À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2024 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.
D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, ils seront plus de 10 000 participants, originaires de 206 comités nationaux olympiques, à concourir en 2024 aux J.O. d’été à Paris ! Au menu des épreuves où les athlètes sont invités à se mesurer en toute équité et fraternité, 28 sports olympiques et 4 sports additionnels sont inscrits au panthéon de l’événement ! Dans cet original concert des nations, où chauvinisme et populisme rivalisent parfois de mauvais goût au lever des couleurs, les argentiers de la grand-messe sportive brandissent une bannière neutre pour apaiser les esprits des dissidents, satisfaire les appétits des nantis et des puissants. Au palmarès d’un monde en déshérence, une épreuve à haute valeur symbolique manque toujours à l’appel : la course à la paix !
D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, il est un secteur qui bat tous les records et ne connaît pas la crise : sans crainte de disqualification pour cause de dopage, jamais les industries de l’armement ne se sont aussi bien alignées sous les ordres du starter ! Les chiffres explosent au tiroir-caisse des ventes : 592 milliards de dollars en 2021, un montant en hausse pour la sixième année consécutive ! Grâce à ses canons Caesar et à ses avions de combat Rafale, un grand cocorico pour la France : la part de l’hexagone sur le marché mondial des exportations d’armes est passée de 7,1% sur la période 2013-2017 à 11% sur la période 2018-2022. Loin derrière les États-Unis, le pays des Lumières décrochera peut-être une belle médaille d’argent en 2024 ! Au prix d’un remarquable effort dans la dernière ligne droite, la patrie de Voltaire, Rousseau et Diderot au temps d’avant, Ernaux et Chamoiseau au temps présent, est en passe de surclasser la Russie, numéro deux du secteur depuis des décennies.
Vers la fin d’un discours extrêmement important le grand homme d’État trébuchant sur une belle phrase creuse tombe dedans et désemparé la bouche grande ouverte haletant montre les dents et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements met à vif le nerf de la guerre la délicate question d’argent.
D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, de conflits en conflits, les objectifs seront-ils homologués au final de la XXIIIème olympiade : l’intégrité de son territoire pour les uns, la conquête de sa souveraineté pour les autres ? La peur de mourir, l’horreur du souvenir, la douleur du partir, la négation de tout avenir colorent rouge sang le ciel d’Olympie : le poète a dit la vérité, il doit être exécuté. Fervents défenseurs et combattants du droit à la terre, à la dignité, souvenons-nous pourtant : quelle connerie la guerre, disait Prévert ! Yonnel Liégeois
Puisés parmi les articles publiés sur le site gilblog, voici une série de bons mots d’auteurs, célèbres ou non : Coluche, Pierre Dac, Groucho Marx, Montaigne, Prévert et d’autres… Une sélection de Philippe Gitton pour aborder l’année nouvelle avec humour !
Si tu crois qu’il n’y a plus d’espoir, pense aux homards du Titanic dans l’aquarium du restaurant…César Castique
– De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. Coluche
– Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus. Jules Renard
– Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas le poids de leurs chaînes. Rosa Luxemburg
– Le vin d’ici est meilleur que l’eau de là.Pierre Dac
– Il n’y a pas cinquante manières de faire la guerre. Il n’y en a qu’une : la sale. François Cavanna
– On ne prostitue pas impunément les mots. Albert Camus
– Assieds-toi au bord du chemin et regarde passer ta vengeance. Proverbe Chinois
– Il paraît qu’il faut cueillir les cerises avec la queue. J’avais déjà du mal avec la main !Coluche
– Quand un cachalot de 45 tonnes vient de tribord, il est prioritaire. À bien y penser, quand il vient de bâbord aussi…. Olivier de Kersauson
– Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est. Pierre Desproges
– Mieux vaut être bon à rien que mauvais en tout. Marcel Pagnol
– Une bonne rigolade vaut un bon steak, dit-on. C’est peut-être pour ça que les végétariens font toujours la gueule.Blanche Gardin
– L’avantage d’être livré à soi-même, c’est qu’on ne paye pas de frais de port. Pierre Dac
– La difficulté de ne rien faire ? On ne sait jamais quand on a fini. Groucho Marx
– Sur le plus haut trône du monde, nous sommes encore assis sur notre cul. Montaigne
– Le confort ménager corrompt : un homme droit est un homme qui n’a pas d’évier.Marc Escayrol
– Pour avoir de l’argent devant soi, les gens mettent de l’argent de côté. Philippe Geluck
– Si la matière grise était plus rose, nous aurions moins d’idées noires. Pierre Dac
– La théologie, c’est simple comme dieu et dieu font trois. Jacques Prévert
– Les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches. Pierre Desproges
En cette fin d’année, une sélection de bandes dessinées à mettre au pied du sapin, concoctée par le quotidien L’Humanité. Univers onirique, vulgarisation, arts, histoire, poésie… Pour le plaisir des petits et grands, tous les styles s’invitent dans les bulles !
