Le 16 avril, jour de l’allumage de la flamme à Olympie en Grèce, le Mouvement de la Paix a lancé une pétition en vue d’une trêve lors des Jeux Olympiques 2024 à Paris. Un appel en accord avec la résolution de l’assemblée générale de l’ONU adoptée le 21 novembre 2023.
La première torche du relais de la Flamme Olympique de Paris 2024 a été allumée le 16 avril lors d’une cérémonie à Olympie, en Grèce, où se déroulaient les Jeux antiques. Depuis le Péloponnèse, la Flamme Olympique rejoindra Athènes, traversera la mer Méditerranée pour arriver à Marseille le 8 mai 2024 et poursuivre son parcours à travers la France jusqu’à Paris pour marquer officiellement le début des jeux olympiques. Le Mouvement de la Paix a lancé ce même jour, date du départ de la flamme olympique d’Olympie à destination de Paris, une pétition mondiale pour qu’ensemble les peuples du monde entier exigent de leurs dirigeants, dont ceux de la France, État organisateur des Jeux, qu’ils agissent avec détermination pour la mise en place, pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, de la trêve olympique selon la résolution adoptée par l’ONU le 21/11/2023.
Si le Mouvement de la Paix se réjouit de ce vote, il serait inconcevable qu’il ne reste qu’un vœu pieu et que cette résolution ne soit pas suivie d’effets et d’initiatives concrètes de la part de chaque État. L’enjeu est de mobiliser les populations, les associations, les partis politiques, les élues et les élus, les syndicats, les sportives et sportifs, les artistes, éducatrices, éducateurs, du monde entier pour faire pression auprès des chefs d’État, afin qu’ils agissent pour que la trêve Olympique devienne une réalité. Le Mouvement de la Paix remercie par avance toutes celles et ceux, organisations, citoyennes et citoyens de tout âge qui en France et à travers le monde feront connaître par tous les moyens à leur disposition cette campagne mondiale qui participera à l’émergence d’une insurrection des consciences pour avancer dans la construction d’un monde de paix et d’amitié entre les peuples.
Chacune et chacun, là où il-elle est, peut agir pour contribuer à faire que la belle idée de l’arrêt des combats sur l’ensemble de la planète, héritée des premiers Jeux Olympiques en Grèce au 9ème siècle avant JC, devienne une réalité et contribue à la construction d’un monde pacifique et meilleur grâce au sport et à l’idéal olympique. Ce même jour, alors que le Mouvement de la Paix demandait en urgence une audience au président de la République pour avancer des propositions concrètes et obtenir des actes politiques, Emmanuel Macron déclarait dans la presse régionale sa volonté d’agir pour une trêve olympique. Philippe Gitton
Le Mouvement de la Paix, 9 rue Dulcie September, 93400 Saint-Ouen (Tél. : 01.40.12.09.12).
Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.
Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.
Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier, nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !
Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».
De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois
Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04), contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).
Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…
Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)
Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…
Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…
Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…
Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…
À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…
Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…
Aux éditions du Seuil, Camille Robcis publie Désaliénation, politique de la psychiatrie. De l’hôpital de Saint-Alban à la clinique de La Borde, la chercheuse décrit les premiers pas de la psychothérapie dite « institutionnelle » : l’autre façon de traiter ceux qui sont considérés comme fous. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°367, avril 2024), un article de Frédéric Manzini. Sans oublier de visiter l’exposition Toucher l’insensé, au Palais de Tokyo (75).
Tout a commencé à l’hôpital de Saint-Alban, dans un petit village isolé de Lozère, pendant la Seconde Guerre mondiale. François Tosquelles, psychiatre catalan réfugié en France après la guerre civile espagnole, nourrit le projet d’expérimenter une autre façon de traiter ceux qui sont considérés comme des fous. Ce sera le premier pas de la psychothérapie dite « institutionnelle », dont Camille Robcis, directrice du département des « French Studies » à l’université Columbia de New York, retrace ici l’histoire dans Désaliénation, politique de la psychiatrie, tout en se refusant à porter un jugement de valeur d’un point de vue clinique. Désaliéner, c’est traiter autrement la psychose : refuser toute autorité, toute discipline et même toute hiérarchie entre soignants et patients, placer le lien au centre du soin, lier étroitement la théorie et la pratique, s’appuyer sur des outils issus de l’anthropologie, de la sociologie, de l’art et de la psychanalyse.
De fait, l’initiative suscite rapidement l’intérêt de médecins comme Jean Oury, mais aussi d’artistes comme Paul Éluard et Jean Dubuffet et de penseurs comme Frantz Fanon, Félix Guattari et Michel Foucault. D’hôpital à visée thérapeutique, Saint-Alban est devenu un « laboratoire d’invention politique » qui entend lier l’émancipation psychique à l’émancipation sociale et politique. C’est aussi le cas des autres lieux qui appliquent les mêmes règles de fonctionnement comme la clinique de La Borde, près de Blois. On y propose de multiples activités culturelles, des résidences d’artistes, des pratiques d’artisanat, de la vie en collectivité et en autogestion : autant d’expérimentations innovantes qui s’inscrivent en rupture profonde avec l’approche fondée exclusivement sur la neurologie et la pharmacologie.
