Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Stéphane Sirot, historien des grèves

Révolte des Gilets jaunes, grève des agents SNCF, manifestation des agents hospitaliers : lorsque divers mouvements sociaux secouent le pays, quel traitement les médias leur accordent-ils ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ? Le décryptage de l’historien Stéphane Sirot, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste des mobilisations sociales.

Dominique Martinez – Comment analysez-vous l’évolution du traitement médiatique des sujets sociaux ?

Stéphane Sirot – La déliquescence de l’information spécialisée sur les questions sociales est une évidence. Hormis les grands mouvements sociaux, l’information sociale est reléguée au second plan ou bien souvent intégrée aux pages économiques – c’est le cas dans Le Monde ou dans Le Figaro. Mais le social ne disparaît pas que dans la presse, il disparaît également dans les programmes scolaires, et très largement dans l’enseignement de l’histoire à l’université. Il y a une dilution générale des questions sociales, qui sont de moins en moins traitées pour elles-mêmes et qui, lorsqu’elles sont traitées, le sont au travers des enjeux économiques ou politiques. Peu de collégiens et de lycéens sauraient vous donner une définition de ce qu’est un syndicat. La raison est simple, tout ça n’est guère expliqué : les programmes de sciences économiques et sociales au lycée ont fait débat dernièrement, notamment parce que leur angle est très économique et également très libéral. Alors que les aspects sociaux, qui ont pourtant longtemps fait partie intégrante de cet enseignement, ont été largement dilués, voire carrément évacués.

D.M. – L’arrivée des réseaux sociaux a-t-elle changé la donne ?

S.S. – Ils ont permis de fabriquer un système médiatique alternatif, avec les défauts qui sont les leurs. Les informations publiées ne sont pas toujours vérifiées, et ceux qui les font circuler le font en général auprès de personnes qui ont la même vision qu’eux : on entre alors dans une sphère de l’entre-soi. Du coup, c’est un peu comme si on avait deux entre-soi qui coexistaient, celui des grands médias (car ces médias sont également dans un entre-soi) et celui des réseaux sociaux, les deux ne se répondant que de façon très marginale. En même temps, ces réseaux sociaux, on l’a vu avec les Gilets jaunes, c’est une autre vision possible de l’information, qui peut participer de la construction d’un esprit critique et d’une réflexion sur ce qui est diffusé par les médias dominants, lesquels ne se réduisent d’ailleurs pas à de la propagande gouvernementale et économique.

D.M. – Comment analysez-vous le traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes ?

S.S. – Les grands médias ont donné la parole aux gens de la rue, ce qui est assez rare. On voit souvent les usagers, parfois les représentants syndicaux, les représentants du pouvoir, les éditorialistes et journalistes, mais rarement les acteurs directs de ces mouvements. Dans le mouvement des Gilets jaunes, on a vu débouler sur les plateaux télé les acteurs eux-mêmes, puisque le mouvement refusait d’avoir des représentants et assumait même d’avoir de la défiance envers les organisations politiques ou syndicales. La France d’en bas s’est donc imposée dans la sphère médiatique, ce qui est assez nouveau, comparé aux grands mouvements sociaux traditionnels qui, eux, ont des porte-parole, et sont encadrés par des organisations syndicales.

D.M. – L’évolution du paysage médiatique a-t-elle eu un impact sur le traitement des sujets sociaux ?

S.S. – Les grands mouvements sociaux ont toujours fait parler, écrire et débattre, notamment à la télévision. Ce qui a changé, médiatiquement parlant, c’est la multiplication des chaînes d’information où se succèdent des plateaux, 24 heures sur 24, avec des éditorialistes et des débats répétitifs. Cela a modifié le rapport de l’opinion aux mouvements sociaux. Les médias sont particulièrement attirés par le côté spectaculaire des conflits sociaux s’ils engendrent de la pagaille dans les déplacements et dans l’économie – tout ce qui rend les conflits télégéniques, avec un traitement superficiel et peu de débats de fond sur les revendications portées par les manifestants. On préférera parler de comment se déplacer sans train ou sans métro… et on tendra à chercher à délégitimer l’action gréviste qui n’aurait le droit d’exister qu’à la condition de ne pas être perturbatrice, en oubliant que sa nature même est précisément de rechercher la perturbation pour obtenir satisfaction sur quelque chose.

D.M. – Une remise en question est-elle possible ?

S.S.Les médias ne sont plus le quatrième pouvoir, ils sont devenus le pouvoir lui-même. Ce qui pose le problème des contre-pouvoirs d’une manière plus générale. C’est une des raisons de l’affaiblissement de nombre d’organisations syndicales que l’ordre dominant – c’est-à-dire les institutions – a réussi à intégrer à la sphère du pouvoir. Et ce qui explique que les organisations syndicales, qui n’ont pas réussi à constituer une alternative ni au discours ni à la société dominante, soient rejetées de la même manière que les politiques et les médias. Entretien réalisé par Dominique Martinez

En savoir plus :

Stéphane Sirot est historien, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. Il enseigne l’histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise et l’histoire des relations sociales à l’Institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes. Il a publié Maurice Thorez (Presses de Sciences Po, 2000), La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle (Odile Jacob, 2002), Les syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008), Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle (Éditions Arbre bleu, 2011), 1884, des syndicats pour la République (Éditions Le Bord de l’eau, 2014).

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rencontres

Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé. Précédemment publié, celui-là n’a rien perdu de sa pertinence en ces premiers jours de l’année nouvelle et à la veille de chaudes échéances sociales !

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

1 commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Tordjman, une précieuse marchandise

À l’aube de cette année nouvelle, Charles Tordjman reprend sa mise en scène de La plus précieuse des marchandises, la pièce de Jean-Claude Grumberg : les 5 et 6/01 à Metz (57), le 10/01 à Épinal (88). Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie. Sans oublier la poursuite de Douze hommes en colère au Théâtre Hébertot (75).

Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…

« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvre La plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».

Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !

Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !

Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois

Les 5 et 6/01/23, 20h, à l’Opéra-Théâtre de Metz. Le 10/01/23, 14h30 et 20h30 à Épinal, auditorium de La Louvière.

À voir aussi :

Douze hommes en colère : Jusqu’au 29 janvier 2023, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…

1 commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rencontres, Rideau rouge

Godland, au cœur de l’Islande

Depuis le 21 décembre, s’affiche sur les écrans Godland. Présenté à un Certain regard lors du dernier Festival de Cannes, le film de Hlynur Palmason est une traversée insensée de l’Islande à la fin du XIXe siècle. Un western venu du froid, étrange et fascinant.

C’est un film étrange et fascinant. Un western venu du froid. Un voyage en milieu hostile, dans un paysage lunaire balayé par les vents et la pluie, secoué de spasmes volcaniques venus des entrailles de la Terre. Un pasteur danois, Lucas (Elliott Crosset Hove), est mandaté par ses supérieurs en Islande, alors sous colonisation de la couronne danoise. Il a pour mission de construire une église et de photographier la population. Il aurait pu arriver directement à bon port en bateau mais, on ne saura jamais pourquoi, il décide de débarquer à l’opposé de sa destination et de traverser l’île.

