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Camarada Pablo Neruda, Presente !

Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.

« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muel sont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent. Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.

Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.

Son engagement pour la République espagnole

Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur« Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »

Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »

En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. » Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrireTentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »

La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud

En 1950, paraît le Chant général, el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.

Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.

Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach

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Du Mexique à la planète Terre

Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.

L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive…  Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !

En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.

Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois

La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.

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Pas de visa pour les artistes

En date du 14 septembre, la missive du ministère des Affaires étrangères est tombée : pas de visa pour les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso ! Une décision incompréhensible, une première dans toute l’histoire des rapports entre la France, le monde culturel et les pays en guerre. En ce jour d’ouverture du 40ème festival des Francophonies à Limoges, stupeur et colère.

Ce n’était jamais arrivé. Malgré les guerres et les tensions, la France pouvait s’enorgueillir jusqu’ici de maintenir un lien, une coopération avec les artistes. Ceux-là mêmes qui sont les premiers visés, incarcérés, molestés par les dictatures dans leur pays. En sommant les directeurs de théâtres de suspendre « sans délai et sans aucune exception les projets de coopération qui sont menés par vos établissements ou vos services avec des institutions ou des ressortissants de ces trois pays. (…) Aucune invitation de tout ressortissant de ces pays ne doit être lancée. À compter de ce jour, la France ne délivre plus de visas pour les ressortissants de ces trois pays sans aucune exception, et ce jusqu’à nouvel ordre ». Un précédent dont les conséquences pourraient s’avérer désastreuses.

La guerre « diplomatique » à laquelle se livre la France avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays où l’armée a pris le pouvoir, impacte pour la première fois les artistes. C’est une grande partie de la programmation des Francophonies en Limousin (du 20 au 30 septembre) qui est menacée ; celle du Festival C’est comme ça, à Château-Thierry, qui accueille des chorégraphes et danseurs Burkinabés du 16 septembre au 7 octobre ; celle du festival Sens interdits à Lyon qui du 14 au 28 octobre consacre une place importante à des artistes en provenance du Rwanda, du Cameroun, de Palestine… et du Mali.

La missive est tombée tel un couperet

Quid d’un des plus grands festivals de musique du monde, Africolor, qui se déroule en Seine-Saint-Denis tous les mois de décembre ? Que va-t-il advenir de la nouvelle création de Thomas Guérineau, les Basketteuses de Bamako, avec des comédiennes maliennes, programmé le 13 mars 2024 au festival de cirque Spring à Elbeuf ? Les six comédiennes de ce spectacle devaient arriver en France pour une résidence artistique du 21 septembre au 4 novembre. Thomas Guérineau, dont les spectacles nécessitent beaucoup de travail de répétition tant ils impliquent une maîtrise du jonglage, de la musique comme de la danse, a tout essayé pour faire venir ses actrices, y compris avec des visas de pays de l’espace Schengen. Rien n’y fait, quand bien même l’Institut français, qui dépend du Quai d’Orsay, figure parmi ses nombreux partenaires institutionnels.

La missive est tombée tel un couperet. Passé le premier instant de stupeur, les réactions ne se sont pas fait attendre. Pour le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), le syndicat des directeurs des centres dramatiques et chorégraphiques nationaux et des scènes nationales, « ce message, écrivent-ils dans un communiqué commun, est totalement inédit par sa forme et sa tonalité. Cette interdiction totale n’a évidemment aucun sens d’un point de vue artistique et constitue une erreur majeure d’un point de vue politique. C’est tout le contraire qu’il convient de faire, poursuivent-ils. Cette politique de l’interdiction de la circulation des artistes et de leurs œuvres n’a jamais prévalu dans aucune autre crise internationale, des plus récentes avec la Russie, aux plus anciennes et durables, avec la Chine ».

« Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? »

Joint au téléphone, Hassane Kouyaté, directeur des Francophonies en Limousin, exprime sa perplexité : « Comment la France, pays des droits de l’homme, qui a toujours accueilli les artistes du monde entier en difficulté dans leur propre pays, comment la France, qui est aussi mon pays, a-t-elle pu prendre une telle décision ? Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? Depuis quand les artistes sont-ils une menace ? C’est des questions que je ne cesse de me poser. Comme directeur des Francophonies, je reçois cette directive comme une ingérence dans ma programmation. Si je n’ai plus la liberté de choisir les artistes, si je dois faire valider ma programmation par le ministère de la Culture ou le Quai d’Orsay, quelle sera la suite ? »

Certes, cette interdiction ne vise pas que les artistes mais l’ensemble des ressortissants en provenance de ces trois pays. Mais qu’une telle mesure s’applique aux artistes, à ceux qui le plus souvent sont les premières victimes des régimes autoritaires, est incompréhensible. La France peut-elle de manière aussi violente couper les ponts avec ces voix de la francophonie et penser que cela n’aura aucune incidence ? Nul n’ignore les tensions qui existent aussi bien au Mali, au Burkina Faso qu’au Niger. Nul n’est dupe que le « sentiment antifrançais » agité par les juntes au pouvoir est un leurre démagogique. Interdire la venue des ressortissants de ces pays, est-ce la seule réponse ? Cela fait des années que la politique de visas, délivrés au compte-goutte, provoque un certain ressenti chez de nombreux jeunes Africains. La décision d’augmenter les frais d’inscription à l’université française pour les étudiants étrangers a provoqué la fuite de bon nombre d’entre eux vers la Chine ou la Turquie.

Joint par nos soins, le ministère de la Culture indique qu’« aucune déprogrammation d’artistes, de quelque nationalité que ce soit, n’est demandée ni par le ministère des Affaires étrangères, ni par le ministère de la Culture. Pour des raisons de sécurité, la France a suspendu depuis le 7 août la délivrance de visas depuis Niamey, Ouagadougou et Bamako ainsi que la mise en œuvre dans ces pays de nos actions de coopération culturelle. Cette décision n’affecte pas les personnes qui seraient titulaires de visas délivrés avant cette date ou qui résident en France ou dans d’autres pays. » Sans commentaire. À quelques semaines de l’ouverture de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, on se dit que l’Élysée joue un drôle de jeu.

