Jusqu’au 25/02, au Théâtre Paris-Villette(75), Didier Ruiz présente Céleste, ma planète. Une adaptation du conte fantastique de Timothée de Fombelle, paru aux éditions Gallimard. Pour petits et grands, une interpellation joyeuse sur l’avenir de notre terre.
Solitaire et désœuvré dans cette tour de verre de plus de 300 étages, le jeune garçon est tout tourneboulé depuis qu’il a croisé Céleste dans l’ascenseur ! Le coup de foudre, il lui faut absolument la revoir, l’amoureux transi en oublie la promesse qu’il s’est faite alors qu’il n’avait que huit ans : ne plus jamais tomber amoureux !
Sa quête s’avère plus difficile et dangereuse qu’il n’y paraît. Impossible de rejoindre la jeune fille, séquestrée au dernier étage de la tour infernale… Malade et peut-être contagieuse, elle est condamnée à l’isolement. Sur son corps, apparaissent d’étranges tâches sombres, tantôt dessinant la déforestation des forêts tantôt la fonte des glaces en Arctique. L’adolescent en est convaincu : retrouver et sauver Céleste, c’est sauver la planète ! Le défi est de grande ampleur. En fond de scène, entre dialogues et situations comiques ou dramatiques, sont projetés des images alarmantes de l’état du monde. Une pollution galopante, un monde industriel qui ne pense qu’aux profits et se moque de l’avenir de l’humanité…
Dans cette cité futuriste, glaciale et aseptisée, l’amour réchauffe les cœurs et énergise cette enquête policière pour le moins originale. Ils sont seulement trois comédiens à endosser tous les rôles, alternant humour et fantaisie pour mieux faire passer le message écologique au jeune public : si la planète était une personne, ne ferait-on pas tout pour la sauver ? Un spectacle convaincant pour petits et grands, où l’on ne s’ennuie pas un seul instant, emporté par le souffle virevoltant de la mise en scène de Didier Ruiz. Une histoire joliment orchestrée sur le plateau, une adaptation pleinement réussie de l’œuvre de Timothée de Fombelle qui ne relève en rien du conte à l’eau de rose. Yonnel Liégeois
Céleste, ma planète : jusqu’au 25/02, dans une mise en scène de Didier Ruiz. Théâte Paris-Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23). Céleste ma planète, de Timothée de Fombelle (éd. Folio junior/Gallimard jeunesse, 96 p., 4€50).
Jusqu’au 10/02, au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la révolution). Une adaptation du roman de Thierry Froger, dont le titre fait référence à Sauve qui peut (la vie), le film de Jean-Luc Godard. Une formidable proposition artistique, un spectacle éminemment politique.
C’est sans conteste une formidable proposition artistique que nous offre Laëtitia Pitz avec son Sauve qui peut (la révolution). Sa proposition, sa réalisation scénique, sont parfaitement abouties jusque dans leurs moindres détails, avec même une réelle bien que très discrète méticulosité. Nous sommes au-delà d’un simple travail théâtral, le sous-titre du spectacle précise d’ailleurs qu’il s’agit d’« une série théâtrale et musicale en 4 épisodes », et il convient d’inclure dans l’appellation de théâtre le travail scénographique avec la lumière et celui concernant la vidéo, sans parler de la direction d’acteurs. Lapalissade ? Pas vraiment au vu du résultat. Quant aux quatre épisodes, ils correspondent à quatre mouvements d’une heure chacun que l’on peut saisir séparément, mais on y perdra alors le grand mouvement d’ensemble, toutes les subtilités renvoyant de l’un à l’autre comme dans toute grande œuvre musicale.
Un roman, un film, une pièce…
Le travail de Laëtita Pitz est inspiré de l’étonnant roman (aussi bien dans son propos que dans sa composition) de Thierry Froger paru en 2016 et dont elle a gardé le titre qui fait référence au film de Jean-Luc Godard, Sauve qui peut (la vie). De Godard donc, il est clairement question dans le livre de Thierry Froger, c’est même lui, peut-on penser, le personnage principal, mais dans un subtil dispositif renvoyant à la parenthèse : la révolution. Soit la préparation du Bicentenaire de la Révolution française en 1988, et la volonté du ministère de la Culture et de son responsable Jack Lang ainsi que de la Mission du bicentenaire de commander au cinéaste un film sur le sujet non pas dans un esprit de commémoration, mais pour donner « une vision moins convenue de l’événement, impertinente même » (sic)… Acceptation de Jean-Luc Godard et début de la préparation d’un film qui ne devrait finalement, après acceptation de toutes les parties, voir le jour que 4 ans plus tard : le projet s’intitulera logiquement « Quatre-vingt-treize et demi », référence faite à la date envisagée de sa sortie !
