Comédienne et cinéaste, Sandrine Dumas a tourné Marilú Marini, Rencontre avec une femme remarquable. Elle l’est, en effet, cette actrice rayonnante filmée à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Un magnifique portrait, où le modèle évoque son métier comme art de vivre.
Née en Argentine – d’une mère allemande et d’un père italien – Marilú Marini, d’abord danseuse, créait en 1973, à Buenos Aires, le groupe TSE avec Alfredo Arias et quelques autres. Fuyant la dictature militaire, les voici à Paris. Je me rappelle l’enchantement que ce fut, en 1977, que de découvrir Marilú Marini dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après un conte de Balzac, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dont René Gonzalez venait de prendre les rênes. Dans le chatoiement des costumes, sous son masque animalier, nous entendîmes pour la première fois sa voix exquise, délicatement caressée par un léger accent d’ailleurs. Avec Arias, il y eut bien d’autres aventures mémorables, mais Marilú Marini fut aussi élue avec ferveur par d’autres metteurs en scène, tant au théâtre qu’au cinéma, en France et dans son pays natal, après qu’elle y est parfois revenue.
Sandrine Dumas filme Marilú Marini à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Cela donne un portrait extrêmement vivant, où le modèle se révèle spontanément en toute confiance, évoque son métier comme art de vivre. On la voit revenir au pied de la scène au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, où pour elle tout commençait si brillamment en France. On la voit également dans le sous-sol du décor de la pièce Oh les beaux jours, de Beckett, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, à l’Odéon, ou encore dans la Femme assise, de Copi, où elle incarnait, en quelques traits en relief, un dessin mobile inénarrable. Du grand rire païen à la tension tragique en passant par l’humour délicieux, le visage de Marilú Marini, au-dessus d’un corps souple, n’affirme-t-il pas l’essence entière du théâtre ?
Il y a surtout qu’elle possède la grâce, cette entité si malaisée à définir, que Peter Brook décelait en elle, lui confiant le rôle d’Ariel, génie des airs, dans la Tempête de Shakespeare. Et ne pas oublier non plus qu’en 2011, sous la direction d’Yves Beaunesne, elle fut éblouissante dans le Récit de la servante Zerline, le texte, si riche d’ambiguïté affective, de l’écrivain autrichien Hermann Broch. Il apparaît nettement que l’année 2024 est l’année Marilú Marini, puisque, en même temps que le film de Sandrine Dumas, sort un livre d’Odile Quirot, Marilú Marini, chroniques franco-argentines. Jean-Pierre Léonardini
– Marilú Marini, rencontre avec une femme remarquable : le film est projeté à Paris dans les salles MK2 Beaubourg, Arlequin, Saint-André-des-Arts, Épée de bois, ainsi qu’à Cavaillon (la Cigale), Hérouville-Saint-Clair (Café des images) et Valence (le Lux).
Du 16 au 26/05, au Théâtre de la Tempête (75), Élise Vigneron présente Les vagues. Une adaptation singulière du poème en prose de Virginia Woolf : les marionnettes de glace se désagrègent au fil de la représentation ! Avec force imaginaire et beauté, une fulgurante interpellation sur la fuite du temps, la vie qui coule et s’écoule.
Noir de scène, lumière forte sur une étrange armoire frigorifique : l’une après l’autre, émergent cinq figurines à taille humaine d’une blancheur translucide, au visage étonnamment expressif ! Que les comédiens enlacent délicatement, habillent et suspendent aux filins qui leur prêtent vie. D’emblée, l’image est saisissante. Encore plus lorsque les personnages de glace s’émancipent, marchent, gesticulent, tendent les bras en direction du public. L’irréel se fait mutant, l’imaginaire temps présent. Prémonitoire des Vagues qui s’annoncent au lointain, déjà une goutte d’eau s’écrase au sol !
En couple avec leur double de glace, les cinq comédiens (Loïc Carcassès, Thomas Cordeiro, Zoé Lizot, Chloée Sanchez, Azuza Takeuchi en alternance avec Yumi Osanai) se livrent en pleine lumière. Ils sont verbe vivant et corps dansant, sentiments et tourments, confessions et interrogations de Louis, Bernard, Jinny, Rhoda et Susan, les personnages de Virginia Woolf. D’hier à aujourd’hui, ils égrènent petits bonheurs et grands malheurs, joies et douleurs, plaisirs et souffrances : la monotonie de l’existence, le manque cruel d’amour, le temps qui passe et la mort qui s’avance. Qui efface tout, fugaces traces en mémoire, matière mouvante et changeante au bout du fil : goutte à goutte ou impétueusement, la chute d’un bras ou d’une jambe, le fracas d’un corps qui s’effondre en moult morceaux.
La fonte des glaces se poursuit imperturbable, l’eau envahit l’espace scénique, la marionnette hoquète en soubresauts, la figurine devient squelette et son armature fantomatiques muscles. La parole résonne telle une poétique fluctuante, clapotis verbal à l’unisson des perles liquides qui gouttent et s’égouttent en flaques lumineuses. Les pas des comédiens foulant cette mer improvisée provoquent remous et vagues, la disparition de Perceval le poète déclenche une tempête fantasmagorique : les pantins s’agitent en un ballet désordonné au bout de leurs filins, la magie opère. Visages glacés et visions littéraires s’unissent en une chaude étreinte pour ne faire plus qu’un, sombrer en un filet d’eau dans les profondeurs de notre imaginaire. Portée par cet univers d’images, sons et lumières d’une originalité époustouflante, l’empreinte indépassable de notre finitude s’épanche en fines gouttelettes de béatitude, notre peur du néant fond comme glaçon au soleil.
Sublimant la prose de Virginia Woolf, Élise Vigneron nous convoque au recto de la page entre sensations, respirations, impressions et suggestions. N’est-il pas établi que le corps humain est constitué à 65% d’eau ? Entre vagues et ressacs du jour naissant à l’ultime moment, suspendue à la chute fatale dans l’inconnu océanique, la vie se révèle à la fois folle et grandiose aventure. La puissance créatrice d’un tel spectacle le prouve en toute beauté ! Yonnel Liégeois, photos Damien Bourletsis
Les Vagues d’Élise Vigneron, d’après Virginia Woolf : du 16 au 26/05, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris ( Tél. : 01.43.28.36.36).
