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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 26/04, au théâtre de La Concorde (75), Julie Timmerman met en scène Un démocrate. Du théâtre documentaire de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation, un acte civique de bon aloi.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de La Concorde, studio Pierre Cardin. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Edward Bernays (1889-1995), neveu de Freud né en Autriche, tôt émigré aux États-Unis, est l’inventeur des « relations publiques » et, à ce titre, maître manipulateur, sa vie durant, de consciences de masse à subjuguer. Le texte abonde en exemples édifiants. C’est au nom de la démocratie que Bernays, admiré par Goebbels, a pu déclarer : « Si j’affirme suffisamment longtemps qu’un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. La propagande ne parle pas à la raison, mais à la foi. » On connaît la musique, elle est universelle. C’est Bernays qui l’a composée, au grand dam de Freud, qui n’entendait pas l’inconscient de cette oreille. La représentation tire son nerf d’un ton subtilement sarcastique qui ne renonce jamais à l’exposé des motifs circonstanciés de la plus cynique imposture qui gère insidieusement les comportements. Un brûlot enjoué sur la duperie monstre sous laquelle gît le beau mot de démocratie. Du théâtre civique de bon aloi. Jean-Pierre Léonardini

Un démocrate, Julie Timmerman : Jusqu’au 26/04, 20h. Théâtre de la Concorde, studio Pierre Cardin, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

À l’issue de trois représentations, rencontre-débat avec la metteure en scène et son invité : Le 12/04 avec Pierre Haski, journaliste, chroniqueur sur France Inter et auteur d’ouvrages sur la politique internationale. Le 15/04 : avec David Colon, historien, professeur et écrivain, spécialisé dans l’actualité économique et politique. Le 23/04 : avec Nora Hamadi, journaliste, présentatrice pour Arte et France Culture.

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Drame à l’abattoir

Au théâtre Jacques Carat de Cachan (94), Faustine Noguès présente Les essentielles. L’auteure et metteure en scène nous plonge au cœur d’un abattoir où les employés se mettent en grève après la mort d’une de leurs collègues. Un spectacle détonnant qui interroge le monde actuel de l’entreprise.

Ce jour-là, rien ne va plus à l’abattoir : Fess a été retrouvée morte sur la chaîne. Ses collègues décident de se mettre en grève. Comment débrayer ? Qui va prendre la parole pour s’adresser à la directrice ? Les conversations s’animent sans que l’on sache qui parle (l’une des comédiennes est ventriloque). « Grâce à elle, cette grève n’a pas de leader et le groupe est doté d’une voix collective », explique la jeune metteure en scène Faustine Noguès qui s’est largement documentée sur l’univers des abattoirs. Sur scène, les salariés en tenue de travail, bottes en plastique et tabliers sanguinolents, s’organisent. L’une d’entre eux se lance même dans un rap endiablé pour raconter les conditions de travail qu’elle subit depuis des années.

Débarque la directrice, armée de son ordinateur portable, qui débite une novlangue bien huilée en cas d’accident du travail. On en rit, tellement la caricature de la manageuse formatée est parfaite ! Pourtant, l’heure est grave : une énorme carcasse suspendue en fond de scène incarne l’ouvrière décédée. Ses collègues veulent parler au proprio et sont déterminés à aller jusqu’au bout. Assise dans une ossature de vache qui fait office de fauteuil, la directrice se voit contrainte d’informer le lointain propriétaire. « Ecoutez, monsieur le Possesseur, la nature inouïe de ma prière qui vient malgré moi troubler votre tranquillité… ». Elle l’informe qu’elle a eu beau proposer aux ouvriers deux jours de congés payés, ils sont en grève et ils refusent de décrocher le cadavre. L’actionnaire principal qui cause anglais n’en a que faire.

Les salariés, alors, se racontent : les petits contrats ou les vingt ans de boîte, leurs postes respectifs et les douleurs qui vont avec, leurs centres d’intérêt… On entend le bruit des bêtes entassées, on respire le fumier tandis que le cadavre de l’ouvrière, incarnée par une comédienne circassienne, s’anime tel un fantôme sur les hauteurs de la chaîne. Peu à peu, tout va se disloquer alors que le Possesseur, devenu végétarien, veut se lancer dans la production d’huiles essentielles. Dans un tragi-comique à l’humour noir, la pièce pointe avec brio les nouvelles règles du jeu à l’œuvre dans les entreprises. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage

Les essentielles : Le 10/04, 20h30. Théâtre Jacques Carat, 21 avenue Louis Georgeon, 94230 Cachan (Tél. : 01.45.47.72.41). Les 15 et 16/04 au Château rouge, Scène conventionnée d’Annemasse (74).

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De Jérusalem à Ivry, Antigone

Au regard du génocide perpétré en territoires palestiniens par le gouvernement d’extrême-droite dirigé par Benyamin Netanyahou, avec l’appui de l’Amérique de Trump et d’autres états réactionnaires, Chantiers de culture remet en ligne l’article consacré à l’Antigone de Sophocle, créée par le Théâtre National Palestinien et mise en scène par le regretté Adel Hakim (Prix de la Critique 2017 du meilleur spectacle étranger).

Comme élément de compréhension d’un conflit qui perdure d’une génération l’autre, pour décrypter la tragédie d’un peuple asservi depuis des décennies en une prison à ciel ouvert.

Sans oublier la grande exposition Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire organisée à l’Institut du monde arabe (voir en pied d’article), jusqu’en novembre 2025. Yonnel Liégeois

À la Manufacture des Œillets, son nouvel et superbe écrin inauguré en décembre 2016, le Théâtre des Quartiers d’Ivry accueille le Théâtre National Palestinien. Pour la reprise exceptionnelle d’Antigone, la pièce de Sophocle magistralement mise en scène par Adel Hakim, et la création de Des roses et du jasmin. De la Grèce antique à la Palestine contemporaine, une tragédie de la terre qui perdure à travers les siècles.

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Invité à Jérusalem en mai 2011 lors de la création d’Antigone mise en scène par Adel Hakim, le codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Jean-Pierre Han est catégorique. Selon le rédacteur en chef des Lettres françaises, l’emblématique magazine littéraire longtemps dirigé par Aragon, entre la crise qui secoue la Thèbes de Sophocle quatre siècles avant Jésus-Christ et le conflit latent qui perdure à Jérusalem depuis des décennies, l’évidence s’impose. « Le choix de la pièce de Sophocle, Antigone, est d’une extrême justesse par rapport à la situation palestinienne sans qu’il ait été besoin de la « contraindre » de quelque manière que ce soit, de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit », écrit-il à son retour de l’avant-première.

Ivry, Studio Casanova en cette veille de printemps 2012. En fond de scène, un superbe mur gris-blanc où s’inscrivent au fil du spectacle diverses répliques de la pièce ou quelques extraits du poème Sur cette terre de Mahmoud Darwich en langues française et arabe… Au premier plan, frêle et fragile dans sa robe immaculée, pourtant forte et déterminée en son esprit, l’éblouissante et lumineuse Shaden Sali, l’Antigone de Sophocle et fille de Palestine qui crie son désespoir et sa révolte, sa volonté de passer outre au décret du roi Créon : non, elle n’acceptera jamais que le corps de son frère soit livré à l’appétit des chiens et des corbeaux, oui elle bravera l’autorité et le pouvoir pour lui offrir une digne sépulture. En terre, sur sa terre, au péril de sa propre vie puisque la mort est promise à qui enfreindra la loi ! Polynice aux temps anciens, Yasser Arafat hier et Mahmoud Darwich quelques années plus tard, entre la pièce de théâtre et la réalité historique les frontières s’estompent étrangement : devant le refus obstiné du gouvernement israélien, ni le leader palestinien ni le poète n’auront droit au repos éternel à Jérusalem, la ville trois fois sainte. « La sépulture, la terre natale, Arafat et Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle il y a quelques siècles », constate Jean-Pierre Han.

