Archives de Catégorie: Littérature

Le français dans tous ses états

Jusqu’au 16/03 pour l’un et le 24/03 pour l’autre, à Rouen (76) et Limoges (87), deux festivals mettent la langue française à l’honneur : le Festival des langues françaises et les Francophonies, des écritures à la scène. De l’Afrique à la Belgique, du Canada au Liban, le parler et l’écrit de France au défi de la mondialité.

Au pays de Guidée, vraiment, il ne fait pas bon vivre sous la férule de sa Guidance, son maître dictateur ! L’auteur du Petit guide illustré pour illustre grand guide va en faire l’amère expérience ! Convoqué par le fameux tyran, traqué par un général à la botte du pouvoir absolu, il apprend la sentence : lecteurs ou diffuseurs, imprimeurs et colporteurs, tous ceux qui ont mouillé dans l’affaire sont brisés, enchaînés ou tués, à son tour il lui faut s’expliquer avant que ne tombe la sentence ! Mis en espace par Sara Amrous, magistralement interprété par l’expérimenté Jacques Bonnaffé et Eytan Bracha le débutant, le texte du camerounais Edouard Elvis Bvouma révèle toute sa puissance et sa férocité sur les planches du Théâtre des Deux rives de Rouen. Une dénonciation de tous ces régimes mortifères d’Est en Ouest, dans une langue savoureuse et d’une incroyable inventivité, nourrie de subtils et fantasques jeux de mots entre Devos et Ionesco ! Entre lectures et autres mises en espace, la sixième édition de cet original Festival des langues françaises affiche sa belle diversité et ses potentielles richesses.

Une langue aux mille visages

« La langue française dépasse les nationalités et les frontières », commente Ronan Chéneau, le programmateur de la manifestation, « elle embrasse des habitudes et des réalités très différentes ». Entre Liban et Bénin, une langue déclinée au pluriel, forte d’une étonnante puissance créatrice qui se donne à entendre durant cinq jours. Gratuitement et pour tout public, entre formes courtes et sorties de résidence. Pour se conclure, le 16/03 au soir, avec Les Histrioniques, le texte du collectif MeTooThéâtre qui dénonce les violences sexuelles et sexistes.

Les Francophonies de Limoges, sous la responsabilité de Hassane Kassi Kouyaté, ont la primauté de l’ancienneté. Du 19 jusqu’au 24/03, les Zébrures du printemps, son original festival d’écritures, invitent à découvrir dix projets en provenance du Burundi et des Comores, du Sénégal et du Canada, de bien d’autres rives encore… « Des dramaturgies qui évoquent tumultes et fracas de notre monde ainsi que ses bouleversements sociétaux », souligne Corinne Loisel, la responsable des activités littéraires et de la Maison des auteurs, « des écritures qui ne refusent aucune créolisation de la langue française ou compagnonnage avec d’autres langues »… Du Bois diable (Guyane/Congo) à La naissance du tambour (Rwanda/Burundi), sans omettre Fadhila (Burkina Faso) ni Wilé ! (Cameroun), autant de lectures et mises en espace qui squatteront en un futur proche la scène des Zébrures d’automne. Pour égayer nos papilles, à déguster sans modération sur les places publiques ou dans les collèges, du centre culturel Jean Gagnant jusque dans l’enceinte du Théâtre de l’Union, le CDN de Limoges, à savourer du bout de la langue ! Yonnel Liégeois    

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Henrik, Sylvain et le petit Eyolf

Jusqu’au 16/03, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Sylvain Maurice met en scène Petit Eyolf. La mort d’un enfant et les répercussions dramatiques, selon Henrik Ibsen, sur l’avenir d’un couple déchiré. Entre ciel et terre, noyade ou survie, un récit intimiste et bouleversant.

Nul bruit enchanteur de vagues s’écrasant sur les falaises, nulle vision enchanteresse des enfants du village jouant au loin sur la plage… Un grand espace vide et luisant, mer argentée, un frêle ponton courant de cour à jardin en fond de scène. Comme à l’accoutumée, avec Sylvain Maurice, le dénuement pour mettre en lumière l’essentiel, couleurs changeantes du ciel en arrière-plan, sur grand écran : l’extrême Nord et ses côtes déchiquetées, Ibsen et son théâtre tourmenté depuis La maison de poupée ou Hedda Gabler, la noyade du Petit Eyolf et des parents désarticulés en bord de rivage…

Entre ciel et terre, il y a rarement d’amour heureux, semble suggérer le grand dramaturge norvégien ! Le retour inattendu du père de son escapade en montagne, la visite impromptue de la sœur et d’un ami ingénieur, le bel habit dont est vêtu le petit Eyolf ne sont que passagères illusions… L’enfant se déplace avec des béquilles et ne sait toujours pas nager, le mari a délaissé sa grande œuvre philosophique pour se consacrer à l’éducation de son fils, l’épouse regrette ce temps d’avant où elle était plus amante que mère… Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark que quelque chose semble pourri !

Imminent, le désastre est programmé. Au pays des elfes et des fées, des contes et légendes, il fallait bien l’intrusion d’une étrange « dame aux rats » pour oser déclamer que cette maisonnée est rongée de l’intérieur… Point de flûte enchanteresse pour ensorceler le gamin, sans plus d’explication, sa mort par noyage est annoncée ! Pleurs, récriminations, reproches réciproques se fracassent en vagues successives au visage des parents. Le coupable est à démasquer : elle ou lui, elle dont le bébé devenu handicapé a échappé à sa surveillance, lui qui court les fjords au détriment de sa vie de famille ?

