Archives de Catégorie: La chronique de Léo

Une écriture froide qui brûle

Au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Gabriel Dufay met en scène Vent Fort. Une pièce du dramaturge norvégien Jon Fosse, prix Nobel de littérature en 2023, dont les œuvres sont régulièrement présentées en France. Une écriture, toute à la fois froide et incandescente, d’une incroyable puissance poétique.

Gabriel Dufay met en scène Vent fort, du Norvégien Jon Fosse, dont les pièces sont jouées en France depuis un demi-siècle. C’est toujours avec le même étonnement qu’on dresse l’oreille à l’écoute de ses textes laconiques, subtilement allusifs, empreints d’un mystère dû à son art poétique. On irait chercher la théorie des climats pour tenter d’expliquer cette écriture froide qui brûle. Un homme revenu d’un long voyage (Thomas Landbo) nous dit qu’il regarde par la fenêtre du quatorzième étage d’un appartement. Au fil d’un monologue semé de considérations insolites sur le langage, on saisit qu’il a perdu toute notion du temps et de l’espace. Il s’efforce de se souvenir de ce qui l’a amené dans cet appartement, où surgit une femme (Alessandra Domenici), qu’il reconnaît pour sienne, avec laquelle il aurait eu un enfant, qu’on ne verra pas. Puis on découvre le jeune amant (Kadir Ersoy) de l’épouse…

Se déroule alors un fait divers conjugal sensiblement tragi-comique, chorégraphié avec soin (conseils de Kaori Ito et Corinne Barbara). Les hommes s’empoignent, en viennent aux mains, la femme n’en peut mais. À la fin, l’homme désemparé, qui vient de revivre son passé ou de prévoir son futur dans un présent aléatoire, se jette dans le vide, du haut de la fenêtre d’où il a contemplé son existence. C’est si expressif, dans l’ordre métaphysique, qu’en terre catholique on jurerait qu’on vient d’assister à l’étape de purification d’âmes de défunts expiant leurs péchés. Des âmes, certes, mais furieusement organiques dans le jeu. À point nommé, une sorte de coryphée féminin (Founémoussou Sissoko) sillonne la scène en tous sens, faisant entendre, dans une pénombre savante, la voix chantée du destin inéluctable.

Après les rappels, Gabriel Dufay a déclaré que la réalisation de Vent fort n’a pu se faire qu’au prix de son endettement personnel. Il a lu le beau discours de Jon Fosse, lors de la cérémonie de son prix Nobel en 2023, où il affirmait, avec force, la défense de l’art. Quant à l’avenir du théâtre de l’Échangeur, de restrictions budgétaires constantes en menaces implicites, on le voit compromis, non loin de la disparition pure et simple. Ce serait là un nouveau chapitre de la forfaiture d’État, à l’encontre d’un théâtre dont les vertus culturelles et esthétiques ne sont plus à démontrer depuis belle lurette. Jean-Pierre Léonardini

Vent fort, Gabriel Dufay : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h (relâche le 15/10). L’Échangeur, 59 avenue du Général-de-Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01 43 62 71 20). Gabriel Dufay met également en scène, de Jon Fosse, Étincelles, au studio de la Comédie-Française jusqu’au 02/11.

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Frictions ne dore pas la pilule

Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Entendant se faire lieu d’émergence d’une authentique pensée critique, elle fait appel aux signatures venues d’horizons divers.

Jean-Pierre Han amorce le numéro 39 de la revue Frictions avec un éditorial bien senti, dans lequel il s’interroge sur l’esthétique des grands machins spectaculaires, censés illustrer « le roman national ». Au Puy du Fou, où se glorifie la vulgate historique réactionnaire, convient-il d’opposer une version républicaine au grand sens ? Marc Sagaert a traduit, de l’écrivain cubain Anton Arrufat (1935-2023), très peu connu en France, un texte éclairant sur les pièces courtes de Tchekhov. Hervé Petit, comédien et metteur en scène de théâtre, propose, avec Figuration, une nouvelle sur son expérience vécue lors d’un film à gros budget. De Joséphine Serre, voici la partition verbale d’un oratorio, Partir. Face à Ulysse, rusé guerrier couvert de sang, Nausicaa déclare : « Je ne suis rien/Que deux bras qui s’ouvrent ». Grégoire Letouvet a composé la musique, Laëtitia Guédon mettra en scène.