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Native de Jérusalem, Shaden Sali a suivi une formation de secrétaire médicale avant de devenir comédienne. Un choix de carrière pas évident pour la jeune femme, qui dut l’imposer aux yeux même de sa famille… Aujourd’hui reconnue par les siens, elle s’identifie totalement à son personnage qu’elle interprète avec force conviction et talent. « Antigone n’est pas une femme du passé. À quelques siècles de distance, elle subit et vit les mêmes choses que nous aujourd’hui : l’injustice et les souffrances au quotidien qu’endure le peuple palestinien ». À l’écouter, le doute n’est point de mise, Antigone est fille de Palestine, c’est toute la douleur du peuple palestinien que Shaden Sali entend faire résonner sur les planches !

« La pièce de Sophocle ne raconte pas une histoire du passé, elle est porteuse au final de tout ce qui se passe aujourd’hui en Palestine : le retour à la terre, le respect des valeurs humaines, la volonté de se battre pour la dignité et la reconnaissance de ses droits. Je suis persuadée que le peuple palestinien peut facilement s’identifier à cette héroïne des temps antiques parce qu’elle est porteuse de très hautes valeurs, parce qu’elle n’hésite pas à s’opposer au pouvoir en place. C’est une battante, une combattante qui n’accepte pas la soumission et l’humiliation. Son message essentiel ? La défense d’un idéal, la force de convictions peuvent conduire chacun à préférer la mort à la vie. Pour ma part, j’ai choisi la vie, et le théâtre, pour faire entendre ce à quoi je crois ».

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« Dans la tragédie grecque, on va à l’essentiel, il y a une compréhension exceptionnelle de ce qu’est l’humain : les droits de l’homme sont supérieurs à ceux de l’État », souligne pour sa part Adel Hakim, le metteur en scène et codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, « n’oublions jamais aussi que cette terre est le berceau de la civilisation occidentale ». Fort d’un long compagnonnage avec le Théâtre National Palestinien, invité déjà à Ivry en 2009, il explique avec clarté et lucidité les raison son choix, lève d’emblée d’éventuelles ambigüités. « Même si elle parle de l’injustice et du droit à la terre, la pièce de Sophocle n’offre pas au spectateur des clefs de lecture du conflit israélo-palestinien, elle est de portée universelle, Créon n’est pas un vilain israélien qui condamne à la mort une vilaine terroriste ! Dans Antigone, nous avons affaire à un conflit de famille qui tourne mal, à une guerre fratricide ». Qui, cependant, n’est pas sans rapport, aux dires de l’homme de théâtre, avec cette guerre fratricide que se livrent deux peuples depuis des décennies…

Autre atout, selon Adel Hakim, dans le choix d’un tel répertoire : la qualité d’interprétation des comédiens palestiniens ! « Avec eux, ce fut une rencontre extraordinaire, ils ont une manière très profonde d’incarner la tragédie, ils en ont un sens inné. Ils la vivent de manière très intime, elle est leur quotidien, ils savent ce que ça veut dire sur scène comme au jour le jour », reconnaît-il avec autant d’enthousiasme que de respect. « En vivant plus de deux mois avec eux à Jérusalem pour les répétitions, j’ai expérimenté toutes les difficultés qu’ils éprouvent au quotidien. Simplement pour se rendre au théâtre et y arriver à l’heure : une galère journalière pour chacun, en raison des barrages et des contrôles inopinés. Avec régulièrement l’interdiction de poursuivre son chemin, une décision relevant souvent de l’arbitraire, sans raison apparente ni clairement justifiée, juste parce qu’un policier ou un membre d’une milice autorise ou interdit le passage selon son bon vouloir ».

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L’injustice au quotidien, elle se donne à voir et à entendre désormais sur le plateau d’un théâtre, la Manufacture des Œillets : tragique, lumineuse, émouvante dans les yeux d’Antigone ! Son cri de douleur est celui de tous les peuples humiliés, son acte de résistance rejoint celui de tous les « indignés » de la planète, son appel à la vie et au respect celui de tous les hommes et femmes opprimés et sans droit à la parole, à la terre, à un avenir. Un spectacle d’une rare intensité dramatique, où la beauté du décor se conjugue avec éclat à celle de la musique et de la langue arabe, où poésie et lyrisme conduisent le spectateur sur des rives insoupçonnées. Au-delà même des berges de Méditerranée, plus loin que les plantations d’oliviers ou d’orangers, sur ces terres profondes de l’intime humanité enfouie en chacun. Yonnel Liégeois

 

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Pourquoi une Antigone palestinienne ? « Parce que la pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale (…). Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître (…). La pièce de Sophocle est un chant d’amour et d’espoir, une symphonie des sentiments, un météore précieux et brillant incrusté dans le noir du ciel et qui semble vouloir repousser l’ombre même de la mort, en attisant notre goût pour la lutte et pour la vie.
Dans le spectacle, on entend la voix de Mahmoud Darwich, une voix qui a été associée, les dernières années de sa vie, aux musiques du Trio Joubran. Leur musique, la voix du poète, les artistes palestiniens, tout est au service de la pièce de Sophocle, si lointaine avec ses 2500 ans d’existence et si proche de par sa vérité humaine ». Adel Hakim, metteur en scène.

Des roses et du jasmin

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« Voilà c’est fini. Retour sur Paris ce soir. Mission accomplie. Nous avons débarqué à Jérusalem, Adel Hakim et moi, pour lancer la création du spectacle, Des Roses et du Jasmin, au théâtre Hakawati. Un pari dingue, le Théâtre National Palestinien était presque à l’abandon. Pas un sou, pas un spectacle depuis des années. Comme le dit son directeur, Amer Khalil, « je n’ai pas de quoi vous offrir une bouteille d’eau ». On a créé une troupe, en appelant à gauche et à droite. Trois mois de boulot, de controverses. De passions et de désespoir aussi. Comment construire un cadre de travail pour des comédiens qui ne savent plus ce qu’est un travail de troupe depuis des années ? Hier la salle, pour la troisième fois, était bondée. Beaucoup de jeunes, beaucoup de gens venus de l’Ouest… Jérusalem reste tout de même une ville coupée en deux, à l’ouest les juifs et à l’est les arabes, pour faire vite.

La pièce d’Adel déroule avec un souffle épique, sur trois heures, les destins fracassés par l’amour et par la haine de familles juives et palestiniennes mélangées. On voit défiler l’histoire, 44, puis 48, la création de l’État d’Israël, la Nakba et l’exil des Palestiniens, la guerre de 67 et l’annexion des territoires jusqu’à la première Intifada. Sur scène, les comédiens se donnent à fond, remarquables : Shaden, Amira, Lama, Faten, Hussam, Kamel, Daoud, Samy et Alaa. Au bout de trois heures, on sort sonnés, la salle est debout ». Mohamed Kacimi, dramaturge, extraits de son journal de création.

