Archives de Catégorie: Expos

Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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Montreuil, 80 ans d’histoire vivante

Seul musée de France voué à l’histoire du mouvement ouvrier, le Musée de l’Histoire Vivante sis à Montreuil (93) fête cette année ses quatre-vingts ans d’existence. L’occasion d’une exposition, mais aussi l’expression d’une ambition. Un joyau de culture dans un écrin de verdure !

 

L’histoire peut avoir l’ironie facile et parfois cruelle. Théophile Sueur, industriel en cuir et peaux, a fait édifier en 1872 une gentilhommière au cœur d’un parc des hauts de Montreuil, à quelques encablures de ses usines. Pouvait-il imaginer que l’un de ses successeurs (il fut maire de la ville de 1866 à 1876, sautant allègrement du second Empire à la IIIème République), Hilaire Fernand Soupé, communiste bon teint qui rompra avec le PCF  pour adhérer en 1940 au PPF de Doriot, convaincrait en 1937 le conseil municipal de se porter acquéreur de l’édifice. Deux ans plus tard, en 1939, le maire Soupé coupe le ruban de ce qui est devenu le Musée de l’Histoire Vivante, avec une exposition consacrée au 150e anniversaire de la Révolution, voué dès son origine à l’édification des masses par la narration de l’épopée communiste. Bon sang montreuillois ne saurait mentir. Et cela, sous les cheminées marquées des initiales encore visibles de Théophile Sueur !

C’était il y a quatre-vingts ans. Une ouverture éphémère, puisque le tout jeune musée est contraint de fermer ses portes en 1940 sur injonction d’Alfred Spengler, maire désigné par le régime de Vichy. Les portes rouvrent en 1946, en s’inscrivant dans la ligne tracée en 1939. « Il était dans une linéarité de la philosophie de la révolution communiste, demeuré dans une position statique alors que le Parti communiste évoluait de son côté », concède Frederick Genevée, Président de l’Association du musée. Difficile d’en sortir d’autant que, de 1946 aux années 80, la municipalité assure le financement. À mesure que les années passent, le public se restreint à celui des militants ou des organisations liées au Parti, à quelques délégations étrangères sympathisantes. Marcel Dufriche, maire de 1971 à 1984, en prend conscience. Il charge ses responsables de l’époque de ranimer ce corps malade en lui conservant son identité et les portes se referment jusqu’en 1987.

À la réouverture en 1988, l’esprit subsiste mais la méthode a changé. « Nous sommes dans une démarche pédagogique en plus d’être culturelle », énonce Véronique Fau-Vincenti, conservatrice du Musée. « La démarche a toujours été pédagogique et didactique, la différence étant que c’était partisan et que ce ne l’est plus », renchérit Éric Lafon, directeur scientifique de l’institution. « Nous sommes un musée de banlieue avec pour vocation de démontrer qu’il y a des mouvements de banlieue », ajoute-t-il. Ce que Frederick Genevée  confirme : « C’est un projet inscrit dans une ville et un département de Seine-Saint-Denis avec une histoire industrielle et politique qui résonne ». Il en dégage un fil conducteur, « on sait d’où l’on vient et l’on questionne davantage que d’apporter des réponses ». Dégagé de l’empreinte partisane, le Musée de l’Histoire Vivante, consacré en 2002 par son intégration aux Musées de France, ambitionne désormais d’être le seul en France voué à l’histoire du mouvement ouvrier. Là où d’autres l’ont précédé en Europe. Une ambition qui suppose la collecte de ces objets militants qui dorment dans les caves des organisations ou de militants qui en mesurent mal la valeur muséale.