Jérôme Hankins a suivi, vers l’an 2000, divers stages pour acteurs animés par Edward Bond (1934-2024). C’est sur le thème du massacre des innocents que le grand auteur britannique, à qui l’on doit de mémorables Pièces de guerre, s’attelle à un « nouveau paradoxe du comédien » et conduit ses auditeurs au bord du gouffre de l’époque, en prolongeant sans merci, dans l’épouvante concrète, des scènes prélevées dans Shakespeare, Brecht ou Ibsen. Thierry Besche, créateur sonore, donne à penser sur l’histoire de la voix humaine au théâtre, à partir d’exemples par lui vécus. Gilles Aufray adresse une lettre émue à Hélène Bessette (1918-2000), romancière si injustement oubliée, dont les œuvres complètes, par bonheur, sont de nouveau en cours de publication aux éditions Nouvel Attila, collection « Othello ». D’Hélène Bessette, de 1953 à 1973, étaient parus treize romans chez Gallimard. Gilles Aufray livre aussi un assez long poème, Lettre à un enfant à venir, pour conjurer dans le futur les malheurs du temps présent.

La dernière livraison est consacrée à Noëlle Renaude-Ziegler. Avant de devenir, « grâce à Théâtre ouvert et aux Éditions théâtrales », celle qui écrit des pièces infiniment singulières et des romans, elle a pratiqué l’activité critique avec du style et un fin discernement. En témoignent, entre autres, ses interventions sur le peintre Jean-Charles Blais, les acteurs Gérard Desarthe-André Marcon-Jean-Quentin Châtelain, l’auteur « paléolithique » Valère Novarina, dont Philippe Sollers disait : « Il fait bouillir la langue ». Jean-Pierre Léonardini

Frictions, numéro 39, 138 p., 18€. Rédaction-abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).

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Rostand, le triomphe de Cyrano

En cet été 2025, la revue Europe consacre son numéro à Edmond Rostand. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le triomphe accordé à Cyrano de Bergerac en 1897 hissait au premier rang du Parnasse d’alors un poète qui n’avait pas 30 ans. Un dossier passionnant.

Une pléiade de chercheurs spécialisés, élus par Patrick Besnier et Bertrand Degott, passe au crible la vie et l’œuvre entier d’Edmond Rostand (1868-1918), né à Marseille, gascon de cœur, surgeon ultime du romantisme et adepte obstiné de la rime. C’est passionnant, dans la mesure où rien n’est passé sous silence d’une personnalité littéraire, de son vivant déjà, adulée ou farouchement blâmée. Est d’abord cité à comparaître et brillamment analysé un essai de prime jeunesse, dans lequel Rostand, au nom d’une Provence élargie, compare l’Astrée, roman pastoral du XVIIe siècle, au naturalisme de l’Aixois Émile Zola. Dans une étude magistrale, Esther Pinon ausculte le souffle versifié des Musardines, recueil paru en 1890, remanié par l’auteur en 1911. Plus loin, Jean-Claude Yon se penche sur le contexte, intellectuel et financier, de la création de Cyrano.

Le théâtre de Rostand est précisément envisagé sous toutes les coutures, depuis un vaudeville, le Coiffeur d’en face (le texte en est reproduit), jusqu’à l’Aiglon (alternativement vu comme étendard de la collaboration ou éloge de la Résistance), en passant par la Princesse lointainela Samaritaine et bien sûr Chantecler, cette toujours stupéfiante féerie de basse-cour, dont Morgan Guyvarc’h ausculte « la poésie de la zoologie ». Hélène Laplace-Claverie explore le Bois sacré (1908), fantaisie dans le goût néoclassique, où un couple de jeunes automobilistes se voit dépanné par les dieux de l’Olympe. Une lettre louangeuse de Jean Richepin adressée à Rostand, une rude critique de Bernard Shaw sur la Princess lointaine jouée à Londres par Sarah Bernhard, un texte subtil de Léon Blum sur Chantecler, trois lettres inédites de Rostand à Saint-Pol-Roux, des regards acérés portés sur les traducteurs de Rostand en Allemagne et en Russie complètent, entre autres, cet ouvrage à vocation exhaustive.

