique.
Fusent alors les arguments de l’un et l’autre. Robespierre en est convaincu, les adversaires de la Révolution sont trop puissants, trop imbus de leurs privilèges et de leur pouvoir de droit divin pour tenter de les convaincre : c’est peine perdue, dialogue et persuasion sont d’emblée voués à l’échec ! Danton doute de l’efficacité d’une telle vision, d’autant que la peur gagne les rangs du petit peuple, artisans du bouleversement politique en cours. La preuve est là, d’aucuns ont déjà grimpé les marches vers l’échafaud. Personne ne semble épargné, personne ne peut se prétendre à l’abri de la sentence. Sous couvert d’une répression ciblée, tombent les têtes pensantes qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la ligne de celui qui dirige le Comité de Salut public. Dictateur et réformateur ? Les termes sont trop lourds de sens pour différencier aussi radicalement Robespierre et Danton.
Le texte d’Hugues Leforestier joue intelligemment de la nuance, la complexité d’approche est au rendez-vous. L’un se sent contraint par les difficultés du temps présent pour imposer durablement le changement de régime, l’autre a le regard déjà tourné vers l’avenir, le bien-être et le bien vivre de chaque citoyen. Plus fort encore, sachant que tous les mots prononcés sont authentifiés de la bouche de l’un et l’autre, des thématiques d’une brûlante actualité envahissent alors l’espace théâtral : quid de la démocratie directe, quid de la place et du rôle des femmes, quid d’une économie de proximité à l’heure où le mot écologie n’a pas encore effleuré les mentalités ? Des questions-réponses qui se multiplient à l’envie au risque de la répétition, une mise en scène à la gestuelle sobre et efficace, une joute verbale qui rebondit par-delà les siècles pour interpeller le piteux spectacle démocratique qui se joue, ici et maintenant, sous nos yeux…
Nathalie Mann (Robespierre) et Hugues Leforestier (Danton) incarnent à la perfection les caractères opposés de leur personnage qui colorent leur rapport à la réalité. L’un, l’une devrait-on dire (!), spartiate et solitaire, l’autre jovial et bon vivant… Deux ogres à la personnalité bien différente, immergés dans la grande histoire en train de s’écrire, qui subiront au final le même sort. Une mise en perspective qui gagnerait peut-être force et vigueur dans un espace plus intimiste, en plus grande proximité avec le peuple-public. Une leçon d’histoire à laquelle il est bon de prêter l’oreille en ces temps controversés. Yonnel Liégeois, photos Francis Grojean
Danton Robespierre/Les racines de la liberté, Morgane Lombard : jusqu’au 03/01/26, le mardi à 19h et samedi à 15h30. Les Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).
Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.
Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.
Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !
En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.
Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois
Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).
Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.
À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).
À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).
Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.
Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.
Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.
Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard
Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).
Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustreles liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.
Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Une main d’œuvre à bas prix
Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.
Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux
Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.
« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au Théâtre de l’Atelier (75), Ovidie met en scène La chair est triste hélas. L’adaptation de son texte paru en 2023, énonçant sa grève du sexe. Dans le rôle titre, la comédienne Anna Mouglalis : un « seule en scène » brillant, joyeux, soyeux et explosif.
Pas de décor, si ce n’est, devant les murs nus du fond de scène, des lames translucides accrochées aux cintres et qui, par moments, deviennent les fragments d’un écran. S’y reflètent quelques projections plus ou moins précises, plus ou moins brèves. Un visage s’y accroche parfois, filmé en direct dans une demi-pénombre. C’est celui d’Anna Mouglalis, seule en scène pour dire, pour jouer, pour exprimer au plus profond les pensées de l’auteure. Ovidie a publié en 2023 ce texte écrit à la première personne. Pour la scène, la réalisatrice et actrice, mais aussi chroniqueuse et docteure en lettres, a condensé son texte, gommant « quelques anecdotes ». En précisant que ce n’est « ni un essai ni un manifeste », plutôt « un discours de colère et de désespoir ». Le titre, La chair est triste hélas, est emprunté au poème Brise marine de Stéphane Mallarmé, écrit en 1865, mais ce texte ajoutait alors dans le premier vers « et j’ai lu tous les livres ». La pensée et le langage d’Ovidie ne s’approchent pas des rives mallarméennes, disant entre autres choses l’angoisse de la page blanche. Pour elle, qui a décidé « la grève du sexe en quittant l’hétérosexualité », l’affaire est bien plus charnelle.