 

Le TNP, un théâtre atypique

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Implanté à Jérusalem Est, le Théâtre National Palestinien s’appelait à sa fondation, en 1984, le Théâtre Al Hakawati (« Le conteur »), du nom de la célèbre compagnie qui l’animait. Comme il est interdit à l’Autorité Palestinienne de subventionner des institutions implantées à Jérusalem, le théâtre ne reçoit donc aucun subside de sa part. Et pas plus du gouvernement israélien puisque le TNP se refuse à présenter tout dossier de subvention afin de préserver sa liberté de programmation… D’où une situation complexe : il ne vit que grâce aux aides internationales, au soutien de diverses ONG ou de partenariats comme celui engagé avec Ivry. Ainsi, lors de sa création en 2011, grâce au soutien du Consulat général de France à Jérusalem, Antigone a pu être jouée à Ramallah, Jénine, Naplouse, Bethléem et même à Haïfa en Israël. En dépit des difficultés et de sa situation d’enfermement, le TNP n’en poursuit pas moins sa mission : amener le théâtre à des publics qui n’ont pas la possibilité de se déplacer, rapprocher la communauté palestinienne des différentes formes d’art.

Gaza à l’IMA

Jusqu’au 02/11/25, l’Institut du monde arabe expose les Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire. Depuis 2007, le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) est devenu le musée-refuge d’une collection archéologique de près de 529 œuvres appartenant à l’Autorité nationale palestinienne et qui n’ont jamais pu retourner à Gaza : amphores, statuettes, stèles funéraires, lampes à huile, mosaïque…, datant de l’âge du bronze à l’époque ottomane, forment un ensemble devenu une référence au vu des destructions récentes.

Depuis le début de la guerre Israël-Hamas en octobre 2023, en se basant sur des images satellitaires, l’Unesco observe des dommages sur 69 sites culturels gazaouis : dix sites religieux (dont l’église grecque orthodoxe de Saint-Porphyre, détruite le 19 octobre 2024), quarante-trois bâtiments d’intérêt historique et/ou artistique, sept sites archéologiques, six monuments, deux dépôts de biens culturels mobiliers et un musée.

Avec l’aide du MAH et de l’Autorité nationale palestinienne, l’IMA propose une sélection de 130 chefs-d’œuvre de cet ensemble issu des fouilles franco-palestiniennes commencées en 1995, dont la spectaculaire mosaïque d’Abu Baraqeh, et de la collection privée de Jawdat Khoudery offerte à l’Autorité nationale palestinienne et présentée pour la première fois en France. Le témoignage d’un pan de l’histoire inconnu du grand public : celui du prestigieux passé de l’enclave palestinienne, reflet d’une histoire ininterrompue depuis l’âge du bronze. Oasis vantée pour sa gloire et sa douceur de vie, convoitée pour sa position stratégique dans les enjeux égypto-perses, terre de cocagne des caravaniers, port des richesses de l’Orient, de l’Arabie, de l’Afrique et de la Méditerranée, Gaza recèle quantité de sites archéologiques de toutes les époques aujourd’hui en péril. La densité de son histoire est un trésor inestimable.

Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire : jusqu’au 02/11/25, du mardi au vendredi de 10h à 18h, les week-ends et jours fériés de 10h à 19h. L’institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V, 75005 Paris (Tél. : 01.40.51.38.38).

EN SAVOIR PLUS :

Histoire de Gaza, par Jean-Pierre Filiu (éditions Fayard).

Gaza, au carrefour de l’histoire, par Gerald Butt (traduction Christophe Oberlin, éditions Encre d’Orient).

Jours tranquilles en Palestine, par Gilles Kraemer, Mohamed Kacimi, Karim Lebhour (préface Dominique Vidal, éditions Riveneuve).

Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), par Dominique Vidal (Éditions de l’Atelier).

Palestine, Israël : un État, deux États ?, sous la direction de Dominique Vidal (éditions Actes Sud).

Un autre Israël est possible, vingt porteurs d’alternatives, de Dominique Vidal et Michel Warschawski (Éditions de l’Atelier).

Comment la terre d’Israël fut inventée, de la Terre sainte à la Mère patrie, de Shlomo Sand (éditions Flammarion).

La maison au citronnier, de Sandy Tolan (éditions J’ai lu).

 

Chronologie

1947 : Résolution 181 de l’ONU qui partage la Palestine en deux États

1949 : Près d’un million d’arabes palestiniens sont chassés de leur terres

1964 : Création de l’O.L.P., l’Organisation de libération de la Palestine

1967 : Résolution 242 de l’ONU sur le retrait des territoires occupés

1982 : Massacres dans les camps palestiniens de Chabra et Chatila

1993 : Signature des Accords d’Oslo entre Shimon Pérès et Yasser Arafat

1995 : Assassinat d’Yitzhak Rabin par un extrémiste opposé aux accords

1996 : Patron du Likoud, Benjamin Netanyahou chef du gouvernement

2004 : Décès d’Arafat, Mahmoud Habas président de l’Autorité Palestinienne

2012 : L’ONU reconnaît la Palestine comme État observateur non membre

2023 : Attaque terroriste du Hamas, 1200 morts et 5431 blessés israéliens

2025 : En date de fin mars, 51000 morts et 114000 blessés palestiniens

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Quand Bach danse la rumba…

Au théâtre du Rond-Point (75), le trio Cassol-Platel et Vangama présentent Coup fatal. Entre musiques et danses, le chant choral d’une troupe africaine qui mêle répertoire classique et culture congolaise. Un spectacle hors norme, débridé et coloré, qui explose de créativité et d’humanité.

Ils entrent en scène, avec likembé et balafon, au pas de danse et en musique. Brandissant au-dessus des têtes un banal fauteuil en plastique bleu, marque de fabrique chinoise ! Après la désastreuse et mortifère colonisation belge au Congo, le symbole de l’emprise de l’Empire du Milieu sur le continent africain… Ce qui n’altère en rien l’optimisme de la troupe, danseurs et musiciens ont convenu de porter un Coup fatal à toute forme de censure ou de soumission. Libérés des règles occidentales autant que des traditions locales, mêlant allégrement Monteverdi ou Bach aux airs tribaux, colorant de poussières urbaines autant que de terres ocres la sueur des corps dansants.

Il y a de la rumba dans l’air, un concert dansé sans début ni fin, une suite de tableaux qui déserte de temps à autre la scène pour s’en aller quérir quelques spectateurs et entamer, duo collé-serré, un pas de danse improvisé entre les travées ! Une explosion de créativité, l’humanité ensorcelée de pirouettes chatoyantes, le contre-ténor entonnant quelques arias de Haendel ou de Vivaldi tandis que ses partenaires font résonner et vibrer avec virtuosité calebasses et guitares électriques. Un monde s’invente devant nous, sans bornes ni frontières, un univers où fusionnent classique et moderne. Des danses solo aux mouvements collectifs, d’une voix solitaire au chant choral, c’est feu de joie pour la fraternité-totem, l’amour bigarré, le bonheur métissé… La culture libérée de ses chaînes, loin des mains coupées par le scélérat colon, les doigts divaguant désormais d’un instrument l’autre, ricochant sur la peau du tambour, bondissant au sol pour des figures acrobatiques : occuper et partager l’espace pour faire histoire commune !

Plus de dix ans après sa création encensée au festival d’Avignon en 2014, Coup fatal squatte de nouveau la scène au grand bonheur des spectateurs, le triumvirat belgo-congolais (Fabrizio Cassol à la direction musicale, Alain Platel aux chorégraphies, Rodriguez Vangama à la direction d’orchestre), reprend des couleurs ! Sans oublier le contre-ténor Coco Diaz à la divine voix et Jolie Ngemi, la seule femme du groupe et prodigieuse danseuse. De la musique baroque à la rumba congolaise, la fête des sens, corps et cœurs. Yonnel Liégeois

Coup fatal, Cassol-Platel-Vangama : Jusqu’au 05/04, les jeudi et vendredi à 21h, le samedi à 20h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Du 05 au 07/06, au Théâtre de Namur (Belgique).