Une science des rêves
Une astronome rêve d’étoiles. Une enfant rêve d’un père présent. Révélée par « Baume du tigre », crayonné noir et blanc sélectionné en 2021 à Angoulême, Lucie Quéméner s’empare cette fois d’un texte de Marie Desplechin et d’une palette colorée pour décrire l’enfance, la solitude et les échappées oniriques pour refuge. Une interprétation poétique, parfois sans parole, qui glisse doucement vers le fantastique. Les Yeux d’or, de Lucie Quéméner, Delcourt, 152 p., 21,90€
Bourdieu nous pardonne
Interpellés par leur professeur, des lycéens de banlieue parisienne interrogent leurs habitudes culturelles, s’initiant sans le savoir à l’enquête sociologique. Une adaptation très libre et réjouissante du livre fondateur de Pierre Bourdieu, avec une approche simple, nuancée et accessible de ses concepts clés : capital économique, capital culturel, distinction, habitus… En plus, c’est drôle ! La Distinction, de Tiphaine Rivière, la Découverte-Delcourt, 296 p., 27,95€
Le bagne en gravure
Roland Cros aime « scarifier le lino et le bois, parfois même avec une tronçonneuse, depuis vingt-cinq ans ». Cet enseignant-photographe-documentariste-artiste marche cette fois dans les traces des graveurs Frans Masereel et Käthe Kollwitz pour raconter l’itinéraire ordinaire d’un précaire devenu voleur, un « incorrigible » condamné dès la naissance à finir dans un bagne colonial. Un roman graphique sans commentaire qui laisse sans voix. L’Incorrigible, de Roland Cros, Éditions l’Échappée, 192 p., 22€
La police, une institution qui interpelle
Sous la houlette du sociologue Fabien Jobart, « Global police » interroge le sens de l’institution. Cette BD explore son histoire en Occident, du bobby anglais jusqu’à son repli en forteresse assiégée, en passant par son rôle dans la mise au pas de la main-d’œuvre pour le capitalisme. En contrepoint, les passages sur la police des pays pauvres nuancent et approfondissent cette réflexion sur les multiples manières dont les pouvoirs considèrent ses missions. Global police, la question policière dans le monde et l’histoire, de Florent Jobard (texte) et Florent Calvez (dessin), Delcourt, 192 p., 17,95€
« Le Prophète » a cent ans
À l’occasion du centenaire du poème de Khalil Gibran, l’illustratrice Zeina Abirached transpose en un somptueux roman graphique le texte intégral, dans une traduction de Didier Sénécal. Fidèle au noir et blanc, l’autrice du « Piano oriental », née au Liban et arrivée en France à l’âge de 23 ans, suit la trajectoire d’Almustafa, « l’élu et le bien-aimé » venu porter la bonne parole dans la cité d’Orphalèse. Une épopée graphique et spirituelle. Le Prophète (Khalil Gibran), de Zeina Abirached, éditions Seghers, 368 p., 26€
La cuisine, on en fait toute une histoire
Un mélange sucré-salé concocté par deux normaliens. Jul, connu pour sa série « Silex and the City », et Aïtor Alfonso, professeur agrégé qui a déringardisé la critique gastronomique, ont eu la bonne idée de mêler leurs talents dans un album original qui invite les lecteurs à la table de grands épisodes historiques. Où l’on partagera nos couverts avec Jésus et ses apôtres, ou Scarlett O’Hara dans les champs de coton… La Faim de l’Histoire, d’Aitor Alfonso et Jul, Dargaud, 112 p., 22€
Burns, clap de fin
Dernière séance : le tome 3 de « Dédales » clôt enfin la trilogie fantasmagorique de Charles Burns, le plus lynchien des auteurs de romans graphiques. Sur fond de premier film bricolé entre copains, et d’une dernière scène avant le clap de fin, le dessinateur projette le désir de ces personnages, l’inconscient qui fait dévier le scénario… Troublé, le jury d’Angoulême 2024 l’a déjà sélectionné. Dédales 3, de Charles Burns, Cornélius, 88 p., 25,50€
Noir sur noir
Du noir et blanc grinçant, un univers poisseux. Dans un village ghetto de Floride n’abritant que des pédocriminels, les cendres de l’un d’entre eux sont retrouvées dans sa maison dévastée par les flammes. Accident ? Assassinat ? Cette enquête digne d’un polar de série noire interroge habilement le geste criminel, la peine, la responsabilité, l’exclusion, le libre arbitre. Et s’inspire d’un réel village aux États-Unis… Contrition, de Carlos Portela et Keko, Denoël, 168 p., 25€
Une femme dans la Résistance
« L’Édredon rouge », le tome 2 de « Madeleine Riffaud, résistante », raconte l’entrée dans un réseau, sous le nom de Rainer, en hommage à l’écrivain allemand Rainer Maria Rilke, de celle qui fut aussi poétesse. Écrite à partir du témoignage de son héroïne, la BD permet de comprendre dans les détails la réalité quotidienne d’une vie de résistance. Le trait classique de Dominique Bertail met en valeur ce fascinant destin hors normes. Madeleine, résistante, tome 2 : l’Édredon rouge, de Madeleine Riffaud (auteur), Jean David Morvan (scénariste) et Dominique Bertail (illustrateur), Dupuis, coll. « Air libre », 118 p., 23,50€
Se voir en peintures
Difficile de s’autoriser à se penser en artiste quand on est la fille d’une historienne de l’art respectée et réputée. Claire Le Men a bien tenté la psychiatrie, mais l’aquarelle l’a rattrapée. Dans ce journal intime dessiné, une sorte d’autoanalyse en peinture, la voici qui dialogue avec les œuvres classiques et ses coups de cœur. Bourdieu côtoie même Monet et Leonardo DiCaprio. Jouissif, savant… magistral ! Mon musée imaginaire, de Claire Le Men, La Découverte, 208 p., 24€
Jusqu’au 17/12, au théâtre de La Tempête (75), Margaux Eskenazi présente Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?. Un spectacle conçu à partir d’extraits de la conférence de Gilles Deleuze (1925-1995), intitulée « Qu’est-ce que l’acte de création ? ». Filmée, elle fut énoncée en 1987 devant les élèves de la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.
On est heureux d’emblée qu’une jeune femme, Margaux Eskenazi, prenne de nos jours fait et cause pour celui qui a tellement concouru à créer des concepts tous azimuts, à ses yeux l’essentielle mission du philosophe. Le spectacle, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, est un parfait exercice d’admiration, au cours duquel on voit Margaux Eskenazi se mettre à l’école du bushido intellectuel de l’auteur de Logique du sens, entre autres courants traités qui lui valurent reconnaissance et contestation.
Lazare Herson-Macarel incarne le philosophe avec feu et nous, spectateurs, devenons pour une heure dix les étudiants de jadis. Ils découvraient notamment, grâce à lui, « l’image-mouvement » au vu d’extraits projetés du film d’Akira Kurosawa les Sept Samouraïs(1954), mis en perspective avec Shakespeare et Dostoïevski, dont le grand cinéaste nippon fut, en actes, l’analyste idéal. L’acteur bondit en scène, comme celui qu’il figure bondissait, de son propre aveu, dans les concepts, les affects et ce qu’il nommait les « percepts ». Cela s’inscrit sur un espace bifrontal avec, au milieu, comme un petit cirque assorti de quatre mâts mobiles. Le musicien Malik Soarès, en robe orange de moine shintoïste, ponctue l’action réflexive des percussions et du chant recto tono, qui maintient sans faillir la note grave.