Une rencontre généreuse et mordante
Ce texte, souvent teinté d’un humour acide, se devait de rencontrer une présence scénique incontestable. Anna Mouglalis est la comédienne qu’il fallait. Sa rencontre avec les mots d’Ovidie n’est pas seulement heureuse ou de bon aloi, elle est généreuse, mordante, envoûtante, source d’un formidable feu d’artifice. Ovidie n’est pas tendre avec les hommes. Ceux présents dans la salle ne contestent pas. Qui ne dit mot consent, il est question « de femmes qui n’en peuvent plus de faire semblant et qui croulent sous les injonctions » des mecs. Ovidie/Mouglalis disent encore que « si toutes les mal baisées de la terre s’unissaient, elles créeraient le mouvement politique le plus puissant de tous les temps et le monde imploserait ». La parole est rude, crue, claire. La prise de position est nette. Ovidie se défend de détester l’homme avec un grand H. Mais elle revendique le droit à une colère sans compromis. Depuis le plateau, Anna Mouglalis (que l’on peut voir aussi dans Phèdre de Racine, mise en scène par Anne-Laure Liégeois) s’adresse directement au public. Comme à un complice.
Elle est à l’aise dans son rôle, ses convictions de féministe et d’actrice engagée, comme l’on dit un peu vite. Préférons parler de comédienne pour qui les mots ont un sens. Ils sont un peu plus sonores qu’ailleurs dans La chair est triste hélas. « Devrions-nous avoir honte ? » s’interroge Ovidie, la femme et auteure, qui répond illico « ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ». Gérald Rossi
La chair est triste hélas, Ovidie : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 21h, les dimanches 21/09 et 05/10 à 17h, deux représentations supplémentaires le 25/10 à 17h et le 26/10 à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Les 28 et 29/11 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.
Le 20/09, sur France 2 à 20h30, c’est le retour des Rencontres du Papotin ! D’abord journal atypique, le Papotin est le fruit d’une aventure peu banale. Initié par l’éducateur Driss El Kesri, chaque semaine il donne la parole à de jeunes autistes de la région parisienne. Sans langue de bois, dans l’écoute et le respect.
Le Papotin ? Avant tout, un journal atypiquefondé par Driss El Kesri, éducateur à l’hôpital de jour d’Antony (92). Il y a plus de trente ans déjà que l’aventure a débuté… Aujourd’hui, la conférence de rédaction hebdomadaire rassemble des jeunes d’une quinzaine d’établissements de la région parisienne pour mener à bien, et dans la gaieté, l’accouchement de leur journal. Julien Bancilhon, psychologue, est désormais le rédacteur en chef de cette petite entreprise de concertation qui ne connait pas la langue de bois ! Bien au contraire, la leur est verte, les questions décomplexées, les interventions déconcertantes de naïveté et parfois percutantes de vérité : une fraîcheur oubliée ou censurée par nos esprits trop formatés.
Chacun a ses thèmes de prédilection, ses obsessions, ses interrogations récurrentes qui, au final, composent un patchwork brut de décoffrage, poétique et drôle. Fidèle au poste, Arnaud est présenté affectueusement par Driss comme le « 1er Papotin », c’est ensemble qu’ils ont conçu le journal à ses débuts : un personnage attachant, très calme et réservé, gérant avec une extrême courtoisie ses questions sur l’âge, le tutoiement ou la permission éventuelle de « renifler les doigts de pied » d’une fille… Assis à sa gauche, Thomas, un beau brun rieur d’une vingtaine d’années, serre fort sa chérie Diane.
Les prises de parole se succèdent, les sentences fusent « les femmes sont moins fortes que les hommes ! », avec une réponse immédiate « Ah ! vous ne connaissez pas ma mère ! ». Un éclat de rire général, qui n’atteint pas Esther, jeune femme brune au regard noir et inquiet : c’est la portraitiste du groupe, elle demande à toute personne l’autorisation de la dessiner. . Très vite on en vient au sujet à la « Une » du prochain numéro, l’interview du lendemain. La première personnalité à s’être volontairement soumise à cette expérience fut Marc Lavoine, compagnon de route depuis le début, co-auteur avec Driss el Kesri de l’ouvrage Toi et moi on s’appelle par nos prénoms- le Papotin, livre atypique.