Laboratoire et utopie, la psychothérapie institutionnelle invente dans tous les cas un autre rapport à la folie, elle permet aussi de repenser le fonctionnement de notre propre psyché. À moins qu’il s’agisse, pour reprendre le mot de François Tosquelles, d’une « tentative pour guérir la vie elle-même ».Frédéric Manzini
Dans ce même numéro d’avril, Sciences Humaines propose un dossier fort instructif : Comment vaincre nos fatigues ? Avec, en outre, un passionnant entretien avec Margot Giacinti sur l’histoire des féminicides et un sujet consacré à la psychologie évolutionniste, « le cerveau en héritage ». Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
PALAIS DE TOKYO, L’EXPO : TOUCHER L’INSENSÉ
La « psychothérapie institutionnelle » est une pratique de la psychiatrie initiée au milieu du 20e siècle, dont le présupposé est que pour soigner les malades, il faut d’abord soigner l’hôpital. Autrement dit, ne jamais isoler le trouble mental de son contexte social et institutionnel. Inspirée de ces expériences psychiatriques et humaines révolutionnaires, qui s’appuient sur le collectif et sur la création artistique, cette exposition s’intéresse à différentes manières de transformer des lieux d’isolement en lieux de protection, en refuges contre les violences de la société.
Elle présente notamment les films de François Pain, qui a documenté la vie de la clinique de la Borde et la parole d’importants praticiens de la psychothérapie institutionnelle (François Tosquelles, Jean Oury, Félix Guattari), et rassemble des artistes, mais aussi des soignant·es et des éducateur·ices, qui ont initié des pratiques artistiques collectives dans diverses structures liées au soin de la santé mentale (hôpitaux psychiatriques, centres d’accueil, instituts médico-éducatifs…). Ces expériences d’hier et d’aujourd’hui, en France et ailleurs, montrent comment l’art est un outil d’émancipation, une forme active et critique d’être-ensemble et l’expression d’une poésie vitale.
À la suite d’autres expositions consacrées à Fernand Deligny et à François Tosquelles, pourquoi s’intéresser à ces pratiques depuis la perspective d’un centre d’art contemporain ? Pour étendre notre compréhension des raisons et des manières de faire de l’art, de ses fonctions sociales et politiques, mais aussi psychiques et éthiques. Pour partager les désirs d’expression de personnes pour qui les « évidences de la quotidienneté » ne vont pas de soi, et que le collectif peut animer. Mais aussi parce que, si elle a été fondée dans le contexte de la psychiatrie, la psychothérapie institutionnelle pourrait bien être un outil, ou tout du moins une manière de penser et d’agir, applicable à d’autres institutions et d’autres champs de la vie sociale. Car certaines violences systémiques, qui s’exercent en tout lieu, peuvent être énoncées, analysées et combattues par ce biais.
Le 13 mars 2024, l’ensemble des organisations employeurs et salariés de la branche publique du spectacle vivant ont signé une déclaration commune. Pour dénoncer avec force les coupes budgétaires sans précédent imposées au ministère de la culture, exiger une réponse à leurs trois revendications prioritaires.
DÉCLARATION COMMUNE
Par les coupes budgétaires massives que Bruno Le Maire a annoncées, le Gouvernement porte une attaque sans précédent à l’encontre des services publics au détriment de l’intérêt général. Car ce sont bien eux qui sont les victimes des arbitrages rendus, loin du Parlement pourtant chargé de voter les lois de finances ou leurs corollaires rectificatifs. “Portant annulation de crédits”, le décret publié au journal officiel du 22 février dernier offre une liste édifiante des abandons ainsi décidés sous l’aune d’une austérité budgétaire qu’une politique d’impôts justes et efficaces auraient permis d’empêcher. Les déclarations par voie de presse du 7 mars dernier, du même ministre de l’Economie et des finances, confirment que les coupes de février ne sont qu’une première étape.
Les organisations de salariés et d’employeurs membres de la branche des entreprises artistiques et culturelles, ont découvert ces annonces avec effroi. En effet, le service public des arts et de la culture que nous représentons ensemble est touché par cette première vague “d’annulation de crédits” d’un niveau de plus de 202 millions d’euros, dont près de 96 millions visent directement le programme de la création artistique. Ce niveau de coupes budgétaires est absolument inédit et menace l’ensemble de l’écosystème déjà largement déstabilisé par les effets de la sortie complexe de la crise sanitaire, et des crises inflationniste et énergétiques plus récentes.
Concrètement, alors que nous étions en train de travailler à notre négociation annuelle obligatoire des salaires de la branche du spectacle vivant public, cette négociation est momentanément interrompue. Le déficit financier qui est en train de se construire rend l’accord difficile à atteindre assurément car non financé. Pourtant les demandes légitimes des salariés devront obtenir une réponse et donc les hausses de salaires risquent de se faire aux dépens de l’activité artistique elle-même et du volume d’emploi, car pour beaucoup de structures les déséquilibres économiques provoquent des licenciements voire des liquidations d’entreprises. Nous refusons de poursuivre dans cette voie mortifère.
Concrètement, l’activité artistique est en berne, les équipes artistiques ne peuvent plus produire, les coproducteurs et les diffuseurs voient le disponible pour l’activité artistique fondre comme neige au soleil. Un plan social à bas bruit est en œuvre. Des milliers d’emplois sont directement menacés dans le silence assourdissant des élus de la nation. Nous ne pouvons pas l’accepter sans rien dire. Nous ne pouvons pas par ailleurs laisser dire que l’affaire est réglée par des astuces budgétaires, car nous sommes solidaires de tout l’écosystème : toute coupe dans le programme 131 impacte directement ou indirectement nos adhérents et adhérentes. Nous resterons solidaires et déterminés à empêcher ces mesures gravissimes.
Concrètement, le plan « mieux produire mieux diffuser » sur lequel tous et toutes avons dénoncé une mise en œuvre chaotique et au-delà une logique de concentration dangereuse pour la diversité artistique, ne pourra pas se déployer dans ce contexte nonobstant le maintien de cette ligne budgétaire. Comment en effet chercher à « mieux » produire ou « mieux » diffuser, quand plus personne ne parvient à produire ni à diffuser dans des conditions décentes ? Concrètement, le Pass culture est totalement épargné des efforts de régulation alors même que la masse budgétaire non consommée en 2023 est importante. Nous en contestons tous et toutes le modèle de soutien à la seule demande, et continuons de dénoncer le niveau de financement public qui devrait constituer la première piste de redéploiement dans ce contexte budgétaire.