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Lutte de classe au collège !

Au centre culturel Pablo Picasso d’Homécourt (54), Julia Vidit présente Quatrième A (lutte de classe). Sur un texte de Guillaume Cayet, la révolte d’une bande d’élèves en rébellion contre l’ordre établi ! Sous couvert d’humour, la description d’un système scolaire en mal d’égalité.

Elle déambule, solitaire, entre chaises et tables de la Quatrième A… Normal, ses camarades de classe l’ont surnommée « la discrète », celle qui ne dit rien et ne se mêle de rien, celle qui pourtant voit tout et réfléchit beaucoup ! En fait, la gamine ne se satisfait guère de l’ambiance qui règne dans l’établissement scolaire : un proviseur dépassé par ses responsabilités, un délégué de classe qui se verrait bien calife à sa place, des professeurs plus ou moins conciliants, un élève nouvellement arrivé qui se la joue forte tête par rapport aux sanctions injustifiées. Plus grave : la tentative de suicide d’une élève qu’Emma la discrète découvre ensanglantée dans les toilettes ! La révolte gronde sur les rangs, elle nous conte le fil des trois jours qui ont précédé l’explosion.

Au premier rang de la classe, les forts en thème, au fond bien sûr les rigolos et dépassés par les études, au milieu les garçons et filles qui suivent les cours envers et contre tout… Emma est du lot, qui présente chacune et chacun à la place qu’il ou elle occupe entre les murs. Mais pas que : il y a aussi les pions qui se la jouent parfois gros bras, les profs qui prononcent des exclusions à la tête du client, le délégué de classe qui ne cache pas ses ambitions personnelles. La partition de Guillaume Cayet, allègrement mise en scène par Julia Vidit, au-delà des péripéties racontées par le menu, pointe en réalité les multiples dysfonctionnements de l’institution scolaire au regard des attentes des élèves : une authentique prise en compte de leurs aspirations, le respect de leurs paroles, leur désir d’autonomie. Quelques maladresses certes, il n’empêche, la bande de jeunes comédiens se révèle convaincante dans son propos. Enthousiaste à l’idée de bien dire et faire, intrépide dans les multiples changements de personnages et de costumes, dynamique et virevoltante dans la maîtrise de l’espace.

Avec force humour et une grosse pointe d’autodérision, s’inspirant de Zéro de conduite, le film de Jean Vigo tourné en 1933 mais interdit jusqu’en 1946, la pièce dresse un peu banal portrait de nos jeunes têtes pensantes du troisième millénaire. Décidées à prendre le pouvoir, organiser un bal sur le toit du collège, pour signifier leur souhait d’un mieux vivre ensemble ! Yonnel Liégeois

Quatrième A (lutte de classe), Julia Vidit : Le 04/04, à 14h30 et 20h30. Centre culturel Pablo Picasso, Place Général Leclerc, 54310 Homécourt (Tél. : 03.82.22.27.12).

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Une liberté au goût de miel

Au théâtre de la Colline (75), le réalisateur Khalil Cherti adapte à la scène son film T’embrasser sur le miel. L’histoire de deux amants séparés par une guerre qui n’en finit pas de dévaster leur pays, la Syrie. Un manifeste à la poésie et à l’humanité.

L’histoire commence en mars 2011. Tout un peuple manifeste et réclame le départ de Bachar Al Assad. Pas d’image, juste les cris de joie et de colère, les youyous et les chants des manifestants. Siwan pousse une porte dérobée et pénètre dans sa maison. Elle tient entre ses mains un aquarium rond rempli de chewing-gums enveloppés dans du papier blanc qu’elle a confectionnés en prenant soin d’écrire, dans ces enveloppes de fortune, le goût de la liberté. « Pour vous, quel serait le goût de la liberté ? », demande-t-elle aux manifestants. Pour les uns, le goût du miel, pour d’autres celui du jasmin ou du chawarma… Chaque jour, elle offre aux soldats qui encerclent les manifestants un chewing-gum au parfum de liberté, dans un geste aussi dérisoire que poétique.

ولما كنا ما نعرف شو بدنا نقول، لما كنا نغص بالحكي، كنتي تسأليني: شو؟  صرت قدران ما تموت منشاني ، ولّا لسا ؟

[Et quand nous n’avions plus de mots, quand nos gorges se trouaient.
Tu me demandais toujours :
« Alors aujourd’hui, t’es capable de ne pas mourir pour moi ? »]

Khalil Cherti, dans cette pièce adaptée de son cout métrage éponyme, T’embrasser sur le miel, relève haut la main le défi du passage à la scène. La guerre a séparé les deux amants. Alors Siwan et Emad se filment dans leur quotidien, des vidéos comme des capsules de petits bonheurs volées à la guerre qui leur permettent de maintenir à flot leur amour, malgré la séparation. Des vidéos qui racontent une vie trouée de silences et de points de suspension, où l’on s’aime à distance, où les corps s’enlacent à distance, où l’on partage les rires et les larmes. Les déflagrations nous parviennent, d’abord lointaines, puis se rapprochent, plus fortes, plus violentes, jusqu’à faire basculer le récit et les spectateurs au cœur de la guerre, dans un champ de ruines où les enfants ne peuvent plus jouer, les amants s’aimer.

Comme Siwan et Emad, le public est séparé par un mur érigé par une guerre qui n’en finit pas. Le plateau ainsi divisé nous permet d’être au plus près d’eux grâce à l’intervention de la vidéo. Le jeu sensible et généreux de Reem Ali et Omar Aljbaai, formidables comédiens syriens formés à Alep et Damas et désormais réfugiés en France, confère à leurs personnages une dimension érotique et poétique bouleversante. Dans ce huis clos qui se joue sous nos yeux, c’est l’histoire d’un pays coupé du monde qui se dessine. Face au massacre de tout un peuple, le geste théâtral est bien peu de chose. En redonnant vie aux désirs de rêve et de liberté du peuple syrien sur un plateau de théâtre, Khalil Cherti provoque une catharsis d’une portée politique salutaire. Il nous rappelle combien ce qui se passe là-bas nous concerne tous, ici.

Musique et poésie pour libérer l’imaginaire

 Face à une guerre qui déploie ses tentacules meurtriers jusque dans l’intimité des hommes et des femmes, les mots résistent à la haine. Qu’il s’agisse d’un poème de Maïakovski, d’extraits de films en noir et blanc de l’Égyptien Ezz El Dine Zulficar (le Fleuve de l’amour, 1960) ou du syrien Nabil Maleh (le Léopard, 1971), qui ont le goût de l’enfance, celui des glaces achetées au marchand ambulant par des volées de gamins dévalant les rues d’un pays qui n’existe plus. L’art, la poésie, la musique libèrent alors l’imaginaire. Et si la poésie ne prétend pas arrêter les guerres, elle permet aux hommes et aux femmes de rester dignes, debout face à la barbarie. La mise en scène de Khalil Cherti est d’une sensibilité qui défie tous les obscurantismes. Transcendant les peurs et la mort, T’embrasser sur le miel résonne comme un manifeste à la poésie et à l’humanité. Marie-José Sirach, photos Tuong-Vi Nguyen

T’embrasser sur le miel, Khalil Cherti : Jusqu’au 05/04, du mercredi au samedi à 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Tragédie à Lille

En la Grande Halle de la Villette (75), la septième promotion de l’école du Théâtre du Nord (Lille) propose Tragédie. Sous la houlette du directeur et metteur en scène David Bobée, un spectacle de sortie écrit par quatre élèves, et parrainé par Éric Lacascade, qui envisage l’avenir dans un monde en ruines.

