Aux Corps Saints d’Avignon (84), Sylvie Dorliat joue Soie. Mis en scène par William Mesguich, l’adaptation du livre d’Alessandro Baricco. Une fantasque et sulfureuse histoire d’amour, tissée de sensuels fils entre imaginaire et réalité.
Entre les plis d’un tissu chatoyant et fin, Alessandro Baricco a tiré les fils d’un texte d’une sublime poésie entre rêve et réalité, plaisir d’un amour partagé et songe d’une passion fantasmée ! Aussi journaliste et musicien, auteur de l’étonnant Novecento, le romancier italien décrit en ce bref et court roman les quatre voyages entrepris par un certain Hervé Joncour en quête de précieux vers à soie. Des monts du Vivarais au Japon, un voyage long et périlleux en 1860, surtout un choc entre deux mondes et deux cultures…
Seule en scène, en peu de gestes sous une lumière tamisée, Sylvie Dorliat joue de sa voix enveloppante et caressante pour nous conter Soie. Une histoire, héroïque et fantastique, dont nous ne dévoilerons le mystère, la rencontre entre deux êtres que langue et coutume séparent. Une femme et un homme qui se dévisagent et se frôlent, s’échangent d’étranges billets, s’éprouvent d’une passion commune sans jamais la consommer… Des pages enivrantes du roman, le metteur en scène William Mesguich en a extrait les plus douces et sensuelles saveurs dont la comédienne se fait l’interprète. Une peu banale histoire d’amour, tant pour un précieux fil à la texture d’une extrême finesse que pour une beauté féminine aux traits d’une extrême délicatesse. Yonnel Liégeois
Soie, mise en scène William Mesguich, adaptation et jeu Sylvie Dorliat : Jusqu’au 26/07, 10h. Les Corps Saints, 76 Place des Corps Saints, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.25.75).
Le 19/07, au festival Jean Ferrat d’Antraigues (07), Annick Cisaruk et David Venitucci présentent Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Riche des compositions originales de l’accordéoniste, un récital à forte intensité où la chanteuse épouse les rimes et vers de Louis Aragon, l’immense poète du XXème siècle.
Public collé-serré, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène de l’espace culturel Christine Sèvres d’Antraigues… Regard complice, œil malicieux, la Cisaruk se révèle convaincante, émouvante ! Après Ferrat, Ferré et bien d’autres, elle ose à son tour visiter et se mettre en bouche la poésie d’Aragon. Un spectacle conçu avec le regretté Bernard Ascal, lui-même poète et porteur de moult gènes artistiques. Pour la plupart, des poèmes méconnus, posés sur les mélodies inédites de David Venitucci, permettant ainsi au public enthousiaste de porter un regard neuf sur la grande œuvre du poète. La preuve ? Ici, il ne sera pas question de ses yeux, mais de La main d’Elsa, « Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé (…) que je sois sauvé / Lorsque je les prends à mon pauvre piège / De paume et de peur de hâte et d’émoi ».
Un Aragon surprenant, détonant, loin de l’image figée du communiste intransigeant ou du dandy décadent, un homme de lettres et poète pris en étau entre doctrine et idéaux libertaires, amoureux des arts et de la beauté, s’enivrant des mots et des corps de l’autre, hanté par le souvenir de la guerre… Chantre de la femme et des étoiles, « des vertes et des pas mûres (…) un bateau /Des bonbons des fleurs /De toutes les couleurs ».
Une palette d’émotions qui s’évade du micro pour toucher sa cible plein cœur, spectateurs esbaudis par tel surplus de sensations !
La question, Aragon se la pose : « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Chaque mot que je dis me découvre (…) me trahit ». La belle interprète la fait sienne. En compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, elle aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale.
Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. De l’Olympia au caboulot de quartier, elle éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète.
« C’est une chose étrange à la fin que le monde / Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit », clame Louis Aragon, le grand poète. « Ces moments de bonheur ces midi d’incendie (…) N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci / Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ».Le récital l’est aussi ! Yonnel Liégeois
Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Louis Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci : le 19/07, à 17h30.Festival Jean Ferrat, Place de la Résistance, 07530 Antraigues (Tel : 06.99.11.54.88).
Au théâtre des Carmes d’Avignon (84), Louise Vignaud présente La tête sous l’eau. Une pièce de Myriam Boudenia qui dénonce les sales coups portés aux exclus du monde du travail.
Irène prend la parole en public. Elle n’en a pas l’habitude. « On ne se connaît pas (donc) vous ne m’aimez pas », dit-elle à ses collègues de travail. C’est son dernier jour. Un pot d’adieu. Irène, la cinquantaine, a été licenciée. Le texte de Myriam Boudenia est une fiction, mais construite sur une réalité sensible, celle de tous ceux que la société, le marché du travail, comme l’on dit étrangement parfois, pousse à la porte, à la rue. Ainsi les profits de l’entreprise seront meilleurs, pendant que les exclus seront à la peine. Julien, lui, est océanographe. C’est sa passion. Il est bardé de diplômes. Sauf qu’il ne trouve aucun emploi à sa mesure. Alors, il livre des repas à vélo. Sans pouvoir même se payer une chambre. Delphine, la fille d’Irène, l’héberge. Entre fauchés on se serre les coudes. La mise en scène de Louise Vignaud est tout aussi généreuse. Inventive aussi.
Irène rêve de « mettre la tête sous l’eau » : pas pour se noyer, mais pour nager dans le monde des poissons. Pour découvrir d’autres univers que celui subi par les terriens. Cette poésie est joliment jouée, avec humour et bienveillance. Tous élèves comédiens formés à l’école régionale d’art dramatique, avec le soutien du CDN La Criée à Marseille, Masiyata Kaba, Thomas Cuevas, Alice Rodanet et Arron Mata font un sans-faute. Ils se partagent les personnages comme l’agent de « France Travail » (ex-Pôle emploi) ou l’employé de banque qui, étrangement, tiennent quasiment le même discours formaté.
Quand Julien accepte de devenir « auto entrepreneur » pour livrer ses repas à vélo, selon le bon vouloir de la plateforme qui l’exploite sans vergogne, ils font presque la fête. À gros traits, et au second degré, c’est un peu comme dans le réel. On en rit, et pourtant ce n’est pas drôle. Gérald Rossi
La tête sous l’eau, Louise Vignaud : jusqu’au 26/07, 12h00, relâche le 22/07. Théâtre des Carmes André Benedetto, 6 Place des Carmes, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.20.47).