Les 12-19 et 26/05, aux Enfants du paradis (75), Daniel Mesguich propose L’Arlésienne. Une lecture de la pièce d’Alphonse Daudet, suave et élégante. Claudel a pu dire : « L’œil écoute ». Avec Mesguich le conteur, l’oreille voit !
Daniel Mesguich donne lecture de l’Arlésienne, pièce d’Alphonse Daudet (1840-1897), que mit en musique Gorges Bizet. Qui peut le plus peut le moins, se dit-on aussitôt, à l’exacte mesure de l’acteur-metteur en scène dûment reconnu que l’on sait, rompu à tant de réalisations inventives, parfois jusqu’à l’excentricité – le plus souvent à partir de classiques –, toujours stimulantes en tout cas. Le voici vêtu de noir, debout devant le micro, texte en main, dans l’attitude du conteur. Et quel conteur ! Du drame d’amour en trois actes écrit de main de maître par Daudet, par ailleurs romancier longtemps fêté pour sa prose émotive et fluide, Mesguich distille tous les sucs avec gourmandise.
Cette tragédie en bord de Rhône prend vie dès qu’il ouvre la bouche. Chaque personnage est soudain doté d’une voix singulière, d’un accent étonnamment intime grâce à l’art de la diction du grave à l’aigu porté au plus haut. Il va jusqu’à différencier les intonations selon les consonances locales, à l’image d’une Provence multiple aux parlers si divers. Si Claudel a pu dire « L’œil écoute », avec Mesguich l’oreille voit ! De son masque de chair sourd tout un petit mode spectral : le Gardian jaloux, Frédéri l’inconsolable amoureux, Vivette la fiancée de second choix, l’Innocent si touchant à qui le Berger raconte la Chèvre de monsieur Seguin… Une prouesse suave, élégante, joueuse, qui mérite la gratitude de tout auditeur-spectateur digne de ce nom. Jean-Pierre Léonardini
L’Arlésienne d’Alphonse Daudet, Daniel Mesguich : Les 12-19 et 26/05, 15h30. Les Enfants du Paradis, 34 rue Richer, 75009 Paris (Tél. : 01.42.46.03.63).
En 2024, la France fête les 150 ans de l’impressionnisme. Orchestré notamment par le musée d’Orsay, l’événement met à l’honneur les grandes figures de ce courant pictural, à Paris comme un peu partout en France. Il nous en fait découvrir d’autres, telle la peintre belge Anna Boch au musée de Pont-Aven.
« Bal du moulin de la Galette », Renoir (1876).
« Les bords du Loing vers Moret » (Sisley, 1883), un « Lavoir à Pontoise » (Pissarro, 1872), « Le déjeuner sur l’herbe » (Manet, 1863), « Les coquelicots » (Monet, 1873), la « Chasse aux papillons » (Morisot, 1874), « Les raboteurs de parquet » (Caillebotte, 1874) « Les repasseuses » (Degas, 1884)… Des images surgissent du passé qui ébranlent encore nos sens à l’évocation des peintres impressionnistes. Et c’était leur volonté. Dès la naissance du courant pictural, ils entendaient être libérés des principes académiques qui hiérarchisaient la peinture : la primauté du dessin sur la couleur, celle des sujets religieux ou mythologiques sur les scènes de la vie quotidienne ou des paysages. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, tout ça vole en éclat quand des artistes s’affranchissent de l’art officiel dicté par le Salon.
Scandale et renversement L’année 2024 a été choisie pour les saluer parce qu’ils furent une trentaine à inaugurer à Paris, le 15 avril 1874, une exposition indépendante et impressionniste. Le terme, péjoratif, évoqué par un critique d’art à propos du tableau « Impression, soleil levant » de Monet qui y était exposé, désignera le mouvement artistique. Ce dernier était déjà plus ou moins dans les cartons dix ans plus tôt quand des peintres tels Manet créent en 1863 le Salon des refusés, en référence aux œuvres non admises par le Salon officiel. Cela fit grincer bien des dents et des plumes mais le courant était lancé. Aujourd’hui, il est reconnu comme majeur au point de ternir l’art pompier antérieur. « La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Les cours, ardus mais passionnants, du sociologue Pierre Bourdieu au Collège de France en 1998 éclairaient l’aventure (1).
Les célébrations des 150 ans de l’impressionnisme ne manquent ni de panache ni de public. À commencer par « Paris 1874. L’instant impressionniste » jusqu’au 14 juillet 2024 au musée d’Orsay (2). Élaborée avec la National Gallery of Art de Washington qui la présentera à l’automne 2024, l’exposition revient sur l’histoire du mouvement avec environ 130 œuvres dont moult pépites de l’impressionnisme ou de l’art pompier exposées en contrepoint. Technologie oblige, Orsay proposera jusqu’au 11 août une expo virtuelle avec casques à l’appui qui nous mènera dans l’atelier du photographe Nadar, le soir du 15 avril 1874 en compagnie des artistes exposés. Plus concrètement, le musée prête quelque 180 œuvres à 34 institutions un peu partout en France, y compris en Corse ou à la Réunion (3). D’Ajaccio à Amiens, en passant par Giverny, Rouen ou Tourcoing, les visiteurs pourront admirer les tableaux d’impressionnistes, célèbres ou non.
De Bruxelles à Pont Aven En Bretagne, c’est Anna Boch (1848-1936) qui est à l’honneur au musée de Pont-Aven, jusqu’au 26 mai 2024 (4). Le musée breton s’associe au Mu.ZEE d’Ostende (Belgique) qui a présenté l’exposition l’an passé, pour nous faire découvrir une peintre belge du néo-impressionnisme. Artiste, mélomane, collectionneuse des œuvres de Van Gogh, de Gauguin ou de Signac, Anna peint des paysages notamment de la côte bretonne à couper le souffle, des femmes écrivant ou portant l’ombrelle, des hommes de « Retour de la pêche ». Comme ses homologues français, elle magnifie la couleur comme le quotidien des gens. Membre de La Ligue belge du droit des femmes, elle est la seule à adhérer aux cercles artistiques belges Les XX et La Libre Esthétique.