L’attaque est tellement forte que notre conviction est de rassembler tous les opérateurs des services publics ainsi mis en cause : car cette politique ne vise pas seulement la culture, elle vise aussi l’éducation nationale, la recherche, la transition écologique dans des proportions totalement invraisemblables, les collectivités territoriales, pour ne citer que les services publics indissociablement liés à la politique culturelle. Mais la santé, le logement, la politique de la ville, les affaires étrangères et tant d’autres encore, sont aussi impactées.
Bruno Le Maire, premier comptable de ces décisions, répète à l’envie le tabou gouvernemental contre tout nouvel impôt alors que les entreprises du CAC 40 affichent de nouveaux records de profits. Pendant ce temps-là, le Premier ministre parasite les négociations des partenaires sociaux sur l’assurance chômage. Le ministre de l’Economie et des finances exprime même son souhait définitif de la fin du paritarisme social, et menace une nouvelle fois de s’en prendre à celles et ceux qui, dans notre pays, se trouvent privés d’emploi. La mise en cause directe du paritarisme est une ligne rouge extrêmement importante pour nos organisations respectives. Nous appelons d’ailleurs à ce que l’accord que nous avons signé le 27 octobre dernier dans le cadre des négociations sur l’assurance chômage, soit repris par le Gouvernement.
Le renoncement social et écologique de ce Gouvernement est hors de proportion. Nous ne l’acceptons plus. Tous et toutes, nous allons nous organiser pour que nos compatriotes mesurent les enjeux de ce qui est en train de se passer. Des élections ont lieu d’ici trois mois, c’est une bonne occasion de faire passer des messages. Nos salles de spectacles, de concert, d’opéra, nos pistes de cirque et tous les espaces de diffusion des créations artistiques sont pleines d’électeurs et électrices, nous allons nous adresser à eux.
Nous portons ensemble trois revendications précises et urgentes :
– le renoncement aux coupes budgétaires annoncées sur le programme 131
– le refinancement du service public de la culture, des équipes artistiques et lieux indépendants, qui œuvrent pour l’intérêt général et de la préservation des emplois, par une mobilisation conjointe des partenaires publics
– la mobilisation du ministère de la culture en faveur de la sauvegarde du régime de l’intermittence du spectacle
Les signataires :
LA CGT SPECTACLE – Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle CGT. F3C CFDT – Communication Conseil Culture CFDT. FNAR – Fédération nationale des Arts de la rue. FSICPA – Fédération des structures indépendantes de création et de production artistiques / SYNAVI – Syndicat National des Arts Vivants / SCC – Syndicat des cirques et compagnies de création. LES FORCES MUSICALES – Syndicat professionnel des Opéras, Orchestres et Festivals lyriques. PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs Indépendants de Musique. SFA CGT – Syndicat Français des Artistes-interprètes. SMA – Syndicat des Musiques Actuelles. SNAM CGT – Union Nationale des Syndicats d’Artistes Musiciens (Enseignants et Interprètes) de France CGT. SNAPAC – CFDT – Syndicat national des Artistes et des Professionnels de l’animation, du Sport et de la Culture. SNMS CGT – Syndicat National des Metteuses et Metteurs en Scène. SNSP – Syndicat National des Scènes publiques. SUD – Culture – Syndicat « Solidaires, Unitaires et Démocratiques » de la Culture. SYNDEAC – Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles. SYNPTAC CGT – Syndicat National des Professionnel·le·s du Théâtre et des Activités Culturelles.
Le 22/03, à Dunkerque (59), Louise Vignaud présente Nuit d’octobre. De la véracité des faits à la réalité des planches, la mise en espace du massacre d’Algériens lors de la manifestation parisienne d’octobre 1961. Un théâtre de dignité et de courage civique.
Louise Vignaud (Cie La Résolue) met en scène Nuit d’octobre, pièce qu’elle a écrite avec Myriam Boudenia, créée à la Comédie de Béthune. L’enjeu était d’importance. Il s’agissait de tirer de l’oubli officiel volontaire un sanglant épisode de honte nationale. En cette nuit d’octobre 1961, sur ordre du préfet Papon, Roger Frey étant à l’Intérieur et le général de Gaulle à l’Élysée, la manifestation pacifique des Algériens à Paris s’est soldée par un massacre par balles et par noyades.
Comment, de cela, faire théâtre, sans verser dans le document brut ? En pariant sur une fiction qui, tout en épousant la véracité des faits, s’octroie une certaine licence poétique dans la prose cruelle de l’événement. C’est ainsi qu’à la morgue, une enfant morte noyée peut encore parler à son père désespéré et qu’un homme d’âge mûr, joué par le grand acteur Lounès Tazaïrt, personnifie Octobre, parfaite allégorie mémorielle.
Onze interprètes de talent sûr, changeant souvent de peau, restituent une représentation plausible de l’époque (pharmacien, policiers, harkis, femme enceinte d’un militant du FLN, femme de gauche, ouvrier, contremaître…), le tout en marge de la tuerie, néanmoins concrètement omniprésente sur le plateau dans ses conséquences ultimes en chacun. Jusque dans l’évocation du procès de Papon, trente ans après, quand une archiviste est empêchée de témoigner, dossier en main, de tant de meurtres en série…
C’est dans une scénographie mobile de placards où seraient administrativement enfouies les victimes d’irréfutables violences policières que vit ce théâtre de dignité et de courage civique. Jean-Pierre Léonardini
Nuit d’octobre, de Louise Vignaud et Myriam Boudenia : le 22/03, à 20h. Le bateau feu, Scène nationale, Place du Général de Gaulle, 59140 Dunkerque (Tél. : 03.28.51.40.40).
