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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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Trovel, en quête d’humanité

Jusqu’au 17 décembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) accueille En quête d’humanité. Une exposition des photographies de Pierre Trovel, reporter au quotidien L’Humanité durant 35 ans. Une formidable plongée dans l’espace et le temps.

L’exposition des photographies du reporter-photographe Pierre Trovel, En quête d’humanité, est un échantillon du formidable fonds photographique que ce dernier a déposé en 2015 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. Soit 382 000 clichés, pris entre 1960 et 2014. Après avoir été présentée en janvier 2020 dans les locaux des Archives, l’exposition se tient au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en écho aux représentations de la pièce, Huit heures ne font pas un jour alors à l’affiche, tirée du feuilleton réalisé en 1972 par Rainer Werner Fassbinder.

Alors que le réalisateur dépeignait la classe ouvrière allemande, le photographe couvrait pour le journal l’Humanité les nombreuses grèves accompagnant la désindustrialisation en France. Une effroyable saignée quand on sait que rien qu’en Seine-Saint-Denis, entre 1976 et 1984, 38 000 emplois furent supprimés. Mécano, Cazeneuve, Talbot, Alsthom… à travers une soixantaine de photographies noir et blanc, on retrouve ainsi les ouvriers de Renault-Billancourt, le portrait d’un mineur marocain de Courrières, les ouvrières de l’usine Pilotaz de Chambéry, l’imprimerie Chaix d’Issy-les-Moulineaux détruite ou encore les sidérurgistes occupant le toit de l’Opéra Garnier.

Des clichés-témoignages

Images fortes, souvent terribles quand on sait que les combats âpres furent rarement glorieux, elles témoignent des années de transformation économique où des milliers de salariés se sont retrouvés sur le carreau. Ces  clichés peuvent être étonnants comme celui des ouvrières occupant l’usine Bertrand-Faure fumant leurs clopes allongées sur les rouleaux de tissus, parfois drôles telles celle nous montrant une manif de l’Union des vieux de France s’abritant sous un store siglé « Pieds sensibles médical »… Après avoir été photographe à la mairie de Saint-Denis de 1967 à 1975, Pierre Trovel intègre la rédaction du quotidien l’Humanité jusqu’à sa retraite en 2010. Autant dire qu’il en a mis en boîte des conflits, jusqu’à ceux de Longwy ! Là, une photographie d’une arrière-cour avec les hauts-fourneaux en toile de fond, ici, un slogan sur une palissade « Par la lutte, Longwy vivra ».

Au-delà des luttes, le reporter photographie aussi la banlieue en mutation : des minots près d’un toboggan faisant face à la cité des « 4000 » de la Courneuve, la silhouette d’un jeune se détachant d’une vue des tours de Fontenay-sous-Bois, l’immense chantier du RER de Marne-la-Vallée ou encore la liesse des gamins de Saint-Denis lors de la victoire des footballeurs français en 2000… On suit aussi le quotidien d’une époque : des enfants entassés dans un 9m2 rue du Paradis (quelle ironie !) à Paris, un groupe de jeunes hommes dans un café en Moselle ou un couple souriant et dansant dans un café du côté de la gare du Nord…

Une formidable plongée dans le temps et dans l’espace, à ne pas manquer. Amélie Meffre

Une partie des photographies numérisées de Pierre Trovel sont consultables sur le site des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. En quête d’humanité, exposition des photographies de Pierre Trovel, jusqu’au 17/12 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis.

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Dicy, un fabuleux village

Au cœur du petit village de Dicy (89), se niche un musée d’art hors-les-normes, la Fabuloserie… Où les œuvres surprennent, inventées par des créateurs issus pour la plupart des classes populaires. D’un bestiaire chimérique au manège enchanté, une plongée déroutante en un monde merveilleux.

Dans les années 1970, l’architecte Alain Bourbonnais, à la suite de Jean Dubuffet, va se passionner pour l’art brut et dénicher un paquet d’artistes singuliers qu’il exposera dès 1983 à Dicy, dans l’Yonne. Dans la « maison-musée », on déambule au milieu d’œuvres étranges : une salle à manger quasi mystique composée par Giovanni Podesta, ouvrier dans une fabrique de céramique, des sculptures de poupées créées par Simone Lecarre-Galimard, restauratrice, un bestiaire chimérique fait de racines de bois par Abel Secuteur, tailleur à la retraite. On visite avec effroi la salle de Mauricette et ses scènes de vie où trônent des personnages ligotés grandeur nature en tissu poussiéreux, imaginés par Francis Marshall.

On tombe en extase devant l’aquarium qui brille de mille coquillages peints par Paul Amar, chauffeur de taxi à Alger, rapatrié en France. On admire des jouets de bois, machines agricoles ou manèges, fabriqués par Émile Ratier, sabotier devenu aveugle. La visite en intérieur se termine au milieu de grands automates articulés, les « Turbulents » d’Alain Bourbonnais qu’il enfourchait parfois pour aller en ville. Toutes ces œuvres sont déroutantes, vivifiantes tant elles nous plongent dans un monde qui tient du merveilleux, façonné par de grands enfants pourrait-on dire, des créateurs sans limite.