Elle regrette en 1927, le manque de « peinteresses » au Salon officiel d’art belge à Paris. En attendant, Anna est considérée comme majeure dans le mouvement artistique qui se poursuit. Sacrée voyageuse aussi, Anna Boch part en Grèce, en Sicile, en Algérie ou en Espagne. Avec son frère Eugène, peintre également, elle découvre dès 1901 la Bretagne, du nord au sud. Raison de plus pour que le musée de Pont-Aven fête l’artiste qui déclarait à 81 ans : « Il faut rester dans le train pour garder sa jeunesse ». Prenons-le pour aller la saluer ! Amélie Meffre
Jusqu’au 08/05, Trois fois Ulysse est la deuxième pièce de Claudine Galea à l’affiche de la Comédie-Française. Qu’elle écrive des romans, pour le théâtre ou la jeunesse, sa langue ne cesse de s’aventurer hors des sentiers battus. Rencontre avec une autrice qui ne renonce ni à la poésie, ni à l’utopie. Une écrivaine attentive au monde, à l’humanité.
Marie-José Sirach : Laëtitia Guédon, qui met en scène Trois fois Ulysse, dit que vous avez accepté « d’entrer dans le grand poumon lyrique » de la tragédie. C’est-à-dire ?
Claudine Galea : Je parle d’un lyrisme fracassé, pas celui de la tragédie telle qu’on l’écrivait il y a plusieurs siècles. Ce n’est plus possible aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’y a plus de transcendance, parce que mon écriture a sa propre logique, sa propre cohérence et, en relisant l’Odyssée, que j’ai relu dans trois traductions différentes pour pouvoir l’appréhender autrement, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la guerre, les massacres, l’épopée d’un héros qui n’a cessé de saccager le monde. Dès lors, il fallait que la poétique, terme que je préfère au lyrisme, soit brisée. Il y a beaucoup d’humour dans ce que j’ai écrit, inséparable de la distance nécessaire que j’éprouve avec ce grand mythe.
M-J.S. : On a l’habitude de vous lire dans des monologues, des dialogues intérieurs très intimes. Ici, vous explorez plusieurs registres d’écriture, le chant, l’histoire, le poème… C’était une sorte de défi ?
C.G. : C’était un vrai questionnement. Pendant six mois, j’ai lu, je me suis laissée imprégner et je savais que je trouverais ce que j’avais à raconter dès lors qu’Ulysse m’apparaîtrait autrement. Un jour, j’ai compris qu’il cheminait vers sa mort. Cette vulnérabilité me l’a rendu touchant, humain. Quant aux femmes, Calypso et Pénélope sont très peu présentes dans l’Odyssée. Pénélope n’a droit qu’à quelques lignes ; on ne dit rien sur Calypso, qui pourtant partage sa vie pendant sept ans avec Ulysse. Ce que vit Hécube est d’une violence inouïe. Elle apparaît à peine dans l’Iliade, ses six enfants sont morts assassinés. Tous m’apparaissent comme des fantômes… On a toujours regardé Ulysse uniquement sous l’angle du héros, du surhomme, du vainqueur. Que pouvaient ressentir ces figures féminines ? On n’a jamais pris le temps de les regarder…
« Les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse »
M-J.S. : Votre approche d’Ulysse est-elle une manière de déconstruire ce héros de la mythologie ?
C.G. : Je ne cherche ni à déboulonner, ni à déconstruire. Je cherche juste à regarder, à tenter de comprendre ce qui s’est passé, sachant que c’est Homère qui écrit. L’évidence s’impose : les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse. Elles n’ont ni sentiment, ni émotion, ni destin, ni futur et tout tourne autour de lui. Or, ce sont elles qui m’intéressent. C’est effectivement une forme de déconstruction nécessaire. Il y a la façon critique de regarder un grand mythe, puis il y a la langue qu’on lui donne. Il faut trouver une langue qui ne soit pas uniquement une langue de déconstruction qui serait descriptive ou agressive, ça ne m’intéresse pas. On peut nier la figure du super-héros mythologique mais on ne peut pas nier la puissance de la langue d’Homère.
M-J.S. : Votre pièce est une commande. Cela a-t-il eu des incidences sur votre écriture ?
C.G. : L’enjeu le plus important a été de trouver la langue. Il s’agissait de se mesurer au lyrisme tout en le rendant contemporain. J’avais des contraintes et il s’agissait d’avancer au milieu d’elles, de tracer un chemin. J’ai exploré la langue dans des endroits qui ne m’étaient pas encore familiers, un mélange de trivialité et de poétique, une friction de registre, une friction de temporalité. Je l’ai compris en écrivant.
« Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. »
M-J.S. : Pourquoi dit-on des mythes, des contes millénaires travaillés par le temps, par les hommes, par les guerres qu’ils font écho à notre présent ?
C.G. : C’est le présent qui fait écho au passé, c’est l’avenir qui fait écho au présent… Quand j’ai commencé à écrire, je pouvais entendre ce qui se passait en Ukraine, puis en Palestine. Les récits mythologiques ne se situent pas dans l’actualité. Ils parlent du rapport des hommes entre eux. Ulysse est une figure guerrière masculine qu’on retrouve aujourd’hui dans la figure du pouvoir, de la domination, qui n’a de cesse de vouloir réduire le monde pour se l’approprier, détruire tout sur son passage pour posséder ce qu’il ne possède pas. Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. Les mythes sont un vertige de beauté et un gouffre d’horreur.
M-J.S. : Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans votre vie d’écrivaine ?
C.G. : Je ne suis pas certaine que l’IA soit une langue, c’est-à-dire une possibilité d’inventer, de transgresser, une possibilité artistique. Je suis écrivaine, d’autres sont peintres, compositeurs, nous créons des œuvres sensibles. L’art ne peut pas être remplacé par du savoir-faire, de la fabrication, de l’information. Or, l’art n’est pas l’endroit du consensus mais de l’inattendu. L’art, c’est l’insoumission à tout. Je ne pense pas que l’IA occupe cette place. En revanche, cette place est à défendre parce qu’elle est en permanence menacée comme si on n’avait plus besoin de l’art. Et c’est terrifiant car c’est une question de civilisation, au-delà d’une question de culture. Que serait une société sans écrivain, sans musicien, sans artiste ? Un monde où l’on ne pourrait outrepasser les règles, les habitudes, les usages, un monde sans invention ? L’IA peut-être utile à plein d’endroits mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il y a l’usage qu’en fait le pouvoir et l’usage qu’en font les êtres vivants.
« On a autant besoin d’art que de pain »
M-J.S. : Le budget de la culture va diminuer de 200 millions d’euros. Parmi les « économies » annoncées, moins 6 millions pour l’Opéra et moins 5 millions pour le Français. Comment réagissez-vous ?