Sans fioritures, avec délicatesse et doigté, Sylvain Maurice orchestre ce dialogue intimiste. Une joute verbale, à la vie à la mort, où il faut tendre l’oreille pour pénétrer au tréfonds des cœurs d’un couple terrassé par la douleur, taraudé entre sauvetage ou naufrage. En fond de scène, un rayon de clarté semble poindre, au-devant un embarcadère où s’avancent les époux, main dans la main. Vers quels lendemains, quel avenir incertain ? La lumière s’éteint. Yonnel Liégeois

Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène Sylvain Maurice : Jusqu’au 16/03, vendredi à 20h et samedi à 18h. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Le 21/03 à L’Archipel, Scène de territoire de Fouesnant. Du 09 au 11/04 au Quai, CDN d’Angers.

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Le diable, entre vice et vertu

Jusqu’au 14/04, au Théâtre de Poche (75), Nicolas Briançon met en scène Les diaboliques. Publiées en 1874, l’adaptation de quatre des six nouvelles de Barbey d’Aurevilly, menacé de procès en vue d’interdiction. Entre vice et vertu, mauvaises et bonnes mœurs, quatre comédiens se présentent à la barre. Plaisants et convaincants.

Monarchiste patenté, anti-républicain et catholique convaincu, Jules Barbey d’Aurevilly a pourtant connu une jeunesse désordonnée, voire quelque peu dépravée. Lors de la publication des Diaboliques en 1874, converti de bonne foi, il s’est assagi. Dans ses mœurs, pas dans l’écriture : au fil de six nouvelles, des pages enflammées et débridées, au point que la bonne société bourgeoise, croyante et bien pensante, s’en émeut ! Le recueil fait scandale, les exemplaires saisis, l’auteur poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Pour éviter procès et condamnation, Barbey d’Aurevilly fait profil bas et retire l’ouvrage de la vente. Ce n’est qu’en 1883 qu’il est réédité, six ans avant la mort du prétendu « connétable des lettres ». Ses détracteurs déclarés, contre sa morale conservatrice ? Hugo, Flaubert, Zola…

Sur la scène du Poche, la défense s’organise. Sous la plume de Christophe Barbier, qui adapte quatre des six nouvelles et imagine que le procès a vraiment eu lieu ! L’argumentaire qui justifie le caractère sulfureux du livre ? Donner à voir le vice pour mieux encenser la vertu, choquer les consciences pour mieux les ramener dans le droit chemin. Il est vrai que la descente aux enfers, dans les pas du diable, ne manque point de piquant : meurtres et adultères, amours interdites, mondaine devenue femme de petite vertu… L’homme n’en sort pas grandi. Encore moins les femmes, « diaboliques », qui ne sont vraiment pas des anges à l’image du diable qui en fut un, déchu ! Tel est le tableau dressé au travers des épisodes dont s’empare avec brio Nicolas Briançon.

Une mise en scène alerte et enjouée, sans répit ni temps mort, où l’humour le dispute au sérieux, le vice à la vertu ! Un quarteron d’acteurs au top de leur forme, dont Magali Lange seule femme au banc de l’accusation, cernée par trois prédateurs talentueux (Krystoff Fluder, Reynold de Guenyveau, Gabriel Le Doze). Jouant du genre en alternance, tantôt masculin tantôt féminin, tous usant avec délectation de cette belle langue fin XIXème, acérée et revisitée… Franchissez avec allégresse les portes du théâtre, si une diabolique bande de pervers squatte la scène, le diable ne se cache pourtant point derrière le rideau. Yonnel Liégeois

Les diaboliques, mise en scène Nicolas Briançon : Jusqu’au 14/04, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

  

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La cassette de Benoît Lambert

Du 13 au 15/03, au Théâtre de Sartrouville (78), Benoît Lambert, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne, présente L’Avare de Molière. Dans une mise en scène sobre et sans artifices, la mise à nu d’une société gangrenée par le machisme et la cupidité. Un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles libertés à conquérir.

Sur la grande scène de Sartrouville, le monde ancien semble au bord de l’effondrement : d’une maison jadis vivable, ne subsistent qu’une charpente de bois délabrée, poteaux et cordages, de multiples malles où s’amoncellent objets et ustensiles recouverts de poussière ! L’image forte d’une société en faillite, minée par l’appât du gain et les contraintes sociales. Certes, au final, Harpagon serrera fort sa cassette retrouvée. Il n’empêche, la jeune génération aura bousculé les conventions, libéré l’amour des carcans familiaux, laissé entrevoir un possible autre que celui hérité de l’usure et du droit divin.