Jusqu’au 14/09, à Bussang (88), le Théâtre du peuple fête son 130ème anniversaire. D’une saison l’autre, un bel été vosgien quand comédiens, villageois et citadins investissent la cathédrale de bois. D’un roi nu à une belle bête, plaisir et bonheur des planches.
Au cœur de la forêt vosgienne, cathédrale laïque en bois depuis 1895, 130 ans d’histoire, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, où chaque année le public s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène lors de la représentation. La metteure en scène, comédienne et directrice du lieu, Julie Delille invite le public à entrer en résonance, à faire relation avec les autres. Comme le proposait Édouard Glissant, le regretté poète – romancier et philosophe antillais, il importe ainsi de « se changer en échangeant sans se perdre ni se dénaturer » ! Encore plus et mieux en ce cent-trentième anniversaire : « Aucune fête digne de ce nom ne peut exister sans la joie d’être ensemble, sans celle de la rencontre et de l’échange », affirme avec conviction la metteure en scène et comédienne », et d’ajouter « au milieu de multiples célébrations, nous croiserons dès la mi-juillet un roi aussi tyrannique que ridicule, inspiré par quelques-uns de ce monde. À la tombée des nuits d’août, une mystérieuse bête nous emmènera pour un voyage au cœur de la forêt sauvage ».
Le Roi nu, la pièce écrite par Evgueni Schwartz en 1934 en Union soviétique c’est aussi bien Staline qu’Hitler ! La pièce, jamais jouée du vivant de l’auteur, a depuis connu un triomphe mondial. Et ironiquement, elle n’en est que plus actuelle, tant tel ou tel dirigeant a aujourd’hui la tentation de jouer les apprentis-sorciers, notamment de l’autre côté de l’Atlantique… « Le tyran est un bouffon : il fait le show, danse sur Village People, sature les écrans et pour humilier constamment, la vulgarité en bandoulière », commente Sylvain Maurice, le metteur en scène. « Prisonnier de son reflet, il finit dans le plus simple appareil, nu comme un ver. Schwartz déshabille littéralement la tyrannie avec autant de poésie que de férocité, il est notre contemporain ». Au fil des décennies, l’évidence s’impose, le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à ces coups de cœur et coups de folie que nous offre ce lieu unique en son genre. Héritage fabuleux des fondateurs : Maurice Pottecher surnommé le « Padre », son épouse l’actrice Camille de Saint-Maurice prénommée affectueusement tante Cam, Pierre Richard-Willm à la direction artistique du Théâtre du Peuple !
1895, une date symbolique ! L’année d’une double naissance, celle du Théâtre du Peuple et celle de la CGT, la double aventure des prémisses d’un « théâtre élitaire pour tous » et de « l’éducation populaire » initiée par les bourses du travail. Plusieurs années durant (voir les archives du théâtre, ndlr), sous l’égide de l’Union départementale des Vosges et de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale, chaque été des centaines de salariés ont goûté aux délices de Bussang, une représentation suivie d’un débat avec le « Grand témoin » invité par le journal. En témoigne le regretté Jack Ralite dans la revue Frictions, lors du 120ème anniversaire. Bussenets, citoyens d’ici ou d’ailleurs, que la fête commence, le bonheur est dans le pré ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez
Le roi nu, Sylvain Maurice : jusqu’au 30/08, du jeudi au dimanche à 15h. Je suis la bête, Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).
À lire :Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe). Théâtres en lutte et Politiques du spectateur, par Olivier Neveux (Éditions La Découverte).
À écouter :« Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (France Culture, La fabrique de l’histoire. 1ère diffusion : 02/11/2016).
À L’artéphile d’Avignon (84), Élise Noiraud propose Toutes les autres. Une pièce de Clotilde Cavaroc, l’histoire d’un amour partagé entre une femme handicapée et son assistant sexuel. Rencontre avec une artiste et femme talentueuse, aux fortes convictions.
Toutes les critiques sont unanimes, Élise Noiraud sert Toutes les autres, la pièce de Clotilde Cavaroc, avec tact et sensibilité. Une nouvelle fois, le succès semble de mise en terre avignonnaise. Depuis quinze ans déjà, la metteure en scène et comédienne fréquente le festival d’Avignon avec assiduité. « D’abord comme spectatrice, ensuite comme chroniqueuse pour un site internet… J’en garde un souvenir plutôt positif et joyeux, je n’en reste pas moins lucide sur la réalité du OFF, ses contraintes humaines et financières pour la majorité des compagnies théâtrales ».
Directrice artistique de la Compagnie 28 implantée à Aubervilliers (93), elle reconnaît avoir bien évolué et grandi après le formidable succès de sa trilogie(La banane américaine, Pour que tu m’aimes encore, Le champ des possibles). Trois « seule en scène » relatant le temps de son enfance et de sa jeunesse jusqu’à sa majorité qui, usant d’une énergie débordante et d’une exceptionnelle qualité de jeu, forte d’un talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique, parvient à transformer avec humour et émotion un parcours personnel en devenir collectif… « Aujourd’hui, je m’attèle à des projets différents dans la forme, mais toujours avec la même simplicité. L’objectif premier demeure : parler de la vie, parler « du » et « au » quotidien des gens ». Qui n’hésite pas à s’emparer de questions sociales fortes, « pas dans une démarche militante, plutôt dans la mise à nu de la vie de mes contemporains dans toute leur complexité ». Une preuve ? Son adaptation sur les planches du film de Laurent Cantet, Ressources humaines : elle signait une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine !
De la complexité du monde ouvrier à celle des protagonistes de Toutes les autres, Élise Noiraudne se sent point dépaysée. « C’est une thématique qui me parle beaucoup, en cohérence avec mes précédentes réalisations : donner à voir la vraie vie, penser le monde sous ses multiples facettes, soulever des questions qui interpellent chacun ». Et de s’interroger sur la place accordée aujourd’hui à la culture en général, au spectacle vivant en particulier… « Serait-ce une activité économique quelconque, qui doit générer profit et rentabilité ? La culture, c’est un bien précieux, qui ouvre à l’autre et crée du lien social. En tant que citoyenne et mère, je me pose la question : quelle vision du monde avons-nous et proposons-nous ? C’est effrayant ! Quel avenir pour nos enfants, pour toute la jeunesse ?. Comédiens, nous ne nous battons pas seulement pour défendre nos acquis ». Élise Noiraud ? Assurément, une dame des planches à inscrire au tableau des femmes fréquentables pour ses talents multiples ! Yonnel Liégeois
Toutes les autres, Élise Noiraud : jusqu’au 26/07, 15h55. Théâtre L’artéphile, 7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.70.14.02). Du 05 au 28/10 au Théâtre de Belleville, Paris.
