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Saint-John Perse, cinquante ans après…

Aux éditions Honoré Champion, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux, est paru Saint-John Perse 1975-2025, priorité à la poésie. Cinquante ans après la mort du poète, prix Nobel de littérature en 1960, cet ouvrage collectif montre l’attraction qu’il exerce aujourd’hui auprès des chercheurs et créateurs. Un article d’Henriette Levillain, professeur à l’université de la Sorbonne.

Le 10 décembre 1960, Saint-John Perse reçut le prix Nobel de littérature à Stockholm. L’obtention du prix avait été le résultat d’une campagne longue de six années, au milieu desquelles l’attribution du prix à Albert Camus en 1957 parut compromettre définitivement la candidature de Perse. Le jury avait préféré un prosateur à un poète. En outre, il était devenu improbable qu’un candidat de nationalité française pût être à nouveau lauréat avant quelques années. Mais que la campagne ait été longue ne constitue pas la véritable singularité de l’attribution du prix à Saint-John Perse. L’enjeu symbolique du Nobel est tel qu’il est nécessairement précédé de tractations laborieuses et incertaines, au cours desquelles les considérations de politique mondiale ont un rôle prépondérant. En revanche, il est plus rare que le combat, au lieu d’avoir été engagé en France, ait été mené aux États-Unis où résidait Alexis Léger, après avoir été congédié du poste de secrétaire général du Quai d’Orsay en juin 1940.

Depuis son refus en 1942 de rallier le général de Gaulle, sa position de conseiller occulte du président Roosevelt, sa décision de ne pas rentrer en France dès la Libération alors qu’il avait été réintégré dans la plénitude de ses droits de citoyen français et de diplomate, Alexis Léger s’était enfermé dans la posture de poète exilé. Il y avait de fameux précédents ! Il était fâché avec les gaullistes qui le lui rendaient bien, observait non sans une certaine inquiétude le succès des jeunes écrivains existentialistes qui, de leur côté, l’ignoraient. Mis à part Claudel qui avait rédigé une belle étude sur Vents en 1949 et Jean Paulhan qui avait rassemblé avec ténacité quelques voix importantes dans un hommage international des Cahiers de la Pléiade (1950), peu de lecteurs prêtaient attention à ce poète lointain, dans tous les sens du mot. Le grand massif de son œuvre poétique avait pourtant été écrit entre 1941 et 1959 et publié chez Gallimard à partir de 1945. Lui-même, se sentant étranger aux milieux littéraires parisiens, affirmait ne plus rien attendre de toutes les formes de reconnaissance provenant de sa patrie.

C’est à Henri Hoppenot, ami de longue date, poète lui-même et diplomate de carrière, que revint l’initiative de chercher à obtenir le Nobel pour Saint-John Perse. En 1952, il avait été nommé chef de la délégation française auprès de l’ONU à New York. Son appui auprès du jury de Stockholm était tout trouvé. En 1953, Dag Hammarskjöld était nommé Secrétaire général de l’ONU. Il était suédois, venait d’être nommé membre de l’Académie suédoise et du comité Nobel de celle-ci, cultivait la poésie en secret, partageait avec Léger le goût du nomadisme ainsi que ses réticences vis-à-vis du général de Gaulle ; ceci a fortiori après le retour au pouvoir du général en 1958, puisqu’il devra s’affronter à l’anti-atlantisme de celui-ci. Or, en 1953, un important massif de l’œuvre de Saint-John Perse avait été réuni sous la couverture blanche des éditions Gallimard (Éloges, La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Vents). Et, à cette même date, le précédent ensemble était accessible aux lecteurs anglophones grâce aux traductions de T.S. Eliot (Anabase), Denis Devlin (Exile and other poems), Hugh Chisholm (Winds), et au remarquable travail éditorial de la fondation américaine Bollingen.

Une poésie à valeur universelle

Convaincu de la valeur « universelle » de la poésie de Saint-John Perse, Hammarskjöld se fit donc l’intermédiaire entre le comité Nobel et la fondation américaine Bollingen ; parallèlement, il s’entremit pour obtenir du poète suédois Erik Lindegren qu’il traduise rapidement Exil, Vents et Amers, ce qu’il fit, et alla jusqu’à le doubler en s’attribuant lui-même la traduction de Chronique (1959) ; à partir de 1955, sans se décourager, il sollicita les recommandations des anciens Nobel, Martin du Gard et Mauriac, qui s’exécutèrent. La correspondance régulière qu’il entretint tout au long de ces années avec Saint-John Perse est un témoignage de ténacité autant que de science diplomatique. (Cahiers SJP, n° 10, Gallimard, 1993).

De son côté, Saint-John Perse accueillit l’initiative de Hoppenot avec une évidente fausse modestie, soutint les efforts de Hammarsjköld avec une évidente fausse indifférence et invita T.S. Eliot à entreprendre une nouvelle édition anglaise de ses œuvres avec une fausse innocence. S’étant posé la question d’un éventuel retour en France après la Libération, au fur et à mesure de la rédaction de Vents, le poète s’était persuadé qu’il ne connaîtrait jamais ailleurs que dans le Nouveau Monde l’énergie qui lui avait permis de respirer des poèmes de longue haleine. Dix ans plus tard, à l’approche de ses soixante-dix ans, il avait certes le sentiment d’avoir accédé à l’âge de la maturité poétique (Amers), mais aussi de pressentir celui de la défaillance du langage, du déclin des forces physiques, du bilan de vie : À d’autres d’édifier, parmi les schistes et les laves. À d’autres de lever les marbres à la ville (Chronique VIII). Si grand que fût son ressentiment vis-à-vis des milieux politiques et littéraires français, il ne perdait pas l’espoir d’être reconnu comme un des grands créateurs de ce temps. Mais ne pouvant l’être à partir de la France, il lui fallait se faire connaître de l’extérieur. La gloire du Nobel lui permettrait, pensait-il, de faire un pied de nez à la critique parisienne, de prendre sa revanche sur l’opinion des gaullistes et de s’imposer au-dessus des factions littéraires et politiques comme le poète « de l’universel ».

