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Joséphine, souris parmi les souris

Jusqu’au 08/03, au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet (93), Régis Hebette met magistralement en scène Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Le dernier texte de Kafka, que vient éclairer le jeu rayonnant de Laure Wolf.

À la suite de K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, Régis Hebette, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, explore avec rigueur et passion la dernière nouvelle de Franz Kafka, rédigée deux mois avant sa mort, Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Ce texte majeur, considéré comme son testament littéraire, interroge la place de l’artiste dans la société et la relation du peuple avec l’art. Il a été finement analysé par Sarah Chiche dans sa préface de l’édition Payot (2019) ou par Diane Scott dans S’adresser à tous (les Prairies ordinaires, 2021), plusieurs fois adapté à la scène dans des approches singulières.

Souris parmi les souris

Laure Wolf endosse à elle seule le rôle de Joséphine. Celui de la narratrice et de ce peuple des souris qui se décline en souris obséquieuses ou râleuses, soumises ou contestataires, admiratives ou méprisantes… Elle est rentrée par les coulisses, s’introduisant dans ce qui pourrait aussi bien être la loge de l’artiste que la piste d’un cabaret. De sobres panneaux noirs sur lesquels seront projetés des images et dessins en noir et blanc (lumières d’Éric Fassa) vont créer une scénographie puissante et un espace de jeu qui ouvre à l’imaginaire et à l’émotion. Sans se grimer, avec juste une petite queue qui sort de son imperméable, par sa façon de se déplacer à petits pas sautillants, de s’avancer vers le public comme pour lui frotter le museau, elle est la servante ou l’alter ego de Joséphine, souris parmi les souris.

Elle va chercher le public, le faire rentrer dans cette étrange fable animalière et métaphysique qui investigue la relation entre Joséphine et son peuple : « Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant. » Un peuple humble et travailleur qui joue le jeu de la vénération mais remettra aussi en cause son chant qui ne se distinguerait en rien du « sifflement ordinaire de ses congénères » et serait alors « sans qualité », renvoyant la cantatrice à sa fragilité. Cette énigmatique introspection sur la relation entre l’artiste et le peuple peut aussi être transposée à la relation entre le peuple et le pouvoir politique, la figure de Joséphine empruntant alors les traits d’un leader ou d’un dictateur. Le peuple des souris lui oppose le silence ou s’agite sans parvenir à constituer un corps commun qui se ferait entendre. Derrière l’apparente facétie de la fable, sourd aussi le désenchantement ou le pressentiment du désastre.

Kafka, atteint de tuberculose, écrit ce récit alors qu’il ne peut presque plus parler ni avaler. On entend alors le chant de Joséphine comme son dernier souffle. Qu’il rend le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne. Marina Da Silva

Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris : Jusqu’au 8 mars, du mardi au vendredi à 20h30. Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Rens. : 01.43.62.71.20). Le 29/03, à La Commune – CDN d’Aubervilliers (lors de la reprise de K ou Le paradoxe de l’arpenteur, du 27 au 31/03).

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Les Funambules, la voix aux femmes

Plafond de verre, charge mentale, violences physiques et sociales, filles-mères… Le collectif Les Funambules, avec son double album Elles et un spectacle prévu à la Gaîté- Montparnasse (75), fait retentir la voix des femmes. Tendre, drôle autant que grave.

L’aventure des Funambules démarre en 2013 au moment des Manif pour tous contre la loi sur le mariage homosexuel. Choqué par cette déferlante pleine d’intolérance voire de haine, Stéphane Corbin, auteur-compositeur-interprète, décide de réagir. « Réunir plein d’artistes pour composer un documentaire en chansons sur l’homosexualité. Celles qui existaient, telle Comme ils disent d’Aznavour, étaient datées », explique-t-il. L’idée ? Raconter l’homosexualité ordinaire à travers différents portraits. « Je me disais que plus on allait raconter ces histoires, moins ça ferait peur. » Un collectif rassemblant quelques 200 artistes – paroliers, chanteurs, musiciens des deux sexes – se met en place. S’ensuivent un album Chansons d’amour(s) et plus d’une centaine de concerts donnés d’Avignon à Montréal, dont les recettes sont versées au Refuge et à SOS Homophobie.

« Ils ont hurlé que non, c’est impossible que toi et eux, moi et nous, ce soit la même chose, le même amour. (…) Et vos cœurs amoureux et mon cœur malheureux qui battent la chamade de colère et de peur et d’amour à l’unisson ». La chanson Je vous ai vus, finement interprétée par Pierre Richard, a été écrite par Valérie Peronnet. L’écrivaine a tout de suite participé au projet. « On pouvait enfin agir, faire courir des chansons pour faire bouger les lignes. En amenant leurs parents aux concerts, des gamins ont pu faire leur coming out ».