Dans le droit fil des luttes populaires, les années se suivent  comme autant d’anniversaires à commémorer par autant d’expositions. Après 1936 en 2016, la Révolution russe de 1917 en 2017, celle de 1848 en 2018, s’annoncent celles de 2020 et le congrès de Tours, fondateur du Parti communiste français, et les 150 ans de la Commune en 2021. Plus modestement, et sur le mode de l’autocélébration, le Musée fête ses 80 ans d’existence avec l’exposition « Ouvrier.e.s ». Un hommage aux ouvriers et ouvrières, de la représentation de leur travail à leurs délégués en passant par l’usine et les figures mythiques.  « Une seule exposition par an », regrette Véronique Fau-Vincenti, « faute de moyens ». S’ajoutera toutefois cette année un hommage rendu à Jules Durand à partir du 18 mai. Jules Durand ? Un docker havrais, syndicaliste libertaire, condamné à mort, gracié par Armand Fallières et mort à l’asile en 1926. Un musée de l’histoire ouvrière, mais aussi de sa condition. Alain Bradfer

 

Une expo pour un à-venir

« Par cette exposition au titre symbolique, « Ouvrier.es », nous ne célébrons pas seulement les quatre-vingts ans de notre institution », affirme avec conviction Éric Lafon, « de salle en salle, par les documents, images et objets que nous valorisons, nous attirons aussi le regard du public et des décideurs sur toutes les potentialités de notre musée ». Pour le directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante, il s’agit d’offrir in visu la préfiguration de ce que pourrait être dans un futur proche un grand musée dédié à l’histoire du mouvement ouvrier. Avec autant d’expos marquantes à la clef, déclinées aujourd’hui dans un espace limité : de l’ouvrier paysan à l’ouvrier des villes, de la fabrique à l’atelier et de la manufacture à l’usine, de la place des femmes à l’entreprise, des grandes figures de l’épopée ouvrière (le mineur, le cheminot, le métallo…), de l’ouvrier dans la littérature et au cinéma… L’homme fourmille d’idées, de rêves et de projets, l’association qui préside à l’avenir du lieu aussi ! D’autant que nichent ici quelques trésors qui méritent une visite : le bureau de travail de Jaurès, le riche fond d’archives de Louise Michel et de Jules Vallès…

Personne n’en doute au MHV : les collections actuelles pourraient être le fondement d’un musée plus grand, plus moderne, plus accessible. Et conduire, sur le site actuel réaménagé et agrandi par exemple, à l’inauguration d’un Musée d’Histoire du Mouvement Ouvrier. Toujours inexistant en France, contrairement à d’autres pays européens ! D’ores et déjà, organisations syndicales, mutualistes et coopératives ont affiché leur soutien à un tel projet. Un haut-lieu de l’histoire du travail enracinée dans une réflexion historiographique rigoureuse, un haut-lieu d’une histoire vivante d’hier au temps présent enracinée dans son incontournable dimension internationale. Yonnel Liégeois

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Les droits de l’Homme prennent la pose

Jusqu’en juin 2019, deux artistes de la prise de vue, Sebastião Salgado et Clarisse Rebotier, couvrent de leurs œuvres les murs du Musée de l’Homme, à Paris. Pour commémorer les droits du même nom, adoptés en 1948 par l’ONU. Place du Trocadéro, une pose s’impose.

 

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, organise une série d’expositions, conférences et projections destinées à commémorer l’événement. Adopté le 10 décembre 1948 par la toute jeune ONU, le texte définit les droits fondamentaux inaliénables au plan civil, politique, social, économique et culturel inhérents à toute personne humaine. Le droit à l’éducation, au travail, à la liberté d’opinion, la protection des enfants…

De tous les artistes invités au Musée de l’homme (situé dans une aile du Palais de Chaillot où fut signé le texte), le photoreporter brésilien Sebastião Salgado est sans doute le plus connu. Du Kenya aux Philippines, de l’Inde au Rwanda, en passant par l’Angola, l’Algérie, la Bosnie, l’ancien professeur d’économie a témoigné des conditions de travail dans les mines d’or ou les champs de pétrole, des injustices frappant les paysans sans terre du Sertão, des atrocités de la guerre, des dégâts de l’homme sur la nature, du déracinement. Aussi des beautés du monde, comme ce désert au sud de Djanet (Algérie) où un Touareg se recueille. Salgado a puisé dans quarante

Co MNHN – JC Domenech

ans de travail pour illustrer chacun des trente articles de la Déclaration.

