Archives de Catégorie: Rideau rouge

Pour dire adieu à Micheline Attoun

Cofondatrice avec Lucien, son époux, de Théâtre ouvert en 1971, Micheline Attoun est décédée le 14 mars à Paris. Une femme d’intelligence et de culture, passionnée de théâtre, à l’écoute des auteurs émergents et à la promotion des écritures contemporaines.

Micheline Attoun, qui vient de s’éteindre, n’a survécu que de peu après la mort de Lucien en avril 2023. De l’aventure de Théâtre ouvert, qu’ils menèrent main dans la main quarante ans durant, au Festival d’Avignon puis au Jardin d’Hiver, ce lieu infiniment poétique voisin du Moulin-Rouge, ne reste donc plus que des souvenirs émus, indissolublement liés à la révélation d’auteurs dramatiques bien de leur temps. De ces derniers la liste est longue, qui ont dû vouer à ce couple, à leur endroit si généreusement attentif, une reconnaissance éternelle.

Micheline Malignac naît le 11 octobre 1936, dans le 19e arrondissement de Paris, dans une famille d’émigrés juifs germano-polonais arrivés en France trois ans plus tôt. Son père lui lit, dans sa langue native, la pièce de Lessing Nathan le Sage, ce chef-d’œuvre de l’humanisme des Lumières en Allemagne qui met en jeu, à Jérusalem, des acteurs des trois religions révélées dans une parenté qu’ils finiront par découvrir… À l’âge de 12 ans, Micheline croise Lucien Attoun au lycée Maimonide de Boulogne-Billancourt. Entrée dans la vie professionnelle au centre culturel américain, elle se séparera de son mari pour épouser Lucien en 1960. Quelque dix ans plus tard, en 1971, ils mettent sur pied Théâtre ouvert, laboratoire artisanal consacré, avec ferveur, à l’accompagnement et à la promotion d’écritures contemporaines.

Cela devient vite une pépinière de longue haleine où se révèlent des auteurs neufs, servis pour l’occasion par des metteurs en scène de talent très divers. Il est, entre Micheline et Lucien, une subtile division du travail. S’il est un journaliste et un homme de radio très écouté, mettant à l’antenne des œuvres dûment repérées par leurs soins, c’est à Micheline qu’il incombe de s’attacher à un dialogue assidu avec les candidats à l’écriture. On pourrait dire que cette femme, sans enfant, fut pour ces jeunes écrivains comme une mère aimante, parfois sévère et au goût si sûr. En témoigne ce précieux petit livre, de Jean-Luc Lagarce, qui collationne les Correspondances et entretiens avec « Attoun & Attounette ».

Ainsi les nommait, avec affection, ce grand et fidèle jeune homme en mal d’amour. D’une parfaite perspicacité et d’un style au-dessus de tout soupçon, les conseils et encouragements que prodigue Micheline Attoun en disent long sur son rôle assumé de directrice littéraire. Le 30 novembre 1994, elle écrit à Jean-Luc Lagarce, après la première de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne« Jamais je ne me suis sentie au plus près de votre écriture jusqu’à en vivre les moindres respirations, reprises, entrelacs… ». Jean-Pierre Léonardini

Les obsèques de Micheline Attoun auront lieu le mercredi 20 mars, à 15 heures, au Père-Lachaise

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Le français dans tous ses états

Jusqu’au 16/03 pour l’un et le 24/03 pour l’autre, à Rouen (76) et Limoges (87), deux festivals mettent la langue française à l’honneur : le Festival des langues françaises et les Francophonies, des écritures à la scène. De l’Afrique à la Belgique, du Canada au Liban, le parler et l’écrit de France au défi de la mondialité.

Au pays de Guidée, vraiment, il ne fait pas bon vivre sous la férule de sa Guidance, son maître dictateur ! L’auteur du Petit guide illustré pour illustre grand guide va en faire l’amère expérience ! Convoqué par le fameux tyran, traqué par un général à la botte du pouvoir absolu, il apprend la sentence : lecteurs ou diffuseurs, imprimeurs et colporteurs, tous ceux qui ont mouillé dans l’affaire sont brisés, enchaînés ou tués, à son tour il lui faut s’expliquer avant que ne tombe la sentence ! Mis en espace par Sara Amrous, magistralement interprété par l’expérimenté Jacques Bonnaffé et Eytan Bracha le débutant, le texte du camerounais Edouard Elvis Bvouma révèle toute sa puissance et sa férocité sur les planches du Théâtre des Deux rives de Rouen. Une dénonciation de tous ces régimes mortifères d’Est en Ouest, dans une langue savoureuse et d’une incroyable inventivité, nourrie de subtils et fantasques jeux de mots entre Devos et Ionesco ! Entre lectures et autres mises en espace, la sixième édition de cet original Festival des langues françaises affiche sa belle diversité et ses potentielles richesses.

Une langue aux mille visages

« La langue française dépasse les nationalités et les frontières », commente Ronan Chéneau, le programmateur de la manifestation, « elle embrasse des habitudes et des réalités très différentes ». Entre Liban et Bénin, une langue déclinée au pluriel, forte d’une étonnante puissance créatrice qui se donne à entendre durant cinq jours. Gratuitement et pour tout public, entre formes courtes et sorties de résidence. Pour se conclure, le 16/03 au soir, avec Les Histrioniques, le texte du collectif MeTooThéâtre qui dénonce les violences sexuelles et sexistes.

Les Francophonies de Limoges, sous la responsabilité de Hassane Kassi Kouyaté, ont la primauté de l’ancienneté. Du 19 jusqu’au 24/03, les Zébrures du printemps, son original festival d’écritures, invitent à découvrir dix projets en provenance du Burundi et des Comores, du Sénégal et du Canada, de bien d’autres rives encore… « Des dramaturgies qui évoquent tumultes et fracas de notre monde ainsi que ses bouleversements sociétaux », souligne Corinne Loisel, la responsable des activités littéraires et de la Maison des auteurs, « des écritures qui ne refusent aucune créolisation de la langue française ou compagnonnage avec d’autres langues »… Du Bois diable (Guyane/Congo) à La naissance du tambour (Rwanda/Burundi), sans omettre Fadhila (Burkina Faso) ni Wilé ! (Cameroun), autant de lectures et mises en espace qui squatteront en un futur proche la scène des Zébrures d’automne. Pour égayer nos papilles, à déguster sans modération sur les places publiques ou dans les collèges, du centre culturel Jean Gagnant jusque dans l’enceinte du Théâtre de l’Union, le CDN de Limoges, à savourer du bout de la langue ! Yonnel Liégeois    

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Henrik, Sylvain et le petit Eyolf

Jusqu’au 16/03, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Sylvain Maurice met en scène Petit Eyolf. La mort d’un enfant et les répercussions dramatiques, selon Henrik Ibsen, sur l’avenir d’un couple déchiré. Entre ciel et terre, noyade ou survie, un récit intimiste et bouleversant.

