Archives de Catégorie: Littérature

Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vousMakbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Montreuil en plein travail

Jusqu’au 19/07 à Montreuil (93), le Centre Tignous propose Quel travail ?. Une exposition collective qui offre une plongée artistique au cœur du monde ouvrier et de ses représentations. En dialogue, des œuvres de Charles Pollock et de quatre artistes contemporains. Sans oublier, le 07/06, une performance musicalo-littéraire autour du texte À la ligne, feuillets d’usine de Joseph Pontus.

L’exposition Quel travail ? fait dialoguer les portraits de travailleurs des années 1930, réalisés par Charles Pollock*, avec des œuvres contemporaines. Presque cent ans plus tard, le photographe Jean-Louis Schoellkopf réalise lui aussi des portraits de travailleurs. Des photographies faites sur différents sites de production, textile-chimie-électrique, de Mulhouse… Suivant son protocole habituel, il invite les ouvriers à poser librement avant d’installer sa chambre moyen format numérique sur trépied. Un nouveau visage de l’usine apparaît, aseptisé et coloré, où prennent place des femmes.

Béatrice Duport, quant à elle, n’a cessé d’enfreindre l’interdiction de pénétrer dans cet univers longtemps réservé aux hommes. Ses pièces, proches du ready-made, issues d’un monde industriel en Picardie ou au Mali, sont transformées puis déplacées dans un lieu d’exposition. Elles ouvrent ainsi un espace entre monde industriel et monde artistique, deux mondes qu’elle tente d rapprocherPauline Pastry rappelle la vitalité du monde ouvrier qui s’est développé à Montreuil à la fin du 19ème siècle et avec lui des manifestations politiques et culturelles. Avec son installation Les ateliers du diable, la jeune plasticienne évoque les soirées ouvrières qui ont eu lieu à cette époque, avant-garde des futures universités populaires.

Quant à Isabelle Rèbre, la commissaire de l’exposition, elle a réalisé une installation qui évoque les fresques murales réalisées par Pollock. Intitulée Le bout de la chaîne, elle met en scène un ramasseur de canettes dans les rues de New York aujourd’hui, entassant des sacs sur un charriot au milieu d’une foule indifférente. Une totale immersion dans un plan séquence projeté sur un mur de cinq mètres, repris en boucle comme les gestes répétitifs de l’homme. Un thème d’exposition original, prompt à mettre au travail l’œil du visiteur ! Yonnel Liégeois

Quel travail ?, Isabelle Rèbre : jusqu’au 19/07, les mercredi et jeudi de 14h à 18h, le vendredi de 14h à 21h, le samedi de 14h à 19h. Centre Tignous d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Réservation : cactignous@montreuil.fr

Autour de Joseph Pontus, le 07/06 à 20h et 21h30 : Accompagné au saxophone par Geoffroy Gesser, Bernard Bloch lit des extraits du texte À la ligne. Feuillets d’usine (Folio Gallimard, 288 p., 8€50) de Joseph Pontus. Dans ce récit autobiographique, le poète devenu ouvrier raconte son quotidien d’intérimaire dans les conserveries de poisson et abattoirs bretons. Le bruit, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, les souffrances du corps s’accumulent inéluctablement. Entrée libre, réservation obligatoire.

Rencontre avec Francesca Pollock, le 14/06 de 16h à 17h : Fille de Charles Pollock, elle est l’auteure de Mon Pollock de père (Verdier, 192 p., 10€). Trente ans après la mort de son père, elle cherche à renouer le dialogue avec celui qui fut le premier peintre de la famille. Dans un récit intime, elle tente de percer son mystère, où il est question d’art et de fraternité. Une signature aura lieu à l’issue de la rencontre. Entrée libre, réservation obligatoire.

*Charles Pollock a d’abord développé une œuvre figurative engagée, influencée par les muralistes mexicains et les préoccupations sociales de son époque. Frère ainé de Jackson Pollock, ses portraits d’ouvriers, réalisés lors de la Grande Dépression aux États-Unis, témoignent de la précarité des travailleurs et d’une époque marquée par des mutations économiques profondes. Ces dessins et peintures réalistes, souvent éclipsés par ses œuvres abstraites de la maturité, font ici l’objet d’une relecture essentielle.

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Navel, un prolétaire à l’esprit libre

Nouvellement réédité, aux éditions L’échappée paraît Passages, le livre de Georges Navel. Ouvrier vagabond, l’écrivain et poète (1904-1993) fuyait la tristesse de l’usine pour une vie de travaux de plein air. Ami de Jean Giono et de Colette, reconnu par les historiens du social, le personnage était hors du commun. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°378, mai 2025), un article de Régis Meyran.

Tour à tour manœuvre, ajusteur, terrassier, correcteur d’imprimerie et apiculteur, Georges Navel fut parallèlement un auteur publiant à la NRF et dans L’Humanité, un temps pressenti pour le Goncourt. Passages est un roman sur les illusions et désillusions de l’enfance et de l’adolescence. Il s’ouvre sur des descriptions poétiques et enchantées de la nature et de la vie rurale dans un petit village lorrain. On y suit les travaux quotidiens de la maisonnée pauvre des Navel, le père à l’usine et au café pour y noyer la souffrance du labeur, la mère à la cueillette et au potager avec ses treize enfants à élever. Tout cela est vu à travers les yeux innocents d’un gamin, qui dans le même temps s’émerveille des promenades aux champignons le long de la Moselle, des altiers militaires allant à cheval sous sa fenêtre, des jeux avec les papillons et les libellules près du ruisseau dans la langueur de l’été. Mais le récit signe aussi, et surtout, le passage à l’adolescence et à l’âge adulte du jeune Georges, suscitant de l’amertume et rendant plus forts la nostalgie et le souvenir de l’enfance.