Clémence et Antoine
Être handicapé ne dispense pas d’éprouver des désirs et de chercher à prendre du plaisir. Clotilde Cavaroc aborde la manière d’y répondre avec beaucoup de tact et de finesse.
Clémence est dans un fauteuil roulant. On apprendra au fil de la pièce qu’un accident dramatique, qui a tué son compagnon, l’a laissée privée de l’usage de ses deux jambes. Lasse de trop de solitude et d’enfermement, elle fait appel à un « accompagnant sexuel » pour retrouver le chemin de son corps et de ses sensations. Un homme se présente. Antoine est infirmier le reste du temps. Il a décidé, avec l’accord de son épouse, de donner de son temps – et de son corps – à des personnes en situation de handicap. Leur donner du plaisir sous quelque forme que prenne celui-ci, en répondant à la demande de combler un manque affectif et sexuel.
Le thème était épineux. La mise en scène d’Élise Noiraud, sobre et resserrée, le jeu juste et sans emphase de Kimiko Kitamura et de Stéphane Hausauer ainsi que le lent ballet amoureux de la gestuelle dépouillent le spectacle de toute tentation de voyeurisme. Ils en font une tranche de théâtre et de vie sensible et emplie d’émotion. Une belle manière de se préoccuper de l’Autre et un témoignage fort. Sarah Franck, in Arts-chipels.fr. Photos Clément Sautet
Au théâtre 11-Avignon (84), Emmanuel Noblet met en scène Article 353 du Code pénal. Le polar de Tanguy Viel, avec Vincent Garanger dans le rôle d’un meurtrier face à un juge d’instruction. Le coupable n’est peut-être pas celui qu’on croit. Un procès à décharge instruit dans une langue incisive et rythmée.
Pourquoi Martial Kermeur a-t-il tué Antoine Lazenec ? Il ne nie pas son acte et ne cherche pas à se justifier. Les preuves sont irréfutables : hors champ, avant l’entrée en scène des comédiens, on aura entendu le corps de la victime tomber à la mer, lors d’une partie de pêche dans la rade de Brest. Devant le juge qui l’écoute en silence, attentif, et le relance de temps à autre, l’homme va dérouler son histoire. De sa plume bien trempée, dans Article 353 du Code pénal, Tanguy Viel évoque la vie de ce cinquantenaire discret sur qui les déboires se sont accumulés. Réduit au chômage à la suite de la fermeture de l’arsenal de Brest, il vivote comme gardien d’un domaine municipal. Sa femme l’a quitté et il vit avec son fils Ce dernier, furieux d’avoir vu son père mordre à l’hameçon du promoteur véreux, va tenter de se venger en s’en prenant au bateau que Lazenec s’est payé avec le fruit de son forfait.
Un polar breton
En quelques traits de plume, l’escroc est campé : « cow-boy » envoyé par « la providence » avec sa grosse voiture, ses souliers pointus et sa chemise à col ouvert, sans cravate. Antoine Lazenec réussit à tromper son monde en vendant du rêve avec un projet immobilier mirobolant : la construction d’une station balnéaire dans la rade de Brest. De quoi séduire les habitants dans ce coin du Finistère, marqué en ces années 1980 par la désindustrialisation et abandonné des pouvoirs publics. « On était comme aimantés par le futur », dit Kermeur qui, lui, y laissera sa prime de licenciement, et l‘estime de son fils. Un soir de beuverie et de vent, le maire, qui a cédé à « ce fumier » le château, domaine municipal, et engagé de l’argent public dans l’affaire, met fin à ses jours. Pour Kermeur, la coupe est pleine, il décide d’« ostraciser » le scélérat.
Vincent Garanger, veste de cuir et tenue modeste, fait profil bas devant l’élégante stature du juge (Emmanuel Noblet), mais, une fois lancé, il s’embarque, imperturbable, dans un récit circonstancié. Il cherche ses mots, hésitant. Le romancier les lui donne, ils sont sans apprêt mais bien pesés, et traduisent un regard lucide sur les choses et les gens. « C’est la mer qui me l’a demandé », dit l’homme à propos de son acte tragique. Dans Article 353 du Code pénal, l’océan est omniprésent. Ses tempêtes, ses eaux troubles, ses rochers sombres battus par les vagues reflètent les états d’âme de Kermeur. Les ambiances marines apportent un éclat de poésie aux longues phrases sinueuses de ce personnage d’habitude taiseux. La rade de Brest, cet « océan moins l’océan », apparaît brièvement sur l’écran en fond de scène, derrière un décor qui évoque « un non chantier », les ruines du château qui a été rasé pour construire « Les Grands Sables ».
La tempête sous un crâne
Vincent Garanger donne chair à un flot déchainé de paroles, alternant avec la froideur d’un compte rendu judiciaire. Sans ajouter d’effets de style au texte, le comédien devient ce monsieur tout le monde marqué par la malchance et les effets de la désindustrialisation. On entend dans son long monologue, la frustration des laissés pour compte de la société, leur colère rentrée, prête à exploser. La confession chargée de douleur d’une personne coupable d’avoir cru aux promesses mensongères d’un spéculateur illustre la fracture entre les gens de la France périphérique et une élite déconnectée où l’argent et l’arrogance font loi. Le juge saura-t-il l’entendre ? Selon l’article 353 du code de procédure pénale : « La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus (…) La loi ne leur pose que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : avez-vous une intime conviction ? ».
Pour sa part, à l’unanimité, le public a tranché. Article 353 du Code pénal interroge la notion de culpabilité et incite à découvrir les romans de Tanguy Viel. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez
Article 353 du Code pénal, Emmanuel Noblet d’après le roman de Tanguy Viel : jusqu’au 24/07 à 21h45, relâche le 18/07. les 20 et 21/02, à 20h. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).
Sur la scène de la FabricA d’Avignon (84), Christoph Marthaler propose Le sommet. Le grand metteur en scène suisse allemand a imaginé une histoire perchée dans les hauteurs où défilent les grands de ce monde. Lorsque six protagonistes haut-perchés se rassemblent, une satire cinglante qui mêle théâtre, musique et chant.