La gauche dénonce la décision

Avec cette missive, la France ferme la porte à toute coopération. Pour Pierre Dharréville, député communiste, « cette injonction est profondément choquante. Rompre les liens culturels, empêcher des artistes de s’exprimer en France, est une faute lourde et une décision indéfendable. Non contente d’être inefficace, la diplomatie de la censure culturelle est une impasse ». Jean-Luc Mélenchon dénonce une « France abaissée par un comportement mesquin et borné », et Olivier Faure une « décision absurde. En quoi les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso sont-ils responsables des coups d’État dans leurs pays » ? Enfin, au-delà du monde de la culture, cette missive concerne le monde sportif (va-t-on interdire aux athlètes maliens, burkinabés ou nigériens de participer aux jeux Olympiques ?) et le monde associatif. De très nombreuses associations d’amitié, de coopération, qui entretiennent des rapports de solidarité avec les habitants de ces pays-là, se voient, elles aussi, privées de tout lien. En agissant de la sorte, en fermant ses portes, la France condamne ainsi les citoyens de ces trois pays, qu’ils soient artistes ou simples voyageurs, à rester dans un face-à-face avec les juntes militaires au pouvoir dans leur pays et les djihadistes qui menacent et massacrent les populations. Marie-José Sirach

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Marx, un parisien au musée

Jusqu’au 31/12, à Montreuil (93), le Musée de l’Histoire vivante accueille Marx en France. Une exposition qui retrace les années parisiennes du philosophe allemand, à travers dessins humoristiques et œuvres contemporaines. Paru dans Le Montreuillois, un entretien de Jean-François Monthel avec Éric Lafon, le directeur scientifique du musée et commissaire de l’exposition.

Jean-François Monthel – Que raconte Marx en France, la nouvelle exposition du Musée de l’Histoire vivante ?

Éric Lafon – Il est frappant de constater que Karl Marx est toujours d’actualité. 2023 célèbre les cent quarante ans de sa mort. Cette commémoration a donné lieu à la publication de nombreux hors-séries dans la presse. Il y a eu aussi, en 2017, la sortie du film de Raoul Peck sur la jeunesse de Marx. La réédition de ses œuvres rencontre un certain succès. Le Musée de l’Histoire vivante s’associe à ce mouvement, à sa manière. Nous nous sommes intéressés aux années parisiennes de Marx. Et nous avons souhaité explorer la permanence de son image et de sa pensée, à travers un panel d’œuvres et de documents amusants et accessibles à tous.

J-F.M. – Quand Marx a-t-il séjourné à Paris ?

É.L. – Il arrive en 1843, avec son épouse, Jenny, enceinte. Il est chassé par la monarchie de Juillet, en 1845. Il revient en 1849, avant d’être à nouveau expulsé. Les Allemands forment alors la plus grande communauté étrangère à Paris. Il y a des intellectuels, mais aussi des ouvriers, des tisserands, des métalliers… Karl Marx fréquente le café Le Régence, où il croise les premiers socialistes et les révolutionnaires français. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Friedrich Engels. Pour tous les révolutionnaires de cette époque, Paris occupe une place «centrale». La Révolution française est encore proche.

J-F.M. – Que reste-t-il de cette époque de sa vie ?

É. L. – Quand Marx vient à Paris pour la première fois, il n’a que 25 ans, il est totalement inconnu. Nous avons cependant réussi à suivre sa trace. À travers sa correspondance, nous le retrouvons par exemple à Argenteuil et à Enghien-les-Bains, où sa fille et lui se font soigner pour des maladies pulmonaires. Ils vivaient alors dans des conditions misérables. Plus tard, en 1882, Marx embarque à Marseille pour l’Algérie, à bord du paquebot Le Saïd. Un voyage que lui ont conseillé les médecins pour soigner ses problèmes respiratoires. Il séjournera plusieurs mois à Alger. Nous exposons d’ailleurs la dernière photo de lui, prise dans un studio algérois. Karl Marx s’était fait raser la barbe pour l’occasion ! Pour plonger dans l’ambiance, nous avons aussi entièrement restauré la véranda du musée, où nous avons installé des transats…

J-F.M. – Une partie de l’exposition est consacrée à la pensée de Marx. En quoi reste-t-elle d’actualité ?

É. L. – Ses analyses sont décortiquées aujourd’hui encore dans toutes les facultés d’économie, même les plus libérales. Elles expliquent le capitalisme. Avec des dessins, des planches de bandes dessinées, Marx en France propose d’aborder simplement les notions de profit, de plus-value, de lutte des classes… Nous exposons également toutes sortes d’œuvres contemporaines qui montrent à quel point l’image de Marx inspire. Son visage barbu est de toutes les manifestations, parfois dans toutes les couleurs. Cela mérite d’y regarder de plus près. Propos recueillis par Jean-François Monthel

Marx en France : Du 25/03 au 31/12/23, au Musée de l’Histoire vivante (31 bd Théophile-Sueur, parc Montreau, 93100 Montreuil).

Marx en France, le livre

En lien avec l’exposition, le Musée publie Marx en France. Histoire, usages et représentations (en vente à la boutique, 24€90). Sous la plume d’une dizaine d’historiens de la jeune génération, l’ouvrage rassemble la centaine d’œuvres présentées au musée. Dont Jean-Numa Ducange, spécialiste de l’histoire des marxismes et auteur notamment du remarqué Marx à la plage, le Capital dans un transat.

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Chowra Makaremi, anthropologue iranienne

Que l’anthropologue travaille sur l’Iran, son pays d’origine, ou sur le statut des étrangers en France, Chowra Makaremi laisse dans ses recherches toute leur place à la subjectivité et aux émotions. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°361, août-septembre 2023), un article d’Adèle Cailleteau.

Chowra Makaremi a sept mois quand sa mère, Fatemeh Zarei, opposante politique à la République islamique d’Iran est emprisonnée. Elle a sept ans quand elle disparaît au cours de l’exécution massive de milliers d’opposants, en 1988. Ce « massacre des prisons », aussi intime pour Chowra Makaremi qu’il est encore tabou en Iran, est le fondement du travail de recherche de l’enfant devenue anthropologue. « Comment l’absence des corps emprisonne-t-elle nos mémoires, là où le politique griffe au plus intime ? Là où seul l’intime reste en témoignage d’une politique ? », demande la chercheuse au CNRS dans son film documentaire Hitch, une histoire iranienne, sorti en 2019.

Cette enquête sur ce qu’il se passe « quand l’histoire a effacé les êtres » est l’aboutissement d’un travail commencé quinze ans auparavant grâce à une découverte fortuite : celle, à l’hiver 2004, des mémoires de son grand-père maternel. Aziz Zarei les a rédigées à partir de 1988 et la mort de sa seconde fille – la première avait été emprisonnée et tuée par le régime en 1982 – pour garder une trace de la tragédie. Chowra Makaremi s’attelle à leur traduction, en parallèle de sa thèse. La contestation populaire qui se met en place après les élections de 2009 – le pouvoir est accusé de fraude électorale par une partie de la population – motive la chercheuse. « Ce mouvement vert prodémocratique secoue toute une génération qui est la mienne, explique-t-elle. Réinscrire la mémoire des opposants politiques des années 1980, c’était une façon d’outiller les militants politiques face à l’État ». Le Cahier d’Aziz*, publié en 2011 avec une longue postface qui décrit comment « l’histoire pénètre les vies individuelles », est nouvellement réédité chez Folio Gallimard avec une préface inédite de Chowra Makaremi.

