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Patrick Chamoiseau, propos confinés

Loin de la Martinique, Patrick Chamoiseau a confié à notre consœur Muriel Steinmetz, journaliste au quotidien L’humanité, ses réflexions sur la pandémie du coronavirus. L’écrivain antillais en appelle à une mise en relation de nos individuations « solitaires et solidaires » pour vaincre le néolibéralisme. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Né en 1953 à Fort-de-France, compagnon de route du regretté Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau est l’auteur de nombreux romans et essais maintes fois primés, dont Texaco pour lequel il a obtenu le prix Goncourt en 1992. Tous ses ouvrages sont disponibles chez Gallimard.

 

Muriel Steinmetz – Comment vivez-vous cette situation inédite ?

Patrick Chamoiseau – Je suis assez contemplatif et immobile, avec tant de lectures, de besognes et d’écritures en retard que cela ne me pose pas de problème particulier. En revanche, je rumine tous les jours sur l’emprise mondiale du néolibéralisme, et comment cette emprise fait montre partout des mêmes imprévoyances, d’une même aptitude à saccager l’intérêt général, le bien commun, ou simplement l’humaine condition. Donc, je ne me demande pas quand ce confinement s’arrêtera, mais plutôt où se trouve la sortie véritable de ce cauchemar planétaire ? On sera forcés de s’accommoder d’une manière ou d’une autre au virus. Mais, pour la survie de cette planète et celle de notre espèce, on est sommés de trouver au plus vite comment se débarrasser du capitalisme et de sa fermentation néolibérale…

M.S. – Souffrez-vous de l’isolement ?

P.C. – Rien de changé fondamentalement. Les situations d’écriture sont des situations de confinement en soi, mais ce confinement est volontaire et créatif : ce n’est pas un isolement, c’est une solitude. Je vis pleinement ce paradoxe qui ramène tout confinement à une possibilité de construire sa solitude. La solitude est une lente élaboration de soi, laquelle autorise une relation sensible à l’ailleurs et au mouvement du monde. La haute solitude, c’est à la fois une étendue et une profondeur.

M.S. – Comment analysez-vous la situation à l’échelle collective ?

P.C. – De fait, comme l’a bien souligné le philosophe Abdennour Bidar, ce « confinement sanitaire » a éjecté la plupart d’entre nous d’un vaste confinement invisible : celui d’une domination de nos imaginaires par le dogme néolibéral. Nous n’avons pas été éjectés du contact avec les autres ou de la vie, mais des mécaniques du boulot-dodo-boulot, des compulsions consuméristes, de la course aux loisirs névrotiques, au driving du caddie, aux grenouillages corporatistes… Une existence sans idéal, sans engagement, sans rien qui dépasse ses propres étroitesses. Cette passion sans ailes a fini par creuser un immense vide à l’intérieur de chacun d’entre nous. Dès lors, de par le monde, en plus d’une immersion dans des réduits de pauvreté et de misère matérielles, des millions de couples se découvrent invivables et morts depuis longtemps. Des familles se révèlent à elles-mêmes incapables de faire famille avec des enfants qui leur apparaissent, au mieux comme des étrangers, au pire comme des monstres. Et quand ces enfants sont des anges, beaucoup de personnes ne savent plus comment faire-parents, vivre-avec, rire-avec, tout simplement œuvrer-avec, sans permissivité démissionnaire ou fuite dans la consommation compulsive de loisirs… Tout cela ne serait pas perçu dans le « confinement à l’ air libre » du néolibéralisme. À contrario, dans l’actuel « confinement sanitaire », en fait un « déconfinement politique et humain », et malgré la pédagogie des psychologues et psychiatres de médias, notre vacuité nous devient perceptible de manière plus ou moins douloureuse, plus ou moins obscure. Ce qui peut laisser craindre le pire…

M.S. – Quel serait le pire ?

P.C. – Peut-être le non-événement. Ce déconfinement politique et humain est paradoxalement pour nous angoissant. Il risque de susciter un immense retour -sauve -qui-peut-général vers la cage anesthésiante du système dominant, comme dans un moment libérateur. Là encore, le néolibéralisme risque de se retrouver triomphant en distribuant une myriade d’aides sociales pour dégripper son économie et l’aider à sortir, non pas d’une crise interne, mais de sa mise volontaire sous coma artificiel. Pourtant, nos réclusions perçoivent bien comment le bien commun, les services publics, l’État protecteur, le souci du plus faible ont été sacrifiés sur l’autel de l’optimisation des profits. On compte les morts et on se voit mourir. Sur le porche des hôpitaux, on trie entre la souffrance-qui-peut et la souffrance-qui-risque-de-ne-pas-pouvoir. On guette des descentes de graphiques. On euthanasie les grandes personnes dans des mouroirs scellés… Des pulsions superficielles nous viennent, on écrit, on proclame, on fait journal, on se persuade qu’une aurore est à nos portes, que les assassins d’aube seront cette fois-ci laminés et vaincus… Hélas, les assassins d’aube risquent de ne pas avoir à sortir leurs coutelas. Le virus a tout bouleversé, mais nos imaginaires sont restés pour ainsi dire sidérés : sans « révolution », ni « ré-évolution », juste en attente du top départ pour le déconfinement…

M.S. – Comment espérer un avenir rénové ?