Lors de la Grande Guerre, l’exaltation des premiers jours laisse peu à peu la place à une indicible peur de la mort. Son village se situant proche de la ligne de front, il observe les soldats agonisants et ce qui reste des champs de bataille. Puis il est envoyé par la Croix-Rouge, avec d’autres petits, loin du front, en Algérie : il y côtoie le monde colonial – un instituteur guindé, un gardien de prison placide – et voue une admiration aux fiers « indigènes » avec qui il ressent une proximité, peut-être de classe. Le retour se fait à Lyon, où sa famille a été évacuée, et où il apprend le métier d’ajusteur. Sur les pas de son grand frère, il fréquente le milieu anarcho-syndicaliste, suit les cours de l’université syndicale, défile pour le 1er mai derrière le drapeau noir. Esprit rebelle à toute idéologie, il mènera ensuite une vie itinérante. Déserteur du service militaire, il rejoindra l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne en 1936.

« J’admire les livres de Georges Navel, la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable (…) mais le fait vrai est mélangé à la lueur. On trouve l’exemple à chaque ligne et toutes ces lueurs font courir le phosphore romanesque sur une réalité plus vraie que la vérité (…) C’est un travail de héros grec : nous sommes dans les Travaux et les Jours d’un Hésiode syndicaliste ». Jean Giono

Outre sa qualité poétique, l’intérêt historique et sociologique de cette œuvre s’avère considérable. Le lecteur touche du doigt la condition des prolétaires, la vie des campagnes et dans les forges, où un accident pouvait vite mener à se faire scier la main, à chaud – sans anesthésie, par un infirmier peu formé. Des sociologues, de Georges Friedmann à Philippe Ganier, ont noté que la vie de Georges Navel était exemplaire d’une classe en transition, entre une économie rurale déclinante et une société industrielle de production standardisée. Passages ? Un livre empreint du regret romantique d’une impossible vie paysanne autosuffisante, du refus d’une existence épuisante et répétitive à l’usine. Un magnifique hommage, aussi, à la condition ouvrière. Régis Meyran

Passages, de Georges Navel (L’Échappée, 384 p., 22 €). Les autres ouvrages de Georges Navel : Travaux (Folio Gallimard, 256p., 8€50), Parcours (Gallimard, 240 p., 13€), Sable et limon (Préface de Jean Paulhan. Gallimard, 516p., 26€), Chacun son royaume (Préface de Jean Giono. Gallimard, 326p., 22€), Contact avec les guerriers (Plein Chant, Bassac, 208 p., 18€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule : entièrement pensée et rénovée, pagination augmentée et maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 378, un remarquable dossier sur les récits (Face au chaos du monde, pourquoi en avons-nous besoin ?) et un sujet en hommage à Emma Goldman (1869-1940), l’anarchie au féminin : « Allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain » ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Wonnangatta, un polar métaphysique !

Aux Plateaux sauvages (75), jusqu’au 24/05, Jacques Vincey présente Wonnangatta. La pièce de l’Australien Angus Cerini, aux allures de western absurde, offre un singulier terrain de jeu au duo Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter.

Après avoir découvert l’écriture d’Angus Cerini avec L’Arbre à sangmis en scène par Tommy Milliot en 2023, Jacques Vincey, qui aime les auteurs contemporains et les défis, s’attelle à Wonnagatta, l’épopée de deux hommes à la recherche d’un troisième, disparu, puis de son présumé meurtrier. À deux jours de cheval du bourg le plus proche, Harry est venu livrer son courrier à Jim Barclay, quand il rencontre Riggall. Les deux hommes trouvent la maison du fermier désertée, le lit défait, des vêtements épars et son chien, Baron, les yeux « brillants de faim et d’angoisse »… Suivant l’animal, ils tombent sur les restes de Jim, enterrés dans le lit de la rivière. Le crime réclame justice. Harry soupçonne Bramford, le valet de ferme, et embarque Riggall dans une dangereuse cavalcade à travers le bush australien, pour le débusquer.

Ce sont des hommes de peu de mots qu’incarnent Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter. Angus Cerini imbrique dans le dialogue des descriptions d’un paysage aussi rude que leurs paroles. Il faut aux comédiens une écoute constante l’un de l’autre, pour tenir le rythme de ces changements de régime narratifs : ils se donnent la réplique tout en décrivant, telles des didascalies, leurs faits et gestes, leur environnement. Ils évoquent aussi ciel, nuages, beauté des lieux traversés, embuches rencontrées… L’écriture d’Angus Cerini, à la fois musicale et rêche, est rendue par la remarquable traduction de Dominique Hollier. Cet étrange duo porte la violence d’un William Faulkner, et la poésie épique d’un Jim Harrison. La mise en scène, au fil du rasoir, établit une vraie complicité d’acteurs, un jeu physique sous tension permanente. Harry le leader entraine Riggall, consentant malgré lui, dans une vaine aventure. Une histoire d’hommes brutaux. Une histoire d’amitié et de vengeance. Pour Jacques Vincey, ce couple a quelque chose de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. « Une histoire vraie », précise l’auteur en sous-titre.