La détresse d’une militante

Le sujet est intime, la démarche de la chercheuse subjective. Et elle l’assume, citant d’emblée le sociologue états-unien Howard Becker : « La question n’est pas de savoir si le chercheur prend parti mais whose side are we on ? (de quel côté sommes-nous ?) » C’est même son engagement qui l’a conduite à la recherche. Sa thèse visait à dénouer un paradoxe : alors que les militants gagnaient des combats juridiques en faveur des migrants, la situation de ces derniers se dégradait. Elle-même le vivait au quotidien : cette diplômée de Sciences po a travaillé de 2005 à 2008 avec l’association Anafé dans la « zone d’attente » de l’aéroport de Roissy, centre de détention pour les étrangers qui ne sont pas admis à entrer dans le pays. « J’ai commencé cette thèse à partir de la détresse vécue en tant que militante », souligne-t-elle aujourd’hui.

Son travail est récompensé en 2021 par la médaille de bronze du CNRS. C’était un peu avant que la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs, éveille un mouvement majeur de contestation en Iran. Cet événement est le point de départ de son nouveau livre, Femme, vie, liberté*. Encore une nouvelle forme d’écriture, loin des articles scientifiques dans lesquels elle se sent « engoncée » : il sera sa chronique, presque au jour le jour sur les événements. « J’ai écrit le livre que j’aimerais lire plus tard, si je devais travailler dans dix ans sur le mouvement Femme, vie, liberté. Pour avoir la trace des micro événements qui ne font pas date, précise-t-elle. Un livre humble, qui nous introduit un monde ». Adèle Cailleteau

*Femme, vie, liberté (La Découverte, 352 p., 21€). Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, spécialiste des nouvelles conditions migratoires.

*Le cahier d’Aziz, traduit et présenté par Chowra Makaremi, avec une postface de Christiane Vollaire (Folio Gallimard, 272 p., 8€70).

Dans ce même numéro d’août-septembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Changer de vie, qu’est-ce qui influence nos choix d’existence ? « Au contact des penseurs et artistes, ce numéro invite à mettre de l’intelligence dans nos rêves et du rêve dans nos plans de carrière », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Martin Luther King, un rêve toujours d’actualité !

Le 28 août 1963, il y a 60 ans, près de 250 000 personnes se rassemblent au Lincoln Memorial de Washington pour écouter Martin Luther King, leader du mouvement pour les droits civiques des Noirs. Sous le titre Je fais un rêve, un discours passé à la postérité. D’une brûlante actualité, à l’heure où racisme et antisémitisme n’ont toujours pas désarmé.

Si les États-Unis ont aboli l’esclavage en 1865 sous l’impulsion d’Abraham Lincoln, Noirs et Blancs sont encore loin d’avoir les mêmes droits ! En 1963, la ségrégation demeure à l’école, dans l’accès à l’emploi et dans les transports. Le 11 juin de cette année-là, depuis le Bureau ovale le président Kennedy prononce son fameux discours sur les droits civiques, dénonçant avec force le racisme contre les Noirs : « Cent ans de retard depuis que le Président Lincoln libéra les esclaves et pourtant leurs héritiers, leurs petit-fils, ne sont pas pleinement libres. Ils ne sont pas encore libérés des chaînes de l’injustice. Ils ne sont pas encore libérés de l’oppression sociale et économique. Malgré tous ses espoirs et toutes ses vantardises, cette nation ne sera pas pleinement libre, tant que tous ses citoyens ne le sont pas ». Deux mois plus tard, le 28 août 1963, est organisée la « marche sur Washington pour l’emploi et la liberté » qui rassemble des dizaines de milliers de personnes à l’appel du pasteur King.

« Je fais le rêve d’une Amérique fraternelle, où blancs et Noirs se retrouveraient unis et libres. Nous sommes venus en ce lieu sacrifié pour rappeler à l’Amérique les exigeantes urgences de l’heure présente. Ce n’est pas le moment de s’offrir le luxe de laisser tiédir notre ardeur ou de prendre les tranquillisants des demi-mesures. C’est l’heure de tenir les promesses de la démocratie. C’est l’heure d’émerger des vallées obscures et désolées de la ségrégation pour fouler le sentier ensoleillé de la justice raciale. C’est l’heure d’arracher notre nation des sables mouvant de l’injustice raciale et de l’établir sur le roc de la fraternité. C’est l’heure de faire de la justice une réalité pour tous les enfants de Dieu...

Je rêve qu’un jour toute la vallée sera relevée, toute colline et toute montagne seront rabaissées, les endroits escarpés seront aplanis et les chemins tortueux redressés, la gloire du Seigneur sera révélée à tout être fait de chair. Telle est notre espérance. Avec cette foi, nous serons capables de distinguer dans la montagne du désespoir une pierre d’espérance. Avec cette foi, nous serons capables de transformer les discordes criardes de notre nation en une superbe symphonie de liberté. Avec cette foi, nous serons capables de travailler ensemble, de prier ensemble, de lutter ensemble, d’aller en prison ensemble, de défendre la cause de la liberté ensemble, en sachant qu’un jour nous serons libres...

Ce sera le jour où tous les enfants de Dieu pourront chanter ces paroles qui auront alors un nouveau sens : « Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, c’est toi que je chante. Terre où sont morts mes pères, terre dont les pèlerins étaient fiers, que du flanc de chacune de tes montagnes, sonne la cloche de la liberté ! Quand nous permettrons à la cloche de la liberté de sonner dans chaque village, dans chaque hameau, dans chaque ville et dans chaque État, nous pourrons fêter le jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs, les Blancs, les Juifs et les non-Juifs, les Protestants et les Catholiques, pourront se donner la main et chanter les paroles du vieux Negro Spiritual : « enfin libres, enfin libres, grâce soit rendue au Dieu tout puissant, nous sommes enfin libres ! »

Trois mois plus tard, le 22 novembre 1963, JFK est assassiné. Toutefois, après un vote favorable du Congrès, le 2 juillet 1964, le président Johnson signe le Civil Rights Act. Cette législation d’envergure rend illégale la discrimination selon la race, la religion, le sexe ou l’origine nationale dans les bâtiments publics, dont les écoles, ainsi que dans les pratiques d’embauche et le processus électoral. Le 14 octobre 1964, Martin Luther King est lauréat du prix Nobel de la paix. Acclamé comme un héros pour certains, il devient un homme à abattre pour d’autres : le 4 avril 1968, il est assassiné à Memphis, dans le Tennessee. Floride, ce 26 août 2023 : un jeune homme blanc, animé d’une puissante « haine raciale » selon les autorités, abat trois personnes noires dans un magasin de Jacksonville. Contre le racisme et l’antisémitisme, contre toutes les discriminations, pour l’égalité et la fraternité citoyennes, le combat demeure. Yonnel Liégeois

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Jusqu’au 27/08, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme présente Le parti d’en rire, l’exposition consacrée à Pierre Dac. Plus de 250 documents éclairent le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde. Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, ses pensées authentiques en caractères surlignés !

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2023, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du point final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

 

Hommage au MAHJ

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la guerre, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France (ndlr), initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926.