P.C. – C’est cela qui me préoccupe vraiment. Je pense aux étranges vers d’Aimé Césaire : « Les rêves échoués desséchés font au ras de la gueule des rivières /de formidables tas d’ossements muets / les espoirs trop rapides rampent scrupuleusement/en serpents apprivoisés… » , etc. Ces rêves échoués, ces utopies desséchées, ces espoirs trop rapides et finalement apprivoisés dont parle Césaire au moment de sa douloureuse vieillesse sont pour moi toutes ces idées humanistes et justes, tous ces diagnostics portés sur le capitalisme, toutes ces alternatives possibles au néolibéralisme, toutes les listes minutieuses des voies du changement, de notre rapport au vivant, des recettes pour sauver la planète, redéfinir nos humanismes, respecter le vivant, se changer soi-même avant de pouvoir changer le monde, etc… Tout cela, nos intellects scintillants l’ont déjà formulé. J’ai moi-même écrit de nombreux manifestes. Tout cela nous a été ressorti en masse par les médias durant ce confinement-déconfinement. On est heureux de les entendre, et on s’enivre d’avance d’une fin du néolibéralisme et d’une remise en question radicale du capitalisme… Seulement, ce que l’histoire nous a montré, c’est que ces fulgurances prophétiques si justes et si précieuses se sont seulement accumulées au long des fleuves, rivières et ruisseaux de nos imaginaires. Elles ont fini par constituer des embâcles que nos imaginaires se sont toujours évertués à contourner. Je l’ai vu en 2009 en Martinique, on l’a vu ici avec les Nuits debout ou les gilets jaunes … Notre problème n’est donc pas d’alimenter l’embâcle, comme on le ferait d’un « culte désaffecté », mais de trouver comment l’habiter dans une débâcle qui nous aiderait à concrétiser un « après » véritable. Comment concrétiser ce que nous avons déjà pensé ? Comment en faire un actif partagé ? C’est le plus difficile à régler, cela ne peut plus être différé, et c’est cela qui à présent nous engorge.

M.S. – Que faire ?

P.C. – Vivre la question, peut-être. C’est en l’habitant obstinément qu’on peut envisager de défaire l’embâcle, d’organiser la débâcle génésique de toutes nos pensées et utopies triomphales. Conserver leur principe actif en nous sans la dose de triomphe illusoire. Rappelons-nous ces vers de Césaire : « J’habite l’embâcle, j’habite la débâcle, j’habite le pan d’un grand désastre ! » Ne pas s’enfermer dans une pensée de système ou système à penser des réponses, mais s’installer dans une lucidité qui fait blessure-rapprochée-du-soleil, à la manière de René Char. Une lucidité

Co Bapoushoo

questionnante dont l’inconfort stimule nos imaginations, et rend désirables de vraies accroches aux utopies, aux possibles, aux ferveurs restés noués dessous nos énergies. Habiter cet impossible sans grand récit, vivre la question comme un indépassable qu’il faut à tout prix dépasser, l’éprouver ainsi, au difficile, sans enthousiasme théâtral, dans un devenir -moléculaire, juvénile, placide et obstiné comme l’aurait aimé Deleuze. Ne pas craindre cette désespérance peut servir d’écrin à l’espoir-sans-contraire : ce « décidé-malgré-tout » capable de nous mettre en mouvement contre la gloire du désastre. C’est la tâche d’une haute politique. Sans pathos, réquisitoire ou accusation, avec juste un essaim des possibles et d’images vibrantes. Quand je dis « politique », l’image qui me trotte dans la tête n’est pas celle d’un art du « vivre-ensemble », mais bien du « vivre-en-relation de nos individualités questionnantes, solitaires et solidaires ». La relation comme l’entendait Glissant est une solidarité interactive. Elle demande que chacune de ses composantes accède à un accomplissement optimal… sinon pas de relation !

M.S. – Comment envisager des individualités solidaires sans individualisme ?