Réconcilier l’homme avec lui-même

Encouragés dans cette direction par l’efficace parrain suédois, les membres du jury avaient motivé l’affectation du prix « pour l’envolée altière et la richesse imaginative de sa création poétique, qui donne un reflet visionnaire de l’heure présente. » Face à l’œuvre de Saint-John Perse, le comité Nobel n’avait pas évité la tentation trop fréquente de la grandiloquence. Néanmoins il avait saisi que, en dépit de son éloignement géographique et d’une solitude revendiquée, le poète était un contemporain ; et que sa poésie, en dépit d’une tendance à l’intemporel et à l’impersonnel, cherchait à réconcilier l’homme de « l’heure présente » avec lui-même.

Dans l’allocution qu’il prononça à Stockholm, devant la cour, Saint-John Perse rendit tout au long hommage à la poésie. Précédée d’une majuscule, celle-ci en est tout à la fois l’intitulé, le sujet et l’objet. L’enregistrement vaut la peine d’être écouté (INA) : la haute tenue oratoire du discours, faisant écho aux panégyriques du siècle classique, souligne la solennité de l’événement ; l’intonation déclamatoire et les ravalés de l’accent créole accentuent l’impression insolite d’une voix venue de loin : que la poésie puisse éclairer la conscience de l’homme et, mieux encore, le relier à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde, était à l’époque une révélation de taille dont l’intention était de discréditer les philosophies du néant. Au vu de l’usage et de la fréquence des citations du Discours de Stockholm, il peut être déduit sans risque que la révélation est encore d’actualité. Henriette Levillain, in FranceArchives.

Saint-John Perse, 1975-2025, Priorité à la poésie montre l’influence d’une œuvre au fil des générations. De jeunes lecteurs livrent des approches nouvelles, graves ou teintées de drôlerie. Ensuite, des spécialistes plus âgés relisent l’œuvre dans un contexte littéraire et critique tout autre que celui des années 70, au miroir de notre époque menacée des mêmes spectres qu’au XXe siècle. Enfin, écrivains antillais, poètes et artistes proposent leur rencontre stimulante avec un aîné qui, s’interdisant de s’abandonner à la tristesse, n’a cessé de chanter « l’émerveillement d’être au monde » (éditions Honoré Champion, 258 p., 42€).

La fondation Saint-John Perse : Elle rassemble le patrimoine littéraire et politique dont l’écrivain a fait don à la ville d’Aix-en-Provence. Les objectifs de la fondation ? Valoriser le fonds (plus de 14 000 documents), développer la recherche, organiser divers événements. Bibliothèque Méjanes, 8/10 rue des Allumettes, 13100 Aix-en-Provence (fondationsaintjohnperse@orange.fr).

Saint-John Perse, poète et diplomate : Jusqu’au 30/12/25, une grande exposition se tient à Pointe-à-Pitre. Poète de l’exil, diplomate de la République, prix Nobel de littérature, Saint-John Perse a porté haut le nom de la Guadeloupe et de Pointe-à-Pitre, sa ville natale. Son œuvre, exigeante et visionnaire, a su puiser dans la lumière des Caraïbes, ses paysages et son souffle créole, les ressources d’un lyrisme souverain et ouvert à l’universel. Pavillon de la ville, angle des rues Alexandre Isaac et Bebian, 97110 Pointe-à-Pitre (entrée libre, du lundi au vendredi).

Saint-John Perse, à lire : Œuvres complètes (La Pléiade Gallimard, 1472 p., 67€). Dictionnaire Saint-John Perse, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux (éditions Honoré Champion, 664 p., 60€).

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Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

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Villerupt et le cinéma italien

Du 24/10 au 11/11, à Villerupt en Lorraine (54), se déroule le Festival du cinéma italien. La 48ème édition met à l’honneur le réalisateur Andrea Segre pour l’ensemble de son œuvre. Avec Berlinguer la grande ambition, son dernier film actuellement en salles.

En passant par la Lorraine, chaque automne, on peut y déguster entre frimas et pasta les meilleurs crus cinématographiques transalpins. L’histoire débute en 1976, la MJC de Villerupt organise une Semaine du cinéma italien, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes cinéphiles amoureux de leur péninsule d’origine. Le succès est immédiat, la région est terre d’immigration depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années cinquante. La plaisanterie à l’époque ? L’annuaire téléphonique est entièrement italien ! Presque vrai, plus de 60 % de la population de Villerupt est alors d’origine transalpine. En hommage à tous ces « ritals » qui ont largement contribué à la force de leurs bras à l’essor sidérurgique de la Lorraine, avant d’être sacrifiés sur l’autel du profit industriel, une imposante machine, provenant du site minier de Micheville et sauvée de la casse, est installée Place de la mairie en 1988.

 Au début, le festival reflètera l’âge d’or du cinéma italien avec moult réalisateurs de grand talent et de nombreux chef-d’œuvres. Puis vint la crise, de mauvaises langues prétendaient le cinéma italien à l’agonie… À Villerupt pourtant, l’équipe continue et déniche la relève année après année avec la découverte des films de Giuseppe Tornatore, Gabriele Salvatores, Pupi Avati et tant d’autres… Ainsi qu’une nouvelle génération de comédiens talentueux. Peu à peu, le festival s’est professionnalisé pour s’étendre aux communes avoisinantes jusqu’au Luxembourg. Il accueille désormais plus de 35.000 spectateurs à chaque édition. La programmation est variée avec les rétrospectives des trésors du patrimoine. Elle se veut aussi panorama de la production cinématographique italienne contemporaine et tremplin pour les premières œuvres et des films inédits.

