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La Palestine en Sens interdits

Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.

Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.

On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.

And here I ammis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.

Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israélienne cherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».

Un tour d’horizon des théâtres palestiniens

Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva

– Focus Palestine (And here I am, Milk, Losing It) : du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi : le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.

Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.

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Le Doze, père et fils à l’affiche

Jusqu’à fin décembre pour l’un et janvier 2024 pour l’autre, au théâtre du Ranelagh, la famille Le Doze s’offre en spectacle. Gabriel le père, comédien en compagnie de Nicolas Vaude dans Le neveu de Rameau d’après Diderot, le fils Tristan dans la mise en scène de L’antichambre de Jean-Claude Brisville. Deux spectacles virevoltant d’esprit, brillants et pétillants.

Dans les deux pièces programmées en la même soirée au théâtre du Ranelagh, ils sont trois à occuper l’espace : deux comédiens et un musicien pour Le neveu de Rameau, deux femmes et un homme qui squattent L’antichambre… De joutes verbales en répliques cinglantes, chacune et chacun en imposent dans l’élégance ou l’outrecuidance du propos, par leur gestuelle et leur éloquence.

Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du balcon au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce. Costume immaculé et cheveu bien peigné, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Olivier Baumont, éminent claveciniste dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert), une finesse du doigté qui déborde les cimaises des scènes musicales !

Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce truculent Neveu de Rameau ! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène. Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires, un trio qui vraiment décape et décoiffe avec force talent.

En ouverture de soirée, toujours en ce superbe écrin du Ranelagh héritier du siècle des Lumières, les amoureux du théâtre ne manqueront pour rien au monde L’antichambre du dramaturge Jean-Claude Brisville, auteur du fameux Souper mis en images par Édouard Molinaro ! Là encore une joute verbale, un dialogue finement ciselé qui ne masque ni prétentions ni ambitions entre anciens et modernes, plutôt entre Madame du Deffand atteinte par l’âge et la cécité et Julie de Lespinasse, la jeune et intrépide fille illégitime de son frère ! Autrement plus prometteur que le couvent, direction le salon de la susnommée Deffand qui cherche une lectrice… En cette année 1750, ce temple des conversations éclairées brille de ses plus beaux feux, rassemble les plus fins limiers des lettres et des sciences, d’Alembert et Diderot parmi les plus célèbres. Avec pertinence et doigté, Tristan Le Doze orchestre sans artifice ce duel à fleurets mouchetés : deux fauteuils et un tabouret, deux robes et un costume d’époque, le décor est planté, la partie de dames peut commencer !

Nous ferons silence sur la scène finale entre Céline Yvon l’aînée et la fringante Marguerite Mousset. Précisons seulement que cette dernière porte fièrement les audaces de sa jeunesse, manie la répartie d’une langue acérée, chante juste et dévoile de bien jolies jambes dans ses bas blancs. Qui ont l’heur de plaire au sieur Hénault (Rémy Jouvin) en charge d’arbitrer le conflit entre ces deux fortes personnalités… De l’impertinence à l’intelligence, à mots couverts L’antichambre soulève surtout moult questions essentielles en ce troisième millénaire gavé de prétendue modernité : quid du rapport à la vieillesse, quid du statut de la femme, quid de l’éducation et de l’acquisition des savoirs ? « Ces thématiques m’ont permis de faire un transfert temporel, de remplacer mentalement huguenot par musulman, bâtarde par fille d’immigrée, encyclopédie par internet », précise le metteur en scène. Créée en 1991 au théâtre de l’Atelier, avec les inoubliables Suzanne Flon et Henri Virlogeux (Molière du comédien en 1992) dans les rôles titres, la pièce se révèle d’une brûlante actualité. Sous la férule de Tristan Le Doze, dépouillement du décor et qualité de l’interprétation permettent de la savourer avec tendre jubilation. Yonnel Liégeois

L’antichambre, mise en scène de Tristan Le Doze : jusqu’au 14/01/24 (du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h). Le neveu de Rameau, mise en scène de Jean-Pierre Rumeau : jusqu’à fin décembre (du jeudi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h). Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris (Tél. : 01.42.88.64.44).

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Bernhard, un homme à la dérive

Du 24 au 28/10, au Théâtre national de Strasbourg (67), Célie Pauthe propose Oui. Créée au CDN de Besançon, une pièce du dramaturge autrichien Thomas Bernhard. Un monologue intérieur fulgurant, interprété par Claude Duparfait, époustouflant.

Avec Claude Duparfait, Célie Pauthe s’était déjà aventurée en terres bernhardiennes. C’était il y a quelque temps, avec Des arbres à abattre, adaptation brillante de ce roman aussi cruel que jubilatoire. Cette fois-ci, la metteuse en scène, et encore directrice jusqu’en décembre du centre dramatique de Besançon, met en scène Oui, un court roman peu connu de Thomas Bernhard. Dans un coin reculé d’Autriche où il a trouvé refuge fuyant les lumières de Vienne, un homme, qui a pour seul nom « le narrateur », vit « barricadé dans (sa) maison, dans (son) cachot de travail » et ne fréquente qu’un vieil ami, Moritz, agent immobilier. Débarque un couple, « les Suisses », qui, à la surprise générale, achète un terrain pentu, rongé d’humidité, réputé invendable. Un couple mystérieux. Surtout elle, « la Persane », toujours emmitouflée dans son manteau de mouton noir, belle femme mutique.