P.C. – En soignant l’individuation. L’individualisme est une perversion exacerbée par le néolibéralisme. L’individuation, c’est le soin porté à chacun par lui-même et par les autres. C’est donc la possibilité pour chacun de vivre en responsable les questions de prime abord indépassables, et avec elles de s’accomplir en tant que personne. L’individu néolibéral est isolé, même évidé, il n’a plus de questions sinon celle de sa précarité grandissante. La personne en relation est solitaire et solidaire, et donc pleine de questions à vivre, pleine du souci de soi dans le souci de l’intérêt général. Elle clarifie en elle ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut plus, ce qui l’empêche de s’en débarrasser. Elle fixe sans cligner des yeux ses propres impossibles. Elle identifie jour après jour ce qui est essentiel et ce qu’elle devrait être capable d’abandonner. Quand elle ne sait pas répondre, elle regarde la question, elle en fait une vision. Elle est politique au sens noble, ce sens inconnu du néolibéralisme ! Il nous faudra aussi faire vision du fait que cette personne devra se surmonter elle-même dans quatre « devenirs » déterminants, au sens où l’entendait Deleuze : « devenir-nature », du fait de la crise bioécologique ; « devenir-urbain », écosystème ­aujourd’hui incontournable ; « de­venir-numérique » avec le risque redoutable du fascisme digital et de l’intelligence artificielle et « devenir-cosmique », où s’activent les forces qui vont conditionner à terme notre survie planétaire. Le « devenir » n’est pas une réponse ni un chemin, c’est un mouvement de soi qui s’accomplit dans un mouvement d’ensemble. Ce qui aura réussi notre mise en mouvement personnel sera la clé offerte à la mise en mouvement de tous. Et je suis persuadé que le moindre mouvement de chacun pourra offrir suffisamment de résonances pour induire la mise-en-mouvement de tous.

M.S. – Quelles leçons y aura-t-il à tirer du désastre ?

P.C. – Juste de se rappeler que les systèmes sont plus fragiles que les poétiques, que les civilisations le sont encore plus, mais que le néolibéralisme, lui, n’est pas un système, ni une civilisation, mais un « blob » de voracités proliférantes, animées par l’idée du profit maximal, aveugle et écocide ! C’est pourquoi il est protéiforme, capable de muter de manière transversale dans presque toutes les situations. C’est lui le véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement, ni dégagé de vaccin, et face auquel notre

Co Bapoushoo

imaginaire ne dispose pas, hélas, du bouclier d’anticorps utiles à sa disparition.

M.S. – Savez-vous comment cela se passe à la Martinique ?

P.C. – Je suis de loin ce qui se passe dans la Caraïbe et à la Martinique car j’étais à Paris lorsque le confinement a été décidé. C’est du souci. Les incuries du néolibéralisme sont démultipliées par un cadre colonial archaïque que nous n’avons pas encore réussi à dépasser. Notre lutte contre le « cadre archaïque » nous fait oublier que l’ennemi de tout « devenir » est le néolibéralisme. Qu’il faut penser non plus en termes d’indépendance, ni de République-une-et-indivisible, mais de « République unie », là où des peuples responsables gèrent en égale dignité leurs interdépendances. Propos recueillis par Muriel Steinmetz

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Racine, en avoir le cœur net !

Fondée en 1923 par Romain Rolland, la revue Europe consacre son numéro d’avril à Jean Racine. Un regard passionnant, et exhaustif, sur le territoire du « poète du cœur ». Par les plus grands spécialistes et les plus belles signatures.

 

La revue Europe, fondée en 1923 – dont le rédacteur en chef est le poète et traducteur Jean-Baptiste Para – consacre son numéro d’avril à Jean Racine. L’ensemble s’avère passionnant, dans la mesure où les études y sont des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’heure. Georges Forestier en tête, auteur d’une biographie de Racine, ordonnateur de ses Œuvres complètes dans « la Pléiade », après Raymond Picard qui, en 1966, s’était attelé à la même tâche dans l’illustre collection, après avoir mené une rude polémique autour du Sur Racine (1965) de Roland Barthes. De l’eau a passé sous les ponts.

En finira-t-on jamais avec Racine ? Non. Cette fois, pour l’essentiel, c’est dans les lieux de la « topographie racinienne » (Alain Génetiot et Tristan Alonge) que cela se passe, soit le cabinet de lecture à Port-Royal où méditer sur les Anciens et apprendre le grec, le métier d’avocat et, subrepticement, celui de poète dramatique ; l’atelier où écrire et peaufiner les féroces répliques aux adversaires ; la scène du théâtre et la fréquentation des comédiens et, enfin, la cour. Racine y mène sa barque, à la fois « spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux ».