Un vif plaisir d’intelligence en partage s’affirme chemin faisant, au fur et à mesure que se dévoile la maïeutique propre à Deleuze, et sa défense est illustration de l’art envisagé sous l’angle de la résistance résolue, jusque et y compris face à la mort, au lieu que la communication ne consiste qu’en la paresseuse répétition de mots d’ordre. La profération scandée de la Ballade des pendus, de François Villon, dans sa sublime violence médiévale à goût d’éternité, s’avère enfin tel l’exemple cardinal de cette leçon, qui semble toujours inaugurale d’un art poétique au plus haut prix. Gilles Deleuze aimait le théâtre, comme il chérissait toutes les manifestations artistiques aptes à contrebattre « la prétention de l’Étatà être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme ». Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 21/12, au théâtre de La Reine Blanche (75), Aymeri Suarez-Pazos propose Prison. Un cri désespéré, une parole déchaînée avant une probable incarcération… La violence des mots comme ultime rempart à la violence de la vie, un impitoyable réquisitoire.
Juste une table, une chaise : déjà le cachot ? Un homme seul soliloque, jeune encore… La douceur, pourtant, a fui depuis longtemps les courbes de son visage. Traits tirés, cernes aux yeux et rides au front, il semble déjà avoir perdu tout espoir. La vie, parfois, ne fait pas de cadeaux, chante le troubadour. Faut-il endurer la morne solitude derrière les barreaux d’une cellule pour expérimenter l’enfermement ? Au sol, une bande blanche délimite l’espace, la franchir est exclu, l’assignation à résidence est clairement balisée. Même quand table et chaise voleront en éclats, jamais les frontières ne seront violées. Tant physiques que psychiques ! Le débit est violent, ininterrompu. Les mots se bousculent, se fracassent et s’entrechoquent en bouche.
Aucun répit dans le flux verbal, le silence serait synonyme d’échec, de capitulation devant l’adversité. Il est dangereux pour l’intéressé, il implique mise à distance et réflexion, retour sur soi et interrogation. De la mère trop tôt disparue au père trop souvent absent, la vie n’est que brisures, fêlures et cassures. Frustrations et incompréhensions se nourrissent mutuellement, le manque est trop lourd et pesant. Tendresse, amour, affection ? Autant de mots inconnus à son vocabulaire, pourtant secrètement espérés en son imaginaire. Longuement ruminée, la rage l’absorbe, le déborde. Contre la société, les autres et lui-même… Ils vont le payer, la fille ou l’importun, et cher, un couteau fera l’affaire ! La digue est rompue, la mort seule avance nue : réelle pour la victime, symbolique pour l’agresseur.
Chaos du geste, de la pensée et du verbe, Aymeri Suarez-Pazos réussit une véritable performance, parfois à la limite du supportable pour l’auditoire. La fureur du propos mord la ligne blanche, le réquisitoire est impitoyable. En vue, aucune échappatoire : les portes du pénitencier se sont refermées, le bruit des verrous résonne durablement à l’oreille du spectateur. Yonnel Liégeois
Prison, de et avec Aymeri Suarez-Pazos : Jusqu’au 21/12, les jeudi à 21h et samedi à 20h (une date supplémentaire le 8/12 à 14h30) au théâtre de la Reine Blanche (Tél. : 01.40.05.06.96).
Aux éditions des Belles Lettres, l’historien Giusto Traina publie Le Livre noir des classiques, une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité. Avec érudition et humour, le spécialiste de l’histoire romaine dénonce les récupérations et rétablit quelques vérités sur les temps antiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°363, novembre 2023), un article de Frédéric Manzini.
Ce qu’il y a de commode avec les morts, c’est qu’on peut leur faire dire à peu près tout ce qu’on veut. Et c’est encore plus vrai de l’antique, dont on maltraite d’autant plus aisément la mémoire que ses défenseurs se font rares. Parmi ces derniers, Giusto Traina, alliant l’érudition à l’humour, revêt les habits du chevalier blanc dans ce Livre noir des classiques. Ce grand spécialiste d’histoire romaine dénonce par exemple la désinvolture avec laquelle les nazis ont cherché à récupérer l’héritage de la Grèce classique, mais aussi l’idéalisation de la polis abusivement promue modèle de démocratie, ou encore les multiples mésusages dont la figure d’Antigone fait régulièrement l’objet pour incarner ce qui serait une authentique justice hors la loi, sans oublier notre fameux fantasme national concernant « nos ancêtres les Gaulois » qui méconnaît la présence antérieure de Basques sur le territoire.
Un très édifiant bêtisier des antiquisants, donc ? Oui, mais pas seulement, car les conséquences de l’idéologie ignorante sont éminemment politiques, surtout lorsque la question des « origines » et autres « racines » de notre civilisation devient un enjeu sensible. Aujourd’hui, c’est la la cancel culture qui inquiète de plus en plus souvent les classicistes, à l’image de ces « collèges américains qui, pour des raisons avant tout budgétaires, ont éliminé ou projettent d’éliminer les études classiques, en utilisant le cas échéant le politiquement correct comme cheval de Troie, en arguant de contenus racistes et sexistes qui seraient présents dans les œuvres des auteurs antiques ». Pourtant, l’Antiquité n’était pas plus préfasciste que les sculptures grecques n’étaient uniformément blanches…
Giusto Traina ne fait pas que rétablir quelques vérités sur ces objets de nos propres projections que sont les classiques : il nous invite à prendre du recul et à comprendre que l’historicisation du passé est la meilleure manière de contrer son instrumentalisation par le présent. Frédéric Manzini
Le Livre noir des classiques. Une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité, de Giusto Traina (Les Belles Lettres, 208 p., 15€50).
Dans ce même numéro de novembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Vivre avec la mort, ici et ailleurs. Avec un grand entretien en compagnie de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, La dignité est l’affaire de tous. Ainsi que l’émoustillant témoignage du plus que centenaire Edgard Morin, auteur de L’homme et la mort (Points Seuil, 352 p., 6€50). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Aux éditions Flammarion, Didier Eribon publie Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple. Un ouvrage essentiel et poignant, où le philosophe et sociologue nous entraîne dans les tourments du grand âge. En dressant le portrait de sa propre mère, en évoquant son destin laborieux et douloureux.