Nombreux sont celles et ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de cette interview corrosive, sans filet : Jacques Chirac, Barbara, Philippe Starck, Christiane Taubira, Renaud, Ségolène Royal, Thomas Pesquet, Josiane Balasko, Denis Lavant, Angèle, Grand Corps Malade… En l’attente du prochain invité qu’ils doivent rencontrer, personnalité culturelle-politique-scientifique, à chaque fois l’excitation est à son comble. Pour Arnaud, une question cruciale : « Driss, tu crois que je pourrai le tutoyer ? », « sans doute, il faudra lui demander ». Nicolas annonce « qu’il mettra un costume » et Johan, comme à son habitude, préparera un discours politique blindé de chiffres et de détails. Dans la salle, un groupe de jeunes, élèves du lycée Expérimental de Saint-Nazaire, n’ont pas perdu une miette des échanges. Peut-être, deviendront-ils des adultes plus tolérants et plus ouverts dans leur vie au quotidien…
La conférence de rédaction s’achève, le groupe se disperse. Alors, une évidence s’impose : ces jeunes autistes communiquent sans faux semblants ni tabous, s’écoutant mutuellement et se respectant. En fait, tout le contraire de la façon de faire des gens dits « normaux », pourtant censés ne pas avoir de problèmes de communication. Chantal Langeard
Le 20/09, c’est Valérie Lemercier qui ouvre la quatrième saison des Rencontres du Papotin ! Récompensée par plusieurs César, l’actrice, réalisatrice et humoriste, navigue depuis plus de trente ans entre comédie populaire et élégance décalée. Les rencontres du Papotin sont diffusées un samedi par mois à 20h30 sur France 2 et en replay sur France TV.
Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Entendant se faire lieu d’émergence d’une authentique pensée critique, elle fait appel aux signatures venues d’horizons divers.
Jean-Pierre Han amorce le numéro 39 de la revue Frictions avec un éditorial bien senti, dans lequel il s’interroge sur l’esthétique des grands machins spectaculaires, censés illustrer « le roman national ». Au Puy du Fou, où se glorifie la vulgate historique réactionnaire, convient-il d’opposer une version républicaine au grand sens ? Marc Sagaert a traduit, de l’écrivain cubain Anton Arrufat (1935-2023), très peu connu en France, un texte éclairant sur les pièces courtes de Tchekhov. Hervé Petit, comédien et metteur en scène de théâtre, propose, avec Figuration, une nouvelle sur son expérience vécue lors d’un film à gros budget. De Joséphine Serre, voici la partition verbale d’un oratorio, Partir. Face à Ulysse, rusé guerrier couvert de sang, Nausicaa déclare : « Je ne suis rien/Que deux bras qui s’ouvrent ». Grégoire Letouvet a composé la musique, Laëtitia Guédon mettra en scène.
Jérôme Hankins a suivi, vers l’an 2000, divers stages pour acteurs animés par Edward Bond (1934-2024). C’est sur le thème du massacre des innocents que le grand auteur britannique, à qui l’on doit de mémorables Pièces de guerre, s’attelle à un « nouveau paradoxe du comédien » et conduit ses auditeurs au bord du gouffre de l’époque, en prolongeant sans merci, dans l’épouvante concrète, des scènes prélevées dans Shakespeare, Brecht ou Ibsen. Thierry Besche, créateur sonore, donne à penser sur l’histoire de la voix humaine au théâtre, à partir d’exemples par lui vécus. Gilles Aufray adresse une lettre émue à Hélène Bessette (1918-2000), romancière si injustement oubliée, dont les œuvres complètes, par bonheur, sont de nouveau en cours de publication aux éditions Nouvel Attila, collection « Othello ». D’Hélène Bessette, de 1953 à 1973, étaient parus treize romans chez Gallimard. Gilles Aufray livre aussi un assez long poème, Lettre à un enfant à venir, pour conjurer dans le futur les malheurs du temps présent.