En outre, les spectateurs sont friands des rencontres-débats avec les réalisateurs et les acteurs, souvent surpris de s’entendre interpelés dans la langue de Dante… Le 06/11, Andrea Segre se prêtera au jeu à la suite de la projection de son film Berlinguer, la grande ambition. Celui-ci retrace l’épopée politique et humaine du chef du Parti communiste italien, le plus puissant d’Europe en 1975. Il propose une évocation d’Enrico Berlinguer, intelligemment incarnée par Elio Germano, qui montre avec sensibilité et énergie le combat de cet homme de conviction. En dépit des menaces, il prend ses distances avec le grand frère soviétique puis tente de mettre en place le fameux compromis historique avec la Démocratie Chrétienne.

On y découvre aussi son humanité en famille, face à ses enfants adolescents et déjà très politisés qui s’opposent parfois à lui. La réalisation de Segre, assez classique mais bien rythmée, laisse la part belle aux débats d’idées, aux doutes et finalement à la solitude de l’homme face à son destin historique. Chantal Langeard

Festival du film italien de Villerupt, 48ème édition : Du 24/10 au 11/11, pas moins de 70 films projetés. Hôtel de Ville de Villerupt, 6 rue Clémenceau, 54190 Villerupt (Tél. : 03.82.89.40.22). À ne pas manquer le spectacle Roberta, « la plus italienne des Parisiennes et la plus parisienne des Italiennes » (au théâtre de La Boussole à Paris, du 30/10 au 04/12, le jeudi à 20h) : le 10/11 à 20h30, l’Arche, 1 Esplanade Nino Rota, 54190 Villerupt.

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Laurent Gaudé, les mains en cendre

Au théâtre de l’Essaïon (75), Alexandre Tchobanoff présente Cendres sur les mains. D’après le texte de Laurent Gaudé au titre éponyme, paru en 2001 chez Actes Sud-Papiers… Deux fossoyeurs et une rescapée, la mort en face et la vie en prime.

Quelque part sur terre, au pays de la Grande Boucherie, deux individus sans état d’âme, fossoyeur I et fossoyeur 2, entassent les corps des morts et entretiennent le feu qui les réduit en poussière. Parmi ces victimes de la barbarie, d’une lutte armée dont on ne saura rien de plus, une femme se relève, une rescapée. Vivante parmi les défunts. Fantôme de chair et de sang. Mais muette, volontaire ou non.

Les deux hommes, personnages absurdes et pitoyables, interprétés par Arnaud Carbonnier et Olivier Hamel, accomplissent leur mission sans se poser la moindre question au-delà de la pénibilité de leur tâche. Mais sans jamais en concevoir l’horreur. Ils sont au bout de la chaine de l’extermination de masse, et s’ils se plaignent, c’est de leurs yeux qui piquent et de leurs membres qui démangent. Leur totale absence de conscience les amène quand même à donner à manger à la femme (Prisca Lona), avant de l’employer à les aider. Ce qu’elle fait à sa façon, redressant les corps entassés, les habillant, les coiffant, fermant leurs yeux ouverts sur les étoiles.

La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff permet au texte de Laurent Gaudé de déployer sa démesure. Cendres sur les mains est un voyage dont on ne sort pas indemne. Les fossoyeurs, n’en reviendront pas. Le corps brulé par les vapeurs du feu, et la conscience humaine détruite par leur fonction. Pour Laurent Gaudé, « la scène doit avoir cette ambition-là : s’ouvrir aux fureurs du monde ». Avec la rescapée, il fait une démonstration clinique de l’injustice de ce temps, et des horreurs absolues de toutes les guerres. Avec les mots qui résonnent en elle-même seulement, la survivante, emportée par ce poème sombre, rejoindra les vivants, au-delà de l’anéantissement de masse. Gérald Rossi

Cendres sur les mains, Alexandre Tchobanoff : jusqu’au 06/11, les mercredi et jeudi à 19h. Essaïon théâtre, 6 rue Pierre-au-Lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Le texte est disponible chez Actes Sud.

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.

Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

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Robespierre et Danton, roc et choc

Au théâtre des Gémeaux parisiens, Morgane Lombard présente Danton Robespierre/Les racines de la liberté. Sur un texte d’Hugues Leforestier, le dialogue puissant et intempestif entre les deux géants de 1789 à l’heure de la Terreur. Du théâtre historique de belle facture, qui ose interpeller nos sociétés contemporaines.

Tels deux monstres à la puissance verbale insoupçonnée, Danton et Robespierre se font face. Se disputant la parole, s’interpellant, vitupérant, gesticulant autour d’une longue table au bois nu… Presque une rencontre entre amis, dans l’intimité d’une folle époque, loin de leurs partisans qui deviendront prochainement de féroces opposants ! L’un, tel un roc, ne démord pas de son bon usage de la guillotine, l’autre ne cache point le choc à l’idée d’une démocratie bâtie entre mort et sang. Le débat s’engage, d’une haute intensité politique et philosophique.

Fusent alors les arguments de l’un et l’autre. Robespierre en est convaincu, les adversaires de la Révolution sont trop puissants, trop imbus de leurs privilèges et de leur pouvoir de droit divin pour tenter de les convaincre : c’est peine perdue, dialogue et persuasion sont d’emblée voués à l’échec ! Danton doute de l’efficacité d’une telle vision, d’autant que la peur gagne les rangs du petit peuple, artisans du bouleversement politique en cours. La preuve est là, d’aucuns ont déjà grimpé les marches vers l’échafaud. Personne ne semble épargné, personne ne peut se prétendre à l’abri de la sentence. Sous couvert d’une répression ciblée, tombent les têtes pensantes qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la ligne de celui qui dirige le Comité de Salut public. Dictateur et réformateur ? Les termes sont trop lourds de sens pour différencier aussi radicalement Robespierre et Danton.