Nul bruit enchanteur de vagues s’écrasant sur les falaises, nulle vision enchanteresse des enfants du village jouant au loin sur la plage… Un grand espace vide et luisant, mer argentée, un frêle ponton courant de cour à jardin en fond de scène. Comme à l’accoutumée, avec Sylvain Maurice, le dénuement pour mettre en lumière l’essentiel, couleurs changeantes du ciel en arrière-plan, sur grand écran : l’extrême Nord et ses côtes déchiquetées, Ibsen et son théâtre tourmenté depuis La maison de poupée ou Hedda Gabler, la noyade du Petit Eyolf et des parents désarticulés en bord de rivage…

Entre ciel et terre, il y a rarement d’amour heureux, semble suggérer le grand dramaturge norvégien ! Le retour inattendu du père de son escapade en montagne, la visite impromptue de la sœur et d’un ami ingénieur, le bel habit dont est vêtu le petit Eyolf ne sont que passagères illusions… L’enfant se déplace avec des béquilles et ne sait toujours pas nager, le mari a délaissé sa grande œuvre philosophique pour se consacrer à l’éducation de son fils, l’épouse regrette ce temps d’avant où elle était plus amante que mère… Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark que quelque chose semble pourri !

Imminent, le désastre est programmé. Au pays des elfes et des fées, des contes et légendes, il fallait bien l’intrusion d’une étrange « dame aux rats » pour oser déclamer que cette maisonnée est rongée de l’intérieur… Point de flûte enchanteresse pour ensorceler le gamin, sans plus d’explication, sa mort par noyage est annoncée ! Pleurs, récriminations, reproches réciproques se fracassent en vagues successives au visage des parents. Le coupable est à démasquer : elle ou lui, elle dont le bébé devenu handicapé a échappé à sa surveillance, lui qui court les fjords au détriment de sa vie de famille ?

Sans fioritures, avec délicatesse et doigté, Sylvain Maurice orchestre ce dialogue intimiste. Une joute verbale, à la vie à la mort, où il faut tendre l’oreille pour pénétrer au tréfonds des cœurs d’un couple terrassé par la douleur, taraudé entre sauvetage ou naufrage. En fond de scène, un rayon de clarté semble poindre, au-devant un embarcadère où s’avancent les époux, main dans la main. Vers quels lendemains, quel avenir incertain ? La lumière s’éteint. Yonnel Liégeois

Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène Sylvain Maurice : Jusqu’au 16/03, vendredi à 20h et samedi à 18h. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Le 21/03 à L’Archipel, Scène de territoire de Fouesnant. Du 09 au 11/04 au Quai, CDN d’Angers.

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Le diable, entre vice et vertu

Jusqu’au 14/04, au Théâtre de Poche (75), Nicolas Briançon met en scène Les diaboliques. Publiées en 1874, l’adaptation de quatre des six nouvelles de Barbey d’Aurevilly, menacé de procès en vue d’interdiction. Entre vice et vertu, mauvaises et bonnes mœurs, quatre comédiens se présentent à la barre. Plaisants et convaincants.

Monarchiste patenté, anti-républicain et catholique convaincu, Jules Barbey d’Aurevilly a pourtant connu une jeunesse désordonnée, voire quelque peu dépravée. Lors de la publication des Diaboliques en 1874, converti de bonne foi, il s’est assagi. Dans ses mœurs, pas dans l’écriture : au fil de six nouvelles, des pages enflammées et débridées, au point que la bonne société bourgeoise, croyante et bien pensante, s’en émeut ! Le recueil fait scandale, les exemplaires saisis, l’auteur poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Pour éviter procès et condamnation, Barbey d’Aurevilly fait profil bas et retire l’ouvrage de la vente. Ce n’est qu’en 1883 qu’il est réédité, six ans avant la mort du prétendu « connétable des lettres ». Ses détracteurs déclarés, contre sa morale conservatrice ? Hugo, Flaubert, Zola…

Sur la scène du Poche, la défense s’organise. Sous la plume de Christophe Barbier, qui adapte quatre des six nouvelles et imagine que le procès a vraiment eu lieu ! L’argumentaire qui justifie le caractère sulfureux du livre ? Donner à voir le vice pour mieux encenser la vertu, choquer les consciences pour mieux les ramener dans le droit chemin. Il est vrai que la descente aux enfers, dans les pas du diable, ne manque point de piquant : meurtres et adultères, amours interdites, mondaine devenue femme de petite vertu… L’homme n’en sort pas grandi. Encore moins les femmes, « diaboliques », qui ne sont vraiment pas des anges à l’image du diable qui en fut un, déchu ! Tel est le tableau dressé au travers des épisodes dont s’empare avec brio Nicolas Briançon.

Une mise en scène alerte et enjouée, sans répit ni temps mort, où l’humour le dispute au sérieux, le vice à la vertu ! Un quarteron d’acteurs au top de leur forme, dont Magali Lange seule femme au banc de l’accusation, cernée par trois prédateurs talentueux (Krystoff Fluder, Reynold de Guenyveau, Gabriel Le Doze). Jouant du genre en alternance, tantôt masculin tantôt féminin, tous usant avec délectation de cette belle langue fin XIXème, acérée et revisitée… Franchissez avec allégresse les portes du théâtre, si une diabolique bande de pervers squatte la scène, le diable ne se cache pourtant point derrière le rideau. Yonnel Liégeois

Les diaboliques, mise en scène Nicolas Briançon : Jusqu’au 14/04, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

  

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La cassette de Benoît Lambert

Du 13 au 15/03, au Théâtre de Sartrouville (78), Benoît Lambert, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne, présente L’Avare de Molière. Dans une mise en scène sobre et sans artifices, la mise à nu d’une société gangrenée par le machisme et la cupidité. Un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles libertés à conquérir.