Étrange monologue que cette confession à cœur ouvert où le narrateur est à la fois conteur et observateur de son propre récit. Entre lui et la Persane, une relation magnétique va s’installer, un coup de foudre intellectuel. Ils ont en commun une passion dévorante pour Schumann et Schopenhauer, la poésie du grand poète persan Saadi. Ensemble, ils vont s’aventurer dans la forêt de mélèzes dans une quête spirituelle et nouer une relation complice, loin des conversations grossières du village. Mais c’est comme si ce chemin oscillait entre folie et suicide devant l’impossibilité d’être au monde, d’être de ce monde. L’écriture de Bernhard vous happe. Remettant sans cesse sur le métier des interrogations existentialistes qui restent sans réponse, si ce n’est la mort, une mort précédée d’une lente agonie dont nous sommes les témoins impuissants, Thomas Bernhard provoque des déflagrations intimes à chaque endroit du récit.

Claude Duparfait maîtrise à la perfection cette partition, laissant entendre toute la musicalité de cette langue aussi baroque que singulière. Seul sur le plateau avec, pour unique accessoire, un vieux fauteuil, il raconte ces promenades musicales et philosophiques, l’émerveillement puis l’éloignement, jusqu’à n’éprouver que de l’animosité, avec cette femme si troublante. On l’imagine errer dans la « pièce aux livres », la « pièce aux araignées » ou la « pièce aux classeurs », où s’amassent livres et notes prises au cours de toute une vie. Il nous fait éprouver dans notre chair l’humidité de cette campagne peu aimable, ce froid qui vous envahit et paralyse vos sens. C’est « incroyable la rapidité avec laquelle une relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement », dira-t-il. Duparfait rend perceptible la mauvaise conscience, puis ce sentiment de tristesse qui envahit son personnage, laissant des phrases en suspens, les ralentissant parfois pour que chaque mot nous atteigne.

La mise en scène de Célie Pauthe, fluide, épurée, épouse les méandres du récit. En ayant recours à des instants filmés dans les sous-bois où apparaît alors la Persane interprétée par Mina Kavani, elle sublime cette partition poétique et l’éclaire, magistralement. Marie-José Sirach

Oui, dans une mise en scène de Célie Pauthe : du 24 au 28/10 au TNS (Strasbourg). Du 24/05/24 au 15/06 à l’Odéon (Paris).

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Maryam Madjidi, une femme de nuance

Au lendemain du 7 octobre, le monde a basculé dans la sidération. L’horreur s’est affichée sur une muraille prétendument imperméable entre Israël et la bande de Gaza, là où plus de deux millions de personnes osaient encore survivre dans leur prison à ciel ouvert, dans leur pré carré. Il y belle lurette que les grandes puissances, y compris les états arabes, ne se souciaient plus de leur sort.

La terreur a réveillé les consciences internationales, impotentes et somnolentes depuis 1948…  D’un côté une organisation terroriste, de l’autre un gouvernement israélien composé « d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques, la version juive du Hamas », selon les propres termes d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France ! Alors que chaque camp comptabilise ses morts, plus de 1400 en Israël et presque quatre fois plus déjà en territoire gazaoui, experts autoproclamés et responsables politiques décervelés se livrent une sinistre bataille sémantique à l’heure où les mots ont perdu tout sens commun, surtout humain.

D’un côté, syndicaliste-footballeur-simple citoyen, le couperet tombe lorsque leurs voix s’élèvent pour la défense des droits du peuple palestinien, de l’autre un ministre de l’Intérieur français désavoué par le Conseil d’état et la présidence européenne embourbée entre son soutien inconditionnel à Israël et son silence au regard du respect du droit international et de la protection des populations civiles à Gaza… Au rebus, la nuance et la complexité : un état de fait que déplore l’écrivaine Maryam Madjidi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. Une chronique, fort lucide et éclairante, proposée à l’appréciation des lecteurs de Chantiers de culture. Yonnel Liégeois

Née en 1980 à Téhéran, Maryam Madjidi quitte l’Iran avec sa famille en 1986 pour s’installer en France. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle enseigne le « français, langue étrangère » auprès de réfugiés et de mineurs non accompagnés. Elle publie en 2017 son premier roman, Marx et la poupée, couronné du Goncourt du premier roman. En août 2021, sort Pour que je m’aime encore, toujours aux éditions Le nouvel Attila.

Le rameau d’olivier

Un ami m’envoie une vidéo de Yasser Arafat qui date du 13 novembre 1974. Il s’agit de son discours à l’ONU. « Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main, ne le laissez pas tomber, ne le laissez pas tomber ». Cinquante ans après, le rameau d’olivier est bel et bien tombé, et a même été carrément piétiné. Samedi 7 octobre, un coin du monde a basculé dans l’enfer et, avec lui, le monde entier. Il est difficile de penser à autre chose, de détourner le regard, de vivre comme si ce tout ce sang n’avait pas coulé. Je suis suspendue aux informations, aux images déchirantes et aux vidéos sidérantes.

Je revis la même force écrasante de l’actualité qu’à l’automne 2022 en Iran, après la mort de Mahsa Amini. Cette actualité que l’on se doit de porter sur les épaules. Je ne suis pas palestinienne, je ne suis pas israélienne, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas juive, mais cette guerre me frappe en tant qu’être humain sur cette terre. Je me répète sans cesse comme tout le monde : comment en est-on arrivé là ? Une multitude d’éléments, d’événements, de conjonctures pourrait être invoquée : j’en laisse le soin aux spécialistes qui travaillent depuis des années à comprendre, éclairer, analyser ce coin de terre qui n’a jamais connu de paix durable. Je ne prétends pas les compiler et les exposer ici. Ce n’est pas mon travail.

