Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris, Delphine Hecquet présente Requiem pour les vivants. Face aux jeunes de Marseille qui risquent leur vie en sautant dans la mer du haut des falaises, l’auteure et metteure en scène explore le traumatisme de la mort. Entre danse et chant, une réflexion intime de haute intensité.
Le soleil et la mer, les calanques de Marseille… Comme à leur habitude, une bande de jeunes a pris possession des falaises. Leur objectif ? Sauter dans les vagues, dix ou douze mètres plus bas, éprouver le vertige du vide et du vent, vaincre la peur et éprouver l’invincibilité. Au risque permanent de s’écraser sur les rochers, la mort au rendez-vous des embruns ! Ce jour-là, effroi et stupeur, Jonas rate son envol. Vision atroce à l’arrivée des pompiers, il venait de fêter ses vingt printemps.
Sur scène, une maison et un rocher : l’appartement de la mère de Jonas et le toit comme tremplin pour les jeunes, le gros caillou comme rappel du danger. Les questions sautent à l’esprit : comment affronter la mort ? Comment l’annoncer aux parents ? Comment faire son deuil ? Delphine Hecquet s’empare de la rythmique du requiem, « un chant que j’écoute depuis très longtemps, qui me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts », danse et chant envahissent alors le plateau. Pour exprimer douleur et finitude, libérer des émotions qui se partagent ainsi plus fort et autrement. Une autre gestuelle des corps qui relie symboliquement les uns les autres parmi les vivants, une autre voix que de simples paroles impuissantes à circonvenir le noir du deuil et le poids de l’absence.
Mots et dialogues se font précieux, impétueux ou consolants, la prestation collective l’emporte sur la performance individuelle. En vagues rugissantes ou flots lancinants, entre vie et néant, saut de la mort et chute existentielle vont et viennent. Curieusement, s’inspirant du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, émouvant, le spectacle se révèle étrangement apaisant. En solo ou en chœur, l’inconscient libéré, la beauté du chant supplante la violence refoulée, au pied des rochers l’étreinte des corps renoue les liens désarticulés. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Requiem pour les vivants, Delphine Hecquet : jusqu’au 12/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Mathématicienne, écrivaine, oulipienne, Michèle Audin était tout ça à la fois, et même historienne. Ses travaux sur l’Algérie coloniale et la Commune sont précieux. Décédée en novembre 2025, la librairie Libertalia lui rendait hommage à la Maison des métallos de Paris.
En ce 18 mars 2026, jour anniversaire du début de la Commune de Paris, la librairie Libertalia de la Maison des métallos honore la figure de Michèle Audin. « Je n’avais jamais imaginé écrire l’histoire des colons de Berbessa – je ne les vois pas descendre de moi. Mais, et je n’y peux rien, je descends aussi d’eux. Ainsi sont mes ancêtres : une ouvrière en soie, une repasseuse, et des colons. » En janvier 2026, un dernier livre de Michèle Audin paraissait aux éditions de l’EHESS, deux mois après sa disparition, Berbessa, mes ancêtres colons. C’est en partant de sa trajectoire singulière qu’elle nous transmet une fois encore l’histoire. Celle de la colonisation de l’Algérie qu’elle avait entamée avec son magnifique récit, Une vie brève, (Folio, Gallimard), sur les traces laissées par son père Maurice Audin, assassiné par l’armée française le 21 juin 1957. Il avait 25 ans et un bébé de six mois. Elle y écrivait : « Ma naissance a été un des premiers « accouchements sans douleur » à Alger, il l’avait « préparée » avec ma mère, il n’a pas attendu dans le couloir en fumant nerveusement des cigarettes, il a « participé », au point, dit ma mère, qu’il a vu le bébé avant elle ».