Pour le public australien, la pièce fait référence à un crime crapuleux non élucidé, qui défraya la chronique : en 1917, un fermier – Jim Barclay – est retrouvé mort dans une région montagneuse et isolée du bush, à Wonnangatta. Transposé en France, ce scénario apparaît comme une quête de vérité et de justice, où l’on en vient à questionner l’essence même du mal et de la cruauté humaine, dans une nature à la fois grandiose et hostile. Ces grands espaces auxquels se confrontent les deux protagonistes dans leur cavalcade ne sont figurés ici que par ce qu’ils en disent, à leur manière peu loquace. Se mêlent à leurs échanges lapidaires des descriptions imagées et de brèves considérations philosophiques. La puissance d’évocation du texte suffit à faire naître devant nous scènes macabres, prairies, plaines, montagnes infranchissables, tempête de neige, boue et brouillard… La bande son se charge des pépiements d’oiseaux, bourdonnement de mouches, hurlements des chiens sauvages, rugissement du vent, galops des chevaux.

La scénographie, minimaliste, de Caty Olive tire la pièce vers l’abstraction. Sans cesse creusé par les interprètes, transformé en un chaos sinistre à l’instar de leur déshérence, le plateau vide et gris est éclairé par une série de tubes néons. Sous ces lumières glauques et blafardes, rampent des nappes de brouillard. Le metteur en scène a choisi de privilégier la langue de l’auteur et de se focaliser sur ces deux cow-boys sortis d’un western métaphysique en noir et blanc, à la Jim Jarmush. « Notre travail consiste à faire entendre la pièce sans parti-pris formel qui viendrait résoudre les questions multiples, le grand trouble dans lequel nous plongent Harry et Riggal », confie Jacques Vincey. Merci à lui de nous faire découvrir Angus Cerini, auteur de nombreuses pièces souvent primées et montées hors d’Australie. Mireille Davidovici

Wonnangatta, Jacques Vincey : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 19h, le samedi à 16h30 et 20h. Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.40.31.26.35).

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Contes et fées, la démystification

Jusqu’au 24/05, à la Manufacture des Abbesses (75), Antoine Brin présente Et à la fin ils meurent. Plus précisément, « la sale vérité sur les contes de fées »… Une pièce inspirée par la bande dessinée de Lou Lubie qui rappelle combien, au fil du temps, les contes dits pour enfants n’ont pas toujours été de jolies histoires.

Nous voilà prévenus par le titre, Et à la fin ils meurent, autrement dit les héros des contes de fées ne sont pas éternels. Même si beaucoup d’entre eux ont eu plusieurs vies… Sur la scène, une tour de carton-pâte, un arbre ridicule et au milieu, la grille d’entrée d’un parc avec derrière, sans doute, un fabuleux château, annoncent les réjouissances. Entre vérité historique argumentée et blagounette potache. On le sait, les personnages de contes évoluent généralement dans un manoir, parfois dans une forêt… Même si le metteur en scène et adaptateur, Antoine Brin, a choisi de les installer d’abord où ils se trouvent, c’est-à-dire dans un imaginaire collectif. Tout en s’inspirant clairement de la BD éponyme de Lou Lubie parue en 2021.

Sa ferme intention, réussie ? Tordre le cou à quelques rengaines. Les personnages des contes ne sont pas des gentils. Enfin, selon les versions. Car au fil du temps, plusieurs auteurs se sont inspirés des mêmes histoires pour en livrer leur version intime. Et c’est là que l’on découvre, si on ne le savait pas déjà, que lesdits récits ne sont souvent pas à mettre entre toutes les oreilles. Car l’on s’y trucide de bon cœur. Dans des ambiances de corps de garde ou de soirées trop arrosées. Même les versions les plus édulcorées sont montrées du doigt. On pense par exemple au roi salement incestueux de Peau d’Âne, qui mériterait bien plus qu’une ritournelle (chez Jacques Demy) pour être propulsé sur de meilleurs rails.

Pour déconstruire ces quelques mythes de gentils contes à raconter avant de s’endormir, Pierre-André Ballande, Virgile Daudet, Clara Leduc (ou Eugénie Gendron) et Leïla Moguez endossent le rôle de conteurs, voire celui des personnages. Souvent dans un semblant de pagaille très drôle, ils disent et jouent les diverses versions, sans en cacher les angles salaces, gores, inconvenants, etc. Le jeu est assumé, à la façon de certains stand-uppeurs. L’énergie développée sur le plateau ne masque pas le projet : dénoncer une « prétendue naïveté » alors qu’il s’agit de violences, de perversions, de refoulements et de travers insupportables. Même si passent par là des magiciens, des princes charmants et quelques fées pas sages du tout. Gérald Rossi, photos Sabrina Moguez

Et à la fin ils meurent, Antoine Brin : jusqu’au 24/05, du mercredi au samedi à 19h. La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris (Tél. : 01.42.33.42.03).

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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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Jeux d’ailes et de plumes !