Nul besoin pour Benoît Lambert d’emprunter les artifices qui minent la scène contemporaine (vidéo, costumes alambiqués, scénographie pompeuse, phrasé jargonnant…), d’accumuler tics et tocs pour faire choc, pour faire entendre Molière. « J’ai l’impression qu’il m’accompagne depuis toujours, qu’il incarne pour moi l’essence du théâtre », confesse le metteur en scène. « Depuis Les Fourberies de Scapin qui fut l’un de mes premiers spectacles, jusqu’à L’Avare aujourd’hui qui coïncidait avec mon arrivée à la Comédie de Saint-Etienne, il rythme mon parcours : Tartuffe lorsque j’ai pris la direction du CDN de Dijon, Le Misanthrope quand nous nous sommes installés à Belfort avec ma compagnie ». Une fidélité de longue haleine, ouverte à la modernité du propos sans céder un pouce aux sirènes de la facilité : comme au bon vieux temps des tréteaux chers aux anciens (Copeau, Dasté, Vilar…), des visages enfarinés, des habits d’époque, le respect de la diction du XVIIème siècle.

La force de la comédie s’impose toujours, bien sûr, celle qui a provoqué nos fous rires lorsque nous désertions les bancs de l’école, par obligation scolaire ou déjà par plaisir du spectacle vivant, pour caler nos fessiers dissipés dans de jolis petits théâtres à l’italienne en de lointaines provinces ! Jouant Le Malade Imaginaire ou Tartuffe, si quelques interprètes en herbe ont cru à une fulgurante carrière de comédien par bonheur bien vite avortée, demeurent en mémoire de célèbres répliques et une affection irraisonnée pour cet auteur qui osa bousculer pouvoirs et conventions. Fort d’une troupe mêlant avec subtilité comédiens débutants et aguerris d’une étonnante fraîcheur et complicité, Benoît Lambert laisse libre cours à notre imaginaire, nous autorisant à interroger l’aujourd’hui à la lumière de ce propos surgi du passé. Et de basculer alors dans le drame à la vue de cette jeunesse maltraitée dans ses amours et son avenir par les suppôts d’un ordre hérité d’un monde où convenances et accumulation des richesses, discours rétrogrades et rigidités morales figent toute perspective de transformation.

Derrière le conflit familial, L’Avare de Molière et Lambert nous ouvre en vérité à une incroyable guerre de générations, à une prémonitoire lutte des classes qui n’aurait pas encore dit son premier mot : le partage des biens contre leur accaparement par quelques-uns, la place accordée à la jeunesse contre les caciques de l’ordre établi, la main tendue vers l’autre contre le poing serré sur une funeste cassette ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

L’Avare de Molière, mise en scène de Benoît Lambert : Du 13 au 15/03, Théâtre de Sartrouville. Théâtre – Cinéma – Choisy-le-Roi, le 19/03. Le Théâtre de Rungis, le 22/03. Les Bords de Scènes – Espace Jean Lurçat – Juvisy-sur-Orge, les 26 et 27/03. Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon, les 4 et 5/04. Théâtre de Roanne, les 10 et 11/04. Théâtre de la Ville de Saint-Lô, les 15 et 16/04. Pont des arts – Cesson-Sevigné, les 18 et 19/04.

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Déflorée, la mécanique de l’inceste

Jusqu’au 15/03, aux Amandiers de Nanterre (92), Stanislas Nordey propose Le voyage dans l’Est. L’adaptation, sensible et percutante, de l’ouvrage de Christine Angot décryptant l’inceste dont elle fut victime. Avec trois comédiennes pour incarner la narratrice, adolescente-jeune femme-adulte. D’une intense présence sur les planches, absolument poignantes.

La force de l’écrire, la puissance du dire… Sur la scène des Amandiers, la formule revêt tout son sens ! Un Voyage à l’Est au long cours, de Châteauroux à Strasbourg, 2h30 de parcours sur les planches qui défile pourtant à grande vitesse : pas un instant de répit, pas une once d’ennui ! Peut-on d’ailleurs, au terme de ce peu banal itinéraire, s’autoriser les applaudissements, hormis à la prestation lumineuse des trois comédiennes incarnant Christine Angot l’auteure et protagoniste, victime d’inceste ? Tant est prégnant, cinglant, émouvant, le poids du dire. Tant nous touchons, avec les rebonds récents de l’actualité, la vérité imprescriptible des actes dénoncés. Tant nous saisissons innocence et douleur de l’adolescente, fragilité de la femme ainsi torturée et martyrisée dans son intégrité… Du corps à la tête, de la tête au corps pour une longue durée, tant le temps n’est plus compté pour se retrouver, se reconstruire, reconquérir dignité et identité.

Un visage flouté sur grand écran, dont nous percevons cependant regards et doutes lorsque la gamine de 14 ans conte ses retrouvailles et rencontres, diverses et multiples, avec un père longtemps ignoré… Plus mûre peut-être ou plus lucide, les pieds ancrés sur le sol des Amandiers, la jeune femme en prise avec un démon, sous l’emprise d’un géniteur qui use de tous les stratagèmes pour nommer l’innommable, abuser sa fille en termes de plaisir partagé… À proximité, l’adulte du temps présent qui fait front au prédateur, qui ose interpeller mère et compagnon qui se sont tus, qui maîtrise les tenants et aboutissants de l’histoire à une époque où la loi se satisfait encore dun procès en correctionnel plutôt qu’aux Assises, où le non-lieu est monnaie courante sans preuves ni témoins.