À l’extérieur, les surprises continuent dans le « jardin habité » où tournoie l’incroyable « Manège » de Petit Pierre. Garçon vacher à Coinches (Loiret), Pierre Avezard, né avec une déformation faciale qui lui vaut bien des railleries, se réfugie dans la construction d’un manège. Fait de bric et de broc, dès qu’il s’anime avec une mécanique brinquebalante, il enchante, émeut même eu égard au parcours de son créateur. Y tournoient des avions, des motos, un tramway, des danseurs, des vaches…

Inspiré par les voyages aux côtés de son frère, ingénieur, il reproduit l’aérotrain d’Orléans, le Concorde, la tour Eiffel… Transporté il y a trente ans à la Fabuloserie, il nécessite un entretien méticuleux et couteux. Quand la tour Eiffel haute de 23 mètres menace de s’effondrer, aucune aide publique n’est octroyée – un comble ! Sophie et Agnès, les filles d’Alain Bourbonnais qui gèrent les lieux, lancent une souscription et récoltent plus de 30 000 euros.

Si Sophie se désole de l’indifférence des institutions pour la sauvegarde d’un tel joyau, elle confie que « cette campagne a permis d’impliquer le public et de le faire venir. D’autant qu’avec la crise du Covid et l’arrêt des visites scolaires qui représentent la moitié de nos recettes, le coup fut rude ». Depuis, le public est revenu, nombreux. Pressez-vous, ne manquez pas votre rendez-vous à la découverte des fabuleux trésors de la Fabuloserie ! Amélie Meffre

La Fabuloserie, 1 rue des Canes, Dicy – 89120 Charny (Tél. : 03 86 63 64 21). Ouvert du 4 avril au 1er novembre

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques. Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

à VOIR :

– La projection du film documentaire Le Silence du fleuve, de Mehdi Lallaoui et Agnès Denis. Suivie d’un débat avec Mehdi Lallaoui et Halima Menhoudj animé par Éric Lafon, historien et directeur scientifique du Musée de l’Histoire Vivante. Le 22/10 à 20h30, au cinéma Le Méliès de Montreuil.

– Une exposition sur Élie Kagan, l’un des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences policières. Jusqu’au 10/11, au Lab Altaïs (Tour Altaïs, 1 place Aimé-Césaire, 93100 Montreuil).

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Mahmoud Darwich, le poète

Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.

Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.

Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).

L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…

Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.

Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »

En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva

Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).

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Syrie, prison et répression

L’ouvrage est coédité par Actes Sud et l’association Pour que l’Esprit vive. Tous témoins réunit les dessins de prison de Najah Albukaï et les textes d’une vingtaine d’écrivains. Un recueil qui mêle émotion et réflexion pour dénoncer la répression en Syrie.

Dix ans après le début du soulèvement populaire en Syrie, la répression, meurtrière et massive, s’est abattue contre toute forme de contestation. Symbole d’une solidarité active, les éditions Actes Sud publient Tous témoins. La reproduction de dessins et gravures de Najah Albukaï, accompagnés de textes de 23 auteurs de divers pays qui réagissent face à l’horreur : Alaa el Aswany, Laurent Gaudé, Nancy Huston, Daniel Pennac… « Dans l’histoire de l’art, les crucifixions sont des scènes héroïques, mais la réalité est abominable », témoigne Najah Albukaï, arrêté et torturé par le régime syrien.

Né à Homs en 1970, l’ancien étudiant des Beaux-Arts de Damas, puis de Rouen, participe aux manifestations contre le régime au début du soulèvement en mars 2011. En 2012, puis en 2014, il est arrêté, et enfermé, en particulier dans le sinistre centre 227 des services de D.R. renseignements. Les prisonniers y sont entassés dans de petites cellules, soumis à la quasi-nudité, à la torture, à l’humiliation, à la mort, à l’obligation de porter des cadavres… Parmi eux, des enfants, des militants des droits humains, des réfugiés palestiniens du camp de Yarmouk totalement détruit lors du siège (hiver 2012- été 2013), des manifestantes et manifestants. Grâce à la détermination de sa compagne, Najah Albukaï parvient à fuir et vit aujourd’hui en France.

En 2018, le quotidien Libération publie plusieurs de ses dessins. Des écrivaines et écrivains de diverses origines ou sensibilités, sidérés par l’horreur, décident alors de partager leurs réactions, mais aussi leurs réflexions. Un ouvrage commun, salvateur. Isabelle Avran

Tous témoins, éditions Actes Sud, 160 p., 25€.

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Mulhouse, 60 têtes d’affiche !

Jusqu’au 17 août, soixante citoyen(ne)s s’affichent dans les rues de Mulhouse. Des portraits grand format, sans masque ni geste barrière… à l’initiative de La Filature, la scène nationale, pour saluer les habitants de la ville, épicentre de la pandémie en mars 2020.

Ils sont venus, ils sont presque tous là, les hommes et femmes mis en boîte par les trois photographes que la Filature de Mulhouse avait mandatés à leur rencontre… Souriants et rassemblés dans la grande salle du théâtre, heureux et fiers ensuite de découvrir le tirage photo qui leur est offert ! Des dizaines d’élus, cependant seuls soixante portraits affichés sur les panneaux publicitaires de la ville. Convoqués en studio, rencontrés dans leur salle de sport ou croisés dans la rue, ils se sont prêtés aux clics de Franck Christen, Léa Crespi et Aglaé Bory. Une aventure, humaine et citoyenne, originale où s’affichent des regards métissés et colorés, jeunes ou plus âgés.