Le quotidien des copines
Après une quarantaine de chansons pour faire reculer l’homophobie, Stéphane Corbin se demande comment continuer Les Funambules. « J’ai toujours été entouré de copines qui, à un moment ou à un autre, évoquaient les discriminations dont elles étaient victimes. J’ai eu envie de lancer un deuxième projet sur les femmes. A ce moment-là, Me Too a commencé à se déployer », raconte Stéphane. « Finalement, il a réalisé que la problématique des femmes rejoignait celle des homosexuels. Toutes et tous subissent les violences et les a priori », ajoute Valérie Peronnet. Comme pour le premier opus, les artistes, cette fois, en majorité des femmes, ont répondu présents dont certains de renom comme Jil Caplan, Marie-Paule Belle ou Enzo-Enzo.

Le collectif s’est encore étoffé rassemblant des centaines de membres qui ont mis la main à la pâte pour le tournage des clips, les séances photos, l’écriture des chansons, la musique et évidemment le chant. Valérie a ainsi écrit des textes et fait la tambouille sur les tournages. « C’est un vrai collectif qui rassemble tous les sexes, tous les âges, toutes les couleurs. Des citoyens et des citoyennes qui veulent que le monde ressemble à ça. C’est joyeux, c’est humain, c’est tout ce que j’aime. » Durant deux ans, malgré l’épidémie de covid qui a ralenti les ardeurs, l’équipe a enregistré l’album « Elles ». Un premier disque de 16 titres est sorti en janvier 2022 et un second, enrichi de 19 titres, en octobre 2023. Il a donné lieu à un spectacle rassemblant cinq chanteuses, danseuses, musiciennes et Stéphane Corbin, au piano. Donné à l’Européen et à l’Alhambra, il y a deux ans, il est repris ces jours-ci au théâtre de la Gaîté Montparnasse. Les recettes sont cette fois versées au Planning Familial.

Un chœur féministe
Finie la loi du silence, finis les bleus et les coups, finis les poings qui tapent contre les cordes, tambours des hommes fous, finis les regards de haut, finis les mots qui nous couchent…(…) Entends-tu ? Entends-tu ? On a une voix ! Les morceaux disent les violences conjugales, les abus sexuels, mais aussi les préjugés, les tâches ménagères peu partagées, les salaires différents, les maternités ou pas… « C’est un sujet sans fin », dixit Stéphane qui orchestre le tout, en même temps qu’il écrit des textes et compose les musiques. Qui est-ce qui dynamise les plus grandes entreprises ? Qui est fer de lance du profit, de la croissance ? C’est nous ! (Femina Index/Pierre Corbin). Parmi les paroliers, on trouve évidemment Stéphane Corbin mais aussi son père Pierre, professeur de linguistique ou son frère François. Et plein d’autres : Eva Darlan, Luciole, Noémie de Lattre… Les plumes s’entrecroisent pour raconter la transidentité (Je t’ai toujours aimé/Valérie Peronnet), le féminicide (J’ai aimé un homme/Patrick Loiseau), l’injonction de l’épilation (L’esthéticienne/Alice Faure), les joies de la vieillesse (Vieille/Valérie Zaccomer) ou l’attention des hommes (Elles/François Corbin).

Humour, gravité et douceur sont tour à tour convoqués pour composer un magnifique hymne aux femmes. Sans oublier les pionnières, comme dans la chanson In honorem : Sans elles, le plafond de verre serait au niveau de la mer. (…) Leur a-t-on rendu hommage ? Les Funambules, assurément ! Amélie Meffre

À écouter : le double album « Elles » de 35 titres, disponible sur https://bfan.link/elles-1

À voir les 7/03, 4/04, 16/05 et 20/06 : le spectacle acoustique des Elles. Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.20.60.56).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Clara Ysé, l’univers d’une voix

Le 02/03 à Blois et le lendemain à Cognac, Clara Ysé entame en 2024 un long tour de France. Diplômée en philosophie, chanteuse et musicienne depuis l’enfance, elle a sorti Oceano Nox, son premier album d’une grande audace. Une voix à découvrir, un CD à offrir.