Flanqué d’un interprète et d’un guide, un petit groupe de quelques individus, tous islandais, se forme pour ce voyage. Lucas ne parle pas l’islandais. La langue va s’imposer comme une barrière naturelle mais aussi, imperceptiblement, comme un signe de domination. Conçu comme un diptyque, dans un format carré qui évoque celui des daguerréotypes dont se sert Lucas pour photographier, Godland se déploie dans la première partie comme une succession de peintures sur le motif, hypnotisantes ; puis, dans un second mouvement qui marque une rupture radicale, la nature passe alors au second plan, laissant entrevoir des relations humaines complexes, rudes. Hlynur Palmason filme cette fable au rythme lent de cette traversée, ne nous épargnant rien de la violence des éléments naturels comme des rapports humains. On éprouve dans notre chair cette pluie glacée qui s’abat sur les hommes et la terre ; ces rafales de vent qui soufflent et s’engouffrent par tous les pores de la peau ; la puissance des torrents qui emportent hommes et chevaux.

Conte philosophique et mystique, Godland est un film au réalisme magique, où les personnages apprennent à côtoyer la mort dans un mano a mano impitoyable avec la nature. Le réalisateur a réuni des acteurs dont le jeu atypique, énigmatique, ajoute une dimension mystérieuse à l’ensemble. Le bras de fer entre Lucas et Ragnar (Ingvar Sigurosson), entre ce prêtre et ce vieux loup des mers et des terres islandaises, est troublant, entre attirance et répulsion. Chez Palmason, les bêtes meurent parce qu’elles se perdent dans ces contrées infinies. Il filme alors leur décomposition au long cours, et l’on pense à cette pomme flêtrie filmée par Peter Greenaway dans Zoo… Marie-José Sirach

Trois questions à Hlynur Palmason

En quoi parler ou ne pas parler l’islandais ou le danois, refuser de parler l’une ou l’autre langue, à la fin du XIXe siècle, révèle-t-il les rapports de domination, de colonisation ?

– Jusqu’à très récemment, les Islandais devaient obligatoirement apprendre le danois. Si la plupart d’entre eux comprennent le danois, la réciproque n’est pas vraie. Les Danois ne s’intéressent pas à l’islandais, c’est une langue qui leur est étrangère. J’avais envie d’explorer cette question, avec les malentendus que cela peut provoquer. Si l’on pense à la colonisation et à l’indépendance de l’Islande, l’histoire est beaucoup moins terrible que pour d’autres pays colonisés. Il n’y a pas eu d’effusion de sang, rien de spectaculaire. Mon film est à l’image de cette histoire : c’est un drame, mais sans grand spectacle.

Vous filmez une nature puissante, hostile et pourtant spectaculaire. Comment le climat, en Islande, influence-t-il la terre et les hommes ?

– Si l’on remonte dans le passé, on mesure combien les gens autrefois étaient proches de la mort, de la nature. Les montagnes, le paysage, les hommes et les bêtes étaient façonnés par tous les éléments climatiques. Je voulais intégrer ce paramètre dans le film, que l’on ressente le tempérament de ce pays, que l’on mesure aussi le passage du temps, combien il affecte tous les éléments de la nature comme la nature des hommes.

La poésie est souvent présente dans la littérature islandaise, en particulier dans les romans noirs, tout comme dans votre film. Quels rapports entretiennent les Islandais avec la poésie ?

– C’est un poète qui m’a inspiré pour ce voyage, notamment ces vers : « Me voici abandonné de tout, sauf de Dieu… Même si Dieu n’existe pas. » L’Islande est effectivement un incroyable terreau littéraire. La littérature y a beaucoup plus la cote que le cinéma, les écrivains y sont bien plus admirés et vénérés que les cinéastes. Il n’existe aucune émission de cinéma à la télévision ou à la radio. En revanche, il en existe énormément qui sont consacrées à la littérature. Cela vient de notre très grande tradition de sagas et de récits, et les Islandais y sont particulièrement attachés. Propos recueillis par M-J. S.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Pages d'histoire, Rencontres

Voyage en Équipe

Aux éditions Solar, Pascal Glo publie L’Équipe 1000 Unes. Il n’est point de famille sans un ou plusieurs sportifs ou sportives. Avec ce bel ouvrage, le Père Noël y fera des heureux.

Commençons  par nous plonger dans la postface du journaliste Pascal Glo qui nous raconte de façon savoureuse la genèse de ce projet. « Il y a des cadeaux de Noël qui arrivent début janvier avec un parfum de décembre. Comme cette proposition du service éditions de l’Équipe : on voudrait te confier le projet d’un livre de fin d’année sur les 1000 unes de l’Équipe. Pas question de dire non ».

Passé l’enthousiasme de l’acquiescement vient le vertige, voici notre journaliste au pied du mur ou plutôt au pied de l’Everest ! Avant le travail rédactionnel, il s’agit tout d’abord de sélectionner 1000 unes parmi les 24.823 publiées entre le 28 février 1946 et le 31 juillet 2022… « Aussitôt une Une vient à mon esprit. Celle du 22 janvier 2009 où une jeune femme anonyme fut prise pour Laure Manaudou et affichée en grand. Inconcevable d’imaginer un tel ouvrage sans ce loupé. On peut la mettre ? Bien sûr, tu as carte blanche ». Il lui faut alors se plonger dans ses notes personnelles et les archives numérisées du journal pour choisir et départager les heureuses élues selon des critères subjectifs : exploits, drames, équipes, coupes de France sans oublier l’esthétique. Après « quatre semaines en immersion totale, le compte des mille Unes nuit au sommeil ». Mi-février il n’en restait que 1294 mais le plus dur reste à faire : éviter l’ordre chronologique et choisir des angles pour construire l’ouvrage de façon harmonieuse…

C’est une réussite : on peut le lire à sa guise, picorer un  commentaire, revenir en arrière, chercher nos idoles, nos équipes favorites au détour d’un chapitre ou simplement admirer les photos… Face aux Unes de légende, le journaliste remonte le temps pour nous conter l’évolution d’une discipline sportive ou une anecdote tombée dans l’oubli. L’hiver venant, on se régale des exploits de nos  « bleus blanc neige » avec notamment la médaille d’or de Karine Ruby aux JO de Nagano en 1998 pour la toute nouvelle discipline olympique, le snowbord, cinquante ans après la médaille d’or de Henri Oreiller en descente et combiné. « Les seigneurs des anneaux » mettent en lumière les médaillés récidivistes comme le nageur Mark Spitz sept fois médaille d’or, dépassé par son compatriote Michael Phelps qui en collectionnera huit !