« à l’heure de la crise sanitaire et du port du masque obligatoire, où l’on pourrait se laisser aller à oublier les visages, il nous a paru essentiel de convoquer la photographie », commente Emmanuelle Walter, la responsable des arts visuels à la Filature de Mulhouse. Et de faire appel alors à trois photographes pour produire une série de portraits de Mulhousiens dont la vie fut durement éprouvée à l’heure où la ville était l’épicentre de la pandémie… La scène nationale a l’habitude de solliciter ses concitoyens. Déjà, durant l’été 2020, elle lançait le projet « Lettre à ma ville » : témoigner de la crise de la covid, partager ses angoisses et ses espérances ! 150 personnes répondirent à l’appel et leurs écrits furent portés à la scène par le musicien Abd Al Malik. Sur grand écran en ce dernier jour de juin, les portraits défilent, ponctués par les « ho » et les « ha » de l’assistance : pour d’aucuns, mamie ou sans domicile fixe, c’est la première fois de leur vie qu’ils franchissent la porte d’un espace culturel, pour un grand nombre la première fois qu’ils sont ainsi mis à l’honneur.

« Une proposition hyper enthousiasmante », reconnaît la photographe Aglaé Bory. Originaire de Colmar, l’ancienne élève de l’école nationale de photographie d’Arles apprécie la réalisation de portraits, une façon pour elle de tisser des liens entre les paysages et les humains. « J’aime bien partir à l’aventure, me frotter au concret, je suis sensible à ce premier instant de la rencontre ». Déambuler dans les rues, découvrir l’espace que les passants empruntent et partagent… « Juste le temps de capter la lumière dans les yeux, de saisir le beau à l’angle d’une porte », la jeune photographe adore ! Avec cette envie aussi de parler, de se dévisager après ce temps de confinement, d’instaurer une relation de confiance en toute simplicité et gratuité… « Comme les mots dans un livre, la poésie se niche aussi là dans l’éphémère d’une pose », commente Aglaé Bory.

Une exposition à ciel ouvert qui remet l’humain au cœur de la cité. Qui invite chacun, un visage pour tout visa, à regarder et rencontrer l’autre, le voisin ou l’étranger. Yonnel Liégeois

« 60 portraits à Mulhouse » sur les panneaux Decaux de la ville et de l’agglomération, jusqu’au 17 août. Carte interactive pour visualiser où se situent les portraits sur le site de la Filature.

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Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artistepar Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleursEntretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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Tours, un congrès historique

Il y a cent ans, le 25 décembre 1920, s’ouvre à Tours le 18ème congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière. Un événement auquel le Musée de l’Histoire vivante de Montreuil (93) consacrait une remarquable exposition, étouffée par le confinement. Un congrès qui scelle la division de la gauche et donne naissance au Parti communiste français.

La guerre s’est éteinte deux ans plus tôt. Ce 25 décembre 1920, une troisième Internationale réunit dans la salle du Manège à Tours quelques centaines de militants socialistes confrontés à un choix décisif. Pourquoi à Tours ? Parce qu’à Paris, la fédération de la Section française de l’Internationale ouvrière (la SFIO, ancêtre du Parti socialiste) de la Seine, réputée la plus dure, y aurait été surreprésentée. C’est donc une assemblée disparate mêlant des notables de la gauche de la IIIème République, généreusement barbus et moustachus, à de jeunes militants revenus harassés du front où ils montaient l’églantine à la boutonnière, l’emblème du socialisme. Une assemblée où vont se mesurer les pacifistes d’avant 1914, tenants de l’internationalisme prolétarien, et ceux qui ont succombé à l’appel à l’Union nationale lancé par Raymond Poincaré, Président de la République. Entre ceux rétifs à l’idée d’affronter dans les tranchées leur semblable, prolétaire allemand et ceux qui ont voté les crédits de guerre des gouvernements de gauche d’Aristide Briand et de René Viviani. Qui plus est, des crédits sollicités par Albert Thomas, ministre SFIO de l’Armement.

D’autres éléments vont alimenter les débats. Sociaux, d’abord La France a connu quelques périodes de grèves dures entre 1916 et 1919. Des grèves qui, outre les « midinettes » de la haute-couture parisienne, ont atteint la métallurgie et l’industrie de l’armement en 1917. Plus gravement politiques, ensuite. Cette même année 1917, les Russes ont balayé le régime tsariste et placé Lénine au pouvoir. Ce faisant, ils ont pris la main sur l’Internationale socialiste dont se revendique la SFIO française. Chacun sait confusément à Tours que l’heure d’un choix a sonné : s’aligner ou non sur des principes édictés à Moscou.

Au mois de juillet 1920, Ludovic-Oscar Frossard, secrétaire de la SFIO, et Marcel Cachin, directeur du quotidien L’Humanité (il le sera jusqu’à sa mort en 1958) font le voyage de Moscou et reviennent à Paris avec la liste des neuf conditions posées par Lénine pour adhérer à la IIIeme Internationale. Rien de bien gênant a priori, mis à part qu’ils ont quitté le congrès du Komintern avant son terme : de neuf, les conditions sont passées à vingt-et-une, publiées dans L’Humanité du 8 octobre 1920. Auxquelles s’ajoute une vingt-deuxième, non écrite, interdisant aux communistes l’appartenance à la Franc-maçonnerie qui les amènerait à côtoyer des socialistes petits-bourgeois. Voilà qui indispose Frossard mais glisse sur l’indifférence de Cachin, pourtant membre du Grand Orient de France.