Ainsi résolument quadrillé, le territoire du « poète du cœur » (Voltaire ) permet d’approfondir ses secrets, depuis « Port-Royal lancinant » (Laurence Plazenet ) jusqu’à « Fidélité au vers racinien » (entretien de Jean-Pierre Han avec Claude Degliame et Jean-Michel Rabeux), en passant par « Racine lecteur d’Aristote » (Emmanuel Bury), « Racine lecteur de Cicéron et de Quintilien » (Jérôme Lecompte), « Racine devant les tragiques grecs » (Katsuya Nagamori), « Simplicité de Racine » (Jean -Yves Vialleton), « La querelle des Anciens et des Modernes » (Larry F. Norman), « Racine et la troupe de Molière » (entretien avec Georges Forestier), « Du côté de la comédie » (Charles Mazouer), « Sorties finales chez Racine » (Michael Hawcroft), « L’art de défaillir » (Jennifer Tamas), « Racine et ses livres » (Alain Riffaud), « Racine, Louis XIV et le revers des médailles » (Christian Biet), « Madame de Maintenon et Racine » (Anne Piéjus), « Racine à Saint-Cyr » (Rainer Zaiser), « Les feux de Pyrrhus » (Michel Delon) et « Un durable emportement » (entretien avec Olivier Barbarant). En prime, le cahier de création et les chroniques habituelles. Jean-Pierre Léonardini

Europe, revue littéraire mensuelle. N° 1092 (345 p., 20€) : à commander sur le  site de la revue (4 rue Marie-Rosé, 75014 Paris. Tél. : 01.43. 21.09.54).

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Annie Ernaux, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de la romancière Annie Ernaux adressée à Emmanuel Macron. Pour dénoncer une politique qui a conduit le pays dans une situation d’extrême urgence sanitaire. Une parole émouvante, un texte fort.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Écrire la vie. Un volume Quarto chez Gallimard, qui contient : Les armoires vides – La honte – L’événement – La femme gelée – La place – Journal du dehors – Une femme – Je ne suis pas sortie de ma nuit – Passion simple – Se perdre – L’occupation – Les années.

Ce texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement  gratuite sur le web,  sous le titre Monsieur le Président.

 

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants.

Or depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’État compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’État, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.

Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » – chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale. Annie Ernaux

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Armand Gatti, porteur de feu

Il y a trois ans, le 6 avril 2017, disparaissait Armand Gatti. Un baroudeur par tout temps, un poète combattant au langage en fusion, un grand homme de plume et de scène. Sous le titre Comme battements d’ailes, Gallimard publie une sélection de ses  poèmes.

En ces temps de confinement, à lire, acheter ou télécharger : Comme battements d’ailes, poésie 1961-1999 (224 p., 9€30).

 

Dans l’aigre après-midi du 12 avril 2017, nous étions nombreux, au funérarium du Père-Lachaise, à rendre à Armand Gatti (de son vrai nom Dante-Sauveur Gatti, né à Monaco en 1924 d’un père balayeur et d’une mère femme de ménage) les honneurs dus à son rang, tout en haut de l’échelle des poètes combattants. Ainsi nous accompagnions avec cœur ce porteur de feu à la grande force libératrice, maquisard à 18 ans, arrêté, déporté, évadé, engagé dans les parachutistes britanniques, écrivain multiple, proche aussi bien de Boulez que d’Henri Michaux, grand reporter, grand voyageur dialoguant avec Mao, Guevara et tutti quanti, cinéaste, inventeur d’un « théâtre des possibles »… Bref, autant de vies que les chats qu’il aimait tant.

Chez Gallimard, sous le titre Comme battements d’ailes, paraît une sélection de ses poèmes, choisis et présentés, « éclairés » en somme par Michel Séonnet. Ce sont autant d’étages d’une fresque lyrique vertigineuse lancée à l’assaut du ciel, à  partir d’un « je » infiniment reconnaissant, à l’égard du père (l’éboueur Auguste G.), des compagnons de Résistance, des lutteurs de classe d’ici et là-bas sous l’étendard de l’anarchie, dans un brassage perpétuel de langage en fusion où se pressent des éléments métaphysiques d’hier liés au concret le plus âpre, au sein d’une frénésie d’écriture – ô combien contrôlée – littéralement d’ordre cosmogonique.

Cela s’ouvre sur Mort-Ouvrier (1961), où il est dit « Notre siècle qui es sur terre / que ton nom soit apaisé / mais que ta révolte arrive ». Viennent ensuite le Poème de Berlin (1971), la Première lettre (1978), Poème  cinématographique (1984), Docks (1990), un hymne vibrant de couleurs à la gloire de Sauveur Lusona, son grand-père qui fit « des docks de Marseille / un jardin japonais », pour finir par la Parole Errante (1999), foudroyante traversée du langage où Gramsci côtoie le kabbaliste Aboulafia, tout en sachant que « le mot chien n’aboie pas ».