Le contraste est saisissant entre le décor, une énorme carcasse d’avion fracassée sur le plateau, paysage d’apocalypse, et la joie, le bonheur des 20 élèves (16 actrices/acteurs et 4 auteurs/auteures) qui s’apprêtent à voler de leurs propres ailes. À la veille du retour de Tragédie sur la scène de la Grande Halle, la septième promotion repart donc à l’assaut d’un texte écrit par quatre d’entre eux, sous la houlette d’Eva Doumbia. « Nous ne prétendons pas avoir écrit le texte d’une génération » estime Ilonah Fagotin, autrice. « C’est une tentative d’être au monde, une émotion face au monde. Écrit-on des choses pour qu’elles soient actuelles ou contemporaines ? On espère que, dans dix ans, Tragédie continuera de parler ». Clément Piednoel Duval, auteur, mesure combien cette pièce « résonne d’un point de vue politique, intime, écologique avec le monde d’aujourd’hui. Nous avons écrit le texte, il y a déjà plusieurs mois, mais la réalité, le monde nous rattrapent. On sait que la tragédie finit mal, mais nous avons tenté, à notre échelle, de créer des utopies ».

Une jeunesse sacrifiée sur l’autel du pouvoir

Toutes et tous sont concentrés. La tragédie se joue sur le plateau, mais aussi à l’extérieur. Que faire ? Comment se ressaisir ? La défaite, l’engagement, le courage, l’espoir, le désespoir… Vous avez dit contemporain ? Les mots tissent un récit épique, lyrique, dont les ramifications puisent dans le corpus de la tragédie antique pour mieux s’en défaire. C’est un texte écrit au futur antérieur, porteur d’une mémoire, d’une histoire longue de plusieurs millénaires mais qui regarde désespérément, obstinément, vers l’avenir. Le monde est en ruines. Depuis la mort d’Iphigénie, celle d’Antigone, c’est toujours la jeunesse qui est sacrifiée sur l’autel du pouvoir.

Sur le plateau, le compte à rebours vers une mort certaine a commencé. Ils sont les survivants de l’ancien monde, d’un monde gangrené par l’extrême droite, partout en Europe. Ils trinquent à l’horreur, à l’effondrement, quand l’une d’elles murmure : « On a oublié les banderoles. (…) Pour ne pas perdre notre humanité, ne pas oublier les banderoles. On ne va rien refaire comme avant. On va inventer, espérer, s’aimer. Je vous aime, je nous aime. »

« On va s’adresser à des gens qui ont peut-être voté à l’extrême droite »

Le théâtre peut-il changer le monde ? La question est posée en grand dans le spectacle. Si Charles Tuyizere, comédien, ne le pense pas – « le théâtre pose des questions mais quand je joue, je ne pense pas changer le monde » –, Ambre Germain-Cartron, comédienne, estime que « le théâtre, seul, ne le peut pas, mais il participe à une réflexion commune. Je suis d’une génération où l’extrême droite a toujours fait partie du paysage. Son score actuel est effrayant. La dissolution de l’Assemblée nationale a précipité les choses. C’est maintenant qu’il faut agir. Notre spectacle est nécessaire. On sait qu’on va s’adresser à des gens qui ont peut-être voté à l’extrême droite. On ne peut pas voter à leur place, on peut au moins ouvrir des zones d’empathie ».

Camarades de promotion, ils auront passé trois années ensemble, partagé des aventures, rencontré des metteuses et metteurs en scène d’ici et d’ailleurs, éprouvé jusqu’à plus soif leur désir de faire du théâtre. Sous la houlette de David Bobée, directeur du théâtre, parrainés par Éric Lacascade, elles et ils expriment leur talent, leur énergie, leur singularité sur le plateau comme dans la vie. Pour Sam, « cette promotion convoque 16 identités et ça ne crée pas de la diversité mais de la richesse. Tout comme on ne choisit pas sa famille, nous ne nous sommes pas choisis mais rencontrés. On a passé trois années ensemble, parfois soixante heures par semaine et, à ce rythme, on apprend sur la singularité de l’autre. C’est une leçon sur le vivre-ensemble, une manière de lutter contre l’uniformisation des corps, du jeu de l’acteur »« On est tous différents, nous avons su sublimer nos différences », ajoute Charles. Et Ambre, de préciser : « Nous ressemblons à nos copains, à ceux qu’on fréquente, à ce monde où il n’y a pas que des Blancs hétéronormés, beaux, sourire éclatant, qui ne nous ressemblent pas. »

Besoin de réinventer le monde et le théâtre

Cette promotion, baptisée Studio 7, est à l’image de la jeunesse dans toute sa diversité. David Bobée y a scrupuleusement veillé : « Cette promotion a provoqué un choc générationnel. Elle a besoin de réinventer le monde et le théâtre. Elle a aussi besoin de connaître ce qui s’est passé avant, de remonter à la source. » Transmettre, bien sûr, mais pas que. Pour Éric Lacascade, « le spectacle ne fait pas le constat d’un état du monde mais il sous-tend une manière de faire politiquement du théâtre dans cette mise en commun. Comment faire œuvre ensemble » ? Dehors, devant le théâtre, à l’appel de la CGT spectacle et du Syndeac, plusieurs dizaines de personnes se regroupent pour dénoncer les coupes budgétaires. Les élèves de l’école sont tous là. Pas pour faire de la figuration. ils se sentent forts de ces trois années passées ensemble. Beaucoup ont déjà des projets plein la tête. En solo ou en compagnie, dans un collectif : des spectacles, des films, des ateliers d’écriture, l’envie de jouer, d’écrire chevillée au cœur et au corps.

Dupes de rien, ils ne sont surtout pas dupes des difficultés auxquelles le secteur de la culture, en premier celui du spectacle vivant, est confronté. Il y a vraiment péril en la demeure. On mesure alors la puissance des mots, du théâtre aussi quand il ne se contente pas d’amuser la galerie. Marie-José Sirach

Tragédie, mise en scène de David Bobée et Éric Lacascade : Du 03 au 06/04, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h. Grande Halle de la Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75) Paris.

Prêt au décollage ?

Puissante, émouvante, passionnante… Cette jeune bande d’auteurs-comédiens ne manque ni d’audace ni de talent ! Certes, il ne faut pas oublier d’attacher sa ceinture de sécurité au décollage de ce spectacle qui ne ménage ni turbulences ni trous d’air… Au moins, nous avons consolation d’avoir évité le crash et d’être bien planté sur notre siège à la vue de la catastrophe à la une du quotidien régional : un avion s’est écrasé au Théâtre du Nord ! Une carlingue brisée sur le plateau, d’où émergent une quinzaine de survivants égarés dans le froid et la solitude des vents, une métaphore avant tout pour décrire un monde en perte de vitesse et de hauteur, sans boussole ni repères, qui n’a rien pour plaire à la jeunesse : guerre, pauvreté, misère sociale, discrimination.