Du 25 au 30 décembre, l’invective émaille le débat de fond, pour chacun la scission s’avère inévitable au terme du congrès. Un « ancien combattant » de 14-18 affine à la tribune de précieuses armes politiques : Daniel Renoult, journaliste à L’Humanité et témoin de l’assassinat de Jaurès, le futur maire de Montreuil de 1945 à 1958. Est présent un autre personnage, emblématique, venu puiser les fondements d’une révolution à laquelle il songe : un dénommé Nguyên Ai Quôc, tout juste trente ans, un jeune homme cravaté qui se fera appeler Hô Chi Minh et qui, cinquante ans plus tard, libérera le Vietnam des jougs français puis américain.

Trois motions sont soumises aux délégués dont deux ont le mérite de la clarté dans leur opposition. Celle d’Oscar-Ludovic Frossard et Marcel Cachin soutient l’acceptation des vingt-et-une conditions, avec en corollaire l’alignement sur le Parti communiste d’URSS, celle de Léon Blum est son exact opposé avec le maintien de la « vieille maison socialiste ». La troisième, qui émane de Jean Longuet, le petit-fils de Karl Marx, suggère une voie moyenne : une adhésion sous conditions à la IIIeme Internationale. Deux événements vont mettre un terme aux atermoiements et débats sans fin de l’assemblée. D’abord, la lecture d’un télégramme de Grigori Zinoviev, le dirigeant du Comité exécutif de l’Internationale communiste, le Komintern. L’homme est à l’origine, quelques mois plus tôt, de la scission de la social-démocratie allemande et de la création du Parti communiste allemand, le KPD. Ensuite, Clara Zetkin, une Allemande proche de Rosa Luxembourg, prend la parole et emporte la salle. Le résultat du scrutin est net : 3 252 voix pour l’adhésion, 1 022 voix contre. Deux partis de gauche sont nés ce jour-là : l’un communiste et l’autre, socialiste. Alain Bradfer

Aux alentours du Congrès de Tours, 1914-1924

Le musée de l’Histoire Vivante de Montreuil (93) se projette Aux alentours du Congrès de Tours. L’ouvrage est bien davantage qu’un traditionnel catalogue d’exposition, une vraie somme. Sous la direction de Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée et Éric Lafon, une trentaine d’historiens (dont Gilles Candar, Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Stéphane Sirot…) retracent très précisément les antécédents du Congrès de Tours, les enjeux de sa réunion et les retournements dans les années qui l’ont suivi. En autant de brefs chapitres, dénués de tout esprit partisan, documents connus et méconnus – voire inédits – donnent toute sa force au récit, facilitent la compréhension et rendent vivants femmes et hommes aux prises avec l’Histoire et sa mémoire (184 p., 19€ (+frais de port 8,50€).

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

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Théâtre et cinéma, portes ouvertes !

Le vendredi 11 décembre 2020, Samuel Churin a publié une « Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle ». L’acteur et animateur de la Coordination des Intermittents et Précaires les invite à déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État. Pour  exiger, au nom de l’équité, l’ouverture des lieux de culture.

 

Dans un autre domaine, celui des droits sociaux, ce gouvernement fait même pire : il ne cesse d’affirmer que tout le monde sera couvert « quoi qu’il en coûte » alors qu’ il laisse de côté des centaines de milliers d’intermittents de l’emploi (extras de l’hôtellerie, restauration, évènementiel, guides conférenciers …) qui basculent au RSA dans la plus grande pauvreté. À ce sujet, cela fait des mois que nous alertons, que nous revendiquons, que certains députés et sénateurs relayent les demandes, en vain. La seule victoire, nous l’avons obtenue au Conseil d’État qui vient d’annuler une partie de la convention d’assurance chômage 2019.

Cette dernière victoire me conforte dans l’affirmation suivante, apparemment évidente mais pas souvent appliquée : arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. Le gouvernement décide que les cinémas et théâtres ne rouvriront pas le 15 décembre et il est certain que les pétitions n’inverseront pas cette décision. La seule solution : attaquer le gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté. Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics) porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.). Le juge des référés a des pouvoirs étendus : il peut suspendre une décision de l’administration ou lui ordonner de prendre des mesures particulières. Pour rappel, les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues.

Seule l’Église a gagné et le gouvernement a dû revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses : la jauge est calculée en fonction de la superficie, elle n’est plus limitée. Ce référé-liberté devrait être gagnant parce que les juges administratifs du Conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou d’une salle de spectacle : chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction. Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination.

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Genet, Jean le rebelle

En  avril 1986, Jean Genet dépose deux valises chez Roland Dumas. Conservés durant trente-trois ans dans le secret du cabinet de l’avocat, brouillons, manuscrits inédits et notes éparses sont exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne (14). Né le 19 décembre 1910 à Paris, Genet déroule une jeunesse mouvementée dans le Morvan. Jusqu’à sa rencontre avec la poésie. Une plume flamboyante et un grand dramaturge au parcours atypique, défenseur des Noirs américains et du peuple palestinien.