C.G. : C’est une fuite en avant des gouvernements successifs face à la nécessité de l’art et de la culture. Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont touchées et, symboliquement, ce n’est pas rien par rapport à la place qu’elles occupent dans le monde de la culture. Frapper les institutions à cette hauteur annonce un démantèlement de notre trésor culturel français. C’est extrêmement grave mais il ne faut pas oublier que cette politique a commencé il y a fort longtemps. Les compagnies, qui font vivre le théâtre sur tout le territoire, ont été les premières à être impactées. Il faudrait un soulèvement, un mouvement pour renverser ces politiques-là. Nous sommes dans une situation qui met le monde de la culture au même endroit que les employés, les ouvriers. Nous sommes tous en danger par rapport à ce qui nous est nécessaire dans la vie : manger, se loger, lire, voyager, aller au théâtre, au concert. On a autant besoin d’art que de pain. Ce sont les mêmes combats. Amputer le budget de la culture raconte une volonté politique de porter atteinte à l’art et à la culture. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Trois fois Ulysse se joue à la Comédie-Française, salle du Vieux-Colombier, jusqu’au 8/05. Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). Le texte est publié par les éditions Espaces 34.
Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.
Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !
Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.
Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.
Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populairetout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois
Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.
Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.
Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier, nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !
Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».
De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois
Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04), contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).
Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…
Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)
Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…
Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…
Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…
Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…
À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…
Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…
Jusqu’au 08/05, au Vieux Colombier (75), Laëtitia Guédon propose Trois fois Ulysse. Commandé par la Comédie Française, un texte de Claudine Galea où le héros d’Homère passe au crible du féminin. Un chant d’aujourd’hui, un plaidoyer contre la guerre dans un habile tissage textuel, mais s’attaquer aux mythes ne va pas sans risque.
Et si le rusé, le courageux, le vaillant, le vainqueur de Troie n’était pas celui que l’on croit ? Au fil du temps, les regards changent et l’heure est au déboulonnage des statues. Ici c’est le mythe d’Ulysse qui est mis en pièce en trois temps, revu par Hécube, Calypso et Pénélope…. En trois tableaux encadrés par un chœur, les trois femmes tissent un portrait composite du héros de l’Odyssée. Un voyage spatio-temporel, depuis son départ de Troie, maudit par Hécube devant les ruines de la ville, à son arrivée à Ithaque, où l’attend sagement Pénélope, en passant par son long séjour dans les bras de Calypso…
Chaque épisode, rapporte une étape de l’Odyssée. De nombreuses références pourraient échapper au public, s’il ne connaît pas un peu le poème homérique. Mais l’œuvre ne se soucie pas de résumer le long périple du roi d’Ithaque qui après dix ans de guerre mit dix ans pour rentrer dans son pays. L’autrice et la metteuse en scène veulent renverser le discours car pour elles, dans ce récit d’hommes, les femmes, déesses, reines, princesses ou esclaves, ne sont pas des faire-valoir. « On pourrait être tenté de dire qu’elles sont devenues des héroïnes grâce à leur rencontre avec Ulysse », dit Laetitia Guédon, « j’ai eu envie de montrer, au contraire, que c’est Ulysse qui est devenu le héros que l’on connaît grâce à sa rencontre avec Hécube, Calypso et Pénélope ». Par ailleurs, autrice et metteuse en scène ont vidé le ciel des dieux qui, dans l’épopée antique, conduisent les destinées humaines. Et elles rendent aux personnages masculins leur part de déploration : les larmes ne sont pas réservées qu’aux femmes.
Hécube la sanglante
Claudine Galea donne pleine voix à la reine de Troie, épouse de Priam peu présente chez Homère si ce n’est dans le dernier chant l’Illiade, où Ulysse la trouve pleurant sur le tombeau de ses fils. Son chant, ici, est un cri de douleur d’avoir perdu presque tous ses enfants – dont Hector le plus célèbre – pendant la guerre ; un cri de rage d’être devenue l’esclave d’Ulysse ; un cri de haine d’avoir été métamorphosée en chienne. Selon la légende, après avoir ordonné aux Troyennes de crever les yeux du roi de Thrace, assassin de Polydore son plus jeune fils, et tué de ses propres mains les deux enfants du tyran, elle fut lapidée et métamorphosée en chienne. Elle remplit la Thrace de ses hurlements.
Clotilde de Bayser donne corps à cette longue diatribe percussive, devant les ruines de Troie, symbolisée par la tête monumentale et creuse du fameux cheval. Aboiements haineux contre la virilité du guerrier, semeur de mort, les paroles de la reine déchue, dans la droite ligne de son lamento dans Les Troyennes d’Euripide, ne sont pourtant pas celles d’une mater dolorosa. Avec des mots d’aujourd’hui, elle relève la tête. Orgueilleuse et prête à mordre quand Ulysse apparaît, elle redouble de colère, parfois au bord de l’hystérie… Et lui n’a pas grand-chose à lui opposer quand, sous les traits de Sefa Yeboah, il apparaît. Le héros victorieux qu’il incarne n’est qu’un timide garçon face à cette femme puissante dont le chœur vient prendre le relais, avec des chants venus de la nuit des temps.
Calypso la délaissée
Autre ambiance dans la grotte de Calypso ( l’envers de la tête du cheval ). La nymphe a recueilli un Ulysse naufragé, affamé, assoiffé : « Calypso le remet sur pied et tombe amoureuse —— folle ». Il restera sept ans dans l’antre confortable à s’ennuyer et dépérir. Elle ne sait que lui parler d’amour, et déplore le peu d’attention qu’il lui porte. Séphora Pondi apporte à ce personnage un peu statique toute la dérision que déploie le texte, musclé à la façon d’un rap : « Calypso. — pourtant tout commence avec moi ton début c’est moi chant 1 vers 14 : Calypso le retenait dans son antre profond brûlant d’en faire son époux Calypso divine parmi les déesses le retient aux couloirs de sa grotte/ traductions masculines allusions virilement sexuelles/ aucune fille ne m’a encore traduite… ». Ulysse veut retrouver Pénélope à Ithaque et il déprime, prisonnier de cette figure féminine enveloppante (sens étymologique de Calypso)…
Pénélope l’énigmatique
Pénélope, chez Homère, n’apparaît que dans quelques lignes, seule son attente fidèle est brandie par les hommes. Ici, immobile et muette, assise sur un promontoire ( la tête du cheval de face), elle regarde Ulysse s’avancer vers elle, énonçant ses hauts faits, comptant les victoires et les victimes dont il porte le poids… Eric Génovèse joue ce héros fatigué et donne toutes ses nuances à l’écriture rythmée de l’autrice. A sa longue litanie, Pénélope réplique par le madrigal de Monteverdi : le Lamento de la Ninfa. La voix pure de la chanteuse et comédienne Marie Oppert dit mieux que les mots tout ce qu’elle a pu vivre et apprendre en vingt ans.