Clarisse Rebotier, quant à elle, s’est focalisée sur le seul article 13 qui stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». L’artiste a proposé à des réfugiés et à des demandeurs d’asile de les photographier sur le Parvis des droits de l’homme. « Pour le symbole, bien sûr, et parce que ces gens ont leur place ici ». D’où le titre de sa série, « Hic et Nunc », « Ici et maintenant ». De rencontres en ateliers, Khadija, Gabriel, Hissen, Sahil et vingt-six autres ont accepté de poser. Seuls ou à deux. Quelques-uns se tiennent par la main. Derrière eux, la tour Eiffel. Ils sourient.

Sauf Adema, dont le regard semble se perdre au-delà de l’objectif. Jean-Philippe Joseph

 

Sebastião Salgado

Les photographies de Sebastião Salgado illustrent certains des articles de la déclaration, tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail, et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement échos aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis sa création en 1937 et que le

© MNHN – JC Domenech

photographe illustre en portant un regard rétrospectif sur son œuvre.

Tout au long de 40 ans de carrière, trente photographies réalisées dans 20 pays : Afghanistan, Angola, Algérie, Bosnie, Brésil, Éthiopie, France, Hong Kong, Inde, Indonésie, Italie, Kenya, Mexique, Mozambique, Philippines, Rwanda, Somalie, Soudan et Tanzanie. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité de défendre au quotidien les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle que soit la région du monde concernée, soulignant la portée universelle de ce texte. « Je ne veux pas qu’on apprécie la lumière ou la palette de tons. Je veux que mes photos informent, provoquent le débat », déclare Sebastião Salgado.

 

Clarisse Rebotier

Pour réaliser cette série d’une trentaine de clichés, Clarisse Rebotier a rencontré des dizaines de personnes ayant fui la guerre. Pourtant, ces portraits représentent des personnes sereines et souriantes. « Ils sont joyeux. Ce sont des battants ! Je voulais montrer que les personnes réfugiées sont d’abord des citoyens, incroyablement emplis d’émotions et de vie », confie l’artiste. Pour cette série, la photographe a souhaité monter un projet participatif : les sujets sont devenus auteurs, ils ont tiré eux-mêmes leur portrait en chambre noire. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, prises sur l’esplanade des Droits de l’Homme, au Trocadéro, à l’ombre du Musée de l’Homme qui reste très attaché

Rose et Khadija-Co C.Rebotier

aux valeurs humanistes et universalistes, qui ont présidées à sa création en 1937.

Si l’accueil de la diversité et l’intégration des réfugiés sont actuellement un défi pour l’Europe et pour la France, ils mobilisent également des principes humanistes et universalistes chers au Musée de l’Homme. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, dans lequel les préjugés sur les immigrés sont déconstruits peu à peu. « J’entends parler souvent des « gens différents », mais je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents », affirme Clarisse Rebotier.

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Tours, viva il cinema e…Leonardo !

Les liens entre la Touraine et l’Italie ne datent pas d’aujourd’hui. En 1519, Léonard de Vinci meurt au Clos Lucé d’Amboise. Alors que s’ouvre, le 27 février, la 6ème édition du festival Viva il cinema !, la région Centre Val de Loire célèbre le cinq centième anniversaire de la disparition du génie de la Renaissance.

 

Outre une programmation riche et variée, du 27 février au 3 mars, le festival Viva il cinema ! rendra hommage à trois prestigieux réalisateurs. Tout d’abord, le napolitain Mario Martone dont nous pourrons revoir l’inoubliable « Morte di un matematico napoletano » (Grand prix du jury à Venise en 1992), « L’amore molesto » et découvrir son dernier film « Capri-Révolution »… Le bolognais Pupi Avati connait une reconnaissance

Capri-Révolution, Mario Martone

internationale pour « Fratelli e sorelle », sorti en 1991. En 2003, il reçoit le prix Donatello du meilleur réalisateur pour « Il cuore altrove», projeté à Tours ainsi que « Una sconfinata giovinezza » et « Un ragazzo d’oro ».