L’exposition éclaire la créativité musicale et littéraire de Pierre Dac, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant attaché au cabaret et au théâtre. Elle évoque ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replace l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et aborde les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques. Anne-Hélène Hoog et Jacques Pessis, commissaires de l’exposition

Pierre Dac, le parti d’en rire : jusqu’au 27/08, une exposition du MAHJ. Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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La pomme de terre a la frite !

Belges, Françaises, Russes ? L’origine des frites, c’est toute une histoire ! Si la question est sujette à controverses, ce plat du Plat Pays est aussi une pomme de concorde outre-Quiévrain. Un élément phare du patrimoine national, qui a déclaré la Journée internationale de la frite belge à la date du 1er août. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Julia Hamlaoui

Les frites ? Un plat de Belgique, bien sûr. Eh bien, détrompez-vous, les frites n’y sont pas nées. Mais vous n’êtes pas seul à être tombé dans le panneau, tant l’histoire de leur origine est objet de controverses et de vives revendications. Nos voisins d’outre-­Quiévrain ont longtemps cru dur comme fer – et certains n’en démordent pas aujourd’hui – en être les inventeurs. Et pour cause : l’historien belge Jo Gérard a rendu cette thèse célèbre, via une publication de 1984, où est relatée sa découverte d’un manuscrit de 1781 racontant comment les habitants de Namur faisaient frire des pommes de terre en forme de petits poissons, pour remplacer ceux qu’ils n’avaient pu pêcher dans la Meuse lors d’hivers particulièrement rigoureux. Une « pratique (qui) remonte déjà à plus de cent années », y est-il précisé, soit à 1680. La conclusion est sans appel : les Namurois ont été les premiers à cuisinier des frites.

Mais cette démonstration est « aussi fantaisiste que hâtive », tranche l’historien belge de l’alimentation Pierre Leclercq dans une série à la RTBF sur les « grands mythes de la gastronomie ». Le fameux texte parlerait de pommes de terre rissolées. Rien à voir donc avec les bâtonnets ! Pourtant, cette histoire, « principal argument en faveur de la paternité belge de la frite, (…) a fini par entrer dans la conscience collective. Et ce malgré les travaux d’historiens sérieux qui la discréditent complètement », poursuit le spécialiste. Autre hypothèse en vogue, notamment parmi les Belges au début du XXe siècle : une origine russe. L’idée serait née d’un coup marketing, explique notre spécialiste sur le site de l’université de Liège. À l’époque, « le paquet de frites dont on se délectait chaque année à la foire portait ­l’énigmatique nom de “russe” », rebaptisé ainsi par M. Fritz, un forain, pour surfer sur « l’immense vogue médiatique suscitée par la guerre de Crimée ».

Mais où est la vérité alors ? En fait, la frite serait parisienne. « Dans les années 1780, des vendeuses de beignets frits de pommes de terre s’installent sur le Pont-Neuf, à Paris. Il semble bien que ces marchandes soient les premières à avoir plongé des tranches de pomme de terre dans une friture, probablement aux environs de 1800 », affirme Pierre Leclercq. Cette « pomme Pont-Neuf » deviendra bâtonnet. Trente ans plus tard, le plat en cornet serait même devenu « le symbole de la cuisine populaire parisienne », cité dans de nombreux romans, pièces de théâtre ou chansons. L’appellation « french fries » aurait dû nous mettre sur la piste, pensez-vous. Erreur. L’expression viendrait en fait d’un dialecte irlandais dans lequel « french » signifie « coupé en morceaux ». Sans rapport avec la France : un piège dans lequel est tombée la droite américaine qui, pour punir l’Hexagone de son opposition à la guerre en Irak en 2003, avait rebaptisé les frites les « freedom fries ».

Si l’origine belge est aujourd’hui la plus répandue, c’est que, après avoir été introduits par M. Fritz, qui avait fait ses armes à Montmartre puis fondé la toute première baraque à frites à Liège, les bâtonnets dorés sont devenus une institution chez nos voisins. Le pays ne compte pas moins de 5000 fritkots (baraques à frites) et la spécialité affirme ses spécificités : deux bains de cuisson dans de la graisse de bœuf et à déguster avec de la mayonnaise, s’il vous plaît. Les Belges en sont si toqués qu’en 2016 une radio de Bruxelles s’est même lancée dans une mission spatiale : envoyer le premier « paquet de frites » dans l’espace grâce à un ballon-sonde. Un succès !

Mais malgré les « brettes » entre nations sur son origine, la frite est facteur d’unité au pays du surréalisme. Alors que les tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles ont donné lieu, à l’orée des années 2010, à l’une des plus longues crises politiques d’Europe, avec 541 jours sans gouvernement, la patate les a réunies. Chaque communauté l’a classée à son patrimoine, et dès 2014 la Belgique a annoncé son intention de la faire candidater au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En attendant que la démarche aboutisse, il en fut ainsi pour la bière en 2016, le 1er août a été déclaré « Journée internationale de la frite belge ». Alors, bon appétit, bien sûr ! Julia Hamlaoui

Deux fritures, une fois !

Comme leur origine, la recette des frites est l’objet de multiples querelles. Épluchées ou avec la peau ? À laver, avant ou après la découpe ? À frire à l’huile ou à la graisse de bœuf ? En une ou deux cuissons ? Et la vapeur, vous y avez pensé ? Bref, il existe presque autant de façons de faire les frites que d’amateurs prêts à les savourer. Mais si elles sont nées à Paris, il faut reconnaître que les Belges sont passés maîtres dans l’art du bâtonnet doré. Alors, pour célébrer comme il se doit la Journée internationale de la frite belge, le 1er août, suivez ces quelques conseils :

Abandonnez les surgelées et munissez-vous d’un bon couteau. N’oubliez pas de choisir une variété adaptée, comme la bintje.

Lavez les pommes de terre avant de les éplucher. Vous pouvez aussi garder la peau, mais c’est moins traditionnel.

Taillez des tranches de 1 à 2 cm d’épaisseur, puis des bâtonnets de même dimension.

Rincez les frites encore crues à l’eau froide pour éliminer l’excès d’amidon (afin qu’elles ne collent pas entre elles à la cuisson) et séchez-les bien (pour plus de croustillant).

Chauffez la graisse de bœuf (aussi appelée « blanc de bœuf ») à 140 °C et plongez vos frites pour un premier bain de 4-5 minutes (temps de cuisson à adapter selon la quantité).

Laissez reposer durant au moins 30 minutes sur un papier absorbant.

Plongez-les dans un deuxième bain ! De nouveau pour 4-5 minutes mais à 180 °C cette fois, en les secouant de temps en temps pour les aérer.

Égouttez, salez immédiatement au sel fin, n’oubliez pas la mayonnaise et dégustez !