 

Avril 1986, une quinzaine de jours avant son décès, Jean Genet se rend chez Roland Dumas, l’ancien ministre de François Mitterrand. Sur le bureau parisien de l’avocat et ami de longue date, dans son appartement cossu de l’île Saint-Louis, il pose deux valises. À l’intérieur, ce qui se révèlera un trésor inestimable : brouillons, manuscrits inédits et notes éparses exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ! « Si vous saviez combien d’affaires mal cuites et recuites j’ai plaidées pour Genet », raconte Roland Dumas dans les colonnes du Monde. « Jean est arrivé ici un soir, une gueule terrible, on ne s’est plus quittés pendant vingt ans. Il y avait des problèmes partout dans ses contrats, un fouillis juridique inouï, il s’était fait avoir, j’ai dû remettre de l’ordre. Parfois, j’aidais ses amis en difficulté. Pendant les audiences, il me griffonnait des petits mots comme « Le juge d’instruction est un salaud, il faut le compromettre » ! » Trente-trois ans plus tard, en 2019, l’ancien président du Conseil constitutionnel accepte  enfin de remettre les documents à Albert Dichy. Directeur littéraire de l’IMEC, l’intellectuel est un spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade du théâtre de l’écrivain. « Quand j’ai ouvert les valises pour la première fois, j’ai été émerveillé par le désordre d’une incroyable richesse, un peu comme une caverne d’Ali Baba », commente le responsable du fonds Genet.

Entre carnet de vaccination, tracts, affiches, moult notes et cahiers, un semblant de suite du Captif amoureux ainsi qu’un curieux scénario écrit à la demande de David Bowie… Ces valises, Genet ne s’en séparait jamais. « Elles sont toujours avec lui, des hôtels de gare miteux qu’il fréquente au camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth, des ghettos noirs des Etats-Unis à la petite maison aux volets bleus qu’il a fait construire pour son dernier amour à Larache, au Maroc », écrit Gaspard Dhellemmes. Ses pièces, jouées partout dans le monde, l’ont rendu riche, il préfère redistribuer son argent aux hommes de sa vie. « Lui ne possède rien de plus que ses valises, un exemplaire des Illuminations de Rimbaud, un blouson et une écharpe qu’il laisse flotter sur son épaule comme un lycéen ». Pour Dichy le spécialiste, initiateur de l’exposition à l’Abbaye d’Ardenne (14), « les valises obligent à reconsidérer le mythe d’un « dernier Genet » silencieux, légende qu’il a lui-même savamment entretenue. Leur contenu raconte la lutte entre un écrivain qui ne veut plus écrire et l’écriture qui le submerge ».

Avril 1966, théâtre de l’Odéon, vingt ans avant les trois coups frappés à la porte de Dumas ! Aux abords de ce lieu emblématique dirigé par Jean-Louis Barrault, veillent quelques cordons de gardes mobiles : l’émeute gronde, depuis que le metteur en scène Roger Blin a décidé de monter Les paravents, la pièce sulfureuse de Jean Genet… Les nostalgiques de la guerre d’Algérie n’ont pas encore désarmé. Il faut toute la pugnacité d’André Malraux, alors ministre de la Culture, pour que l’œuvre soit maintenue à l’affiche ! Une provocation gratuite du Condamné à mort, selon le titre de ce premier et sublime poème écrit à l’automne 1942 alors qu’il est incarcéré à Fresnes ? Nullement, car l’homme, par tempérament autant que par conviction, est un rebelle né, un vagabond, un voyageur impénitent dont seuls les dieux de pierre grecs et les oliviers du Maroc parviennent à apaiser fougue et rage. Là où désormais repose son corps, dans le petit village marocain de Larache à quelques mètres de la modeste maison achetée pour son dernier ami et compagnon Mohamed El Katrani. Face à la mer, en direction de La Mecque, le soleil au zénith…

Il meurt le , loin des projecteurs, dans un hôtel minable du 13ème arrondissement de Paris. Tout près d’une autre célèbre prison, celle de la Santé… Très jeune, Genet a plus souvent connu la noirceur des cellules que la lumière du ciel. Abandonné par sa mère et placé par l’Assistance publique dans une famille d’accueil à Alligny-en-Morvan (58), il multiplie fugues et petits larcins. Il connaît sa première expérience carcérale à l’âge de quinze ans, avant d’être condamné à la détention jusqu’à sa majorité à la colonie pénitentiaire de Mettray, non loin de Tours. Désertion, vagabondage, vols : de 1937 à 1942, il est l’objet d’une douzaine d’inculpations. Détenu à Fresnes, il compose ses premières œuvres : Le condamné à mort, Notre-dame des fleurs, Le miracle de la rose Grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il échappe à la relégation perpétuelle. Il est libéré en 1944 puis définitivement grâcié en 1949.

C’est à Mettray qu’il fait une rencontre extraordinaire : celle du livre, de la langue et de la poésie de Ronsard ! Un phrasé, un verbe qui lui permettront de prendre sa revanche sur la vie, l’ordre établi. Qu’il écrive pour le théâtre ou le roman, Genet use d’une langue d’une éclatante beauté. « Il me fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant », confessera-t-il plus tard. Il suffit de relire Le captif amoureux, Le bagne, Les bonnes ou Les nègres pour s’en convaincre. Lui, l’ami de Cocteau et de Sartre, sera aussi celui des Black Panthers et des Palestiniens. C’est au terme de sa vie qu’il écrit le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila, après avoir assisté aux massacres des camps en 1982. Genet ? Un cri de rage au crépuscule d’un Occident qu’il estimait décati, un cri poétique à proférer avec tous les exclus de notre siècle. Yonnel Liégeois, Photos Archives Jean Genet / IMEC. ©Michael Quemener

Genet aujourd’hui :

– Le 28/10/20 à 16h30, l’émission : L’invitation au voyage. Le magazine d’Arte nous invite à mettre nos pas dans ceux de Jean Genet : à Alligny-en-Morvan (58), là où l’enfant fut envoyé par l’Assistance publique. Une balade sensible et poétique au pays du genêt et des sapins, dont le romancier s’inspirera pour écrire Notre-Dame des fleurs. À revoir jusqu’au 26/12, sur Arte TV.