Natation encore et « tout le bonheur des ondes »avec un joli hommage à l’entraîneuse Suzanne Berlioux qui a lancé Christine Caron, vice-championne olympique et recordwoman du monde en 1964, quarante ans avant « L’or Manaudou ». Kiki Caron était une idole nationale et à propos d’idole,  avec « Noah,  quelle saga ! », il n’est pas question que de Yannick mais aussi du père Zacharie et du fils Joakim. Il faut parler bien sûr « des pionnières, des battantes, des braqueuses » nos championnes d’Europe de Basket 2001 et 2009, de nos handballeuses médaillées en 1999, 2003, 2017 et aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021. Tous les sports sont évoqués, que les amateurs de foot se rassurent, il est omniprésent au sein de différentes rubriques… Avec ce commentaire qui rappelle le bashing dont fut victime l’entraîneur Aimé Jacquet : « Persuadé que les Bleus ne pourront jamais remporter la coupe du monde 1998 avec Aimé Jacquet à leur tête, l’Équipe produit, dès 1994, plusieurs Unes ou éditos à charge ». Dont acte. Effectivement, on pouvait même lire « mourir d’Aimé »… Nobody’s perfect ! Chantal Langeard

L’ÉQUIPE 1000 Unes, de Pascal GLO (éd. Solar, 408 p., 35€)

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Parisiennes et citoyennes

Jusqu’au 29/01 à Paris, le musée Carnavalet donne droit de cité aux Parisiennes citoyennes. On les nommait pétroleuses, suffragettes, midinettes. Elles ont été résistantes, syndicalistes, artistes. L’exposition rappelle leur rôle, hier comme aujourd’hui.

La cause des femmes avance au rythme des révolutions. Celles de 1789, de la Commune ou de Mai 68. On pourrait même dire qu’elle les précède, annonciatrice de changements imminents dans la société. À chaque carrefour de l’histoire, les femmes sont toujours au rendez-vous. Même si parfois l’histoire n’y était pas. En parcourant l’exposition « Parisiennes citoyennes !» réalisée par Christine Bard, Catherine Tambrun et Juliette Tanré-Szewczyk, on mesure combien le combat pour les droits des femmes et leur émancipation a été semé d’embûches. Certes, longtemps elles ont été ignorées, invisibilisées, moquées, méprisées, caricaturées… Mais ce que l’on retient de cette exposition riche de documents et d’objets rares et précieux, c’est la joie, l’audace, l’irrévérence et la solidarité de ces Parisiennes qui, face à l’adversité, face au patriarcat, ont su inventer des formes d’action inédites.

Du « droit de cité » pour les femmes lors de la Révolution de 1789 à la loi sur la parité en 2000 ; de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges au Deuxième Sexe, de Beauvoir ; du droit à l’instruction au droit de vote ; des grèves des midinettes en 1917 à l’occupation de l’usine Citroën où la militante Rose Zehner a été immortalisée par l’œil de Willy Ronis ; ou de leur engagement dans la Résistance à Mai 68, le parcours chronologique croise de nombreuses thématiques et permet une approche des plus didactiques et vivantes. Aux côtés de figures incontournables – Olympe de Gouges, Louise Michel, Camille Claudel, Joséphine Baker, Gisèle Halimi, Niki de Saint Phalle, Juliette Gréco –, on découvre l’itinéraire de Parisiennes moins connues ou anonymes dont l’engagement et le courage impressionnent.

Que ce soit lors des révolutions, de la Première Guerre mondiale, pendant la Résistance ; que ce soit dans les luttes pour le droit de vote ou syndicales, elles ont été tour à tour et à la fois citoyennes, communardes, suffragettes, paci­fistes, résistantes, syndicalistes, femmes politiques, militantes féministes, artistes et intellectuelles engagées, solidaires des femmes immigrées et de celles du monde entier. Organisées en associations, elles prennent la plume, éditent des journaux féministes, inventent des slogans, détournent des mots d’ordre. En 1925, le Conseil national des femmes françaises fédère 165 associations. Bien sûr, il y a des dissensions ; certaines associations penchent du côté d’une droite catholique, d’autres vers une gauche plus révolutionnaire. Mais elles ont un objectif commun : la citoyenneté.

Plus près de nous, Mai 68 va provoquer un électrochoc. Le Mouvement de libération des femmes (MLF), né en 1970, revendique le droit des femmes à disposer de leur corps et l’abolition du patriarcat. Sur les murs et « sous les pavés » de Paris fleurissent des slogans drôles et provocateurs : « Femmes boniches, femmes potiches, femme affiches, on en a plein les miches ! » Laissons le mot de la fin à Miss Tic qui, toute sa vie, a mis de la poésie dans les rues de Paris : « Mieux que rien, c’est pas assez. ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 29 janvier, au musée Carnavalet, à Paris. De nombreuses soirées-débats sont organisées jusqu’au 21 janvier.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Pages d'histoire

Brecht et Rivat, une même voix !

Le 15/11 à L’Odéon du Tremblay (93) et le 18/11 au Théâtre Aleph d’Ivry (94), Mireille Rivat revisite l’univers chansonnier de Bertolt Brecht. Sur les musiques de Kurt Weill, Hanns Eisler et Daniel Beaussier, un récital et un livre-CD, De quoi l’homme vit-il ?, pour celle qui demeure fidèle à ses convictions : fraternité et solidarité.

Les années ont passé depuis cette époque que les ménagères de moins de cinquante ans n’ont pas connu… Celle des années 70 où la jeune Mireille fait un tabac à la télé au « Jeu de la chance » de Raymond Marcillac !

Depuis lors, la « chanteuse, comédienne, auteure et metteur en scène » n’a pas varié d’une virgule dans son propos. « Y a-t-il un autre chemin que d’être solidaire, donc révoltée ? Être artiste, ce n’est pas un fond de commerce, être artiste c’est réfléchir au sens de ce que l’on fait, au message qu’on souhaite faire passer. Ma vision du monde, aujourd’hui, c’est de se battre contre les règles du jeu dessinées par les financiers. Tout cela dans une certaine joyeuseté… Je suis une passeuse d’histoire et c’est dans ce cadre que j’essaie d’y mettre une touche, un regard, un son, une voix ». D’où l’envie prenante de Mireille Rivat à revisiter l’univers chansonnier de Brecht, ce grand homme de théâtre que l’on ne joue plus guère de nos jours…

« Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, Bertolt Brecht demeure pourtant un classique qui ne dort que d’un œil », soulignait avec justesse l’éminent critique Jean-Pierre Léonardini, lors du récent festival d’Avignon. « Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle à notre bon souvenir : de sa voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordureComme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – , Mireille Rivat distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité ! ». Lors d’un passionnant et fort instructif entretien au mensuel La Vie Ouvrière/Ensemble (N°8/Octobre 2022, NDLR), la petite dame au grand talent le confesse à notre confrère Jean-Philippe Joseph, « Brecht est en quelque sorte le liquide amniotique dans lequel je baigne en tant qu’artiste ». Et d’ajouter, sans fausse pudeur pour ces camarades de luttes et manifs, « mon éducation politique s’est faite davantage au contact de ses écrits que des slogans partisans »…

La petite fille d’immigrés espagnols sait de quoi elle parle. Un père, « résistant à l’âge de 17 ans » et ouvrier aux usines Berliet de Vénissieux (69), une enfance pauvre mais aimante. Et la gamine chante, depuis sa plus tendre enfance. Pratiquant ensuite le cirque en Bulgarie, le théâtre avec Roger Planchon à Lyon et Gildas Bourdet au Havre, enchaînant les rôles sur scène et les tournages pour le cinéma. Sans nostalgie sur les temps de vache maigre qui se profilent à l’horizon, toujours fière de sa vie d’artiste ! « Je n’ai plus de carrière à défendre, mais je n’ai pas envie que des répertoires meurent. Les média anéantissent, ignorent l’histoire populaire ». Même si elle a bien conscience qu’une ritournelle ne changera pas à elle-seule la face du monde, la rousse chantante n’en démord pas. « Il faut relancer l’espoir social, les luttes et les chansons de lutte traduisent cette vitalité du peuple ».