On raconte qu’en Suisse, les très très riches ont tous un chalet dans les alpages pour se préserver de la pollution des vallées surpeuplées et respirer l’air frais de la montagne. Les chefs d’État et de la finance se plaisent à organiser des sommets à Davos pour décider du sort des peuples. Les alpinistes rêvent de sommets toujours plus hauts. On parle de sommets de la littérature et on connaît tous dans notre entourage une personne prête à tout pour parvenir au sommet de la hiérarchie. En allemand, « sommet » se dit « Gipfel », mot qui désigne aussi une viennoiserie, un croissant. C’est à partir de toutes ces combinaisons possibles du mot « sommet » que Christoph Marthaler a imaginé ce spectacle, créé à Vidy-Lausanne dans le cadre du festival Tempo forte, dans une forme plus resserrée (plus simple et adaptable à tous les théâtres) tout aussi burlesque que grinçante.
Sur le plateau, l’intérieur d’un refuge des plus sommaires. Deux lits superposés, des bancs, un extincteur, un téléviseur antédiluvien, un micro-ondes, un téléphone mural de secours, des dossiers bien alignés et là, posé devant, un rocher miniature, petit sommet en carton-pâte. Tout est rangé, scrupuleusement ordonné. Un tout jeune homme, probablement le gardien des lieux, est allongé sur un banc. On entend une musique d’ascenseur mais c’est par un passe-plat que débarquent les uns après les autres les personnages. Ils ne se connaissent pas, prennent place sagement, s’observent du coin de l’œil, tentent de communiquer mais ne se comprennent pas. Ça parle italien, allemand, français, anglais. Le gardien sort son accordéon et joue le début de la Symphonie inachevée de Schubert. Plus tard, ils danseront au son d’un folklore autrichien.
Un huis clos aux bruits calfeutrés
Que viennent-ils faire dans ce refuge ? On les regarde classer des dossiers sortis de nulle part, se croiser, s’éviter. Chacun donne l’impression de savoir ce qu’il doit faire. Tous tournent autour de ce petit sommet en carton-pâte. Qui sont-ils ? Des fonctionnaires internationaux, des agents secrets, des skieurs perdus dans la tempête, des fous échappés dans la nature, des chefs d’État réunis en conclave, des VIP cherchant les frissons de l’altitude ? Que font-ils là ? Christoph Marthaler ne nous laisse pas le loisir de répondre. On pense être parvenu à identifier la scène quand elle se métamorphose sous nos yeux. Tous chaussent leurs skis, tombent les uns sur les autres et s’emmêlent dans une mêlée inextricable. Énième et grotesque métaphore d’un sommet où la mécanique se déglingue au fil des changements de situation, les skieurs redevenant des dirigeants populistes, toujours prêts à tirer la couverture à soi. Les accessoires s’invitent dans cette sarabande et dessinent une partition sonore totalement foutraque.
Les mots se perdent, se répondent, provoquant des malentendus savoureux. Alors on chante, une chanson ou un air d’opéra, toujours à contretemps, à contre-emploi. Rien de mieux qu’un chœur pour créer un peu d’harmonie même si, ici, la musique ne se contente pas d’adoucir les mœurs, ce serait trop facile. Les déplacements des acteurs-chanteurs – Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer et Graham F. Valentine – sont millimétrés dans une chorégraphie au cordeau où chaque geste, chaque mouvement, aussi lent et retenu soit-il, casse le rythme. Dans ce huis clos, les bruits du monde parviennent calfeutrés, étouffés. Les dirigeants en tenue d’apparat posent pour la photo de famille, l’air suffisant et content d’eux quand bien même ils n’ont rien résolu du grand bazar du monde, bien au contraire.
Derrière le burlesque et le grotesque, le metteur en scène signe une satire grinçante des grands de ce monde, montre du doigt cette comédie du pouvoir, les dégâts provoqués par des décisions prises au sommet, leur silence complice devant les crimes de guerre en Ukraine, en Palestine ou ailleurs, leurs amitiés avec les marchands d’armes. Marthaler fait là son contre-sommet. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
Le Sommet, Christoph Marthaler : jusqu’au 17/07, 13h00. La FabricA, 11 rue Paul Achard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Les dates de tournée : MC93, Maison de la Culture de Bobigny,du 3 au 9/10.Théâtre National Populaire de Villeurbanne, du 7 au 12/11.Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, du 18 au 20/11.TnBA, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 3 au 5/12.Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux, les 10 et 11/12.
Au théâtre 11-Avignon (84), Sophie Langevin présente Ce que j’appelle oubli. Un texte fort de Laurent Mauvignier, une magistrale interprétation de Luc Schiltz… La mort d’un homme, scandaleuse, pour une canette de bière bue dans un rayon de supermarché. Un fait divers innommable, une invitation à la révolte et à la vigilance.
Qui est-t-il ? Un sdf, un sans-le-sou, banalement un mort de soif… Nul ne sait, sinon qu’il a saisi la canette de bière, l’a décapsulée, en a bu une gorgée… Pas deux, une seule, les quatre vigiles ne lui ont pas laissé le temps de l’apprécier : encerclé, ceinturé, conduit dans la réserve du magasin, roué de coups, abandonné mourant dans une mare de sang. Pas une nouvelle de science-fiction, une histoire authentique, parmi des dizaines d’autres un fait divers survenu à Lyon en 2009 : mort pour rien, pour une canette, la moins chère à l’étal des boissons !
Des brutes à la force vicieuse
Dans la semi-obscurité, surgi de derrière le rideau semblable à celui de l’entrepôt des supermarchés, un visage dans un éclair de lumière, une musique qui bruisse au lointain. L’homme raconte. Un soliloque sans fin, comme la phrase qui court sans ponctuation de la première à la dernière page de l’ouvrage de Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 60 p., 11€). Respiration haletante, silences angoissants, la silhouette joue à cache-cache derrière la tenture en lamelles de plastique. L’homme raconte l’engrenage fatal, son frère semble-t-il, les coups de poing et de pied qui pleuvent sur le corps terrassé, les râles, les gémissements. La voix se veut monocorde, sans pathos superflu, les faits rien que les faits : l’inhumanité personnifiée, quatre brutes qui s’acharnent sur un individu sans défense. Sans raison, détenteurs d’un maigre pouvoir qui n’autorise pas à tuer, fiers de leur force vicieuse.
Une mort impensable, inconcevable, à l’abri des regards, dans l’indifférence générale… L’homme égrène quelques souvenirs, des bribes de vie de la victime, livre au public quelques moments de petits bonheurs qui ont ponctué une existence anodine. Non, vraiment, rien ne justifie une mise à mort aussi ignoble, une telle tragédie ! La mort d’un anonyme sans doute, peut-être un autre jour, une autre fois un moins que rien ou un sans dent osera le même geste certes répréhensible, la banalité d’un larcin à cent sous… Mort pour un rien, hier comme demain, la soif de vivre ne compte donc pour rien ? Juste un vivant assoiffé, en manque d’argent… Tout vivant a sa place, même parmi des vivants autrement plus nantis et arrogants. L’homme poursuit son soliloque, interloqué devant un tel déferlement de violence, une telle haine. Luc Schiltz est impressionnant de vérité dans son rôle de narrateur, la gravité de la voix se mêlant judicieusement à l’accompagnement musical de Jorge de Moura, notes ou sons stridents comme des râles ou des cris.