Trois comédiennes, certes, pour incarner l’inceste subi par Christine Angot, surtout trois femmes d’aujourd’hui qui prennent visage et voix de milliers d’autres réduites au silence, accusées de docilité voire de complicité, suicidées et enterrées sous la chape du crime demeuré impuni. Sans parler de l’enfant, 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année en France, dénombrées dans l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand qui a coprésidé pendant trois ans la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Avec Carla Audebaud, Charline Grand et Cécile Brune, magnifiques et puissantes incarnations, enfin la honte change de camp. Le prédateur est nommé, démasqué. La force clinique de la représentation ? La déflagration des mots couchés sur le papier qui adviennent ainsi en pleine lumière, en pleine face des spectateurs. Faits et gestes, stratégies et mensonges, motivations et justifications du violeur sont disséqués, inventoriés, répertoriés. Déflorée, la mécanique de l’inceste ! Quand la clarté des mots pointe sous la noirceur des maux, plus jamais le supposé geste d’amour ne saurait être invoqué : la perversité est ouvertement dénoncée, affichée.

Fidèle au propos de l’auteure, Stanislas Nordey le transmute en chant choral d’une puissance insoupçonnée au cœur même de l’horreur du séisme. D’une voix l’autre, d’un moment à l’autre, le temps est suspendu pour qu’advienne la vérité. Liberté, j’écris ton nom, clame le poète. Demain dans les commissariats de police et les palais de justice, sur un plateau de théâtre aujourd’hui, trois femmes libèrent la parole en défense de l’intégrité de l’enfant, de la responsabilité de l’homme, de la dignité de la Femme. Un acte fort à l’accent « poïétique » comme l’aurait qualifié le regretté Édouard Glissant, pas un plaidoyer manichéen, une parole à proférer partout et par tous. Yonnel Liégeois

Le voyage dans l’Est, mise en scène de Stanislas Nordey : Jusqu’au 15/03, les mardi et mercredi à 19h30, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Les Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Modesta, fille de joie

Jusqu’au 10/03, à la MC de Bobigny (93), Ambre Kahan propose L’art de la joie. L’adaptation à la scène du fameux livre de Goliarda Sapienza, la romancière italienne. L’épopée d’une femme libre, Modesta, un spectacle de longue durée qui irrite et ravit tout à la fois.

Sur la grande scène de la MC93, un imposant décor d’arches monumentales qui découpent les divers espaces de jeu, chambre-salon-dépendances… Un bel et majestueux agencement, à la taille de ce qui va se jouer à en perdre haleine : un siècle de l’existence d’une femme, symbole d’une incroyable fureur de vivre, d’un intarissable appétit d’amour et de liberté ! Modesta ? De l’enfant miséreuse à la princesse conquérante, bravant conventions sociales et tabous, une belle sicilienne qui cultive L’art de la joie comme manière d’être au monde et aux autres.

Reconnaissons-le d’emblée, en cette adaptation du fantastique et lumineux roman de Goliarda Sapienza, une première partie (5h30 déjà, entracte inclus !) qui en appellera une seconde, Ambre Kahan fait preuve d’une imagination, d’une audace et d’une bravoure à chavirer les têtes et les esprits. C’est beau, fort et puissant ! Jouissif en un mot, d’un tempérament explosif à l’image de Modesta l’héroïne… Celle-là même qui, sous la plume de la romancière, nous fait traverser l’histoire de la Sicile sur près d’un siècle.

Une épopée « spectaculaire »

Une véritable épopée, humaine et singulière, aux rebondissements et coups de théâtre tantôt burlesques tantôt dramatiques, dont nous ne dévoilerons surtout pas la trame, sinon qu’après bien des péripéties amoureuses et cavalières la gamine des campagnes se verra intronisée princesse d’un imposant domaine. Une existence authentiquement « spectaculaire » dont s’empare avec panache et sensualité la belle Noémie Gantier, époustouflante et flamboyante dans le rôle-titre.

Cependant, à trop vouloir étreindre tous les épisodes du volumineux ouvrage, pas moins de 798 pages, la metteure en scène nous offre une version scénique qui tend parfois vers le roman-photo. Certes bien agencé, animé et coloré, mais qui nuit à rendre compte de la puissance subversive de l’œuvre littéraire. D’autant qu’elle s’ingénie, comme bien de ses pairs, à immiscer des allusions et situations contemporaines, à surajouter des personnages venus d’ailleurs sous couvert d’actualisation. Qui se révèlent incongrus, alourdissent et ralentissent le propos, le hors-texte superflu s’avérant hors-jeu évident.

Une telle chanson de geste qui mérite force applaudissements, à n’en point douter, s’affinera dans le temps. Sans hésiter, voguez alors au fil des pages de L’art de la joie, le chef d’œuvre d’une femme et romancière exceptionnelle ! Yonnel Liégeois

L’art de la joie, mise en scène Ambre Kahan : Jusqu’au 10/03 à Bobigny, MC93 – Maison de la Culture de Seine Saint-Denis avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Les 16 et 17/03 à L’Azimut / Antony – Châtenay-Malabry. Les 28 et 29/03 à Malraux SN de Chambéry. Les 11 et 12/10 à Châteauvallon – Liberté SN.

Un roman culte, un classique

D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.

Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50). Disponible jusqu’au 06/05/2024 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort. Y.L.

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Joséphine, souris parmi les souris

Jusqu’au 08/03, au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet (93), Régis Hebette met magistralement en scène Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Le dernier texte de Kafka, que vient éclairer le jeu rayonnant de Laure Wolf.