Au Cratère d’Alès (30), puis à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône (71), Petr Forman présente La conférence des oiseaux. Une version plus visuelle que spirituelle du poème soufi de Farid al-Din Attar : le voyage fantastique du peuple ailé dans un décor des Mille et une nuits, avec effets spéciaux et projections 3D. Une merveille pour les yeux. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Les frères Forman, marionnettistes de formation, baladent depuis vingt-cinq ans leurs productions depuis leur Tchéquie natale à travers le monde, dans leur propre dispositif ambulant, construit sur mesure pour chaque spectacle, dans la tradition du théâtre forain. « On a un chapiteau, la structure, les caravanes autour, on s’occupe du montage et du démontage, tout cela c’est naturel pour nous. Depuis la Baraque réalisée avec la Volière Dromesko, les Voiles écarlates créées sur notre péniche, on a toujours voyagé et tout fait nous-mêmes. Nos projets sont peut-être un peu grands, mais on veut suivre cette idée de voyager avec eux, comme à l’époque où le théâtre était naturellement ambulant ». À l’entrée du chapiteau, polygone de toile de trente mètres de long sur dix de haut, zébré noir et blanc, les spectateurs prennent leur billet dans une petite guérite et chacun se voit remettre le masque d’un oiseau de son choix. L’ambiance promet d’être bon enfant.

Une somptueuse volière orientale

Sous la tente, conçue spécialement pour La Conférence des oiseaux, les gradins sont installés sous un dais enveloppant, composé de tapis et tissus persans. Le plateau est décoré de panneaux aux motifs orientaux, déplacés pour les besoins du récit. Sur scène, les comédiens danseurs évoluent à l’écoute d’un conteur. Il est question de rois cruels et sanguinaires… De quoi fuir cette contrée. Plus tard, les artistes vont se costumer et se maquiller à vue, en oiseaux, dans de petites cabines à roulettes équipées de miroirs qui, retournés, reflèteront le public. L’espace scénique, imaginé par Petr Forman et son scénographe Josef Lepša, est à géométrie variable et se transformera pour simuler le périple des volatiles grâce à des déploiements de rideaux, des projections en 3D, des manipulations d’étoffes.

Séduisant écrin pour cette fable qui a connu la célébrité en Occident grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour la mise en scène de Peter Brook au Festival d’Avignon 1979 ! Joué dans le monde entier avec succès, ce scénario a, par ailleurs, inspiré au compositeur Michaël Levinas l’une de ses premières œuvres marquantes, en 1985. Petr Forman, lui, a découvert La Conférence des oiseaux lors de sa tournée, grâce à sa traduction en tchèque par un ami de son père Miloš Forman. Le poète soufi Farîd al-Dîn Attâr (1142-1220) reprend un conte persan pour en faire un conte mystique : fuyant un royaume cruel et injuste, l’histoire d’un groupe d’oiseaux à la recherche de leur véritable roi, le Simorgh. « Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus », exhorte la Huppe qui prend la conduite des opérations. Après de longs atermoiements, il est difficile de quitter ce que l’on possède, les plus courageux décollent. Au terme d’un voyage mouvementé et périlleux, il leur est révélé que ce Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes : « Ils cherchaient un roi mais le portaient en eux […] Le soleil de sa majesté est un miroir. Celui qui se voit dans ce miroir y voit son âme et son corps. […] Il a appris ce qu’il voulait savoir mais il est le seul à comprendre ».

Les oiseaux se cherchent un roi

Le poème d’origine relate leurs hésitations et incertitudes et, à l’instar d’autres récits orientaux, est émaillé de contes, d’anecdotes, de paraboles. Officiant pour une fois sans son jumeau Matěj, le metteur en scène s’appuie sur le texte de Jean-Claude Carrière, assez fidèle au conte soufi, mais l’adapte avec Ivan Arsenjev en le réduisant à une narration édulcorée, portée par la voix off d’un récitant. Les protagonistes ne diront rien de leur caractère, de leurs doutes et de leurs errements. Les comédiens se contentent, une fois déguisés en volatiles, de se déployer dans la salle en exhibant au milieu du public une belle panoplie de costumes et masques sophistiqués, à l’image des différentes espèces. Ils brassent l’air de leurs ailes, grands éventails portés à bout de bras, piaillent et dansent, imitant dans leurs comportements Rossignol, Perroquet, Paon, Canard, Perdrix, Héron, Pie, Faucon, Chouette et autres… Après de longs atermoiements, la gent ailée s’envole, plongeant dans le décor qui s’anime et se creuse avec des projections en relief, du mapping vidéo, des effets spéciaux dignes d’un film de fantasy. Le spectateur se laisse alors porter par une musique planante dans un périple visuel et cinétique. Les chorégraphies, plutôt basiques, simulent vol, chute, lutte contre les éléments qui se déchaînent en tonnerre et pluie sur la bande son…

Que reste-t-il de la fable morale et mystique de Farîd al-Dîn Attâr, où les oiseaux représentent les humains ? Le sage soufi, pour trouver le Simorgh et atteindre la vraie nature de Dieu, doit franchir sept vallées et leurs secrets : Recherche, Amour, Connaissance, Doute, Détachement, Unité de soi et Effroi, la dernière étant Dissolution totale de soi et éveil vers le rien. « Ne craignez pas l’échec mais il est possible qu’en cours de route, vous buviez votre propre sang », prévient un géant des montagnes. Or, les aventures des volatiles se résument ici à une traversée des images, grâce à des technologies et à une réalisation de haute qualité. Son et lumière, jeux d’ailes, d’étoffes et de nuages finissent par nous submerger, jusqu’à nous faire perdre le sens de cette quête conduisant à l’ascèse. Envers et malgré la voix de Denis Lavant qui nous tient en éveil. Mireille Davidovici

La Conférence des oiseaux, Petr Forman. Du 15 au 21/05 à 20h30, le dimanche à 19h : Le Cratère, Square Pablo Neruda, Place Henri Barbusse, 30100 Alès (Tél. : 04.66.52.52.64). Du 23 au 29/06 (sous chapiteau à Saint-Gengoux-le-National) à 20h, le dimanche à 17h : Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niépce, 71100 Chalon-sur-Saône (Tél. : 03.85.42.52.12).