Le texte d’Hugues Leforestier joue intelligemment de la nuance, la complexité d’approche est au rendez-vous. L’un se sent contraint par les difficultés du temps présent pour imposer durablement le changement de régime, l’autre a le regard déjà tourné vers l’avenir, le bien-être et le bien vivre de chaque citoyen. Plus fort encore, sachant que tous les mots prononcés sont authentifiés de la bouche de l’un et l’autre, des thématiques d’une brûlante actualité envahissent alors l’espace théâtral : quid de la démocratie directe, quid de la place et du rôle des femmes, quid d’une économie de proximité à l’heure où le mot écologie n’a pas encore effleuré les mentalités ? Des questions-réponses qui se multiplient à l’envie au risque de la répétition, une mise en scène à la gestuelle sobre et efficace, une joute verbale qui rebondit par-delà les siècles pour interpeller le piteux spectacle démocratique qui se joue, ici et maintenant, sous nos yeux…

Nathalie Mann (Robespierre) et Hugues Leforestier (Danton) incarnent à la perfection les caractères opposés de leur personnage qui colorent leur rapport à la réalité. L’un, l’une devrait-on dire (!), spartiate et solitaire, l’autre jovial et bon vivant… Deux ogres à la personnalité bien différente, immergés dans la grande histoire en train de s’écrire, qui subiront au final le même sort. Une mise en perspective qui gagnerait peut-être force et vigueur dans un espace plus intimiste, en plus grande proximité avec le peuple-public. Une leçon d’histoire à laquelle il est bon de prêter l’oreille en ces temps controversés. Yonnel Liégeois, photos Francis Grojean

Danton Robespierre/Les racines de la liberté, Morgane Lombard : jusqu’au 03/01/26, le mardi à 19h et samedi à 15h30. Les Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).     

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Les raisons de la colère

Au théâtre Hébertot (75), Charles Tordjman propose Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante. Sans oublier Pauline&Carton, mise en scène de Charles Tordjman, avec la délicieuse Christine Murillo au théâtre de La Pépinière.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du théâtre Hébertot, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, mise en scène de Charles Tordjman : les jeudi, vendredi et samedi à 19h. Le théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.43.87.23.23).

CHRISTINE ET PAULINE

Derrière sa petite table de camping, elle batifole, joue l’ingénue, distille avec humour et générosité, surtout avec suprême talent, les petits et grands moments de la vie d’une célèbre comédienne. Christine (Murillo), l’espace d’une heure, devient Pauline (Carton), inoubliable vedette de la scène, complice de jeu aux belles heures de Sacha Guitry et belle amoureuse d’un poète genevois. Une petite boîte en carton, qui devient boîte à secrets et pépites, pour clamer et chantonner les souvenirs de feu sa consœur des planches. Une déclaration d’amour au théâtre superbement égrenée par une grande dame, Molière 2025 du meilleur « Seule en scène » ! Y.L.

Pauline&Carton, Charles Tordjman : jusqu’au 30/11, du samedi au lundi à 19h. La Pépinière, 7 Rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).

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Les femmes et la guerre

Au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet présente La guerre n’a pas un visage de femme. L’adaptation de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature : les témoignages précieux de femmes jeunes qui s’étaient engagées pour combattre le nazisme. Un travail colossal de démontage-montage pour dix actrices formant un chœur, un oratorio au féminin.

L’ouvrage La guerre n’a pas un visage de femme paraît en 1984, dans la revue Octobre. Pendant une petite dizaine d’années, entre 1975 et 1983, Svetlana Alexievitch a parcouru l’Union soviétique pour collecter les témoignages de femmes engagées dans la « guerre patriotique », celle qui fit plus de 20 millions de morts en Union soviétique contre le nazisme. Elle rencontre des centaines de femmes, recueille précieusement leur parole qu’elle consigne. Beaucoup d’entre elles étaient des gamines à peine sorties de l’adolescence quand elles se sont engagées dans l’Armée rouge pour combattre le fascisme. Elles vont occuper tous les postes : brancardières, infirmières, conductrices de tank, aviatrices, tireuses d’élite… Dans des habits militaires beaucoup trop grands pour elles, elles vont faire preuve d’un courage incroyable. Mais la guerre finie, la victoire célébrée, elles vont se taire, rester dans l’ombre, invisibilisées par un récit historique écrit par et pour les hommes.

Svetlana Alexievitch a tout juste 30 ans quand elle rencontre ses interlocutrices, qui ont alors la cinquantaine. Elle parvient à établir une relation de confiance, peut-être parce qu’elle est une jeune femme, peut-être parce qu’elle est la première à s’intéresser à elles, ou les deux. Trente ans ont passé depuis la fin de la guerre et leur mémoire est intacte, leur parole d’une grande liberté. Elles se confient et racontent sans filtre les déflagrations intimes provoquées par la guerre : la peur qui vous tenaille, la douleur, l’euphorie, la mort partout, à chaque instant, à chaque pas, l’odeur putride des cadavres en décomposition, l’absence de règles, l’angoisse de se faire violer y compris par leurs camarades, la honte parfois de gestes de survie qu’elles sont incapables d’expliquer, les corps traversés de tremblements à l’heure de tirer, de tuer, leur sens de la débrouille, la solidarité et la sororité, cette « fraternité » qu’elles conjuguent au féminin sans le savoir.

Héroïnes de l’ombre, parole libérée

Elles écrivent un autre récit, un récit intime, incroyablement vivant, le récit d’une guerre terrible vécue par des jeunes filles qui ne regrettent rien et qui ne sont dupes de rien. Communistes de cœur et d’esprit, elles se sont battues contre le fascisme. Le livre de Svetlana Alexievitch a été publié, malgré des coups de ciseaux imposés par la censure, et connaît immédiatement un succès retentissant en URSS. On est en pleine perestroïka, la parole se libère. Gorbatchev saluera l’ouvrage et rendra hommage à ces héroïnes de l’ombre. En témoignant à cœur ouvert, elles ignoraient qu’elles accomplissaient là un travail mémoriel précieux. Directrice du TGP et metteuse en scène, Julie Deliquet a réalisé un travail de démontage-montage colossal qui réunit sur le plateau dix actrices. Dans un décor à l’identique jusqu’au moindre détail de ces appartements collectifs où s’entassaient des familles entières dans l’après-guerre, elles vont former un chœur, un oratorio au féminin.