À la suite de K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, Régis Hebette, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, explore avec rigueur et passion la dernière nouvelle de Franz Kafka, rédigée deux mois avant sa mort, Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Ce texte majeur, considéré comme son testament littéraire, interroge la place de l’artiste dans la société et la relation du peuple avec l’art. Il a été finement analysé par Sarah Chiche dans sa préface de l’édition Payot (2019) ou par Diane Scott dans S’adresser à tous (les Prairies ordinaires, 2021), plusieurs fois adapté à la scène dans des approches singulières.

Souris parmi les souris

Laure Wolf endosse à elle seule le rôle de Joséphine. Celui de la narratrice et de ce peuple des souris qui se décline en souris obséquieuses ou râleuses, soumises ou contestataires, admiratives ou méprisantes… Elle est rentrée par les coulisses, s’introduisant dans ce qui pourrait aussi bien être la loge de l’artiste que la piste d’un cabaret. De sobres panneaux noirs sur lesquels seront projetés des images et dessins en noir et blanc (lumières d’Éric Fassa) vont créer une scénographie puissante et un espace de jeu qui ouvre à l’imaginaire et à l’émotion. Sans se grimer, avec juste une petite queue qui sort de son imperméable, par sa façon de se déplacer à petits pas sautillants, de s’avancer vers le public comme pour lui frotter le museau, elle est la servante ou l’alter ego de Joséphine, souris parmi les souris.

Elle va chercher le public, le faire rentrer dans cette étrange fable animalière et métaphysique qui investigue la relation entre Joséphine et son peuple : « Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant. » Un peuple humble et travailleur qui joue le jeu de la vénération mais remettra aussi en cause son chant qui ne se distinguerait en rien du « sifflement ordinaire de ses congénères » et serait alors « sans qualité », renvoyant la cantatrice à sa fragilité. Cette énigmatique introspection sur la relation entre l’artiste et le peuple peut aussi être transposée à la relation entre le peuple et le pouvoir politique, la figure de Joséphine empruntant alors les traits d’un leader ou d’un dictateur. Le peuple des souris lui oppose le silence ou s’agite sans parvenir à constituer un corps commun qui se ferait entendre. Derrière l’apparente facétie de la fable, sourd aussi le désenchantement ou le pressentiment du désastre.

Kafka, atteint de tuberculose, écrit ce récit alors qu’il ne peut presque plus parler ni avaler. On entend alors le chant de Joséphine comme son dernier souffle. Qu’il rend le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne. Marina Da Silva

Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris : Jusqu’au 8 mars, du mardi au vendredi à 20h30. Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Rens. : 01.43.62.71.20). Le 29/03, à La Commune – CDN d’Aubervilliers (lors de la reprise de K ou Le paradoxe de l’arpenteur, du 27 au 31/03).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Pour saluer Aziz Chouaki

Jusqu’au 02/03, au Théâtre de Nesle (75), Mouss Zouheyri joue El Maestro, un texte magistral de l’écrivain algérien Aziz Chouaki, mort trop tôt, le 16 avril 2019, à Saint-Denis (93). Une partition verbale pour homme seul, dont l’hallucination vécue consiste à diriger une symphonie imaginaire à la gloire d’Alger, ses rues, son peuple, ses odeurs familières, son histoire d’après l’indépendance…

Aziz Chouaki avait achevé ses études à l’université d’Alger avec un mémoire sur Ulysse, de James Joyce. Alger, chez lui, serait comme Dublin chez l’autre, la source vive d’une inspiration torrentielle. El Maestro se parle en trois idiomes savamment tressés, le kabyle, l’arabe de la rue et le français, d’où résulte la langue propre à l’auteur, si brillamment rythmée (il fut aussi, en son pays natal, un guitariste de rock renommé), gorgée de sucs, d’épices et d’arômes multiples. « Voisines de palier, disait-il, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole. »

Alger, le jasmin, les mouettes et la mer…

Sur la petite scène avec entrée et sortie à jardin, Mouss Zouheyri, pieds nus, vêtu d’un blue-jean effrangé et d’une veste de treillis, profère, avec une gourmandise manifeste, cette parlure tout à la fois populaire et savante, semée de saillies rusées. Le personnage, par exemple, ne prétend-il pas que « les sanglots longs des violons de l’automne », c’est de Rimbaud ? Tout du long, il exhorte des interprètes, qui n’existent pas, à filer droit pour restituer la symphonie d’Alger, faite de parfum de jasmin, du cri des mouettes, de la rumeur de la mer… Pour finir, il la dirige sa symphonie, et on l’entend, harmonieuse. Elle est de la main du compositeur Jean-Luc Girard. Mouss Zouheyri, sous le regard dit extérieur de Jacques Séchaud, fait donc œuvre pie en rendant ainsi hommage à un homme auquel il fut lié par l’amitié et l’admiration.