S’il est bien une réalité incontournable à laquelle nul ne peut échapper, c’est bien celle de notre finitude et, peut-être plus angoissante encore, celle de la mort de nos proches. On commence par constater des signes de faiblesse physique, annonciateurs d’un début de dépendance, et un désintérêt vis à vis de l’extérieur. Didier Eribon a retrouvé sa mère après de longues années d’éloignement. « Le fossé qui s’était creusé entre nous n’avait pas été le fruit d’une rutpure, mais d’un éloignement progressif qui avait commencé très tôt, pour devenir, assez rapidement, quasi total et sans retour possible ». Dans Retour à Reims, il exposait les raisons qui l’avaient poussé à quitter le foyer familial et son environnement, ne supportant plus le climat étouffant et les allusions racistes et homophobes qui émaillaient les conversations. Il y retraçait également son difficile parcours de transfuge de classe, évoquant les écueils douloureux de ce passage d’un monde prolétaire à celui d’une élite cultivée. Expérience très proche de celle décrite par Annie Ernaux qui a si subtilement raconté la honte…, puis la honte d’avoir eu honte de son milieu d’origine !
Au fil des décennies, l’heure est venue pour la fratrie Eribon de s’occuper de leur mère, vieillissante et affaiblie. Pour l’auteur, le dialogue est toujours aussi difficile, accablé par ses propos : « ma mère étaitune vieille femme raciste et je devais l’accepter telle qu’elle était ». Les quatre frères doivent bientôt prendre l’une des décisions les plus difficiles d’une vie résumée dans ce mot affreux, le placement, qui ne rapporte que douleur et culpabilité. Encore faut-il convaincre l’intéressée qui précisément ne l’est pas et s’accroche à son logement. Pour y parvenir, sont prononcées ces paroles aussi mensongères qu’apaisantes. « Ne t’inquiète pas. Ici ils vont bien s’occuper de toi. Tu verras, tu seras bien ». Sa mère espérant alors envers et contre tout une amélioration de son état, il culpabilise de l’avoir rassurée… «Mais comment dire à sa mère: non, tu ne vas pas guérir, non tu ne vas pas aller mieux ? ». Au contraire, elle ne cessera de s’affaiblir dès son entrée dans l’établissement, tant physiquement par une immobilité contrainte que psychiquement par une perte progressive de tous ses repères sociaux et amicaux.
L’état de sa mère s’aggrave, elle est atteinte par ce « syndrome de glissement » constaté par de nombreux soignants : comme tant d’autres, elle lâche progressivement les bords du tobbogan… À sa mort, Didier Eribon fait siennes la douloureuse phrase d’Albert Cohen « jamais plus je ne serai un fils » et la plainte d’Annie Ernaux « je n’entendrai plus sa voix » (Une femme). Comme pour cette dernière, transfuge de classe comme lui, la mort de sa mère, dernier parent survivant, ne signifie pas seulement la perte du rôle filial mais la disparition du dernier lien qui rattache au milieu ouvrier d’origine. Il replonge dans ses souvenirs pour ressusciter la vie de cette femme du peuple : « Elle avait été une enfant abandonnée, placée à 14 ans comme bonne à tout faire, une femme de ménage, une ouvrière d’usine… elle s’était mariée à 20 ans et avait vécu pendant 55 ans avec un homme qu’elle n’aimait pas ». Elle a travaillé dur, élevé quatre enfants, fut malheureuse toute sa vie. Veuve et octogénaire, elle savoure alors sa découverte de la liberté et l’absence de contraintes, elle s’offre même le vertige d’un amour tardif !
En sociologue averti, Didier Eribon est accablé de constater la déshumanisation progressive des pensionnaires en ehpad ou maison médicalisée, coupés de toute activité stimulante et de leurs chères habitudes, sommés de suivre les règles d’une vie en commun qui leur est imposée avec des gens qu’ils ne connaissaient pas auparavant. « Seule sur son lit de la maison de retraite, ma mère protestait, clamait son indignation. Mais son cri ne s’adressait qu’à une seule personne, moi ». Il se souvient que Simone de Beauvoir, parlant de son livre La vieillesse, disait « avoir voulu écrire un essai qui serait, touchant les personnes âgées, le symétrique du Deuxième Sexe ». L’ouvrage n’eut pas, loin s’en faut, le même retentissement… Pourtant, si la condition des femmes concerne la moitié de l’humanité, les conditions de notre vieillesse nous concerne toutes et tous. C’est sans compter sur le déni farouche qui persiste encore dans notre société lorsqu’il s’agit d’aborder sérieusement les problèmes de la fin de vie.
En conclusion, le philosophe propose une réflexion stimulante sur nos rapports aux personnes âgées et à la mort, sur l’expérience du vieillissement. Qui s’apparente à « une expérience-limite dans la philosophie occidentale, l’ensemble des concepts semblant se fonder sur une exclusion de la vieillesse » : comment mobiliser des personnes qui n’ont plus de mobilité ni de capacité à prendre la parole et donc à dire « nous » ? Pour Didier Eribon, ce « retour (à)mère » est tout à la fois un cri de colère et un cri d’amour. Chantal Langeard
Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple, par Didier Eribon (Flammarion, 336 p., 21€).
Le dimanche 19 novembre, 14h à Paris, à l’initiative du collectif « Une autre voix », plus de 500 personnalités du monde de la culture appellent à une « marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique ». Pour que « cesse immédiatement » la « guerre fratricide » entre Palestiniens et Israéliens.
L’actrice Lubna Azabal, présidente du collectif « Une autre voix »
Parmi les signataires : Simon Abkarian, Isabelle Adjani, Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Aure Atika, Jacques Audiard, Nathalie Baye, Pauline Bayle, Charles Berling, Juliette Binoche, Sami Bouajila, Laure Calamy, Marilyne Canto, Isabelle Carré, Marion Cotillard, Jean-Pierre Darroussin, Arnaud Desplechin, Nasser Djemaï, Stéphane Goudet, Christophe Honoré, Agnès Jaoui, Michel Jonasz, Claude Lelouch, Jalil Lespert, Anne-Laure Liégeois, Alex Lutz, Ibrahim Maalouf, Nicolas Mathieu, Sylvain Maurice, Kad Merad, Sabrina Ouazani, Bruno Podalydès, Elie Semoun, Leila Slimani, Bérangère Vantusso,Régis Wargnier,Elsa Wolinski…
« Le 7 octobre 2023, le monde s’est réveillé éventré. Les viscères de son humanité entre les mains. Le 7 octobre 2023, les vies de 1450 civils Israéliens ont été broyées, exterminées, détruites, assassinées, un massacre perpétré par les milices terroristes du Hamas. Le 7 octobre 2023, 240 civils israéliens ont été kidnappés et demeurent introuvables (…) Depuis le 7 octobre 2023, le sang ne cesse de couler, depuis, des milliers de civils palestiniens meurent à leur tour, ils meurent toutes les heures, tous les jours sous les bombardements de l’armée israélienne.