Mon travail d’écrivaine me porte ailleurs. Vers une région que j’appellerai la nuance. La nuance qui révèle la complexité. L’une et l’autre marchent ensemble sur le chemin de la vérité, comme deux amies, deux sœurs. Or, ces deux mots semblent disparaître de plus en plus du débat.

Nous n’avons que faire de la nuance et encore moins de la complexité. Elles demandent du recul, de la réflexion, du temps. L’époque est à la vitesse, à l’emporte-pièce. C’est intéressant l’origine du mot « emporte-pièce » : « instrument généralement d’acier qui permet de découper d’un seul coup et en une seule pression une pièce aux contours déterminés… », selon la définition du « Trésor de la langue française ». Nous découpons d’un coup un morceau de la réalité et voilà l’opinion tranchée et le débat terminé. La nuance demande surtout de se décentrer, de se déplacer, de se mettre à la place de. Elle nécessite de faire de la place à l’autre. Cet autre peut être l’opprimé aussi bien que l’oppresseur. D’ailleurs, dans le conflit israélo-palestinien – c’est là un aspect de sa complexité –, les deux figures se fondent l’une dans l’autre. Mais l’opinion radicale et tranchée doit immédiatement distribuer et figer les rôles. T’es pour ou contre ? Choisis ton camp ! Fin du débat.

Parce que la littérature est le terrain privilégié de la nuance, je voudrais vous parler d’un livre. Il s’intitule Apeirogon. Écrit par Colum McCann et publié en 2020. Sa lecture est d’une nécessité salvatrice en cette période de guerre et d’horreur. Le roman est construit par fragments, 400 au total qui disent, par cette forme éclatée, la confusion et la complexité de la réalité de ce conflit. C’est l’histoire vraie de deux pères, l’un israélien, l’autre palestinien. Ils ont tous deux perdu une fille dans ce conflit. Ils auraient pu se haïr mais ils ont fait le choix de se parler, de mettre des mots sur leur douleur et de combattre ensemble pour la paix. Ils ont ramassé le rameau d’olivier tombé à terre et ont tout fait pour le planter. Maryam Madjidi

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Jon Fosse, Nobel de littérature

Le jeudi 5 octobre à Stockholm, l’Académie suédoise a couronné l’écrivain et dramaturge Jon Fosse du prix Nobel de littérature 2023. L’auteur norvégien s’est dit « bouleversé et reconnaissant » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. Un article du service Culture de Franceinfo.

Le prix Nobel de littérature 2023 a été décerné au dramaturge norvégien Jon Fosse pour « ses pièces novatrices », a annoncé le jury ce jeudi 5 octobre lors de la cérémonie à Stockholm. L’auteur s’est dit « surpris mais pas trop » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. L’Académie suédoise a distingué l’écrivain âgé de 64 ans « pour ses pièces de théâtre et sa prose novatrices qui ont donné une voix à l’indicible », citant Septologien, un roman en sept chapitres et trois volumes, non encore traduit.

Mélancholia, dans une mise en scène de Claude Régy en 2001 au théâtre de la Colline

« Je suis bouleversé et reconnaissant. Je considère qu’il s’agit d’une récompense pour la littérature qui vise avant tout à être de la littérature, sans autre considération », a réagi Jon Fosse dans un communiqué. « Je me suis prudemment préparé au fait que cela pourrait se produire ces dix dernières années. Mais croyez-moi, je ne m’attendais pas à avoir le prix aujourd’hui, même s’il y avait une chance », a-t-il dit au téléphone (…) Son œuvre, similaire à celle de Samuel Beckett, partage la vision pessimiste de ses prédécesseurs, selon la biographie de Jon Fosse publiée par l’Académie.

Dramaturge multi récompensé

Né le 29 septembre 1959 à Haugesund en Norvège, Jon Fosse est un écrivain touche-à-tout d’un accès peu facile pour le grand public. Il a débuté en littérature par l’écriture de romans et de poèmes. Il écrit également des textes à destination des jeunes lecteurs. En 1994, il écrit sa première pièce intitulée Et jamais nous ne serons séparés à la demande du metteur en scène Kai Johnsen. Encouragé par son succès, suit en 1995 Le Nom. En 1996, il publie Quelqu’un va venir (Prix international Ibsen 2010) et le roman Melancholia I, deux œuvres que Claude Régy mettra en scène et qui le révéleront en France.

Jon Fosse est désormais mondialement connu en tant que dramaturge. Il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué aujourd’hui. Son œuvre théâtrale est riche d’une dizaine de pièces dont la plupart ont été traduites par Terje Sinding, connu pour ses traductions d’Ibsen. Ses écrits (romans, nouvelles, poésie, essais et pièces de théâtre) ont été traduits dans plus de quarante langues, et ses pièces ont été montées par les plus grands metteurs en scène particulièrement en France (Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Thomas Ostermeier, Claude Régy…). Son roman La Remise à bateaux (1989), lui gagne l’estime de la critique. Considéré comme l’un des plus grands auteurs contemporains, il a été décoré de l’Ordre national du Mérite français en 2007 et a reçu plusieurs prix dont le Prix européen de littérature en 2014 et le Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2015.