Chacune des comédiennes joue sa partition avec précision, l’émotion à fleur de peau. Peu à peu, les confessions se métamorphosent en échanges vifs qui débordent. Les repères historiques se télescopent, l’Ukraine, la Russie, la grande famine sous le régime de Staline et la guerre de Poutine. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

La guerre n’a pas un visage de femme, Julie Deliquet : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 17h et le dimanche à 15h. Théâtre Gérard-Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur, les 8 et 9/01/26. MC2-Maison de la Culture de Grenoble, Scène nationale, les 14 et 15/01. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 21 au 31/01. Comédie de Saint-Étienne, CDN, les 4 et 5/02. Théâtre de Lorient, CDN, les 10 et 11/02. Comédie de Genève, du 18 au 20/02. Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie, les 25 et 26/02. Théâtre Dijon Bourgogne, CDN, du 3 au 7/03. Comédie de Caen, CDN de Normandie, les 11 et 12/03. Le Grand R, Scène nationale, La Roche-sur-Yon, les 18 et 19/03. L’Archipel, Scène nationale, Perpignan, le 27/03. Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie, du 31/03 au 3/04. Comédie de Reims, CDN, du 8 au 10/04. La Ferme du Buisson, Scène nationale, Noisiel, le 14/04. Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge, le 17/04. Nouveau Théâtre de Besançon, CDN, les 22 et 23/04. La Rose des vents, Scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, les 28 et 29/04. Équinoxe, Scène nationale, Châteauroux, le 5/05.

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Robert Badinter, le sage et le juste

Le 9 octobre, date symbolique, le Panthéon accueille la dépouille de Robert Badinter, avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986. Ardent opposant à la peine de mort, le 17 septembre 1981, au nom du gouvernement, il présente à l’Assemblée Nationale le projet de loi prônant son abolition. Le texte est promulgué le 9 octobre 1981. Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, Robert Badinter décède à Paris, à l’âge de 95 ans. Ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais…

L’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel, alors sénateur des Hauts de Seine, nous accorda un long entretien en novembre 2000 à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition. Un moment fort, passionnant, une rencontre mémorable qui marque durablement les consciences… D’une incroyable humanité, un regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre entretien. Sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait, respirait vraiment les valeurs humanistes.

En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 25 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur. Yonnel Liégeois

Quand un abolitionniste passe aux aveux…

De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.

Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.

Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.

Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?

R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.

Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !

R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.

Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?

R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !

Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?

R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.

Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?

R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…

Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?

R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est aller au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.

Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?

R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.

Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.

R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.

Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?

R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 08/10 à 20h40, LCP (la chaîne parlementaire) propose Les combats méconnus de Robert Badinter. Un documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca , qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale.

Le 09/10, à partir de 17h15, France 2 retransmettra en direct la cérémonie de panthéonisation de Robert Badinter. Suivi à 21h10 du documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat. Le portrait de la droiture morale faite homme. La soirée se poursuivra, à 22h50, avec le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint : Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry. Servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux » : bouleversante, une archive sonore historique !

L’abolition, la plume d’un juste

Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…

L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois

L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)

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Phèdre d’aujourd’hui

Au Méta Up, le Centre dramatique national de Poitiers (85), Anne-Laure Liégeois présente Phèdre. Une mise en scène riche et dépouillée, sans fioritures, de l’emblématique pièce de Racine. Avec la talentueuse Anna Mouglalis dans le rôle-titre et un carnassier Olivier Dutilloy dans celui de Thésée.

Grande figure féminine mythique de la littérature qui dépasse largement le simple cadre théâtral, la Phèdre de Racine est enfin perçue et proposée par une femme metteure en scène, Anne-Laure Liégeois. Dans le contexte socio politique actuel, ce constat est loin d’être anodin. Si Anne-Laure Liégeois n’est certes pas la première femme à s’emparer de la pièce de Racine (on songe notamment au travail de Brigitte Jaques-Wajeman en 2020), son regard sur la pièce et son personnage principal sont aujourd’hui particulièrement bien venus, d’autant qu’elle a eu l’heureuse idée de faire appel à Anna Mouglalis – dont on connaît le talent bien sûr, mais aussi son implication pour le combat de #meetoo – pour interpréter le rôle-titre. On se souviendra qu’à l’origine le texte s’intitulait Phèdre et Hippolyte, la mention du nom du fils de Thésée et de l’amazone Antiope disparaissant dès la deuxième édition de la pièce…

C’est le Méta du CDN de Poitiers Nouvelle Aquitaine qui a donc accueilli les premières présentations du spectacle. Le Méta est un nouveau théâtre encore en pleine installation au cœur de l’université de la ville, avec son grand plateau nu et des gradins provisoires. Le désordre des ultimes travaux du bâtiment sied paradoxalement à l’esprit de cette Phèdre. Le plateau a beau être d’une belle nudité avec simplement trois longs canapés noirs de chaque côté et en fond de scène sur lesquels, en attente d’investir l’aire de jeu centrale, viennent se lover les comédiens, ce n’est pas le sentiment d’un ordre quelconque qui est mis en valeur, mais au contraire celui d’un incroyable désordre, celui de la passion amoureuse et de ses conséquences dès l’instant où elle se déploie et s’exprime à travers le corps et la voix de Phèdre.