(…) Depuis le 7 octobre 2023, l’horreur et la souffrance déchirent Palestiniens et Israéliens selon une mathématique monstrueuse qui dure déjà depuis longtemps. Cette guerre fratricide nous touche toutes et tous, et peu importent nos raisons ou affinités de part et d’autre du mur, nous souhaitons qu’elle cesse immédiatement et que les deux peuples puissent enfin vivre en paix.
(…) Aujourd’hui le monde est dramatiquement divisé. Aujourd’hui nos rues sont divisées. Une vague immense de haine s’y installe peu à peu et tous les jours actes antisémites et violences en tous genres surgissent dans nos vies. Les mots « choix » et « clan » nous sont imposés : « Choisis ton clan ! » Mais quand la mort frappe, on ne pleure ni ne se réjouit en fonction de son lieu de naissance.
(…) À cette injonction de choisir un camp à détester, il est urgent de faire entendre une autre voix : celle de l’« union ». La voix de l’union, c’est la voix multiple, polyphonique, vivante, c’est la preuve du lien si puissant qui existe en France entre les citoyens juifs, musulmans, chrétiens, athées et agnostiques (…) C’est la voix qui est à l’unisson de nos cœurs et plus que jamais il est urgent de la faire entendre. Ensemble. Urgent que cette voix-là se mette en marche et retisse maille à maille les tissus déchirés de nos rues.
Cette voix forte et unie n’a pas besoin de parler parce que le silence, nos visages et nos corps côte à côte sont la plus belle réponse aux vociférations de tous les extrêmes. C’est pourquoi nous organisons une marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique qui s’ouvrira avec une seule longue banderole blanche. Pas de revendication politique, ni de slogan. Drapeaux blancs, mouchoirs blancs sont les bienvenus…
Rejoignez-nous le dimanche 19 novembre à 14 heures. Nous partirons de l’Institut du monde arabe vers le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour aller vers les Arts et Métiers ».
Le collectif « Une autre voix » : Lubna Azabal (présidente), actrice. Arnaud Antolinos, secrétaire général du Théâtre national de La Colline. Clémentine Célarié, actrice et réalisatrice. Vito Ferreri, auteur et scénariste. Julie Gayet, actrice, scénariste, réalisatrice. Christelle Graillot, agent artistique. Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène. Jamila Ouzahir, attachée de presse.
Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.
Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.
On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.
And here I am, mis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.
Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israéliennecherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».
Un tour d’horizon des théâtres palestiniens
Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva
– Focus Palestine(And here I am, Milk, Losing It): du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi: le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.
– Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.
Au lendemain du 7 octobre, le monde a basculé dans la sidération. L’horreur s’est affichée sur une muraille prétendument imperméable entre Israël et la bande de Gaza, là où plus de deux millions de personnes osaient encore survivre dans leur prison à ciel ouvert, dans leur pré carré. Il y belle lurette que les grandes puissances, y compris les états arabes, ne se souciaient plus de leur sort.
La terreur a réveillé les consciences internationales, impotentes et somnolentes depuis 1948… D’un côté une organisation terroriste, de l’autre un gouvernement israélien composé « d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques, la version juive du Hamas », selon les propres termes d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France ! Alors que chaque camp comptabilise ses morts, plus de 1400 en Israël et presque quatre fois plus déjà en territoire gazaoui, experts autoproclamés et responsables politiques décervelés se livrent une sinistre bataille sémantique à l’heure où les mots ont perdu tout sens commun, surtout humain.
D’un côté, syndicaliste-footballeur-simple citoyen, le couperet tombe lorsque leurs voix s’élèvent pour la défense des droits du peuple palestinien, de l’autre un ministre de l’Intérieur français désavoué par le Conseil d’état et la présidence européenne embourbée entre son soutien inconditionnel à Israël et son silence au regard du respect du droit international et de la protection des populations civiles à Gaza… Au rebus, la nuance et la complexité : un état de fait que déplore l’écrivaine Maryam Madjidi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. Une chronique, fort lucide et éclairante, proposée à l’appréciation des lecteurs de Chantiers de culture. Yonnel Liégeois
Née en 1980 à Téhéran, Maryam Madjidi quitte l’Iran avec sa famille en 1986 pour s’installer en France. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle enseigne le « français, langue étrangère » auprès de réfugiés et de mineurs non accompagnés. Elle publie en 2017 son premier roman, Marx et la poupée, couronné du Goncourt du premier roman. En août 2021, sort Pour que je m’aime encore, toujours aux éditions Le nouvel Attila.
Le rameau d’olivier
Un ami m’envoie une vidéo de Yasser Arafat qui date du 13 novembre 1974. Il s’agit de son discours à l’ONU. « Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main, ne le laissez pas tomber, ne le laissez pas tomber ». Cinquante ans après, le rameau d’olivier est bel et bien tombé, et a même été carrément piétiné. Samedi 7 octobre, un coin du monde a basculé dans l’enfer et, avec lui, le monde entier. Il est difficile de penser à autre chose, de détourner le regard, de vivre comme si ce tout ce sang n’avait pas coulé. Je suis suspendue aux informations, aux images déchirantes et aux vidéos sidérantes.
Je revis la même force écrasante de l’actualité qu’à l’automne 2022 en Iran, après la mort de Mahsa Amini. Cette actualité que l’on se doit de porter sur les épaules. Je ne suis pas palestinienne, je ne suis pas israélienne, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas juive, mais cette guerre me frappe en tant qu’être humain sur cette terre. Je me répète sans cesse comme tout le monde : comment en est-on arrivé là ? Une multitude d’éléments, d’événements, de conjonctures pourrait être invoquée : j’en laisse le soin aux spécialistes qui travaillent depuis des années à comprendre, éclairer, analyser ce coin de terre qui n’a jamais connu de paix durable. Je ne prétends pas les compiler et les exposer ici. Ce n’est pas mon travail.