Son jeu véhément, judicieusement grotesque, témoigne d’un jus vigoureux. S’il excelle dans la mimique, on peut trouver qu’il passe trop en force et que des instants d’intériorité, voire de brefs doutes du maestro sur lui-même, susciteraient, dans le flot verbal continu d’une élocution sprintée, de petites plages de répit bienvenues. Quand soudain il épluche calmement une orange, on songe aussitôt à cette œuvre, les Oranges (éditions Mille et Une Nuits), qui révéla avec éclat Aziz Chouaki en sa qualité d’auteur de théâtre, à côté du romancier de valeur qu’il fut d’abord, dont voici quelques titres : Baya (publié à Alger aux éditions Laphomic), Aigle (Gallimard) et Arobase (Balland). À Nanterre-Amandiers, Jean-Louis Martinelli monta jadis de ses pièces. Aziz Chouaki avait dû s’exiler en France en 1991. Ses écrits dans la presse, où il mettait en boîte sans merci FLN et barbus, lui avaient valu des menaces de mort. Jean-Pierre Léonardini

El maestro : jusqu’au 2/03, du jeudi au samedi à 21h. Prolongations du samedi 9/03 au samedi 20/04 : les vendredis 12 et 19/04 à 21h, les samedis à 15h sauf le 30/03 et le 20/04 à 21h, les dimanches à 15h, relâche le 17/03. Théâtre de Nesle, 8, rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04). Le texte est publié aux éditions Théâtrales.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Tout-Moun, en voyage avec Glissant

Le 16/02 à Voiron (38) et le 12/03 à Mulhouse (68), Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présentent Tout-Moun. Fruit de leur réflexion sur la pensée d’Édouard Glissant, une œuvre où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz et la présence lumineuse de dix danseurs touchent avec justesse l’âme et le cœur. Un article d’Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’oeil d’Olivier.

Sur la côte basque en ce mois de septembre, il pleut des cordes, le ciel est gris. Devant le parvis trempé du théâtre Michel-Portal de Bayonne, salle principale de la Scène nationale du Sud-Aquitain, l’heure est à la découverte. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux vont dévoiler le fruit de leur réflexion sur tout un pan de la pensée du philosophe, romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. S’intéressant tout particulièrement à son travail sur le concept d’antillanité, sur la notion de créolisation et sur sa manière métaphysique d’imaginer des relations nouvelles entre les hommes, les cultures et les langages dans un monde en quête de son mouvement, le duo à la tête de Viadanse, le CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, esquisse une œuvre éminemment intelligente, Tout-Moun, où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz jouée en direct et la présence lumineuse des dix danseurs touchent avec justesse à l’âme et au cœur.

La Martinique en filigrane 

Le plateau est nu. Juste quelques pendrillons de tulles grises transparentes, entourés sur eux-mêmes, rappellent les lianes que l’on peut observer en se baladant dans les forêts antillaises. Dans la pénombre, une ombre s’installe sur le devant de la scène. Elle semble comme portée par le son du saxophone qui égrène avec une douce et puissante mélancolie des notes très swings, très spleens. Les arabesques sont précises, virevoltantes. Puis elle est rejointe par d’autres spectres. Certains s’attardent sur les planches, d’autres disparaissent aussitôt en coulisses. Mouvements de vague ciselés par les lumières du très doué Jimmy Boury, gestuelles souples, rarement tranchantes, les artistes s’emparent de l’espace, le font vibrer chacun à son rythme. Jouant des individualités autant que de leur universalité, l’ensemble esquisse une communion disparate, composite, mais liée par des racines communes, la conscience d’être au-delà de leur origine simplement des humains. 

Puisant dans l’histoire de la Martinique, dans sa richesse culturelle ainsi que dans les écrits d’Édouard Glissant, les deux chorégraphes signent une fresque monde, un récit pluriel de l’être au-delà de son identité. En étroite collaboration avec leurs danseurs et danseuses, dont la majorité faisait déjà partie de leur pièce précédente Akzak, ils malaxent leur grammaire et construisent une ligne chorégraphique riche de tous leurs talents conjugués. Bras jetés en l’air, jambes tendues, mouvement tournoyant dessinent peu à peu les contours de l’île natale d’Édouard Glissant, ainsi que ses mots et sa voix si singuliers, distillés tout au long du spectacle.

La musique au cœur des gestes

Fiévreuses, exaltées, les notes imaginées par le compositeur et saxophoniste de jazz Raphaël Imbert entrent en résonnance parfaite avec les corps des interprètes. Installé côté jardin, l’artiste s’invite au plateau, tourne autour des danseurs et virevolte avec eux. L’image est belle, puissante, évocatrice d’une communauté, d’une union des arts, des êtres. Toujours en délicatesse, l’ensemble fait sens et transforme gestes et musique en un tout qui dit le monde, non celui d’aujourd’hui où les frontières deviennent de plus en plus hermétiques, les mentalités se refermant sur elles-mêmes, mais bien celui d’une utopie, un rêve où les imaginaires se brassent, les identités et les cultures se métissent. 

Croire en l’absolue possibilité d’une hybridation du monde, des peuples, des idées, fait le terreau de Tout-Moun, en alimente le propos, en ébauche une danse tout en délié, rupture et harmonie. Jouant des contraires autant que des similarités, l’œuvre d’Héla Fattoumi et d’Éric Lamoureux s’étoffe au contact de la figure tutélaire d’Édouard Glissant. Portée par la force impromptue du jazz, elle se libère et s’ancre dans une nouvelle génération d’artistes qui, au fil des créations, s’affine et se densifie. Un bien beau moment dans ce monde brutal et gris !                       Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, photos Laurent Philippe

Tout-Moun, mise en scène Héla Fattoumi et Éric Lamoureux : Le vendredi 16/02 à 20h, au Grand Angle de Voiron (38). Le mardi 12/03 à 20h, à la Filature de Mulhouse (68).