La mer toujours recommencée, personnage à part entière de l’Odyssée, figure ici sous forme de projections vidéo colorées, en fond de scène. Traits d’union entre les séquences, elles donnent à chacune sa tonalité : rouge comme le sang versé et l’incendie dans le premier tableau, bleu comme la grotte paisible mais aussi comme le blues d’Ulysse chez Calypso. Enfin, quand Ulysse parvient au rivage d’Ithaque, l’écran prend une teinte « vineuse », cette couleur incertaine et variable chantée par Homère… Les chants polyphoniques, religieux ou populaires allant du Xlllème au XXème siècle, portés par les jeunes interprètes du chœur Unikanti, font écho à la tragédie antique. Cette musique cosmopolite aux sonorités étranges en latin, grec, araméen, italien, vient ponctuer le passage d’une séquence à l’autre.
Tout converge à faire entendre une parole au féminin, contre le virilisme guerrier. Et, en filigrane, à travers une histoire d’autrefois, à évoquer les conflits qui ravagent aujourd’hui les côtes de Méditerranée. Une mer devenue le tombeau de tant d’Ulysse, comme le déplore Claudine Galea dans son beau poème dramatique Ça ne passe. Mais la mise en scène de Trois fois Ulysse reste un peu en deçà du texte et se contente d’un bel habillage sans que les comédiens parviennent à l’habiter autrement que par un jeu très extérieur. Le chœur, malgré sa qualité vocale et les subtils arrangements de Grégoire Letouvet, s’intègre mal à l’action et intervient comme l’oratorio d’un étrange rituel. Pourtant, à l’instar de sa Penthésilé,.e.s Amazonomachie, autre figure mythique revisitée par l’écrivaine Marie Dilasser, la démarche de Laetitia Guédon est audacieuse et vaut la découverte. La directrice des Plateaux sauvages et du Festival au féminin dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, s’appuie pour chacune de ses réalisations, sur des écritures fortes commandées à des autrices et auteurs.
Au final de Trois fois Ulysse, jusqu’au 8 mai à la Comédie Française, Laëtitia Guédon reprendra la mer à la rencontre de Nausicaa. Un spectacle musical composé par Grégoire Letouvet, sur un livret de Joséphine Serre. Suivons-là ! Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage
Trois fois Ulysse, texte Claudine Galea, mise en scène Laëtitia Guédon : Jusqu’au 08/05. Théâtre du Vieux Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15).
Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.
Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !
Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !
L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.
Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».
Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois
La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).
Du Havre (76) à Liège (Belgique), puis d’Antibes (06) à Fribourg (Suisse), Zabou Breitman redonne du peps à Zazie dans le métro. Une mise en scène, façon comédie musicale, de l’œuvre truculente et drôle de Raymond Queneau, parue en 1959 chez Gallimard.
Pas de chance. Elle se faisait une fête de prendre le métro, pour une fois qu’elle venait à Paris. Mais « y a grève », explique son tonton Gabriel. « Ah les salauds, ah les vaches, me faire ça à moi », réplique la jeune demoiselle aux longues nattes, dépitée. Elle n’a pas la langue dans sa poche, cette donzelle délurée comme pas un. Et c’est ainsi que débute Zazie dans le métro, œuvre sensible, drôle et malicieuse que Raymond Queneau publia en 1959 chez Gallimard. Ce roman très dialogué qui associe sous ses aspects fantasques quelques belles matières à penser sur le genre, les bonnes manières, la domination des mâles, et en même temps les évolutions de la société, est certes un peu daté. D’ailleurs, on ne côtoie plus guère aujourd’hui – et c’est dommage – cet écrivain, poète et dramaturge.
Zazie dans le métro fut son premier succès populaire. Sorti en 1960 avec entre autres Philippe Noiret, le film de Louis Malle y contribua incontestablement. Cette fois, c’est Zabou Breitman qui s’y attelle. La metteure en scène a non seulement adapté le texte, mais elle l’a porté sur le plateau d’une comédie musicale. L’idée est excellente, il faut le souligner : Zazie redevient moderne, pleine de vie et de joie de vivre. Du haut de ses 10 ou 12 ans, la gamine rencontre le petit monde d’un Paris qui marie poésie et quotidien des hommes et des femmes qui peuplent avec modestie la ville magique. Et elle n’a rien perdu de la verdeur de son langage.
Grossière, jamais vulgaire
Pour autant, « elle peut être grossière, jamais elle n’est vulgaire », souligne Zabou Breitman, à qui l’on doit aussi l’écriture des chansons, lesquelles sont bien façonnées, dans le jus des années soixante, ce qui rend l’ensemble limpide et permet de suivre le déroulé et les méandres de l’intrigue. Reinhardt Wagner a composé des musiques souvent jazzy, douces aux oreilles actuelles tout en conservant un parfum des chansons réalistes d’alors. Autrement dit, cette belle adaptation n’a pas un seul moment imaginé s’arrimer à quelques musiques actuelles. C’est tant mieux. Cette Zazie, découverte le soir de sa première à la maison de la culture d’Amiens, a conquis haut la main son public de plusieurs centaines de personnes, de tous les âges et tous les sexes.
Sur la scène, à demi dissimulés et encadrant un décor mobile représentant le plus souvent des quartiers de la capitale, voilà les musiciens Fred Fall, Ghislain Hervet, Ambre Tamagna, Maritsa Ney, Scott Taylor et Nicholas Thomas, qui méritent d’être salués. Tout autant que les comédiens chanteurs, Franck Vincent (Tonton Gabriel), Gilles Vajou, Fabrice Pillet , Jean Fürst, Delphine Gardin, Catherine Arondel, sans oublier Zazie, autrement dit Alexandra Datman. Cette dernière ne manquera pas de répliquer, si l’on fait un peu trop de bruit : « Alors quoi, merde, on peut plus dormir ? » Surtout, elle cherchera à comprendre les histoires et autres aventures que vivent les grandes personnes. Mais attention, si chez Queneau on se marre, il faut toujours regarder ce qui se cache derrière les mots.