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Israël-Palestine, un autre jour…

À la Manufacture des Œillets (94), les 16-17 et 18/05, le Théâtre des Quartiers d’Ivry organise trois soirées autour des textes de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien (1941-2008). Avec, en outre, une rencontre-lectures autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Un regard décalé, poétique et musical, sur un conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis moult décennies. Yonnel Liégeois

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), à la Manufacture des Œillets les 16-17 et 18/05, David Ayala orchestre Un autre jour viendra : entre musique et chants, trois temps forts rythmés par les mots et vers de Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne et porteur d’un message de paix. « Mon pays n’est pas une valise », dit l’un de ses célèbres poèmes. Il est la Voix de l’exil, la voix d’un peuple déplacé, contraint et meurtri. Né en Galilée aujourd’hui israélienne, Mahmoud Darwich est un phare pour tout le monde arabe et bien au-delà, une lumière reconnue dans le monde entier. Œuvre majeure de la poésie contemporaine, nostalgie d’une patrie perdue, les poèmes de Darwich ne contiennent ni hargne ni haine mais bien plutôt l’esprit d’une tolérance universelle.

Un autre jour viendra, David Ayala :  les 16 et 17/05 à 20h, le 18/05 à 16h. Avec un artiste invité à chaque représentation (la comédienne Blandine Bellavoir le 16/05, l’acteur et réalisateur franco-algérien Reda Kateb le 17/05, l’acteur Sofian Khammes le 18/05) et les artistes permanents Sophie Affholder, David Ayala, Hovnatan Avedikian, Jérôme Castel, Cécile Garcia-Fogel, Astrid Fournier-Laroque, Hervé Gaboriau, Bertrand Louis, Fida Mohissen, Vasken Solakian. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Avec aussi une rencontre-lectures, le 17/05 à 15h, autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Le conflit israélo-palestinien suscite des divisions profondes au sein de la société, nourrissant la montée de l’antisémitisme, de l’islamophobie, ainsi que des tensions intercommunautaires et interfamiliales. Dans ce contexte, les théâtres publics sont investis d’une mission essentielle : offrir un espace de réflexion au-delà des simplifications. Leur rôle est de restituer la complexité de la situation. En présentant des textes issus de diverses sensibilités, israéliennes-palestiniennes-internationales, une rencontre animée par Jean-Pierre Han, le directeur de la revue Frictions/théâtre-écritures, qui invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion à une vérité unique.

Rencontre-lectures : le 17/05 à 15h, avec Nasser Djemaï (directeur du TQI, le Centre dramatique national du Val de Marne), Margaux Eskenazi, Mohamed Kacimi, Hervé Loichemol, Laurence Sendrowiz. Lecture des textes par David Ayala, accompagné par Vasken Solakian (oud). Entrée libre sur réservation au 01.43.90.11.11, par courriel à reservations@theatre-quartiers-ivry.com

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Cadiot, un parfum de mélancolie

Au théâtre des Abbesses (75), Ludovic Lagarde présente Médecine générale. Pour sa 8ème collaboration avec Olivier Cadiot en plus de 20 ans, il adapte au théâtre le roman fleuve de l’écrivain. Dans ce passage du livre à la scène, Laurent Poitrenaux, qui fut de toutes leurs aventures, endosse avec brio le rôle du narrateur.

 À la mort de son demi-frère, Closure, artiste et écrivain, se remet en question et se lance dans une quête de soi existentielle. Après une série de déboires plus ou moins farfelus, il va tenter de « repartir à zéro » pour, selon les admonestations du défunt frangin, « conjointer son projet personnel et son projet social ». Pour affronter l’avènement du « 3e système cosmique », il opère ainsi une retraite dans un coin perdu de campagne et s’adjoint la compagnie de deux cabossés par la vie, comme lui. Il y a Mathilde (Valérie Dashwood), une anthropologue revenue au bercail, qui cherche ses repères après trente ans chez les Indiens d’Amazonie et Pierre (Alvise Sinivia) un orphelin sans feu ni lieu, musicien ouvert à toutes les expériences. Il est un peu l’innocent de la bande.

Dans la maison dont Mathilde a hérité, ils tentent de confectionner à trois un « manuel de survie » en milieu hostile. Dans un monde devenu illisible où menacent guerres et désastre écologique, ils constituent une sorte de laboratoire des idées. Maitre du jeu et des horloges, Closure régit leur quotidien. Entre narration, monologue intérieur en voix off et interprétation en direct, Laurent Poitrenaux s’impose en personnage tyrannique, égoïste et fantasque face à une Valérie Dashwood moins convaincante en Mathilde, plongée dans les archives d’une famille dysfonctionnelle pour remonter aux sources de son mal être. Il manipule Pierre, esprit vierge qui ne demande pas mieux que d’apprendre. Alvise Sinivia, qui assure par ailleurs la conception sonore du spectacle, joue avec justesse un jeune homme imperméable aux névroses de ses camarades et fait son petit bonhomme de chemin en bricolant des instruments de musique d’avant-garde quand il n’est pas au piano.