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Jorge Semprun, l’écriture ou la vie

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar, Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre présentent L’écriture ou la vie. Une adaptation du livre de Jorge Semprun, au titre éponyme, où l’écrivain tente d’exorciser la mort après son expérience des camps de concentration, à Buchenwald. Un spectacle poignant, percutant, pour qu’explose la vie.

Chapelle du Théâtre des Halles, un espace confiné, à l’image de la promiscuité qui régnait dans les baraquements de la mort… La faucheuse avance masquée, comme les comédiens au visage d’une blancheur marbrée, encagés entre les murs de pierre. Seuls de minces éclats de lumière scintillent dans les yeux des protagonistes, éclairent la noirceur du temps qui nous est conté. D’un moment l’autre, ils surgissent de derrière de hauts fourneaux, peut-être, hauts rouleaux de carton pliés ou déployés à convenance, aux couleurs sombres ou vives selon l’inspiration de la jeune plasticienne Caroline Vicquenault. Qui partage la scène avec deux immenses comédiens, la palestinienne Hiam Abbass et le hongrois Geza Rohrig, interprète principal du film Le fils de Saul, Grand prix au festival de Cannes 2015 et Oscar 2016 du meilleur film étranger.

De l’une et l’autre, la voix porte, tantôt tonnante et puissante, tantôt chantante ou chuchotante, pour clamer la fureur de vivre de celui qui ne cessera de « remuer le passé, mettre au jour ses plaies, purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire ». Une mission salutaire, L’écriture ou la vie, à laquelle se résout Jorge Semprun (1923-2011), matricule 44904, après de longues années de silence sur son expérience mortifère. « Le XXème siècle fut certainement l’un des siècles les plus violents de l’histoire », commente Jean-Baptiste Sastre, le bouillonnant metteur en scène. Celui qui promène son imaginaire explosif des communautés Emmaüs à la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, des enfants de Naplouse aux détenus de la prison de Toulon ne pouvait à son tour se taire plus longtemps, à la vue de ce mal au monde qui survit à Auschwitz… Avec ce travail de création sur l’œuvre de Semprun, il tente de répondre à l’interrogation portée par l’auteur en personne : comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable ? « En travaillant la réalité, avec un peu d’artifice ! ».

Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass en sont convaincus : à l’heure où les survivants glissent dans le silence de l’Histoire, « si parler est impossible, se taire est interdit ! ». D’où ce devoir de mémoire qu’ils font leur, quand le fascisme prend couleur de la haine raciale, du fanatisme, de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés. Futilité ou espoir ? Sur le décorum cartonné du final, planant au-dessus d’une large ligne colorée rouge-sang, le vol noir des corbeaux a cédé la place à l’aile blanche d’une colombe. Yonnel Liégeois

L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun : avec Caroline Vicquenault, Geza Rohrig, Hiam Abbas et Jean-Baptiste Sastre également co-metteurs en scène. Jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

De Châteauvallon à Toulon

De la production de L’écriture ou la vie par le théâtre Liberté de Toulon à l’explosion de son Festival d’été qui s’ébroue au grand air sur la pinède de Châteauvallon jusqu’au 26/07, la scène nationale du Var au double visage fourmille de créations et de projets. Pour les petits et grands, de la danse du Nederlands Dans Theater aux dialogues musicaux des fantasques Fromager-Laloux, De l’Opéra national du Rhin avec On achève bien les chevaux à l’Opéra de Toulon avec le Mozart-Requiem de Bartabas… Charles Berling, le directeur des lieux, metteur en scène et comédien, n’en démord pas, il veut encore croire que le bonheur est contagieux ! L’interprète de Léon Blum, une vie héroïque a inscrit à l’éphéméride de la prochaine saison, de mars à mai 2024, un temps fort sur la thématique « Oh ! Travail… ». Souffrance, labeur ou émancipation : que pouvons-nous espérer aujourd’hui du travail ? Une question, parmi d’autres, qui surgira d’un spectacle à l’autre, en salle ou en plein air, sur les scènes du Châteauvallon-Liberté.

Châteauvallon : 795 chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules. Le Liberté : Grand Hôtel, place de la Liberté, 83000 Toulon. Tél. : 09.80.08.40.40.

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Jean Moulin, celui qui a dit non

Arrêté en juin 1943, atrocement torturé par la gestapo sous les ordres de Klaus Barbie, Jean Moulin décède le 8 juillet lors de son transfert en Allemagne. La célébration du 80ème anniversaire de sa mort braque les projecteurs sur cette grande figure de la Résistance. Par-delà l’image du personnage mythique, s’impose surtout la stature de celui qui osa dire non à Vichy et à l’occupant nazi.

En ce mois de juin 1940, le spectre de la défaite militaire cède le pas à la débâcle. Le gouvernement de Vichy ordonne aux fonctionnaires de se replier. Alors en poste à Chartres, celui qui fut en 1937 le plus jeune préfet de France décide de rester en place. Premier acte d’insoumission à l’égard du régime de Pétain, premier geste héroïque devant l’envahisseur : face au commandant allemand qui veut le contraindre à signer un document relatant les prétendues exactions des troupes françaises, Jean Moulin préfère se trancher la gorge plutôt que d’obtempérer ! De retour en sa préfecture, tentant vaille que vaille d’assurer la légitimité républicaine au fil des semaines, il est révoqué de sa charge le 2 novembre par le ministre de l’Intérieur.

« Bien avant les heures noires de l’occupation allemande, puis celles de la clandestinité, Moulin a déjà eu le temps de prouver ses convictions républicaines », précise l’historienne Christine Levisse-Touzé, directrice du musée Jean-Moulin à Paris jusqu’en 2017. « Fils d’un professeur d’histoire engagé dans le combat politique au côté des radicaux-socialistes, l’enfant qui naît à Béziers le 20 juin 1999 est à bonne école. En réponse aux vœux de son père et en dépit de ses goûts affirmés pour le dessin et la peinture, il entreprend des études de droit et se destine alors à une carrière dans la préfectorale ». Sous-préfet du Finistère, il n’hésite pas à saluer en 1932 la victoire électorale du Cartel des Gauches. En 1936, directeur de cabinet de Pierre Cot, ministre de l’Air dans le gouvernement du Front Populaire présidé par Léon Blum, c’est lui qui organise l’aide clandestine aux Républicains espagnols : recrutement des pilotes et envoi d’avions civils et militaires… « Dès cette époque, dans ses tâches de haut fonctionnaire comme dans les cabinets ministériels auxquels il participe, Jean Moulin révèle aux yeux de tous, qu’ils soient amis ou adversaires politiques, ses grands talents d’administrateur et son attachement indéfectible aux valeurs de la république », insiste l’historienne.