« Toi qui crois que je suis douce (…) / Si tu savais la haine qui coule dans mes veines, tu aurais peur / Si tu savais la chienne que je cache à l’intérieur… ». C’est en écoutant la radio, un matin, que la voix magnifique de Clara Ysé nous a mis aux aguets. Dès le premier couplet de Douce, on a cherché à en savoir plus sur cette chanteuse aux airs de Barbara. Elle s’avère être autrice-compositrice, écrivaine (Mise à feu, disponible en édition de poche). En septembre, elle a sorti un premier album de onze titres, Oceano Nox, dont le titre est tiré d’un poème de Virgile (« et ruit Oceano Nox » / « et la nuit s’élance de l’océan »). Il nous embarque dans un univers singulier où se mêlent douceur et gravité comme dans Le monde s’est dédoublé : « Ce matin, il est arrivé une chose bien étrange (…) / Je n’apercevais plus les choses comme des choses réelles (…) / Regarde derrière les nuages, il y a toujours un ciel bleu azur qui luit, vient toujours en ami, te rappeler tout bas que la joie est toujours à deux pas / Il m’a dit prends patience… ».

Ses paroles, pleines de force poétique, sont portées par des envolées vocales et musicales rares. « J’ai voulu mêler des instruments anciens que sont les voix, les cuivres, les cordes, à des instruments plus modernes, des synthés, des rythmiques électroniques », explique l’artiste. Et c’est sacrément grisant. À l’écoute des onze titres, envoûtants, on se surprend à les fredonner tels Pyromanes, Cœurs indomptés ou encore Souveraines. Comme pour conjurer un brin la grisaille ambiante : « Vous êtes souveraines, femmes qui côtoyez la haine (…) / Que les voix s’élèvent, qu’on prenne les arènes / Et que dans la nuit s’élève le chant des sirènes »…

La belle Clara Ysé démarre une tournée dans toute la France et ça promet : son tour de piste à la Cigale à Paris, prévu fin mars, est déjà complet tandis que l’Olympia est annoncé pour novembre 2024. Avant, elle sera en concert à Annecy, Blois, Carmaux, Cholet, Dijon, Lyon, Marseille, Rennes… Réservez une date près de chez vous, sans tarder. Une voix à découvrir, un CD à offrir ! Amélie Meffre

Oceano Nox, de Clara Ysé : onze titres, un CD paru chez Tôt ou tard. Tournée : toutes les dates sont à retrouver sur son site.

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Léonore Chaix, la ménagère !

Jusqu’au 20/03 à la Scala (75), Léonore Chaix s’avoue Femme à qui rien n’arrive ! Fort déjantée, une pièce connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde ! Sans oublier, du 25/02 au 19/06 en ce même lieu, An irish story, de et avec Kelly Rivière.

Seule en scène, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène, un espace faiblement éclairé et transformé en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Elle n’a qu’un objectif, la brave ménagère, conséquence de la signature d’un « contrat de production de choses qui arrivent » : accomplir la liste des tâches, quotidiennes et incompressibles, au rythme robotique dicté par la « Machine » !

Selon la Loi de Murphy, dite « loi de l’emmerdement maximum », c’est en imaginant que rien (ou plus rien) ne peut nous arriver, que tout peut nous tomber dessus… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes orchestrées par ordinateur, frustrantes et répétitives, devant lequel la volonté humaine a capitulé… Une désopilante bataille de mots et de maux contre une modernité débridée ! Connectée à l’oncle Tati, quand l’humour le dispute à l’absurde, le délire d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude. Yonnel Liégeois

La femme à qui rien n’arrive, mise en scène Anne le Guernec : jusqu’au 20/03, les mardi et mercredi à 19h30. Théâtre La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Une balade irlandaise

An irish story, à la Scala : Il était une fois… une histoire irlandaise qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.

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Entrez ici, Missak et Mélinée !

Quelques semaines après l’adoption d’une loi stigmatisant immigration et immigrés, le 21 février, Missak et Mélinée Manouchian font leur entrée au Panthéon. Quand vingt-deux étrangers, fusillés, meurent pour la France, un événement d’une haute portée symbolique. Contre racisme et xénophobie

C’est en 1915 que se noue ce qui fera de Missak Manouchian l’un des héros de la Résistance française. Un fils de paysans arméniens d’Adiyaman, dans le sud de la Turquie. L’enfant de neuf ans est, avec son frère Karapet, l’un des seuls survivants d’une famille victime du massacre ordonné par les Jeunes-Turcs, au pouvoir à Istanbul. Recueillis par une famille kurde, les frères Manouchian sont pris en charge par la communauté arménienne, qui leur trouve un point de chute dans un orphelinat de Jounieh, dans un Liban sous mandat français. S’il y est formé au métier de menuisier, le jeune Missak voue une passion à la littérature qui se double d’un talent d’écriture.