Sur la grande scène de Sartrouville, le monde ancien semble au bord de l’effondrement : d’une maison jadis vivable, ne subsistent qu’une charpente de bois délabrée, poteaux et cordages, de multiples malles où s’amoncellent objets et ustensiles recouverts de poussière ! L’image forte d’une société en faillite, minée par l’appât du gain et les contraintes sociales. Certes, au final, Harpagon serrera fort sa cassette retrouvée. Il n’empêche, la jeune génération aura bousculé les conventions, libéré l’amour des carcans familiaux, laissé entrevoir un possible autre que celui hérité de l’usure et du droit divin.

Nul besoin pour Benoît Lambert d’emprunter les artifices qui minent la scène contemporaine (vidéo, costumes alambiqués, scénographie pompeuse, phrasé jargonnant…), d’accumuler tics et tocs pour faire choc, pour faire entendre Molière. « J’ai l’impression qu’il m’accompagne depuis toujours, qu’il incarne pour moi l’essence du théâtre », confesse le metteur en scène. « Depuis Les Fourberies de Scapin qui fut l’un de mes premiers spectacles, jusqu’à L’Avare aujourd’hui qui coïncidait avec mon arrivée à la Comédie de Saint-Etienne, il rythme mon parcours : Tartuffe lorsque j’ai pris la direction du CDN de Dijon, Le Misanthrope quand nous nous sommes installés à Belfort avec ma compagnie ». Une fidélité de longue haleine, ouverte à la modernité du propos sans céder un pouce aux sirènes de la facilité : comme au bon vieux temps des tréteaux chers aux anciens (Copeau, Dasté, Vilar…), des visages enfarinés, des habits d’époque, le respect de la diction du XVIIème siècle.

La force de la comédie s’impose toujours, bien sûr, celle qui a provoqué nos fous rires lorsque nous désertions les bancs de l’école, par obligation scolaire ou déjà par plaisir du spectacle vivant, pour caler nos fessiers dissipés dans de jolis petits théâtres à l’italienne en de lointaines provinces ! Jouant Le Malade Imaginaire ou Tartuffe, si quelques interprètes en herbe ont cru à une fulgurante carrière de comédien par bonheur bien vite avortée, demeurent en mémoire de célèbres répliques et une affection irraisonnée pour cet auteur qui osa bousculer pouvoirs et conventions. Fort d’une troupe mêlant avec subtilité comédiens débutants et aguerris d’une étonnante fraîcheur et complicité, Benoît Lambert laisse libre cours à notre imaginaire, nous autorisant à interroger l’aujourd’hui à la lumière de ce propos surgi du passé. Et de basculer alors dans le drame à la vue de cette jeunesse maltraitée dans ses amours et son avenir par les suppôts d’un ordre hérité d’un monde où convenances et accumulation des richesses, discours rétrogrades et rigidités morales figent toute perspective de transformation.

Derrière le conflit familial, L’Avare de Molière et Lambert nous ouvre en vérité à une incroyable guerre de générations, à une prémonitoire lutte des classes qui n’aurait pas encore dit son premier mot : le partage des biens contre leur accaparement par quelques-uns, la place accordée à la jeunesse contre les caciques de l’ordre établi, la main tendue vers l’autre contre le poing serré sur une funeste cassette ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

L’Avare de Molière, mise en scène de Benoît Lambert : Du 13 au 15/03, Théâtre de Sartrouville. Théâtre – Cinéma – Choisy-le-Roi, le 19/03. Le Théâtre de Rungis, le 22/03. Les Bords de Scènes – Espace Jean Lurçat – Juvisy-sur-Orge, les 26 et 27/03. Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon, les 4 et 5/04. Théâtre de Roanne, les 10 et 11/04. Théâtre de la Ville de Saint-Lô, les 15 et 16/04. Pont des arts – Cesson-Sevigné, les 18 et 19/04.

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Creuzevault, aux origines du fascisme

Du 12 au 15 mars, à la Comédie de Saint-Etienne (42), Sylvain Creuzevault présente Edelweiss [France Fascisme]. Après avoir adapté l’Esthétique de la résistance de Peter Weiss, le metteur en scène s’attaque à la collaboration française à travers les figures d’écrivains et de journalistes convertis à l’idéologie nazie.

Ils s’appellent Pierre Drieu la Rochelle, Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Philippe Henriot, Louis-Ferdinand Céline… Ils sont écrivains, journalistes. Certains ont connu les tranchées de la Première Guerre mondiale. Le 6 février 1934, ils étaient de la manifestation antiparlementaire à l’appel des Croix-de-Feu, de l’Action française et des ligues factieuses antirépublicaines. Ils ont en commun un antisémitisme viscéral, un féroce anticommunisme. Plutôt Hitler que le Front populaire, hurlaient-ils avec les loups. Après avoir monté l’Esthétique de la résistance de Peter Weiss, qui raconte la résistance communiste allemande, Sylvain Creuzevault met en scène la collaboration française. Un travail d’écriture de plateau à partir de lectures et autres documents audio et visuels, pour élaborer avec les acteurs, Edelweiss.

Plusieurs tableaux constituent cette pièce, se succédant sans temps mort ni faux raccords, déployant ainsi une frise historique chronologique qui s’autorise quelques allers-retours dans le passé tout en affirmant une volonté didactique sans faille. On pense à Bertolt Brecht, évidemment, dans cette adresse au public régulière, dans le jeu farcesque des acteurs, qui n’hésitent pas à s’interpeller ou à commenter leurs propres personnages dans des saillies humoristiques désopilantes, et dans ce décor à la fois imposant et épuré. Mais aussi dans cette idée d’un théâtre qui s’inscrit dans le présent, notre présent. Derrière cette fresque historique, ce décryptage de la collaboration par ceux qui la théorisèrent et en devinrent ses thuriféraires officiels par la littérature ou le journalisme, on entend la petite musique d’aujourd’hui qui se répand, sans complexe, sur les ondes ou les réseaux sociaux. « Le retour de l’hypothèse fasciste est d’actualité », dit Sylvain Creuzevault.