Un répertoire, une histoire dont les organisations syndicales et politiques, à ses yeux, ne sont pas assez curieuses, « il ne s’agit pas de faire dans la nostalgie, il importe d’abord de convoquer et de ré-évoquer ces périodes essentielles pour nos droits ». Car la dame de scène use du « nous » avec justesse : pour l’intermittente du spectacle qu’elle est, sans différence avec les autres salariés, le problème est le même pour tous, celui du monde du travail. La chanteuse et comédienne l’affirme, persiste et signe, il n’est donc pas question de baisser les bras, réduire la sono ou couper le micro : sans relâche, continuer à défendre et chanter ses droits, artiste ou non…

Nous vous prions instamment, ne dîtes pas : c’est naturel, devant les événements de chaque jour.

À une époque où règne la confusion, où coule le sang, où on ordonne le désordre, où l’arbitraire prend force de loi, où l’humanité se déshumanise,

Ne dîtes jamais : c’est naturel, afin que rien ne passe pour immuable.

Bertolt Brecht

Jamais déconnectée de l’actualité, les paroles de La complainte de la paix toujours en mémoire, Peuples, vous êtes vous-mêmes le destin du monde / Souvenez-vous de votre force / Nous, les millions d’hommes, serons-nous plus puissants que la guerre ?… Telle est Rivat la rousse, la diva révoltée ! Yonnel Liégeois

De quoi l’homme vit-il ? Le 15/11 à 20h30 à L’Odéon du Tremblay, le 18/11 à 20h30, au théâtre Aleph d’Ivry-sur-Seine. Le livre-CD au titre éponyme (20€), superbe objet musical et littéraire, disponible à l’adresse courriel : rivatmireille@gmail.com

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Pages d'histoire

André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, MandrinGeronimoJaurès, la voixUn soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Festivals, Pages d'histoire, Rideau rouge

France, une histoire en vingt matchs

Aux éditions Détour, François da Rocha publie Une histoire de France en crampons. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°352, novembre 2022), la chronique fort instructive de notre confrère Jean-Marie Pottier : à la veille d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, comment l’histoire s’incarne sur un terrain de football.

Le récit historique du football se révèle souvent une « histoire-bataille » faite des plus grands triomphes et des revers les plus cinglants d’une équipe. Auteur d’une thèse sur les joueurs de l’équipe de France et d’un premier ouvrage paru à quelques semaines d’un championnat d’Europe finalement reporté d’un an par la pandémie de covid (Les Bleus et la Coupe. De Kopa à Mbappé, éd. du Détour), l’historien François da Rocha Carneiro bouscule cette approche avec cette Histoire de France en crampons préfacée par Patrick Boucheron. Le livre est certes découpé en une vingtaine de « batailles », mais pas forcément les plus connues, à l’exception d’une poignée de rencontres de Coupe du monde et du sinistre France-Allemagne du 13 novembre 2015, marqué par l’attentat islamiste aux portes du Stade de France.

L’auteur s’attarde souvent sur des matchs amicaux qui racontent, en creux, l’histoire (sportive bien sûr, mais aussi politique, sociale, économique…) de l’équipe de France, et plus largement de la France. Ces rencontres tombées dans l’oubli reflètent différentes vagues de métissage, des Franco-Britanniques ou Franco-Belges du début du 20e siècle à la France black-blanc-beur des années 1990, en passant par les Italiens et les Polonais de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, l’année 1958 n’est pas abordée à partir du premier podium français en Coupe du monde mais du départ plus ou moins enthousiaste de plusieurs joueurs algériens pour « l’équipe du FLN ». Homme-sandwich, travailleur immigré, gréviste, le footballeur français évolue avec l’époque. Il entre parfois en collision frontale avec l’actualité, quand les Bleus se rendent à Berlin six semaines après l’intronisation d’Adolf Hitler ou encore en Argentine sous le joug du général Videla.

Un utile rappel, à l’approche d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, de la façon dont l’histoire trouve à s’incarner sur un terrain de football, et l’histoire du football elle-même déborde souvent de ce terrain. Jean-Marie Pottier

Une histoire de France en crampons, de François da Rocha Carneiro (éditions du Détour, 224 p., 18,90 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Sciences

La franc-maçonnerie, aujourd’hui

L’humanité est en perte de repères. Pour Georges Serignac, le grand maître du Grand Orient de France, la franc-maçonnerie se doit de jouer un rôle. Paru dans le quotidien L’Humanité en date du 28/10, un long entretien conduit par notre confrère Pierre Chaillan.

Pierre Chaillan : Beaucoup de nos lecteurs méconnaissent le Grand Orient de France. Comment définiriez-vous la franc-maçonnerie ?

Georges Serignac : La franc-maçonnerie est un objet complexe qui agrège plusieurs éléments apparemment éloignés. C’est un espace de liberté d’expression, un lieu de réflexion, de construction de la pensée, qui utilise une méthode particulière, certes initiatique, mais surtout faite d’écoute, d’échange, de respect de la parole de l’autre.

 LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ : LA DEVISE EST COMMUNE À LA RÉPUBLIQUE ET AU GRAND ORIENT DE FRANCE.

C’est aussi un lieu de convivialité, de sociabilité, dont l’un des piliers fondateurs est la solidarité. Toutes ces dimensions se mettent au service de valeurs nées des Lumières au XVIIIe siècle, qui substituent la raison à la croyance, et seront source un siècle plus tard de la liberté absolue de conscience et, finalement, de l’idée républicaine avec « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise commune à la République et au Grand Orient de France.

P.C. : Dans une lettre ouverte en date du 02/09, vous en appeliez à la responsabilité des membres du Grand Orient de France « en ces temps où nos démocraties sont de plus en plus fragiles ». Quel est alors le rôle des francs-maçons aujourd’hui ?