La France, nation bienfaitrice

Il n’échappe pas à la culture française qui baigne le Liban de l’époque et lui fait apparaître la France comme une nation bienfaitrice. Au point qu’il passe par une filière clandestine qui lui permet de débarquer à Marseille en 1925. Il travaille quelques mois aux chantiers navals de La Seyne-sur-Mer (Var), avant de décider de gagner Paris, où il est embauché comme ouvrier tourneur dans les usines Citroën. Son frère meurt en 1927, ce qui accentuera son isolement. La crise économique du début des années 1930 le met au chômage. Il partage alors son temps entre les activités sportives et la littérature. On le retrouve bientôt parmi les fondateurs de la revue Tchank (L’effort), qui précède le lancement de Machagouyt (Culture) dans laquelle il publie, outre ses premiers écrits, des traductions en arménien d’Hugo, Verlaine et Baudelaire.

La manifestation d’extrême droite du 6 février 1934 marque un tournant dans sa vie. Sensibilisé aux relents xénophobes exprimés ce jour-là, il adhère – comme beaucoup d’immigrés – au PC-SFIC (futur PCF). On le retrouve rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste en langue arménienne Zangou (du nom d’un fleuve d’Arménie) édité sous les auspices du HOC, un comité de soutien à l’Arménie où il fait la connaissance de Mélinée, une secrétaire-dactylo qu’il épouse en 1936. Née dans une famille de fonctionnaires de l’Empire ottoman, arménienne d’origine, apatride comme Missak, Mélinée avait moins de trois ans lorsque ses parents ont été tués, victimes du génocide. Orpheline, elle a été recueillie avec sa sœur Armène par une mission protestante de Smyrne, puis déportée vers Thessalonique et placée dans un orphelinat de Corinthe. Comme une centaine de milliers d’Arméniens, Mélinée et sa sœur débarquent à Marseille en 1926, envoyées par le Comité américain du Secours arménien. Ayant repris ses études en 1929, elle s’installe à Paris où elle croise la route du futur Charles Aznavour. Elle adhère au PCF en 1934.

Arrêté le 16 novembre 1943, fusillé le 21 février 1944

La dissolution des organisations liées au PCF décrétée en 1939 mène à la première arrestation de Missak. Libéré, il est intégré à l’armée et envoyé dans une usine de la région de Rouen, jusqu’à son retour à Paris en 1940, dans la clandestinité. Arrêté une deuxième fois en 1941, il est interné au camp de Royallieu, à Compiègne, puis libéré, faute de charges. C’est en février 1943 que Missak Manouchian est rattaché, pour conduire la guérilla urbaine en France, aux FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée), mouvement lié à l’Internationale communiste fondé en 1942 – et au sein duquel Mélinée, entrée en résistance dès 1940, remplira la fonction de pourvoyeuse d’armes. À ce titre, il supervise le 28 septembre 1943 l’exécution du colonel SS Julius Ritter. Il est arrêté le 16 novembre 1943, torturé puis remis avec 22 de ses camarades aux autorités allemandes, qui organisent le 19 février 1944 un procès à grand spectacle dans les salons parisiens de l’hôtel Continental.

L’acte d’accusation reprend 92 attentats commis en 1943, imputés aux groupes FTP-MOI dont les effectifs dépassent à peine une soixantaine d’hommes et de femmes. Les condamnations à mort tombent le 20 février et sont exécutées le lendemain au Mont Valérien. Seule femme du groupe, déportée, Olga Bancic est guillotinée à Stuttgart le 10 mai 1944. Les murs de Paris se couvrent alors d’une « affiche rouge » de propagande sur laquelle figurent les portraits de dix condamnés : deux Hongrois, quatre Polonais, un Italien, un Français, un Espagnol et un « chef de bande » arménien. Mélinée décède le 6 décembre 1989 après avoir publié les poèmes de Missak à titre posthume. Historien et directeur de recherches au CNRS, Denis Peschanski juge la panthéonisation importante à double titre, « elle reconnaît le rôle joué dans la Résistance tant par les étrangers que par les communistes ». Alain Bradfer

Le 21/02, la cérémonie sera retransmise à la télévision. Enterré au cimetière parisien d’Ivry, le cercueil de Missak Manouchian remontera la rue Soufflot, couvert d’un drapeau français. Un parcours de lumière pavera le chemin du résistant jusqu’au pied du Panthéon où est prévu un spectacle son et lumières. À l’intérieur de l’édifice républicain, le chef de l’État prononcera l’oraison funèbre. Nikol Pachinian, premier ministre de l’Arménie, sera présent.

Le couple Manouchian rejoindra le caveau numéro XIII de la crypte du Panthéon. Une plaque sera apposée en l’honneur de leurs 22 autres camarades FTP-MOI, ainsi que de leur chef Joseph Epstein, pour marquer l’entrée symbolique du groupe dans le sanctuaire de la République. Trois vers d’Aragon et un extrait de la dernière missive de Missak Manouchian y seront également gravés.

Ce même jour, à 16h, CGT et PCF donnent rendez-vous à la population devant le 11 rue Plaisance (75014, Paris), dernier domicile de Missak Manouchian avant son arrestation. Avec les prises de parole de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT et de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Quant à la municipalité de Montreuil (93), elle organise le 24 février à 11 h, esplanade Missak Manouchian, une cérémonie d’hommage aux 22 fusillés.

Strophes pour se souvenir

En 1955, Louis Aragon publie, dans L’Humanité, Strophes pour se souvenir, un poème qui sera repris dans Le Roman inachevé. Sous le titre L’Affiche rouge, Léo Ferré le met en musique en 1961. Chanson reprise par Lény Escudero, Marc Ogeret, HK, Feu Chatterton...

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. Louis Aragon

Spartaco Fontanot, Montreuillois fusillé aux côtés de Manouchian

Né en 1922 à Monfalcone en Italie, arrêté en 1943 à Montreuil (93) et fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Trois dates qui résument la brève vie de Spartaco Fontanot.

Ses parents, militants antifascistes, quittent en 1924 une Italie devenue mussolinienne et passent par le département du Nord avant de s’installer à Nanterre pour y retrouver des cousins. Le jeune Spartaco passe son CAP de tourneur en nourrissant un rêve d’ingénieur qui butte sur les faibles moyens de la famille. Embauché comme tourneur par la maison Bellanger, à Courbevoie, il adhère à la CGT et sympathise avec le Parti communiste. Sans se départir de ses ambitions, il s’inscrit aux cours du soir et du dimanche des Arts et Métiers. En 1943, recherché par la police de Vichy (son père et sa sœur ont déjà été arrêtés), il se rapproche des Jeunesses communistes et rejoint les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP), avec Paul pour pseudonyme et 10166 pour numéro de matricule. Intégré au 3e détachement des FTP, il est de ceux qui, le 4 mai 1943, lancent des grenades sur le siège parisien du Fascio, le parti mussolinien. Cet acte perpétré, d’autres s’enchaînent.

Arrêté et torturé par la police française

Le 10 juillet 1943, il est du groupe qui lance des explosifs sur la Feldkommandantur de Choisy-le-Roi. Fin juillet, il participe à l’attentat manqué contre le général von Schaumburg, commandant du Gross Paris. Le 20 octobre, il envoie des grenades contre un restaurant de la rue Caumartin fréquenté par les Allemands. Les FTP ont fait de lui un tireur d’élite. Les inspecteurs de la brigade spéciale de la préfecture de police de Paris mettent un terme à ses activités en l’arrêtant à son domicile du boulevard Aristide-Briand, à Montreuil. Nom et adresse figuraient sur un document tombé aux mains de la police française. Torturé dans les locaux de la préfecture, jugé avec ses 22 camarades de la FTP-MOI, les 23 condamnés à mort. L’affiche rouge, placardée par les Allemands dans les rues de Paris, lui impute douze attentats. Spartaco Fontanot est fusillé, le 21 février 1944 au Mont-Valérien. A.B.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Céleste, une autre planète

Jusqu’au 25/02, au Théâtre Paris-Villette(75), Didier Ruiz présente Céleste, ma planète. Une adaptation du conte fantastique de Timothée de Fombelle, paru aux éditions Gallimard. Pour petits et grands, une interpellation joyeuse sur l’avenir de notre terre.

Solitaire et désœuvré dans cette tour de verre de plus de 300 étages, le jeune garçon est tout tourneboulé depuis qu’il a croisé Céleste dans l’ascenseur ! Le coup de foudre, il lui faut absolument la revoir, l’amoureux transi en oublie la promesse qu’il s’est faite alors qu’il n’avait que huit ans : ne plus jamais tomber amoureux !