Survivre, certes, ne pas mourir d’épuisement, en faisant groupe peut-être ? En écoutant les suggestions des uns et des autres et leur accorder confiance ? En vivant collé-serré pour partager souffrance et mort, chaleur et bienveillance du compagnon de galère ? De monologues en duos ou chant choral, ils sont seize à déplorer l’état du monde, seize aussi à oser croire en un autre possible ! Malgré quelques traits surchargés, un spectacle qui emporte le public dans une traversée au long cours entre tragédie et utopie, cris d’amour et coups de semonce. D’une folle énergie, une troupe aux personnalités déjà très affirmées dont le futur aura grand peine à briser les ailes ! Yonnel Liégeois

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Entre guerre et paix

Le 28/03, en l’Espace culturel d’Avion (62), Anne-Marie Storme présente La contrainte. La nouvelle de Stefan Zweig, publiée en 1920, pour la première fois adaptée au théâtre… Partir à la guerre pour accomplir son devoir patriotique ou défendre une position pacifiste envers et contre tout, tel est le débat contradictoire auquel un couple est confronté. Poignant, d’une brûlante actualité.

Un homme à l’esprit chancelant, le corps en tension, la conscience en ébullition… Point de répit pour le spectateur, happé dès les premiers instants par le dialogue qui s’instaure sur scène : à la vie, à la mort, un couple joue sa survie ! Il est artiste, elle est amoureuse, les deux au pacifisme assumé et chevillé dans leurs convictions. Forts de leur exil créateur, leur quiétude est bousculée soudainement : de l’autre côté de la frontière, leur pays est entré en guerre. Que faire : refuser d’aller combattre ou accepter La contrainte, répondre à l’ordre d’appel sous les drapeaux ?

Soldat affecté aux archives militaires durant la Première guerre mondiale, Stefan Zweig sait de quoi il parle lorsqu’il publie La contrainte en 1920. Réfugié en Suisse, l’écrivain autrichien a rejoint le mouvement pacifiste international en 1917, avec son ami Romain Rolland il plaide contre les boucheries guerrières et sanguinaires, contre le sang versé au nom d’idéaux frelatés. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », écrit Anatole France au citoyen Cachin, directeur du quotidien L’humanité, en 1922 ! Face à l’homme écartelé entre ses convictions pacifistes et son devoir patriotique, sa compagne est déterminée. « Si tu veux y aller pour agir pour l’humanité, pour ce en quoi tu crois, alors je ne te retiens pas », lui confie-t-elle, « si c’est pour être une bête parmi les bêtes, un esclave parmi les esclaves, alors je me jetterai contre toi ». Pour elle, pacifisme et humanisme ne pactisent avec aucune compromission, même s’il faut mettre sa vie et son avenir en danger. Les dialogues sont poignants, émouvants, l’amour ruisselle de l’un à l’autre. Point de décor, le plateau désert, un faisceau de lumière transperçant les corps, les sentiments à nu, juste au sol un filet de terre pour imager la frontière, à franchir ou pas…

Anne Conti et Cédric Duhem sont criants de vérité, leurs paroles résonnent fort en cette actualité bouleversée, en cette Europe divisée où les bruits de botte battent le pavé, à la veille peut-être d’une entrée des loups dans Paris. L’angoisse, la peur, la colère sont palpables, deviennent presque insoutenables. Que veut dire, hier comme aujourd’hui, résister, refuser, s’opposer ? Des questions qui hantent les consciences des deux protagonistes, rehaussées et entrecoupées par la musique et le verbe (tonitruants, envoutants, percutants) de Stéphanie Chamot, rockeuse et punk convaincante, une parole venue d’ailleurs qui permet au public de reprendre souffle… Une mise en scène de pure délicatesse, un trio de choc qui hante durablement notre imaginaire, entre douceurs et douleurs du cœur. Yonnel Liégeois

La contrainte, Anne-Marie Storme : Le 28/03, 20h30. Espace culturel Jean Ferrat, salle Louis Aragon, Place des droits de l’enfant, 62210 Avion (Tél. : 03.21.79.44.89). La Contrainte (Der Zwang), est publié dans le recueil de nouvelles Le Monde sans sommeil (Payot, 176 p., 7€70).

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Carole Thibaut en folie !

Du 25 au 30/03 à Lille (59), la maison Folie Wazemmes accueille Carole Thibaut. La rencontre avec une artiste aux multiples qualités (directrice du CDN Les Îlets à Montluçon, auteure, comédienne et metteure en scène). Petite fille de Lorraine, elle partage ses colères contre le patriarcat et le capitalisme, elle invite à ouvrir les portes d’une émancipation toujours à portée de main.

Le programme

👉[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] LONGWY-TEXAS : Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, Carole Thibaut retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, la sidérurgie au cœur, cœur vibrant et cœur d’acier. Y.L.

📆mardi 25 mars | 19 h 30

🎟️5/3€ – Billetterie : https://my.weezevent.com/longwy-texas

À partir de 15 ans

👉[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] EX-MACHINA : Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres. Y.L.

📆samedi 29 mars | 18 h

🎟️10/6€ – Billetterie : https://my.weezevent.com/ex-machina-carole-thibaut

À partir de 15 ans

Billet couplé ! Venir muni de son justificatif de réservation pour l’un des spectacles et bénéficier ainsi du tarif réduit pour le deuxième !

+ 𝘗𝘳𝘰𝘨𝘳𝘢𝘮𝘮𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘩𝘰𝘳𝘴 𝘭𝘦𝘴 𝘮𝘶𝘳𝘴 :

👉[𝙇𝙚𝙘𝙩𝙪𝙧𝙚] 𝘼̀ 𝙥𝙡𝙖𝙩𝙚𝙨 𝙘𝙤𝙪𝙩𝙪𝙧𝙚𝙨

📌À la médiathèque de Lille-Sud

📆mercredi 26 mars | 14 h 30

🎟️Gratuit sur inscription : https://bm-lille.fr/doc/CALENDAR/10617

📌À la Bourse du Travail de Lille

📆mercredi 26 mars | 18 h 30 Gratuit / Entrée libre

D’une pièce l’autre, Carole Thibaut demeure fidèle à ses convictions. Seule en scène dans Longwy-Texas, forte d’un cheminement allant de l’intime à l’universel, elle interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal dans Ex-Machina, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois

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Heiner Müller, temps passé

À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.

Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.

C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.

H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.

Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.

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Toto fait son cirque !

Aux Scènes du Jura, à Lons-le-Saunier (39), Karelle Prugnaud présente On purge bébé. Quand elle s’empare de la pièce de Feydeau, avec clowns et acrobates dans un décor qui rend l’âme, la comédie humaine brille à l’état pur. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Tout commence par des malentendus entre époux. Monsieur Follavoine est affairé dans son bureau, croulant sous un monceau de paperasses, quand Madame déboule en déshabillé et bigoudis, seau de toilette à la main… Pour elle, il s’agit de purger Hervé, dit Toto, qui « n’est pas allé ce matin », pour lui de recevoir à déjeuner Monsieur Chouilloux, fonctionnaire au ministère des Armées. Il entend, par son intermédiaire, vendre à l’armée française des pots de chambre en porcelaine incassables de sa fabrication, destinés aux soldats. Mais Toto ne veut pas de la purge et, après une séance inénarrable de pots cassés, le repas d’affaire entre Chouilloux et Follavoine tourne en course poursuite infernale entre les grandes personnes et le garnement constipé ! C’est à qui lui fera avaler le laxatif… Monsieur Chouilloux y va de ses propres problèmes intestinaux, de sa cure à Plombières. La bonne s’en mêle sans plus de succès. Pour comble de confusion, la maîtresse de maison traite le visiteur de cocu : tout part à volo.