En retraçant la généalogie de l’extrême droite française, on mesure combien ses racines sont profondes et irriguent encore le champ politique. Les Brasillach d’hier ne sont-ils pas les Houellebecq d’aujourd’hui ? C’est en cela que le spectacle de Creuzevault est nécessaire, utile. On croit tout savoir, on ne sait plus. Parce qu’on tourne trop vite les pages du livre d’histoire, ou qu’il est incomplet. Alors Creuzevault remet ce chantier historique sur le métier, sur un plateau de théâtre, pas pour nous faire un cours mais pour éveiller nos consciences. Il projette en grand le tableau de Breughel l’Ancien, Margot la folle, et son paysage d’apocalypse ; nous téléporte dans la salle d’audience où se déroule le procès de Brasillach ou dans le salon familial de Rebatet ; nous permet de suivre à la trace Laval, qui ne cesse de devancer les ordres du IIIe Reich… Après le spectacle, quand le temps a fait son œuvre, on se remémore alors l’autre partie de ce diptyque consacré à la résistance communiste allemande. Leur complémentarité s’affirme, comme une évidence. Marie-José Sirach

Edelweiss [France Fascisme], mise en scène de Sylvain Creuzevault : Du 12 au 15/03 à la Comédie de Saint-Étienne, les 21 et 22/03 au Théâtre Bonlieu d’Annecy, les 27 et 28/03 à l’Empreinte de Brive, les 30 et 31/05 à Cergy-Pontoise.

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Déflorée, la mécanique de l’inceste

Jusqu’au 15/03, aux Amandiers de Nanterre (92), Stanislas Nordey propose Le voyage dans l’Est. L’adaptation, sensible et percutante, de l’ouvrage de Christine Angot décryptant l’inceste dont elle fut victime. Avec trois comédiennes pour incarner la narratrice, adolescente-jeune femme-adulte. D’une intense présence sur les planches, absolument poignantes.

La force de l’écrire, la puissance du dire… Sur la scène des Amandiers, la formule revêt tout son sens ! Un Voyage à l’Est au long cours, de Châteauroux à Strasbourg, 2h30 de parcours sur les planches qui défile pourtant à grande vitesse : pas un instant de répit, pas une once d’ennui ! Peut-on d’ailleurs, au terme de ce peu banal itinéraire, s’autoriser les applaudissements, hormis à la prestation lumineuse des trois comédiennes incarnant Christine Angot l’auteure et protagoniste, victime d’inceste ? Tant est prégnant, cinglant, émouvant, le poids du dire. Tant nous touchons, avec les rebonds récents de l’actualité, la vérité imprescriptible des actes dénoncés. Tant nous saisissons innocence et douleur de l’adolescente, fragilité de la femme ainsi torturée et martyrisée dans son intégrité… Du corps à la tête, de la tête au corps pour une longue durée, tant le temps n’est plus compté pour se retrouver, se reconstruire, reconquérir dignité et identité.

Un visage flouté sur grand écran, dont nous percevons cependant regards et doutes lorsque la gamine de 14 ans conte ses retrouvailles et rencontres, diverses et multiples, avec un père longtemps ignoré… Plus mûre peut-être ou plus lucide, les pieds ancrés sur le sol des Amandiers, la jeune femme en prise avec un démon, sous l’emprise d’un géniteur qui use de tous les stratagèmes pour nommer l’innommable, abuser sa fille en termes de plaisir partagé… À proximité, l’adulte du temps présent qui fait front au prédateur, qui ose interpeller mère et compagnon qui se sont tus, qui maîtrise les tenants et aboutissants de l’histoire à une époque où la loi se satisfait encore dun procès en correctionnel plutôt qu’aux Assises, où le non-lieu est monnaie courante sans preuves ni témoins.

Trois comédiennes, certes, pour incarner l’inceste subi par Christine Angot, surtout trois femmes d’aujourd’hui qui prennent visage et voix de milliers d’autres réduites au silence, accusées de docilité voire de complicité, suicidées et enterrées sous la chape du crime demeuré impuni. Sans parler de l’enfant, 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année en France, dénombrées dans l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand qui a coprésidé pendant trois ans la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Avec Carla Audebaud, Charline Grand et Cécile Brune, magnifiques et puissantes incarnations, enfin la honte change de camp. Le prédateur est nommé, démasqué. La force clinique de la représentation ? La déflagration des mots couchés sur le papier qui adviennent ainsi en pleine lumière, en pleine face des spectateurs. Faits et gestes, stratégies et mensonges, motivations et justifications du violeur sont disséqués, inventoriés, répertoriés. Déflorée, la mécanique de l’inceste ! Quand la clarté des mots pointe sous la noirceur des maux, plus jamais le supposé geste d’amour ne saurait être invoqué : la perversité est ouvertement dénoncée, affichée.

Fidèle au propos de l’auteure, Stanislas Nordey le transmute en chant choral d’une puissance insoupçonnée au cœur même de l’horreur du séisme. D’une voix l’autre, d’un moment à l’autre, le temps est suspendu pour qu’advienne la vérité. Liberté, j’écris ton nom, clame le poète. Demain dans les commissariats de police et les palais de justice, sur un plateau de théâtre aujourd’hui, trois femmes libèrent la parole en défense de l’intégrité de l’enfant, de la responsabilité de l’homme, de la dignité de la Femme. Un acte fort à l’accent « poïétique » comme l’aurait qualifié le regretté Édouard Glissant, pas un plaidoyer manichéen, une parole à proférer partout et par tous. Yonnel Liégeois

Le voyage dans l’Est, mise en scène de Stanislas Nordey : Jusqu’au 15/03, les mardi et mercredi à 19h30, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Les Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Modesta, fille de joie

Jusqu’au 10/03, à la MC de Bobigny (93), Ambre Kahan propose L’art de la joie. L’adaptation à la scène du fameux livre de Goliarda Sapienza, la romancière italienne. L’épopée d’une femme libre, Modesta, un spectacle de longue durée qui irrite et ravit tout à la fois.