Mon travail d’écrivaine me porte ailleurs. Vers une région que j’appellerai la nuance. La nuance qui révèle la complexité. L’une et l’autre marchent ensemble sur le chemin de la vérité, comme deux amies, deux sœurs. Or, ces deux mots semblent disparaître de plus en plus du débat.
Nous n’avons que faire de la nuance et encore moins de la complexité. Elles demandent du recul, de la réflexion, du temps. L’époque est à la vitesse, à l’emporte-pièce. C’est intéressant l’origine du mot « emporte-pièce » : « instrument généralement d’acier qui permet de découper d’un seul coup et en une seule pression une pièce aux contours déterminés… », selon la définition du « Trésor de la langue française ». Nous découpons d’un coup un morceau de la réalité et voilà l’opinion tranchée et le débat terminé. La nuance demande surtout de se décentrer, de se déplacer, de se mettre à la place de. Elle nécessite de faire de la place à l’autre. Cet autre peut être l’opprimé aussi bien que l’oppresseur. D’ailleurs, dans le conflit israélo-palestinien – c’est là un aspect de sa complexité –, les deux figures se fondent l’une dans l’autre. Mais l’opinion radicale et tranchée doit immédiatement distribuer et figer les rôles. T’es pour ou contre ? Choisis ton camp ! Fin du débat.
Parce que la littérature est le terrain privilégié de la nuance, je voudrais vous parler d’un livre. Il s’intitule Apeirogon. Écrit par Colum McCann et publié en 2020. Sa lecture est d’une nécessité salvatrice en cette période de guerre et d’horreur. Le roman est construit par fragments, 400 au total qui disent, par cette forme éclatée, la confusion et la complexité de la réalité de ce conflit. C’est l’histoire vraie de deux pères, l’un israélien, l’autre palestinien. Ils ont tous deux perdu une fille dans ce conflit. Ils auraient pu se haïr mais ils ont fait le choix de se parler, de mettre des mots sur leur douleur et de combattre ensemble pour la paix. Ils ont ramassé le rameau d’olivier tombé à terre et ont tout fait pour le planter. Maryam Madjidi
Aux éditions du Cerf, Ossila Saaïdia publie Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Professeure à l’université Lyon2, l’agrégée en histoire et licenciée en langue arabe montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°362, octobre 2023), un article de Nicolas Journet.
Le voile exhibé par certaines femmes musulmanes est en France depuis plusieurs décennies une source de polémiques, de débats politiques et juridiques aussi acerbes qu’embarrassés. Quelle signification doit-on donner à la résurgence dans l’espace public européen de ce couvre-chef chargé de symboles ? Signe religieux attentatoire ou non à la laïcité ? Message politique ? Revendication décoloniale ? Refus de l’égalité des sexes ? Dissidence collective ou individuelle ?
Pour tenter de répondre à ces questions, avec Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes, Oissila Saaïdia porte sur le sujet un regard comparatif, à la fois historique et géographique. Après avoir examiné les sources écrites de la tradition et les accessoires divers qui la portent (hijab, tchador, niqab, burqa), elle montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. L’enjeu était celui de la voie à suivre pour relever le défi de la modernité : en Turquie comme en Égypte, le rejet du voile, prôné par des réformateurs, fut chargé d’éradiquer une tradition inégalitaire entravant le progrès général. Des courants opposés entendirent au contraire faire de l’islam « pur » le moteur d’une renaissance : Hassan el Bannah, fondateur des Frères musulmans, était un produit de l’école laïque et se voyait en réformateur.
L’universitaire souligne la diversité des objectifs poursuivis par les promoteurs du port du voile : entrer en politique, réformer les mœurs ou mener une guerre contre l’Occident. Il en va de même des porteuses de voile, pour lesquelles, selon les cas et les lieux, ce peut être une obligation, un acte de piété, un manifeste politique, ou encore la marque d’une dissidence individuelle. La situation des femmes voilées en France, objet d’un long examen par l’auteure, est conditionnée par l’image étrangère et misogyne de l’islam. Dans son ouvrage, Oissila Saaïdia insiste sur les postures variées des « niqabées » ou « hidjabées » : certaines sont loin de se comporter en femmes soumises, et leurs motivations peuvent être aussi bien personnelles et volatiles que communautaires. Son analyse très éclairante ne met cependant pas un terme au débat sur la présence de la religion dans l’espace public en démocratie. Nicolas Journet
Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Histoire d’un débat 19e-21e siècle , d’Oissila Saaïdia (Éditions du Cerf, 233 p., 20 €).
Dans ce même numéro d’octobre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : L’esprit critique est un sport de combat. « Il existe un danger quand l’exercice du débat fait place au relativisme des opinions, quand la critique se crispe en défiance généralisée, quand les vérités factuelles se retrouvent au même plan que les préjugés », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.
Les actions terroristes du Hamas, à la frontière entre Israël et Gaza, ont sidéré l’opinion internationale. Ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi estime que ces événements sont « la résultante d’une conjonction de deux facteurs : une organisation islamiste fanatique et une politique israélienne imbécile ». Une tribune parue le 08/10, dans les colonnes du quotidien Le Monde.
Il se produit dans l’histoire des événements à la fois surprenants et prévisibles. Tel fut l’attaque du Hamas contre les localités israéliennes de « l’enveloppe » de la bande de Gaza. Surprenant par le moment choisi, l’ampleur et l’audace inédites de l’opération et la dévastation qu’elle a provoquée, ainsi que, côté israélien, par la totale incurie des renseignements militaires et civils (Shin Beth) et le désarroi initial des forces de défense.