De séquence en séquence, le narrateur démiurge impose à ses personnages des questions pour meubler de réponses la maison vide. Sans que jamais rien ne soit jamais résolu. Ces interrogations ouvrent une quête spirituelle dès le Credo d’une messe de Haydn jouée en début de spectacle sur le grand piano noir, tel un cercueil, à l’enterrement de son frère. « Et homo factus est » (et il fut fait homme), dit le latin à propos de l’incarnation du Christ par l’intercession du Saint-Esprit… Cette question du divin et de la trinité, les comparses vont la commenter en une parodie cocasse : seul moment vraiment drôle du spectacle ! Bien d’autres thèmes sont abordés au fil du roman que feuillettent pour nous les artistes, sous la houlette de Laurent Poitrenaux par le talent duquel les choses les plus complexes se disent facilement, et s’éclairent… « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » demande Closure, à la fin de la pièce. « On devient tout court », réplique Mathilde.

« Quel sera le résultat de l’expérience ? Quelles traces laissera-t-elle ? Peut-on dire de la pièce qu’elle en est le résultat ? Ou bien qu’elle est précisément l’expérience en train de se faire ? », s’interroge à son tour Ludovic Lagarde. Il appartiendra au spectateur d’y répondre si toutefois il réussit à trouver son chemin dans ce vagabondage bien mené à travers les 400 pages du livre, guidé par la scénographie simple et fonctionnelle d’Antoine Vasseur. Découpé dans sa profondeur par des panneaux successifs, l’espace permet de remonter dans les méandres tortueux de cette quête infinie du sens des choses entre passé et présent, philosophie et politique, conscient-inconscient-voire jusqu’au seuil du préconscient. Il permet aussi la projection des vidéos signées Jérôme Tuncer : pour simuler le voyage en train vers la campagne de Mathilde, faire surgir les arbres du jardin derrière les vitres et ouvrir aux rêveries.

Médecine générale est une expérience à tenter sans garantie qu’on ne s’y perdra pas. On peut aussi se plonger dans les ouvrages d’Olivier Cadiot. Auteur inclassable, il pousse l’art d’écrire aux confins de la prose et de la poésie dans une permanente recherche stylistique, philosophique et politique. S’y reflète la profonde mélancolie des temps présents sous des abords désinvoltes. Mireille Davidovici

Médecine générale, Cadiot et Lagarde : Jusqu’au 13/05, du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Départs de feu, la dernière publication d’Olivier Cadiot, est disponible chez P.O.L.

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Petit théâtre et grand mystère !

Au théâtre de La Huchette (75), Patrick Alluin met en scène les Mystères de Paris. Le roman à succès d’Eugène Sue revisité en comédie musicale, avec trois comédiens-chanteurs qui se prennent au jeu. Une aventure étonnante, joliment réussie.

Quand il écrit les Mystères de Paris et les publie en feuilleton dans le Journal des débats, entre juin 1842 et octobre 1843, Eugène Sue sait vite qu’il tient un succès populaire quasi inédit. Fils de la bonne bourgeoisie, l’écrivain, qui dans un premier temps aurait déclaré à propos du « petit » peuple « Je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais », non seulement s’encanaille pour les besoins de sa cause mais le monde modeste de la capitale finit par le séduire. Un peu trop peut-être, car, comme l’on dit, « il tire à la ligne ». De deux volumes imprimés annoncés au départ, l’œuvre arrive à dix. Qu’importe, le récit laisse des traces. Vingt ans plus tard, paraît Les misérables sous la plume de Victor Hugo, chez qui l’on rencontre des personnages comme les Thénardier et Cosette, qui ont comme leur double dans le Paris d’Eugène Sue…

Une quinzaine de personnages

Deux films ont été réalisés autour des Mystères de Paris par Jacques de Baroncelli en 1943, puis par André Hunebelle en 1962. Restait le théâtre, pour lequel ce n’est pas œuvre facile avec ses rebondissements et ses dizaines de personnages. Patrick Alluin, Éric Chantelauze et Didier Bailly ont eu idée d’adapter cette somme et d’en faire… une comédie musicale. Force est de reconnaître que l’idée est excellente. La mise en scène a été confiée à Patrick Alluin, et l’idée, qui tient sans doute de la gageure, était de donner ce spectacle dans l’un des plus petits théâtres de Paris. Voilà qui est fait à la Huchette. Là même où l’on joue inlassablement devant une salle comble, tous les jours ou presque depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco. Évidemment, ramener les Mystères à 1 h 40 a nécessité un bon élagage : l’ensemble fonctionne à merveille et l’on suit l’histoire d’une quinzaine de protagonistes, interprétés par trois comédiens-chanteurs. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman (ou Arnaud Léonard) se prennent au jeu avec plaisir.