Piquée au vif de la chair, maux et mots balancés tels des uppercuts au visage des spectateurs, la mise en scène de Sophie Langevin se révèle d’une puissance bouleversante. Le public est happé, hanté par les dits, non-dits et silences, submergé d’impuissance, d’incompréhension tout autant que de révolte, devant l’inconsolable. Avec cette vérité lancinante, incontournable : meurtre solitaire – crime collectif – génocide planétaire, quels que soient les justificatifs ou formes dont elle se pare, la barbarie est irrémédiablement condamnable. L’humanité partagée, une belle devise à ne jamais oublier ! Yonnel Liégeois, photos Bohumil Kostohryz
Ce que j’appelle oubli, Sophie Langevin : jusqu’au 24/07 à 11h45, relâche le 18/07. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).
Au théâtre des Halles, en Avignon (84), Jacques Osinski présente En attendant Godot. Le metteur en scène s’empare de la pièce la plus célèbre de Samuel Beckett en insufflant à ses personnages une humanité désespérée autant que fantastique. Un plaisir durable pour le spectateur, une salle debout !
Décor. Un arbre sec comme une trique. Un gros caillou usé par le temps. Et le ciel, traversé de nuages sombres, avant que la lune ne fasse une entrée brumeuse. Le metteur en scène Jacques Osinski (scénographie de Yann Chapotel), magnifie le matériau brut et le verbe. Il a choisi la version que Samuel Beckett valida en 1984, en ligne directe avec la mise en scène de l’auteur à Berlin en 1975. Insufflant une bonne dose de malice, Samuel Beckett expliquait qu’il avait écrit ce Godot en un temps où « il ne connaissait rien au théâtre ». La pièce date de 1948, elle fut publiée en 1952, aux éditions de Minuit à Paris. Elle est la plus célèbre du dramaturge d’origine irlandaise.
Rangée un peu vite sur le rayonnage du théâtre de l’absurde, elle pose toujours des questions. Même si l’on ne croit plus guère que Godot, dont on ne sait finalement rien, viendra un jour. Pourtant subsiste un doute. Jacques Osinski avait déjà monté La dernière bande, Cap au pire, l’Image et Fin de partie. Avec une partie de l’équipe fameuse que l’on retrouve ici. Jacques Bonnaffé est Vladimir et Denis Lavant Estragon, Jean-François Lapalus est le soumis Lucky, Aurélien Recoing étant le maître Pozzo. Celui-là même qui donne un os à ronger à qui a faim. Celui qui boit du vin à la barbe des autres. Sur l’écran, apparaît Léon Spoljaric Poudade, en jeune messager. La machine fonctionne comme une horloge suisse.
Chacun est à la place qui lui convient. Et tous participent de la même fête des mots et de leur sens. Avec une bonne dose d’humour. En attendant Godot peut être une longue attente. Car il faut tenir la durée de la pièce. Ici, deux heures quinze, bon poids. Mais elle peut aussi se révéler source d’un plaisir durable pour le spectateur : au moment des longs saluts, une salle debout ! Gérald Rossi, photos Pierre Grosbois
En attendant Godot, Jacques Osinski : jusqu’au 26 juillet, 21h00. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).
À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.
Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.
Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.
« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Piccola Scala.
Formidable conteuse, la Jeannettede Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto
Touchée par les fées, Ariane Ascaride : jusqu’au 27/07 à 11h50, relâche les 14 et 21/07. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).
Artiste et citoyenne
Le 7 avril, l’Adami, la société de gestion des droits des artistes, a décerné le « Prix de l’artiste citoyenne 2025 » à Ariane Ascaride. La comédienne a décidé de reverser les 10 000 euros du prix à l’Aasia, « une association peu connue qui œuvre à aider et soulager les migrants sur la route de l’exil et dans les camps de rétention ». Depuis janvier 2020, l’Aasia se déploie avec son programme « On the Road » sur les îles grecques de Samos et de Chios. « On dit souvent que je suis une artiste engagée, mais citoyenne, quel beau mot ! ».
Au Lila’s, en Avignon (84), Sarah Pèpe propose Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. De la déchéance sociale à un possible devenir, un spectacle qui croit en la force du « commun, commune » et aux lendemains qui chantent.Sans oublier les autres spectacles à l’affiche du théâtre.
Théâtre atypique dirigé par Romane Bernard et François Nouel, lieu emblématique en Avignon depuis 2015, Les Lila’s se revendique scène ouverte aux auteures, interprètes ou chorégraphes, toutes femmes au talent certain qui proposent leur vision du monde diverse et colorée. Un regard sur la vie et la société longtemps monopolisé par les hommes, privant de parole la moitié de l’humanité ! « Faire entendre les invisibilisées, les minorées, les silenciées enrichit l’imaginaire collectif », témoigne Sarah Pèpe, la directrice artistique du Local des autrices, relais parisien où leur voix plurielle a droit de cité et où nous avons vu en avant-première la plupart des spectacles présentés au festival. Osez découvrir et applaudir la révolte qui monte et gronde, celle d’artistes d’une incroyable force créatrice et poétique ! Yonnel Liégeois
Toute habillée de vert ce soir-là, on place son espérance là où l’on peut, Mme Gluck sort la tête de sa poubelle ! Pour nous conter une peu banale histoire de sac à dos… Celui qu’elle a offert à sa fille, prétendument acheté et qui a causé sa perte. Un sac d’école presque neuf, récupéré dans les ordures mais identifié par la copine de classe, la petite « bourge » du quartier aux moyens financiers illimités. La honte pour l’autre gamine qui refuse de retourner en classe, se brouille avec sa mère traitée de menteuse et de voleuse.
Pour se racheter, Mme Gluck ose alors ce qu’elle a toujours refusé : souscrire des crédits à la consommation ! Et de s’endetter, d’accumuler les achats compulsifs, entre l’être et l’avoir se fourvoyer en pensant faire le bonheur de sa progéniture. Jusqu’à l’engrenage fatal : l’incapacité à rembourser ses emprunts et à payer son loyer, l’expulsion de son domicile, la galère et le chômage. La vie à la petite semaine, dans les poubelles.