Le 8 mars 1977, l’ONU décrète cette date « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale ». Appelée plus communément Journée internationale de la femme, officialisée en France en 1982. Aussi contemporaine qu’elle paraisse, la lutte pour les droits à l’égalité des femmes remonte en réalité à plus d’un siècle.
Tout commence à la fin du XIXème siècle dans une Allemagne dirigée par l’empereur Guillaume Ier, secondé par le chancelier Bismarck, c’est-à-dire figée dans un conservatisme confinant à l’autoritarisme. Clara Eissner, fille d’un instituteur et d’une militante féministe, a 20 ans lorsqu’elle rencontre Ossip Zetkin, émigré juif ukrainien installé à Leipzig et militant du mouvement social-démocrate. Un couple se forme, Clara adoptant le nom de son compagnon sans qu’il y ait eu mariage. Un couple, contraint de fuir cette Allemagne dont l’empereur a décrété les « lois antisocialistes », qui se réfugie à Paris en 1880.
Au féminisme, ajouter le socialisme
Au militantisme féministe hérité de sa mère, Clara ajoute la dimension socialiste inspirée par son compagnon. À l’occasion du Congrès de la IIe Internationale à Paris en 1889, il lui est demandé de fournir un rapport sur la situation des travailleuses. Elle n’en fait rien, opposant que le sort des travailleuses est identique à celui des travailleurs. En revanche, elle prend la parole pour défendre le droit au travail des femmes, lequel embarrasse les socialistes, qui estiment que le travail féminin est responsable d’une pression sur le salaire des hommes. De retour seule en Allemagne – Iossip est mort à Paris peu après le Congrès – en 1890, Clara prend la tête d’un mouvement alliant le socialisme au féminisme. Elle fonde en 1892 un journal, Gleichheit (« Égalité »), en sous-titre « Journal des intérêts des travailleuses ».
Contournant l’interdiction faite aux femmes d’adhérer à un parti politique, elle crée une structure parallèle au Sozialistischer Arbeiter Partei (SAP), ancêtre de l’actuel SPD, qui se réunit en marge des congrès du parti socialiste et en aiguille l’aile gauche. En 1907, lors du congrès de la IIe Internationale à Stuttgart, Clara organise simultanément la première Conférence internationale des femmes socialistes (59 participantes de quinze nationalités), qui pèse sur le congrès voisin. En 1910, la Conférence des femmes socialistes, organisée à Copenhague, attire deux fois plus de participantes que celle de Stuttgart. C’est là qu’est décidée l’instauration d’une journée internationale des femmes, fixée au 19 mars.
En 1977, une journée mondiale
Le 8 mars 1977, l’Organisation des nations unies (ONU) adopte une résolution qui enjoint tous les pays membres à célébrer une « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale », plus communément appelée Journée internationale de la femme. En France, le 8 mars 1982, à l’initiative du Mouvement de libération de la femme (MLF) et de la ministre déléguée aux Droits de la femme Yvette Roudy, le gouvernement de François Mitterrand donne un statut officiel à cette journée. Alain Bradfer
Clara Zetkin et l’internationale socialiste
Il est 17 h ce 28 décembre 1920, lorsque la salle du Manège de Tours, où se réunit le XVIIIe congrès du Parti socialiste, est plongée dans le noir et les portes verrouillées. Une femme de 63 ans traverse la salle pour monter à la tribune accompagnée du chant de l’Internationale entonné par les participants, pratiquement tous masculins : Clara Zetkin, députée au Reichstag du tout jeune Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) fondé deux ans plus tôt par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Celle qui s’est fait connaître depuis le début du siècle par ses combats pour les droits des femmes puis pour la paix est interdite de séjour en France au titre de sa nationalité, deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale.
Qu’importe, « A la barbe de la police, Clara Zetkin arrive à Tours », titre L’Humanité. Elle prend la parole durant une petite demi-heure et emporte la salle. Ce soir-là, par 3208 voix pour et 1022 contre, les délégués votent (grâce à elle, selon la légende) l’adhésion à la IIIe Internationale. Deux partis naissent le lendemain : le communiste, majoritaire, et le socialiste. Aussi tranquillement, Clara rejoint Valenciennes en voiture puis Berlin par le train.
Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.
160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre del’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?
Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.
Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.
Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.
Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi
160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).
Aux éditions Vuibert, Dominique Resh et Éric Doxat publient Le plus beau métier du monde, chroniques d’un prof des quartiers. Avec humour, la mise en lumière des difficultés d’une profession aussi usante qu’attachante. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°365, février 2024), un article de Martine Fournier.
La mode est aux romans graphiques. Ces bandes dessinées, autrefois réservées à des fictions teintées (ou non) d’humour ou de critique sociale, étendent leurs sujets à de nombreux domaines plus académiques : philosophie, économie, sociologie, psychologie, histoire… Une nouvelle forme de vulgarisation plus accessible à un large public. C’est sans doute l’espoir de nombreux éditeurs. Encore est-il que pour susciter l’engouement du public, les publications qui se multiplient devraient répondre à certains critères : une vulgarisation de qualité, présentée sur un ton léger, alliée à un graphisme facile à lire et un soin esthétique aussi bien au niveau du dessin que de la typographie, souvent très abondante et parfois difficile à lire.