La dernière livraison est consacrée à Noëlle Renaude-Ziegler. Avant de devenir, « grâce à Théâtre ouvert et aux Éditions théâtrales », celle qui écrit des pièces infiniment singulières et des romans, elle a pratiqué l’activité critique avec du style et un fin discernement. En témoignent, entre autres, ses interventions sur le peintre Jean-Charles Blais, les acteurs Gérard Desarthe-André Marcon-Jean-Quentin Châtelain, l’auteur « paléolithique » Valère Novarina, dont Philippe Sollers disait : « Il fait bouillir la langue ». Jean-Pierre Léonardini
Frictions, numéro 39, 138 p., 18€. Rédaction-abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).
Jusqu’au 20/12, au Théâtre de Belleville (75), Nicolas Lambert se joue de La France, Empire. Après Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie qui dénonçait les travers de la Vème République, le comédien s’attaque à « l’empire républicain », cette France coloniale écartée du récit national.
« Montrer en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne » : le sujet du brevet des collèges que l’ado doit rendre le lendemain fait bondir le paternel ! La France en paix depuis la deuxième Guerre mondiale ? D’abord, on ne dit pas la deuxième mais la Seconde, sinon ça veut dire que ce n’est pas la dernière… La gamine a beau le supplier de ne corriger que les fautes d’orthographe avant de partir se coucher, il va passer la nuit à cogiter sur la France coloniale, celle que l’on tait dans le récit familial comme national. Seul en scène, Nicolas Lambert va nous révéler des secrets camouflés depuis des lustres, en endossant tous les rôles : lui petit garçon ou lycéen, ses grands-parents picards, De Gaulle, un tirailleur sénégalais, Pierre Messmer et même maître Capello comme l’emblème de sa génération qui veillait à la justesse de la langue. Quand on s’attaque à lever le voile sur l’histoire de La France, Empire, entre les silences et les mensonges, il importe d’être précis.
La force de la pièce est de mêler les récits, ceux entendus dans sa famille ou dans les allocutions présidentielles, plus enclins à causer de 14/18 et de 39/45 que des tueries perpétrées en Indochine, en Algérie, à Madagascar ou au Sénégal. La chape de plomb est tenace depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Lambert, deux heures durant, s’emploie à déboulonner les statues – celles de Faidherbe ou de Gallieni, administrateurs coloniaux – à rappeler les massacres comme celui de Thiaroye où le 1er décembre 1944, des tirailleurs sénégalais furent abattus par l’armée française pour avoir réclamer leurs soldes. En miroir de cette histoire coloniale effroyable, le comédien nous rejoue Sarkozy prononçant son discours à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ou Jean Castex en 2020 : « Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! ».
Comme pour mieux nous montrer que notre histoire coloniale reste un enjeu politique, il nous raconte encore la colonisation des Comores et de Mayotte, histoire de remettre les pendules à l’heure. Un précieux spectacle durant lequel on s’indigne, on rit parfois et dont on ressort moins ignare. Amélie Meffre
La France, Empire : Du 13/09 au 20/12, le samedi à 15h30. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).
Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !
Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.
Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emerydévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…
De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.
Aux éditions la Bouinotte, Sylviane Van De Moortele publie Maternité(s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc. En 2018, l’annonce de sa fermeture provoque une immense émotion parmi la population de la sous-préfecture de l’Indre (36). Entre heures glorieuses et moments d’épuisement, un récit palpitant.
Dans son ouvrage Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele entraîne le lecteur au cœur d’une mobilisation, sans doute jamais connue dans la sous-préfecture de l’Indre. Elle décrit la succession des événements à partir de la création, en juin 2018, du collectif « cpasdemainlaveille », qu’elle suit pas à pas. L’existence de ce mouvement répond d’abord à une frustration. « Un constat s’impose : ce qui ne leur convient pas dans les manifestations statiques telles que celle du 18 juin, c’est que cela ne se voit pas. Il y a des discours mais rien ne permet aux participants présents d’exprimer leur colère. Seuls les élus et les organisateurs ont droit à la parole ». L’acte fondateur de la mobilisation ? L’invitation à la population d’assister à un simulacre d’accouchement sur la voie publique ! Une mise en scène provocatrice qui vise à marquer les esprits.