L’ensemble constitue seulement des extraits d’une œuvre-monde poétique qui n’a cessé de nimber Gatti (il se rêvait un « devenir d’oiseau ») d’une aura unique tout au long de sa vie d’homme chaud et vivant. Un reste d’idéalisme m’incite à souhaiter que ce volume Comme battements d’ailes arrive par miracle dans les mains de jeunes gens qui pourraient en être atteints,  ainsi que le furent d’anciens jeunes gens dont je fais définitivement partie. Cela dit au nom d’un principe Espérance qui n’a pas encore articulé son dernier mot. Jean-Pierre Léonardini

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Erri De Luca, propos confinés

Dans les colonnes de L’Obs en date du 22 mars, Erri De Luca, l’un de nos plus grands auteurs contemporains d’origine italienne, répond aux questions de notre confrère François Armanet. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : écrivain, poète, dramaturge et traducteur, Erri De Luca, né à Naples en 1950, a publié une œuvre importante, dont Montedidio (prix Femina étranger, 2002). Tous ses livres sont disponibles chez Gallimard.

Son dernier texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement gratuite sur le web : Le samedi de la terre.

 

François Armanet – Comment vivez-vous cette épidémie ?

Erri De Luca – J’habite dans une maison de campagne au nord de Rome, entourée de champs. Je suis rentré chez moi de la montagne depuis dix jours et je suis largement autosuffisant. J’ai un bon entraînement à l’isolement. Je mène ma vie normale, je me lève très tôt, je lis et je traduis de l’hébreu ancien, pas plus de deux versets par jour, j’en suis aux chapitres sur la vie du prophète Elie. Je relis des livres d’un autre temps, notamment ceux de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem qui me soulage avec son humour. J’ai du temps pour faire des exercices utiles à l’escalade, je passe la moitié de la journée au grand air. Le soir, j’allume un feu dans la cheminée et je me cuisine un plat. J’ai l’impression un peu inconsciente que rien ne me manque. Alors, quand j’ai ce sentiment, je me souviens des gens qui ont habité ici, de mes parents qui étaient venus vivre avec moi dans cette campagne et je les entends alors me reprocher mon égoïsme. Je revois tous ces visages disparus autour de la table et je réalise que je me trompe. Mais venons à la question de ce que j’appelle « état de siège » plutôt que « guerre ». Les restrictions m’ont aidé à prendre conscience de la gravité de l’épidémie pour mes concitoyens, même si je crois être dans une

Photo Daniel Maunaury/DR

forteresse inexpugnable par le virus.

F.A. – Que vous ont apporté les expériences de votre vie – engagements politiques, vie d’ouvrier et de manœuvre itinérant, ascèse, courses en haute montagne – pour affronter cette épreuve ?

E.D-L. – La vie ouvrière m’a appris la discipline, le respect des horaires, la gestion des énergies, en plus d’une habileté manuelle. J’ai une vocation à me taire, à passer des jours totalement muet, et si j’ai envie d’écouter une voix, je chante. Vous l’appelez « épreuve », c’est juste et évident pour la majorité des gens, mais pour moi il s’agit d’une réclusion volontaire, parmi celles que je me suis déjà imposées. Chaque jour est singulier, avec ses petites variations, ses fantaisies, les nouvelles formes de la lutte acharnée d’un peuple entier. Je reste à la marge dans ce temps d’exception où l’ordre du jour est le sauvetage. Je regrette seulement de ne pas être médecin.

F.A. – Comment jugez-vous la situation italienne et l’action du gouvernement ?

E.D-L. – J’assiste à un changement tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme. Sa majesté l’Économie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaire. Au premier rang, il y a la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger. La santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Les gouvernements ne sont plus polarisés sur le budget et la finance, mais s’occupent des hôpitaux. Les fonds soustraits à la santé publique reviennent en force. L’autorité majeure, c’est le médecin, plus le banquier. Je reconnais en ce brusque bouleversement les chrismes d’une conversion. J’apprécie les mesures adoptées par le gouvernement italien, tout d’abord peu entendues par les pays de l’Union, puis successivement imitées. Même ceux qui niaient l’évidence ont dû revenir sur leur légèreté face aux pertes considérables en vies humaines. Cela change le rapport entre l’État et des citoyens qui se sentent pour la première fois l’objet d’une attention privilégiée de l’action politique. Et les nationalistes, les souverainistes autoproclamés, qui, cette fois-ci, ne peuvent même pas accuser de tous les maux le Sud de l’Italie, car

Photo Daniel Maunaury/DR

l’épidémie s’est concentrée dans les régions du Nord, se retrouvent sans arguments.

F.A. – Voyez-vous dans les mesures sécuritaires des atteintes aux libertés ?

E.D-L. – Je vois des restrictions justifiées par les risques mortels. Pendant la guerre, il y avait le couvre-feu nocturne, il fallait mettre des toiles noires aux fenêtres pour rendre plus difficiles les bombardements aériens. On a maintenant un couvre-feu diurne mais avec la possibilité de faire les achats indispensables. Les magasins sont ouverts, les denrées bien présentes. C’est une suspension de la mobilité, pas encore une atteinte à la liberté qui reste celle de pouvoir exprimer les opinions, les convictions, les croyances.