Sur la grande scène de la MC93, un imposant décor d’arches monumentales qui découpent les divers espaces de jeu, chambre-salon-dépendances… Un bel et majestueux agencement, à la taille de ce qui va se jouer à en perdre haleine : un siècle de l’existence d’une femme, symbole d’une incroyable fureur de vivre, d’un intarissable appétit d’amour et de liberté ! Modesta ? De l’enfant miséreuse à la princesse conquérante, bravant conventions sociales et tabous, une belle sicilienne qui cultive L’art de la joie comme manière d’être au monde et aux autres.

Reconnaissons-le d’emblée, en cette adaptation du fantastique et lumineux roman de Goliarda Sapienza, une première partie (5h30 déjà, entracte inclus !) qui en appellera une seconde, Ambre Kahan fait preuve d’une imagination, d’une audace et d’une bravoure à chavirer les têtes et les esprits. C’est beau, fort et puissant ! Jouissif en un mot, d’un tempérament explosif à l’image de Modesta l’héroïne… Celle-là même qui, sous la plume de la romancière, nous fait traverser l’histoire de la Sicile sur près d’un siècle.

Une épopée « spectaculaire »

Une véritable épopée, humaine et singulière, aux rebondissements et coups de théâtre tantôt burlesques tantôt dramatiques, dont nous ne dévoilerons surtout pas la trame, sinon qu’après bien des péripéties amoureuses et cavalières la gamine des campagnes se verra intronisée princesse d’un imposant domaine. Une existence authentiquement « spectaculaire » dont s’empare avec panache et sensualité la belle Noémie Gantier, époustouflante et flamboyante dans le rôle-titre.

Cependant, à trop vouloir étreindre tous les épisodes du volumineux ouvrage, pas moins de 798 pages, la metteure en scène nous offre une version scénique qui tend parfois vers le roman-photo. Certes bien agencé, animé et coloré, mais qui nuit à rendre compte de la puissance subversive de l’œuvre littéraire. D’autant qu’elle s’ingénie, comme bien de ses pairs, à immiscer des allusions et situations contemporaines, à surajouter des personnages venus d’ailleurs sous couvert d’actualisation. Qui se révèlent incongrus, alourdissent et ralentissent le propos, le hors-texte superflu s’avérant hors-jeu évident.

Une telle chanson de geste qui mérite force applaudissements, à n’en point douter, s’affinera dans le temps. Sans hésiter, voguez alors au fil des pages de L’art de la joie, le chef d’œuvre d’une femme et romancière exceptionnelle ! Yonnel Liégeois

L’art de la joie, mise en scène Ambre Kahan : Jusqu’au 10/03 à Bobigny, MC93 – Maison de la Culture de Seine Saint-Denis avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Les 16 et 17/03 à L’Azimut / Antony – Châtenay-Malabry. Les 28 et 29/03 à Malraux SN de Chambéry. Les 11 et 12/10 à Châteauvallon – Liberté SN.

Un roman culte, un classique

D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.

Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50). Disponible jusqu’au 06/05/2024 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort. Y.L.

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Joséphine, souris parmi les souris

Jusqu’au 08/03, au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet (93), Régis Hebette met magistralement en scène Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Le dernier texte de Kafka, que vient éclairer le jeu rayonnant de Laure Wolf.

À la suite de K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, Régis Hebette, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, explore avec rigueur et passion la dernière nouvelle de Franz Kafka, rédigée deux mois avant sa mort, Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Ce texte majeur, considéré comme son testament littéraire, interroge la place de l’artiste dans la société et la relation du peuple avec l’art. Il a été finement analysé par Sarah Chiche dans sa préface de l’édition Payot (2019) ou par Diane Scott dans S’adresser à tous (les Prairies ordinaires, 2021), plusieurs fois adapté à la scène dans des approches singulières.

Souris parmi les souris

Laure Wolf endosse à elle seule le rôle de Joséphine. Celui de la narratrice et de ce peuple des souris qui se décline en souris obséquieuses ou râleuses, soumises ou contestataires, admiratives ou méprisantes… Elle est rentrée par les coulisses, s’introduisant dans ce qui pourrait aussi bien être la loge de l’artiste que la piste d’un cabaret. De sobres panneaux noirs sur lesquels seront projetés des images et dessins en noir et blanc (lumières d’Éric Fassa) vont créer une scénographie puissante et un espace de jeu qui ouvre à l’imaginaire et à l’émotion. Sans se grimer, avec juste une petite queue qui sort de son imperméable, par sa façon de se déplacer à petits pas sautillants, de s’avancer vers le public comme pour lui frotter le museau, elle est la servante ou l’alter ego de Joséphine, souris parmi les souris.

Elle va chercher le public, le faire rentrer dans cette étrange fable animalière et métaphysique qui investigue la relation entre Joséphine et son peuple : « Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant. » Un peuple humble et travailleur qui joue le jeu de la vénération mais remettra aussi en cause son chant qui ne se distinguerait en rien du « sifflement ordinaire de ses congénères » et serait alors « sans qualité », renvoyant la cantatrice à sa fragilité. Cette énigmatique introspection sur la relation entre l’artiste et le peuple peut aussi être transposée à la relation entre le peuple et le pouvoir politique, la figure de Joséphine empruntant alors les traits d’un leader ou d’un dictateur. Le peuple des souris lui oppose le silence ou s’agite sans parvenir à constituer un corps commun qui se ferait entendre. Derrière l’apparente facétie de la fable, sourd aussi le désenchantement ou le pressentiment du désastre.

Kafka, atteint de tuberculose, écrit ce récit alors qu’il ne peut presque plus parler ni avaler. On entend alors le chant de Joséphine comme son dernier souffle. Qu’il rend le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne. Marina Da Silva

Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris : Jusqu’au 8 mars, du mardi au vendredi à 20h30. Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Rens. : 01.43.62.71.20). Le 29/03, à La Commune – CDN d’Aubervilliers (lors de la reprise de K ou Le paradoxe de l’arpenteur, du 27 au 31/03).