Des scènes de cauchemar : des combattants juchés sur des pick-up munis de fusils automatiques, façon Etat islamique, qui franchissent sans coup férir une formidable barrière érigée à coups de milliards et hérissée de senseurs technologiques dernier cri ; des terroristes armés qui marchent une heure durant, sans rencontrer personne sur leur chemin, pour investir villes et kibboutz ; hommes, femmes et enfants tués à bout portant dans la rue ou dans leur maison, pris par dizaines en otages et emmenés de l’autre côté de la frontière, où les réseaux sociaux les montrent exhibés, battus, insultés ; des familles qui étouffent dans leurs abris et dont la radio répercute les appels désespérés à l’aide ; un reporter de radio gazaoui qui transmet en direct (!) depuis la cour d’un immeuble où opèrent les terroristes ; et, lorsque l’armée arrive enfin, des combats acharnés rue par rue, maison par maison, tout au long d’une journée, d’une nuit et une journée encore…
Surprenant, oui. Car enfin, comment l’armée la plus puissante de la région, l’une des premières au monde nous assure-t-on, comment des services secrets aussi performants, capables de localiser un chef terroriste au troisième étage à gauche dans un immeuble qui en compte trente, ont-ils été incapables de voir venir le coup, puis de le prévenir ? C’est là qu’intervient le second terme : prévisible. Car ce que nous venons de subir n’est pas un décret du ciel. C’est la résultante d’une conjonction de deux facteurs : une organisation islamiste fanatique dont l’objectif déclaré est la destruction d’Israël ; et une politique israélienne imbécile à laquelle se sont accrochés les gouvernements successifs et que le dernier a portée à l’incandescence.
Au fil des ans, un rapport de force s’est installé entre Israël et le Hamas, où ce dernier a fini par s’assurer une sorte de droit d’initiative. C’est lui qui décidait de la hauteur des flammes, en fonction de l’évolution de ses intérêts. Ainsi, que le Qatar, son financier, ne se montre pas assez généreux à son gré, ou assez rapide, il lui suffisait d’une salve de roquettes pour entraîner Israël dans une spirale d’où les habitants sortaient meurtris. Mais lui obtenait ce qu’il voulait au prix d’un cessez-le-feu nécessairement éphémère. Pour sortir de ce cercle vicieux, il eût fallu que le gouvernement de Jérusalem imagine une solution : la réhabilitation politique de l’Autorité palestinienne couplée à celle, économique, de la bande de Gaza. Cela supposait toutefois la résurrection du « processus de paix », alors que le découplage des deux tronçons du territoire palestinien était précisément censé éviter cela. Le Hamas, finalement, était bien utile.
Avec l’actuel gouvernement, cette « politique » a atteint son point de perfection. L’unique souci du premier ministre étant de s’extraire du mauvais pas judiciaire où il s’est fourré, il a composé sa coalition d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques – la version juive du Hamas –, dont l’Etat de droit est le dernier souci, et avec lesquels il a conclu un pacte faustien : à lui la tête des juges de la Cour suprême, à eux la « Judée-Samarie » biblique et le libre accès au mont du Temple, de plus en plus investi par les zélotes.
Comme on sait, ce pacte a eu un prix : l’insurrection civile de l’Israël démocratique et libéral, le coup grave porté à la cohésion de l’armée et des services, l’atmosphère de guerre civile latente qui s’est installée dans le pays. Le Hamas, comme le Hezbollah au Nord et son patron iranien à l’Est, a bien étudié la situation. Mais les zélotes n’en ont eu cure, le premier ministre non plus. A la question de savoir où était l’armée au moment de l’attaque, la réponse est simple : en Cisjordanie. Détail anecdotique : à la veille de l’attaque, un bataillon entier était affecté à la protection d’une prière publique et d’une « leçon de la Torah » sur la chaussée qui traverse la ville d’Huwara, au sud de Naplouse. Il n’en fallait pas davantage pour faire barrage à l’invasion des commandos du Hamas. L’opération du Hamas ne s’intitule-t-elle pas le « Déluge d’Al-Aqsa » ? La prochaine Intifada est une question de temps.
Immanquablement, on a évoqué la catastrophe de Kippour, cinquante ans auparavant à un jour près. A juste titre. Même « conception » arrogante – ils n’oseront pas, ils savent qui nous sommes, ils ont tout à perdre et rien à gagner –, même surprise douloureuse, mêmes échecs initiaux… En un sens, c’est même plus humiliant aujourd’hui. A l’époque, on a eu affaire à deux armées nationales suréquipées et bénéficiant, en sus de l’effet de surprise, de la supériorité numérique. Aujourd’hui, même si le Hamas a beaucoup appris, il ne fait pas le poids face à Tsahal. Pis encore, pour la première fois depuis la guerre d’Indépendance, en 1948, il a fallu se battre sur le sol souverain.
La comparaison s’arrête cependant là. La guerre du Kippour fut une épreuve suprême, existentielle ; pendant quelques jours, le pays a tremblé au bord du précipice. Rien de tel aujourd’hui, évidemment. Pour autant, ce mini-Kippour est, comme l’autre, susceptible de bouleverser les équilibres régionaux. J’ignore sur quelle configuration il débouchera. Une chose, néanmoins, est certaine : le rêve de Benyamin Nétanyahou de s’entendre avec l’Arabie saoudite sur le dos des Palestiniens a du plomb dans l’aile. C’est un axiome de sa diplomatie, apparemment justifié par les accords d’Abraham de septembre 2020, que les Etats sunnites se moquent du sort des Palestiniens et que l’on peut faire la paix avec ceux-là tout en ignorant ceux-ci. Cela va s’avérer compliqué.
Qui sait, peut-être l’énigme de Samson va-t-elle se vérifier sur la terre où il l’a proposée aux Philistins (Juges, 14-14) : « Du fort est sorti le doux ». Elie Barnavi
Ambassadeur d’Israël en France de 2000 à 2002, l’historien et essayiste Elie Barnavi dirige le comité scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Israël-Palestine, une guerre de religion ? (Bayard, 2006), Israël, un portrait historique (Flammarion, 2015), Dix thèses sur la guerre (Flammarion, 2015).
Le 14/10 à 19h, au Grand Aslon à Ligné (36),l’association Noces de Paroles invite les amoureux de la chanson et de la poésie à partager une soirée autour de Gaston Couté. Interprété par Yves Champigny, le répertoire du poète libertaire et révolté retrouve ainsi toute sa place dans le patrimoine de la chanson française. Le site Du temps des cerises aux feuilles mortes lui consacre un brillant article.