Construit sous forme de courtes chroniques, l’ouvrage de Dominique Resh, enseignant dans les quartiers nord de Marseille, et d’Éric Doxat, dessinateur, réalise l’exploit d’être à la fois drôle et informatif. Tout comme dans son ouvrage de 2011 (Les mots de tête, chronique d’un prof), Dominique Resh met en lumière les difficultés d’une profession aussi usante qu’attachante. On perçoit l’affection et l’empathie de ce professeur pour ses élèves, souvent imprévisibles, désarmants et parfois pénibles. Une connivence qui va d’ailleurs dans les deux sens lorsque ces jeunes, armés d’une logique bien à eux, pointent les injonctions contradictoires que leur adresse leur prof.
L’humour et la bonne humeur qui sous-tendent ce récit mettent à distance les difficultés d’un métier ardu, sans tomber dans le misérabilisme ou l’angélisme. L’ouvrage, aussi bien par son graphisme expressif que par le choix des saynètes, constitue au final un véritable hymne à l’enseignement dans les quartiers difficiles. Martine Fournier
Le plus beau métier du monde, chroniques d’un prof des quartiers, par Dominique Resh et Éric Doxat (éditions Vuibert, 160 p., 21€).
Dans ce même numéro de février, Sciences Humaines propose un dossier bienvenu, fort questionnant : Qui sont les gens heureux ? Avec, en outre, un passionnant sujet consacré à Melanie Klein, la pionnière de la psychanalyse des tout-petits. Ainsi qu’un éclairant article de Béatrice Kammerer sur L’éducation prioritaire, 40 ans de réformes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Quelques semaines après l’adoption d’une loi stigmatisant immigration et immigrés, le 21 février, Missak et Mélinée Manouchian font leur entrée au Panthéon. Quand vingt-deux étrangers, fusillés, meurent pour la France, un événement d’une haute portée symbolique. Contre racisme et xénophobie
C’est en 1915 que se noue ce qui fera de Missak Manouchian l’un des héros de la Résistance française. Un fils de paysans arméniens d’Adiyaman, dans le sud de la Turquie. L’enfant de neuf ans est, avec son frère Karapet, l’un des seuls survivants d’une famille victime du massacre ordonné par les Jeunes-Turcs, au pouvoir à Istanbul. Recueillis par une famille kurde, les frères Manouchian sont pris en charge par la communauté arménienne, qui leur trouve un point de chute dans un orphelinat de Jounieh, dans un Liban sous mandat français. S’il y est formé au métier de menuisier, le jeune Missak voue une passion à la littérature qui se double d’un talent d’écriture.
La France, nation bienfaitrice
Il n’échappe pas à la culture française qui baigne le Liban de l’époque et lui fait apparaître la France comme une nation bienfaitrice. Au point qu’il passe par une filière clandestine qui lui permet de débarquer à Marseille en 1925. Il travaille quelques mois aux chantiers navals de La Seyne-sur-Mer (Var), avant de décider de gagner Paris, où il est embauché comme ouvrier tourneur dans les usines Citroën. Son frère meurt en 1927, ce qui accentuera son isolement. La crise économique du début des années 1930 le met au chômage. Il partage alors son temps entre les activités sportives et la littérature. On le retrouve bientôt parmi les fondateurs de la revue Tchank (L’effort), qui précède le lancement de Machagouyt (Culture) dans laquelle il publie, outre ses premiers écrits, des traductions en arménien d’Hugo, Verlaine et Baudelaire.
La manifestation d’extrême droite du 6 février 1934 marque un tournant dans sa vie. Sensibilisé aux relents xénophobes exprimés ce jour-là, il adhère – comme beaucoup d’immigrés – au PC-SFIC (futur PCF). On le retrouve rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste en langue arménienne Zangou (du nom d’un fleuve d’Arménie) édité sous les auspices du HOC, un comité de soutien à l’Arménie où il fait la connaissance de Mélinée, une secrétaire-dactylo qu’il épouse en 1936. Née dans une famille de fonctionnaires de l’Empire ottoman, arménienne d’origine, apatride comme Missak, Mélinée avait moins de trois ans lorsque ses parents ont été tués, victimes du génocide. Orpheline, elle a été recueillie avec sa sœur Armène par une mission protestante de Smyrne, puis déportée vers Thessalonique et placée dans un orphelinat de Corinthe. Comme une centaine de milliers d’Arméniens, Mélinée et sa sœur débarquent à Marseille en 1926, envoyées par le Comité américain du Secours arménien. Ayant repris ses études en 1929, elle s’installe à Paris où elle croise la route du futur Charles Aznavour. Elle adhère au PCF en 1934.
Arrêté le 16 novembre 1943, fusillé le 21 février 1944
La dissolution des organisations liées au PCF décrétée en 1939 mène à la première arrestation de Missak. Libéré, il est intégré à l’armée et envoyé dans une usine de la région de Rouen, jusqu’à son retour à Paris en 1940, dans la clandestinité. Arrêté une deuxième fois en 1941, il est interné au camp de Royallieu, à Compiègne, puis libéré, faute de charges. C’est en février 1943 que Missak Manouchian est rattaché, pour conduire la guérilla urbaine en France, aux FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée), mouvement lié à l’Internationale communiste fondé en 1942 – et au sein duquel Mélinée, entrée en résistance dès 1940, remplira la fonction de pourvoyeuse d’armes. À ce titre, il supervise le 28 septembre 1943 l’exécution du colonel SS Julius Ritter. Il est arrêté le 16 novembre 1943, torturé puis remis avec 22 de ses camarades aux autorités allemandes, qui organisent le 19 février 1944 un procès à grand spectacle dans les salons parisiens de l’hôtel Continental.