Quant à Roberto Ando, sans doute un peu moins connu du public français, il n’en est pas moins un réalisateur majeur du cinéma italien. Il fut l’assistant de Federico Fellini, Francis Ford Coppola et Francesco Rosi. Son premier long métrage, « Diario senza date » fut plusieurs fois primé. Trois de ses films sont à l’affiche du festival : « Viva la libertà » adapté de son propre roman « Le trône vide », « Le Confessioni » et son dernier film « Una storia senza nome », avec Laura Morante et Alessandro Gassman, présenté en novembre 2017 à la soirée de remise des prix du Festival du film italien de Villerupt en Lorraine. Pour la compétition tourangelle, cinq films sont projetés en présence de leurs réalisateur ou réalisatrice, parmi lesquels le très sensible « Fiore gemello » de Laura Luchetti déjà primé à Villerupt. Comme chaque année, les

Una storia senza nome, Roberto Ando

documentaires ne sont pas oubliés : cinq sont présentés, dont l’excellent « I Villani » (les Rustres) de Daniele de Michele, chantre du slow food.

En ouverture du festival, est proposée à l’université de Tours une conférence sur « L’italianité au féminin » avec la présentation du film « Italiennes » de Silvia Staderoli. Une autre excellente initiative : l’installation de l’exposition « Ciao Italia ! Ces immigrés italiens qui ont fait la France » ! Elle connut un très grand succès en 2017 lors de son vernissage à Paris, au Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Photos, documents historiques et films font honneur à tous les mineurs, ouvriers, maçons, artisans et artistes qui ont contribué à faire la France d’aujourd’hui. Non sans douleur parfois, comme en témoignent les « ritalades » subies par certains d’entre eux…Sont présents aussi divers objets de la vie quotidienne, de la petite Fiat 500 à la mythique cafetière Bialetti, qui nous touchent tous, descendants d’Italiens ou non. Sans oublier l’apport culinaire transalpin qui enrichira notre gastronomie nationale ! Chantal Langeard

 

Entre Italie et Touraine…

Au moment où la Région Centre-Val de Loire célèbre le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, Viva il cinema ! s’inscrit dans cet esprit de la Renaissance qui a contribué à tisser entre la France et l’Italie des liens solides de nature artistique et culturelle, fondateurs de l’identité de la Touraine. Le cinéma contribue depuis le milieu du XXème siècle à renforcer ces liens et à nous préserver de cette tentation du repli, si forte  aujourd’hui. Viva il cinema ! porte cette vision solidaire et citoyenne parce que le cinéma italien, entre gravité et légèreté, a toujours su, hier comme aujourd’hui, éveiller nos consciences.
Cette sixième édition nous emmène vers d’heureuses découvertes, des films inédits en France et nous propose de parcourir entre comédies et drames, fictions et documentaires, l’Italie dans toute sa diversité et son actualité. Viva il cinema ! est le rendez-vous des cinéphiles, des amoureux de l’Italie et de tous ceux qui pensent que pour mieux se connaître, il faut regarder au-delà des frontières quelles qu’elles soient. Là est tout le pouvoir du cinéma, alors…. Buona visione ! Louis D’Orazio
, directeur artistique.

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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Couty, un peintre dans son musée

Jean Couty magnifia les ouvriers des chantiers autant que les églises romanes et les villes du monde entier. Contemporain de Matisse et Picasso, le peintre lyonnais possède aujourd’hui son musée. Inauguré en mars 2017 sur l’Île Barbe, là où il vécut et travailla.

 

 

Ce qui frappe, en arrivant aux abords du musée dédié au peintre Jean Couty (1907-1991), qui a ouvert ses portes en mars 2017 ? L’enchantement des lieux d’abord, en ce 9e arrondissement de Lyon ! Nous sommes à l’Île Barbe, là où l’artiste et sa famille vécurent. La maison est là, l’intimité du peintre aussi. Ses toiles, sa palette, ses croquis, l’escalier en bois qui craque.

Dès la première salle du musée construit en face de la demeure familiale, on mesure tout le talent de l’artiste, ses approches plurielles, tant dans les traits que dans les sujets abordés. Une grande huile horizontale met en scène « Les hommes sur le chantier » avec leurs casques jaunes et verts, s’échinant à la tâche, à côté, une toile fait écho à Mai 68 avec des CRS massés face une rue en plein fracas. Un peu plus loin, un matador esquive un taureau pendant que c’est « La récréation » des petites filles dans une institution religieuse. Des fillettes en chapeau qui semblent tout droit sorties d’un tableau de Balthus.