Sur le plateau lilliputien, garni de toiles peintes pour tout décor (signé Sandrine Lamblin), s’enchaînent dialogues (actualisés sans excès) et parties chantées. Le livret est d’Éric Chantelauze et la musique de Didier Bailly. Les principaux intervenants, comme Rodolphe (duc de Gérolstein), le héros, Fleur de Marie, la pauvresse, ou encore Me Ferrand, le notaire véreux et libidineux, interviennent dans un ballet sans pause. Entrant et sortant de scène à tout moment par l’arrière, le côté ou par la salle, les trois comédiens en profitent pour endosser vite fait un nouvel élément de costume qui permet de les identifier sans doute aucun dans le rôle d’un autre personnage. Et le tout sans fausse note. Au final, et après quelques belles scènes de bagarre où les brigands ont souvent l’avantage, l’harmonie reviendra.

N’en disons pas plus sur l’intrigue, voilà une surprise plutôt agréable dans ce théâtre dirigé par le comédien Franck Desmedt. Il n’est pas déplaisant de suivre les aventures de méchants finalement punis et de gentils qui vivront heureux. Gérald Rossi, photos Fabienne Rappeneau

Les mystères de Paris : du mardi au samedi à 21h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).

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Jules Verne, un autre regard

Au TNP de Villeurbanne (69), Émilie Capliez présente Le château des Carpathes. Une mise en scène et en images d’un Jules Verne gothique et romantique sur la musique d’Airelle Besson. Un défi relevé avec talent par une équipe artistique en harmonie et porté par huit comédiens et musiciens. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Émilie Capliez, codirectrice de la Comédie de Colmar, a un penchant pour le fantastique : après Little Nemo ou la vocation de l’aube, d’après la bande dessinée de Winsor McCay et L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel sur un livret de Colette, elle s’attaque à un roman peu connu de Jules Verne, inclus dans la série des cinquante-quatre Voyages extraordinaires. Moins épique que Vingt mille lieues sous les mers ou Voyage au centre de la terrele Château des Carpathes flirte avec le romantisme gothique et nous entraîne dans un petit village, au cœur de la lointaine Transylvanie, dominé par un mystérieux château. Pas de vampires, ici – Dracula de Bram Stoker sera écrit cinq ans plus tard, en 1897 – mais de la sinistre bâtisse parviennent des bruits insolites, s’échappent d’étranges fumées. De quoi terroriser les habitués de la petite auberge où se prépare une noce…

Du conte populaire à la science-fiction

Dans ce paysage pittoresque de montagnes et de forêts, survient un voyageur, Franz de Telek. Le hasard fait bien les choses, le jeune homme ayant eu maille à partir avec le propriétaire du château, le baron de Gortz. Il a rencontré cet inquiétant personnage à Naples, dans le sillage d’une jeune et belle cantatrice à la voix envoûtante : la Stilla. La fascinante jeune femme, qu’il voulait épouser, est morte en scène, comme foudroyée. De terreur ? D’amour ? On ne sait. Mais son image et son chant continuent de hanter la suite du roman, par la magie d’un savant de génie, inventeur d’une machine extraordinaire. Nous basculons alors en pleine science-fiction. Les trois cents pages de Jules Verne sont ici ramenées à un spectacle d’une heure et demi qui met en tension l’ambiance rustique des Carpathes, l’univers sophistiqué de l’opéra italien et un futurisme technologique. Une narratrice omniprésente nous guide d’un monde et d’une péripétie à l’autre. Condensé grâce à des scènes dialoguées et le recours à des images vidéo, le récit se double de bribes de texte, souvent en caractères gothiques, projetées sur le décor. Ils donnent une couleur d’époque à ces aventures palpitantes et renvoient à la lecture du roman.

Coupant court à de longues descriptions, la scénographie nous balade d’un lieu à l’autre. Elle utilise un vieux procédé qui consiste à faire descendre les décors des cintres. Un toit de chaume avec une cheminée qui fume, et nous voici à l’auberge du village. Une maquette de château convoque notre imaginaire. Un panneau où se découpent des balcons d’opéra nous transporte au Teatro San Carlo de Naples… Le spectacle s’ouvre sur un paysage à la Caspar David Friedrich : les pieds dans les nuées, un berger vêtu d’une houppelande rencontre un colporteur. Le marchand ambulant lui vend une « lunette d’approche » qui va permettre aux villageois de voir au-delà de leur vallée, et d’observer le château maudit… Ainsi commence le Château des Carpathes, introduisant d’entrée la technologie dans ce coin perdu. C’est qu’il y a toujours, dans les romans de Jules Verne, le goût du voyage et de l’aventure mêlé à la science et à une quête de modernité. Ce mélange des genres permet à la metteuse en scène de jongler avec les styles. Elle utilise avec parcimonie la vidéo pour des effets spéciaux, correspondant aux subterfuges technologiques visuels et sonores que l’auteur introduit dans son récit.

Un conte musical illustré

La musique emprunte le même trajet. La trompettiste Airelle Besson, lauréate des prix Django-Reinhardt de l’Académie du jazz et Révélation des Victoires du Jazz, a composé des thèmes jazzy pour ponctuer les différentes séquences dont, en ouverture, un magnifique solo de trompette. Elle a écrit, pour la mort de la Stilla, un air d’opéra baroque, chant du cygne spectaculaire interprété en direct par Emma Liégeois, figure évanescente comme la cantatrice du roman. Les scènes napolitaines sont dialoguées en italien, plongeant le spectateur dans l’univers des grandes divas. Les instrumentistes Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle) et Oscar Viret (trompette) se fondent dans le récit : leurs apparitions et disparitions subreptices contribuent à la magie des trucages. De même, les comédiens, qui endossent plusieurs rôles, jouent à cache-cache avec leur image qu’ils voient démultipliée sur des écrans mobiles.