Outre les chroniques habituelles sur la littérature et les arts, la livraison consacre son cahier de création à des poètes de Palestine, choisis et traduits par Kadhim Hassan. Fondée en 1923, la revue Europe demeure, en son domaine, un trésor vivant. Jean-Pierre Léonardini

Edmond Rostand, la revue Europe : juin-juillet-août, n° 1154/55/56, 380 p., 22€00. En couverture de la publication, une maquette de Christian Lacroix figurant le coq de Chantecler, mis en scène par Jean-Luc Tardieu à Nantes en 1986. Pour ma part, j’ai souvenir du Chantecler mis en scène en 1994 par Jérôme Savary à Chaillot.

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Une étrangère en Avignon

Au Balcon d’Avignon (84), Jean-Baptiste Barbuscia présente l’Étrangère. Une pièce librement inspirée de L’étranger, le roman d’Albert Camus publié en 1942. Presque aussitôt érigé en mythe littéraire transcendant, Roland Barthes saluant l’avènement d’une « écriture blanche », soit allusive, purgée de tout pathos.

Jean-Baptiste Barbuscia, jeune auteur de son état (c’est là son quatrième texte), a imaginé d’ingénieuses variations autour de « l’affaire Meursault », anti-héros par essence, meurtrier par inadvertance. La jeune étudiante impertinente (Marion Bajot) d’un professeur de lettres aux cours peu fréquentés (Fabrice Lebert) va l’entraîner, au nom de la figure épisodique de Marie Cardona, maîtresse de Meursault l’indifférent, dans une enquête préalable au procès, dont nous allons avoir sous les yeux les attendus proprement théâtraux. Au fil d’un jeu à deux très subtil, au cours duquel l’une et l’autre (tour à tour avocat, policier, complice présumé, juge ou concierge) auront à changer de personnage en un clin d’œil…

C’est-à-dire qu’est ainsi imagée, incarnée corps et âme en somme, dûment théâtralisée, la situation initiale conçue par le romancier. Si Camus n’est pas pris au pied de la lettre, son esprit demeure, dans un geste éperdu de reconnaissance. La fidélité à sa pensée est à voir dans le vif élan vers la lucidité qui circule tout au long de la représentation, jusque dans les traits d’humour à l’heure actuelle, par exemple lorsque l’enseignant désarmé s’essaie au slam, devant la jeune fille qui le met en boîte aussi sec.

Dans ce théâtre aux proportions proprement humaines, un peu moins de 200 places, la scène se peuple et se dépeuple vite d’accessoires habilement maniés par le duo des protagonistes (table, chaise, lampe de bureau, tableau où épingler les suspects de l’affaire…). Un drap blanc pour signifier le sable de la plage où Meursault, sous le soleil aveuglant, a tiré quatre balles sur L’arabe, devient, hâtivement replié, un cadavre de tissu. On doit à Sébastien Lebert d’élégantes vagues de lumière, judicieusement rythmées grâce à l’arrangement musical de Benjamin Landrin. De la sorte, le caractère concret de la scène ne jure donc nullement avec l’abstraction sous-jacente du texte. Jean-Pierre Léonardini

L’étrangère, Jean-Baptiste Barbuscia : jusqu’au 26/07 à 13h30, relâche les 10-17 et 24/07. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Py, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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Gatti, le souffle d’un décapité

Au lendemain du centenaire de la naissance d’Armand Gatti (1924-2017) et de la disparition soudaine de son fils Stéphane en mai 2025, il est urgent de découvrir Bas-relief pour un décapité (1949-1957), paru chez Marsa Publications. Au cœur de ce texte, comme par miracle exhumé, l’esprit à venir de l’œuvre immense, en maints domaines, respire déjà à grand souffle.

Armand Gatti est alors journaliste au Parisien libéré. Il a rendu compte des procès d’Oradour-sur-Glane, du camp du Struthof, de la Gestapo de Bordeaux, suivis d’une série d’articles sur les camps en Europe, « Malheur aux sans-patrie ». En 1954, il reçoit le prix Albert-Londres pour ses reportages intitulés « Envoyé spécial dans la cage aux fauves ». En trois introductions successives, Stéphane Gatti, son fils, précise les circonstances, l’enjeu et l’âme du livre écrit la nuit dans une mansarde du quai d’Anjou. Ce n’est pas une autobiographie, quand bien même tout ce qu’a vécu, et saisi Gatti, apparaît littéralement quintessencié à dessein, sous les étranges effets conjugués d’un regard froid et d’un lyrisme brûlant aux métaphores hardies.