Entre ici, Jean Moulin ! André Malraux, 1964

Que faire après l’épuration décrétée par Pétain ? D’emblée, Moulin entend poursuivre le combat. Réfugié à Lisbonne, après avoir noué de premiers contacts avec les réseaux de résistance d’Henri Frenay et d’Astier de La Vigerie et au terme de moult péripéties, il s’envole enfin pour Londres dans la nuit du 19 au 20 octobre 1941. « Loin d’être un gaulliste patenté, comme beaucoup de républicains et d’hommes de gauche, Jean Moulin éprouvait une méfiance certaine à l’égard des militaires, encore plus à l’encontre d’un général que l’on taxait de sympathie maurassienne », nous affirmait en 1999 de source autorisée l’ancien secrétaire de « Rex » puis « Max » dans la clandestinité, le regretté Daniel Cordier, Alias Caracalla devenu ensuite historien avisé. Que représente alors de Gaulle, aux yeux de celui qui n’a même pas entendu l’appel du 18 juin ? L’officier rebelle condamné à mort par Pétain pour désobéissance, l’homme qui refuse de capituler pour l’honneur et la patrie… Le chef de la France Libre, après sa première rencontre avec Jean Moulin le 25 octobre, perçoit très vite les qualités de l’ancien préfet. Sans arrière-pensée, il le désigne comme son « représentant et délégué du Comité national pour la zone non directement occupée de la métropole » à l’heure où un avion le parachute sur le sol français le 1er janvier 1942.

Jusqu’au 21 juin 1943, date de son arrestation à Caluire dans la banlieue lyonnaise, fort de l’autorité conférée par le général et au prix de dialogues incessants et parfois tumultueux entre les divers chefs des réseaux clandestins, Jean Moulin réussit l’impossible. Il assoit le général Delestrain à la tête de « l’Armée secrète », il fédère les divers mouvements de résistance des zones Nord et Sud et les forces vives du pays, syndicales et politiques, au sein du « Conseil de la Résistance » dont la séance inaugurale se tient à Paris le 27 mai 1943. « Le parlement officiel dans la France occupée », souligne Daniel Cordier, « un fait majeur et unique dans l’Europe d’alors qui dotera les combattants de l’ombre d’une structure efficace et d’une représentation nationale. C’est ce rôle de fondateur, plus que l’image de martyr liée aux circonstances tragiques de sa mort, qui justifie l’entrée de Jean Moulin au Panthéon en 1964 comme symbole de la Résistance », souligne l’historien. « Gabriel Péri ou Danielle Casanova y auraient tout autant leur place, la figure de Moulin s’impose comme celle qui a réconcilié la France libre et la France captive, les Français de l’extérieur et ceux de l’intérieur. Un symbole fort, au demeurant : celui d’un homme de gauche, un citoyen du Front populaire luttant pour l’avènement d’une république sociale ».

Autant de raisons qui, paradoxalement, ouvriront en grand la porte aux affabulations et calomnies de toutes sortes sur la personnalité de Jean Moulin. Les premières graves accusations sortent de la bouche même de résistants avec la publication en 1977 de L’énigme Jean Moulin, livre dans lequel Henry Frenay, l’ancien chef du réseau Combat, traite l’envoyé de de Gaulle de « crypto-communiste ». Une accusation dénuée de tout fondement historique, qui scandalisera la majorité des acteurs de ce temps mais qui contribuera désormais à alimenter le fiel de la rumeur jusqu’à faire de Moulin pas moins qu’un agent soviétique… « Au nom de la collusion supposée, tous les adversaires des valeurs républicaines défendues par la Résistance, Liberté-Egalité-Fraternité, y ont trouvé matière pour alimenter rancœur et nostalgie », constatait Daniel Cordier qui n’a cessé de s’interroger sur le pourquoi des attaques répétées à l’encontre du personnage. « Quoiqu’on ait pu en dire au lendemain de la Libération, il faut reconnaître au préalable que la Résistance ne fut l’affaire que d’une minorité de Français. Aussi, est-il difficile à un peuple de s’identifier à un héros alors que majoritairement il n’a pas fait acte de résistance. Ensuite, les hommes de gauche se reconnaissent avec peine en l’un des leurs qui s’est rallié à de Gaulle tandis que ceux de droite le considèrent encore comme un adversaire politique. Enfin, pour tous les nostalgiques du Maréchal et de Vichy, Moulin n’est rien moins qu’un traître qui a ruiné la politique de collaboration engagée pour relever la France ».

Au regard des générations futures et face aux falsificateurs de l’histoire, s’impose pourtant la figure héroïque et exemplaire de Jean Moulin : contre vents et marées, jusqu’au péril de sa vie, un ardent défenseur de la République et de ses valeurs fondamentales. Yonnel Liégeois

Les catacombes de Daniel Cordier

Auteur déjà d’une somme aux éditions Lattès, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Daniel Cordier (1920-2020) publia un document aussi explosif qu’incontournable. Avec Jean Moulin, la République des catacombes, il livre d’abord une chronique passionnante, loin du mythe et des affabulations, de ce que furent pour les hommes de l’ombre les années de la Résistance quand le devoir d’improvisation se jouait allègrement de la loi du secret. Une époque où l’opposition clandestine à l’occupant se construit au cœur des conflits de personnes et des combats idéologiques entre chefs de réseaux, partisans ou adversaires de de Gaulle. Un regard avisé sur la Résistance des chefs qui n’édulcore en rien celle des militants, humbles saboteurs ou anonymes « boîtes aux lettres » qui mettaient chaque jour leur sécurité et leur vie en péril. Un livre qui se révèle au fil des pages vibrante leçon de démocratie quand des hommes et des femmes n’hésitent pas à débattre parfois violemment sur la conduite à tenir au cœur même de la tourmente.

Témoin privilégié de cette époque et dépositaire de documents inédits, Daniel Cordier narre surtout, dans le menu et avec talent, l’action essentielle de Moulin. Et de Jacques Bingen, son successeur injustement oublié de l’Histoire, qui se suicida entre les mains de la Gestapo en mai 1944. Preuves à l’appui, il démonte enfin avec brio les faux procès intentés contre l’ancien préfet d’Eure-et-Loir et il n’hésite pas à instruire de nouveau l’affaire de Caluire pour conclure à la culpabilité de René Hardy. Plus qu’un manuel d’histoire, le témoignage poignant sur un passé récent qui n’en finit pas d’interpeller survivants d’hier et vivants du temps présent. Y.L.

La République des catacombes, de Daniel Cordier (Folio histoire, deux volumes, 976 p. et 896 p., 15€10 chacun). Une lecture à poursuivre avec La victoire en pleurant nouvellement paru, la suite d’Alias Caracalla, les mémoires de Daniel Cordier ( Folio, 400 p., 9€20. Préface de Bénédicte Vergez-Chaignon).