Histoires de grandes personnes
La pièce démarre sur l’odeur que véhiculent les voyageurs dès le matin dans les gares parisiennes, mais il est rappelé, en lever de rideau, que « dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, en 1959 ». La critique sociale est claire. Par chance, Tonton se parfume avec « Barbouze de chez Fior », c’est, dit-il, « un parfum d’homme ». Son pote Charles fait le taxi, un boulot de mec, tout comme le sien d’ailleurs, Tonton se dit veilleur de nuit. D’ailleurs, il quitte le domicile et sa Marceline d’épouse tous les soirs pour aller au chagrin. Mais Marceline, qui n’est autre, finalement, que Marcel, n’ignore rien de son véritable turbin. Tonton Gabriel danse dans un cabaret travesti. Alors Zazie insiste : « Tonton Gabriel, tu m’as pas encore espliqué si tu étais un hormosessuel ou pas. Réponds donc. » Ceci dit dans la plus normale des normalités.
Et pour l’époque, ce n’est pas rien. Plus de soixante ans après, les droits des personnes LGBTQIA +, comme l’on ne disait pas à l’époque de Raymond Queneau, subissent toujours en France et plus rudement encore dans certaines parties du monde une violence qui s’affiche publiquement. Finalement, la gamine repartira avec sa « manman » par « le train de six heures soixante ». Après avoir remis quelques pendules à l’heure. Ça fait du bien. Gérald Rossi
Zazie dans le métro, Zabou Breitman : les 3 et 4/04 au Havre, du 10 au 13/04 à Liège (Belgique), du 16 au 18/04 à Antibes. Ensuite Fribourg (Suisse), Anglet, La Rochelle, Villeurbanne…L’ouvrage est disponible chez Folio-Gallimard.
Cofondatrice avec Lucien, son époux, de Théâtre ouvert en 1971, Micheline Attoun est décédée le 14 mars à Paris. Une femme d’intelligence et de culture, passionnée de théâtre, à l’écoute des auteurs émergents et à la promotion des écritures contemporaines.
Micheline Attoun, qui vient de s’éteindre, n’a survécu que de peu après la mort de Lucien en avril 2023. De l’aventure de Théâtre ouvert, qu’ils menèrent main dans la main quarante ans durant, au Festival d’Avignon puis au Jardin d’Hiver, ce lieu infiniment poétique voisin du Moulin-Rouge, ne reste donc plus que des souvenirs émus, indissolublement liés à la révélation d’auteurs dramatiques bien de leur temps. De ces derniers la liste est longue, qui ont dû vouer à ce couple, à leur endroit si généreusement attentif, une reconnaissance éternelle.
Micheline Malignac naît le 11 octobre 1936, dans le 19e arrondissement de Paris, dans une famille d’émigrés juifs germano-polonais arrivés en France trois ans plus tôt. Son père lui lit, dans sa langue native, la pièce de Lessing Nathan le Sage, ce chef-d’œuvre de l’humanisme des Lumières en Allemagne qui met en jeu, à Jérusalem, des acteurs des trois religions révélées dans une parenté qu’ils finiront par découvrir… À l’âge de 12 ans, Micheline croise Lucien Attoun au lycée Maimonide de Boulogne-Billancourt. Entrée dans la vie professionnelle au centre culturel américain, elle se séparera de son mari pour épouser Lucien en 1960. Quelque dix ans plus tard, en 1971, ils mettent sur piedThéâtre ouvert, laboratoire artisanal consacré, avec ferveur, à l’accompagnement et à la promotion d’écritures contemporaines.
Cela devient vite une pépinière de longue haleine où se révèlent des auteurs neufs, servis pour l’occasion par des metteurs en scène de talent très divers. Il est, entre Micheline et Lucien, une subtile division du travail. S’il est un journaliste et un homme de radio très écouté, mettant à l’antenne des œuvres dûment repérées par leurs soins, c’est à Micheline qu’il incombe de s’attacher à un dialogue assidu avec les candidats à l’écriture. On pourrait dire que cette femme, sans enfant, fut pour ces jeunes écrivains comme une mère aimante, parfois sévère et au goût si sûr. En témoigne ce précieux petit livre, de Jean-Luc Lagarce, qui collationne les Correspondances et entretiens avec « Attoun & Attounette ».
Ainsi les nommait, avec affection, ce grand et fidèle jeune homme en mal d’amour. D’une parfaite perspicacité et d’un style au-dessus de tout soupçon, les conseils et encouragements que prodigue Micheline Attoun en disent long sur son rôle assumé de directrice littéraire. Le 30 novembre 1994, elle écrit à Jean-Luc Lagarce, après la première de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, « Jamais je ne me suis sentie au plus près de votre écriture jusqu’à en vivre les moindres respirations, reprises, entrelacs… ». Jean-Pierre Léonardini
Les obsèques de Micheline Attoun auront lieu le mercredi 20 mars, à 15 heures, au Père-Lachaise
Jusqu’au 16/03, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Sylvain Maurice met en scène Petit Eyolf. La mort d’un enfant et les répercussions dramatiques, selon Henrik Ibsen, sur l’avenir d’un couple déchiré. Entre ciel et terre, noyade ou survie, un récit intimiste et bouleversant.
Nul bruit enchanteur de vagues s’écrasant sur les falaises, nulle vision enchanteresse des enfants du village jouant au loin sur la plage… Un grand espace vide et luisant, mer argentée, un frêle ponton courant de cour à jardin en fond de scène. Comme à l’accoutumée, avec Sylvain Maurice, le dénuement pour mettre en lumière l’essentiel, couleurs changeantes du ciel en arrière-plan, sur grand écran : l’extrême Nord et ses côtes déchiquetées, Ibsen et son théâtre tourmenté depuis La maison de poupée ou Hedda Gabler, la noyade du Petit Eyolfet des parents désarticulés en bord de rivage…
Entre ciel et terre, il y a rarement d’amour heureux, semble suggérer le grand dramaturge norvégien ! Le retour inattendu du père de son escapade en montagne, la visite impromptue de la sœur et d’un ami ingénieur, le bel habit dont est vêtu le petit Eyolf ne sont que passagères illusions… L’enfant se déplace avec des béquilles et ne sait toujours pas nager, le mari a délaissé sa grande œuvre philosophique pour se consacrer à l’éducation de son fils, l’épouse regrette ce temps d’avant où elle était plus amante que mère… Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark que quelque chose semble pourri !