Dès lors le collectif n’aura de cesse de redoubler d’imagination pour inventer des formes d’actions percutantes. Un seul objectif : visibiliser la protestation, en attirant les médias. Parmi les expressions les plus frappantes, la très visuelle présence des Servantes Écarlates lors d’initiatives publiques. Des femmes défilent, vêtues de capes rouges, la tête baissée et couverte d’une coiffe. Des personnages inspirés d’un livre de science-fiction où les femmes sont des esclaves sexuelles, exclusivement réservées à la reproduction. Depuis, les Servantes Écarlates symbolisent la lutte pour la condition féminine. Assurer un service de qualité pour les accouchements relève en premier lieu du respect de la santé et du droit des femmes. Exigence pour la future maman, le bébé à venir, et… le papa ! Moult raisons pour que la défense d’une maternité de proximité soit une revendication portée tant par les femmes que par les hommes.
Aussi retrouvera-t-on les unes et les autres au coude à coude dans toutes les actions. Ensemble, elles et ils décideront d’investir les locaux de la maternité suite au cadenassage de la salle d’accouchement. Une occupation jour et nuit, qui durera onze jours. En décembre 2018, temps fort de la mobilisation avec la Marche des oreilles qui mènera les manifestants du Blanc à Paris. Symboliquement, les marcheuses et marcheurs veulent offrir à Macron des oreilles, puisqu’il ne les entend pas. « En trois semaines tout était prêt pour le départ. Les compétences des uns et les réseaux des autres ont été fortement sollicités. Il a d’abord fallu cerner un itinéraire qui passerait obligatoirement par Châteauroux et Orléans (les deux cités administratives de référence pour l’Indre) et le tronçonner en portion de vingt à trente kilomètres, distance journalière réalisable pour des marcheurs non émérites, trouver pour chaque journée de marche un lieu abrité pour la halte du déjeuner de midi et surtout, une ville ou un village qui accepte d’héberger l’équipée pour l’étape du soir ».
L’opération sera sans doute l’une des plus médiatisées, suscitant un vaste soutien de l’opinion publique et l’intervention de nombreux responsables politiques. Dans le livre de Sylviane Van de Moortele, elle reste cependant une action parmi tant d’autres. C’est précisément cette multitude d’interventions, relatées avec précision, qui donne toute sa force à un ouvrage enrichi de nombreux témoignages, pris sur le vif. Des personnes impliquées dans cette bataille expriment leur ressenti. Enthousiasme, colère, espoir, déception. Toute une palette de sentiments partagés par des hommes et des femmes fermement décidés à obtenir gain de cause.
Maternité (s) en colère montre à quel point ce mouvement a soulevé des enjeux dépassant le simple cas de la maternité du Blanc. Un collectif de citoyens sans « chef » a fait l’expérience d’un fonctionnement démocratique. Il a prouvé qu’il était possible de gérer des organisations lourdes, de se faire entendre des médias et des dirigeants, de porter des revendications touchant une grande partie de la population française ( développement des territoires ruraux, présence des services publics), de dénoncer les double langages et les mensonges des gouvernants, d’élaborer des propositions.
Si au final, la maternité ne fut pas réouverte, l’expérience accumulée tout au long de ce mouvement n’est pas sans suite. Elle a donné naissance à Carte Blanche qui « s’installe en lieu et place du quartier général de cpasdemainlaveille dont il est l’émanation directe. Ici naît un projet collectif et citoyen porté par des habitants à qui on a confisqué un service public majeur, mais qui n’ont jamais accepté la défaite ». Loin d’être l’album nostalgique d’une cause perdue, le livre ouvre des réflexions pour la construction d’une démocratie réinventée et d’une citoyenneté active. N’est-ce pas l’urgence du moment ? Philippe Gitton
Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele (232 p., 21€). Éditions La Bouinotte, 26 rue de Provence, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.60.08.06). Les photos sont issues de différents sites : Transrural intitiatives, Organisez-vous et le quotidien régional La Nouvelle République.
En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic)à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois
Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…
En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.
Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.
De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.
D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.
Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.
Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de cuisine que de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.
À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).