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Aragon, Picasso et… Staline

En ce 5 mars 1953, il y a 70 ans, les communistes du monde entier se sentent orphelins : le camarade Staline, le « petit père des peuples » est mort ! Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, Louis Aragon sollicite un dessin auprès de son ami Picasso. Scandale, profanation, désapprobation… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°360, juillet 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

Le 5 mars 1953, coup de tonnerre : on apprend la mort du « petit père des peuples », le camarade Staline. Le choc émotionnel, qui laisse les communistes du monde entier orphelins, est tel qu’il déborde de loin les rangs militants. Le jdanovisme bat alors son plein, avec sa conception de l’art prolétarien, sommé de répondre aux canons du réalisme socialiste. Le PCF a son peintre officiel : André Fougeron, qui représente une classe ouvrière en souffrance. Louis Aragon a soutenu ce choix et préfacé en 1947 un de ses albums de dessins : « André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde ».

La mort de Staline conduit pourtant Aragon à faire un pas de côté en demandant à son camarade Pablo Picasso un dessin du héros pour Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel soutenu par le Parti communiste, qu’il dirige. Tandis que tous les communistes français pleurent la disparition de leur chef, Aragon attend avec impatience ce dessin de Picasso qui tarde à arriver. Quand Aragon en prend enfin connaissance, il découvre le portrait d’un Staline désacralisé ; ce n’est pas la représentation attendue, mais le journal en est au bouclage, il faut le porter à clicher. Aussitôt, le dessin fait scandale : on a porté atteinte à l’image de Staline ! Rien dans ce portrait ne renvoie à l’icône du communisme international. Dans les locaux mêmes où se fabriquent Les Lettres françaises, les rédacteurs de L’Humanité et ceux de France nouvelle dénonçent une agression intolérable.

Le 12 mars 1953, Pierre Daix, collaborateur d’Aragon tente de le joindre pour l’avertir, c’est Elsa Triolet qui répond : « Oh oui, je sais déjà ! J’ai déjà reçu des coups de téléphone d’injures… Mais vous êtes fous. Louis et vous, de publier une chose pareille ! — Mais enfin Elsa, Staline n’est pas Dieu le Père ! — Justement si, Pierre. » Quand Pierre Daix réussit à parler à Aragon, il le trouve en état de choc : « Je prends tout sur moi, petit, tu entends. Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit. Toi et moi avons pensé à Picasso, à Staline. Nous n’avons pas pensé aux communistes », lui déclare-t-il. André Fougeron, qui qualifiera ce dessin de profanation, participe à cette fronde. Les lettres affluent de camarades scandalisés s’adressant à Auguste Lecœur, qui tient les rênes du Parti en l’absence de Maurice Thorez. L’émoi est tel que le 17 mars 1953, le secrétariat du Parti publie une déclaration sur ce qui est devenu une affaire : il désapprouve la publication du portrait. Tout en précisant qu’il ne remet pas en question les sentiments du grand artiste qu’est Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause ouvrière, il regrette qu’Aragon ait permis cette diffusion. Tancé vertement, ce dernier, qui a pourtant fait preuve jusque-là d’une servilité exemplaire, vit si mal cette semonce qu’Elsa Triolet va trouver François Billoux, responsable des intellectuels au sein du Parti et lui demande s’il est possible d’agir pour son époux qui menace de se suicider : il aurait déjà fait plusieurs tentatives.

En définitive, l’affaire n’ira pas bien loin. Aragon s’en tirera avec une autocritique modérée, prenant la défense de Picasso, qui sera publiée dans L’Humanité le 29 avril 1953. La raison majeure de cette résolution rapide tiendrait au fait que, depuis Moscou où il est en convalescence, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, a télégraphié sa désapprobation non du dessin, mais de la condamnation d’Aragon. François Dosse

Dirigées pendant près de vingt ans par Louis Aragon (de 1953 à 1972), Les Lettres Françaises sont désormais sous la responsabilité de l’écrivain et poète Jean Ristat. Jean-Pierre Han, critique dramatique et fondateur de la revue Frictions/théâtres-écritures, assume la rédaction en chef. Outre la littérature, le mensuel ouvre ses colonnes à tous les savoirs, artistiques et esthétiques : bande dessinée, cinéma, peinture, théâtre… Son ambition ? Devenir le grand journal culturel de notre temps.

Dans ce même numéro de juillet, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Les pouvoirs de la musique. « Bien avant de savoir écrire, l’humanité chante, danse et tambourine ensemble pour communiquer, chercher l’accord et créer du commun », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Alice Guy, pionnière du cinéma

L’année 2023 est l’année du 150ème anniversaire de la naissance d’Alice Guy-Blaché. Pamela B.Green lui rend hommage avec Be natural, le film qui conte l’histoire de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé (94) le 1er juillet 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la maison Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. La Covid 19 coupa le souffle au film, lors de sa sortie nationale… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

Be Natural : L’Histoire cachée d’Alice Guy-Blaché, de Pamela Green. Avec la voix de Jodie Foster (durée : 1h42). Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

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De Kaboul à Villeurbanne, des Antigones afghanes

Du 28 au 30/06, à Villeurbanne (69), Jean Bellorini propose Les messagères. Sur la scène du Théâtre National Populaire, neuf jeunes comédiennes afghanes formidables jouent leur propre révolte corps et âme. Une aventure humaine et théâtrale exceptionnelle.

Elles sont neuf : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada. Elles ont entre 19 et 24 ans. Elles faisaient partie de l’Afghan Girls Theater Group, la seule troupe exclusivement féminine fondée à Kaboul fin 2015 par le metteur en scène Naïm Karimi, alors qu’elles étaient encore lycéennes. La troupe avait passé un partenariat avec l’Institut Français en Afghanistan. Ensemble, elles écrivaient et jouaient régulièrement. Puis leur vie a basculé, avec celle de toute la population et des femmes plus particulièrement, lorsque fin juillet 2021, les  talibans ont repris le pays et fait main basse sur Kaboul le 15 août de cette année-là.

En France, à l’initiative de la plasticienne et performeuse Kubra Khademi, un appel est lancé pour secourir ces artistes afghans menacés de mort ou d’emprisonnement. Plusieurs directeurs et directrices de centres dramatiques nationaux, de centres chorégraphiques et de scènes nationales y répondent et s’engagent à les accueillir dans leur exil. Les toutes jeunes femmes de l’Afghan Girls Theater Group vont atterrir dans la métropole lyonnaise et bénéficier de dispositifs d’accompagnement, soutenues par Joris Mathieu (directeur du Théâtre Nouvelle Génération) et Jean Bellorini (directeur du TNP, Théâtre National Populaire). Elles ne seront pas séparées, auront accès à des cours de français – aucune d’entre elle ne le parlait -, pourront suivre des études, travailler et, surtout, poursuivre leur formation théâtrale. 

Aujourd’hui, elles à sont l’affiche du Théâtre National Populaire avec Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, dans la mise en scène de Jean Bellorini, joué en dari et surtitré en français. Aucune d’entre elles ne connaissait ce texte – traduit du persan au dari par Mina Rahnamaei – qu’elles ont choisi parmi nombre de propositions. Une véritable révélation pour elles tant la dialectique du NON d’Antigone à Créon, de la désobéissance d’une femme à un tyran (« tant que je serai vivant aucune femme ne me dominera »), est au cœur de leur propre histoire. Une révélation aussi pour le public qui les découvrira dans la grande salle du TNP, avant une tournée à mettre en place. C’est ce que promettent les dernières séances de travail, impressionnantes d’exigence et de beauté. Saluons les choix de mise en scène – un immense plan d’eau au-dessus duquel évolue un astre dans sa lumière et sa noirceur – qui laissent tout l’espace au jeu des actrices, et surtout à leur présence, une à une et ensemble. 