« Né à Beaugency en 1880, ayant passé sa première enfance dans le moulin paternel de Meung-sur-Loire, cette petite cité pleine du souvenir de François Villon, Gaston Couté était destiné par une famille ambitieuse à l’administration des Finances nationales. En conséquence, il fut confié au lycée d’Orléans, mais, rimant et rêvant d’autres succès, il partit pour Paris en 1898, avec cent francs en poche ».
« Admis à réciter des vers à Al Tarlane, il délaissa bientôt ce cabaret, où il se produisait gratuitement, pour l’Âne Rouge dont le patron, plus généreux, lui donne en guise de salaire un café-crème quotidien. On ne devine que trop peu ce que fut l’existence du pauvre déraciné réduit à cette maigre pitance, à laquelle s’ajoutaient parfois les alcools corrosifs offerts par d’aimables spectateurs. Il subsista ainsi, pourtant, pendant un an, créant Le champ de naviots et tant d’œuvres d’une facture déjà puissante, cris de révolte d’une âme simple et droite se dressant face à la société égoïste et veule pour laquelle « l’honneur quient [tient] dans l’carré d’papier d’un billet d’mille ».
« S’il atteignit la gloire, il ne connut jamais l’aisance […] Sincère dans ses propos comme dans ses œuvres, Gaston Couté distribuait avec beaucoup trop de générosité les vérités désagréables […] Son indépendance, hélas aussi son intempérance, faisaient de [lui] un pensionnaire inconstant. C’est pourquoi il ne figura pas à la place d’honneur qui lui revenait sur les programmes de nos cabarets. Victime de l’alcoolisme, il mourut en 1911 à l’hôpital Lariboisière, laissant à 31 ans une œuvre admirable ». Armelle Audigane est catégorique. « Connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes, nul doute que s’il vivait encore, au vu des événements actuels, le poète aurait la plume « causeuse » à souhait », avoue sans détour l’animatrice de l’association Noces de Paroles, « mettant sûrement sa poésie au service du petit peuple et des iniquités que ce dernier endure ». Philippe Gitton
Gaston Couté, interprété par Yves Champigny : le 14/10 à 19h, entrée libre, au Grand Aslon à Ligné (36). Accompagné par Fetchaï Nadji et Éric Champigny à la guitare, Claude Jaussint à l’accordéon diatonique (confirmation souhaitée : 06.16.25.66.54).
Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.
« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.
Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muelsont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent.Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.
Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.
Son engagement pour la République espagnole
Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur. « Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »
Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »
En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. »Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrire. Tentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »
La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud
En 1950, paraît le Chant général,el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.
Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.
Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach
Jusqu’au 31/12, à Montreuil (93), le Musée de l’Histoire vivante accueille Marx en France. Une exposition qui retrace les années parisiennes du philosophe allemand, à travers dessins humoristiques et œuvres contemporaines. Paru dans Le Montreuillois, un entretien de Jean-François Monthel avec Éric Lafon, le directeur scientifique du musée et commissaire de l’exposition.
Jean-François Monthel – Que raconte Marx en France, la nouvelle exposition du Musée de l’Histoire vivante ?
Éric Lafon – Il est frappant de constater que Karl Marx est toujours d’actualité. 2023 célèbre les cent quarante ans de sa mort. Cette commémoration a donné lieu à la publication de nombreux hors-séries dans la presse. Il y a eu aussi, en 2017, la sortie du film de Raoul Peck sur la jeunesse de Marx. La réédition de ses œuvres rencontre un certain succès. Le Musée de l’Histoire vivante s’associe à ce mouvement, à sa manière. Nous nous sommes intéressés aux années parisiennes de Marx. Et nous avons souhaité explorer la permanence de son image et de sa pensée, à travers un panel d’œuvres et de documents amusants et accessibles à tous.
J-F.M. – Quand Marx a-t-il séjourné à Paris ?
É.L. – Il arrive en 1843, avec son épouse, Jenny, enceinte. Il est chassé par la monarchie de Juillet, en 1845. Il revient en 1849, avant d’être à nouveau expulsé. Les Allemands forment alors la plus grande communauté étrangère à Paris. Il y a des intellectuels, mais aussi des ouvriers, des tisserands, des métalliers… Karl Marx fréquente le café Le Régence, où il croise les premiers socialistes et les révolutionnaires français. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Friedrich Engels. Pour tous les révolutionnaires de cette époque, Paris occupe une place «centrale». La Révolution française est encore proche.
J-F.M. – Que reste-t-il de cette époque de sa vie ?
É. L. – Quand Marx vient à Paris pour la première fois, il n’a que 25 ans, il est totalement inconnu. Nous avons cependant réussi à suivre sa trace. À travers sa correspondance, nous le retrouvons par exemple à Argenteuil et à Enghien-les-Bains, où sa fille et lui se font soigner pour des maladies pulmonaires. Ils vivaient alors dans des conditions misérables. Plus tard, en 1882, Marx embarque à Marseille pour l’Algérie, à bord du paquebot Le Saïd. Un voyage que lui ont conseillé les médecins pour soigner ses problèmes respiratoires. Il séjournera plusieurs mois à Alger. Nous exposons d’ailleurs la dernière photo de lui, prise dans un studio algérois. Karl Marx s’était fait raser la barbe pour l’occasion ! Pour plonger dans l’ambiance, nous avons aussi entièrement restauré la véranda du musée, où nous avons installé des transats…
J-F.M. – Une partie de l’exposition est consacrée à la pensée de Marx. En quoi reste-t-elle d’actualité ?
É. L. – Ses analyses sont décortiquées aujourd’hui encore dans toutes les facultés d’économie, même les plus libérales. Elles expliquent le capitalisme. Avec des dessins, des planches de bandes dessinées, Marx en Francepropose d’aborder simplement les notions de profit, de plus-value, de lutte des classes… Nous exposons également toutes sortes d’œuvres contemporaines qui montrent à quel point l’image de Marx inspire. Son visage barbu est de toutes les manifestations, parfois dans toutes les couleurs. Cela mérite d’y regarder de plus près. Propos recueillis par Jean-François Monthel
Marx en France : Du 25/03 au 31/12/23, au Musée de l’Histoire vivante (31 bd Théophile-Sueur, parc Montreau, 93100 Montreuil).