Passion sexuelle et alexandrins

C’est bien ce sentiment qui s’exprime dès l’apparition et le jeu d’Anna Mouglalis et rien ne saura l’endiguer. Toute la pièce, avant l’arrivée de Thésée, semble bringuebaler à ce rythme que seule la rigueur de Théramène (excellent David Migeot) tente de juguler. Ce qui se joue, c’est la friction entre l’extrême déséquilibre provoqué par la passion sexuelle (appelons les choses par leur nom) et l’équilibre ténu des alexandrins qui l’exprime. Phèdre, c’est une poudrière qu’Anne-Laure Liégeois embrase avec presque une « tranquille » assurance (qu’elle exprime dans le petit rôle qu’elle tient, Panope-la confidente de Phèdre, assise à la lisière du plateau et de la salle, près des spectateurs).

La metteure en scène gère au mieux les évolutions sinusoïdales de l’intrigue avec ses différents personnages, faussement secondaires (Hippolyte, fragile Ulysse Dutilloy-Liégeois/Aricie, Liora Jaccottet/Œnone, Laure Wolf/Ismène, Ema Haznadar) mais essentiels. Jusqu’à l’arrivée, pleine de bruit et de fureur, d’Olivier Dutilloy, Thésée, avec lequel le jeu de massacre – un vrai carnage – va pouvoir se développer et arriver à son terme. Ce petit monde, noir très noir comme tous les costumes modernes (signés Séverine Thiebault), comme la scène elle-même – Anne-Laure Liégeois assume également la scénographie – trouve ici son point d’orgue, tout en ajoutant une petite pierre à son propre parcours dont on rappellera qu’il est passé (entre autres spectacles) par Euripide, Sénèque, Shakespeare, Marlowe et John Webster : une bien belle généalogie ! Jean-Pierre Han, photos Christophe Raynaud de Lage

Phèdre de Racine, Anne-Laure Liégeois : le 08/10 à 20h et le 09/10 à 19h. Le Méta, Centre dramatique national de Poitiers, 2 rue Neuma Féchine Borges, 85000 Poitiers (Tél. : 05.49.41.43.90). Du 04 au 06/11 à la Maison de la Culture, Scène nationale d’Amiens. Les 13 et 14/11 au Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque. Le 18/11 au Manège, Scène nationale de Maubeuge. Le 12/02/26 au Carré Magique de Lannion.

Phèdre, les feux de l’amour

Pourquoi Phèdre, tragédie inspirée à Jean Racine par Euripide, s’appuyant lui-même sur les récits de la mythologie grecque, continue-t-elle d’interpeller les metteurs en scène de théâtre ? Les plus prestigieux s’y sont attelés, de Lars Norén à Bob Wilson, Krzysztof Warlikowski, et dernièrement Ivo van Hove et Simon Stone. En France, les plus mémorables mises en scène ont été les versions d’Antoine Vitez et de Patrice Chéreau. Le fantaisiste Suisse François Gremaud, lui, en a proposé un « digest » hilarant : Phèdre ! Chacun a traduit à sa manière ce que la pièce peut nous dire aujourd’hui du pouvoir, de la passion et des relations humaines.

Anne-Laure Liégeois s’interroge sur ce qui, dans la réception de la tragédie, relève du regard masculin et s’emploie à inverser ce point de vue : « Phèdre n’est pas ce qu’on m’a longtemps enseigné : une hystérique qui détruisait tout par sa passion, sa folie d’aimer. Ce n’est pas ce qu’a écrit Racine. Il est beaucoup plus féministe que le furent l’ensemble de mes professeurs ! » Elle s’est donc contentée de suivre ce que raconte Racine, et d’entrer dans la belle musique de ses alexandrins, ici dits sans emphase par les comédiens.

« Que ces voiles me pèsent »

La mise en scène se focalise sur le parcours des femmes : Phèdre ose avouer son amour. Œnone, la servante zélée, n’a d’autre recours que la ruse et, pour toute récompense, ne récolte que blâme, ingratitude des maîtres ! Aricie, de prime abord discrète et prudente, trouve le courage de prendre son destin en main en plaidant la cause d’Hippolyte auprès de Thésée. Chacune à sa manière, sortie du gynécée, nous éclaire sur l’oppression qui pèse sur elle et s’en évade. « C’est un étonnement permanent de lire la pièce, en tirant ce fil », confie Anne-Laure Liégeois. « Un vers me hante, que ces voiles me pèsent. Racine parlait des voiles du XVIIe siècle, ceux des costumes du plateau de l’Hôtel de Bourgogne, et il parle encore d’un autre voile, celui qui a valu la mort à Mahsa Amini, en Iran. Cela est très signifiant en 2024 ». Mireille Davidovici, in Arts-chipels

M’interroger en tant que femme…

« Par le hasard des programmes scolaires j’ai eu à lire Phèdre à presque toutes les étapes de mon parcours. Je connais cette pièce à la fois comme un souvenir d’enfance, de l’adolescence, et de la jeune femme que j’ai été. Du coup ce grand rôle m’interroge à double titre : il interroge la femme que je suis mais aussi les femmes que j’ai été, et la formation que j’ai reçue via ce chef-d’œuvre. Car on est aussi formé pour la vie par les personnages de fiction qui nous ont émus ou impressionnés.

Aujourd’hui comme hier, mettre en scène Phèdre c’est inviter le spectateur à s’interroger sur l’idée qu’il se fait des grandes figures féminines léguées par la tradition, qu’il s’agisse de la princesse de Clèves, de Madame Bovary ou de Lol V. Stein. C’est m’interroger en tant que femme sur les images qui ont jalonné mon parcours. Images contre lesquelles il a fallu parfois se battre ». Anne-Laure Liégeois

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Jacques Martial, l’adieu sans retour !

Le 6 octobre à 19h, Paris rend hommage en l’Hôtel de Ville à Jacques Martial, décédé le 13/08. Immense comédien, tant par le talent que par la taille, il a quitté la scène sans retour, lui qui ne cessa de feuilleter et clamer le Cahier d’Aimé Césaire ! Créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, ancien « patron » du parc et de la grande halle de la Villette puis président du Mémorial ACTE à Pointe-à-Pitre, en novembre 2022 il était nommé maire adjoint chargé des Outre-mer.