F.A. – Y aura-t-il un avant et un après cette épidémie ?

E.D-L. – Je ne me risquerai pas à la prophétie, mon impression est que l’on recommencera comme avant, avec la même compulsion, l’idolâtrie de l’économie, et l’accumulation comme horizon suprême de la vie humaine. Il pourra rester le sentiment d’une période de trêve obtenue par la planète, une espèce d’année sabbatique, avec le ciel plus ouvert, les eaux plus propres et un silence qui donnait le vertige. Un temps d’arrêt qui produit des signes de réanimation du milieu ambiant, qui redonne des couleurs aux éléments. Les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine. Il faut redonner à la planète de l’air et de l’aide. Cette période illustre terriblement notre indifférence aux changements climatiques. Le virus est un des effets collatéraux de notre occupation, le virus, c’est nous. Apprendra-t-on à être le vaccin de nous-mêmes ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir.

F.A. – Y a-t-il des raisons d’espérer en davantage de solidarité et de fraternité ?

E.D-L. – Dans les états d’urgence les personnes révèlent des énergies insoupçonnées, redécouvrent l’entraide, la disponibilité à se charger des plus faibles, comme dans les naufrages où la priorité du sauvetage va aux femmes et aux enfants. Dans les moments de détresse, l’humanité donne le meilleur et aussi le pire de soi-même. On est soulagé de constater les innombrables actes de générosité et d’exposition volontaire au danger pour de la solidarité. Ce n’est pas de la bonté, c’est l’ancienne méthode de survie du genre humain : faire chaîne commune, se serrer pour se défendre. Mais remiser les barricades du chacun pour soi.

F.A. – Vous avez la passion des livres depuis l’enfance. Quelles lectures conseilleriez-vous aujourd’hui pour affronter l’épidémie et la solitude ?

E.D-L. – Conseiller un livre, c’est imprudent, c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui. Les chefs-d’œuvre, comme Vie et Destin du russe Vassili Grossman, seraient de bons compagnons de retraite. Je préfère lire aujourd’hui des histoires qui me déplacent de mon époque. Je viens de lire un traité de Cicéron, De la nature des dieux, une confrontation d’anthologie sur les divinités du monde préchrétien.

F.A. – Non-croyant, vous êtes un lecteur quotidien de la Bible et vous avez appris l’hébreu ancien pour mieux la comprendre (et la traduire). Que peut-elle nous enseigner en ce moment ?

E.D-L. – Les livres en général ne sont ni des maîtres ni des médecins. Un écrivain disait qu’un livre n’est pas le remède ni la thérapie, il est la douleur. Les livres tiennent compagnie et améliorent notre propre vocabulaire de lecteur. Dans le cas de l’Ancien Testament, je me suis intéressé à son format original en hébreu ancien pour remonter à la source du formidable exploit théologique qu’a été le monothéisme. Il est aujourd’hui le socle de notre tradition religieuse, mais sa conception était la suprême hérésie, la prétention d’un Dieu qui prétendait renverser tous les autres autels. Je voulais lire dans sa langue une histoire où la parole n’est pas simplement un outil de la communication, mais a la force et la responsabilité de créer le monde, de le produire du néant à travers les mots de la divinité. « Vaiòmer », dit-il : et ensuite le monde fut. Je reste sidéré par la puissance de ce langage et je lis l’Ancien Testament à tous mes réveils depuis la moitié de ma vie. Elle est devenue une habitude physique, mon ouverture du temps qu’on appelle, par simplification, jour.

F.A. – Vous êtes un ardent défenseur des migrants. Cette crise ne les laisse-t-elle pas encore davantage sur le bas-côté, avec les plus démunis ?

E.D-L. – Ce repliement défensif laisse les migrants encore plus seuls. Dans le canal de Sicile, plus aucun bateau de sauvetage n’est présent, toutes les missions sont suspendues. Quelques embarcations réussissent pourtant à rejoindre Lampedusa. L’écrasante urgence de s’échapper de la Libye ne connaît pas de trêve. Les migrants, y compris mères et enfants, affrontent la mort par naufrage comme un mal mineur. Quand l’instinct maternel, le plus fort instinct de protection, est mis à l’écart, je sais que la force majeure à l’œuvre n’est pas l’espoir mais le désespoir. Dans L’Énéide, Virgile fait dire à Énée : « Le seul sauvetage pour des vaincus est de n’avoir aucun espoir de se sauver. » C’est le désespoir total qui libère des forces forcenées, qui rendent aveugles et indifférents à tout péril et risque. Même l’espoir minime d’une aide extérieure diminue l’énergie de survie. Aucun contemporain de ces odyssées ne

Photo Daniel Maunaury/DR

devrait rester insensible à tant de courage.