Un livre qui étonne et subjugue

Gatti, fils d’émigrés piémontais, entre dans la Résistance à 19 ans, dans une ferme du maquis de Tarnac, en Corrèze. Arrêté, interné à Bordeaux au camp Lindemann, il s’évade au bout de six mois et revient à Tarnac où, recruté par les Britanniques, il devient parachutiste. Bas-relief pour un décapité redonne vie, par saccades, à cinq cadavres de fusillés qu’il a vus au bord d’une route. Il les baptise Golame, Elélic, Als, Bordoni, Seon. Dans la confusion des temps, les aiguilles de l’horloge peuvent se mouvoir à rebours (de 39-45 à 14-18, par exemple). Rien de l’infernale déraison de l’époque n’est passé sous silence, quand « Nuit et brouillard était la gangue d’un nouvel homme ». Le livre étonne, subjugue et convainc, au fil de courtes séquences hachées, puissamment évocatrices, au sein desquelles l’horreur côtoie un genre d’humour noir.

Le chapitre Théâtre aux armées, par exemple, met en jeu les figures de Rabbit le lapin, de Notre-Dame de Lourdes, d’un poilu de 1812… Chez Armand Gatti, les êtres, la non-indifférente nature et les choses sont égaux en droit. Les arbres dialoguent entre eux, la locomotive soupire et soliloque. Rien n’est passé sous silence, depuis les rafles d’hommes-rats jusqu’aux trains de la mort, la faim des détenus, la peur, les morts violentes, les corps en feu et l’angoisse du parachutiste quand « la chute est le seul moyen de retrouver la terre des ghettos ». Gatti est là tout entier dans cet embrassement du monde à sans fin refaire, qu’il hissera, dans son théâtre, à une hauteur cosmogonique. Sur la belle couverture du livre, il y a cinq photographies, dont celle où on le voit en très jeune homme aux yeux écarquillés, qui jamais ne cillera au spectacle de l’innommable dans tous ses états ! Jean-Pierre Léonardini

Bas-relief pour un décapité, Armand Gatti (éd. Marsa, 296 p., 20€).

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 26/04, au théâtre de La Concorde (75), Julie Timmerman met en scène Un démocrate. Du théâtre documentaire de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation, un acte civique de bon aloi.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de La Concorde, studio Pierre Cardin. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Edward Bernays (1889-1995), neveu de Freud né en Autriche, tôt émigré aux États-Unis, est l’inventeur des « relations publiques » et, à ce titre, maître manipulateur, sa vie durant, de consciences de masse à subjuguer. Le texte abonde en exemples édifiants. C’est au nom de la démocratie que Bernays, admiré par Goebbels, a pu déclarer : « Si j’affirme suffisamment longtemps qu’un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. La propagande ne parle pas à la raison, mais à la foi. » On connaît la musique, elle est universelle. C’est Bernays qui l’a composée, au grand dam de Freud, qui n’entendait pas l’inconscient de cette oreille. La représentation tire son nerf d’un ton subtilement sarcastique qui ne renonce jamais à l’exposé des motifs circonstanciés de la plus cynique imposture qui gère insidieusement les comportements. Un brûlot enjoué sur la duperie monstre sous laquelle gît le beau mot de démocratie. Du théâtre civique de bon aloi. Jean-Pierre Léonardini

Un démocrate, Julie Timmerman : Jusqu’au 26/04, 20h. Théâtre de la Concorde, studio Pierre Cardin, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

À l’issue de trois représentations, rencontre-débat avec la metteure en scène et son invité : Le 12/04 avec Pierre Haski, journaliste, chroniqueur sur France Inter et auteur d’ouvrages sur la politique internationale. Le 15/04 : avec David Colon, historien, professeur et écrivain, spécialisé dans l’actualité économique et politique. Le 23/04 : avec Nora Hamadi, journaliste, présentatrice pour Arte et France Culture.

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Heiner Müller, temps passé

À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.

Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.

C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.

H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.

Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.

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Nasser Djemaï, entre rêve et cauchemar

De Marseille à Sartrouville, Nasser Djemaï propose Kolision. Un monologue percutant dont s’empare Radouan Leflahi. Un fils d’immigré à la réussite triomphante, souvent « cabossé » au fil de son parcours. Entre rêve et cauchemar, une pudique confession.