« Combat pour plus de justice, d’égalité et d’humanité, devenant, dans toute l’histoire de la municipalité parisienne, le premier adjoint spécifiquement chargé de ces sujets » déclarait Anne Hidalgo au lendemain de sa disparition. « Il avait ainsi permis de faire vivre et de porter les préoccupations des Parisiennes et des Parisiens ultramarins et l’ancrage citoyen des actions menées par un soutien aux associations, la coopération avec les nombreuses collectivités territoriales des Outre-mer, sans oublier son combat, le travail de mémoire sur l’esclavage et ses abolitions, et surtout, de la visibilité des grandes figures de l’Outre-mer dans l’espace public parisien ».

Natif de Saint-Mandé (94), mais enfant de la Guadeloupe par ses parents, Jacques Martial demeure l’inoubliable interprète du Cahier d’un retour au pays natal, le poème-manifeste d’Aimé Césaire. Au côté de Christiane Taubira lors de l’inauguration à Montreuil (93) de la place dédiée à l’écrivain, ancien maire de Fort-de-France et député de la Martinique, de sa magistrale voix il en déclama quelques longs et sublimes extraits devant une foule et une jeunesse conquises.

En mémoire de l’acteur et citoyen à l’humanité engagée, Chantiers de culture remet en ligne l’article qu’il lui consacrait en septembre 2022. À l’affiche du théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes (75), Jacques Martial s’emparait à nouveau de l’œuvre phare du grand poète antillais. Une langue flamboyante, le vibrant poème à la plume exaltée déclamé avec puissance et conviction par un noir colosse. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Césaire et Martial, la fulgurance d’un Cahier

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire n’a que 26 ans lorsque, brillant étudiant à Paris adoubé par Senghor, son compère en littérature, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture emprisonné sans jugement au fort de Joux dans le Doubs par le perfide Napoléon premier Consul, l’un des endroits les plus froids de France, et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton , le pape du surréalisme, n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau.

Autant d’hommes et de femmes qui, poètes ou romanciers, compagnons de route de Césaire ou dans sa trace, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, voire caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Viripaev, dans les vapeurs d’alcool

Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), Frédéric-Bélier Garcia met en scène Les enivrés. Un texte du dramaturge russe Ivan Viripaev, avec quatorze personnages en proie à leurs délires et à leur ivresse. La vedette ? L’alcool, plus encore ses vapeurs !

Sur la piste, la scène, l’esplanade, bref, sur l’espace qui s’offre à la vue des spectateurs, installés sur des gradins au niveau du sol ou en hauteur, comme s’ils étaient à leur fenêtre, une épaisse couche de neige poudreuse. C’est la nuit, il fait froid. Successivement plusieurs lieux sont proposés, dans le désordre, et jamais vraiment définis : la rue, une salle des fêtes déglinguée, un salon, qu’importe. Une femme entre en scène, dans une combinaison dorée, scintillante. Elle ne dit rien ou presque. Elle tangue, s’affale, roule en boule, la prestation est impeccable. Drôle et inquiétante.

Elle n’est pas la vedette de ces Enivrés, seulement un des quatorze personnages qui peuplent cette aventure hors du commun mise en scène par Frédéric-Bélier Garcia, le directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est l’alcool la vedette, et plus encore ses vapeurs… Écrit en 2014 par Ivan Viripaev (publié aux Solitaires intempestifs), progressivement le texte se déploie. Porté par des individus qui se croisent, se découvrent et se livrent. L’amour, la sincérité, la vie, Dieu, les passions ou encore la fidélité font partie des échanges. Ou plutôt de discours figés dans la brume alcoolique sans lendemain. Chacun, venant de nulle part et y retournant.

Liens rompus avec la Russie

Souvent présenté comme « metteur en scène russe », Ivan Viripaev a pris fermement position contre l’invasion de l’Ukraine par son pays de naissance. Il a fait une mise au point en 2021 dans la revue polonaise Kultura, déclarant alors avoir « rompu toutes relations avec la Russie ». Plusieurs théâtres russes, mis sous pression par le pouvoir central, ont déprogrammé ses pièces. Un tribunal moscovite l’a condamné par contumace, en décembre 2023, à huit ans de prison pour « propagation de fausses informations fondée sur la haine politique ». Un an plus tôt, le dramaturge avait obtenu la citoyenneté polonaise. Ses pièces, traduites dans une trentaine de langues, sont jouées dans de nombreux théâtres.

En 2019, Frédéric Bélier Garcia avait créé au théâtre de la Tempête Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembreUn texte étonnant, à la fois absurde et aux résonances psychologiques. Les Enivrés est de la même veine. Le chaos dure deux heures et l’on ne voit pas le temps passer. La mise en scène se déroule sur un terrain délabré. Elle est à la fois sobre et luxueuse. Les comédiens sont à la hauteur du projet. Il convient de les citer tous : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt et Pierre-Benoist Varoclier.

Pour le directeur et metteur en scène du centre dramatique national d’Aubervilliers, « ce n’est pas l’affirmation de la phrase qui compte, mais le mouvement de la pensée qu’il faut saisir ». Il en propose une illustration joyeusement enfiévrée et par bonheur entièrement déglinguée. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage

Les Enivrés, Frédéric-Bélier Garcia : jusqu’au 03/10 à 20h. Théâtre de la Commune, 2 rue Édouard-Poisson, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.33.16.16).

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Israël, entre rires et pleurs

Au théâtre de la Concorde (75), Hannan Ishay et Ido Shaked présentent Mode d’emploi pour metteur en scène israélien en Europe. L’un vivant à Tel Aviv et l’autre à Paris, les deux comédiens israéliens improvisent un théâtre déroutant. Entre rires et pleurs, le destin tragique d’une terre désirée par deux peuples.