Sa quête s’avère plus difficile et dangereuse qu’il n’y paraît. Impossible de rejoindre la jeune fille, séquestrée au dernier étage de la tour infernale… Malade et peut-être contagieuse, elle est condamnée à l’isolement. Sur son corps, apparaissent d’étranges tâches sombres, tantôt dessinant la déforestation des forêts tantôt la fonte des glaces en Arctique. L’adolescent en est convaincu : retrouver et sauver Céleste, c’est sauver la planète ! Le défi est de grande ampleur. En fond de scène, entre dialogues et situations comiques ou dramatiques, sont projetés des images alarmantes de l’état du monde. Une pollution galopante, un monde industriel qui ne pense qu’aux profits et se moque de l’avenir de l’humanité…

Dans cette cité futuriste, glaciale et aseptisée, l’amour réchauffe les cœurs et énergise cette enquête policière pour le moins originale. Ils sont seulement trois comédiens à endosser tous les rôles, alternant humour et fantaisie pour mieux faire passer le message écologique au jeune public : si la planète était une personne, ne ferait-on pas tout pour la sauver ? Un spectacle convaincant pour petits et grands, où l’on ne s’ennuie pas un seul instant, emporté par le souffle virevoltant de la mise en scène de Didier Ruiz. Une histoire joliment orchestrée sur le plateau, une adaptation pleinement réussie de l’œuvre de Timothée de Fombelle qui ne relève en rien du conte à l’eau de rose. Yonnel Liégeois

Céleste, ma planète : jusqu’au 25/02, dans une mise en scène de Didier Ruiz. Théâte Paris-Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23). Céleste ma planète, de Timothée de Fombelle (éd. Folio junior/Gallimard jeunesse, 96 p., 4€50).

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Algérie, le silence de l’exil

Jusqu’au 09/02, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Sabrina Kouroughli présente L’art de perdre. De l’exil algérien à l’éveil des consciences, surtout au sortir du silence pour tous les déracinés, l’adaptation du livre d’Alice Zeniter. Entre espoir et tragédie, humanité et dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre. Petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines. Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert !

Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. « Je me suis rendu compte que j’avais un point commun avec elle : sa grand-mère kabyle et la mienne sont analphabètes, parlent à peine français, tandis que nous, les « petites-filles », sommes le fruit de l’école de la République », commente la dramaturge. « Le cœur de la pièce ? La relation intime de Naïma avec sa grand-mère, elle va briser la loi du silence d’une génération qui avait choisi, malgré elle, de ne pas nommer l’innommable ». Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse.

Les maux et mots des exilés d’hier à aujourd’hui, de tous les déracinés de ce troisième millénaire qui fuient la Syrie ou l’Afghanistan, l’Érythrée ou l’Ukraine… Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, quand la mémoire n’oublie rien de ce que le silence s’obstine à masquer. Yonnel Liégeois

L’art de perdre, dans une mise en scène de Sabrina Kouroughli : Jusqu’au 09/02, du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, relâche le mardi. Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

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Zoé, s’en allant promener…

Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.

Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.

Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini

– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.

– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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Judith Rosmair face au rideau !

Jusqu’au 21 janvier, au Théâtre de la Colline (75), Judith Rosmair propose Curtain Call ! (Tombée de rideau). Un spectacle où se mêlent fantasmes et réalité, mémoire et insomnie à la veille d’une première théâtrale où elle endosse le rôle d’Anna Karénine, l’héroïne de Tolstoï. De la crise de nerfs à la crise d’identité.

Demain est un grand jour ! Veille de première pour l’adaptation théâtrale du roman de Tolstoï, veille stressante pour celle qui endosse le rôle-titre, doit assumer le destin tragique d’Anna Karénine… Impossible de trouver le sommeil, difficile de mémoriser son texte, terribles doutes sur ses qualités d’interprétation ! Seule en scène, gisante dans la pénombre sur la table haute faisant office de couche, la comédienne égrène avec force quelques propos échevelés, appels angoissants à sa mère et délires mortifères de l’héroïne de papier. Côté cour, s’élèvent les notes discordantes d’un trombone. Images furtives et littéraires, erre en gare une femme désemparée : sons d’une loco vapeur, le train est annoncé, le suicide avancé… Lumières, Judith Rosmair se redresse, demain sur scène elle fera face à Vronski, son compagnon de jeu. Anna Karénine doit vivre, Anna Karénine vivra !