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Les Funambules, la voix aux femmes

Plafond de verre, charge mentale, violences physiques et sociales, filles-mères… Le collectif Les Funambules, avec son double album Elles et un spectacle prévu à la Gaîté- Montparnasse (75), fait retentir la voix des femmes. Tendre, drôle autant que grave.

L’aventure des Funambules démarre en 2013 au moment des Manif pour tous contre la loi sur le mariage homosexuel. Choqué par cette déferlante pleine d’intolérance voire de haine, Stéphane Corbin, auteur-compositeur-interprète, décide de réagir. « Réunir plein d’artistes pour composer un documentaire en chansons sur l’homosexualité. Celles qui existaient, telle Comme ils disent d’Aznavour, étaient datées », explique-t-il. L’idée ? Raconter l’homosexualité ordinaire à travers différents portraits. « Je me disais que plus on allait raconter ces histoires, moins ça ferait peur. » Un collectif rassemblant quelques 200 artistes – paroliers, chanteurs, musiciens des deux sexes – se met en place. S’ensuivent un album Chansons d’amour(s) et plus d’une centaine de concerts donnés d’Avignon à Montréal, dont les recettes sont versées au Refuge et à SOS Homophobie.

« Ils ont hurlé que non, c’est impossible que toi et eux, moi et nous, ce soit la même chose, le même amour. (…) Et vos cœurs amoureux et mon cœur malheureux qui battent la chamade de colère et de peur et d’amour à l’unisson ». La chanson Je vous ai vus, finement interprétée par Pierre Richard, a été écrite par Valérie Peronnet. L’écrivaine a tout de suite participé au projet. « On pouvait enfin agir, faire courir des chansons pour faire bouger les lignes. En amenant leurs parents aux concerts, des gamins ont pu faire leur coming out ».

Le quotidien des copines
Après une quarantaine de chansons pour faire reculer l’homophobie, Stéphane Corbin se demande comment continuer Les Funambules. « J’ai toujours été entouré de copines qui, à un moment ou à un autre, évoquaient les discriminations dont elles étaient victimes. J’ai eu envie de lancer un deuxième projet sur les femmes. A ce moment-là, Me Too a commencé à se déployer », raconte Stéphane. « Finalement, il a réalisé que la problématique des femmes rejoignait celle des homosexuels. Toutes et tous subissent les violences et les a priori », ajoute Valérie Peronnet. Comme pour le premier opus, les artistes, cette fois, en majorité des femmes, ont répondu présents dont certains de renom comme Jil Caplan, Marie-Paule Belle ou Enzo-Enzo.

Le collectif s’est encore étoffé rassemblant des centaines de membres qui ont mis la main à la pâte pour le tournage des clips, les séances photos, l’écriture des chansons, la musique et évidemment le chant. Valérie a ainsi écrit des textes et fait la tambouille sur les tournages. « C’est un vrai collectif qui rassemble tous les sexes, tous les âges, toutes les couleurs. Des citoyens et des citoyennes qui veulent que le monde ressemble à ça. C’est joyeux, c’est humain, c’est tout ce que j’aime. » Durant deux ans, malgré l’épidémie de covid qui a ralenti les ardeurs, l’équipe a enregistré l’album « Elles ». Un premier disque de 16 titres est sorti en janvier 2022 et un second, enrichi de 19 titres, en octobre 2023. Il a donné lieu à un spectacle rassemblant cinq chanteuses, danseuses, musiciennes et Stéphane Corbin, au piano. Donné à l’Européen et à l’Alhambra, il y a deux ans, il est repris ces jours-ci au théâtre de la Gaîté Montparnasse. Les recettes sont cette fois versées au Planning Familial.

Un chœur féministe
Finie la loi du silence, finis les bleus et les coups, finis les poings qui tapent contre les cordes, tambours des hommes fous, finis les regards de haut, finis les mots qui nous couchent…(…) Entends-tu ? Entends-tu ? On a une voix ! Les morceaux disent les violences conjugales, les abus sexuels, mais aussi les préjugés, les tâches ménagères peu partagées, les salaires différents, les maternités ou pas… « C’est un sujet sans fin », dixit Stéphane qui orchestre le tout, en même temps qu’il écrit des textes et compose les musiques. Qui est-ce qui dynamise les plus grandes entreprises ? Qui est fer de lance du profit, de la croissance ? C’est nous ! (Femina Index/Pierre Corbin). Parmi les paroliers, on trouve évidemment Stéphane Corbin mais aussi son père Pierre, professeur de linguistique ou son frère François. Et plein d’autres : Eva Darlan, Luciole, Noémie de Lattre… Les plumes s’entrecroisent pour raconter la transidentité (Je t’ai toujours aimé/Valérie Peronnet), le féminicide (J’ai aimé un homme/Patrick Loiseau), l’injonction de l’épilation (L’esthéticienne/Alice Faure), les joies de la vieillesse (Vieille/Valérie Zaccomer) ou l’attention des hommes (Elles/François Corbin).

Humour, gravité et douceur sont tour à tour convoqués pour composer un magnifique hymne aux femmes. Sans oublier les pionnières, comme dans la chanson In honorem : Sans elles, le plafond de verre serait au niveau de la mer. (…) Leur a-t-on rendu hommage ? Les Funambules, assurément ! Amélie Meffre

À écouter : le double album « Elles » de 35 titres, disponible sur https://bfan.link/elles-1

À voir les 7/03, 4/04, 16/05 et 20/06 : le spectacle acoustique des Elles. Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.20.60.56).

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Chirac, entre histoire et démagogie

Jusqu’au 27/04, au Théâtre de la Contrescarpe (75), Régis Vlachos propose Jacques et Chirac. Un portrait drôle et sans concession de celui qui fut président de la République de 1995 à 2007. Au cœur de coups bas et de trahisons célèbres !

Tel un diable, un génie, un pantin inquiétant qui surgirait de sa boîte, il s’élance vers le public, serrant des mains encore et encore « Bonjour, bonjour, je suis Jacques Chirac ! » s’écrie-t-il. Le bonhomme a tout du bateleur de foire. Il marque, à cette heure, son territoire en terre corrézienne. Au départ, avec ses maigres racines dans cette région du Centre, il patauge. Mais il y croit. Il est sympa, il s’accroche et ça marche. Il se souvient qu’enfant, il y venait en vacances avec sa mère. Un jour, elle l’empêche d’aller jouer avec son copain Henri, lui expliquant que si « son papa a une ferme, le tien a une banque » ! Cela change tout.