Un jeu à tout casser

La mise en scène orchestre l’effondrement d’un monde qui vacille sur ses fondations. À commencer par le décor de Pierre-André Weitz, basé sur la scénographie du vaudeville, avec portes, placards et trappes pour les entrées et sorties des personnages. Les claquements de portes à répétition chères à Feydeau, il a titré une de ses pièces Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, sont au rendez-vous. Cette mécanique du rire se double ici de la tradition des « entrées de clown » que l’on trouve jusque dans les films muets de Charlie Chaplin, Buster Keaton ou des Marx Brothers. Karelle Prugnaud, non contente de régler des apparitions et disparitions intempestives, prend un malin plaisir à faire voler en éclats meubles, murs, portes, lustres… Au point qu’il ne restera que ruines de ces lambris sombres et de cette tapisserie à rayures rouges assortis aux costumes, du meilleur mauvais goût.

En piste, les comédiens se surpassent dans ce jeu de massacre : le jongleur Nikolaus Holz, spécialiste en ingénierie du ratage, est un Chouilloux à la triste figure, face à un Patrice Thibaud, sorte d’Auguste à la bonhommie placide (Monsieur Follavoine) ; Cécile Chatignoux, la servante accorte un peu demeurée, fait ouvertement de l’œil à son patron qui n’y voit que du feu ; Anne Girouard, en Mme Follavoine, ravissante idiote, minaude en tenue légère. Et, au milieu de ces imbéciles heureux, l’acrobate cascadeur Dali Debabeche dans le rôle de Bébé (en alternance avec Martin Hesse) sème la zizanie.

Le comique, une tragédie à l’envers

Georges Feydeau (1862-1921) écrit On purge bébé en 1910, en pleine crise conjugale : après vingt ans de vie commune, il a quitté sa femme qui a pris un amant à la suite de ses nombreuses infidélités. Il loge désormais à l’hôtel. La pièce porte la trace de ce vécu douloureux et le comique ici ne repose plus seulement, comme dans ses premières œuvres, sur les recettes classiques du vaudeville, mais aussi sur la peinture – au vitriol – des caractères. « Il est totalement dépressif, dit la metteuse en scène. Il ne parle que de caca. C’est une drôle de métaphore. Elle est annonciatrice d’un désastre complet, mais elle est aussi novatrice. Il faut bien se vider pour se refaire, se renouveler… »

En simplifiant l’intrigue, on ne verra pas Madame Chouilloux et son amant, Karelle Prugnaud se focalise sur les effets scéniques grotesques. Cette version circassienne instaure un jeu très physique entre les personnages. Dans son acharnement purgatif, une folie collective s’empare de ce petit monde en apparence civilisé. Toto est l’élément perturbateur qui dynamite littéralement son environnement. L’acrobate cascadeur, tel un singe échappé du zoo, passe à travers les murs, déboule violement d’un placard, renverse le canapé, arrache les portes, se balance au lustre. Il suffit de peu pour déstabiliser un équilibre social précaire. Et d’un enfant tyran pour mettre le monde à feu et à sang.

« Si tu veux faire rire, prends des personnages quelconques, place les dans une situation dramatique, et tâche de les observer sous l’angle du comique. Le comique, c’est la réfraction naturelle d’un drame », écrivait Georges Feydeau. Karelle Prugnaud le prend au mot et, en utilisant le rire comme catalyseur de nos angoisses contemporaines, opère une espèce de catharsis burlesque salutaire. On rit fort de ce monde qui court bêtement à sa perte. Mireille Davidovici, photos Vahid Amanpour

On purge bébé, Karelle Prugnaud : les 25 et 26/03, le mardi à 20h30 et le mercredi à 19h30. Les Scènes du Jura, 4 rue Jean Jaurès, 39000 Lons-le-Saunier (Tél. : 03.84.86.03.03).
Les 28 et 29/03 au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence. Le 17/04 à l’Arc, Le Creusot. Le 25/04 à la Maison des Arts du Léman, Thonon. Du 14 au 16/05 à Châteauvallon-Liberté, Toulon. Du 20 au 22/05 au TAP, Poitiers.

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Firmine Richard, nouvelle Olympe

Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !

Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !

Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.

Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois

Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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De la douceur à la violence

Au théâtre du Rond-Point (75), Élise Chatauret met en scène Les moments doux. Un véritable abécédaire de la violence (à l’école, en famille, au travail) à partir d’un fait divers fort médiatisé : des manifestants déchirant les chemises de deux dirigeants d’Air France, la violence d’un plan de 2900 licenciements largement occultée.  

En fait de Moments doux, c’est un véritable abécédaire de la violence qu’Élise Chatauret et Thomas Pondevie nous assènent avec une réelle efficacité dans leur dernière œuvre. Si le duo, à la direction de la compagnie Babel, est aux manettes, c’est cependant comme toujours selon le principe d’une démarche développée à partir d’entretiens réalisés avec toute l’équipe d’interprètes, mieux à même ainsi de restituer sur le plateau le plus fidèlement possible, au plan de l’esprit, les paroles d’habitants, cette fois-ci des villes de Sevran, Nancy, Fontenay-sous-Bois et Béthune. Un travail de belle qualité, intelligent et subtil dans sa composition puis son écriture-réécriture pour tirer la substantifique moelle de la… violence.

Mieux qu’un travail documentaire, banalement réaliste, Élise Chatauret et Thomas Pondevie préfèrent, à juste titre, une approche… documentée. Un écart, une nuance qui permettent à l’art théâtral de s’installer. Avec comme point de départ le rappel maintes fois répété entre différentes séquences de ce fait divers qui fit réagir nos bien-pensants de la politique, un acte d’une violence « inouïe », celle perpétrée par des manifestants contre deux dirigeants d’Air France à qui l’on avait arraché et déchiré les chemises. De la violence « inqualifiable » de la suppression de 2900 postes de l’entreprise, il ne fut bien évidemment pas question, pas plus que de la violence qui mène à la violence, ce qui aurait demandé un minimum de réflexion…

Le spectacle, composé d’une série de brèves séquences, est mené à un rythme ternaire d’enfer. Elles tournent autour des thématiques concernant l’école, la famille et le travail, autrement dit les bases mêmes de nos vies. Une vraie ronde dans laquelle les six comédiens (François Clavier, Solenne Keravis, Samantha Le Bas, Manumatte, Julie Moulier et Charles Zevaco), tous épatants car jouant le « jeu » volontairement à la limite de la caricature, s’en donnent à cœur-joie, passant selon les séquences d’une figure à une autre sans coup férir, enfant – parent – patron – employé…, dans un perpétuel entrecroisement que l’astucieux dispositif scénique créé de Charles Chauvet permet de se déployer au mieux. C’est d’une grande drôlerie… vacharde qui n’occulte en rien, bien au contraire, la réflexion sur le phénomène de la violence dont nos vies sont soumises à notre insu. Jean-Pierre Han

Les moments doux, d’Élise Chatauret et Thomas Pondevie : jusqu’au 30/03, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).

Le 08/04 au théâtre Gallia de Saintes (17), les 10 et 11/04 au théâtre d’Angoulême (17), le 15/04 au théâtre L’empreinte de Brive-Tulle (19), le 16/05 au théâtre Les passerelles de Pontault-Combault (77).

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Camille Claudel, à la lettre

Au Théâtre des Deux Rives, à Rouen (76), Brice Berthoud propose Du rêve que fut ma vie. À travers billets d’humeur et lettres d’amour, Camille Trouvé plie et déplie la vie de Camille Claudel, la grande sculptrice. Entre génie, poésie et beauté, un spectacle bouleversant.