Dès leur entrée en scène, ils hésitent, ils tergiversent, doutent sur le type de spectacle qu’ils envisagent de présenter ! En Allemagne, la directrice d’un festival les a invités à concevoir une nouvelle création. L’idée de départ ? Raconter leur parcours de comédiens et metteurs en scène israéliens dans une société bloquée, traversée par un conflit de longue durée, où les mots doivent être durement pesés sous peine de se voir refuser les subventions : une censure qui ne dit pas son nom ! Parler de la Palestine et des Palestiniens ? Trop risqué… Parler de Netanyahu, de ses affaires judiciaires et de son gouvernement d’extrême-droite ? Encore moins… Alors, pourquoi pas parler football…

Les deux hommes s’interrogent : oseront-ils fuir leurs responsabilités, juifs de gauche se taire devant la triste réalité ? Impossible après la catastrophe d’octobre perpétrée par les combattants du Hamas, pas plus que nier la Nakba de 1948 lorsque la population arabe dut fuir sa terre devant les attaques meurtrières des milices juives ! La culpabilité est lancinante, torture les consciences : comment revendiquer son identité profonde et en être fiers devant l’opinion internationale, lorsque toute critique publique de son pays est perçue comme une insulte ou une trahison ? Seul l’humour se révèle planche de salut !

Pour tout décor, un piano, une échelle et des bouts de carton où s’inscrivent les dates d’une histoire ponctuée de ruptures et de signes de paix, de guerres à rebondissements, de poignées de mains fraternels et d’attentats sanglants … Deux drapeaux aussi, israélien et palestinien sous lesquels défilent les mots génocide, terrorisme, fascisme, antisémitisme ! Le spectacle se construit devant nous à coup de dialogues hilarants. Entre rires et pleurs, déroutant et dérangeant, se dessine le destin tragique d’une terre désirée par deux peuples. Maniant l’humour avec talent, les deux protagonistes ouvrent ainsi un espace où, sans tabous ni œillères, la parole se libère, l’écoute de l’autre devient possible, l’interpellation de chacun aussi face à une réalité complexe. L’humour juif, l’autodérision, ce n’est pas un fantasme, en voilà encore une belle preuve ! Yonnel Liégeois

Mode d’emploi pour metteur en scène israélien en Europe, Hannan Ishay et Ido Shaked : Les 01-02-03/10 à 19h, le 04/10 à 16h et 19h. Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

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D’Alger à Billancourt, l’immigré

Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustre les liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.

Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Une main d’œuvre à bas prix

Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.

Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux

Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Ovidie, triste chair !

Au Théâtre de l’Atelier (75), Ovidie met en scène La chair est triste hélas. L’adaptation de son texte paru en 2023, énonçant sa grève du sexe. Dans le rôle titre, la comédienne Anna Mouglalis : un « seule en scène » brillant, joyeux, soyeux et explosif.

Pas de décor, si ce n’est, devant les murs nus du fond de scène, des lames translucides accrochées aux cintres et qui, par moments, deviennent les fragments d’un écran. S’y reflètent quelques projections plus ou moins précises, plus ou moins brèves. Un visage s’y accroche parfois, filmé en direct dans une demi-pénombre. C’est celui d’Anna Mouglalis, seule en scène pour dire, pour jouer, pour exprimer au plus profond les pensées de l’auteure. Ovidie a publié en 2023 ce texte écrit à la première personne. Pour la scène, la réalisatrice et actrice, mais aussi chroniqueuse et docteure en lettres, a condensé son texte, gommant « quelques anecdotes ». En précisant que ce n’est « ni un essai ni un manifeste », plutôt « un discours de colère et de désespoir ». Le titre, La chair est triste hélas, est emprunté au poème Brise marine de Stéphane Mallarmé, écrit en 1865, mais ce texte ajoutait alors dans le premier vers « et j’ai lu tous les livres ». La pensée et le langage d’Ovidie ne s’approchent pas des rives mallarméennes, disant entre autres choses l’angoisse de la page blanche. Pour elle, qui a décidé « la grève du sexe en quittant l’hétérosexualité », l’affaire est bien plus charnelle.

Une rencontre généreuse et mordante

Ce texte, souvent teinté d’un humour acide, se devait de rencontrer une présence scénique incontestable. Anna Mouglalis est la comédienne qu’il fallait. Sa rencontre avec les mots d’Ovidie n’est pas seulement heureuse ou de bon aloi, elle est généreuse, mordante, envoûtante, source d’un formidable feu d’artifice. Ovidie n’est pas tendre avec les hommes. Ceux présents dans la salle ne contestent pas. Qui ne dit mot consent, il est question « de femmes qui n’en peuvent plus de faire semblant et qui croulent sous les injonctions » des mecs. Ovidie/Mouglalis disent encore que « si toutes les mal baisées de la terre s’unissaient, elles créeraient le mouvement politique le plus puissant de tous les temps et le monde imploserait ». La parole est rude, crue, claire. La prise de position est nette. Ovidie se défend de détester l’homme avec un grand H. Mais elle revendique le droit à une colère sans compromis. Depuis le plateau, Anna Mouglalis (que l’on peut voir aussi dans Phèdre de Racine, mise en scène par Anne-Laure Liégeois) s’adresse directement au public. Comme à un complice.

Elle est à l’aise dans son rôle, ses convictions de féministe et d’actrice engagée, comme l’on dit un peu vite. Préférons parler de comédienne pour qui les mots ont un sens. Ils sont un peu plus sonores qu’ailleurs dans La chair est triste hélas« Devrions-nous avoir honte ? » s’interroge Ovidie, la femme et auteure, qui répond illico « ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ». Gérald Rossi

La chair est triste hélas, Ovidie : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 21h, les dimanches 21/09 et 05/10 à 17h, deux représentations supplémentaires le 25/10 à 17h et le 26/10 à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Les 28 et 29/11 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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