Mathématicienne comme son paternel et sa mère Josette, elle fit avancer la discipline dont elle dressa l’histoire à travers des biographies de confrères importants. Et une consœur de choix : la mathématicienne russe Sofia Kovalevskaïa. Elle présidera d’ailleurs l’association Femmes et mathématiques en 1990 et 1991. Michèle Audin jonglait brillamment avec les théorèmes comme avec les mots d’une écriture libre mêlant sujets pointus, anecdotes et pastiches. Ce n’est donc pas un hasard si elle devint membre de l’Ouvroir de littérature potentielle, l’Oulipo, un groupe de recherche œuvrant pour moderniser le langage à travers des jeux d’écriture. Autrice de nombreux récits et romans, elle écrivit également plusieurs ouvrages sur la Commune et notamment sur les femmes lancées dans la bataille.
Elle redonne vie à Alix Payen (1842-1903) qui s’engage à 29 ans dans le 153e bataillon de la garde nationale comme ambulancière et infirmière, en rassemblant sa correspondance. Des travaux qu’elle mettait en partage sur son formidable blog consacré à l’événement. Elle y faisait état de ses enquêtes avec un sens aigu des sources. Citant l’historienne Edith Thomas, l’écrivaine Gilette Ziegler ou le journaliste communard Lissagaray, elle nous plongeait au cœur d’une barricade tenue par des femmes. « Place Blanche, elles n’ont pas attendu les ordres. Dans la nuit, elles ont construit elles-mêmes leur barricade et la défendent. Elles sont environ 120, toutes armées de fusils…». Amélie Meffre
Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris (du 22/03 au 31/05/21), Chantiers de culture interrogeait Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, du ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que les livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois
Au Théâtre du Soleil pour l’un, au Théâtre de Nesle pour l’autre, deux spectacles qui titillent l’oreille et réjouissent les esprits : À tous ceux qui de Noëlle Renaude, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias de Daniel Keene. Deux exquises petites formes.
Dans le mirobolant massif des textes de Noëlle Renaude, Timothée de Fombelle a choisi À tous ceux qui, une pièce qui bouscule fièrement les règles de la représentation. Une petite foule de personnages prend la parole à tour de rôle, sans autres situations que celles qu’ils désignent, en de brèves séquences monologuées. Elles constituent autant d’autoportraits incisifs à l’encontre des autres. Un village français se raconte ainsi à la fin des années 1940, par les voix successives de plusieurs générations (de 4 à 100 ans). Sur la petite scène du Théâtre du Soleil, Laetitia de Fombelle les incarne successivement, avec une exquise espièglerie qui rend tout le sel de l’écriture de Noëlle Renaude : familière et pittoresque, populairement vacharde et sophistiquée, comique et tragique en sourdine, concrète, semée de franche poésie. Bref, un précis de langue française à un moment donné.
Ce sont d’ailleurs des petites histoires de France, où passent les ombres de Pétain et de de Gaulle, au milieu des confidences d’une femme mal mariée, des plaintes d’une gamine de 11 ans mordue par un chien ou des doléances d’un homme qui a perdu un bras… La liste n’est pas limitative, s’agissant d’une communauté contradictoire remuant ses hontes, ses griefs et ses désirs secrets un jour de libations commémoratives. Une très belle idée est d’avoir implanté en scène des blés hauts, dans lesquels peut se réfugier l’actrice. En off, une voix d’homme annonce l’identité et l’âge du personnage à venir. Cette mise en scène de À tous ceux qui…, un oratorio sans merci sur la France d’après la guerre, contribue haut la main à la reconnaissance élargie de la dramaturgie si heureusement singulière et inventive de Noëlle Renaude.
Sur la scène du Théâtre de Nesle, Mouss Zouheyri met en scène et joue, avec Nicolas Roussillon Tronc, deux pièces de Daniel Keene, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias. Dans un même souffle, deux pièces courtes où l’auteur australien met en jeu une paire de vagabonds en dialogues trébuchants, dans la forte traduction de Séverine Magois, avec sautes d’humeur, querelles bourrues et réconciliation au bout des malheurs partagés. C’est constamment juste dans le ton, vraiment hors de toute facilité dans l’ordre du pathos, au cœur de la rude lignée d’une commisération humaniste de bon aloi. Voilà donc du bon théâtre réaliste, serti dans une petite forme irréprochable. Jean-Pierre Léonardini
À tous ceux qui, Timothée de Fombelle : jusqu’au 22/03, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.40.13.84.65). Le texte est disponible aux éditions Théâtrales.
Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias, Mouss Zouheyri : jusqu’au 29/03, les vendredi et samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04).
Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.
Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.
Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.
Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.
Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez
Au théâtre de L’échangeur, à Bagnolet (93), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité. Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 21/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le jeudi 19/03 à 14h30. Diverses rencontres et débats sont prévus lors des représentations des 16 et 19/03. Théâtre L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). Les spectateurs qui le désirent sont invités à rejoindre le collectif qui se bat pour la pérennité de L’échangeur, menacé de fermeture suite à la coupe de subventions.
En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.
« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud
Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.
Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois
Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes
Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.
Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?
Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…
Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?
A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.
Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?
A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.
Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?
A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.
Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?
A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.
Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.
A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.
Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?
A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.
Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.
De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.Yonnel Liégeois
Au théâtre du Bois de l’Aune d’Aix-en-Provence (13), Robin Renucci présente La leçon. La célèbre pièce de Ionesco, sous couvert d’humour, se révèle une démoniaque et macabre entreprise. De l’usage du savoir comme outil de domination aux violences faites aux femmes, une magistrale et convaincante adaptation.
Sur l’immense scène de la Criée, le théâtre national de Marseille où fut créée la pièce, dont les projecteurs réduisent à bon escient la focale, le sol tapissé d’un antique tableau d’école noirci à la craie blanche, trônent moult mobiles colorés : trapèze, rectangle, cube, carré… Normal, nous sommes dans le salon du professeur, qui a élevé les mathématiques au rang de science parfaite et absolue ! Celle qui permet de tout mesurer, contrôler et calculer, de la multiplication la plus complexe jusqu’à l’acte le plus abject.
Quelques coups de sonnette insistants, enfin la porte s’ouvre, la demoiselle se présente pour sa Leçon. Sportive et guillerette la jeune fille, ravie de rencontrer pour quelques cours particuliers ce nouveau professeur, d’un âge avancé certes mais dont la notoriété est bien établie. La bonne ayant débarrassé le plancher (au propre, comme au figuré…), l’éminente tête chercheuse s’avance. Fière, altière, raide comme une barre d’équation, sûre de son algorithme… Aux propos mielleux aussi, convaincants et rassurants. Jusqu’à ce que le dialogue déraille, l’élève s’essouffle et s’épuise, son corps devenu souffre-douleur à la parole autoritaire et dominatrice du maître, jusqu’au geste fatal, le quarantième de la journée qui n’étonne plus la bonne de retour pour faire bon ménage. L’ambiance, glaciale et terrifiante, s’est propagée insidieuse, masquée par l’humour de la pièce quasi omniprésent et l’absurdité de réparties fourbies de non-sens.
Avant les bonimenteurs contemporains, avant MeToo, dès les années 50 Ionesco, le fieffé roumain, joue cartes sur table : libérateur, le langage peut aussi devenir outil d’asservissement, conciliante, la figure masculine peut aussi devenir instrument de prédation. Sous des apparences trompeuses, violence des mots et violence des actes dont la femme, le faible, l’esprit confiant ou innocent deviennent goûteuses victimes… Sobre, efficace, une mise en scène calculée au cordeau, où la noirceur de l’intrigue fait obstacle aux couleurs du plateau, un trio d’acteurs à la belle prestance : Inès Valarcher en joyeuse élève qui se livre au pas de gymnastique, Christine Pignet en bonne affairée et regard complice, Robin Renucci en maître despote et redoutable assassin. Une leçon d’une riche modernité, à ne jamais oublier. Yonnel Liégeois, photos Vincent Beaume
Aux éditions Métailié, Leonardo Padura publie Aller à La Havane. Le cubain est l’un des écrivains phares de sa génération. Son nouvel ouvrage est une déclaration d’amour à la capitale, une balade au fil du temps de ses souvenirs.
Tout le ramène à Mantilla, ce quartier légèrement excentré du cœur de La Havane où il est né et vit encore. C’est de là que, depuis plus de trente ans, Leonardo Padura nous raconte sa ville, intranquille et indocile, où l’on croise des hommes et des femmes qui font battre le cœur de la cité. Chez lui, tout nous ramène à La Havane. Son nouvel ouvrage est conçu comme un diptyque qui embrasse tous les genres littéraires dans une construction narrative où des extraits de ses romans d’hier font écho à ses préoccupations actuelles dans un entrelacement vertigineux.