F.A. – On célèbre l’héroïsme des soignants. Mais n’oublie-t-on pas celui des travailleurs grâce à qui la vie ne s’arrête pas ?

E.D-L. – Ces travailleurs ajoutent à leur dure routine quotidienne un esprit de mission et de service à la communauté dans des conditions d’exposition au risque permanentes. Sur eux s’appuie le poids de la subsistance et du ravitaillement de l’essentiel pour soutenir l’état de siège. Tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre. Parce que dorénavant chacun de nous est tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude. Propos recueillis par François Armanet

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Jean-Pierre Burdin, propos confinés

Consultant « Artravail(s)», Jean-Pierre Burdin fut conseiller confédéral Culture à la C.G.T. durant de longues années. Il tente d’inventer de nouvelles interactivités entre travail, recherches artistiques et scientifiques. Chantiers de culture publie ses articles sous la rubrique Les feuilles volantes de JPB.

 

À la pause méridienne, nous avons déjeuné d’une langue de veau préparée hier au soir par mon épouse.  Une réalisation toute simple, au bouillon avec carottes, poireaux, navets  et accompagnée d’une bouteille de Bordeaux ! Offerte la semaine précédente par un ami, le jour où nous allions écouter ensemble une conférence de Bernard Cerquiglini, membre de l’OuLiPo et ancien recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, auteur du succulent La Le ministre est enceinte Tout à fait convenable le vin, mais pas grand-chose à en dire tout de même, on en extrait peu d’esprit, très agréable  à boire cependant. Café, ensuite, sur la terrasse et… pensée subite : en fin de confinement, ne pas oublier de commander du Cognac !

En parlant de confinement justement, une info : le ministre de l’Économie a sonné son collègue de la culture pour voir comment envisager l’autorisation, dans les conditions actuelles, de l’ouverture des librairies tout en respectant  les rigoureuses consignes sanitaires en vigueur. De mon point de vue, ce serait bien même si je redoute les effets indésirables d’une telle annonce sur la mobilisation générale en provoquant chez certains comme un relâchement des règles de précaution… Nous verrons bien, je constate cependant à la lecture de mes courriels que beaucoup demandent d’éviter absolument Amazone pour la commande de livres. D’ailleurs, Bruno Le Maire s‘interroge lui-aussi sur la place laissée à Amazone en cette période.

Bruno Le Maire est l’un des seuls ministres actuels à sortir de l’E.N.S. (section lettres). Il fut ensuite attaché au cabinet de Dominique de Villepin, alors aux Affaires étrangères. C’est son  premier poste politique d’État. Et je me souviens, il y a quelques années, d’une discussion avec l’ami Jean-Pierre Siméon, alors directeur du Printemps des Poètes, tandis que nous casse-croûtions ensemble au Sarah Bernard : Dominique de Villepin, pourtant Premier ministre, tenait à réunir encore assez souvent ses amis, poètes de tous bords, à Matignon… Bruno Le Maire était alors son directeur de cabinet.

Le normalien, et énarque, est auteur de plusieurs ouvrages, dont je n’ai lu aucun, mais pas par ostracisme, parfois  des romans ou récits dont certains ont été publiés dans la Blanche chez Gallimard. Ainsi le récent Paul, une amitié.  Le voilà donc sensible à la lecture, à l’écriture, aux livres. Le ministre de la Culture, quant à lui, égrène une histoire familiale qui peut ressembler au départ à celle de François Bon ! Mais la famille était plutôt concessionnaire Peugeot. Son père tenait  un garage familial, qu’il a d’ailleurs repris un temps … Au contraire de Bon et Le Maire, Franck Riester n’a rien tressé avec la littérature. Il a fait des études dans deux écoles de commerce, l’Institut supérieur de gestion et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC).

D’où ce « petit » paradoxe : un ministre de l’Économie qui, dans la période, manifeste une certaine inquiétude pour le monde des livres et un ministre de la Culture qui ne songe même pas à son essor. Lui vit sans lire ! Jean-Pierre Burdin

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Glissant, le poète du Tout-Monde

En février 2011, à l’âge de 83 ans disparaissait Édouard Glissant le poète, philosophe et romancier antillais. Grande figure des Lettres Françaises, l’auteur de La lézarde, Prix Renaudot en 1958, nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. Chantiers de culture le propose à ses lecteurs en cette date anniversaire. En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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Georges Feydeau, un Bouillon de rire

Le metteur en scène Gilles Bouillon propose deux pièces en un acte de Georges Feydeau, Dormez, je le veux et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Pour y donner à voir les vertus comiques intactes d’un boulevardier de génie. Du rire très à la française. Sans oublier Panama papers show au Lavoir moderne parisien et Voyage au bout de la nuit au Lucernaire.