La prédestination, pour gratifiante qu’elle soit, peut connaître quelques embardées, susceptibles demalmener le trajet d’un sujet humain élu dès sa naissance. N’est-ce pas ce qui advient à Mehdi (soit « le guide éclairé par Dieu »), septième enfant de la lignée de garçons, dans une famille d’émigrés où l’on travaille dur ? Il est le héros de Kolision, la fable écrite et mise en scène par Nasser Djemaï au TQI, le Théâtre des Quartiers d’Ivry qu’il dirige, avant son envol en tournée. Lire le texte constitue déjà un bonheur. C’est une nouvelle, une histoire courte (short story, disent les Anglo-saxons), avec un narrateur qui dit « je ». C’est en 18 tableaux, ce qui nous conduit au théâtre, dès lors que l’acteur Radouan Leflahi, s’emparant du texte, le restitue en un monologue percutant.

Sa voix, souple, riche en inflexions multiples, jaillit à l’unisson d’un corps mobile, bondissant tel celui d’un pugiliste. L’image coule de source ; il ressemble à Marcel Cerdan jeune. Que nous dit Mehdi, fils choyé, que la lecture de l’Île au trésor, entre autres merveilles, a transformé en sage premier de la classe au long de ses études, jusqu’à devenir cadre friqué dans l’industrie de l’aviation militaire ? Qu’il faut ne jamais renoncer à l’enfant qu’on fut, soit à la poésie du monde. Il s’est vu sacrément cabossé, à plusieurs reprises, au milieu de son parcours triomphal ; grand brûlé, hôte fréquent de l’hôpital, le crâne explosé contre un arbre… Aussi, ses frangins l’ont baptisé Kolision, avec un K.

La confession turbulente de Mehdi, écrite d’une main sûre et d’un cœur sensible, n’est pas exempte d’une qualité d’humour d’ordre fantastique. Au plus fort d’un délire post-traumatique, le héros dialogue avec George Clooney posté sur une affiche. C’est tordant. Une espèce d’amitié se noue. La star hollywoodienne lui dit : « Salam wa alykoum Kolision ». Ce qui se joue là, sur le sol du terrain vague de la mémoire à la lueur de bougies (Emmanuel Clolus à la scénographie), n’est sans doute pas autre chose, sous forme d’un conte moderne, que l’autobiographie pudique de l’auteur. Ne pas oublier d’où l’on vient. Empreintes de tendresse, les pages sur la famille sont magnifiques. Jean-Pierre Léonardini

Kolision, Nasser Djemaï : Théâtre Joliette à Marseille, du 20 au 22/03. Scène de Bayssan à Béziers, du 25 au 30/03. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, les 3 et 4/04. Théâtre de Nîmes, du 9 au 11/04. Le texte est publié chez Actes Sud papiers (13€).

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Petites formes aux grands effets

D’une scène l’autre, de l’Essaïon (75) à la Reine blanche (75), se jouent Une légende à la rue et L’infâme. La preuve que le théâtre public outrepasse le simple divertissement. Mettant le nez dans des faits de société criants, au cœur même du politique au sens large.

Un bel exemple en est fourni par Une légende à la rue, de Florence Huige (Cie Les Cintres), qu’elle interprète dans une mise en scène intelligemment partagée avec Morgane Lombard. À l’automne 2011, Florence Huige croise une femme étrange aux cheveux orange, bardée de sacs en plastique. Elle parle de torture, de danger de mort… Deux ans après, Florence Huige apprend par les journaux que cette femme n’était autre que Sakine Cansiz, héroïne de la résistance kurde, fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le dirigeant élu, Öcalan, est en prison depuis une éternité. On parle enfin à son sujet, ces temps-ci, de pourparlers avec la Turquie.

Sakine Cansiz, alias Sara dans la clandestinité, incarcérée douze ans, torturée, mutilée, a été assassinée avec deux autres femmes, rue Lafayette à Paris, par un « loup gris », membre d’une faction de l’extrême droite turque. Bouleversée, Florence Huige se penche sur l’histoire généralement ignorée du peuple kurde. L’autorité de l’actrice, qui fait ainsi œuvre pie, n’exclut pas le zeste d’autodérision qu’elle s’impose, face au malheur de ces autres lointains, qu’elle révèle avec feu sur une scène nue. Sur une autre scène sans apparat, La Reine blanche (75), deux jeunes comédiennes au tempérament de vif-argent ont joué l’Infâme, la pièce de Simon Grangeat mise en scène par Laurent Fréchuret.