La peinture de Jean Couty déploie une synthèse réussie de plusieurs influences. On y retrouve du Derain, du Cézanne ou du Braque, tandis qu’y pointe sa formation d’architecte auprès de Tony Garnier. Son sens de la composition excelle ainsi dans ses œuvres consacrées aux grands chantiers : ceux de La Défense, de la Part-Dieu ou du métro. Exposant à maintes reprises au Salon des peintres témoins de leur temps, dont il recevra le Grand Prix en 1975, il déclarera : « Le chantier représente toutes les activités de l’Homme avec ses techniques les plus avancées, mais, sous la conduite dans l’ascension des volumes, des couleurs, et dans la violence musicale de tous les bruits les plus insolites ».

Une ode aux bâtisseurs – ses ancêtres maçons n’y sont sûrement pas pour rien – que l’on retrouve dans une toile magistrale montrant des terrassiers, torses nus, armés de leur pioche, prenant une pause. Même chose avec les séries consacrées aux églises romanes ou aux cathédrales, animées par la ferveur religieuse de l’artiste. En 1959, raconte l’historien d’art Alain Vollerin (1), Jean Couty entreprend un tour de France pour étudier et peindre les joyaux de l’art roman. Il en ressort des huiles magnifiques révélant le génie architectural des lieux.

 

Si le peintre signe de très beaux paysages et portraits, il saisit comme nul autre le bouillonnement de la ville, les rues de Lyon la nuit, celles de New York ou d’Istambul mais aussi les ruelles marocaines. Grand voyageur, Jean Couty témoigne de la beauté de Jérusalem ou de Ceylan comme de la douleur des victimes d’un séisme au Liban.

Témoin de son temps, il signe « une peinture solide et flamboyante », comme le résume Lydia Harambourg, de l’Académie des Beaux Arts (2). Elle fut saluée de son vivant par les critiques, les galeristes et les musées (il expose dans les salons, aux côtés de Picasso ou de Matisse, au musée d’Art moderne), remporte des prix. Alors, comment expliquer qu’un si bon peintre soit aujourd’hui méconnu ? « C’est une situation courante dans l’histoire de l’art, les peintres sont connus de leur vivant et puis, à mesure qu’ils s’éloignent de la scène et de la vie, une autre génération prend la place », explique Lydia Harambourg. Grâce à son fils Charles-Olivier Couty et à sa femme Myriam, qui ont fait le pari un peu fou de lui consacrer un musée de toute beauté, son talent sort des oubliettes. Pour l’heure, quelque 150 œuvres de Jean Couty y sont exposées, d’autres y prendront place comme celles de jeunes artistes. Une initiative exceptionnelle pour un artiste qui ne l’est pas moins. Amélie Meffre

(1) Il signe le très beau catalogue « Un musée, un livre » (Éd. Mémoire des arts (40€).
(2) Auteure notamment de « Jean Couty » (Éd. Cercle d’Art, 20€).

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Dieppe, un envol d’érables !

Jusqu’au 18 septembre, Dieppe accueille la 19ème édition de son Festival international de cerf-volant. La plus grande manifestation du genre au monde. Avec la présence de 38 délégations étrangères, dont celle du Canada invitée d’honneur, et le thème des « Arts premiers » comme source d’inspiration fédératrice.

 

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Rouge vêtus, couleur de leur emblématique feuille d’érable, entre galets et pavés, les canadiens ouvrent la parade en ce dimanche ensoleillé ! Déjà, hauts dans le ciel estival, des dizaines de cerfs-volants se jouent des brises marines. De toutes tailles, de toutes formes, un ballet de couleurs au gré du vent… En clôture de défilé, les cerfs-volistes Maori, nus pieds et en costumes traditionnels, captivent la foule massée le long du parcours. Tant par leur « haka » légendaire que par leurs « oiseaux » ornés de coquillages et de plumes. Du peuple Cri du Grand Nord canadien à celui de Nouvelle-Zélande, deux points communs : dieppe1la beauté des cerfs-volants traditionnels et leurs richesses culturelles !