L’acte d’accusation reprend 92 attentats commis en 1943, imputés aux groupes FTP-MOI dont les effectifs dépassent à peine une soixantaine d’hommes et de femmes. Les condamnations à mort tombent le 20 février et sont exécutées le lendemain au Mont Valérien. Seule femme du groupe, déportée, Olga Bancic est guillotinée à Stuttgart le 10 mai 1944. Les murs de Paris se couvrent alors d’une « affiche rouge » de propagande sur laquelle figurent les portraits de dix condamnés : deux Hongrois, quatre Polonais, un Italien, un Français, un Espagnol et un « chef de bande » arménien. Mélinée décède le 6 décembre 1989 après avoir publié les poèmes de Missak à titre posthume. Historien et directeur de recherches au CNRS, Denis Peschanski juge la panthéonisation importante à double titre, « elle reconnaît le rôle joué dans la Résistance tant par les étrangers que par les communistes ». Alain Bradfer
Le 21/02, la cérémonie sera retransmise à la télévision. Enterré au cimetière parisien d’Ivry, le cercueil de Missak Manouchian remontera la rue Soufflot, couvert d’un drapeau français. Un parcours de lumière pavera le chemin du résistant jusqu’au pied du Panthéon où est prévu un spectacle son et lumières. À l’intérieur de l’édifice républicain, le chef de l’État prononcera l’oraison funèbre. Nikol Pachinian, premier ministre de l’Arménie, sera présent.
Le couple Manouchian rejoindra le caveau numéro XIII de la crypte du Panthéon. Une plaque sera apposée en l’honneur de leurs 22 autres camarades FTP-MOI, ainsi que de leur chef Joseph Epstein, pour marquer l’entrée symbolique du groupe dans le sanctuaire de la République. Trois vers d’Aragon et un extrait de la dernière missive de Missak Manouchian y seront également gravés.
Ce même jour, à 16h, CGT et PCF donnent rendez-vous à la population devant le 11 rue Plaisance (75014, Paris), dernier domicile de Missak Manouchian avant son arrestation. Avec les prises de parole de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT et de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Quant à la municipalité de Montreuil (93), elle organise le 24 février à 11 h, esplanade Missak Manouchian, une cérémonie d’hommage aux 22 fusillés.
Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.Louis Aragon
Spartaco Fontanot, Montreuillois fusillé aux côtés de Manouchian
Né en 1922 à Monfalcone en Italie, arrêté en 1943 à Montreuil (93) et fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Trois dates qui résument la brève vie de Spartaco Fontanot.
Ses parents, militants antifascistes, quittent en 1924 une Italie devenue mussolinienne et passent par le département du Nord avant de s’installer à Nanterre pour y retrouver des cousins. Le jeune Spartaco passe son CAP de tourneur en nourrissant un rêve d’ingénieur qui butte sur les faibles moyens de la famille. Embauché comme tourneur par la maison Bellanger, à Courbevoie, il adhère à la CGT et sympathise avec le Parti communiste. Sans se départir de ses ambitions, il s’inscrit aux cours du soir et du dimanche des Arts et Métiers. En 1943, recherché par la police de Vichy (son père et sa sœur ont déjà été arrêtés), il se rapproche des Jeunesses communistes et rejoint les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP), avec Paul pour pseudonyme et 10166 pour numéro de matricule. Intégré au 3e détachement des FTP, il est de ceux qui, le 4 mai 1943, lancent des grenades sur le siège parisien du Fascio, le parti mussolinien. Cet acte perpétré, d’autres s’enchaînent.
Arrêté et torturé par la police française
Le 10 juillet 1943, il est du groupe qui lance des explosifs sur la Feldkommandantur de Choisy-le-Roi. Fin juillet, il participe à l’attentat manqué contre le général von Schaumburg, commandant du Gross Paris. Le 20 octobre, il envoie des grenades contre un restaurant de la rue Caumartin fréquenté par les Allemands. Les FTP ont fait de lui un tireur d’élite. Les inspecteurs de la brigade spéciale de la préfecture de police de Paris mettent un terme à ses activités en l’arrêtant à son domicile du boulevard Aristide-Briand, à Montreuil. Nom et adresse figuraient sur un document tombé aux mains de la police française. Torturé dans les locaux de la préfecture, jugé avec ses 22 camarades de la FTP-MOI, les 23 condamnés à mort. L’affiche rouge, placardée par les Allemands dans les rues de Paris, lui impute douze attentats. Spartaco Fontanot est fusillé, le 21 février 1944 au Mont-Valérien. A.B.
Aux éditions Bayard, Aliocha Wald Lasowski publie Édouard Glissant, déchiffrer le monde. En 2008, l’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.
Né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie en Martinique, Édouard Glissant est mort le 3 février 2011 à Paris. Romancier, poète et philosophe français, il obtint le prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde. En 1992, Édouard Glissant a été finaliste pour le prix Nobel de littérature, mais c’est l’écrivain saint-lucien Derek Walcott qui l’emporta d’une voix. Plus de dix ans après sa disparition, Édouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise…
Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invite le citoyen à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir puissamment au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolisation, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface alors durablement devant la mondialité. Yonnel Liégeois
Édouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski (Bayard éditions, 465 p., 21€90).
Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.
Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.
Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini
– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.
– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).
Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.
Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.
Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.
Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.
Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)
Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue del’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).
Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e), Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier proposent L’amour de l’art. Sous couvert d’une conférence sur l’art, le tandem facétieux s’amuse à balader le public d’un faux semblant à l’autre.Rires et interrogations sur la culture sont au rendez-vous.
On s’attend à du sérieux, avec ce titre emprunté à l’essai de Pierre Bourdieu et André Darbel sur les inégalités sociales de l’accession à l’art. D’autant que Stéphanie Aflalo inscrit ce spectacle dans un projet au long cours, Récréations philosophiques, qui entremêle théâtre et philosophie, réunissant ainsi les deux disciplines qu’elle a étudiées. Après Histoire de l’œil, adapté du roman de Georges Bataille, et Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, inspiré de la philosophie de Wittgenstein, la comédienne et metteuse en scène s’est associée à Antoine Thiollier pour créer en 2022 L’Amour de l’art, au Studio-Théâtre de Vitry.