Auteure, metteure en scène et interprète, directrice artistique du Local des autrices (75), Sarah Pèpe se joue des mots pour nous dépeindre une réalité sociale qui, aujourd’hui, touche une bonne part de nos concitoyens : la précarité, la pauvreté qui frappe tout un chacun. Pour un accident de la vie, une maladie, une séparation, une dépression… Surtout dans un monde où le luxe s’affiche à toutes les devantures, où la publicité vend du bonheur sur tous les écrans, où l’argent des uns nargue sans vergogne le peu de moyens des autres. Ni pathos ni prise de tête sur scène, mais une folle énergie et force humour : une vraie poubelle, quatre épingles à linge et deux bouts de drap blanc, un puissant ventilateur pour imager le vent de folie qui bouscule sa vie, la mère de famille refuse de sombrer ! Dans une mise en scène minimaliste et un espace confiné, un sursaut de dignité qui éclate dans une explosion de sons et lumières.
L’évidence s’impose : non, elle n’est pas toute seule, Mme Gluck, d’autres vivent la même galère ! Allez-y donc toutes et tous l’applaudir, surtout les femmes premières victimes des crises sociales, osez traverser la rue et, comme elle, espérer en de possibles lendemains qui chantent. Malgré les injonctions, diktats et lois qui oppressent, oppriment et répriment. Les mots reprennent sens, la vie des couleurs. Entre croître et croire, il nous faut choisir ! Yonnel Liégeois.
Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension, de et avec Sarah Pèpe : jusqu’au 26/07 à 14h15, relâche les mercredi. Théâtre Les lila’s,8 rue Londe, 84000 Avignon (Tel : 04.90.33.89.89).
Quand les femmes entrent en scène
– Celle qui (jusqu’au 14/07, 10h30) : Devant la glace, elle se veut et se fait belle ! Prête à sortir, à courir à la conquête du monde… Las, bloquée chez elle, elle se met à penser, à réfléchir : et si toute cette vie trépidante n’était qu’illusion ? La femme entreprenante, gagnante mais image bien pensante de la femme perdante, recluse dans un rôle assigné ? Romane Kraemer dans un « seule en scène », convaincant et percutant.
– L’apparence des choses (du 15 au 26/07, 10h40) : Au lendemain de la mort de son compagnon, Jade l’écrivaine a perdu goût de vivre et inspiration. Peut-être est venu le temps de s’interroger sur soi-même, de renaître à ses propres aspirations… Sous les accords de guitare, des instants de vie amoureusement écrits et interprétés par Alison Demay.
– Vivre nue (jusqu’au 26/07, 12h25) : La poésie incarnée ! Des doigts et de la voix, derrière et devant son piano, pour un bref instant son corps nu dans un éclair de lumière, Fane Desrues se révèle ensorcelante ! Un concert qui vous déshabille, où l’intime se pare de mille couleurs et saveurs… Avec sensualité et douceur, une voix pure qui monte dans les cintres et transporte le public au plus profond de ses rêves et sensations.
– L’histoire de la fille d’une mère (jusqu’au 26/07, 16h00) : Elle est déçue, elle souhaitait un garçon, elle accouche d’une fille ! Une malédiction qui s’abat sur la mère autant que sur la fille, qui nous est contée sur trois générations… De l’humour acerbe, de l’émotion à fleur de peau, Émilie Alfieri joue de toutes les nuances pour révéler combien l’enfance d’une enfant, brimée dans son statut de fille, marque durablement sa future vie de femme. Du poids de l’héritage familial, avec conviction et sensibilité.
– Mal élevée (jusqu’au 26/07, 18h00) : Elles l’affirment et le revendiquent haut et fort, Astrid Tenon et Laetitia Wolf furent mal élevées, en fait plus précisément élevées mal ! Il est temps d’en finir avec la politesse, de cesser de sourire en réponse à des propos violents ou déplacés. Surtout lorsqu’on est femme éduquée à se taire, acquiescer et encaisser… D’une énergie débordante, entre humour et sérieux, les deux comédiennes nous en mettent plein la vue. De la soumission à la libération.
Le local des autrices
Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.
« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités. Mon objectif ? Donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.
Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité. Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne
Sur le plateau de la Carrière Boulbon (13), dans le cadre du festival d’Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.
Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.
Un solo sur La Valse à mille temps
Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon.Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.
La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanette, les Bourgeois, les Flamands versus les Flamingants, la Chanson des vieux amants, Vesoul, Amsterdam, Bruxelles, Quand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.
Chacun sa grammaire pour danser Brel
Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…
La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : jusqu’au 20/07, à 22h00. La carrière Boulbon, 13150 Boulbon (Tél. : 04.90.14.14.14).
Au théâtre de la Scala d’Avignon (84), Marie Torreton présente Prière aux vivants. Le récit de Charlotte Delbo, résistante et rescapée des camps de la mort : dans la nuit d’Auschwitz, la solidarité entre femmes et une lueur d’espérance au cœur de l’inhumanité. Entre horreur et douceur, un spectacle d’une rare puissance.
Seule une petite lumière pour éclairer la scène de la Scala… Une femme s’avance, belle dans le clair-obscur, le visage serein. Les mots s’échappent, d’abord timidement, pour s’envoler ensuite en un flot continu. Prière aux vivants ? Un long monologue, comme l’interminable appel du matin dans la cour d’Auschwitz, le corps dans le froid et les pieds dans la neige. Et Charlotte Delbo (1913-1985) de se réciter Le Misanthrope pour résister, ne pas sombrer ! L’ancienne assistante de Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, se souvient tandis que des femmes tombent d’épuisement à ses côtés, d’autres sélectionnées et emportées sur le chemin du crématoire.
« Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs aux autres inimaginable, c’est difficile de revenir.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs qui n’est nulle part, c’est difficile de revenir. Tout est devenu étranger dans la maison pendant qu’on était dans l’ailleurs. Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort, c’est difficile de revenir et de reparler aux vivants.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand on revient de là-bas et qu’il faut réapprendre, c’est difficile de revenir ».
De la trilogieAuschwitz et après, le titre de la pièce emprunté àPrière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, Marie Torreton a puisé des images qui racontent l’horreur absolue, l’innommable. Pour les confier au plus près du public, sobrement, sans pathos superflu… Un contraste saisissant entre la douceur de la voix et la violence insoutenable des faits et gestes qui nous sont narrés : promiscuité et insalubrité des baraquements, faim et soif qui taraudent les organismes, odeur de la mort et des fumées qui s’élèvent dans le ciel.
« Je vous en supplie, faites quelque chose. Apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil. Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin. Que tant soient morts, et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».