Tantôt frêle et désemparée, tantôt lucide et combative, l’auteure et interprète nous entraîne dans une hallucinante histoire entre fantasmes et réalité, revêtant avec conviction les divers habits de son « seule en scène » : la chapka d’Anna Karénine, le gilet élimé de sa mère disparue… Voix, musiques et chansons se mêlent en cette nuit de tous les dangers où se refuse le sommeil, où le corps flotte en semi inconscience et divague l’esprit entre souvenirs heureux à la lecture du roman de Tolstoï et dures contingences à l’apprentissage du texte. Le destin de la comédienne sera-t-il à l’identique de l’héroïne de Tolstoï, suicidée sous la plume du romancier ? Doit-elle poursuivre cette relation amoureuse avec son partenaire de scène interprétant Vronski, beau et con tout à la fois comme le chanterait Brel ? Que penser de sa propre mère autant aimée que détestée, soi-disant partie sans laisser d’adresse au temps d’avant, juste décédée d’une tumeur au cerveau ? Comment réagir à la découverte de ce journal intime dont elle entame la lecture en cette nuit cauchemardesque ? L’hier et l’aujourd’hui se brouillent et se télescopent, comment faire face ici et maintenant ?

Découverte en France dans Tous des oiseaux, la pièce de Wajdi Mouawad où elle interprétait le rôle de Norah, formée au Conservatoire de Hambourg et multi primée sur les scènes allemandes, Judith Rosmair déploie tout son talent en ce monologue aussi singulier qu’étrange. Une poignante plongée dans les tréfonds d’une conscience révoltée et malmenée par les soubresauts de l’existence, nuit blanche et sombre doute quand le rideau de scène se la joue frontière entre vie et mort. Lumineuse, virevoltante sur cet assemblage de tables qui lui sert d’estrade, colérique ou ingénue, espiègle ou désespérée, elle compose un subtil duo avec Johannes Lauer, l’émérite musicien qui scande la partition. Yonnel Liégeois

Curtain Call ! : Jusqu’au 21/01, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Spectacle en allemand surtitré en français. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Andromaque, figure de la passion

Jusqu’au 28/01, au théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Yves Brignon met en scène Andromaque, la pièce de Jean Racine. Portée par quatre formidables comédiens, la puissance allégorique de la tragédie touche droit au cœur et aux sens.

Après un passage à La Folie Théâtre, on souhaite à l’Andromaque de Jean-Yves Brignon, qui se donne jusqu’à fin janvier au théâtre de L’épée de bois, de prendre toute la lumière ! C’est la première pièce de sa nouvelle compagnie À visage découvert après de longues années consacrées au théâtre jeune public puis à bourlinguer en Australie. Il y a quelque chose d’enfantin et de dépaysant dans cette façon de s’emparer avec quatre formidables acteurs, en alternance, de tous les rôles de la tragédie de Racine résumée par la célèbre formule : « Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. »

Des relations triangulaires fascinantes et écrasantes

Ici, elle démarre comme un jeu entre quatre jeunes gens qui découvrent des costumes dans une malle et se glissent, pour brouiller leurs propres sentiments, dans la peau de personnages d’un autre temps. Celui de la guerre de Troie au cours de laquelle Achille a tué Hector et capturé Andromaque dont son fils Pyrrhus est tombé éperdument amoureux alors qu’il était promis à épouser Hermione, fille du roi de Sparte. Andromaque, elle, ne survit que pour son fils Astyanax et abhorre Pyrrhus. Elle n’aura que sa propre mort à mettre en jeu pour échapper au désir du roi d’Épire et au chantage auquel il l’assigne, l’épouser pour empêcher la mort de l’enfant qu’est venue réclamer Oreste, au nom des Grecs. Hermione, elle, est prête à toutes les manipulations et au crime pour garder Pyrrhus.

Pour démêler l’écheveau de ces relations triangulaires fascinantes mais aussi écrasantes, Jean-Yves Brignon a d’abord placé ses acteurs, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu, Joël Abadie, Augustin Guibert ou Benoit Guibert (respectivement Andromaque et Cléone, Hermione et Céphise, Oreste, Phœnix, Pyrrhus et Pylade) à l’intérieur d’un cercle délimité par une guinde (pour le mot corde, de tradition interdit sur scène ou sur un plateau de cinéma) épaisse symbolisant à la fois la piste de cirque et l’espace d’un ring où les protagonistes vont s’affronter dans une lutte à mort. Ils déplient toutes les nuances de l’amour et de la haine auxquelles viennent se frotter et se brûler les protagonistes, explorent leur mise en relation les uns avec les autres, analysent leur façon de se perdre l’un après l’autre et jusqu’au dernier.

Plaies de la guerre et déchirures de la passion

Andromaque seule, auréolée de fidélité et de pureté, survivra au carnage, passant de captive à veuve et reine à la fois. On aime la fièvre du jeu des acteurs, l’expression exacerbée de leurs troubles, leur dextérité à changer à vue de costumes, d’accessoires et de registres d’interprétation. Leur énergie vocale et corporelle, sans cesse renouvelée et subtilement sertie par la musique de Robinson Senpauroca, est à la hauteur de la beauté des alexandrins qu’ils rendent incantatoires et familiers. On est aussi sensible à la scénographie dépouillée mais puissante de Sevil Gregory à laquelle les lumières de Vincent Lemoine donnent des éclats et des ombres.