Tana (Louise Bénichou), apprentie couturière et brodeuse, s’éloigne d’une mère toxique (Flore Lefebvre des Noëttes lui prête sa voix) qu’elle ne peut plus supporter. Elle a pour amie et seul soutien Apolline (Alizée Durkheim-Marsaudon). Chemin faisant, on assiste à la conquête de soi par Tana, qui va s’émanciper par le savoir-faire acquis dans son métier. D’une écriture simple, droite, juste, qui fait la part belle au mal-être puis à l’émancipation de Tana, les vertus concrètes du texte font de l’Infâme une sorte d’idéal modèle à proposer à un public jeune, apte à se retrouver dans les interrogations de son propre devenir. La preuve en est la belle audience déjà rencontrée par ce spectacle, si brillamment défendu, dans les lycées et collèges. Jean-Pierre Léonardini

Une légende à la rue, Florence Huige : jusqu’au 30/04, les mercredi et jeudi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (tél. : 01 42 78 46 42).

L’infâme, Laurent Fréchuret : Le 18/03 à la Mi-Scène de Poligny (39), les 20 et 21/03 au lycée Honoré-d’Urfé à Saint-Etienne (42).

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Sobel, le besoin criant de poètes

Au théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose L’exception et la règle (Bertolt Brecht) et La mort d’Empédocle (Friedrich Hölderlin). Pour l’une et l’autre pièce, un travail scénique en épure, du théâtre politique et poétique de belle facture.

Bernard Sobel propose, au théâtre de L’épée de Bois, deux spectacles d’importance qui parlent du monde d’une façon radicale dont on a perdu le secret. Il y a d’abord L’exception et la Règle, de Bertolt Brecht, pièce de 1933, l’année où, après l’incendie du Reichstag, il gagne le Danemark. La fable a lieu dans un désert asiatique parcouru par un marchand, un coolie chargé comme une mule et le guide de l’expédition. Les réflexes de classe agissant, le marchand abattra le coolie parce qu’il s’est senti menacé par l’homme de peine. Sous la forme d’un chœur, dix jeunes comédiens de la Thélème Théâtre École, assis en tailleur dans l’espace vide, se répartissent les rôles au fil d’une sorte d’oratorio dont l’unique musique serait celle du bourdonnement de la pensée dialectique.

Une démonstration parfaite, d’une main de maître

Suit le procès. Apparaissent, entre autres, les acteurs Marc Berman, Claude Guyonnet, Matthieu Marie, dans les rôles respectifs du marchand (acquitté en toute injustice immanente), du juge de mauvaise foi et du guide qui n’en peut mais. Ce travail scénique, en épure, révèle l’écorché du projet de Brecht, visant à rendre le réel intelligible, par-delà les apparences trompeuses de l’idéologie du possédant, laquelle de nos jours se veut hégémonique à l’échelle planétaire. Sans aucun doute, n’est-ce pas ? Le coolie a tendu sa gourde au marchand, qui affirme qu’il a cru que c’était une pierre destinée à le frapper. D’où son geste meurtrier. La démonstration est parfaite, fournie de main de maître par un poète qui met au jour sa conception du théâtre « épique », à l’heure où il étudie le marxisme.

La soirée se poursuit avec La mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin (1770-1843), que Bernard Sobel avait déjà montrée en janvier 2023. Dûment reprise, cette épopée philosophique, dans laquelle le poète qu’on dira fou explore la raison d’Empédocle d’Agrigente (physicien, philanthrope, guérisseur et démocrate) de refuser la royauté et les cortèges d’honneur, demeure un sommet de la plus rigoureuse politique des signes.

Pour en arriver là, avec ce grand chant caractéristique des Lumières, dans notre ère d’extinction des feux, il faut bien toute une vie d’artiste conscient de l’état du monde au jour le jour. À quoi bon des poètes en ces temps d’incertitude ?  soupirait un jour Hölderlin, en son temps d’idéalisme effervescent. À garder l’espérance, sans nul doute, quand bien même l’incertitude fait place à l’effroi. Jean-Pierre Léonardini

L’exception et la règle, La mort d’Empédocle : jusqu’au 02/03, du jeudi au samedi à 19h et 21h, le dimanche à 14h30 et 16h30. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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De Gaulle à La Fontaine…

Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot propose De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.

Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…

L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.

Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini

De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.

Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Vassili Grossman entre en scène

Au Théâtre-Studio d’Alfortville (94) Gerold Schumann met en scène Vie et destin. Adaptée par René Fix, une vaste fresque romanesque qui valut à son auteur, le journaliste et écrivain juif soviétique Vassili Grossman (1905-1964), une effroyable cascade de déboires et de menaces, avant et jusqu’après la mort de Staline.

Vassili Grossman eut droit à tout : foudres de la censure, fouilles du KGB, trahisons d’éditeurs et de collègues écrivains. Dès ses débuts, il flirtait « entre le bannissement et les honneurs ». Ses écrits ne collaient pas au « réalisme socialiste ». Il fut célèbre en sa qualité de correspondant de guerre pour l’Étoile rouge, organe de l’Armée rouge, durant la bataille de Stalingrad et la découverte des camps nazis. Sur le front en Ukraine, il éprouve l’ampleur des massacres perpétrés contre les juifs, il apprend la mort de sa mère dans le ghetto de Berditchev, sa ville natale. Vie et destin passa en Occident dans la clandestinité sous la forme de microfilms, pour être publié en Suisse et en France.

Une mise en scène qui relève de la gageure

On se dit que porter en scène une telle somme littéraire relève de la gageure et que qui trop embrasse mal étreint, mais on n’oublie pas que le Russe Lev Dodine avait présenté en 2007 sa version de Vie et destin à la MC93 de Bobigny, avec de grands moyens. Gerold Schumann n’a pas les mêmes. Du moins sa réalisation tient-elle compte des enjeux majeurs de l’œuvre, mis en pratique par six interprètes (François Clavier, Maria Zachenska, Thérésa Berger, Vincent Bernard, Thomas Segouin et le guitariste Yannick Deborne). Ils ont à vite changer de personnage en annonçant la couleur : officier SS, officier soviétique, soldate russe, soldat allemand, Eichmann, femme ukrainienne, etc.

Parfois on s’y perd un peu, mais le climat tragique d’un temps de guerre totale, à l’héritage actuel si lourd, est alors synthétisé en ondes concentriques à l’aide de la vidéo qui cite, en noir et blanc, les ruines de Stalingrad, entre autres terribles épisodes historiques dans lesquels fut impliqué, à son corps défendant, Vassili Grossman. Lui qui osa dire : « En mille ans l’Homme russe a vu de tout, mais il n’a jamais vu une chose : la démocratie ». Jean-Pierre Léonardini, photos Jennifer Herovic

Vie et destin, Gerold Schumann : Jusqu’au 01/02, du mardi au samedi à 20h30. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56). Le 30/04, au Théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-Orge (91).

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Feydeau, fils de Napoléon III !

Chez Folio Gallimard, dans la collection Biographies, Violaine Heyraud publie celle de Georges Feydeau. La vie et l’œuvre du maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées. Mort de la syphilis, délirant en fils de Napoléon III.

On doit à Violaine Heyraud la publication, dans La Pléiade, de 13 pièces de Georges Feydeau (1862-1921),sur les 63 écrites par l’auteur de la Dame de chez Maxim, entre autres succès impayables toujours en vigueur. Spécialiste du vaudeville, elle enseigne à la Sorbonne nouvelle Paris-III. Elle a toute légitimité pour livrer la biographie du rejeton d’Ernest Feydeau, boursier, littérateur (un an avant Madame Bovary, il sort Fanny, roman sur l’adultère), et de la resplendissante Léocadie, née à Varsovie, dont la fidélité sera suspecte aux yeux des contemporains, surtout les frères Goncourt, pires mauvaises langues de l’époque. L’ami Flaubert dit à Ernest : « Ton môme est si beau ». Georges, blond bébé de rêve, deviendra un bel homme à moustache en croc, souvent portraituré par son beau-père, le peintre Carolus Duran.