De temps à autre, la comédienne esquisse un geste, se rapproche et plonge son regard dans celui des spectateurs. L’émotion à fleur de peau, alors reprennent vie les visages des compagnes d’infortune de Charlotte Delbo, Viviane et Lulu, Cécile et les autres. Solidaires dans l’enfer du camp, certaines condamnées à une mort annoncée, toutes dont la survivante a fait promesse de perpétuer le souvenir.
Dans la mise en scène épurée de Vincent Garanger, Marie Torreton épouse avec délicatesse les maux et mots de la rescapée. Une parole murmurée qui force le respect, une précieuse invitation à écouter, dans un silence haletant, celle qui se remémore et se récite incessamment 57 poèmes pour rester debout, qui sans la poésie aurait sombré dans une nuit sans fin mais en est revenue… Un voyage au bout de la nuit dont il est pourtant difficile de revenir, « quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort ». Du temps d’avant au temps présent, jaillit alors la lumière pour éclairer notre devenir, faire face à l’adversité et chanter la fraternité. Un spectacle d’une rare puissance. Yonnel Liégeois, photos Thomas O’Brien.
Prière aux vivants, Marie Torreton : jusqu’au 27/07 à 10h10, relâche les 14-21/07. Théâtre de la Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).
L’une au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), l’autre en la salle Tchaïkovski du Conservatoire de danse, Violette Campo et Pauline Ribat présentent Mémoire de fille. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, au titre éponyme, qui dissèque au scalpel le corps intime de l’adolescente qu’elle fut. La mise à jour de l’expérience fondatrice de sa première aventure sexuelle.
« L’idée que je pourrais mourir sans avoir écrit sur celle que très tôt j’ai nommée « la fille de 58 » me hante », Annie Ernaux peut donc être apaisée.. . En revanche, pour le lecteur ou plutôt la lectrice, pour peu qu’elle ait vécu sa prime jeunesse avant 68, à la lecture de Mémoire de fille tout se bouscule, remonte à la surface à son grand dam parfois…. La jeune Annie Duchesne, future Ernaux, pour la première fois quitte ses parents, et le bourg d’Yvetot, pour être monitrice dans une colonie de vacances d’un village de l’Orne. « Je la vois arrivant à la colonie comme une pouliche échappée de l’enclos, seule et libre pour la première fois, un peu craintive ». Vertige d’une indépendance pour laquelle elle n’est guère armée. « La mixité la déconcerte… Au fond, elle ne connaît pour parler aux garçons que le mode de la joute populaire, à la fois défensive et encourageante, faite d’aguicherie et de moquerie dans les rues où ils suivent les filles ». La fille rêve de s’intégrer au groupe des moniteurs et monitrices mais « elle n’a aucune pratique d’autres milieux que le sien, populaire d’origine paysanne, catholique ».
Un désir d’homme sans retenue
Le samedi suivant son arrivée, elle assiste à sa première surprise-partie : H est là, « grand, blond et baraqué ». Ils dansent. « Elle est troublée parce qu’il ne cesse de la fixer intensément…..elle n’a jamais été regardée avec des yeux aussi lourds ». Il a à peine quelques années de plus qu’elle mais il a le prestige de la fonction, il est le chef des moniteurs. Ce n’est pas un garçon, c’est un homme qui la fascine et qu’elle suit docilement dans sa chambre. Tout s’accélère. « Elle n’en revient pas de ce qui lui arrive… Il va trop vite… Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue… Elle dit qu’elle est vierge… Elle crie. Il la houspille, « j’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules ». Il ne parvient pas à la pénétrer. Mais, déjà, elle est totalement à lui de corps et d’esprit. Elle raconte fièrement son aventure à qui veut l’entendre mais à peine plonge-t-elle dans le vertige romantique de ce premier amour qu’il la délaisse pour une blonde, sans doute moins empotée… « Elle est dans l’affolement de la perte, dans l’injustifiable de l’abandon ».
Elle l’attend, le guette, espérant un signe de lui, même par pitié, en vain. Sur son passage, les quolibets fusent, « je ne suis pucelle que vous croyez ». Elle fait fi des sarcasmes pour continuer à faire partie du groupe. Elle est ivre de la découverte de la force de son désir (à défaut de plaisir). « Depuis H, il lui faut un corps d’homme contre elle, des mains, un sexe dressé. L’érection consolatrice ». Elle est grisée par les désirs qu’elle suscite, faisant fi des recommandations maternelles, « elle a toujours été tenue par sa mère à l’écart des garçons comme du diable ». Ivre de liberté, elle pactise désormais allègrement avec le diable et collectionne les diablotins tout en préservant son intégrité virginale ! Était-elle « une avant-gardiste de la liberté sexuelle, un avatar de Bardot dans « Et Dieu créa la femme » qu’elle n’a pas vu… ? », s’interroge Annie Ernaux. Sur la glace de son lavabo, elle découvre « Vive les putains » écrit avec son dentifrice rouge Émail Diamant. L’injure rappelle les humiliations infligées à cette époque aux adolescentes fille-mères recluses dans les asiles maternels par la bonne société quand religieuses ou sages-femmes laïques leur lancent des « comment, à 15 ans, pouvez-vous coucher avec des hommes …? ». Alors qu’elles étaient enceintes d’un garçon de leur âge, leur premier et unique amour …
Des maux, mais pas les mots…
Le 11 septembre 1958, la veille de son départ de la colonie de vacances, H lui fera l’aumône d’une ultime (partie de) nuit, qui réactive sa dépendance et ses faux espoirs. L’auteure n’en finit pas de s’étonner de la « disproportion inouïe entre l’influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne ». Effectivement. Si, à son retour, elle fanfaronne de ses expériences auprès de ses amies, elle ne réalise pas qu’elle a vécu un séisme dont l’onde de choc se propagera dans tout son corps. Si elle n’a pas encore Les mots pour le dire, comme le titrera plus tard Marie Cardinal, son corps aura très vite les maux pour lui dire de façon radicale. « Mon sang s’est arrêté de couler dès le mois d’octobre ». Aménorrhée, le diagnostic médical est tombé, rassurant la mère puisque « la tragédie n’a pas eu lieu ». Il faut comprendre que « c’est dans des romans devenus illisibles, des feuilletons féminins des années 50, qu’on peut approcher le caractère immense, la portée démesurée de la perte de la virginité. De l’irréversibilité de l’événement ».