 

L’un vient de Montréal, l’autre de Québec, la capitale de la Belle province, Normand Girard et Réjean Bideau forment une paire à l’accent chaleureux ! Le premier construit ses propres engins, le second les dessine et les colore. À l’occasion de Dieppe 2016, ils volent pour le peuple Inuit avec de beaux portraits sur leurs toiles ou de symboliques « lunettes de soleil », faites en ivoire et inventées il y a plus de 2000 ans pour se protéger de la réverbération des vastes étendues glacées. D’authentiques tableaux rejean-bibeaulivrés au grand air… Leur bonheur commun ? « Le plaisir de construire et d’imager des formes », confessent-ils de concert, « garder notre esprit d’enfant parce que la pratique du cerf-volant invite au partage et au dialogue, à lever la tête du quotidien pour regarder le ciel ».

Leur compatriote Dominique Normand n’en pense pas moins, elle qui expose ses tableaux sous la tente du festival. Depuis de nombreuses années déjà, la plasticienne partage le quotidien du peuple Cri implanté en Baie James. « Cette région est ma terre adoptive, je m’y sens comme si j’y avais toujours vécu. Depuis plusieurs années, j’ai tissé des liens serrés et trouvé une grande famille au cœur des communautés Cris. Pour moi, l’appel du Nord se fait de plus en plus insistant et irrésistible.  De Mistissini à Chisasibi, à travers peinture, films ou ateliers artistiques, j’aspire à mettre en lumière l’amour que je ressens pour ces terres sauvages ». De traversées en raquettes des terres ancestrales à la descente en un mois de la rivière Eastmain dieppe4avec un groupe de jeunes Cris pour sensibiliser la population canadienne aux dangers de l’exploitation des mines d’uranium, l’artiste ne cesse de s’imprégner de la sagesse et des mœurs de ces peuples autochtones et d’en nourrir son œuvre, « comme l’odeur de fumée sur une peau fraîchement tannée ».

 

De coups de maître en premières mondiales, le festival haut-normand n’en est pas à son premier essai ! D’autant qu’entre le Canada et Dieppe, c’est une longue histoire, surtout une histoire de cœur… C’est ici, sur les pelouses-mêmes du front de mer, qu’en 1942 se déroula le raid des alliés, la fameuse « Opération Jubilée ». Cinq cents ans plus tôt, les marins normands partaient pour les eaux poissonneuses de Terre-Neuve alors qu’au XVIIième siècle Dieppe devenait l’un des premiers ports d’embarquement des colons pour la « Nouvelle-France ». Une histoire si forte d’ailleurs, qu’en souvenir du débarquement allié, une ville du Nouveau-Brunswick prendra le nom de Dieppe et en 2001, fort de l’appui français, naîtra le premier festival en Acadie, yann-pelcat-cerfs-volants-2012-691« L’international du cerf-volant » devenant l’un des plus importants rassemblements en Amérique du Nord !

C’est encore ici que le géant « O-Dako » (plus de 14m de long, exclusivement construit en papier et bambou), l’un des Trésors Nationaux du Japon, fut autorisé pour la première fois en 1998 à quitter la terre du Soleil Levant ! Avec une équipe complète en provenance de la ville de Yokaichi pour le faire s’envoler avec l’aide des cerfs-volistes internationaux participant au festival, 100 personnes au total pour plus d’une tonne de traction : sur le dos du mastodonte, les fameux « nagaifuda », originales cartes de vœux dont la mission est de porter au ciel ces milliers de messages intimes afin qu’ils soient exaucés… En 2000, le festival révélait à un public ébahi les traditions Maya de la région de Sumpango, au Guatemala. Chaque année, à la fête de la Toussaint, la population construit et fait voler dans les cimetières des cerfs-volants géants. Ainsi, les âmes dieppe-capitale-cerf-volant_2des défunts qui n’auraient pas réussi à rejoindre le ciel peuvent s’accrocher aux lignes pour y parvenir !

En 2006, Dieppe fait revivre les cerfs-volants maoris, interdits par les colons et disparus depuis des décennies. Il n’existait plus que deux modèles enfouis dans des musées, les techniques de fabrication étant transmises oralement. Grâce à la recherche et à la mémoire des anciens, la délégation maorie pouvait alors présenter une série de cerfs-volants végétaux, spécialement reconstruite pour l’occasion. Et que dire alors des peuples indiens Kuna et Wayu, venus du fin fond de l’Amazonie en 2008 ou de la troupe royale thaïlandaise en 2010 : plus de 700 ans auparavant, les rois avaient coutume d’engager leur propre engin dans les combats de cerfs-volants (couper la ficelle de l’adversaire en plein vol) qui se déroulent encore aujourd’hui en face du palais yann-pelcat-cerfs-volants-2012-88royal !