Rien de philosophique, en apparence, chez ces deux médiateurs culturels un peu benêts qui se présentent maladroitement devant nous. L’une tirée à quatre épingles en tailleur rouge et escarpins façon années soixante, l’autre en tenue moins soignée. Ils nous font attendre sans raison puis, en guise de préambule, ils s’excusent d’éventuels dérapages dus à des « rétroversions » anatomiques ou des handicaps émotionnels. Syndromes qui affectent œil, bras, hanches, cerveau, continence urinaire, jusqu’à leurs prestations qui pourraient être « rétroversées « sous l’influence de l’observateur », à savoir le public.
Parodier les codes et détourner les images
Après une trop longue entrée en matière, qui met cependant les spectateurs dans leur poche, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier en viennent au fait. Ils se lancent, lasers en main, dans le décryptage de tableaux de maitres (Rembrandt, Chardin, Caravage…) et, faisant fi des références académiques, ils nous en donnent une lecture extravagante et anachronique, usant de digressions triviales pour illustrer leurs propos. Parmi les peintures, un bon nombre de Vanités, dont ils esquivent le message : memento mori, souviens-toi que tu es mortel. Ce défilé sinistre de crânes et d’ossements finit par déclencher une crise d’angoisse chez la conférencière… Effet comique garanti avec ce malin détournement d’images qui renvoie à la manipulation dont elles font l’objet, notamment sur les réseaux sociaux.
Ce n’était pas le but premier de cette réflexion sur l’art menée par Stéphanie Aflalo. Par ce simulacre de conférence qui s’appuie sur la cuistrerie langagière de certains guides souvent infantilisants, le spectacle se moque gentiment de la manière dont le musée, malgré une volonté́ d’inclusion, renforce par un discours « savant » un sentiment d’illégitimité chez les non initiés. « Ce qui m’intéressait, c’était de laisser de la place à des discours non contraints », dit la metteuse en scène, « et si les conventions du monde de l’art étaient ridicules ? ». Les deux compères tournent aussi en dérision leur propre aspect physique et vestimentaire, en particulier Stéphanie Aflalo qui se critique elle-même comme un tableau imparfait, avec un humour décapant. Elle nous rappelle les dérives d’un théâtre conceptuel en croquant un oignon : jusqu’où l’amour de l’art ne mène-t-il pas !
Nous ne verrons pas le dernier tableau à commenter. Les comédiens se contentent de nous le décrire, et petit à petit, s’élabore l’image d’une assemblée hétéroclite d’anonymes plus ou moins bien peints, éclairés ou flous… Scrutant la salle, ils nous renvoient l’image que les spectateurs offrent à leur vue… Les regardeurs regardés : belle rétroversion de focale ! Ce bel exercice de détournement, drôle et finement joué, se trouve parasité par les préliminaires laborieux et les commentaires racoleurs qui ramènent au jeu d’acteur. Dommage, car le rire est au rendez-vous et L’Amour de l’art renferme quelques piquantes pépites. Et de quoi nous interroger sur le regard que nous portons et le discours que nous tenons sur la culture, notamment sur le théâtre. Mireille Davidovici
L’amour de l’art : Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e).
De L’amour de l’art à Notre vie dans l’art
Dans le cadre du Festival d’automne,Ariane Mnouchkine a confié lesclefs du Théâtre du Soleil au dramaturge américain Richard Nelson. Qui propose jusqu’au 03/03, écriture et mise en scène, Notre vie dans l’art. Le sous-titre intégral de la pièce, interprétée par la troupe de la Cartoucherie ?Conversations entre acteurs du Théâtre d’Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, Illinois en 1923… Une journée de repos pour la troupe dirigée par l’emblématique et célèbre metteur en scène Constantin Stanislavski, l’occasion d’échanger pour les comédiens, entre une tasse de thé et deux verres de vodka, sur les bienfaits et aléas de ce cycle de représentations aux États-Unis ! Un spectacle donné en bi-frontal, qui autorise à jeter un œil sur l’assistance qui lui fait face… Et de repérer alors l’ennui, voire un certain malaise qui se propage à l’écoute d’échanges ni percutants ni convaincants, énoncés sans ferveur ni passion ! Du théâtre documentaire qui manque de puissance et de profondeur, alors qu’il y aurait tant à dire et à montrer sur Stanislavski, sur son parcours et son discours sur la place, l’enjeu et le jeu de l’acteur. Yonnel Liégeois
Avec la publication de son roman Menaces italiennes, l’écrivain et journaliste Jacques Moulins conclut une trilogie inaugurée en 2020 sur l’extrême droite en Europe. L’occasion pour l’auteur d’alerter sur le danger terroriste qu’elle représente.
Jean-Philippe Joseph – Votre trilogie est consacrée à l’extrême droite en Europe : ses réseaux, ses financements occultes, sa haine de l’étranger… Pour quelles raisons avez-vous choisi ce sujet ?
Jacques Moulins – Disons qu’il s’impose à moi, comme à tous. L’extrême droite progresse depuis des années, accède au pouvoir dans de nombreux pays. Ce n’est pas un phénomène passager, il est illusoire de penser qu’on peut la noyer dans des alliances, comme l’imaginait Konstantin von Neurath, ministre des Affaires étrangères de Franz von Papen, puis d’Adolph Hitler. Par mon travail dans une agence de presse qui couvre toute l’Europe, je rencontre des gens de milieux très différents. Des verrous ont clairement sauté. On entend des choses que l’on n’entendait pas avant. Quand je retourne à Marseille, peut-être la ville la plus cosmopolite en France, je suis sidéré par le racisme qui s’exprime.