Des personnages hauts en couleur
Sous forme de confidences, Padura observe une ville en mutation, aux murs lépreux et aux rues défoncées, les incivilités qui gagnent, peut-être parce que les seuls slogans révolutionnaires ne suffisent plus. Dans un pays sanctionné par un blocus injuste, la vie se déroule au ralenti. Alors Padura convoque des personnages hauts en couleur : des joueurs de base-ball lui qui, comme tout Cubain qui se respecte, aime passionnément ce sport, des marchands de glace et de grands musiciens de jazz, des voyous légendaires et des amateurs de combats de coqs. Mais aussi des écrivains, Alejo Carpentier et Cabrera Infante, incontournables pour tomber en amour de Cuba.
Sans oublier Manuel Vazquez Montalban et son double, Pepe Carvalho, comme en miroir de lui-même et de son propre double fictionnel, Mario Conde. Ce que nous disent ces deux écrivains et leurs héros désabusés des mutations de Barcelone et de La Havane est à la fois terrible et passionnant. Dans les dédales des rues de La Havane, le long du Malecon, là où se retrouve une jeunesse qui n’a plus rien à perdre et danse et chante au son du reggaeton, Padura se souvient de sa jeunesse, des odeurs de poulet frit, du bruissement permanent de la ville, redessine un plan des avenues autrefois fringantes ; observe quelques changements de nom, le cabaret Montmartre rebaptisé restaurant Moscou…
Leonardo Padura aime La Havane, malgré tout. Il ne nous vend pas un portrait carte postale de la ville, ne nous promène pas dans les quartiers ripolinés pour touristes. Il la raconte avec tendresse et tristesse. Il émane une certaine nostalgie du temps qui passe devant des mutations urbanistiques qui donnent un « sentiment d’étrangéité », écrit-il en créant ce barbarisme. Devant le temps qui passe, les rides et les cheveux blancs de l’auteur avancent comme celles de la ville. Dans nos échanges, Leonardo Padura a précisé : « Je n’ai écrit que 14 romans, tous sont reliés à La Havane ». À jamais. Marie-José Sirach
Aller à La Havane, de Leonardo Padura (traduction René Solis. Éd. Métailié, 368 p., 22€50, portfolio de Carlos T. Cairo).
Aux Amandiers de Nanterre (92), Christophe Rauck présente Presque égal, presque frère. Deux textes du suédois Jonas Hassen Khemiri, rassemblés en une seule partition. De l’humour d’un système économique qu’il dénonce à la noirceur d’un racisme ambiant qu’il démasque, un spectacle d’une rare puissance.
« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui finira, comme les autres, de petits boulots en petits boulots. Presque égal, presque frèremet en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur d’un système économique et social dont bon nombre d’auteurs ont déjà analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici Christophe Rauck ne nous propose pas un cours d’économie appliquée, mais trois heures d’un spectacle d’une rare puissance. Projections vidéo, incursions dans les gradins, téléphones portables mis à contribution, lumières judicieusement tamisées : tout au service du texte et du jeu des acteurs !
Pour l’heure cernés par les spectateurs, ils sont neuf comédiens encagés dans un ingénieux dispositif bifrontal. Qui disposent ainsi d’une grande liberté pour plonger, d’un bout à l’autre de ce vaste espace presque nu de décor, dans cette hypothétique chasse à l’emploi et respect de leur dignité ! L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot, un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Loin d’une banale illustration du quotidien, entre destins brisés et amours contrariés, nous rions tout autant que nous tremblons lors de cette originale dénonciation d’un système économique carnassier et de cette atmosphère raciste clairement éprouvée ! Grâce à une mise en espace fluide et colorée, grâce à une troupe de comédiens excellemment convaincants !
« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », déclarait en 2019 Laurent Vacher, lors de la création de Presque égal à sur les planches de l’Espace Bernard-Marie Koltès de Metz. « Presque égal à parle du système économique, du mérite, de la réussite », commente pour sa part Christophe Rauck, « J’appelle mes frères aborde le rapport à l’autre, la suspicion ». D’où l’idée fort pertinente du directeur des Amandiers à proposer les deux textes dans un même acte créateur, l’un et l’autre questionnant « un monde libéral qui nous fait croire que tout est possible alors qu’en réalité il nous éloigne les uns des autres, empêche l’émergence d’un projet commun, fragmente la société en une multitude d’identités ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques abracadabrantesques, sous couvert de traumatismes liés aux attentats terroristes, entre fracture sociale et racisme ambiant, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue.
Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud… Presque égal, presque frère ? D’un mouvement l’autre, du canapé où croupit le désœuvrement à l’automobile sciemment piégée, au final se marient en finesse sur le plateau humour et plaisir du jeu, grands moments d’émotion et de tension, décryptage d’un système économique nauséeux et forte interpellation sociétale. Une ultime recommandation si vous croisez Peter en chemin lors de votre venue à Nanterre, n’oubliez surtout pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois, photos Géraldine Aresteanu
Presque égal, presque frère, Christophe Rauck : jusqu’au 21/02, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83).
À la Maison des métallos, à Paris, Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.
Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs parisiens, Maison des métallos, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…
Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !
Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».
Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha
Au château de Villers-Cotterêts (02), se tient l’exposition Trésors et secrets d’écriture. Un lieu magnifique, la Cité internationale de la langue française, pour un événement d’une richesse exceptionnelle ! Des parchemins du Moyen Âge aux manuscrits de Flaubert et d’Hugo, de la correspondance de Mme de Sévigné à celle de Voltaire.
Sous les lambris du château de Villers-Cotterêts magnifiquement restauré, d’une salle l’autre s’éveillent moult reliques de papier, noires d’écriture ou rehaussées de magnifiques enluminures ! Rarement montrées au grand public, le plus souvent endormies dans les réserves de la Bibliothèque nationale de France en raison de leur fragilité. D’une valeur inestimable, véritables Trésors et secrets d’écriture, titre de l’exposition qui se tient jusqu’au 1er mars en cet édifice cher à François 1er : en 1539, ici fut signée l’ordonnance qui décréta le français langue officielle du royaume, en lieu et place du latin. Là aussi fut joué le Tartuffe de Molière censuré à la capitale, là encore cité de naissance en 1802 d’Alexandre Dumas, père des Trois mousquetaires.
Les Héroïdes d’Ovide, parchemin réalisé vers 1505-1515. BNF
Respectivement conservateurs des manuscrits médiévaux et contemporains à la BNF, Graziella Pastore et Thomas Cazentre ont admirablement conçu ce chemin d’écriture pour un public tant néophyte qu’éclairé, des premiers traités scientifiques moyenâgeux aux manuscrits récents du romancier et poète antillais Édouard Glissant. Du collégien au chercheur patenté, le bonheur est dans la Cité internationale de la langue française ! De la beauté des manuscrits exposés à la richesse de leurs contenus, le visiteur en prend plein la vue et son esprit pétille de curiosité. Au fil du parcours, il découvre « comment le français s’est progressivement affirmé et développé comme une langue écrite capable de dire et de penser le monde ». De la Chanson de Roland (vers 1100), l’un des premiers textes en langue française, à l’invention de l’imprimerie au XVème siècle, de la poésie des troubadours (langue d’oc) à celle des trouvères (langue d’oil), les splendeurs de l’alphabet s’étalent sous de douces lumières et sur des supports d’une extrême fragilité. D’authentiques chefs-d’œuvre, sur le fond et la forme, rehaussés par la qualité des enluminures.