G.S. : Nous nous inscrivons résolument dans l’idée républicaine historique française, née de la Révolution. La République est en germe dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cette indissociabilité de l’idée républicaine et du Grand Orient de France fait que, aujourd’hui encore, nous nous considérons comme un des lieux les plus attachés à la République, évidemment avec d’autres. Mais, pour le Grand Orient, cela va au-delà d’un simple attachement, même profond. La nature de notre substance est républicaine, en cohérence avec l’idée maçonnique telle qu’elle est comprise et pratiquée depuis ses origines dans notre pays, depuis la création de sa première obédience française au début du XVIIIe siècle, qui a pris le nom de Grand Orient en 1773. Nous avons participé à la construction de la République. Notre rôle aujourd’hui est autant de poursuivre cette construction que de la défendre.

P.C. : Vous parlez d’une période d’affaiblissement. Mais, qu’est-ce qui « fragilise » alors nos sociétés démocratiques ?

G.S. : Nous nous trouvons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, et ce que l’on peut qualifier de « postmodernité » suscite inquiétude, incertitude et désarroi au sein des populations en perte de repères essentiels. En plus ou en raison d’une mondialisation néolibérale échevelée, avec la recherche indécente de profits et une surconsommation qui semble sans limite, nous entrons à l’échelle planétaire dans une crise écologique majeure. On voit déjà les premiers signes de la crise climatique.

NOUS SOMMES SUBMERGÉS PAR UNE CIVILISATION NUMÉRIQUE QUI CONTRIBUE À UNE PERTE DE SENS

Autre aspect : les avancées technologiques semblent dépasser l’humanité. La science permet bien sûr le progrès mais il faut pouvoir la maîtriser. L’hubris semble caractériser l’humanité. L’accélération de la société elle-même, comme l’a décrit Hartmut Rosa, pose question et semble nous étourdir. Avec l’« intelligence artificielle », et les nouveaux outils technologiques, nous sommes submergés par une civilisation numérique qui contribue à une perte de sens, d’où la tentation de se réfugier dans le dogme et la croyance superstitieuse, mais aussi de se tourner vers des idéologies obscurantistes ou démagogiques. On constate la mise en place d’un étau totalitaire avec l’islamisme politique et la montée de l’extrémisme identitaire, comme récemment en Italie ou encore en France avec la progression de l’extrême droite.

P.C. : Vous en appelez à lutter afin que « la République, indivisible, laïque, démocratique et sociale ne soit pas déconstruite au profit d’un autre modèle de société ». Que voulez-vous dire ?

G.S. : Nous avons un adversaire principal : le totalitarisme. ­ Il s’établit sous la forme de régimes autoritaires personnels, civils ou militaires, ou de théocraties religieuses. L’Iran, par exemple, est une dictature d’une minorité oppressive qui emprunte une forme religieuse pour masquer sa nature totalitaire. Mais, outre cet adversaire frontal, le modèle républicain doit aussi faire face à un concurrent démocratique, anglo-saxon, profondément différent de la République laïque et indivisible. Il s’agit d’une société composée de communautés juxtaposées dans laquelle les gens évoluent dans une relative assignation identitaire. Le fameux concept de « vivre-ensemble » peut alors vouloir dire « vivre les uns à côté des autres » alors que le fondement de la laïcité, de la République, c’est le commun.

P.C. : Certaines luttes et revendications se développent en fonction d’appartenance à des minorités. Comment faire vivre alors la différence dans le commun ?

G.S. : C’est une question essentielle concernant le projet laïque et républicain. On confond souvent la laïcité avec l’interdiction de la différence ou avec un sentiment anti­religieux. C’est faux, c’est même l’inverse. En République, on est libre de ses choix spirituels, philosophiques, sexuels et religieux. La loi de 1905 assure la liberté de conscience mais garantit aussi le libre exercice des cultes. Dans notre pays, chacun peut pratiquer sa religion. On souligne trop peu combien la laïcité est protectrice des religions. Mais la laïcité, c’est aussi pouvoir ne pas être religieux, ne pas être croyant, pouvoir changer de religion, pratiquer ou ne pas pratiquer, etc. C’est la liberté de conscience et la neutralité de l’État.

ON SOULIGNE TROP PEU COMBIEN LA LAÏCITÉ EST PROTECTRICE DES RELIGIONS. MAIS LA LAÏCITÉ, C’EST AUSSI POUVOIR NE PAS ÊTRE RELIGIEUX.

En République laïque, en dehors de la sphère de l’État, chaque citoyen a la possibilité d’exprimer en toute liberté sa différence dans le respect des règles démocratiques et dans l’égalité des droits. Aujourd’hui, les minorités récusent le fait majoritaire quand il est injuste. Cette vision anglo-saxonne s’appuie sur les conditions de la lutte aux États-Unis contre la ségrégation raciale. En France, nous n’avons pas vécu cette situation, même si la République a très certainement failli sur de nombreux points.

D’ailleurs, le projet républicain n’est pas encore abouti. Nous avons encore beaucoup de travail. Et si nous voulons en être un rempart ou une vigie, nous œuvrons également encore pour sa réalisation. La République reste un idéal de justice et d’égalité à atteindre. La prise en compte des droits des minorités est essentielle dans une République pour faire respecter l’égalité. Mais cela ne doit pas se transformer en tyrannie minoritaire. Bien que l’on puisse comprendre que des personnes qui ont beaucoup souffert deviennent parfois excessives. Il est donc essentiel que les minorités obtiennent la plénitude de l’égalité de leurs droits dans une République laïque.

P.C. : Vous mettez par ailleurs en garde contre « la moindre connivence avec des groupes dont les actes ou les discours contiennent des ferments d’exclusion, de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie ». Qu’est-ce qui vous conduit à insister sur ce point ?

G.S. : Statutairement, dans notre règlement général, un article interdit explicitement d’avoir des propos ou d’appartenir à un groupement qui a recours à la haine, au racisme et à l’exclusion. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Les personnes qui ont pu entrer dans ce cas de figure ont été radiées du Grand Orient de France. Aujourd’hui, nous devons faire très attention de ne souffrir d’aucune équivoque, on entend trop de propos ambivalents, pas seulement à l’extrême droite. Notre société a besoin de points d’ancrage solides. Le Grand Orient de France se doit d’en être un.

P.C. : Votre engagement pour la laïcité et la République est connu. Vous voulez ouvrir de nouveaux chantiers. Quels sont-ils ?

G.S.: En plus de nos travaux en faveur de la République, nous développons des réflexions sur les droits et les conditions des femmes et des enfants, sur la prise en charge du handicap dans notre société, ou encore sur l’assistance aux migrants.

TANT QUE LES FEMMES NE SERONT PAS DÉFINITIVEMENT ÉMANCIPÉES DE L’EMPRISE DES HOMMES, L’IDÉE RÉPUBLICAINE NE SERA PAS ABOUTIE.

La révolution du droit des femmes est un fait majeur du XXe siècle. Nous devons la poursuivre, travailler à l’égalité et à la justice, notamment dans la lutte contre les violences. Tant que les femmes ne seront pas définitivement et complètement émancipées de l’emprise des hommes, l’idée républicaine ne sera pas aboutie. Nous poursuivons également nos chantiers sur la crise écologique, y ajoutons la nécessité de reconsidérer le sort des animaux, évidemment corrélé à l’attention aux plus faibles, aux plus vulnérables. Ces chantiers sont proposés à la réflexion de nos membres dans le respect de l’horizontalité de notre organisation et de la souveraineté de nos loges réparties sur tout le territoire en métropole et en outre-mer.