Au théâtre, Régis Vlachos, cheveux gominés, sourire carnassier et cravate, a endossé le costume. Avec Marc Pistolesi, qui signe la mise en scène, et Charlotte Zotto, à qui on doit aussi l’adaptation, il déroule cette farce tragique. Sur un rythme soutenu, avec des gags imprévus, une judicieuse utilisation de la télévision, Jacques et Chiracqui a triomphé au Festival d’Avignon off, s’est vu décerner, le 27 janvier, le prix éthique de l’association Anticor, laquelle veut « lutter contre la corruption et rétablir » de la morale en politique. Un vaste chantier.

Trahisons devenues célèbres

Régis Vlachos, à travers de nombreuses anecdotes, replace le personnage dans son époque. Celle de Marcel Dassault, richissime avionneur, celle du gaullisme et du président Pompidou, puis de Giscard d’Estaing. Mais aussi de Balladur et de Sarkozy. Il est alors de plus en plus question de luttes obscures, de coups bas et de trahisons devenues célèbres. Charlotte Zotto et Marc Pistolesi entrent dans la peau d’une vingtaine de personnages, souvent dans le cercle rapproché de l’ancien président, avec son incontournable épouse, Bernadette, à propos de laquelle il aurait dit : « Je ne trompe pas ma femme, je me suis trompé de femme ». Et surtout Claude, sa fille en charge de la communication élyséenne. Car, ce qu’a compris depuis longtemps le président Chirac, c’est que tous les slogans sont bons pour convaincre, qu’importent la réalité et les contradictions.

Jacques et Chirac est drôle, mais pas que. Certes, il flatte « le cul des vaches », savoure les bons plats et la bière, invite à manger des pommes. Tout le monde (ou presque) le sait et le spectacle ne s’y attarde pas. C’est plutôt vers les coulisses que sont tournés les regards. Régis Vlachos met en lumière des épisodes pas forcément glorieux, comme la Françafrique, autrement dit les relations (troubles) entre la République française et ses anciennes colonies d’Afrique. Jacques Chirac (d’autres avant et après lui aussi) n’hésite pas à entretenir des relations toxiques avec des dirigeants tel Mobutu, dictateur zaïrois et dixième fortune mondiale.

Ce qui n’empêche pas ce Jacques et Chirac, avec ses tranches d’histoire documentée, de porter un regard presque attendri sur ce bonhomme qui semble parfois contrarié dans ses souhaits véritables. Dans sa jeunesse, le fondateur du parti de droite UMP, successeur du RPR…, a vendu le quotidien L’Humanité dans les rues, le journal du PCF. Mais cela n’a pas duré longtemps. Gérald Rossi

Jacques et Chirac, de Régis Vlachos : Jusqu’au 27 avril, du mercredi au vendredi à 19h, le samedi à 20h. Théâtre de la Contrescarpe, 5 rue Blainville, 75005 Paris (Tél. : 01.42.01.81.88).

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Léonore Chaix, la ménagère !

Jusqu’au 20/03 à la Scala (75), Léonore Chaix s’avoue Femme à qui rien n’arrive ! Fort déjantée, une pièce connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde ! Sans oublier, du 25/02 au 19/06 en ce même lieu, An irish story, de et avec Kelly Rivière.

Seule en scène, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène, un espace faiblement éclairé et transformé en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Elle n’a qu’un objectif, la brave ménagère, conséquence de la signature d’un « contrat de production de choses qui arrivent » : accomplir la liste des tâches, quotidiennes et incompressibles, au rythme robotique dicté par la « Machine » !

Selon la Loi de Murphy, dite « loi de l’emmerdement maximum », c’est en imaginant que rien (ou plus rien) ne peut nous arriver, que tout peut nous tomber dessus… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes orchestrées par ordinateur, frustrantes et répétitives, devant lequel la volonté humaine a capitulé… Une désopilante bataille de mots et de maux contre une modernité débridée ! Connectée à l’oncle Tati, quand l’humour le dispute à l’absurde, le délire d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude. Yonnel Liégeois

La femme à qui rien n’arrive, mise en scène Anne le Guernec : jusqu’au 20/03, les mardi et mercredi à 19h30. Théâtre La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Une balade irlandaise

An irish story, à la Scala : Il était une fois… une histoire irlandaise qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.

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Pour saluer Aziz Chouaki

Jusqu’au 02/03, au Théâtre de Nesle (75), Mouss Zouheyri joue El Maestro, un texte magistral de l’écrivain algérien Aziz Chouaki, mort trop tôt, le 16 avril 2019, à Saint-Denis (93). Une partition verbale pour homme seul, dont l’hallucination vécue consiste à diriger une symphonie imaginaire à la gloire d’Alger, ses rues, son peuple, ses odeurs familières, son histoire d’après l’indépendance…

Aziz Chouaki avait achevé ses études à l’université d’Alger avec un mémoire sur Ulysse, de James Joyce. Alger, chez lui, serait comme Dublin chez l’autre, la source vive d’une inspiration torrentielle. El Maestro se parle en trois idiomes savamment tressés, le kabyle, l’arabe de la rue et le français, d’où résulte la langue propre à l’auteur, si brillamment rythmée (il fut aussi, en son pays natal, un guitariste de rock renommé), gorgée de sucs, d’épices et d’arômes multiples. « Voisines de palier, disait-il, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole. »

Alger, le jasmin, les mouettes et la mer…

Sur la petite scène avec entrée et sortie à jardin, Mouss Zouheyri, pieds nus, vêtu d’un blue-jean effrangé et d’une veste de treillis, profère, avec une gourmandise manifeste, cette parlure tout à la fois populaire et savante, semée de saillies rusées. Le personnage, par exemple, ne prétend-il pas que « les sanglots longs des violons de l’automne », c’est de Rimbaud ? Tout du long, il exhorte des interprètes, qui n’existent pas, à filer droit pour restituer la symphonie d’Alger, faite de parfum de jasmin, du cri des mouettes, de la rumeur de la mer… Pour finir, il la dirige sa symphonie, et on l’entend, harmonieuse. Elle est de la main du compositeur Jean-Luc Girard. Mouss Zouheyri, sous le regard dit extérieur de Jacques Séchaud, fait donc œuvre pie en rendant ainsi hommage à un homme auquel il fut lié par l’amitié et l’admiration.