Les plaies de la guerre et les déchirures de la passion ne se font pas entendre comme la restitution historique d’un texte écrit en 1667 – Racine a alors 28 ans et est follement amoureux de la comédienne pour qui il a créé le rôle d’Andromaque – mais sont déchiffrées et vécues dans une sensibilité contemporaine par des jeunes gens qui sans rien sacrifier à la rigueur exigeante de la langue incorporent sa poésie pour venir nous toucher au cœur et à l’âme. Marina Da Silva

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon : Jusqu’au 28/01, du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre l’Épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Catherine Hiegel, en gratitude !

Les 12 et 13/01, à la Coupe d’Or de Rochefort (17), Fabien Gorgeart met en scène Les Gratitudes, d’après Delphine de Vigan : douceur et tendresse pour une vie qui chemine vers ses derniers feux. Avec Catherine Hiegel, impressionnante en autrice devenant aphasique.

D’abord détendre l’atmosphère… Le public, et il joue le jeu avec bonheur, est invité par Pascal Sangla, musicien et comédien, à chanter quelques tubes plutôt anciens comme Mistral gagnant de Renaud, le Sud de Nino Ferrer, ou encore Une chanson douce d’Henri Salvador. Une petite dame, plus très jeune, prend le relais sur scène. Ces premières minutes des Gratitudes sont des instants de simplicité et de chaleur humaine. Largement inspirés par le roman de Delphine de Vigan, ici adapté avec le concours de l’autrice.

Pour sa première mise en scène, Fabien Gorgeart avait mis en chantier la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, Stallone, dont l’héroïne, Lise, très modeste secrétaire médicale, décidait de reprendre sa vie en main après avoir vu Rocky III au cinéma. Un spectacle éclatant vers une nouvelle vie. Avec les Gratitudes, il n’est pas question de flamboyance, mais de douceur, de tendresse, dans une vie qui chemine vers ses derniers feux. Pascal Sangla quitte vite le rôle du gentil maître de chant pour celui de Jérôme, orthophoniste intervenant en milieu hospitalier. Tout se passe alors dans un décor volontairement dépouillé, avec un large fauteuil et une table supportant les claviers, rythmé seulement par des couleurs changeantes.

Depuis peu, Michka (Catherine Hiegel), jusque-là vieille dame indépendante, a intégré cet Ehpad. Progressivement elle glisse dans les zones troubles où la mémoire se perd. Elle devient aphasique, consciente de mélanger les mots, en prend un pour un autre, ne les assemble plus. Nommer une lampe torche devient une victoire remportée sur la nuit. Parfois, utiliser un mot pour un autre peut aussi être comique, même si ce ne sont pas ces ressorts qui sont recherchés. Michka n’est pas dupe. Elle s’en amuse, un peu, parfois, et quand elle chante, les mots reviennent. Parce que, paraît-il, la mémoire musicale est différente de la mémoire courante. Les efforts de Jérôme sont vains, il le sait, la maladie est inéluctable. Et d’autant plus glaçante que Michka, parolière de profession, a passé toute sa vie en compagnonnage absolu avec les mots et leur sonorité.

Cette dislocation du langage qu’elle réussit à merveille rappelle, mais en est-il besoin, que Catherine Hiegel, impressionnante, est une grande comédienne. Le succès des Gratitudes lui doit beaucoup. Même lorsque se greffe une histoire dans l’histoire, quand Michka tente de retrouver le couple qui, pendant la guerre, a hébergé et de fait sauvé la vie de la gamine juive qu’elle était. Une jeune femme, Marie (Laure Blatter), sa voisine, l’aide dans cette dernière quête. Pour que tous les souvenirs ne disparaissent pas, pas encore. Gérald Rossi

Les gratitudes, Fabien Gorgeart : Les 12 et 13/01 au Théâtre de la Coupe d’Or, Rochefort (17). Les 16 et 17/01 aux Espaces Pluriels de Pau (64). Les 23 et 24/01 au Grand R, La Roche-sur-Yon (85). Le 27/01 au Bateau Feu, Dunkerque (59). Les 30/01 et 01/02 au Théâtre Sorano, Toulouse (31).

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Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Classé dans Le conservatoire de Mireille, Rideau rouge