P.C. : Vous vous référez à une « République universelle ». Pourtant, cet édifice idéal peut paraître lointain. Comment y œuvrer au quotidien ?

G.S. : Nous ne sommes ni des experts ni une élite. Nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté, réunis par des valeurs fortes communes, profondément républicaines. Nous essayons de construire une pensée collective par un travail sur les idées selon une méthode particulière qui doit permettre une prise de distance, de recul, un pas de côté. À partir de travaux épars, nous cherchons à rassembler tout cela pour obtenir une pensée qui se déploie peu à peu, sur le temps long. Nos anciens s’étaient inscrits dans la filiation des bâtisseurs de cathédrales et les tailleurs de pierre qui posaient les premières fondations ne pouvaient jamais voir, plusieurs siècles après, l’achèvement de leurs travaux, Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Chartres ! Notre utopie de République universelle est-elle vraiment plus irréaliste que celle du tailleur qui ciselait les premières pierres ?

Si nous mettons autant d’énergie et de temps bénévole à cette œuvre commune, c’est parce que nous pensons que cette utopie sera la réalité de demain. Nous sommes convaincus que c’est le sens de l’histoire de l’humanité, même si celle-ci a des discontinuités et parfois des moments difficiles. Pour y parvenir, nos loges travaillent sur les idées. C’est notre participation à l’édification d’une société meilleure, sur le temps long, peut-être trop long pour certains. À ceux-là, nous leur disons alors de choisir d’autres formes d’engagement comme un parti politique, un syndicat, une association thématique, un cercle universitaire ou philosophique. La franc-maçonnerie est un espace de liberté. Nous ne retenons personne et il est très facile de nous quitter, comme pour n’importe quelle association.

P.C. : Votre projet est universel. L’universalisme est très décrié. Pourquoi, d’après vous ?

G.S. : Il y a une confusion entre universalisme et impérialisme, voire colonialisme, confusion entretenue par les adversaires de l’universalisme, partisans de projets séparatistes ou d’idéologies totalitaires et leurs idiots utiles. Les valeurs universelles peuvent s’appliquer à tout être humain, qu’il soit français, africain, chinois… Ce sont des valeurs de solidarité, de justice et de droit. De non-­souffrance, de non-exercice de la force contre le plus vulnérable. L’universalisme, ce n’est pas imposer un mode de fonctionnement, c’est ressentir la nature commune à chaque être humain.

P.C. : Avez-vous un message particulier à envoyer à nos lectrices et lecteurs ?

G.S. : Je crois qu’il faut retrouver l’esprit de Jaurès et mesurer à quel point la République, quand elle est indivisible, laïque, démocratique et sociale, contient les éléments les plus généreux d’un projet de société. Au-delà de « Liberté, Égalité, Fraternité », les idées de liberté de conscience, de justice et de solidarité sont essentielles. Elles sont complémentaires à l’État de droit. L’égalité des droits est inséparable de l’égalité des chances et des conditions de la répartition juste des richesses communes. C’est une question de décence. La justice et la solidarité sont, avec la liberté de conscience, au cœur du projet maçonnique et républicain. Propos recueillis par Pierre Chaillan

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

Vol au-dessus d’un nid d’antifascistes

Jusqu’au 30/10, au Théâtre des Bouffes du Nord (75), Tiago Rodrigues propose Catarina et la beauté de tuer des fascistes. Un spectacle  où le nouveau directeur du Festival d’Avignon interroge notre capacité, ou notre  incapacité, à trouver les armes pour combattre le fascisme.

Sur le tomber d’une nappe blanche qui recouvre une grande table apprêtée pour le repas, il est écrit : « Nào passarào ». No pasaran, ils ne passeront pas. Et pourtant, ils sont passés. Les fascistes sont passés. Hier, en Espagne, en Allemagne, en Italie, au Portugal. Aujourd’hui, ils sont là, siègent dans les parlements, certains aux portes du pouvoir, comme en Italie.

L’action se déroule non loin de Baleizao, une bourgade au cœur de l’Alentejo (une région du sud du Portugal), dans une petite maison cernée de chênes-lièges. Toute une famille, du grand-père aux petits-enfants, se retrouve, chaque année, pour tuer un fasciste. Elle se réunit là depuis que leur aïeule tua, en 1954, son soldat de mari qui n’avait pas bougé le petit doigt devant l’assassinat par son supérieur d’une jeune paysanne. Cette dernière s’appelait Catarina Eufemia. Elle avait 26 ans et travaillait dans les oliveraies. Elle était venue réclamer avec ses camarades quelques escudos d’augmentation de salaire. Elle mourra de trois balles tirées dans le dos. Devant le silence complice de son mari, devant ce qu’elle considère comme un féminicide fasciste, cette aïeule va instaurer un rite, à la fois dérisoire et terrible : tuer chaque année, à la même date, un fasciste lorsque chacun de ses descendants entre dans sa 26e année.

Ce jour-là est une fête. On prépare des pieds de cochon grillés. On boit. Tous, hommes et femmes, portent de longues jupes de paysanne. Tous s’appellent Catarina. On devise joyeusement, on s’engueule aussi. Autour du véganisme, car l’une des Catarina est désormais végane. Le plus jeune des Catarina, casque vissé sur les oreilles, s’extrait des conversations volontairement, sciemment. Oppose un silence, son silence. Peut-être celui, définitif, qui s’abat sur les filles de la Maison de Bernarda Alba, de Lorca… qui sait ? Même si Tiago Rodrigues ne cesse de citer Brecht à tout bout de champ. Les discussions vont bon train, menées par une troupe d’acteurs de haut vol, tandis que Catarina se prépare. Comme les autres Catarina avant elle, elle a préparé son coup, choisi sa cible, le leader d’un parti d’extrême droite qu’elle a piégé et enlevé pour l’amener dans la maison. Chaque chêne-liège qui a poussé dans le champ voisin est le tombeau de chaque fasciste assassiné. Celui-ci sera le 76e. Assis en bout de table, il assiste aux préparatifs de sa mort. Mais Catarina ne parvient pas à appuyer sur la gâchette. Sa main tremble. Elle refuse de se plier à ce rituel. Elle doute. Commencent alors de longs échanges, argument contre argument.

la rage et le désespoir

Quelle est la légitimité d’un tel geste ? Quelles sont son efficacité, sa nécessité, sa justification ? On n’est plus au temps de la dictature. Salazar est mort depuis belle lurette, balayé par la révolution des œillets. Catarina refuse d’exécuter cet homme. Entre les lois d’un État de droit et celles de sa famille, elle choisit de se conformer à la légalité institutionnelle. Il y a trois Catarina dans l’histoire, trois Iphigénie. Laquelle est la plus rebelle ? Devant l’incapacité de nos démocraties d’empêcher la montée des extrêmes droites et des nationalismes, que faire ? De quelles armes – symboliques – disposent les démocraties pour contenir ces irruptions néofascistes ? En Italie, Fratelli d’Italia, le mouvement de Giorgia Meloni, a exigé l’interdiction de la pièce…