– du 30/10 au 31/01/21, l’exposition : Les valises de Jean Genet. Après les malles légendaires de Fernando Pessoa ou d’Antonin Artaud, voici les valises de Jean Genet : écrivain vagabond, sans domicile, ni bibliothèque ou bureau ! Le dernier atelier de l’écrivain est aujourd’hui révélé au public.

– EPM a édité un coffret, « Jean Genet – Testament audiovisuel ». Avec Antoine Bourseiller et Bertrand Poirot-Delpech, un voyage dans la vie et l’œuvre de l’écrivain. Les ouvrages de Genet sont disponibles chez Gallimard, en poche ou à La Pléiade. À lire : Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre.

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Frantz Fanon, figure du tiers-mondisme

Spectaculaire, la fresque réalisée à Montreuil (93) par le street artiste JBC : une effigie de Frantz Fanon ! Le psychiatre et essayiste martiniquais fut très impliqué dans le combat du FLN en Algérie. Une figure majeure de l’anticolonialisme et du tiers-mondisme.

 

Il fut l’ancêtre des « french doctors » en leur ajoutant une dimension révolutionnaire et littéraire. Un Français qui partage avec Jacques Derrida le paradoxe d’être davantage étudié dans les universités américaines que dans leurs homologues françaises. Il est vrai que Fanon, né Frantz à Fort-de France et enterré Omar Fanon à Aïn Kerma en Algérie, aura du attendre que soient à peu près cicatrisées les séquelles de la guerre d’Algérie pour retrouver droit de cité dans les facultés de l’hexagone.

Autant qu’un petit français de Martinique, c’est un futur républicain forcené qui naît en 1925, fils d’un fonctionnaire des douanes, franc-maçon comme l’est à l’époque la petite bourgeoise radicale-socialiste de l’île. L’élève du Lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France est aussi brillant que le sera l’étudiant, quelques années plus tard, de la Faculté de Médecine de Lyon. Entretenu pour expliquer son évolution, un mythe est à détricoter : il ne fut jamais l’élève d’Aimé Césaire, poète et chantre de la négritude. En revanche, le lycéen de 17 ans, pas encore bachelier, rejoint clandestinement la Dominique en 1942 pour s’enrôler dans les Forces de la France Libre. Fanon entend défendre cette République qui, en 1848, a aboli l’esclavage. Le débarquement de l’Amiral Robert quelques mois plus tôt, avec 10 000 marins pour appliquer les lois de Vichy, achève de le convaincre. Sa candidature est rejetée et il regagne le Lycée Schoelcher jusqu’en 1944.

À 19 ans, il peut intégrer le 5ème Bataillon de Marche des Antilles et arrive à Casablanca pour y attendre le débarquement de Provence. Au commencement, les notes du livret militaire ne sont guère brillantes. On passe de « soldat quelconque au mauvais esprit » à « élève brillant mais esprit militaire douteux » avant d’atteindre en avril 1944 « s’est révélé courageux et de sang-froid. Fait l’admiration de ses camarades. Blessé et cité ». C’est à Casablanca qu’il prend conscience de la société racialisée dans laquelle il est appelé à évoluer. Le camp y est divisé en trois sections : les Européens auxquels sont assimilés les 500 Antillais parce que citoyens français, les Arabes « indigènes » et enfin les « Sénégalais » qui regroupent tous les ressortissants de l’Afrique noire française. Son bataillon remonte le Rhône, atteint le Doubs en plein hiver avant Strasbourg qu’il est chargé de libérer. La propagande hitlérienne usant du « nègre qui violera vos femmes s’il n’est pas cannibale » a fait son œuvre. La population libérée craint ses soldats « de couleur ». Et l’attitude de la hiérarchie militaire, forcément blanche, en ajoute au désappointement dont il fait part à ses parents dans une lettre du 12 avril 1945 : « Aujourd’hui, il y a un an que j’ai quitté Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. Je doute de tout, même de moi… Je me suis trompé ». Cette confrontation à la vision du noir, même antillais, par le Français de métropole, l’ouvre à la réalité du fait colonial.

Retour à Fort-de-France en 1945, il y passe son bac. Lecture passionnée des philosophes Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. Actif soutien à la candidature d’Aimé Césaire aux législatives. Il entre ensuite à la Faculté de Médecine de Lyon avant d’intégrer l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère où il rencontre son maître de stage André Tosquelles et des pratiques de traitement en décalage avec la doxa de l’époque. En 1952, Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs: un essai vigoureux et volontiers satirique, dans lequel il interroge l’aliénation et les relations Noirs-Blancs. Nommé en 1953 médecin-chef d’une division psychiatrique de l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie, il découvre un univers psychiatrique conformiste, mâtiné d’esprit colonialiste, ségrégant Européens et « indigènes ». Sa prise de conscience du fait colonial continue de se parfaire lorsqu’il doit traiter des tortionnaires de la police française. L’hôpital de Blida-Joinville ayant hébergé clandestinement des combattants des deux organisations indépendantistes, l’Armée de libération nationale (ALN) et le Front de libération nationale (FLN), Robert Lacoste, gouverneur du territoire, expulse Fanon, croit-il, vers Paris.