Des textes sombres, une écriture sobre

L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d’infimes variations. La langue est banale, l’intrigue est pauvre, quasiment absente, l’ensemble paraît très simple. Mais l’auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l’auteur. « Son œuvre immense, écrite en nynorsk (l’une des formes écrites de la langue norvégienne, ndlr) et couvrant une grande variété de genres, se compose d’une multitude de pièces de théâtre, de romans, de recueils de poésie, d’essais, de livres pour enfants et de traductions », a estimé le jury. « C’est par sa capacité à évoquer (…) la perte d’orientation, et la façon dont celle-ci peut paradoxalement donner accès à une expérience plus profonde, proche de la divinité, que Fosse est considéré comme un novateur », a détaillé Anders Olsson, président du comité Nobel pour la littérature.

Matin et soir, dans une mise en scène d’Antoine Caubet en 2019 au théâtre de l’Aquarium

L’écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement l’absence de points d’interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel… Souvent confrontés à leur propre solitude, les personnages restent des inconnus et on ignore à peu près tout de leur passé. Ils sont stylisés et ne portent pas de nom : ils sont désignés par un terme générique : lui, elle, le fils, le père, l’un, l’autre… Seuls importent le moment présent et les tensions qui s’exaspèrent entre eux. L’intrigue elle-même est épurée au point de devenir presque abstraite ou conceptuelle : la rencontre, la séparation, l’abandon, la solitude… Elle donne souvent l’impression d’être inachevée ou de se conclure sur un moment d’incertitude, de passage. Il en résulte, pour le comédien et le spectateur, une sorte de frustration qui excite leur curiosité, éveille leur imaginaire.

En France, les œuvres théâtrales de Jon Fosse sont publiées aux éditions de l’Arche

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Le misanthrope, à la mode Loyon

Jusqu’au 20 octobre, au 100ecs (75), René Loyon met en scène Le misanthrope. La célèbre pièce de Molière, revisitée à l’heure de la vieillesse pour les protagonistes ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures prétendument imposées à l’heure de la modernité.

Au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente une version du Misanthrope de Molière, assurément atypique ! Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… « Célimène a vingt ans, nous dit Molière, mais que se passerait-il si elle était au-delà de cette sorte de date de péremption fatidique appelée ménopause ? », s’interroge le metteur en scène, « que se passerait-il si tous les personnages de l’histoire avaient pris de l’âge ?

Un bel exercice de style où Loyon est passé maître en la matière, osant déjouer le temps en jouant de la maturité de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’œuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré de fioritures soi-disant imposées à l’heure de la modernité. Yonnel Liégeois

Le misanthrope, mis en scène par René Loyon : jusqu’au 20/10 au 100ecs, à 20h, le 19/10 à 14h30. 100 rue de Charenton, 75012 Paris.

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Romain Rolland, la dernière note

Jusqu’au 22/10, au Studio Hébertot, le comédien et pianiste Guilhem Fabre joue Dernières notes. Mise en scène par François Michonneau, la pièce de Michel Mollard permet une (re)découverte sensible de l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915.

Ce 24 décembre 1944 est le dernier Noël de Romain Rolland dans sa demeure de Vézelay. Le 30 décembre, il fermera les yeux définitivement. Prix Nobel en 1915, l’écrivain est âgé de 78 ans, et se sait à bout de forces. Ce soir, Macha, son épouse, l’a laissé seul pour assister à la messe de minuit, dans la basilique toute proche. Dernières notes, de Michel Mollard, est une pièce attachante et étonnante, mise en scène par François Michonneau. Elle dresse un pont musical et poétique entre théâtre documentaire et concert. Sait-on par exemple que la musique, notamment l’œuvre de Beethoven, occupa une part importante de la vie de l’écrivain ?

Sur la scène, un fauteuil lui aussi en fin de course, une table basse où s’empilent des livres, et un peu plus loin un piano. Guilhem Fabre, comédien et pianiste (lauréat du conservatoire national supérieur de musique en 2015), campe le personnage. Il donne vie à l’auteur qui des années durant a défendu son engagement en faveur de l’URSS et ses convictions pacifistes. Romain Rolland, dont le roman-fleuve Jean-Christophe, publié de 1904 à 1912, assura la renommée, a entretenu des correspondances soutenues avec Louis Aragon, Richard Strauss, André Suarès, Stefan Zweig, Paul Claudel, entre autres. Il a aussi été critique musical. Il enseigna même l’histoire de la musique à la Sorbonne.

Guilhem Fabre, à travers quelques citations, lettres et fragments de textes, traduit la réflexion de l’écrivain, et donne à partager sa passion musicale. C’est d’ailleurs la « Sonate pour piano n° 32, opus 111 » (la dernière composée par Ludwig van Beethoven entre 1820 et 1822) qui clôt ce spectacle imaginé hors des sentiers battus. Gérald Rossi

Dernières notes, la dernière soirée de Romain Rolland : jusqu’au 22/10, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h. Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Pauline Bayle, écrire sa vie

Jusqu’au 21/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Écrire sa vie. Une adaptation des écrits de la romancière anglaise Virginia Woolf. De l’enfance à l’âge adulte, les certitudes et contradictions de chacun dans le regard de l’autre. Entre humour et drame, rires et larmes, un spectacle tout aussi beau qu’énigmatique.