Imminent, le désastre est programmé. Au pays des elfes et des fées, des contes et légendes, il fallait bien l’intrusion d’une étrange « dame aux rats » pour oser déclamer que cette maisonnée est rongée de l’intérieur… Point de flûte enchanteresse pour ensorceler le gamin, sans plus d’explication, sa mort par noyage est annoncée ! Pleurs, récriminations, reproches réciproques se fracassent en vagues successives au visage des parents. Le coupable est à démasquer : elle ou lui, elle dont le bébé devenu handicapé a échappé à sa surveillance, lui qui court les fjords au détriment de sa vie de famille ?
Sans fioritures, avec délicatesse et doigté, Sylvain Maurice orchestre ce dialogue intimiste. Une joute verbale, à la vie à la mort, où il faut tendre l’oreille pour pénétrer au tréfonds des cœurs d’un couple terrassé par la douleur, taraudé entre sauvetage ou naufrage. En fond de scène, un rayon de clarté semble poindre, au-devant un embarcadère où s’avancent les époux, main dans la main. Vers quels lendemains, quel avenir incertain ? La lumière s’éteint. Yonnel Liégeois
Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène Sylvain Maurice : Jusqu’au 16/03, vendredi à 20h et samedi à 18h. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Le 21/03 à L’Archipel, Scène de territoire de Fouesnant. Du 09 au 11/04 au Quai, CDN d’Angers.
Jusqu’au 14/04, au Théâtre de Poche (75), Nicolas Briançon met en scène Les diaboliques. Publiées en 1874, l’adaptation de quatre des six nouvelles de Barbey d’Aurevilly, menacé de procès en vue d’interdiction. Entre vice et vertu, mauvaises et bonnes mœurs, quatre comédiens se présentent à la barre. Plaisants et convaincants.
Monarchiste patenté, anti-républicain et catholique convaincu, Jules Barbey d’Aurevilly a pourtant connu une jeunesse désordonnée, voire quelque peu dépravée. Lors de la publication des Diaboliquesen 1874, converti de bonne foi, il s’est assagi. Dans ses mœurs, pas dans l’écriture : au fil de six nouvelles, des pages enflammées et débridées, au point que la bonne société bourgeoise, croyante et bien pensante, s’en émeut ! Le recueil fait scandale, les exemplaires saisis, l’auteur poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Pour éviter procès et condamnation, Barbey d’Aurevilly fait profil bas et retire l’ouvrage de la vente. Ce n’est qu’en 1883 qu’il est réédité, six ans avant la mort du prétendu « connétable des lettres ». Ses détracteurs déclarés, contre sa morale conservatrice ? Hugo, Flaubert, Zola…
Sur la scène du Poche, la défense s’organise. Sous la plume de Christophe Barbier, qui adapte quatre des six nouvelles et imagine que le procès a vraiment eu lieu ! L’argumentaire qui justifie le caractère sulfureux du livre ? Donner à voir le vice pour mieux encenser la vertu, choquer les consciences pour mieux les ramener dans le droit chemin. Il est vrai que la descente aux enfers, dans les pas du diable, ne manque point de piquant : meurtres et adultères, amours interdites, mondaine devenue femme de petite vertu… L’homme n’en sort pas grandi. Encore moins les femmes, « diaboliques », qui ne sont vraiment pas des anges à l’image du diable qui en fut un, déchu !Tel est le tableau dressé au travers des épisodes dont s’empare avec brio Nicolas Briançon.
Une mise en scène alerte et enjouée, sans répit ni temps mort, où l’humour le dispute au sérieux, le vice à la vertu ! Un quarteron d’acteurs au top de leur forme, dont Magali Lange seule femme au banc de l’accusation, cernée par trois prédateurs talentueux (Krystoff Fluder, Reynold de Guenyveau, Gabriel Le Doze). Jouant du genre en alternance, tantôt masculin tantôt féminin, tous usant avec délectation de cette belle langue fin XIXème, acérée et revisitée… Franchissez avec allégresse les portes du théâtre, si une diabolique bande de pervers squatte la scène, le diable ne se cache pourtant point derrière le rideau. Yonnel Liégeois
Les diaboliques, mise en scène Nicolas Briançon : Jusqu’au 14/04, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Du 13 au 15/03, au Théâtre de Sartrouville (78), Benoît Lambert, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne, présente L’Avare de Molière. Dans une mise en scène sobre et sans artifices, la mise à nu d’une société gangrenée par le machisme et la cupidité. Un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles libertés à conquérir.
Sur la grande scène de Sartrouville, le monde ancien semble au bord de l’effondrement : d’une maison jadis vivable, ne subsistent qu’une charpente de bois délabrée, poteaux et cordages, de multiples malles où s’amoncellent objets et ustensiles recouverts de poussière ! L’image forte d’une société en faillite, minée par l’appât du gain et les contraintes sociales. Certes, au final, Harpagon serrera fort sa cassette retrouvée. Il n’empêche, la jeune génération aura bousculé les conventions, libéré l’amour des carcans familiaux, laissé entrevoir un possible autre que celui hérité de l’usure et du droit divin.
Nul besoin pour Benoît Lambert d’emprunter les artifices qui minent la scène contemporaine (vidéo, costumes alambiqués, scénographie pompeuse, phrasé jargonnant…), d’accumuler tics et tocs pour faire choc, pour faire entendre Molière. « J’ai l’impression qu’il m’accompagne depuis toujours, qu’il incarne pour moi l’essence du théâtre », confesse le metteur en scène. « Depuis Les Fourberies de Scapin qui fut l’un de mes premiers spectacles, jusqu’à L’Avare aujourd’hui qui coïncidait avec mon arrivée à la Comédie de Saint-Etienne, il rythme mon parcours : Tartuffe lorsque j’ai pris la direction du CDN de Dijon, Le Misanthrope quand nous nous sommes installés à Belfort avec ma compagnie ». Une fidélité de longue haleine, ouverte à la modernité du propos sans céder un pouce aux sirènes de la facilité : comme au bon vieux temps des tréteaux chers aux anciens (Copeau, Dasté, Vilar…), des visages enfarinés, des habits d’époque, le respect de la diction du XVIIème siècle.