Violaine Heyraud, pour sa part, dépeint trait pour trait, avec la plus sourcilleuse vraisemblance, l’écrivain d’entière exigence, le mondain cordial non sans froideur, l’amuseur mélancolique, le collectionneur de tableaux et d’objets d’art qui, menant grand train, se retrouve souvent fauché malgré l’engouement foudroyant provoqué par ses œuvres – aux conditions de création parfaitement décrites – de champion du quiproquo, maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées comme un moteur à explosion. Sont évoqués, de manière approfondie, les thèmes d’un répertoire fait de titres célèbres, dont le seul énoncé prête à sourire, qu’il s’agisse de Monsieur chasse !, du Dindon, d’Occupe-toi d’Amélie !, de Mais n’te promène donc pas toute nue ! ou de l’Hôtel du libre-échange, en soi un précipité d’économie libidinale de la prétendue Belle Époque.

Georges Feydeau, en son temps, celui de Charcot et du jeune Freud, a donc mis en boîte irrésistiblement la physiologie du mariage esquissée par Balzac. Son univers de tordantes « cocottes », de benêts cocus putatifs, de maris sournois et de domestiques retors, toutes et tous sans exception plongés dans une dinguerie sexuelle inaboutie, met en jeu permanent une comédie humaine sans appel. On se hâte d‘en rire, plutôt que d’en pleurer. Feydeau eut une fin déchirante, grotesque. Sous l’effet de la syphilis au troisième stade, il se croyait fils de Napoléon III, selon une rumeur datant de sa naissance. Il perdit la tête dans une maison de santé de la Malmaison, ex-propriété de Joséphine de Beauharnais. Il meurt en 1921, à l’âge de 58 ans. Jean-Pierre Léonardini

Georges Feydeau, de Violaine Heyraud : Folio « Biographies », avec de nombreuses illustrations (352 p., 10€40).

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Michel Simonot, une brûlante froideur

Aux éditions Espaces 34, Michel Simonot a publié Traverser la cendre. Un texte d’une puissante force tragique, aujourd’hui mis en scène par Nadège Coste. Entre les lignes et sur le plateau, la mise en abîme de la Solution finale fomentée par les nazis.

Michel Simonot a écrit Traverser la cendreun texte d’une intensité tragique hors du commun, judicieusement mis en scène par Nadège Coste qui anime, dans la région Grand-Est, la Cie des Quatre Coins. Il revient à l’actrice Laëtitia Pitz d’énoncer, froidement, ce poème brûlant tissé de cris sourds et de documents irréfutables, lequel parvient, en une heure de temps scénique, à tout signifier de l’univers concentrationnaire organisé par les nazis.

Une citation a offert à Michel Simonot la clé idéale de son dessein. Elle est de Heiner Müller (1929-1995). N’affirmait-il pas que « le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux » ? Au début, dans un espace savamment neutre, qui sera imperceptiblement soumis à des variations lumineuses (Emmanuel Nourdin), Laëtitia Pitz est assise, côté jardin, devant une petite table où sont rangés des papiers. Chemin faisant, la voici debout, elle se tient droite, mince silhouette couronnée de cheveux blonds, sans gestes intempestifs, au cours de l’exercice permanent d’une retenue exemplaire. Ce qui compte essentiellement est ce qui sort de sa bouche. Ce qu’elle formule va du « tu » au « je », depuis l’évocation d’un corps humilié, brisé, rampant sous les coups, jusqu’à l’adresse au martyr imaginé : « Je t’ai cherché, trouvé dans les décombres. Je te dis “tu“ pour que tu puisses dire “je“ ».

La partition s’étoffe d’informations concrètes, sur les responsables désignés de la solution finale, l’abjecte hiérarchie des étoiles aux couleurs multiples imposées sur les hardes, les actes de résistance ici et là, l’horrible besogne assignée aux Sonderkommandos chargés de sortir les cadavres des fours crématoires, les longues marches meurtrières vers la fin de la guerre… Ainsi, tout est reconnu et rapporté de la géhenne historique qui a souillé à jamais le XXe siècle, en un bouleversant mouvement, à la fois divinatoire et de remémoration, avec la participation assumée, ici et là, de paroles d’Edmond Jabès, Samuel Beckett, Jacques Derrida ou Paul Celan, tandis que la musique du compositeur Gilles Sornette, sensiblement spectrale, contribue à l’imprégnation du dol monstre infligé à l’humanité tout entière. Jean-Pierre Léonardini

Traverser la cendre : Le 12/12, 20h, au Casino des Faïenceries de Sarreguemines (57). Le 03/04/25, 19h, à la chapelle des Trinitaires, La Cité Musicale de Metz (57). Le texte est publié aux éditions Espaces 34 (62 p., 13,50€).

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