Femme, muse et rebelle… Après Les Mains de Camille qui explorait l’enfance de l’artiste, ses liens avec famille et contemporains, la compagnie Les Anges au Plafond plonge dans la correspondance de Camille Claudel, sculptrice de génie et sœur de Paul. Des missives libertaires et provocatrices de sa jeunesse parisienne aux courriers non expédiés de lasile où elle fut internée, durant trente ans jusqu’à sa mort en 1943, se dévoile le portrait de Camille entre silences et colères. En quatre soirées, Du rêve que fut ma vie nous apprend à lire entre les lignes, à déchiffrer les billets d’humeur, à décoder les lettres d’amour ou de menace pour tenter de saisir ce moment où l’intelligence vacille face au poids de la douleur et de l’incompréhension.

Avec justesse et doigté, entre mots dits et non-dits sur scène, Camille Trouvé se joue de grands et « petits papiers », les mêle et démêle, les plie et déchire au son de la contrebasse de Fanny Lasfargues (en alternance avec Raphael Schwab). Un duo poignant qui révèle une femme et artiste en lutte pour recouvrer raison et liberté d’expression. Une histoire d’amour et de création que la comédienne et marionnettiste conte avec finesse et poésie. Beau et bouleversant. Yonnel Liégeois

Du rêve que fut ma vie, Brice Berthoud et Camille Trouvé : du 19 au 22/03, le mercredi à 19h, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Deux Rives, CDN Normandie-Rouen, 48 rue Louis Ricard, 76000 Rouen (Tél. : 02.35.70.22.82).

Les mains de Camille, par la compagnie Les anges au plafond (Brice Berthoud et Camille Trouvé, directeurs du CDN Normandie-Rouen) : du 10 au 12/04, le jeudi à 14h30, le vendredi à 20h30, le samedi à 19h. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson (Tél. : 05.55.83.09.09).

Rouen, autour du spectacle :

RENCONTRE : avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 20 mars.

ATELIER : la Galerie des arts du feu vous invite le samedi 22 mars à 10h à un cours dédié au modelage en écho aux créations de la sculptrice. Quelles que soient vos connaissances et votre pratique, venez vivre une expérience unique.
➔ Durée 2h | Tarif 25 € | Réservation auprès de cecile.lebert@cdn-normandierouen.fr

VISITE AU MUSÉE : le Musée des Beaux-Arts de Rouen vous propose le samedi 22 mars à 15h une visite guidée autour des figures de femmes peintres. Au-delà des difficultés liées à leur formation, des femmes ont dû se défendre pour devenir les artistes qu’elles souhaitaient être. Certaines ont lutté, d’autres se sont éteintes ou adaptées.
➔ Durée 1h | Tarif 3,5 € | Nombre de places limité | Retrait des billets le jour même (Tél. : 02.76.30.39.18)

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Quichotte, chevalier errant et culotté !

De Toulouse à La Rochelle, Gwenaêl Morin propose Quichotte. Le chef d’œuvre de Cervantès librement revisité avec Jeanne Balibar en chevalier errant, Thierry Dupont en fantasque Sancho Panza ! Entre rire et pleurs, une formidable épopée en quête d’amour et de liberté.

Pour toute lance, une longue perche de bois, armure et bouclier en carton… Quichotte fait une entrée fracassante sur la scène occitane ! Après avoir martelé plus que les trois coups pour signifier son intrusion, Alonso Quichano s’improvise d’emblée Don Quichotte, chevalier errant et culotté, défenseur du pauvre et du miséreux, contre tous les maux de la terre d’Espagne et d’ailleurs, contre grands et puissants qui se prennent pour d’invincibles moulins à vent… Transgression suprême, nommez-le Quichotta, notre héros picaresque est femme, Jeanne Balibar en robe légère pour l’heure, en petite culotte et soutien-gorge après quelques épiques combats…

Gwenaël Morin, le metteur en scène, ne se refuse aucune audace. Irrévérencieux dans les images qu’il propose sur le plateau, fidèle pourtant à l’esprit du chef d’œuvre de Cervantès, ce sulfureux et volumineux roman de mille pages et aventures écrit en ce XVIIème siècle débutant ! Bouts de ficelle et carton en armes de destruction massive, banale table de jardin en plastique pour la fière monture Rossinante, trois serviteurs de pacotille pour accompagner notre héroïne renversée, culbutée, terrassée plus qu’à l’accoutumée… Malgré défaites et déconvenues, Quichotte en petite tenue n’en démord point, jusqu’au bout il-elle assumera sa mission, culottée plus que jamais, Marie-Noëlle en formidable narratrice nous le rappelant, « se faire chevalier errant et s’en aller par le monde entier défaire toute espèce de torts et se mettre dans des situations et dangers qui lui rapportassent après succès renom et gloire éternelle« . C’est peu dire, la noble tâche qu’il s’assigne, lorsque misérable auberge devient luxueux château, pauvre paysan seigneur en habit resplendissant, la pitoyable réalité transcendée en glorieux récits chevaleresques !

Une chevauchée effrénée qui entraîne les spectateurs, deux heures durant, en une folie assumée entre humour et tragédie, rire et pleurs. Quichotte est tellement bel et bon que l’on ose y croire, que l’on veut y croire : malgré chutes et échecs, se relever et se tenir debout face à l’adversité, pour les beaux yeux de sa Dulcinée et de l’humanité, lutter encore et toujours au nom de l’égalité et de la fraternité, contre l’oppresseur et en dépit des moqueries consoler et soutenir toujours l’opprimé ! Gwenaêl Morin, en un théâtre de tréteaux sans luxe ni effets de manche, ne cherche pas à illustrer les aventures rocambolesques du seigneur de la Mancha, il distille avant tout l’esprit avant-gardiste du tumultueux roman de Cervantès qui défie les époques et le temps. Contre les moulins à vent, hier comme maintenant, il nous faut braver pouvoirs et savoirs qui imposent une pensée unique, vaincre et terrasser bien-pensants et puissants, rêver-imaginer-chanter un autre possible. Explosive scène de l’autodafé où sont brûlés tous les livres de Quichotte, des romans de chevalerie à la poésie qui ouvre à un autre ailleurs, n’oublions jamais que lecture et culture sont chemins de liberté !

Outre une mise en scène qui fait théâtre avec presque rien, saluons la folle équipée qui squatte les planches : l’incroyable Jeanne Balibar qui fait feu de tout bois, défiant les regards pour éclairer avec force émotion la profonde et tendre humanité de son héros… La magnifique Marie-Noëlle qui se mue en convaincante narratrice… Le discret Léo Martin en fidèle assistant qui déambule manuscrit en main… Le génial Thierry Dupont, membre de la compagnie L’oiseau Mouche qui rassemble des comédiens en situation de handicap mental, qui s’affirme en merveilleux écuyer sous le nom de Sancho Panza ! Créé au Jardin de la rue de Mons lors du récent festival d’Avignon, ce Quichotte hors normes fait suite au Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare qui l’était pas moins, mis en scène déjà en 2023 par Morin et consorts… Il est convenu par délégation expresse du maître des lieux, Tiago Rodrigues, qu’il sévisse deux années encore. Contre vents et marées, encore bien des combats à prévoir, à bousculer esprits grincheux et gardiens du patrimoine ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Quichotte, Gwenaël Morin : du 18 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre Sorano de Toulouse, 35 allées Jules Guesde, 31000 Toulouse (Tél. : 05.32.09.32.35).

La Coursive, scène nationale de La Rochelle, les 25 et 26/03. Théâtre L’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande, les 3 et 4/04. Théâtre du Bois-de-l’Aulne, Aix-en-Provence, les 29 et 30/04.

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