J-P.J. – Sommes-nous confrontés, selon vous, à une résurgence des années 1930 ?
J.M. – L’extrême droite garde une stratégie de conquête par les urnes, avec les moyens qu’on lui connaît : la désignation d’un bouc émissaire – les juifs hier, les migrants aujourd’hui -, la désinformation, l’instrumentalisation des peurs, des colères, du ressentiment. La différence est qu’elle est désormais incarnée par des femmes : Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres en Italie ; Alice Weidel, numéro 1 de l’AFD (parti politique allemande de la droite populiste, ndlr) ; Marine Le Pen en France, qui a plus ou moins réussi à gommer les aspects clivants de son père. Les choses peuvent aller vite. Regardez l’Italie : Meloni avait fait 26% au premier tour des élections de septembre 2022, la disparition de la droite absorbée par la Ligue et Forza Italia a fait le reste.
J-P.J. – Vous abordez aussi les liens avec les groupuscules de l’ultradroite, leurs méthodes basées sur le rançonnage numérique, la violence, le noyautage des groupes de supporteurs de foot…
J.M. – C’est une tradition en Italie : qu’il s’agisse de l’ultradroite, de la gauche, de l’extrême-gauche ou du centre, tous ont investi des groupes de tifosi (supporteurs italiens). Mais la violence est une composante forte de l’ultradroite. Ses membres sont très organisés, très présents dans les villes autrefois acquises à Mussolini, comme Bergame ou Gênes. Cette dernière compte deux clubs, dont l’un des groupes de supporteurs était tenu par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et dirigeant de la Ligue (parti d’extrême droite italien, ex-Ligue du Nord).
J-P.J. – Cette nébuleuse s’appuie également sur les milieux intellectuels représentés dans votre livre par l’universitaire Pietro Ferreri, qui rêve d’un ordre nouveau…
J.M. – Une partie de l’intelligentsia italienne a toujours affiché sans complexe sa sympathie pour le Duce. Ces penseurs inspirent l’ensemble de l’extrême droite européenne.
J-P.J. – Le roman noir interroge souvent les dérèglements économiques et sociaux. Moins l’extrême droite…
J.M. – En effet ! Le genre parle d’individus, souvent marginalisés, moins d’organisations. C’est ce qui m’intéressait : créer par la littérature un imaginaire pour comprendre ce qui se passe.
J-P.J. – Y aura-t-il une suite à la trilogie ?
J.M. – Non, je ne voulais pas d’un personnage de flic récurrent. Derrière Deniz Salvère, le chef de la cellule antiterroriste, il y a une équipe. Des femmes, des hommes qui vont prendre vie. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
Jacques Moulins est né à Montpellier en 1959. Entre 1975 et 1981, il poursuit des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, qu’il achève avec un doctorat. De 81 à 86, il devient journaliste au quotidien régional La Marseillaise. En 1987, il confonde Naja, une agence de presse d’information générale dont il dirige la rédaction.
Le 07/12/2022, François Tanguy, maître d’œuvre du Théâtre du Radeau, s’éteignait d’une septicémie foudroyante à l’âge de 64 ans. Dans un numéro hors-série de la revue Frictions, une poignée de contributeurs accuse le coup en une suite de « traces ». Qui sont autant d’hommages émus à plusieurs mains.
En couverture, un regard anxieux, dans le beau visage de l’homme encore jeune, fixe le lecteur avec insistance. D’autres portraits de Tanguy ponctuent la publication, qui tente « de lui laisser la parole, ou parler, de manière forcément décalée, de, ou avec lui », comme le dit Jean-Pierre Han, le directeur de la revue, dans son éditorial. Pari tenu, mais l’énigme à la fin demeure, de l’inspiration d’un artiste qui ne livrait pas facilement les clés ouvrant les portes d’une singularité proprement existentielle. « Faire école ? Surtout pas ! » écrit-il un jour.
Est donc précieux le long entretien dans lequel il éclaire les critères de sa pratique, sous le titre « Une pensée en mouvement », au cours duquel il se livre à une réflexion approfondie sur le statut du texte, ou plutôt de la parole, dans ses 19 créations mémorables successives. La seule récapitulation des titres (entre autres, de Mystère Bouffe à Par autan, en passant par Chant du bouc, Choral, Coda, Passim, Soubresaut ou Item, actuellement toujours en tournée) prélude, dans la mémoire, à une fastueuse levée d’images tremblées, qu’accompagnent des murmures diffus troués de sons stridents. C’était à l’instar d’un opéra sensiblement grotesque, au sein duquel d’étranges figures humaines déménageaient sans fin les planches de salut de l’Histoire brinquebalante.
Au nombre des interventions, outre Un accompagnement de Jean-Pierre Han, on note le texte intitulé Ateliers – Faire lieu. Laurence Chable y rapporte que Tanguy « se refusait à tout enseignement, transmission d’un savoir », cherchant avant tout « la rencontre dans ce qu’on pourrait nommer un rapport d’égalité ». Elle fonde en 1977 le Théâtre du Radeau. François Tanguy en devient le metteur en scène en 1982, deux ans avant l’installation au Mans, dans la Fonderie, ancien garage automobile devenu haut lieu d’une aventure théâtrale hors pair. À lire aussi d’Alexis Forestier, Lazare, Samuel Boré, Patrick Condé, Anne Baudoux, Simon Gauchet et Anaïs Muller, entre moult photographies, d’autres évocations de François Tanguy, toutes en forme d’élans du cœur. Jean-Pierre Léonardini
François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions (194 p., nombreuses photographies de spectacles, 15€).