Le cerf-volant ? Plus qu’un loisir, un art, une culture, une spiritualité… Une communion entre l’homme et la nature, entre éther et terre, l’union de la rose et du réséda, la fraternité entre celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ! Un monde où l’humain reprend des couleurs, où la différence (de formes, de tailles, un fil-deux fils ou quatre fils…) devient richesse à contempler, à partager. Qu’il soit traditionnel, artistique, historique ou sportif, le cerf-volant devient langage universel où n’existe plus qu’« Un ciel, un monde », selon le mot de passe international des cerfs-volistes ! A Dieppe plus qu’ailleurs : biennal et gratuit, le premier festival au monde qui réunit autant de pays (38 cette année, dont le Ghana pour la première fois), 3_christian-boreyd’amateurs éclairés ou néophytes, de visiteurs petits et grands sur ses huit hectares de pelouses, les plus grandes d’Europe. Comme un écrin cerné d’une muraille de falaises, un théâtre antique entre la ville et la mer baigné de cette lumière magique propre à la Côte d’Albâtre qui inspira tant de peintres, écrivains et poètes !

 

Comme Claudio Capelli, l’italien de l’étape dieppoise… Natif de Cesena, voisin du grand Fellini qu’il croisa en ami, Claudio le « ragazzo » découvre le cerf-volant du haut de son enfance. Le vrai choc, la vraie rencontre avec les objets volants, elle se produit en 78 à New York, au Central Park : la vision de quelques cerfs-volants d’une incroyable beauté dans le ciel américain. Alors, le plasticien formé aux claudioBeaux-Arts de Ravenne déserte de plus en plus la galerie pour l’envol de tableaux dans l’espace aérien ! Comme support de sa peinture, il choisit les « Edo » et « Rokkaku » d’origine japonaise. « Le vrai défi, pour moi ? Que le spectateur soit en capacité de lire un tableau à 30 ou 150m de hauteur. Avec cette inversion du regard, cette sensation presque métaphysique, quand c’est désormais le tableau qui vous regarde de là-haut ! ». Hors les cimaises du musée, il projette ainsi ses portraits ou visages imaginaires au gré des vents. Plus fort encore, il crée en 1981 à Cervia le « Festival Internazionale degli Aquiloni », rendez-vous prisé des artistes à l’air libre.

Plus discrète et moins volubile que son compère transalpin, Thérèse Uguen est une thereseauthentique orfèvre de la toile ! Une petite main qui semble véritablement tisser les cerfs-volants surgis de son imagination créatrice, résistants aux bourrasques bretonnes et pourtant d’apparence si fragile. Éducatrice spécialisée de formation, elle s’initie au cerf-volant en 1988. Tant pour ses loisirs que comme activité proposée aux enfants de par son métier… De fil en aiguille, de bouts de papier en tiges de bambou, elle crée son univers très personnel. Sans idée préconçue, où la légèreté des formes semble épouser le vent comme par magie. Avec le bonheur de faire valser ses créatures partout, entre les buildings de Singapour comme dans le ciel de Pontivy ou de Morlaix.

Oyez, oyez bonnes gens, osez vous envoler pour Dieppe : à la rencontre des peuples du monde, à la découverte de la belle ouvrage. Le bonheur n’est pas que dans le pré, levez les yeux, il peut aussi se nicher dans les cieux ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :

dieppe2Trois revues se partagent l’actualité cervolistique :

Vol Passion : le magazine de la Fédération française de vol libre.

Le Lucane : la revue trimestrielle du Cerf-Volant Club de France. 13 rue du Courtil Jamet, 35190 Québriac. Avec articles de fond, actualités, plans de fabrication et agenda.

Le NCB : Le nouveau cervoliste belge, revue trimestrielle. Même sommaire.