Elle n’oublie pas H, elle est obsédée par le désir de le reconquérir l’été suivant. Pour parvenir à ses fins, elle pense qu’elle doit se transformer radicalement. Pour l’éblouir. Dans sa tête, un rétro-planning exigeant qui aura l’unique mérite de mobiliser son énergie : acquérir de nouvelles compétences (nager, danser, conduire), briller intellectuellement, devenir blonde, maigrir…. Le piège est là, dans ce dernier mot. « Depuis la rentrée de janvier, j’ai cessé de me nourrir au foyer d’autre chose que d’un bol de café au lait le matin, de la mince tranche de viande servie tous les midis, de la soupe le soir ». Elle craquera, bien sûr, notamment dans l’épicerie de ses parents. Elle glisse dans le tsunami de l’anorexie/boulimie. Elle fait cependant une bonne année scolaire en classe de Philo, ses résultats lui permettent de choisir de longues études. Pourtant, face à l’arrogance tranquille des filles de la bourgeoisie, elle intègre la différence de classe et rejoint finalement l’ambition modeste de son père qui « exulte quand il apprend qu’elle ne veut plus continuer, qu’elle veut entrer à l’École normale d’institutrice ». Brillamment reçue au concours d’entrée, deuxième sur soixante, elle intègre l’école en septembre 1959. Elle n’y fera pas long feu, « vous n’avez pas la vocation, vous n’êtes pas faite pour être institutrice ». Rejet brutal, mais salvateur.
Le deuxième sexe de Simone
Elle se rapproche d’une compagne de déboires à la rentrée de janvier 1960. Elles font un projet commun, « quitter l’École normale, aller travailler comme filles au pair en Angleterre, revenir et entrer à la fac de lettres en octobre ». La découverte des écrits de Simone de Beauvoir contribue, à cette époque, à de nombreuses prises de conscience. Le dépaysement de l’expérience anglaise l’aide à se dépoussiérer de la honte, à entreprendre sa reconstruction. A la rentrée universitaire, elle « vit dans une effervescence intellectuelle, une expansion heureuse ». Elle s’abonne aux Lettres Françaises fondées et dirigées par Aragon, lit Robbe-Grillet et Sollers. « A la première dissertation littéraire de mon groupe de travaux pratiques, j’ai eu la meilleur note ». La plénitude de l’esprit a raison enfin du corps qui cède. « Mon appétit est redevenu celui d’avant la colonie. J’ai revu le sang fin octobre ». Avec l’acharnement d’une archéologue et la précision d’une entomologiste, l’écrivaine ne néglige aucun signe, aucune trace pour s’approcher de sa vérité, plutôt de la vérité de l’instant. Comme toujours, lecteurs et lectrices ne lâchent un livre d’Annie Ernaux qu’à regret. Certainement parce que « écrire n’est pas pour moi un substitut de l’amour, mais quelque chose de plus que l’amour ou que la vie », confesse l’auteure.
Commence alors le travail de résonance en chacun(e)… « Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir », écrit Annie Ernaux. Que cette mémoire de fille-là ne soit pas le dernier ouvrage de cette écrivaine majeure de notre temps. Chantal Langeard
Mémoire de fille, Violette Campo : jusqu’au 26/07 à 13h, relâche les 08-15-22/07. Présence Pasteur, 13 rue Pont-Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).
Mémoire de fille, Pauline Ribat : sous le patronage de la SACD, le 11/07à 16h, salle Tchaïkovski. Conservatoire de danse, 20 Rue Ferruce, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.44.46.95).
Annie Ernaux, Nobel de littérature
Le jeudi 6 octobre 2022, l’Académie royale suédoise décernait son prix Nobel de littérature à Annie Ernaux. Chantiers de culture s’est réjoui fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.
En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres.
Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…
« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».
Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».
Une oeuvre puissante, attachante et bouleversante, telles L’autre fille et Mémoire de fille… En 2011, est parue dans la collection Quarto une anthologie intitulée Écrire la vie, comprenant la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et proposant un cahier composé de photographies et de larges extraits de son journal intime inédit.Yonnel Liégeois
L’oeuvre d’Annie Ernaux est publiée essentiellement chez Gallimard, dans la collection de poche Folio.
Au Balcon d’Avignon (84), Jean-Baptiste Barbuscia présente l’Étrangère. Une pièce librement inspirée de L’étranger, le roman d’Albert Camus publié en 1942. Presque aussitôt érigé en mythe littéraire transcendant, Roland Barthes saluant l’avènement d’une « écriture blanche », soit allusive, purgée de tout pathos.
Jean-Baptiste Barbuscia, jeune auteur de son état (c’est là son quatrième texte), a imaginé d’ingénieuses variations autour de « l’affaire Meursault », anti-héros par essence, meurtrier par inadvertance. La jeune étudiante impertinente (Marion Bajot) d’un professeur de lettres aux cours peu fréquentés (Fabrice Lebert) va l’entraîner, au nom de la figure épisodique de Marie Cardona, maîtresse de Meursault l’indifférent, dans une enquête préalable au procès, dont nous allons avoir sous les yeux les attendus proprement théâtraux. Au fil d’un jeu à deux très subtil, au cours duquel l’une et l’autre (tour à tour avocat, policier, complice présumé, juge ou concierge) auront à changer de personnage en un clin d’œil…
C’est-à-dire qu’est ainsi imagée, incarnée corps et âme en somme, dûment théâtralisée, la situation initiale conçue par le romancier. Si Camus n’est pas pris au pied de la lettre, son esprit demeure, dans un geste éperdu de reconnaissance. La fidélité à sa pensée est à voir dans le vif élan vers la lucidité qui circule tout au long de la représentation, jusque dans les traits d’humour à l’heure actuelle, par exemple lorsque l’enseignant désarmé s’essaie au slam, devant la jeune fille qui le met en boîte aussi sec.
Dans ce théâtre aux proportions proprement humaines, un peu moins de 200 places, la scène se peuple et se dépeuple vite d’accessoires habilement maniés par le duo des protagonistes (table, chaise, lampe de bureau, tableau où épingler les suspects de l’affaire…). Un drap blanc pour signifier le sable de la plage où Meursault, sous le soleil aveuglant, a tiré quatre balles sur L’arabe, devient, hâtivement replié, un cadavre de tissu. On doit à Sébastien Lebert d’élégantes vagues de lumière, judicieusement rythmées grâce à l’arrangement musical de Benjamin Landrin. De la sorte, le caractère concret de la scène ne jure donc nullement avec l’abstraction sous-jacente du texte. Jean-Pierre Léonardini
L’étrangère, Jean-Baptiste Barbuscia : jusqu’au 26/07 à 13h30, relâche les 10-17 et 24/07. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Py, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).