Le militant anticolonialiste et tiers-mondiste rejoint en fait Tunis. Il y exerce son travail de psychiatre dans un hôpital déserté par les Français et devient ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Il collabore à l’organe de presse du FLN, El Moudjahid, dont il devient l’un des principaux rédacteurs. En 1959, il publie L’an V de la révolution algérienne (aussi appelé Sociologie d’une révolution). L’année suivante, atteint d’une leucémie, Fanon travaille sur Les damnés de la terre. En 1961, affaibli, il rencontre Jean-Paul Sartre à Rome pour trois jours de conversations ininterrompues. Dont le philosophe tirera la substance de la préface, tant souhaitée par Fanon, de son dernier ouvrage qui deviendra un  classique mondial de la littérature politique de combat. Les damnés de la terre ? Un élément d’enseignement dans la plupart des universités américaines aujourd’hui. Frantz Fanon meurt aux États-Unis le 6 décembre 1961, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie. Alain Bradfer

La fresque de JBC, sise à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

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Un Bondieu pour les hommes

Du 29/08 au 20/09, Bernard Bondieu expose ses œuvres à l’abbaye de Prébenoit (23), près de Guéret. Des sculptures et des peintures inspirées par un texte d’Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne. Puis, du 25/09 au 5/10, l’artiste creusois participe à une exposition collective consacrée à la Commune de Paris. Deux manifestations qui traduisent l’intérêt que le plasticien porte à l’espèce humaine.

 

« Les Ématrus s’enivrent avec de la clouille, mais d’abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé où ils sont trois et quatre jours avant de reprendre connaissance. Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons ». Le portrait grinçant de ce peuple imaginaire et l’utilisation de néologismes illustrent l’univers loufoque dépeint par Henry Michaux. Dans Voyage en grande Garabagne, le poète invite donc son lecteur à découvrir modes de vie et mœurs de femmes et d’hommes au cours d’une promenade jalonnée de 31 escales. L’exposition de Bernard Bondieu reproduit ce cheminement. À chaque escale correspond un peuple, à chaque peuple un texte, à chaque texte une toile, une sculpture.

Auteur d’un livre consacré à l’exposition, l’historien d’art David Czekmany précise qu’il ne s’agit pas là d’une simple illustration. « Bondieu aime dialoguer avec la littérature (…) Ainsi les œuvres réalisées dans le cadre de cet hommage, si elles prennent pour source le voyage en grande Garabagne n’en sont pas complètement subordonnées, l’artiste ne cherchant pas à coller absolument aux mots mais à les interpréter selon sa vision intime de l’art ». L’exposition s’apparente donc à une collaboration artistique entre deux  autodidactes. Comme Michaux, Bondieu se singularise par un rejet de toute forme d’appartenance à une école, à des techniques : il qualifie son style de naïf, de brut. Il revendique un art d’abord basé sur l’expression de l’imagination, de l’originalité, de l’instinct. Tout ce que réalise Bernard Bondieu, note David Czekmany est le résultat d’un chemin personnel tirant l’expérience de ses échecs et réussites. Ainsi se crée un dialogue permanent entre l’artiste et son œuvre.

« Il faut laisser libre cours au geste qui s’impose dans la création, et en même temps il faut prendre du recul. J’aime le moment où je retrouve le travail laissé la veille. Je peux poser un regard neuf pour concevoir la suite », explique Bernard Bondieu. Pour Michaux et lui, l’expression artistique est avant tout chemin de rencontre avec l’espèce humaine : si les communautés peuplant la grande Garabagne sont nées de l’imagination de Michaux, leurs comportements souvent vils et immoraux ne sont pas sans rappeler ceux de nos contemporains ! En témoignent la violence des combats à mort qui réjouissent les « Hacs », la mise en vente des femmes comme sur un marché aux esclaves chez les Omanvus, les persécutions dues à la religion chez les Mazanites et les Hulebures… L’imaginaire rejoint la réalité. Une réalité qui touche la sensibilité de Bernard Bondieu. Surtout lorsque les hommes sont liés à de grands événements historiques tel que la Commune de Paris.

« De nombreux maçons creusois ont migré sur Paris à cette époque », explique Bernard, « ils se sont retrouvés mêlés à l’insurrection, certains y ont participé ». Passionné par le sujet (il est membre de l’association « Les amies et amis de la Commune de Paris 1871 »), il tient à commémorer cet événement trop souvent méconnu par l’expression artistique. Du 25/09 au 05/10, toujours à l’abbaye de Prébenoit, il participe donc à une exposition collective organisée sur ce thème. L’attachement aux idéaux des communards n’a rien de surprenant de la part d’un homme investi très jeune dans le mouvement syndical et politique. Né à Auzances, ses parents travaillant à Montluçon, il est élevé en partie par ses grands-parents. Des années dont il garde un souvenir ému. Il retient de  cette période la chance d’avoir été le petit-fils d’un homme exceptionnel. Son grand-père était un touche-à-tout : bricoleur, amoureux de la nature, conteur, peintre, sculpteur, musicien. « Pour lui, toutes les choses ou événements de la vie étaient formidables », confie Bernard qui a écrit un livre consacré au grand-père Gaby. C’est auprès de lui, dès son plus jeune âge, que Bernard commence à crayonner. Un plaisir artistique qui ne le quittera plus. Mais pour le loisir, sa scolarité le conduisant dans un collège technique où il décroche un CAP d’électricien… Il est embauché chez Michelin, à Clermont-Ferrand, qui recrute beaucoup d’électriciens à ce moment-là.