 

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Rouen, de l’art en barre

Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », la ville de Rouen a inauguré le 3 juillet une vingtaine de fresques monumentales dans trois quartiers de la ville. Venus d’Argentine, de Pologne ou de l’Aveyron, 18 artistes ont investi façades, barres et hangars. Pour une superbe expo à ciel ouvert, conçue pour durer.

 

En sillonnant Rouen cet été, vous croiserez un calamar géant, des joueurs de foot portant horloge et bateau sur la tête ou un danseur de hip-hop en mouvement, trônant majestueux sur les hangars des quais de Seine, les barres du quartier des Sapins ou les bâtiments du centre-ville. Pour la troisième édition de « Rouen impressionnée », la ville n’a pas lésiné. Elle a chargé Olivier Landes, urbaniste et fin connaisseur de Street Art, de repérer les lieux et de rouen2trouver les artistes les mieux à même de les investir. Pas uniquement pour embellir les murs de la ville, mais pour évoquer des réalités urbaines et sociales.

Ainsi, sur les hauteurs de Rouen, dans le quartier des Sapins, injustement réputé mal famé, des réunions avec les habitants, petits et grands, ont permis de mieux cerner leur quotidien. Au cœur de ces barres, à deux pas de la forêt, il n’est pas rare de croiser des hérissons, des sangliers et des renards ! Rien d’incongru donc à ce que la fresque du Brésilien Ramon Martins sur l’immeuble Norwich nous montre une femme pensive en boubou coloré, tenant un renard par le col… Une œuvre splendide qui dit la diversité des lieux. Un peu plus loin, on rouen1croisera encore un sanglier multicolore peint par l’Aveyronnais Bault, ou une vache entourée de deux jeunes filles, imaginée par le Polonais Sainer. Grâce au parcours imaginé par la mairie, Rouennais et touristes viendront voir du beau sur les façades des barres. Ces dernières se distingueront enfin et pour longtemps. Les peintures sont suffisamment solides pour tenir le coup une dizaine d’années. À voir ces sept œuvres magistrales, on se dit que nombre d’édiles banlieusards seraient bien inspirés de mener pareil chantier.

En revenant au centre-ville, ne loupez pas « L’apparition » de Gaspard Lieb, un artiste de la ville qui a fait surgir un danseur en noir et blanc sur le mur du Conservatoire et surtout rouen4l’extraordinaire fresque du Polonais Robert Proch à l’arrière du cinéma Omnia. Là, l’artiste a respecté le rouge brique du bâtiment latéral pour le faire évoluer vers le bleu du ciel. Il a su mettre à profit les moindres recoins de la façade, comme les ventilos, pour y glisser des visages à la Bacon. C’est tout bonnement époustouflant !

Poussez ensuite sur les quais de Seine et plantez-vous devant le hangar 23 où l’Allemand Satone a opté pour une abstraction chatoyante pour dire la circulation alentour, quand des rouen3dizaines de milliers de voitures empruntent le pont Flaubert chaque jour. Remontez enfin pour admirer le calamar géant qui s’étale sur les 400 m2 du hangar 11, imaginé par le Français Brusk. Attardez-vous devant l’œuvre faite entièrement à la bombe qui évoque la mer, Nuit debout et dissimule messages d’amitié et d’antipathie, comme le « Fuck Sarko » en beau lettrage bleu… Amélie Meffre

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Sabine Weiss, une photographe bienveillante

Sans bruit, pendant  plus de cinquante ans, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains. Avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant. « Le monde de Sabine Weiss » vaut le détour, il est à (re)découvrir jusqu’au 30/07 à la galerie Les Douches.

 

 

Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grand photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à

Marché aux puces. Paris, 1952

Marché aux puces. Paris, 1952

Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, lorsque je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.

Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps ». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur ».

Montmartre. Paris, 1952

Montmartre. Paris, 1952

En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».

Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traversa la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss.

Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une des

Les lavandières. Bretagne, 1954

Les lavandières. Bretagne, 1954

marques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.

Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse  particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité, parfois à eux-mêmes….  Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée récemment à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-

Une rue à Naples, 1955

Une rue à Naples, 1955

Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il  a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».

Ses photos témoignent en tout cas d’une époque bénie, il faut le dire, pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif… Chantal Langeard

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