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Céleste, une autre planète

Jusqu’au 25/02, au Théâtre Paris-Villette(75), Didier Ruiz présente Céleste, ma planète. Une adaptation du conte fantastique de Timothée de Fombelle, paru aux éditions Gallimard. Pour petits et grands, une interpellation joyeuse sur l’avenir de notre terre.

Solitaire et désœuvré dans cette tour de verre de plus de 300 étages, le jeune garçon est tout tourneboulé depuis qu’il a croisé Céleste dans l’ascenseur ! Le coup de foudre, il lui faut absolument la revoir, l’amoureux transi en oublie la promesse qu’il s’est faite alors qu’il n’avait que huit ans : ne plus jamais tomber amoureux !

Sa quête s’avère plus difficile et dangereuse qu’il n’y paraît. Impossible de rejoindre la jeune fille, séquestrée au dernier étage de la tour infernale… Malade et peut-être contagieuse, elle est condamnée à l’isolement. Sur son corps, apparaissent d’étranges tâches sombres, tantôt dessinant la déforestation des forêts tantôt la fonte des glaces en Arctique. L’adolescent en est convaincu : retrouver et sauver Céleste, c’est sauver la planète ! Le défi est de grande ampleur. En fond de scène, entre dialogues et situations comiques ou dramatiques, sont projetés des images alarmantes de l’état du monde. Une pollution galopante, un monde industriel qui ne pense qu’aux profits et se moque de l’avenir de l’humanité…

Dans cette cité futuriste, glaciale et aseptisée, l’amour réchauffe les cœurs et énergise cette enquête policière pour le moins originale. Ils sont seulement trois comédiens à endosser tous les rôles, alternant humour et fantaisie pour mieux faire passer le message écologique au jeune public : si la planète était une personne, ne ferait-on pas tout pour la sauver ? Un spectacle convaincant pour petits et grands, où l’on ne s’ennuie pas un seul instant, emporté par le souffle virevoltant de la mise en scène de Didier Ruiz. Une histoire joliment orchestrée sur le plateau, une adaptation pleinement réussie de l’œuvre de Timothée de Fombelle qui ne relève en rien du conte à l’eau de rose. Yonnel Liégeois

Céleste, ma planète : jusqu’au 25/02, dans une mise en scène de Didier Ruiz. Théâte Paris-Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23). Céleste ma planète, de Timothée de Fombelle (éd. Folio junior/Gallimard jeunesse, 96 p., 4€50).

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Sauve qui peut, la révolution !

Jusqu’au 10/02, au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la révolution). Une adaptation du roman de Thierry Froger, dont le titre fait référence à Sauve qui peut (la vie), le film de Jean-Luc Godard. Une formidable proposition artistique, un spectacle éminemment politique.

C’est sans conteste une formidable proposition artistique que nous offre Laëtitia Pitz avec son Sauve qui peut (la révolution)Sa proposition, sa réalisation scénique, sont parfaitement abouties jusque dans leurs moindres détails, avec même une réelle bien que très discrète méticulosité. Nous sommes au-delà d’un simple travail théâtral, le sous-titre du spectacle précise d’ailleurs qu’il s’agit d’« une série théâtrale et musicale en 4 épisodes », et il convient d’inclure dans l’appellation de théâtre le travail scénographique avec la lumière et celui concernant la vidéo, sans parler de la direction d’acteurs. Lapalissade ? Pas vraiment au vu du résultat. Quant aux quatre épisodes, ils correspondent à quatre mouvements d’une heure chacun que l’on peut saisir séparément, mais on y perdra alors le grand mouvement d’ensemble, toutes les subtilités renvoyant de l’un à l’autre comme dans toute grande œuvre musicale.

Un roman, un film, une pièce…

Le travail de Laëtita Pitz est inspiré de l’étonnant roman (aussi bien dans son propos que dans sa composition) de Thierry Froger paru en 2016 et dont elle a gardé le titre qui fait référence au film de Jean-Luc Godard, Sauve qui peut (la vie). De Godard donc, il est clairement question dans le livre de Thierry Froger, c’est même lui, peut-on penser, le personnage principal, mais dans un subtil dispositif renvoyant à la parenthèse : la révolution. Soit la préparation du Bicentenaire de la Révolution française en 1988, et la volonté du ministère de la Culture et de son responsable Jack Lang ainsi que de la Mission du bicentenaire de commander au cinéaste un film sur le sujet non pas dans un esprit de commémoration, mais pour donner « une vision moins convenue de l’événement, impertinente même » (sic)… Acceptation de Jean-Luc Godard et début de la préparation d’un film qui ne devrait finalement, après acceptation de toutes les parties, voir le jour que 4 ans plus tard : le projet s’intitulera logiquement « Quatre-vingt-treize et demi », référence faite à la date envisagée de sa sortie !