Son jeu véhément, judicieusement grotesque, témoigne d’un jus vigoureux. S’il excelle dans la mimique, on peut trouver qu’il passe trop en force et que des instants d’intériorité, voire de brefs doutes du maestro sur lui-même, susciteraient, dans le flot verbal continu d’une élocution sprintée, de petites plages de répit bienvenues. Quand soudain il épluche calmement une orange, on songe aussitôt à cette œuvre, les Oranges (éditions Mille et Une Nuits), qui révéla avec éclat Aziz Chouaki en sa qualité d’auteur de théâtre, à côté du romancier de valeur qu’il fut d’abord, dont voici quelques titres : Baya (publié à Alger aux éditions Laphomic), Aigle (Gallimard) et Arobase (Balland). À Nanterre-Amandiers, Jean-Louis Martinelli monta jadis de ses pièces. Aziz Chouaki avait dû s’exiler en France en 1991. Ses écrits dans la presse, où il mettait en boîte sans merci FLN et barbus, lui avaient valu des menaces de mort. Jean-Pierre Léonardini

El maestro : jusqu’au 2/03, du jeudi au samedi à 21h. Prolongations du samedi 9/03 au samedi 20/04 : les vendredis 12 et 19/04 à 21h, les samedis à 15h sauf le 30/03 et le 20/04 à 21h, les dimanches à 15h, relâche le 17/03. Théâtre de Nesle, 8, rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04). Le texte est publié aux éditions Théâtrales.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Tout-Moun, en voyage avec Glissant

Le 16/02 à Voiron (38) et le 12/03 à Mulhouse (68), Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présentent Tout-Moun. Fruit de leur réflexion sur la pensée d’Édouard Glissant, une œuvre où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz et la présence lumineuse de dix danseurs touchent avec justesse l’âme et le cœur. Un article d’Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’oeil d’Olivier.

Sur la côte basque en ce mois de septembre, il pleut des cordes, le ciel est gris. Devant le parvis trempé du théâtre Michel-Portal de Bayonne, salle principale de la Scène nationale du Sud-Aquitain, l’heure est à la découverte. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux vont dévoiler le fruit de leur réflexion sur tout un pan de la pensée du philosophe, romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. S’intéressant tout particulièrement à son travail sur le concept d’antillanité, sur la notion de créolisation et sur sa manière métaphysique d’imaginer des relations nouvelles entre les hommes, les cultures et les langages dans un monde en quête de son mouvement, le duo à la tête de Viadanse, le CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, esquisse une œuvre éminemment intelligente, Tout-Moun, où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz jouée en direct et la présence lumineuse des dix danseurs touchent avec justesse à l’âme et au cœur.

La Martinique en filigrane 

Le plateau est nu. Juste quelques pendrillons de tulles grises transparentes, entourés sur eux-mêmes, rappellent les lianes que l’on peut observer en se baladant dans les forêts antillaises. Dans la pénombre, une ombre s’installe sur le devant de la scène. Elle semble comme portée par le son du saxophone qui égrène avec une douce et puissante mélancolie des notes très swings, très spleens. Les arabesques sont précises, virevoltantes. Puis elle est rejointe par d’autres spectres. Certains s’attardent sur les planches, d’autres disparaissent aussitôt en coulisses. Mouvements de vague ciselés par les lumières du très doué Jimmy Boury, gestuelles souples, rarement tranchantes, les artistes s’emparent de l’espace, le font vibrer chacun à son rythme. Jouant des individualités autant que de leur universalité, l’ensemble esquisse une communion disparate, composite, mais liée par des racines communes, la conscience d’être au-delà de leur origine simplement des humains. 

Puisant dans l’histoire de la Martinique, dans sa richesse culturelle ainsi que dans les écrits d’Édouard Glissant, les deux chorégraphes signent une fresque monde, un récit pluriel de l’être au-delà de son identité. En étroite collaboration avec leurs danseurs et danseuses, dont la majorité faisait déjà partie de leur pièce précédente Akzak, ils malaxent leur grammaire et construisent une ligne chorégraphique riche de tous leurs talents conjugués. Bras jetés en l’air, jambes tendues, mouvement tournoyant dessinent peu à peu les contours de l’île natale d’Édouard Glissant, ainsi que ses mots et sa voix si singuliers, distillés tout au long du spectacle.

La musique au cœur des gestes

Fiévreuses, exaltées, les notes imaginées par le compositeur et saxophoniste de jazz Raphaël Imbert entrent en résonnance parfaite avec les corps des interprètes. Installé côté jardin, l’artiste s’invite au plateau, tourne autour des danseurs et virevolte avec eux. L’image est belle, puissante, évocatrice d’une communauté, d’une union des arts, des êtres. Toujours en délicatesse, l’ensemble fait sens et transforme gestes et musique en un tout qui dit le monde, non celui d’aujourd’hui où les frontières deviennent de plus en plus hermétiques, les mentalités se refermant sur elles-mêmes, mais bien celui d’une utopie, un rêve où les imaginaires se brassent, les identités et les cultures se métissent. 

Croire en l’absolue possibilité d’une hybridation du monde, des peuples, des idées, fait le terreau de Tout-Moun, en alimente le propos, en ébauche une danse tout en délié, rupture et harmonie. Jouant des contraires autant que des similarités, l’œuvre d’Héla Fattoumi et d’Éric Lamoureux s’étoffe au contact de la figure tutélaire d’Édouard Glissant. Portée par la force impromptue du jazz, elle se libère et s’ancre dans une nouvelle génération d’artistes qui, au fil des créations, s’affine et se densifie. Un bien beau moment dans ce monde brutal et gris !                       Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, photos Laurent Philippe

Tout-Moun, mise en scène Héla Fattoumi et Éric Lamoureux : Le vendredi 16/02 à 20h, au Grand Angle de Voiron (38). Le mardi 12/03 à 20h, à la Filature de Mulhouse (68).

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