Passons sur les nombreuses péripéties qui parsèment le parcours du cinéaste le menant auprès d’un ami, Jacques, connu autrefois durant leur « période mao », vivant désormais à Chalonnes-sur-Loire, sur la relation, le « contact », qu’il va établir avec sa fille, Rose, tout juste bachelière, sur le fait aussi que l’ami en question est devenu un historien reconnu et travaille sur la figure de Danton, mais soulignons simplement que le lien avec la parenthèse du titre du roman est ainsi parfaitement établi. Il est bien question – de manière oblique ? – de révolution, celles d’hier et d’aujourd’hui jusqu’à sa commémoration. Soulignons aussi que la composition du livre est très particulière qui entremêle différents thèmes, fonctionne par courtes séquences qui se distinguent même typographiquement : cette composition Laëtitia Pitz, dans son adaptation, la reprend à son compte. Ce qui, bien sûr, ne l’empêche en aucune manière de la transformer en lui restant fidèle, et d’y apporter ses propres aménagements et sa propre touche. À cet égard son adaptation est d’une rare intelligence. Elle conserve la liaison entre le XVIIIe siècle, celui de Danton et autres Robespierre ou Saint-Just et le XXe siècle, celui de Godard, tout en nous renvoyant à notre aujourd’hui du XXIe siècle qui est présent en filigrane. En ce sens ce spectacle est éminemment politique, bien plus que ceux qui d’emblée annoncent cette appartenance dans l’air du temps.
D’une déambulation à l’autre
Ces jeux d’une époque à l’autre, d’une révolution à l’autre qui ne dit pas forcément son nom, s’opèrent dans un constant jeu de variations qui s’établit dans une aire de jeu aménagée par Anaïs Pélaquier également présente sur le « plateau » comme si dans ses déplacements souvent muets elle venait en mesurer toute la pertinence et la matérialité. De ce point de vue ses « déambulations » acquièrent une particulière importance, alors que, bien sûr, les spectateurs sont amenés à focaliser leur attention sur les deux comédiens, Camille Perrin et Didier Menin, absolument présents dans les différentes figures, hommes ou femmes, qu’ils présentent (pour rester dans une note brechtienne) et incarnent. Pour que cela puisse advenir, il suffit de quelques tables de classe mises bout à bout et dont la disposition variera selon les épisodes, soulignant la volonté de l’équipe du Roland furieux (c’est le beau et très pertinent nom de la compagnie) de faire varier l’axe du regard des spectateurs qui d’ailleurs ont changé de place durant les intermèdes entre les épisodes.
Quelques livres sur les tables donc, des papiers (manuscrits ou textes du spectacle), des ordinateurs, et ce sera tout pour faire théâtre, encore qu’à y regarder de près la « nudité » de l’aire de jeu est savamment calculée, et c’est bien plutôt la vision d’un studio de travail avec ses micros, ses projecteurs, ses écrans, ses baffles qui imprègne notre vision. La fresque visuelle que le travail sonore (la composition sonore et musicale sont signées par Camille Perrin) présent et cependant discret, c’est-à-dire ne venant pas, comme c’est souvent le cas, envahir l’espace, durant toute la durée des épisodes. Il y a là un dosage et une rythmique parfaitement maîtrisés, et dès lors c’est un véritable régal de voir les deux comédiens principaux assumer, je l’ai dit, tous les rôles des nombreux protagonistes, avec bien sûr quelques morceaux de choix comme par exemple les dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard ou encore les lettres échangées entre les protagonistes.
Une belle jouissive aisance
L’intrusion de personnalités que tout le monde connaît, Marguerite Duras donc mais aussi Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, et bien d’autres…, dans la trame même de l’intrigue nous promène du réel à la fiction, et inversement de la fiction au réel. Ainsi le jeu se développe-t-il vraiment entre fiction et réalité. Toutes les gammes narratives sont sollicitées et c’est un prodige de voir les comédiens passer d’un registre à l’autre sans coup férir et avec une belle jouissive aisance. Sauve qui peut (la révolution), dans le triste paysage théâtral d’aujourd’hui, apparaît bien comme une très réjouissante exception. Jean-Pierre Han
Sauve qui peut (la révolution), mise en scène de Laëtitia Pitz : jusqu’au 10/02, le jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le dimanche à 16h. Théâtre de L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20).
Jusqu’au 09/02, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Sabrina Kouroughli présente L’art de perdre. De l’exil algérien à l’éveil des consciences, surtout au sortir du silence pour tous les déracinés, l’adaptation du livre d’Alice Zeniter. Entre espoir et tragédie, humanité et dignité.
Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre. Petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines. Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert !
Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. « Je me suis rendu compte que j’avais un point commun avec elle : sa grand-mère kabyle et la mienne sont analphabètes, parlent à peine français, tandis que nous, les « petites-filles », sommes le fruit de l’école de la République », commente la dramaturge. « Le cœur de la pièce ? La relation intime de Naïma avec sa grand-mère, elle va briser la loi du silence d’une génération qui avait choisi, malgré elle, de ne pas nommer l’innommable ». Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse.
Les maux et mots des exilés d’hier à aujourd’hui, de tous les déracinés de ce troisième millénaire qui fuient la Syrie ou l’Afghanistan, l’Érythrée ou l’Ukraine… Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, quand la mémoire n’oublie rien de ce que le silence s’obstine à masquer. Yonnel Liégeois
L’art de perdre, dans une mise en scène de Sabrina Kouroughli : Jusqu’au 09/02, du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, relâche le mardi. Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).