Au fil d’un riche parcours, défilent ainsi mille ans d’une fabuleuse histoire littéraire et technique, de l’imaginaire de l’auteur à l’invention du livre, de la correspondance intime à la publication massive. Avec ces manuscrits, bijoux révélateurs du travail gouleyant ou acharné du romancier ou du poète : les belles lettres de Mme de Sévigné adressées à sa fille, des brouillons de Gustave Flaubert intensément raturés à l’écriture finement ciselée d’Alexandre Dumas, des Cahiers de Simone Weil au carnet du Tout-monde d’Édouard Glissant où les mots roulent en galets rouge sang au rivage des Antilles… Une exposition à parcourir de A à Z, au cœur des splendeurs de l’alphabet décliné en vers ou en prose. Au cœur du bien penser et bien dire, surtout du bien écrire. Yonnel Liégeois
Trésors et secrets d’écriture, manuscrits de la Bibliothèque nationale de France du Moyen Âge à nos jours : jusqu’au 01/03, du mardi au dimanche, de 10h à 18h30. Cité internationale de la langue française, château de Villers-Cotterêts, 1 place Aristide Briand, 02600 Villers-Cotterêts (Tél. : 03.64.92.43.43). Le magnifique catalogue de l’exposition, 264 pages et 150 illustrations, est disponible aux Éditions du patrimoine (39€).
Au théâtre de La Tempête, à la Cartoucherie de Paris, le metteur en scène Cédric Gourmelon présente Édouard III. Le directeur de la Comédie de Béthune s’empare d’une œuvre de Shakespeare encore jamais jouée en France. Un défi majeur, une réussite totale.
La Cartoucherie, théâtre de La Tempête, effervescence générale et salle comble, une première en France : Cédric Gourmelon crée Édouard III, une pièce oubliée et méconnue du grand William ! Le doute n’est point de mise, un texte de jeunesse peut-être mais une œuvre de Shakespeare, tous les spécialistes du théâtre élisabéthain en attestent, persistent et signent. Une impressionnante saga historico-politique comme l’auteur de Richard III et d’Henri VI savait si bien en trousser, sur le champ de bataille de la guerre de Cent Ans, à l’heure où l’Angleterre s’emploie à conquérir le royaume de France…
Peu d’artifices dans la mise en scène, une haute paroi de bois devant laquelle évoluent les protagonistes pour un spectacle qui mêle les genres : des scènes de guerre épiques narrées avec force convictions à la révélation de l’amour fou du roi d’Angleterre pour la comtesse de Salisbury, captive des vilains Écossais ! « Cette pièce regroupe toute la palette des styles shakespeariens en un seul texte », commente Cédric Gourmelon, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Béthune, « le tragique côtoyant le comique et l’intime, l’épique ». Le texte respecté à la lettre, s’offrent à nos yeux trois heures d’un superbe spectacle, une réussite totale où la mort tutoie la vie, le rouge sang des champs de bataille l’amour flamboyant d’un homme comme envoûté, voire aveuglé d’une passion dévorante.
Musique, lumières et costumes (de l’armure d’antan à la robe virginale) ornent l’œuvre d’un naturalisme poétique assumé où comédiens, jeunes et confirmés mêlés, font le total bonheur du public. Au-devant du plateau, au cœur d’un collectif convaincant, Vincent Guédon porte avec splendeur la cape d’Édouard III, Fanny Kervarec se présente en merveilleuse comtesse, Zakary Bairi en jeune et beau prince de Galles… Du Shakespeare éblouissant servi sur un plateau par une troupe du plus bel effet, conduit par une main de maître ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Édouard III, Cédric Gourmelon : jusqu’au 22/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Au Théâtre de Poche, à Paris, Tristan Le Doze présente Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, quand pour un rien le langage devient une arme de destruction massive ! Avec un talentueux trio d’interprètes.
Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, mais reconnaissons le, il l’a tout de même dit d’une drôle de façon : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…,çà… » avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, déplaît à son ami, contrarie son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humourNathalie Sarraute. Preuve en était faîte en 2019 avec le cycle que la Manufacture des Abbesses, rue Véron à Paris, consacrait à l’initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !
Précédemment, sous la direction de la metteure en scène Agnès Galan, la même bande s’était emparée avec jubilation de Elle est là, sa première pièce écrite en 1978. Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une bataille de mots à l’humour corrosif derrière laquelle percent misogynie et dictature de la pensée.
Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, l’un des protagonistes énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie…
En dépit d’une amie, convoquée pour donner son avis mais contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, au baisser de rideau la rupture est consommée. Un petit bijou littéraire et théâtral que le metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Servi par un trio d’interprètes (Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie tout en nuance et finesse, avec élégance et justesse, le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie. Ces petits « rien », dans l’intonation ou le regard, nous rendent au final les protagonistes proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue tout autant tragique que dérisoire !
Lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien, à répondre oui ou non la question ne se pose pas : Sarraute est à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien c’est rien, deux fois rien ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.
Pour un oui ou pour un non, Tristan Le Doze : jusqu’au 04/03, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Sur la scène du Centre dramatique national de Saint-Étienne (42), Benoît Lambert présente Les femmes savantes. Dans l’avant-dernière comédie de Molière, trois femmes tentent de s’affranchir de leur condition par le savoir. Aux côtés d’Anne Cuisenier et d’Emmanuel Vérité, au cœur d’un magistral décor, un spectacle magnifiquement servi par la troupe des jeunes élèves de la Comédie.
Lever de rideau, magistral décor ! Face au public, s’alignent d’immenses bibliothèques aux rayons richement fournis en ouvrages de toute taille… Le doute n’est point de mise, nous pénétrons dans un haut lieu de culture. Un lieu aussi de débats et de controverses, à l’heure où s’engage le dialogue entre les deux sœurs. L’une se réjouit à l’annonce de son mariage prochain, heureuse de goûter bientôt aux plaisirs des sens, l’autre lui reproche vivement de céder aussi prestement à des envies bien futiles plutôt que de consacrer son temps aux lumières de l’esprit, à la lecture et à la poésie, à l’étude du latin ou du grec… Un vif affrontement, brutal et frontal, entre les deux femmes qui n’en démordent pas. Si la pièce de Molière fut longtemps perçue comme une satire des prétentions intellectuelles des femmes, avec subtilité Benoît Lambert en révèle contradictions et complexités.
Deux femmes d’apparence fragile, cernées l’une l’autre par ces monumentales bibliothèques, images imposantes du savoir en puissance, le projet de l’une ne pourrait-il être d’une égale dignité à celui de l’autre ? Et si les fameuses Femmes savantes de Molière voulaient nous en dire plus que ce que l’histoire nous en a majoritairement légué au fil des siècles : des « précieuses ridicules » à l’esprit embrumé par une somme de connaissances mal digérées ou des femmes aspirant à plus de liberté et de dignité dans une société où le patriarcat s’impose comme de droit divin ? Outre la beauté de la langue où brille l’alexandrin, Molière joue cartes sur table : l’on rit d’abord d’un maître de maison aussi falot que peureux, qui préfère le « bon breuvage » au « beau langage », d’un Trissotin piètre rimailleur dénué de talent qui masque sa concupiscence sous couvert d’un vernis de culture. Femmes, elles l’affirment, persistent et signent jusqu’à l’excès, elles veulent apprendre, comprendre, penser et décider par elles-mêmes, pour elles-mêmes ! Au gré du mouvement des énormes armoires à livres amovibles qui réduisent ou élargissent la focale sur le vaste plateau, les bouches s’ouvrent, la vérité se fait jour : la femme ne serait-elle point l’avenir de l’homme ?
Benoît Lambert, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, est un fidèle compagnon de route de Molière. Son Avare, précédemment, nous avait plus qu’ébloui par ses trouvailles et sa scénographie, cette nouvelle création s’inscrit dans le même imaginaire, dépoussiérant notre rapport au texte, nous offrant des images de toute beauté. Avec une jeune troupe qui s’aventure avec talent et sans complexe dans le répertoire classique, avec Anne Cuisenier et Emmanuel Vérité maîtres interprètes confirmés et incontestés de la bande à Lambert. De la belle ouvrage, à n’en point douter ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet
Les femmes savantes, Benoît Lambert : jusqu’au 31/01, le vendredi à 20h et le samedi à 17h. La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14). Du 05 au 07/02 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace, les 17 et 18/02 au Théâtre de Nîmes, les 10 et 11/03 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle, les 17 et 18/03 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, les 26 et 27/03 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, les 31/03 et 01/04 au Théâtre d’Angoulême – Scène nationale.