Ce chœur de jeunes femmes qui entre en scène avec fragilité et puissance, ancrage et légèreté, confrontant sa propre langue et histoire à une histoire millénaire universelle, va bien au-delà d’une aventure théâtrale. Pour elles, c’est aussi la construction de leur être en devenir et en autonomie qui est en jeu. Pour nous, la mise en partage du monde d’où elles viennent. Marina da Silva

Les messagères, d’après Antigone de Sophocle : du 28 au 30/06 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, dans une mise en scène de Jean Bellorini (Tél. : 04.78.03.30.00). Une tournée est en cours d’élaboration.

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Jean Moulin, portrait d’un résistant

Aux éditions Rue du monde, le romancier Didier Daeninckx et le dessinateur PEF publient Jean Moulin, les cent vies d’un héros. Le portrait d’une figure majeure de la Résistance, artiste et amateur d’art. Une victime de la barbarie nazie et de Klaus Barbie, le chef de la gestapo lyonnaise.

Il y a cette photo, prise en mars 1940 à Montpellier. Une photo iconique. Jean Moulin, appuyé contre un mur blanc, chapeau vissé sur la tête, écharpe nouée autour du cou, les mains glissées dans les poches de son manteau d’hiver, ne regarde pas l’objectif. Son regard est profond et inquiet. Partout, en Europe, le fascisme avance à grands pas. Allemagne, Italie, Espagne, la peste brune s’étend. Haut fonctionnaire, ayant connu les affres de la Première Guerre mondiale, Jean Moulin sait que le compte à rebours qui va plonger la France et l’Europe dans l’horreur a commencé.

Il va désobéir à Pétain, refuser de collaborer et rejoindre le général de Gaulle à Londres. Lequel lui confie la mission de réunir, d’unifier la Résistance française et, en février 1943, de créer le Conseil national de la Résistance. Jean Moulin est arrêté le 21 juin 1943 par la Gestapo, sous les ordres de Klaus Barbie. Atrocement torturé, il meurt lors de son transfert en Allemagne, le 8 juillet 1943. C’était il y a quatre-vingts ans.

Le récit de Didier Daeninckx démarre par l’enfance de Jean Moulin. Il brosse un portrait concis et précis de l’itinéraire d’un homme qui a dit non, dès son plus jeune âge : le portrait d’un homme courageux, audacieux, qui n’a jamais renoncé à ses idéaux de justice et de liberté. Les dessins de Pef font mouche à chaque page. Ils organisent le récit, lui apportent une dimension sensorielle et organique. Un ouvrage de très belle facture, nécessaire et utile, à mettre entre toutes les mains. Marie-José Sirach

Jean Moulin, les cents vies d’un héros, par Didier Daeninckx et PEF (éd. Rue du monde, collection Grands Portraits, 56 p., 18€).

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La laïcité, ni ouverte ni fermée

Spécialiste des rapports religion/politique, le philosophe Henri Peña-Ruiz défend une « laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation », rêvée par Condorcet et Victor Hugo. Il s’oppose à l’idée d’un adjectif accolé au principe de laïcité. Parue dans l’hebdomadaire Marianne, une chronique de l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité.

Depuis vingt ans, j’enseigne la laïcité en France dans les collèges, les lycées et les IUFM. Et je constate l’attachement de la plupart des professeurs à la laïcité sans adjectif, ni fermée ni ouverte. Il en va de même pour les élèves, dès lors qu’on leur explique la laïcité et le sens de ses règles. Quant aux mérites supposés du modèle anglo-saxon, on peut en douter. Au Royaume-Uni, la liberté vestimentaire des élèves est nulle, car le plus souvent un uniforme leur est imposé. Par ailleurs, à l’initiative de l’archevêque de Canterbury, plus de cinquante « conseils de la charia » interviennent dans les affaires judiciaires sur le fondement du Coran, qui consacre l’esclavage sexuel de la femme : « L’homme ira à sa femme quand il le voudra et comme il le voudra. » Pour l’homme, le divorce se fait par simple répudiation unilatérale. Pour la femme, c’est un calvaire. Quant à l’omniprésence de la religion dans les cérémonies publiques, elle viole l’égalité de traitement due aux athées et aux agnostiques britanniques, qui s’en plaignent. Voilà les vertus supposées du modèle multiculturaliste anglais !

Ce rappel nous fait mesurer la chance qui est la nôtre en France avec une laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation, rêvée par Condorcet et par Hugo (« Je veux l’État chez lui, et l’Église chez elle »). Un vœu comblé par la loi de séparation laïque du 9 décembre 1905, et par celle du 15 mars 2004, qui met les élèves à l’abri des prosélytismes religieux. Quand on défend la liberté et l’égalité, on ne leur accole pas un adjectif. Parle-t-on d’« égalité ouverte » ? Fidèle au triptyque républicain, la laïcité se définit comme un cadre juridique destiné à garantir la liberté de conscience et l’égalité de traitement de toutes les personnes, quelles que soient leurs options spirituelles, tout en leur assurant les bienfaits d’une puissance publique consacrée au seul intérêt général. D’où la paix. Un tel constat n’implique pas que l’on soit un « laïcard », notion vulgaire. N’oublions pas le rôle politique noble de la laïcité. Pour donner toute sa force à la République, former l’homme libre, le citoyen incommode et le travailleur qui ne confond pas l’efficience avec la soumission.

Ce rôle politique est mal vu par les fanatiques religieux, qui sont prêts, on le sait, à tuer. Samuel Paty illustrait ce rôle par un enseignement courageux et irréprochable. Comme le montrent les remarquables livres de David Di Nota et de Stéphane Simon, il n’a pas eu le soutien que la hiérarchie de l’Éducation nationale aurait dû lui apporter sans atermoiements et avec vigueur. Hélas, le triste « pas de vague » et la rhétorique gnangnan de l’« apaisement » l’ont abandonné, alors que les réseaux sociaux le menaçaient et que la rupture d’anonymat aurait dû lui valoir une protection policière immédiate. Peureux a priori, les professeurs ? Non et non. Mais inquiets de ne pas se sentir assez soutenus par une hiérarchie enlisée dans sa crainte d’affronter le réel, et dans les renoncements qui en résultent. Henri Peña-Ruiz

Dictionnaire amoureux de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (Plon, 950 p., 25€). Qu’est-ce que la laïcité ?, par Henri Peña-Ruiz (Folio, 352 p., 10€20). Dieu et Marianne, philosophie de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90).

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