À la fin, quand il ne reste plus rien, le fasciste se lève et prend la parole. Trente minutes de monologue dont la violence des mots va crescendo. Le sourire devient carnassier, jusqu’à en avoir la bave aux lèvres. Le public encaisse plus ou moins. On est censés applaudir, mais ce final nous prend à revers, dérange notre petit confort de spectateurs passifs. Certains huent, sifflent. Catarina et la beauté de tuer des fascistes nous renvoie à nos propres peurs, à notre impuissance à enrayer la montée de l’extrême droite, ici, en Europe, mais ailleurs aussi, au Brésil où Bolsonaro n’a pas dit son dernier mot. À cette grande panne démocratique qui frappe nos sociétés, où les moindres manifestations sont violemment réprimées par la police, où les syndicalistes sont sanctionnés, où toute velléité de contestation est étouffée dans l’œuf.

Que reste-t-il à la jeunesse quand, devant les détournements d’utopie, il ne reste que la rage et le désespoir ? Qu’un dramaturge s’attaque à de telles questions nous confronte à nos propres interrogations, nous interpelle sans esquiver ce qui peut nous déranger. Tiago Rodrigues appuie là où ça fait mal. Là où les politiques ont, pour la plupart, capitulé. En 1941, Woody Guthrie avait peint sur sa guitare : This machine kills fascists. Marie-José Sirach

Juqu’au 30/10, aux Bouffes du Nord. Cavaillon, les 7 et 8/11. Arles, le 9. Vandœuvre-lès-Nancy, les 12 et 13. Évry, les 15 et 16. Marseille, les 18 et 19. Amiens, les 22 et 23. Angoulême, les 25 et 26. Reims, les 29/11 et 01/12. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Les Pinçon-Charlot à l’œuvre

Le 26 septembre, disparaissait à Paris le sociologue Michel Pinçon. Avec Monique Charlot, sa compagne, il avait publié de nombreux ouvrages de recherche sur la haute bourgeoisie et les élites sociales. Hommage à l’ancien chercheur du CNRS

Les Pinçon-Charlot ? Ce couple de chercheurs n’a cessé depuis cinquante ans de fréquenter les riches de près ou de loin mais… en tout bien tout honneur ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie, de penser, leur façon d’entretenir « l’entre soi » et de transmettre valeurs et patrimoine…. Et à deux, c’est mieux,  en tout cas plus facile : il est plus aisé et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou l’incompétence supposée naturelle d’une femme seule ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à courre tout comme celle des « rallyes » qui permet de s’unir entre-soi, visiteront les châteaux et intervieweront les grandes familles, notamment les Rothschild.

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la Fac de Lille, plus précisément sur les bancs de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués bien sûr par « les héritiers » de Pierre Bourdieu qui fut le professeur de Michel. Ils étaient très différents : Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’avait guère  fréquenté théâtre, musée ni même cinéma. En revanche, elle était à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, avait beaucoup lu et avait une indépendance financière grâce à son travail de pion. Ces contradictions deviendront vite un  puissant moteur de complémentarité dans leur travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités.

Dans un entretien en 2015 au journal Libération, ils ne s’épargnent pas mutuellement. Monique lâche : «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse » pour  ajouter aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond «  quelquefois, elle me prend le chou ! ». La relecture du texte est la phase la plus délicate. « Monique propose de supprimer mes paragraphes et moi je propose de supprimer les siens, ça augmente un peu la température » : on imagine aisément qu’on ne s’ennuyait pas chez les Pinçon-Charlot… Monique le confirme, « on s’est amusés comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon, etc…), Michel répond : « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère ».

Il n’empêche, ensemble ils ont mené main dans la main une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années ils travaillent sur des sujets séparés, Monique collaborant notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête qui aboutira en 1997 à Voyage en grande bourgeoisie. Un travail rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly qui leur a donné accès à sa propre famille…

Le livre, à leur grand étonnement, a été vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail mais une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendaient que ce milieu les « fascinait »…. La base de leur travail ? Les entretiens qu’ils menaient en créant un rapport de proximité, répondant à des invitations dans les grands domaines et participant à des fêtes, tout en restant sous tension…. Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de décennies de travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « chronique d’une immense casse sociale ». En effet, l’ouvrage démontre non seulement les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il donne à comprendre comment ils perdurent.

Les deux chercheurs pointent du doigt une responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords, se rejoignant dans une même idéologie néolibérale, qui préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches. Parallèlement à la disparition de la conscience de classe ouvrière, le modèle apparaît alors comme naturel et la domination comme légitime, d’autant plus intimidant que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nommaient « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Enfin, plutôt certains journalistes que les Pinçon-Charlot désignent comme « bourgeoisistes » défendant leur classe sans l’assumer.

Lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues peuvent y voir presque un compliment : ils ont réussi, au final, un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont il est  la première victime. Chantal Langeard

1 commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Annie Ernaux, Nobel de littérature

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Chantiers de culture se réjouit fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.

En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres. Solidaire du mouvement des gilets jaunes et soutien de Jean-Luc Mélenchon à la récente élection présidentielle…

Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…

« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».

Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».

Une œuvre puissante et bouleversante, telle Mémoire de fille, publiée essentiellement chez Gallimard, en poche Folio… Est parue dans la collection Quarto en 2011, Écrire la vie, une anthologie qui rassemble la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et propose un cahier composé de photos et d’extraits de son journal intime inédit. Lors de la parution des Années, Annie Ernaux accorda un entretien exclusif à Chantiers de culture qu’il s’honore de remettre en ligne. Yonnel Liégeois

Une femme entre les lignes

Livre bilan d’une vie, autant que livre mémoire d’une génération, Les années d’Annie Ernaux nous plonge dans la France des années 60 jusqu’à nos jours. Un récit magistral qui place la figure de la femme dans le temps comme héroïne centrale du livre.

Ernaux

« Dès l’âge de 40 ans, j’envisageai de me retourner sur ce que j’avais vécu, surtout sur ce que j’avais vécu comme femme », souligne Annie Ernaux, « depuis le temps de la guerre jusqu’aux années 80 ». Très vite cependant, mûrissant son projet, l’auteure découvre que quelque chose achoppe. « Comment saisir ma vie alors qu’elle se trouvait déposée dans tout ce qui m’a traversé ? Les événements vécus, les lectures faites, les milieux croisés : la France paysanne de ma jeunesse, les événements de mai 68, le problème de l’avortement pour la femme ».