Dans une installation presque à l’identique aux Illusions perdues, la superbe adaptation du roman de Balzac, le spectacle s’ouvre en un espace bi-frontal, les interprètes cette fois jouant et dialoguant avec le public. Une introduction ludique et réussie, la création d’une atmosphère festive et conviviale… D’autant que très tôt une trentaine de ballons rouges, plus ou moins gros, envahit l’espace scénique pour s’élever dans les hauteurs des cintres : l’enfance, le jeu, la frivolité nous ouvrent les bras ! Écrire sa vie, la certitude s’impose, ne peut être qu’une belle aventure.

Les dialogues et répliques qui fusent alors font illusion un temps, peu de temps. Tous attendent avec bonheur et impatience l’arrivée de Jacob : l’ami, le frère ou l’amant de jeunesse, symbole de l’amitié entre les membres du groupe, symbole des années d’insouciance. Pour l’occasion, une table de banquet est dressée, fleurs et victuailles s’y accumuleront au fil de la représentation. La bande d’amis se raconte, chante et danse en chœur. De superbes moments, et mouvements, orchestrés avec délicatesse par la metteure en scène, une musique prenante, de beaux costumes taillés à juste mesure, des lumières savamment réglées pour éclairer le propos de l’une ou l’autre : six interprètes, filles et garçons, dans l’excellence de leur talent ! Las, Jacob se fait attendre, sa venue sans cesse espérée, que l’on attendra longtemps, qui n’apparaîtra jamais : empêché, malade, mort ? Le sort en a décidé autrement, la guerre est déclarée, l’avenir désormais est paré de clair-obscur, craintes et peurs. Les sourires se figent, le petit punch a un goût amer, le futur ne fait plus rêver.

Pour le spectateur averti, le doute n’est point de mise : l’univers mental et littéraire de Virginia Woolf est posé là, sur le plateau. Son écriture introspective, sa poésie, son regard libérateur sur la femme, ses tourments vitaux. Des Vagues à d’autres écrits, Pauline Bayle s’en inspire pour insuffler des interrogations bien contemporaines : notre choix de vivre ou mourir, comme la romancière qui se suicidera en 1941 ? Notre regard sur la nature qui nous offre beauté et respiration alors que nous la maltraitons et la saccageons ? Le droit à toute femme de disposer de son corps et de son futur, de choisir son métier et de ne point se marier ? Le spectre dantesque de la guerre qui anéantit toute perspective d’avenir, tel celui de l’écrivaine anglaise aux heures sombres du second conflit mondial ? Enfin et surtout, la complexité de la vie de chacun à s’écrire, à se construire hors et dans le regard des autres… Pour le public néophyte, étranger à son œuvre, l’énigme demeure, rien sur scène ne fait clairement référence au temps et à la vie de l’auteure de Mrs Dalloway et d’Une chambre à soi.

Si les critiques formulées en Avignon gardent une part de pertinence, preuve est faite : d’une création en extérieur à sa représentation en salle, regards et perspectives souvent changent, évoluent. S’imposent alors chaleur et saveur d’un spectacle rondement mené, d’une beauté incontestée, aux dialogues finement ciselés et aux interrogations subtilement d’actualité. Yonnel Liégeois

Écrire sa vie, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle d’après l’œuvre de Virginia Woolf : jusqu’au 21/10 au Théâtre Public de Montreuil, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 20 et 21/11 au Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées. Les 8 et 9/12 au Châteauvallon Liberté, scène nationale de Toulon. Le 15/12 au Théâtre Châtillon Clamart. Du 13 au 16/02/24 au CDN Dijon Bourgogne. Du 5 au 8/03 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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Liberté pour les blattes !

Jusqu’au 14 octobre, à la Manufacture des Abbesses (75), Marilyn Pape met en scène La nostalgie des blattes. Incarnant, en compagnie d’Eulalie Delpierre, deux vieilles femmes qui résistent avec malice dans un univers effrayant, fliqué et aseptisé. Le texte de Pierre Notte est servi avec talent.

Il y a du Godot dans l’air. Deux femmes, vieilles, en combinaison plus ou moins moulante, ce qui ne cache guère les chairs usées, attendent. Peut-être des clients, des parents, des amis. On ne saura pas. Personne ne viendra. La nostalgie des Blattes, publiée en 2017 par Pierre Notte, est une histoire un rien fantastique, mais qui surtout s’attache à parler d’un monde qui n’est plus. D’un monde qui vivait, avant que « la brigade sanitaire » aux ordres d’un pouvoir autoritaire, aliénant et hygiéniste ne surveille chacun à l’aide de drones. Pendant que le dérèglement climatique fait ses ravages sans retour possible.

Ces deux vieilles, que des autocars de curieux sont venus visiter il y a longtemps, comme on va au Louvre voir La Joconde, sont des vestiges. Toute leur vie, avant et après le grand chamboulement, elles ont refusé de céder aux injonctions d’apparence. Chez elles, pas de Botox ou de chirurgie esthétique. Elles en font une fierté. Leur apparence est celle de leur âge, au moins 70 printemps. Et c’est bien ainsi. Comme deux gamines, elles fument quelques cigarettes et se souviennent du temps où l’on avait le droit de fumer, de manger des fruits, des gâteaux, de la viande, du pain, de vrais légumes, et non pas des barres lyophilisées qui sont désormais la seule nourriture. Plus de sucre, de gluten, de café non plus. La vie n’a plus de goût.

Elles imaginent un avenir

C’est Catherine Hiegel qui souffla en jour à Pierre Notte l’idée d’écrire « un musée de la vieille ». Avec Tania Torrens, elle a créé la pièce au Théâtre du Rond-Point. Cette fois, à la Manufacture des Abbesses, Eulalie Delpierre et Marilyn Pape (à qui l’on doit aussi la mise en scène) ont repris les rôles en cette rentrée. Et elles les défendent avec finesse et talent. Les deux femmes font connaissance, et pas à pas construisent un avenir. C’est à la fois très drôle, cruel, amer. Tout autant que lucide. La vieillesse n’est pas souvent abordée en tant que telle ni questionnée au théâtre. Les personnages, qui certes se vieillissent un peu, ne caricaturent pas leur âge, mais l’assument. En toute franchise. L’une était comédienne et chanteuse, l’autre danseuse. Elles le prouvent un instant, et c’est beau.

« La vieillesse est un naufrage », a-t-on dit. Mais ce n’est peut-être pas aussi simple, ce peut être aussi l’heure d’une révolte. Vieille 1 et Vieille 2 ? On ne connaît pas leur état civil, elles ne se réfugient pas seulement dans leur passé. Elles disent le présent, et inventent, jouent, comme sur la scène, comme dans la vie. Dehors, tout est propre, très propre, « javellisé ». Des plantes, des arbres existent-ils encore ? Et les insectes ? Peut-être que voilà un moucheron, elles ont cru le voir. Sur un champignon. Alors, tout n’est pas perdu. Il faut aller voir ces deux vieilles femmes joliment nostalgiques, mais qui refusent de ne pas pouvoir rester libres jusqu’au bout du chemin. Gérald Rossi

La nostalgie des blattes, à la Manufacture des Abbesses : jusqu’au 14/10, du mercredi au samedi à 19h. 7 rue Véron, 75018 Paris (tél. : 01.42.33.42.03).

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Le retour de l’enfant prodigue

Jusqu’au 08/10, au Théâtre de la Colline (75), Laurent Mauvignier présente Proches. La première mise en scène de l’auteur, un psychodrame familial fondé sur la parole.

« Bienvenue Yoann », annonce une banderole. On s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue, revenu après quatre ans passés derrière les barreaux. Un temps, père, mère, sœurs et beaux-frères demeurent figés dans l’attente tandis qu’un jeune homme arpente obstinément l’avant-scène, il décrit les lieux, le quartier : « Les zones pavillonnaires, on pourrait les reconnaître sans jamais y avoir mis les pieds » … Sa présence fantomatique hantera toute la pièce, rythmée par le choc d’une balle de tennis qu’il fait inlassablement rebondir au sol. C’est lui qui déplacera le décor mobile d’Emmanuel Clolus : un intérieur standard, gris, impersonnel, avec pour seule touche de couleurs, un bouquet de fleurs. Il regarde sans qu’on le voie ce petit monde s’agiter en parlant de lui, et commente sporadiquement d’un regard ironique. Arrive Clément, l’ex-amant de Yoann, un « proche » que l’on n’attendait pas.

Au fil des conversations, les personnages se dévoilent, avec leurs fragilités, leurs dissensions secrètes. Et ça parle beaucoup : d’abord pour meubler, pour s’exprimer, enfin pour blesser. De banalités en règlements de compte, les non-dits surgissent au grand jour, chacun y va de ses quatre vérités, jusqu’au chaos. Les fleurs répandues au sol, le vase brisé, une image simple figure ces retrouvailles avortées. « Mes premiers romans, par l’importance des monologues, cherchaient à trouver, par la langue, le moyen d’une incarnation des personnages », dit l’auteur. « Le théâtre (…) va plus loin que le roman, jouant de la simultanéité des paroles pour composer une sorte de partition, d’orchestration des malentendus (…) ». Les mots se bousculent, mais on ne s’entend pas. Parfois aussi, ça sort sans qu’on le veuille…

La partition de chaque personnage est composée au cordeau, d’une écriture à vif, qui fait mouche et nous saisit. Et les comédiens, dirigés avec justesse, portent avec talent et pudeur le drame jusqu’à son climax : une ultime révélation de Clément qui ne mettra pourtant pas fin à l’attente. Gilles David, d’une grande humanité, trouve la bonne distance avec ce père faussement fruste, et suffisamment d’humour pour éviter le pathos. Norah Krief se révèle, une fois de plus, surprenante en mère cinglante de vérité derrière des apparences anodines. Malou la parfaite (Charlotte Farcet) et Vanessa l’infantile (Lucie Digout) révèlent leurs jalousies de sœurs avec éclat. Les gendres, Cyril Anrep (Quentin) et Guillot Romain (Arthur) jouent à la perfection leur malaise au sein de leur belle-famille. Pascal Cervo (Clément, l’amant de Yoann) garde une froide réserve face à l’agressivité de classe des autres pour « sa gueule de prof » … Grâce à cette distribution hors-pair, nous entrons de plain pied dans le psychodrame familial.

Laurent Mauvignier, qui écrit régulièrement pour le théâtre (Ce que j’appelle oubli 2011, Tout mon amour 2012, Retour à Berrathammis 2015, Une légère blessure 2016), s’attelle ici pour la première fois à la mise en scène. Est-ce par souci de déréaliser les situations qu’il ménage, en pleine action, des apartés fantasmatiques, au ralenti, ou qu’il insère des flash-back où le fils fantôme intervient directement ? Ces procédés cinématographiques alourdissent et désamorcent les tensions implicites. Dommage. Malgré l’inquiétante présence de Maxime Le Gac-Olanié, pourquoi avoir incarné Yoann, ne serait-ce qu’en ombre à la fois angélique et maléfique ? Etait-il besoin de montrer visuellement qu’il tire les ficelles et manipule tout le monde, jusqu’au meubles de la maison ? Son absence complète n’aurait-elle pas eu plus d’impact dans le dévoilement progressif de son génie destructeur ?

De L’Orestie d’Eschyle, Œdipe de Sophocle à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (1990), le théâtre abonde de ces fils qui reviennent perturber l’ordre familial. Ici, on n’entre pas dans le tragique mais dans un drame psychologique classique : Yoann est celui qui fait voler en éclat l’amour de façade qui unit la parentèle… On pense aussi au mystérieux visiteur de Théorème de Pier Paolo Pasolini. La bonne idée de la pièce était justement l’absence effective de celui qu’on ne finira jamais d’attendre. Reste 1h30 de jeu tendu, par une brochette d’excellents acteurs, au service d’un vrai talent d’écrivain. Mireille Davidovici

Proches, texte et mise en scène de Laurent Mauvignier : jusqu’au 08/10, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Les 12 et 13/10, au théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence (13). Le 19/10, au Trident – Scène nationale de Cherbourg (50). Le texte est publié aux Éditions de Minuit.

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Camarada Pablo Neruda, Presente !

Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.

« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muel sont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent. Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.

Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.

Son engagement pour la République espagnole

Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur« Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »

Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »

En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. » Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrireTentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »

La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud

En 1950, paraît le Chant général, el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.

Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.

Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach

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Justine Triet, en chute libre

Palme d’Or au Festival de Cannes 2023, sort Anatomie d’une chute. Un film de Justine Triet qui sonde les rapports de force dans un couple et les liens parents-enfants : plongée vertigineuse dans l’intimité d’une famille, portrait d’une femme forte, cheminement vers une vérité impénétrable.

Sandra, Samuel et Daniel, leur fils malvoyant de 11 ans, vivent isolés à la montagne. Un jour, Samuel est mystérieusement retrouvé mort au pied de leur chalet : une enquête est ouverte, Sandra inculpée. S’est-il suicidé comme elle le prétend, ou bien l’a-t-elle tué en le poussant du deuxième étage ? Plus tard, Daniel assiste au procès qui le plonge dans les méandres du couple d’intellectuels que formaient ses parents. Avant la radiographie qu’en fera le procès, la première scène du film montre Sandra confortablement installée dans son salon et occupée à répondre aux questions d’une étudiante venue interviewer l’écrivaine. Il y est question des ressorts de la création littéraire mais aussi d’une subtile séduction. Du premier étage émane une musique trop forte qui les perturbe et finit par les obliger à suspendre la conversation. Samuel jalouse le succès de Sandra, il se sent dans l’ombre alors qu’elle brille. Chargé de l’éducation de leur fils à la maison pour pallier son handicap, il n’est plus qu’un prof qui ne trouve ni inspiration ni temps pour écrire.

Justine Triet campe d’abord une femme complexe, puissante, qui assume sa liberté. Dans une scène violente et magnifique de dispute, le couple s’affronte. Quel don de soi, quels renoncements ? Quel engagement, quelle liberté ? Et, concrètement, quel temps reste-t-il ? Pour qui, pour quoi ? Dans une vertigineuse séquence de reconstitution, dont seule la bande son est entendue lors du procès, les deux parents s’affrontent sur l’inégalité du partage des tâches. Habilement, la cinéaste a retourné les rôles et a attribué au père la place traditionnellement dévolue à la mère : celle où les femmes sacrifient leur carrière et nombre de leurs aspirations personnelles pour l’équilibre de la cellule familiale. Loin d’être manichéenne, la plongée dans l’intimité du couple brasse les questions de culture, de culpabilité, de jalousie, de rapports de force.

Mais l’a-t-elle pour autant tué ? Le procès est un lieu où les points de vue se mêlent, se recoupent, se contredisent. La parole de l’un contre la parole de l’autre. En l’absence de preuves tangibles suffisantes, les récits deviennent tout-puissants. Surtout celui que chaque spectateur se raconte au gré des révélations. Ce qui compte, c’est la force du récit qui va appuyer l’innocence ou la culpabilité. En ce sens, la mise en scène montre le procès comme un nouveau lieu de lutte rhétorique, une scène de théâtre où il s’agit aussi de confronter le mode de vie d’une femme libre et moderne au regard de la société française contemporaine. Un exercice auquel Justine Triet ajoute sciemment une nouvelle couche de complexité en convoquant deux cultures et trois langues à la barre : Sandra est allemande, elle s’exprime en anglais (la plupart du temps), elle est jugée en français.

Anatomie d’une chute est le quatrième long métrage de Justine Triet. On peut le lire comme l’aboutissement d’un parcours. La bataille de Solférino, en 2013, racontait déjà l’affrontement d’un couple pour la garde de ses enfants sur fond de précarité et d’instabilité socio-politique. En 2016, Victoria faisait le récit des tribulations d’une jeune avocate et mère célibataire de deux jeunes enfants. En 2019, co-écrit avec Arthur Harari, Sibyl retraçait l’affranchissement douloureux d’un amour passionnel vécu par une psychanalyste et romancière qui soigne, en même temps qu’elle la manipule, une jeune comédienne en détresse sur un tournage… Depuis le départ, Justine Triet s’attache à montrer des personnages féminins se débattant avec leurs aspirations et leurs difficultés, courant après un épanouissement professionnel, personnel, intime. La question du couple est centrale, celle du poids des responsabilités parentales aussi. Les enfants étaient jusqu’ici des personnages secondaires, périphériques, car encore trop petits. Anatomie d’une chute marque, au contraire, la fin de l’enfance de Daniel. Et d’un aveugle, paradoxe, l’avènement du regard. Dominique Martinez

Anatomie d’une chute, de Justine Triet (2h32). Avec Sandra Hüller, Milo Machado Graner, Samuel Theis, Swann Arlaud.

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Darío et Rulfo, deux plumes hispaniques

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Rubén Darío et Juan Rulfo. Sous la direction d’Alberto Paredes et Melina Balcazar, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à découvrir deux écrivains majeurs, respectivement encensés par Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez.

Le Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) est considéré comme le père du « Modernisme », premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne. Jorge Luis Borges, parmi tant d’autres, a souligné son importance majeure : « Lorsqu’un poète comme Darío a traversé une littérature, celle-ci en ressort complètement changée. Darío a tout renouvelé : la matière, le vocabulaire, la magie particulière de certains mots, la sensibilité du poète et de ses lecteurs. Son travail n’a pas cessé et ne cessera pas ; ceux qui parmi nous l’ont jadis combattu comprennent aujourd’hui qu’ils le continuent. On peut l’appeler le libérateur ». Rubén Darío fut le premier à sortir du cercle étroit des littératures nationales.

Il fut le premier à vivre partout, à abandonner son Nicaragua natal pour s’installer au Chili, en Argentine, puis en Espagne, en France et aux États-Unis. Le premier à impulser un mouvement littéraire international, à s’ouvrir avec une réceptivité maximale à toutes les stimulations, à absorber et diffuser un large éventail d’influences étrangères — de Baudelaire et Verlaine à Walt Whitman —, le premier à se sentir mondial, actuel et à pratiquer un véritable cosmopolitisme. Le premier également à abolir les censures morales, à assumer les crises, les ruptures et le déchirement qui caractérisent la conscience de notre temps. Ce dossier d’Europe nous offre de captivants éclairages sur son œuvre et sur sa vie.

On doit à Juan Rulfo (1917-1986) une œuvre intense et brève qui se compose essentiellement d’un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes (1953) et d’un roman, Pedro Páramo (1955). Comme l’a observé Gabriel García Márquez : « Ce ne sont pas plus de trois cents pages, mais elles sont immenses et, à mes yeux, aussi durables que celles que nous connaissons de Sophocle ». J.M.G. Le Clézio a pour sa part évoqué en ces termes les nouvelles de l’écrivain mexicain : « Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone, et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie ».

Le substrat historique et la dimension mythique interfèrent inextricablement dans Pedro Páramo, roman inépuisable où les temps et les voix s’entrecroisent et où s’estompe vertigineusement la ligne de démarcation entre les vivants et les morts, comme si les spectres des damnés de la terre s’enracinaient dans « ce temps unique qu’est l’éternité ». Juan Rulfo fut aussi un remarquable photographe. Cet aspect de son œuvre, révélé tardivement, est aujourd’hui considéré comme une activité parallèle à sa pratique d’écrivain, mais en aucun cas subsidiaire ou subordonnée. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Darío et Rulfo : Europe, revue littéraire mensuelle (101e année – n° 1130 – juin/juillet/août 2023 – 22€)

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Vian, la belle écume

Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.

Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.

Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoire entièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois

L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Thierry Gibault, l’homme pressé

Le 28/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Thierry Gibault interprète Une trop bruyante solitude. Un récit du tchèque Bohumil Hrabal, adapté et mis en scène par Laurent Fréchuret. Un texte poignant, un comédien possédé du verbe, hallucinant de vérité.

Le travail, monsieur Hanta n’en manque point ! Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale, depuis 35 ans il travaille dans le vieux papier et nourrit une presse qui engloutit jour après jour les livres interdits par la censure. « Ce genre d’assassinat, il faut bien quelqu’un pour le faire », songe Hanta à contrecœur. Qui travaille, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit, évoque ses amours avec une petite tzigane… Surtout, il ressasse la mission dont il s’est investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors si injustement condamnés !

Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de papier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », chefs d’œuvre de l’humanité. Il sauve l’honneur des auteurs sacrifiés, et sa propre conscience, en épargnant du pilon quelques pépites littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en son théâtral sous-sol, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’Une trop bruyante solitude, le puissant récit du tchèque Bohumil Hrabal. Traduit aujourd’hui dans plus d’une dizaine de langues, il fut d’abord diffusé en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine. 

L’ouvrage est une terrifiante dénonciation de cette inexorable machine à broyer l’esprit dont Bohumil Hrabal fut lui-même victime : en 1968, deux de ses livres déjà imprimés seront pilonnés ! Si je suis venu pour quelque chose au monde, c’est pour écrire Une trop bruyante solitude, confessera l’auteur. Adaptée au cinéma par Vera Caïs en 2011, avec Philippe Noiret dans le rôle principal, une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que Thierry Gibault incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions cruciales qui parfois pilonnent la vie en tragédie, autant d’interrogations qui résonnent en nos têtes longtemps après l’extinction des feux. Un spectacle à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

Une trop bruyante solitude : le 28/08 à 21h00 au Garage Théâtre, dans le cadre de la 4ème édition de son festival (235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire. Tél. : 03.86.28.21.93).

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