 

Gilles Bouillon monte deux pièces en un acte de Georges Feydeau (1862-1921), Dormez, je le veux ! et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Composées après ses comédies à grand succès, telles, entre autres, La dame de chez Maxim (1899) ou Occupe-toi d’Amélie (1908), ces œuvres brèves témoignent des vertus comiques intactes du boulevardier de génie encouragé, en ses débuts, par le maître du vaudeville Eugène Labiche. En pleine Belle Époque (on sait qu’elle ne le fut pas tant que çà), à quelque temps de l’ouverture de la boucherie de 1914, Feydeau, qu’un contemporain décrivit avec finesse comme « travailleur avec nonchalance, de belle humeur avec tristesse », brosse alors de sa société un tableau confondant de drôlerie, en frôlant la gaudriole avec une rare élégance. Imparables demeurent son sens de l’intrigue, ses dialogues au naturel cousu main, les caractères de ses personnages et sa fidélité à l’air du temps. Par exemple, dans Dormez, je le veux !, le valet Justin hypnotise son patron. « Il me fait mon ouvrage », dit-il, « et je lui fume

©PascalGely

ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange ! ». En ce temps-là, Charcot pratiquait l’hypnose et Freud lui-même s’y exerça.

Dans Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse prend ses aises chez elle. Elle circule en déshabillé devant son enfant et les domestiques, au grand dam de son député de mari qui ne veut pas que Clemenceau se rince l’œil à la fenêtre d’en face. C’est une scène de ménage époustouflante : la langue bien pendue, les répliques en rafales, les allusions salaces sous-entendues, jusqu’à ce qu’une guêpe pique les fesses de cette demi-Phryné bourgeoise…

Le décor de Nathalie Holt est en couleurs crues. On dirait l’intérieur des Simpson. Elle signe aussi les costumes, un peu années 1960, autre préhistoire. Une dramaturgie solide (Bernard Pico) a présidé à la mise en scène de Gilles Bouillon, juste dans le rythme obligé, les quiproquos, les saillies verbales, les gestes heurtés à l’excès. Une belle équipe d’acteurs s’emploie à créer un petit monde infiniment singulier. Nine de Montal (Clarisse) en tête, en regard de Frédéric Cherboeuf. Ils sont accompagnés à la hauteur, dans les deux pièces, par Vincent Chappet, Mathias Maréchal, Iris Pucciarelli et Paul Toucang. Il y va d’un rire très français. Jean-Pierre Léonardini

Le 18/02/2020, Le Bouscat (33). Le 20/02, Villeneuve sur Lot (47). Le 06/03, Domaine de Bayssan/ Béziers (34). Le 17/03, Epernay (51). Le 26/03, Langon (33).

À voir aussi :

Panama papers show : au Lavoir moderne parisien (75), à compter du 26/02 jusqu’au 01/03. D’un côté la fuite de 11,5 millions de documents confidentiels, de l’autre une histoire inédite du journalisme collaboratif international… Sur scène, entre humour et sérieux, sont tirés les fils et mis à jour transactions clandestines, manipulations virtuoses, délits d’initiés ! Du théâtre politique et documentaire de belle facture. Le jeudi 27/02 à 18h, à la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 18ème arrondissement de Paris (15, passage Ramey), est organisé une rencontre avec les journalistes de Cash investigation et de la rédaction du Monde pour dialoguer et débattre autour de toutes ces « affaires ». Entrée libre sur réservation : ahlalareservations@gmail.com . Yonnel Liégeois

Voyage au bout de la nuit : au théâtre du Lucernaire (75), à compter du 04/03 jusqu’au 26/04. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, en raison du succès, Franck Desmedt revient sur les planches en solitaire pour offrir à nouveau la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

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Benoit, aux portes de l’enfer !

Au Théâtre de l’Épée de Bois (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

 

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, en vérité un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité en quelque sorte. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à bas prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, en fait lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, Huis clos s’affiche d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme, nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, l’expression a toujours été mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, avec force humour et cruauté, loin du pensum philosophique ou intellectualisant, une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, tout regard, tout déplacement sont posés sur scène à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par quatre comédiens (Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin, Maxime d’Aboville) époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité.

Aussi démoniaque soit cette peu banale descente aux enfers, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé d’en rire ou d’en compatir, mais il est surtout vivement recommandé d’aller l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 9/02/20 à La Cartoucherie (75), au Théâtre de l’Épée de Bois. Du 12 au 14/02, à la Comédie de Picardie à Amiens (80). Au Théâtre Déjazet à Paris, à compter du 25/08/2020.

 

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre comme métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards, où l’illusion et le trompe-l’œil lui sont inhérents, correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont « forcément » regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… », précise Jean-Louis Benoit.

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