Pour subvertir le point de vue du romancier sur les femmes, male gaze qui n’a rien d’étonnant à son époque, Émilie Capliez et Agathe Peyrard opèrent de subtils changements, attribuant aux héroïnes d’ailleurs peu nombreuses, une part plus active dans cette histoire. L’aubergiste devient un personnage féminin, Carmen (interprétée par Fatou Malsert), et assure aussi la narration. La pièce donne la parole à la Stilla, muette et réduite à un pur fantasme masculin, dans le roman. Les deux amoureux de la diva, chacun à sa manière, tentent de posséder l’objet de leur désir. Franz en l’épousant, le baron de Gortz en la poursuivant d’un regard fasciné d’oiseau de proie, qui la tuera, et en se l’accaparant, post-mortem, via des artifices technologiques. « Je suis une artiste, je suis libre », répond la diva à Franz quand il lui demande sa main. Et quand, au final, son image et sa voix disparaissent à jamais, elle est, dit la narratrice, « libérée » des regards masculins. Cette élégante touche de féminin ne gâte nullement le fantastique et le suspense convoqués par le Château des Carpathes, rendus sur les planches avec justesse et talent. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, Émilie Capliez : Jusqu’au 17/04, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30, le dimanche à 16h. Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).


Tournée nationale : les 06 et 07/05, Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16/05, Bonlieu, Scène nationale Annecy (74). Les 08 et 09/10, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15/10, Théâtre d’Arles (13). Du 05 au 07/12, Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14/12, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19/12, Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15/01/26,Théâtre de Lorient, CDN (56). Le 27/01, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).

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Entre guerre et paix

Le 28/03, en l’Espace culturel d’Avion (62), Anne-Marie Storme présente La contrainte. La nouvelle de Stefan Zweig, publiée en 1920, pour la première fois adaptée au théâtre… Partir à la guerre pour accomplir son devoir patriotique ou défendre une position pacifiste envers et contre tout, tel est le débat contradictoire auquel un couple est confronté. Poignant, d’une brûlante actualité.

Un homme à l’esprit chancelant, le corps en tension, la conscience en ébullition… Point de répit pour le spectateur, happé dès les premiers instants par le dialogue qui s’instaure sur scène : à la vie, à la mort, un couple joue sa survie ! Il est artiste, elle est amoureuse, les deux au pacifisme assumé et chevillé dans leurs convictions. Forts de leur exil créateur, leur quiétude est bousculée soudainement : de l’autre côté de la frontière, leur pays est entré en guerre. Que faire : refuser d’aller combattre ou accepter La contrainte, répondre à l’ordre d’appel sous les drapeaux ?

Soldat affecté aux archives militaires durant la Première guerre mondiale, Stefan Zweig sait de quoi il parle lorsqu’il publie La contrainte en 1920. Réfugié en Suisse, l’écrivain autrichien a rejoint le mouvement pacifiste international en 1917, avec son ami Romain Rolland il plaide contre les boucheries guerrières et sanguinaires, contre le sang versé au nom d’idéaux frelatés. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », écrit Anatole France au citoyen Cachin, directeur du quotidien L’humanité, en 1922 ! Face à l’homme écartelé entre ses convictions pacifistes et son devoir patriotique, sa compagne est déterminée. « Si tu veux y aller pour agir pour l’humanité, pour ce en quoi tu crois, alors je ne te retiens pas », lui confie-t-elle, « si c’est pour être une bête parmi les bêtes, un esclave parmi les esclaves, alors je me jetterai contre toi ». Pour elle, pacifisme et humanisme ne pactisent avec aucune compromission, même s’il faut mettre sa vie et son avenir en danger. Les dialogues sont poignants, émouvants, l’amour ruisselle de l’un à l’autre. Point de décor, le plateau désert, un faisceau de lumière transperçant les corps, les sentiments à nu, juste au sol un filet de terre pour imager la frontière, à franchir ou pas…

Anne Conti et Cédric Duhem sont criants de vérité, leurs paroles résonnent fort en cette actualité bouleversée, en cette Europe divisée où les bruits de botte battent le pavé, à la veille peut-être d’une entrée des loups dans Paris. L’angoisse, la peur, la colère sont palpables, deviennent presque insoutenables. Que veut dire, hier comme aujourd’hui, résister, refuser, s’opposer ? Des questions qui hantent les consciences des deux protagonistes, rehaussées et entrecoupées par la musique et le verbe (tonitruants, envoutants, percutants) de Stéphanie Chamot, rockeuse et punk convaincante, une parole venue d’ailleurs qui permet au public de reprendre souffle… Une mise en scène de pure délicatesse, un trio de choc qui hante durablement notre imaginaire, entre douceurs et douleurs du cœur. Yonnel Liégeois

La contrainte, Anne-Marie Storme : Le 28/03, 20h30. Espace culturel Jean Ferrat, salle Louis Aragon, Place des droits de l’enfant, 62210 Avion (Tél. : 03.21.79.44.89). La Contrainte (Der Zwang), est publié dans le recueil de nouvelles Le Monde sans sommeil (Payot, 176 p., 7€70).

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Heiner Müller, temps passé

À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.

Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.

C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.

H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.

Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.

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