Passons sur les nombreuses péripéties qui parsèment le parcours du cinéaste le menant auprès d’un ami, Jacques, connu autrefois durant leur « période mao », vivant désormais à Chalonnes-sur-Loire, sur la relation, le « contact », qu’il va établir avec sa fille, Rose, tout juste bachelière, sur le fait aussi que l’ami en question est devenu un historien reconnu et travaille sur la figure de Danton, mais soulignons simplement que le lien avec la parenthèse du titre du roman est ainsi parfaitement établi. Il est bien question – de manière oblique ? – de révolution, celles d’hier et d’aujourd’hui jusqu’à sa commémoration. Soulignons aussi que la composition du livre est très particulière qui entremêle différents thèmes, fonctionne par courtes séquences qui se distinguent même typographiquement : cette composition Laëtitia Pitz, dans son adaptation, la reprend à son compte. Ce qui, bien sûr, ne l’empêche en aucune manière de la transformer en lui restant fidèle, et d’y apporter ses propres aménagements et sa propre touche. À cet égard son adaptation est d’une rare intelligence. Elle conserve la liaison entre le XVIIIsiècle, celui de Danton et autres Robespierre ou Saint-Just et le XXe siècle, celui de Godard, tout en nous renvoyant à notre aujourd’hui du XXIsiècle qui est présent en filigrane. En ce sens ce spectacle est éminemment politique, bien plus que ceux qui d’emblée annoncent cette appartenance dans l’air du temps.

D’une déambulation à l’autre

Ces jeux d’une époque à l’autre, d’une révolution à l’autre qui ne dit pas forcément son nom, s’opèrent dans un constant jeu de variations qui s’établit dans une aire de jeu aménagée par Anaïs Pélaquier également présente sur le « plateau » comme si dans ses déplacements souvent muets elle venait en mesurer toute la pertinence et la matérialité. De ce point de vue ses « déambulations » acquièrent une particulière importance, alors que, bien sûr, les spectateurs sont amenés à focaliser leur attention sur les deux comédiens, Camille Perrin et Didier Menin, absolument présents dans les différentes figures, hommes ou femmes, qu’ils présentent (pour rester dans une note brechtienne) et incarnent. Pour que cela puisse advenir, il suffit de quelques tables de classe mises bout à bout et dont la disposition variera selon les épisodes, soulignant la volonté de l’équipe du Roland furieux (c’est le beau et très pertinent nom de la compagnie) de faire varier l’axe du regard des spectateurs qui d’ailleurs ont changé de place durant les intermèdes entre les épisodes.

Quelques livres sur les tables donc, des papiers (manuscrits ou textes du spectacle), des ordinateurs, et ce sera tout pour faire théâtre, encore qu’à y regarder de près la « nudité » de l’aire de jeu est savamment calculée, et c’est bien plutôt la vision d’un studio de travail avec ses micros, ses projecteurs, ses écrans, ses baffles qui imprègne notre vision. La fresque visuelle que le travail sonore (la composition sonore et musicale sont signées par Camille Perrin) présent et cependant discret, c’est-à-dire ne venant pas, comme c’est souvent le cas, envahir l’espace, durant toute la durée des épisodes. Il y a là un dosage et une rythmique parfaitement maîtrisés, et dès lors c’est un véritable régal de voir les deux comédiens principaux assumer, je l’ai dit, tous les rôles des nombreux protagonistes, avec bien sûr quelques morceaux de choix comme par exemple les dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard ou encore les lettres échangées entre les protagonistes.

Une belle jouissive aisance

L’intrusion de personnalités que tout le monde connaît, Marguerite Duras donc mais aussi Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, et bien d’autres…, dans la trame même de l’intrigue nous promène du réel à la fiction, et inversement de la fiction au réel. Ainsi le jeu se développe-t-il vraiment entre fiction et réalité. Toutes les gammes narratives sont sollicitées et c’est un prodige de voir les comédiens passer d’un registre à l’autre sans coup férir et avec une belle jouissive aisanceSauve qui peut (la révolution), dans le triste paysage théâtral d’aujourd’hui, apparaît bien comme une très réjouissante exception. Jean-Pierre Han

Sauve qui peut (la révolution), mise en scène de Laëtitia Pitz : jusqu’au 10/02, le jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le dimanche à 16h. Théâtre de L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). 

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Édouard Glissant, le Tout-Monde

Aux éditions Bayard, Aliocha Wald Lasowski publie Édouard Glissant, déchiffrer le monde. En 2008, l’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.

Né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie en Martinique, Édouard Glissant est mort le 3 février 2011 à Paris. Romancier, poète et philosophe français, il obtint le prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde. En 1992, Édouard Glissant a été finaliste pour le prix Nobel de littérature, mais c’est l’écrivain saint-lucien Derek Walcott qui l’emporta d’une voix. Plus de dix ans après sa disparition, Édouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise…

Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec  Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invite le citoyen à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir puissamment au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolisation, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface alors durablement devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Édouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski (Bayard éditions, 465 p., 21€90).

Les autres ouvrages d’Aliocha Wald Lasowski : Édouard Glissant, penseur des archipels (Pocket éditions, coll. « Agora », 2015). Sur l’épaule des dieux, les arts d’Édouard Glissant (Les Impressions Nouvelles, 2022). Édouard Glissant, artisan du Tout-monde (éditions Michalon, coll. « Le bien commun », 2023). Imaginaire et politique de la créolisation, Édouard Glissant et nous (éditions de L’Aube, coll. « Monde en cours », 2023).

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Abdelkader Alloula, le généreux

Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.

Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.

Seuls héros, les gens du peuple

Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.

Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloula un outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddah ou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.

Une cocréation audacieuse

La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.

Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.

Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva

El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).

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