Les 27 et 28/01, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), puis en tournée nationale, Olivier Martin-Salvan et Valérian Guillaume proposent leur Péplum Médiéval. Un étonnant conte poétique et truculent pour quinze comédiens, une image du Moyen Âge fort éloignée de la grisaille coutumière.
Comme un immense jeu de construction, un château moyenâgeux occupe le plateau. Rien ne tranche dans sa teinte ivoire, uniforme comme aseptisée. Le contraste vient avec les premiers personnages vêtus de tenues ajustées, de jupettes, de cagoules, de bonnets et chaussés comme il se doit. Tous ces costumes, signés Yvan Clédat et Coco Petitpierre, à qui l’on doit aussi scénographie et lumières, sont certes étonnants mais flamboyants, déployant de multiples couleurs vives. Ceci histoire de bien marquer que le Moyen Âge, imaginé puis porté au plateau par le comédien et metteur en scène Olivier Martin-Salvan, est un univers très éloigné de la grisaille souvent racontée pour cette longue période de l’histoire. Des tableaux, ceux par exemple de Pieter Bruegel l’Ancien, témoignent de cette vivacité.
Loin d’un monde « marronnasse malodorant et cruel où les hommes et les femmes ressemblent plus à des bêtes qu’à des êtres humains, j’ai découvert un monde subtil, poétique, rempli d’humour et d’une puissance créatrice puisant sa source dans le merveilleux », explique Olivier Martin-Salvan. Et c’est la bonne humeur qui domine dans cette aventure pas commune qui réunit une quinzaine de comédiens, dont sept issus de la troupe Catalyse. Cet atelier d’établissement médico-social de travail protégé accueille depuis vingt-six ans des comédiennes et comédiens professionnels subissant un handicap. Tous (Romane Buunk, Tristan Cantin, Manon Carpentier, Victoria Chéné, Fabien Coquil, Guillaume Drouadaine, Maëlia Gentil, Lise Hamayon, Mathilde Hennegrave, Rémy Laquittant, Emilio Le Tareau, Olivier Martin‑Salvan, Christelle Podeur, Jean-Claude Pouliquen, Sylvain Robic) participent à cette « fresque des XIVe et XVe siècles », avec conviction. Si le public s’amuse des situations et de la verdeur de certains propos, le texte n’est pas forcément facile d’accès.
Il faut en vérité se laisser porter par la musicalité des mots pour réussir ce voyage dans le temps. Valérian Guillaume a déjà partagé les univers d’Olivier Martin-Salvan avec, notamment, un remarqué Nul si découvert qui pointait la solitude dans la société de consommation. Cette fois, le jeune auteur a poursuivi son travail sur le langage en poussant la recherche jusqu’à inventer un vocabulaire parallèle à celui de l’époque, mariant le parler actuel, celui d’alors et un autre purement fictif mais pourtant totalement crédible. « J’ai rencontré longuement chaque interprète afin de comprendre comment ils et elles rêvaient intérieurement leur propre Moyen Âge », raconte l’auteur. Ainsi, a-t-il conçu un monde dans lequel une malédiction fait que la nuit n’existe plus ni le sommeil, permettant aux esprits de mener une belle sarabande. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon, le seul resté tout de blanc vêtu, s’écrie : « J’ai trop rêvé sans vivre. (…) Je veux tout vivre, tout voir, tout sentir ». Nul ne peut en douter, le Moyen Âge avait bien les couleurs d’un arc-en-ciel. Gérald Rossi
Péplum médiéval : Les 27 et 28/01 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Du 1er au 3/02 au Centquatre Paris, les 8 et 9 à Perpignan. Les 14 et 15/03 à Anglet, du 26 au 30 à Nantes. Les 4 et 5/04 à Saint-Nazaire, les 10 et 11 à La Rochelle, les 17 et 18 à La Roche-sur-Yon. Les 17 et 18/05 au Creusot.
Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.
Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.
Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini
– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.
– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).
Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e), Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier proposent L’amour de l’art. Sous couvert d’une conférence sur l’art, le tandem facétieux s’amuse à balader le public d’un faux semblant à l’autre.Rires et interrogations sur la culture sont au rendez-vous.
On s’attend à du sérieux, avec ce titre emprunté à l’essai de Pierre Bourdieu et André Darbel sur les inégalités sociales de l’accession à l’art. D’autant que Stéphanie Aflalo inscrit ce spectacle dans un projet au long cours, Récréations philosophiques, qui entremêle théâtre et philosophie, réunissant ainsi les deux disciplines qu’elle a étudiées. Après Histoire de l’œil, adapté du roman de Georges Bataille, et Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, inspiré de la philosophie de Wittgenstein, la comédienne et metteuse en scène s’est associée à Antoine Thiollier pour créer en 2022 L’Amour de l’art, au Studio-Théâtre de Vitry.
Rien de philosophique, en apparence, chez ces deux médiateurs culturels un peu benêts qui se présentent maladroitement devant nous. L’une tirée à quatre épingles en tailleur rouge et escarpins façon années soixante, l’autre en tenue moins soignée. Ils nous font attendre sans raison puis, en guise de préambule, ils s’excusent d’éventuels dérapages dus à des « rétroversions » anatomiques ou des handicaps émotionnels. Syndromes qui affectent œil, bras, hanches, cerveau, continence urinaire, jusqu’à leurs prestations qui pourraient être « rétroversées « sous l’influence de l’observateur », à savoir le public.
Parodier les codes et détourner les images
Après une trop longue entrée en matière, qui met cependant les spectateurs dans leur poche, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier en viennent au fait. Ils se lancent, lasers en main, dans le décryptage de tableaux de maitres (Rembrandt, Chardin, Caravage…) et, faisant fi des références académiques, ils nous en donnent une lecture extravagante et anachronique, usant de digressions triviales pour illustrer leurs propos. Parmi les peintures, un bon nombre de Vanités, dont ils esquivent le message : memento mori, souviens-toi que tu es mortel. Ce défilé sinistre de crânes et d’ossements finit par déclencher une crise d’angoisse chez la conférencière… Effet comique garanti avec ce malin détournement d’images qui renvoie à la manipulation dont elles font l’objet, notamment sur les réseaux sociaux.
Ce n’était pas le but premier de cette réflexion sur l’art menée par Stéphanie Aflalo. Par ce simulacre de conférence qui s’appuie sur la cuistrerie langagière de certains guides souvent infantilisants, le spectacle se moque gentiment de la manière dont le musée, malgré une volonté́ d’inclusion, renforce par un discours « savant » un sentiment d’illégitimité chez les non initiés. « Ce qui m’intéressait, c’était de laisser de la place à des discours non contraints », dit la metteuse en scène, « et si les conventions du monde de l’art étaient ridicules ? ». Les deux compères tournent aussi en dérision leur propre aspect physique et vestimentaire, en particulier Stéphanie Aflalo qui se critique elle-même comme un tableau imparfait, avec un humour décapant. Elle nous rappelle les dérives d’un théâtre conceptuel en croquant un oignon : jusqu’où l’amour de l’art ne mène-t-il pas !
Nous ne verrons pas le dernier tableau à commenter. Les comédiens se contentent de nous le décrire, et petit à petit, s’élabore l’image d’une assemblée hétéroclite d’anonymes plus ou moins bien peints, éclairés ou flous… Scrutant la salle, ils nous renvoient l’image que les spectateurs offrent à leur vue… Les regardeurs regardés : belle rétroversion de focale ! Ce bel exercice de détournement, drôle et finement joué, se trouve parasité par les préliminaires laborieux et les commentaires racoleurs qui ramènent au jeu d’acteur. Dommage, car le rire est au rendez-vous et L’Amour de l’art renferme quelques piquantes pépites. Et de quoi nous interroger sur le regard que nous portons et le discours que nous tenons sur la culture, notamment sur le théâtre. Mireille Davidovici
L’amour de l’art : Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e).
De L’amour de l’art à Notre vie dans l’art
Dans le cadre du Festival d’automne,Ariane Mnouchkine a confié lesclefs du Théâtre du Soleil au dramaturge américain Richard Nelson. Qui propose jusqu’au 03/03, écriture et mise en scène, Notre vie dans l’art. Le sous-titre intégral de la pièce, interprétée par la troupe de la Cartoucherie ?Conversations entre acteurs du Théâtre d’Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, Illinois en 1923… Une journée de repos pour la troupe dirigée par l’emblématique et célèbre metteur en scène Constantin Stanislavski, l’occasion d’échanger pour les comédiens, entre une tasse de thé et deux verres de vodka, sur les bienfaits et aléas de ce cycle de représentations aux États-Unis ! Un spectacle donné en bi-frontal, qui autorise à jeter un œil sur l’assistance qui lui fait face… Et de repérer alors l’ennui, voire un certain malaise qui se propage à l’écoute d’échanges ni percutants ni convaincants, énoncés sans ferveur ni passion ! Du théâtre documentaire qui manque de puissance et de profondeur, alors qu’il y aurait tant à dire et à montrer sur Stanislavski, sur son parcours et son discours sur la place, l’enjeu et le jeu de l’acteur. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 21 janvier, au Théâtre de la Colline (75), Judith Rosmair propose Curtain Call ! (Tombée de rideau). Un spectacle où se mêlent fantasmes et réalité, mémoire et insomnie à la veille d’une première théâtrale où elle endosse le rôle d’Anna Karénine, l’héroïne de Tolstoï. De la crise de nerfs à la crise d’identité.
Demain est un grand jour ! Veille de première pour l’adaptation théâtraledu roman de Tolstoï, veille stressante pour celle qui endosse le rôle-titre, doit assumer le destin tragique d’Anna Karénine… Impossible de trouver le sommeil, difficile de mémoriser son texte, terribles doutes sur ses qualités d’interprétation ! Seule en scène, gisante dans la pénombre sur la table haute faisant office de couche, la comédienne égrène avec force quelques propos échevelés, appels angoissants à sa mère et délires mortifères de l’héroïne de papier. Côté cour, s’élèvent les notes discordantes d’un trombone. Images furtives et littéraires, erre en gare une femme désemparée : sons d’une loco vapeur, le train est annoncé, le suicide avancé… Lumières, Judith Rosmair se redresse, demain sur scène elle fera face à Vronski, son compagnon de jeu. Anna Karénine doit vivre, Anna Karénine vivra !
Tantôt frêle et désemparée, tantôt lucide et combative, l’auteure et interprète nous entraîne dans une hallucinante histoire entre fantasmes et réalité, revêtant avec conviction les divers habits de son « seule en scène » : la chapka d’Anna Karénine, le gilet élimé de sa mère disparue… Voix, musiques et chansons se mêlent en cette nuit de tous les dangers où se refuse le sommeil, où le corps flotte en semi inconscience et divague l’esprit entre souvenirs heureux à la lecture du roman de Tolstoï et dures contingences à l’apprentissage du texte. Le destin de la comédienne sera-t-il à l’identique de l’héroïne de Tolstoï, suicidée sous la plume du romancier ? Doit-elle poursuivre cette relation amoureuse avec son partenaire de scène interprétant Vronski, beau et con tout à la fois comme le chanterait Brel ? Que penser de sa propre mère autant aimée que détestée, soi-disant partie sans laisser d’adresse au temps d’avant, juste décédée d’une tumeur au cerveau ? Comment réagir à la découverte de ce journal intime dont elle entame la lecture en cette nuit cauchemardesque ? L’hier et l’aujourd’hui se brouillent et se télescopent, comment faire face ici et maintenant ?
Découverte en France dans Tous des oiseaux, la pièce de Wajdi Mouawad où elle interprétait le rôle de Norah, formée au Conservatoire de Hambourg et multi primée sur les scènes allemandes, Judith Rosmair déploie tout son talent en ce monologue aussi singulier qu’étrange. Une poignante plongée dans les tréfonds d’une conscience révoltée et malmenée par les soubresauts de l’existence, nuit blanche et sombre doute quand le rideau de scène se la joue frontière entre vie et mort. Lumineuse, virevoltante sur cet assemblage de tables qui lui sert d’estrade, colérique ou ingénue, espiègle ou désespérée, elle compose un subtil duo avec Johannes Lauer, l’émérite musicien qui scande la partition. Yonnel Liégeois
Curtain Call ! : Jusqu’au 21/01, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Spectacle en allemand surtitré en français. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
Jusqu’au 28/01, au théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Yves Brignon met en scène Andromaque, la pièce de Jean Racine. Portée par quatre formidables comédiens, la puissance allégorique de la tragédie touche droit au cœur et aux sens.
Après un passage à La Folie Théâtre, on souhaite à l’Andromaque de Jean-Yves Brignon, qui se donne jusqu’à fin janvier au théâtre de L’épée de bois, de prendre toute la lumière ! C’est la première pièce de sa nouvelle compagnieÀvisage découvertaprès de longues années consacrées au théâtre jeune public puis à bourlinguer en Australie. Il y a quelque chose d’enfantin et de dépaysant dans cette façon de s’emparer avec quatre formidables acteurs, en alternance, de tous les rôles de la tragédie de Racine résumée par la célèbre formule : « Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. »
Des relations triangulaires fascinantes et écrasantes
Ici, elle démarre comme un jeu entre quatre jeunes gens qui découvrent des costumes dans une malle et se glissent, pour brouiller leurs propres sentiments, dans la peau de personnages d’un autre temps. Celui de la guerre de Troie au cours de laquelle Achille a tué Hector et capturé Andromaque dont son fils Pyrrhus est tombé éperdument amoureux alors qu’il était promis à épouser Hermione, fille du roi de Sparte. Andromaque, elle, ne survit que pour son fils Astyanax et abhorre Pyrrhus. Elle n’aura que sa propre mort à mettre en jeu pour échapper au désir du roi d’Épire et au chantage auquel il l’assigne, l’épouser pour empêcher la mort de l’enfant qu’est venue réclamer Oreste, au nom des Grecs. Hermione, elle, est prête à toutes les manipulations et au crime pour garder Pyrrhus.
Pour démêler l’écheveau de ces relations triangulaires fascinantes mais aussi écrasantes, Jean-Yves Brignon a d’abord placé ses acteurs, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu, Joël Abadie, Augustin Guibert ou Benoit Guibert (respectivement Andromaque et Cléone, Hermione et Céphise, Oreste, Phœnix, Pyrrhus et Pylade) à l’intérieur d’un cercle délimité par une guinde (pour le mot corde, de tradition interdit sur scène ou sur un plateau de cinéma) épaisse symbolisant à la fois la piste de cirque et l’espace d’un ring où les protagonistes vont s’affronter dans une lutte à mort. Ils déplient toutes les nuances de l’amour et de la haine auxquelles viennent se frotter et se brûler les protagonistes, explorent leur mise en relation les uns avec les autres, analysent leur façon de se perdre l’un après l’autre et jusqu’au dernier.
Plaies de la guerre et déchirures de la passion
Andromaque seule, auréolée de fidélité et de pureté, survivra au carnage, passant de captive à veuve et reine à la fois. On aime la fièvre du jeu des acteurs, l’expression exacerbée de leurs troubles, leur dextérité à changer à vue de costumes, d’accessoires et de registres d’interprétation. Leur énergie vocale et corporelle, sans cesse renouvelée et subtilement sertie par la musique de Robinson Senpauroca, est à la hauteur de la beauté des alexandrins qu’ils rendent incantatoires et familiers. On est aussi sensible à la scénographie dépouillée mais puissante de Sevil Gregory à laquelle les lumières de Vincent Lemoine donnent des éclats et des ombres.
Les plaies de la guerre et les déchirures de la passion ne se font pas entendre comme la restitution historique d’un texte écrit en 1667 – Racine a alors 28 ans et est follement amoureux de la comédienne pour qui il a créé le rôle d’Andromaque – mais sont déchiffrées et vécues dans une sensibilité contemporaine par des jeunes gens qui sans rien sacrifier à la rigueur exigeante de la langue incorporent sa poésie pour venir nous toucher au cœur et à l’âme. Marina Da Silva
Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon : Jusqu’au 28/01, du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre l’Épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).
Les 12 et 13/01, à la Coupe d’Or de Rochefort (17), Fabien Gorgeart met en scène Les Gratitudes, d’après Delphine de Vigan : douceur et tendresse pour une vie qui chemine vers ses derniers feux. Avec Catherine Hiegel, impressionnante en autrice devenant aphasique.
D’abord détendre l’atmosphère… Le public, et il joue le jeu avec bonheur, est invité par Pascal Sangla, musicien et comédien, à chanter quelques tubes plutôt anciens comme Mistral gagnant de Renaud, le Sud de Nino Ferrer, ou encore Une chanson douce d’Henri Salvador. Une petite dame, plus très jeune, prend le relais sur scène. Ces premières minutes des Gratitudes sont des instants de simplicité et de chaleur humaine. Largement inspirés par le roman de Delphine de Vigan, ici adapté avec le concours de l’autrice.
Pour sa première mise en scène, Fabien Gorgeart avait mis en chantier la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, Stallone, dont l’héroïne, Lise, très modeste secrétaire médicale, décidait de reprendre sa vie en main après avoir vu Rocky III au cinéma. Un spectacle éclatant vers une nouvelle vie. Avec les Gratitudes,il n’est pas question de flamboyance, mais de douceur, de tendresse, dans une vie qui chemine vers ses derniers feux. Pascal Sangla quitte vite le rôle du gentil maître de chant pour celui de Jérôme, orthophoniste intervenant en milieu hospitalier. Tout se passe alors dans un décor volontairement dépouillé, avec un large fauteuil et une table supportant les claviers, rythmé seulement par des couleurs changeantes.
Depuis peu, Michka (Catherine Hiegel), jusque-là vieille dame indépendante, a intégré cet Ehpad. Progressivement elle glisse dans les zones troubles où la mémoire se perd. Elle devient aphasique, consciente de mélanger les mots, en prend un pour un autre, ne les assemble plus. Nommer une lampe torche devient une victoire remportée sur la nuit. Parfois, utiliser un mot pour un autre peut aussi être comique, même si ce ne sont pas ces ressorts qui sont recherchés. Michka n’est pas dupe. Elle s’en amuse, un peu, parfois, et quand elle chante, les mots reviennent. Parce que, paraît-il, la mémoire musicale est différente de la mémoire courante. Les efforts de Jérôme sont vains, il le sait, la maladie est inéluctable. Et d’autant plus glaçante que Michka, parolière de profession, a passé toute sa vie en compagnonnage absolu avec les mots et leur sonorité.
Cette dislocation du langage qu’elle réussit à merveille rappelle, mais en est-il besoin, que Catherine Hiegel, impressionnante, est une grande comédienne. Le succès des Gratitudes lui doit beaucoup. Même lorsque se greffe une histoire dans l’histoire, quand Michka tente de retrouver le couple qui, pendant la guerre, a hébergé et de fait sauvé la vie de la gamine juive qu’elle était. Une jeune femme, Marie (Laure Blatter), sa voisine, l’aide dans cette dernière quête. Pour que tous les souvenirs ne disparaissent pas, pas encore. Gérald Rossi
Les gratitudes, Fabien Gorgeart : Les 12 et 13/01 au Théâtre de laCoupe d’Or, Rochefort (17). Les 16 et 17/01 aux Espaces Pluriels de Pau (64). Les 23 et 24/01 au Grand R, La Roche-sur-Yon (85). Le 27/01 au Bateau Feu, Dunkerque (59). Les 30/01 et 01/02 au Théâtre Sorano, Toulouse (31).
Le 07/12/2022, François Tanguy, maître d’œuvre du Théâtre du Radeau, s’éteignait d’une septicémie foudroyante à l’âge de 64 ans. Dans un numéro hors-série de la revue Frictions, une poignée de contributeurs accuse le coup en une suite de « traces ». Qui sont autant d’hommages émus à plusieurs mains.
En couverture, un regard anxieux, dans le beau visage de l’homme encore jeune, fixe le lecteur avec insistance. D’autres portraits de Tanguy ponctuent la publication, qui tente « de lui laisser la parole, ou parler, de manière forcément décalée, de, ou avec lui », comme le dit Jean-Pierre Han, le directeur de la revue, dans son éditorial. Pari tenu, mais l’énigme à la fin demeure, de l’inspiration d’un artiste qui ne livrait pas facilement les clés ouvrant les portes d’une singularité proprement existentielle. « Faire école ? Surtout pas ! » écrit-il un jour.
Est donc précieux le long entretien dans lequel il éclaire les critères de sa pratique, sous le titre « Une pensée en mouvement », au cours duquel il se livre à une réflexion approfondie sur le statut du texte, ou plutôt de la parole, dans ses 19 créations mémorables successives. La seule récapitulation des titres (entre autres, de Mystère Bouffe à Par autan, en passant par Chant du bouc, Choral, Coda, Passim, Soubresaut ou Item, actuellement toujours en tournée) prélude, dans la mémoire, à une fastueuse levée d’images tremblées, qu’accompagnent des murmures diffus troués de sons stridents. C’était à l’instar d’un opéra sensiblement grotesque, au sein duquel d’étranges figures humaines déménageaient sans fin les planches de salut de l’Histoire brinquebalante.
Au nombre des interventions, outre Un accompagnement de Jean-Pierre Han, on note le texte intitulé Ateliers – Faire lieu. Laurence Chable y rapporte que Tanguy « se refusait à tout enseignement, transmission d’un savoir », cherchant avant tout « la rencontre dans ce qu’on pourrait nommer un rapport d’égalité ». Elle fonde en 1977 le Théâtre du Radeau. François Tanguy en devient le metteur en scène en 1982, deux ans avant l’installation au Mans, dans la Fonderie, ancien garage automobile devenu haut lieu d’une aventure théâtrale hors pair. À lire aussi d’Alexis Forestier, Lazare, Samuel Boré, Patrick Condé, Anne Baudoux, Simon Gauchet et Anaïs Muller, entre moult photographies, d’autres évocations de François Tanguy, toutes en forme d’élans du cœur. Jean-Pierre Léonardini
François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions (194 p., nombreuses photographies de spectacles, 15€).
Jusqu’au 23/12, au Théâtre 14 (75), Éric Didry présente Maîtres anciens. Un roman de l’autrichien Thomas Bernhard, mort en 1989, dont s’empare le comédien Nicolas Bouchaud. Jubilant avec l’auteur dans ce jeu de massacre qui s’en prend aux arts mais aussi aux pouvoirs et à l’église, sans une minute de répit.
Beethoven ? Il faisait du bruit. Au mieux. Klimt, comme Véronèse peignaient-ils vraiment ? Quant à la philosophie de Heidegger, elle ne vaut pas mieux. Et l’on pourrait en citer d’autres, ainsi Le Greco, ou Bruckner. Dans ce jeu de massacre, l’auteur Thomas Bernhard jubile. Avec raison, il a sous-titré « Comédie » cet avant-dernier roman, Maîtres anciens, publié en 1985 en Autriche et trois ans plus tard en France chez Gallimard.
Depuis peu, Reger, qui a passé les quatre-vingt printemps, est veuf. Ce n’est certes pas très gai. Depuis trente ans, avant d’y rencontrer son épouse puis pendant leur union et désormais seul, le bonhomme fréquente le musée d’art ancien de Vienne, peut-être comme un réconfort. Il s’y assoit toujours sur la même banquette, dans la salle Bordone, en face du tableau du Tintoret intitulé L’homme à la barbe blanche. Et là c’est comique. D’autant plus que, depuis longtemps critique musical, il n’aime pas vraiment la musique ni les compositeurs, sans parler des interprètes. Et il n’aime pas plus Le Tintoret.
Cette critique, qui ratisse large, est forcément hilarante, notamment par l’accumulation des baffes et autres coups plus ou moins bas. L’église catholique comme le pouvoir ne sont plus épargnés et c’est saignant. Dans cette adaptation de Véronique Timsit, d’Éric Didry (à qui l’on doit aussi la mise en scène élégante) et de Nicolas Bouchaud, qui est seul en scène, Maîtres anciens n’a pas pris une ride. Et quelques résonances actuelles en font même une pochade bien contemporaine. Avec la forte présence qu’on lui connaît, et l’on pourrait parler même de sympathique truculence, Nicolas Bouchaud ne prend pas une minute de répit.
Pas plus qu’il n’en laisse au public, presque assigné comme témoin, et qui au final fait un peu partie de l’intrigue. Car, après tout, pourquoi donc Reger, sous le regard bienveillant de Irrsigler, le gardien qui lui permet de rester assis sur cette banquette plusieurs heures un jour sur deux, a-t-il convié aujourd’hui son ami Atzbacher ? Créée avant le Covid, cette pièce jouit depuis d’un succès mérité. En 2021, Mathieu Amalric en a aussi fait un film, tourné dans un théâtre alors fermé. Aujourd’hui, c’est un bien joli cadeau de fin d’année. Gérald Rossi
Maîtres anciens : Jusqu’au 23/12, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris 14e (Tél. : 01.45.45.49.77).
Jusqu’au 07/01/24, au théâtre du Lucernaire (75), Pierre Pradinas présente Farces et nouvelles de Tchekhov. Cinq œuvres qui brossent le tableau d’une Russie en cette fin du XIXe siècle, des portraits au vitriol qui gardent fraîcheur et modernité. Imagés par une bande d’interprètes au top de l’humour et de la dérision.
Bien sûr, chacun connaît les chefs d’œuvre du maître Tchekhov, de l’Oncle Vania à la Cerisaie… Beaucoup ignorent cependant que le grand dramaturge s’est aussi exercé, avec succès, à l’écriture de quelques farces et nouvelles de belle facture. « Tchekhov décrit des personnages qu’on est peu accoutumé à voir sur scène », confesse le metteur en scène Pierre Pradinas, « il les fait vivre littéralement comme Daumier dans ses dessins et, comme dans Chaplin, leur humanité est inséparable du burlesque ». Des farces et attrapes, entre humour et ironie, cruauté et dérision, d’un esprit déconcertant et au rire jubilatoire… Trois pièces (Les méfaits du tabac, L’ours et Une demande en mariage) et deux nouvelles (Un drame, La mort d’un fonctionnaire) sont donc à l’affiche du Lucernaire, pas toutes le même soir mais, quelle que soit votre sélection, vous ne manquerez rien au change !
Une conférence qui devient confession conjugale, une réclamation de dette qui vire au duel, un éternuement malvenu qui tourne au drame… Tel fut notre menu trois étoiles en cette soirée d’hiver : une salle pleine à craquer, la chaleur des corps et des cœurs, la bonne recette pour dérider les zygomatiques ! Dès l’extinction des feux, et dans les intermèdes entre l’une et l’autre œuvre, déjà l’humour est au rendez-vous pour ne plus nous lâcher jusqu’au salut final. Comédiennes et comédiens sont d’une inénarrable prestance dans leur rôle de composition (Aurélien Chaussade, Maloue Foudrinier, Maud Gentien…), en tête de liste Quentin Baillot et Philippe Rebbot. Le premier nommé en impose de son timbre de voix lugubre, reconnaissable à cent lieux à la ronde, et de son faciès si génialement expressif. Son compère, grand escogriffe à l’allure dépenaillée et au regard apitoyé qui semble appeler au secours en permanence, est convaincant en son personnage radicalement déphasé !
Pierre Pradinas règle toute cette machinerie, littéraire et burlesque, avec gourmandise et maestria. D’hier à aujourd’hui, le mal-être d’un monde en plein délitement… De surprise en surprise, nous garderons le silence sur l’intrigue des cinq œuvres présentées. Aucune crainte à vous égarer en terre inconnue, Tchekhov demeure référence incontournable, un plaisir assuré ! Yonnel Liégeois
Tchekhov, farces et nouvelles : Jusqu’au 07/01/24. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 16h au théâtre du Lucernaire(53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Tél. : 01.45.44.57.34)
Jusqu’au 17/12, au théâtre de La Tempête (75), Margaux Eskenazi présente Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?. Un spectacle conçu à partir d’extraits de la conférence de Gilles Deleuze (1925-1995), intitulée « Qu’est-ce que l’acte de création ? ». Filmée, elle fut énoncée en 1987 devant les élèves de la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.
On est heureux d’emblée qu’une jeune femme, Margaux Eskenazi, prenne de nos jours fait et cause pour celui qui a tellement concouru à créer des concepts tous azimuts, à ses yeux l’essentielle mission du philosophe. Le spectacle, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, est un parfait exercice d’admiration, au cours duquel on voit Margaux Eskenazi se mettre à l’école du bushido intellectuel de l’auteur de Logique du sens, entre autres courants traités qui lui valurent reconnaissance et contestation.
Lazare Herson-Macarel incarne le philosophe avec feu et nous, spectateurs, devenons pour une heure dix les étudiants de jadis. Ils découvraient notamment, grâce à lui, « l’image-mouvement » au vu d’extraits projetés du film d’Akira Kurosawa les Sept Samouraïs(1954), mis en perspective avec Shakespeare et Dostoïevski, dont le grand cinéaste nippon fut, en actes, l’analyste idéal. L’acteur bondit en scène, comme celui qu’il figure bondissait, de son propre aveu, dans les concepts, les affects et ce qu’il nommait les « percepts ». Cela s’inscrit sur un espace bifrontal avec, au milieu, comme un petit cirque assorti de quatre mâts mobiles. Le musicien Malik Soarès, en robe orange de moine shintoïste, ponctue l’action réflexive des percussions et du chant recto tono, qui maintient sans faillir la note grave.
Un vif plaisir d’intelligence en partage s’affirme chemin faisant, au fur et à mesure que se dévoile la maïeutique propre à Deleuze, et sa défense est illustration de l’art envisagé sous l’angle de la résistance résolue, jusque et y compris face à la mort, au lieu que la communication ne consiste qu’en la paresseuse répétition de mots d’ordre. La profération scandée de la Ballade des pendus, de François Villon, dans sa sublime violence médiévale à goût d’éternité, s’avère enfin tel l’exemple cardinal de cette leçon, qui semble toujours inaugurale d’un art poétique au plus haut prix. Gilles Deleuze aimait le théâtre, comme il chérissait toutes les manifestations artistiques aptes à contrebattre « la prétention de l’Étatà être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme ». Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !
De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige.
L’adolescence en marche
Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …
« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault). On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?
Merveilleuse nature
Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.
« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici
Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère– Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).
Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.
Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennessont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.
Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.
Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois
Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.