Dans cette grande usine de fabrication de pneus, il prend conscience des conditions de travail difficiles. « Des ouvriers usés par une vie de boulot, relégués au balayage. Nous sommes en 1966, c’était 54 heures de travail par semaine pour seulement deux semaines de congés payés, ça ouvre les yeux, tout ça », confie-t-il. Rapidement, il côtoie le syndicalisme et la politique : militant à Lutte Ouvrière, syndiqué à la CFDT. L’attrait pour d’autres activités l’incite à tenter sa chance aux beaux-arts, il y décroche un diplôme de commis architecte. Las, l’expérience professionnelle n’est pas concluante. En 1971, il est recruté par la Sagem, un promoteur immobilier, où il adhère à la CGT et au PCF. Engagement social, prise de responsabilités dans le mouvement associatif : une implication totale dans l’action collective qui ne l’empêche pas de suivre sa propre route. Il décide de rentrer à l’AFPA, « c’est extraordinaire ce que réalisait la formation professionnelle », s’enthousiasme-t-il. Il met donc en place des formations sur des secteurs tels que la domotique ou l’immotique. Il n’en oublie pas pour autant la défense des intérêts communs, il est délégué du personnel au CHSCT. Il reste à l’AFPA jusqu’à son départ à la retraite.

Retour aux sources : il s’installe à Jouillat, petit village proche de Guéret, dans une maison réhabilitée par ses soins. La demeure est bien plus qu’une habitation. Fidèle à sa soif d’échange, de partage, de fraternité, il fait de ce lieu un espace dédié à la culture et aux rencontres. Il crée une association « Ateliers et vie au Coudercs ». Les locaux accueillent tous ceux qui souhaitent partager leur expression artistique. Y sont organisées des expositions de peintures, de sculptures, des soirées cabaret, des conférences. Une maison d’édition voit le jour, « Les Éditions des Coudercs », qui  publie un recueil de textes de chansons de Gaston Couté, un livre de poésie de Gérard Chevalier « Poésie en vers et bleu », un pamphlet sur le pillage des ressources des campagnes « Requiem pour un pays sauvage » de Julien Dupoux, le livre de Bernard Bondieu consacré à son grand-père « Gaby Jazz ». L’aïeul a de toute évidence légué à son petit-fils une énergie sans limite, qui met sur pied un salon des arts à Chéniers, toujours dans les environs de Guéret. Chaque année, depuis 2015, soutenue par le conseil municipal de Chéniers, son Maire Gilles Gaudon en tête, l’exposition s’est imposée au sein de la vie culturelle creusoise. « Avec une cinquantaine d’artistes, le salon est la principale manifestation de ce genre  dans le département », se réjouit Bernard.

Se nourrir de l’apport des autres, cultiver l’amitié et créer : l’artiste poursuit inlassablement sa route avec ces valeurs comme unique boussole. Le hasard des rencontres, des circonstances et de l’inspiration déclenchent la mécanique de la création. Ainsi, à la suite d’une photo fortuite prise de dos, il photographie des centaines de personnes avant de réaliser des tableaux. De la trace laissée par un pinceau essuyé sur un papier, germe l’idée d’une autre série de tableaux, « Traces de vie » : des individus seuls, en couple, en groupe, de face, de dos, en vague silhouette ou plus détaillé, le plus souvent sans visage ! La série constitue une suite impressionnante de personnages révélant une diversité de situations, de sentiments et de caractères.

Une série chasse l’autre… Lorsqu’il s’embarque dans un cycle de création, Bernard Bondieu a toujours la pensée fixée plus loin, au loin. « Ce qui me préoccupe, c’est le sujet qui va m’inspirer après ». Une façon d’anticiper ses futurs voyages. Philippe Gitton

Michaux, hommage

« Quelles raisons ont porté Bernard Bondieu vers ce Voyage en grande Garabagne et pas vers un autre texte ? Son côté débridé, farfelu, profondément humoristique et satirique, fou et imaginatif, délirant même, et pourtant si juste et vrai, ne pouvait que parler directement à sa sensibilité. Le récit est propice à une exploration quasi infinie de la nature humaine dans ses nombreuses subtilités, et pour un artiste chez qui l’humain se place au centre de toute la démarche, il ne pouvait que trouver une résonance parfaite.

Michaux (…) n’est pas un auteur et un artiste facilement abordable. L’expérience de son œuvre, autant dessinée que peinte ou écrite, exige un engagement personnel et du temps de réflexion (…) Michaux est un artiste singulier, à part dans la littérature et dans l’histoire de l’art. Son travail ne pouvait que plaire à Bernard Bondieu ».

David Czekmany, in Bernard Bondieu, hommage à Henri Michaux (Éditions des Coudercs, 148 p., 26€50).

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