La force de la comédie s’impose toujours, bien sûr, celle qui a provoqué nos fous rires lorsque nous désertions les bancs de l’école, par obligation scolaire ou déjà par plaisir du spectacle vivant, pour caler nos fessiers dissipés dans de jolis petits théâtres à l’italienne en de lointaines provinces ! Jouant Le Malade Imaginaire ou Tartuffe, si quelques interprètes en herbe ont cru à une fulgurante carrière de comédien par bonheur bien vite avortée, demeurent en mémoire de célèbres répliques et une affection irraisonnée pour cet auteur qui osa bousculer pouvoirs et conventions. Fort d’une troupe mêlant avec subtilité comédiens débutants et aguerris d’une étonnante fraîcheur et complicité, Benoît Lambert laisse libre cours à notre imaginaire, nous autorisant à interroger l’aujourd’hui à la lumière de ce propos surgi du passé. Et de basculer alors dans le drame à la vue de cette jeunesse maltraitée dans ses amours et son avenir par les suppôts d’un ordre hérité d’un monde où convenances et accumulation des richesses, discours rétrogrades et rigidités morales figent toute perspective de transformation.
Derrière le conflit familial, L’Avare de Molière et Lambert nous ouvre en vérité à une incroyable guerre de générations, à une prémonitoire lutte des classes qui n’aurait pas encore dit son premier mot : le partage des biens contre leur accaparement par quelques-uns, la place accordée à la jeunesse contre les caciques de l’ordre établi, la main tendue vers l’autre contre le poing serré sur une funeste cassette ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet
L’Avare de Molière, mise en scène de Benoît Lambert : Du 13 au 15/03, Théâtre de Sartrouville. Théâtre – Cinéma – Choisy-le-Roi, le 19/03. Le Théâtre de Rungis, le 22/03. Les Bords de Scènes – Espace Jean Lurçat – Juvisy-sur-Orge, les 26 et 27/03. Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon, les 4 et 5/04. Théâtre de Roanne, les 10 et 11/04. Théâtre de la Ville de Saint-Lô, les 15 et 16/04. Pont des arts – Cesson-Sevigné, les 18 et 19/04.
Le 8 mars 1977, l’ONU décrète cette date « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale ». Appelée plus communément Journée internationale de la femme, officialisée en France en 1982. Aussi contemporaine qu’elle paraisse, la lutte pour les droits à l’égalité des femmes remonte en réalité à plus d’un siècle.
Tout commence à la fin du XIXème siècle dans une Allemagne dirigée par l’empereur Guillaume Ier, secondé par le chancelier Bismarck, c’est-à-dire figée dans un conservatisme confinant à l’autoritarisme. Clara Eissner, fille d’un instituteur et d’une militante féministe, a 20 ans lorsqu’elle rencontre Ossip Zetkin, émigré juif ukrainien installé à Leipzig et militant du mouvement social-démocrate. Un couple se forme, Clara adoptant le nom de son compagnon sans qu’il y ait eu mariage. Un couple, contraint de fuir cette Allemagne dont l’empereur a décrété les « lois antisocialistes », qui se réfugie à Paris en 1880.
Au féminisme, ajouter le socialisme
Au militantisme féministe hérité de sa mère, Clara ajoute la dimension socialiste inspirée par son compagnon. À l’occasion du Congrès de la IIe Internationale à Paris en 1889, il lui est demandé de fournir un rapport sur la situation des travailleuses. Elle n’en fait rien, opposant que le sort des travailleuses est identique à celui des travailleurs. En revanche, elle prend la parole pour défendre le droit au travail des femmes, lequel embarrasse les socialistes, qui estiment que le travail féminin est responsable d’une pression sur le salaire des hommes. De retour seule en Allemagne – Iossip est mort à Paris peu après le Congrès – en 1890, Clara prend la tête d’un mouvement alliant le socialisme au féminisme. Elle fonde en 1892 un journal, Gleichheit (« Égalité »), en sous-titre « Journal des intérêts des travailleuses ».
Contournant l’interdiction faite aux femmes d’adhérer à un parti politique, elle crée une structure parallèle au Sozialistischer Arbeiter Partei (SAP), ancêtre de l’actuel SPD, qui se réunit en marge des congrès du parti socialiste et en aiguille l’aile gauche. En 1907, lors du congrès de la IIe Internationale à Stuttgart, Clara organise simultanément la première Conférence internationale des femmes socialistes (59 participantes de quinze nationalités), qui pèse sur le congrès voisin. En 1910, la Conférence des femmes socialistes, organisée à Copenhague, attire deux fois plus de participantes que celle de Stuttgart. C’est là qu’est décidée l’instauration d’une journée internationale des femmes, fixée au 19 mars.
En 1977, une journée mondiale
Le 8 mars 1977, l’Organisation des nations unies (ONU) adopte une résolution qui enjoint tous les pays membres à célébrer une « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale », plus communément appelée Journée internationale de la femme. En France, le 8 mars 1982, à l’initiative du Mouvement de libération de la femme (MLF) et de la ministre déléguée aux Droits de la femme Yvette Roudy, le gouvernement de François Mitterrand donne un statut officiel à cette journée. Alain Bradfer
Clara Zetkin et l’internationale socialiste
Il est 17 h ce 28 décembre 1920, lorsque la salle du Manège de Tours, où se réunit le XVIIIe congrès du Parti socialiste, est plongée dans le noir et les portes verrouillées. Une femme de 63 ans traverse la salle pour monter à la tribune accompagnée du chant de l’Internationale entonné par les participants, pratiquement tous masculins : Clara Zetkin, députée au Reichstag du tout jeune Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) fondé deux ans plus tôt par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Celle qui s’est fait connaître depuis le début du siècle par ses combats pour les droits des femmes puis pour la paix est interdite de séjour en France au titre de sa nationalité, deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale.
Qu’importe, « A la barbe de la police, Clara Zetkin arrive à Tours », titre L’Humanité. Elle prend la parole durant une petite demi-heure et emporte la salle. Ce soir-là, par 3208 voix pour et 1022 contre, les délégués votent (grâce à elle, selon la légende) l’adhésion à la IIIe Internationale. Deux partis naissent le lendemain : le communiste, majoritaire, et le socialiste. Aussi tranquillement, Clara rejoint Valenciennes en voiture puis Berlin par le train.