« Dans ce livre, je regarde les choses de la même manière que dans les précédents. J’ai toujours replacé les épisodes de ma vie, celles de mon père ou de ma mère par exemple, dans leur contexte historique et social. Seule, la forme change dans Les années, la question du temps en est ici le vrai sujet. Le temps, l’histoire et une vie dans l’histoire… Les citations d’Ortega Y Gasset et de Tchekhov, en exergue de mon livre, explicitent bien ma démarche : tous, autant que nous sommes, on nous oubliera mais tous, nous voulons laisser une trace ! D’où cette ambition, qui m’a longtemps terrorisée : transmettre par des mots, par des images, par la langue ». Et de clore ainsi son livre, par cette phrase magnifique : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Que nous transmet donc, de si vital et fondamental, l’auteure des Armoires vides et de La place ? En atteignant le « nous » à partir du « je », en recadrant l’histoire « d’elle, Annie Ernaux » dans l’histoire de toute une génération, elle croise les mémoires pour nous conter en phrases parfois sèches mais ciselées avec finesse la traversée de l’Histoire par une femme singulière qui devient « la » femme, autant de chair que de symbole. Avec cette obsession du corps des années soixante, l’évolution vestimentaire autant que celle des mœurs, le grand combat en faveur de l’avortement et la figure emblématique que fut Simone de Beauvoir en ce temps-là pour toutes celles qui se revendiquaient du « deuxième sexe ». Au gré des décennies qui filent et laissent leurs empreintes sur le corps, le visage ou les mains, le long apprentissage d’une femme pour conquérir la liberté : celle de s’habiller, de travailler, d’aimer et de penser.

Ernaux3

« Bien avant 1968, Simone de Beauvoir a eu une influence considérable. Toutes les femmes qui lurent à cette époque Le deuxième sexe en furent bouleversées. Pour moi et bien d’autres, nous nous retrouvions en face de notre propre condition. Le fonctionnement de la société et ses interdits non explicites condamnaient la femme à suivre la tradition, en dépit de leurs souhaits et désirs autres, le mouvement féministe qui apparaîtra dans les années 70 lui doit beaucoup. Tout ce qui fut obtenu par la loi demeure encore aujourd’hui très fragile et les mentalités n’ont pas considérablement évolué : la femme demeure toujours illégitime en bien des domaines. On va toujours chercher le point faible d’une femme, son apparence par exemple, jamais ou rarement celui d’un homme. C’est d’abord l’éducation des garçons qu’il faudrait changer ».

D’où la volonté « littéraire » d’Annie Ernaux, dans Les années, de remettre les choses à leur place : les bouleversements de la société sur soixante ans, même vécus sans mesurer leur importance à ce moment-là, qu’il s’agisse des événements de mai 68 ou de l’entrée massive des femmes en littérature. Au risque d’user de mots très souvent galvaudés, un chef d’œuvre qui incitera nombre de lectrices et lecteurs à (re)découvrir ses ouvrages antérieurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

1 commentaire

Classé dans A la une, Littérature, Pages d'histoire, Rencontres

Femmes esclaves, femmes leaders

Rebecca Hall publie Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves. Petite-fille d’esclave, la juriste et historienne a transformé sa thèse en roman graphique. L’incroyable récit de ces héroïnes aux destins cachés, effacées de l’histoire, traduit par Sika Fakambi.

Rebecca Hall est avocate, historienne. Elle a choisi de transformer sa thèse sur l’esclavage en un roman graphique. Un choix ? Pas tout à fait. Tout comme les héroïnes aux destins cachés qu’elle révèle ici, Rebecca Hall a, elle aussi, souffert de mise à l’écart parce que femme, parce que noire. « Le stade ultime pour guérir du trauma, c’est lorsque ce passé, nous l’intégrons à qui nous sommes », écrit-elle. « Il devient une part de nous, que nous reconnaissons, et qui nous éclaire sur le monde ».

De sa somme de recherches réalisées entre New York et Londres, d’archives compulsées dans les municipalités, les cours de justice, les compagnies d’assurances, est née une création hybride. L’autrice y mêle son enquête en progression, ses sentiments et son appréhension de l’horreur que ses investigations mettent au jour, sa compréhension du monde. Aujourd’hui ne peut échapper à hier, « nous nous servons de ce qui nous hante pour interroger cette soi-disant vérité de notre existence », note-t-elle encore.

Insurgées sur les bateaux négriers

Rebecca Hall situe son histoire dans ce sillage, « wake » en anglais, auquel le titre fait référence. L’avocate a observé ses plaignantes noires « recevoir en dommages et intérêts la moitié des indemnités versées à mes plaignantes blanches, pour le même type d’affaire ». Elle-même s’est vu refuser l’accès aux archives d’une cour d’assises locale pour de fallacieux prétextes. « Les vainqueurs, eux, ont besoin que nous continuions d’habiter cet au-delà de l’esclavage », dénonce-t-elle. Alors Rebecca Hall résiste, persiste. Et raconte sa découverte : contrairement à ce que dit l’histoire officielle, de nombreuses femmes esclaves ont été meneuses de révoltes, quasi systématiquement même lors des traversées en Atlantique au XVIIIe siècle.

Pourtant, leurs noms n’apparaissent pas dans les procès, leurs gestes sont tus. La résistance violente ne peut être féminine pour leurs contemporains. Les historiens qui suivront garderont les mêmes œillères. Mais l’avocate recueille les indices, multiplie les sources originales. Et s’aperçoit qu’un navire sur dix essuyait des révoltes. Si les femmes prennent souvent l’initiative, c’est parce qu’elles peuvent se déplacer sans fers sur le gaillard d’arrière, contrairement aux hommes retenus entravés dans la cale. Naïvement, l’équipage les imaginait inoffensives et, surtout, tenait à les avoir à disposition, abusant d’elles à tout moment. Comment ont-ils pu ignorer la puissance que crée l’humiliation ? L’assurance des vainqueurs dominateurs sans doute.

Pourquoi avoir mis sous silence l’existence de ses insurrections au féminin ? Pourquoi l’identité de ces femmes est-elle niée, citée par numéro ou sous des surnoms « Garce de Négresse », « Négresse démoniaque », lors de procès ? « Quand on est convaincu qu’une chose n’existe pas, on ne la cherche pas », assure l’autrice. « Et même quand on tombe dessus, on ne la voit pas ».

Rebecca Hall rétablit aujourd’hui une vérité et fait avancer l’histoire, suscitant reconnaissance, colère, gratitude et solidarité chez la philosophe féministe Donna Haraway, qui fut aussi sa directrice de thèse. Et l’admiration, chez Angela Davis ! À nous de la rendre visible. Kareen Janselme

Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes esclaves, de Rebecca Hall et Hugo Martinez, traduction de Sika Fakambi. Ed. Cambourakis, 208 p., 22€.

« Cet ouvrage m’a émue aux larmes et a suscité en moi reconnaissance, colère, gratitude et solidarité »
Donna Haraway

« Le récit captivant de l’action décisive des femmes noires dans les révoltes d’esclaves et l’histoire spectaculaire du travail de recherche engagé qui en a permis la découverte »
Angela Davis

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire