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Jules Verne, un autre regard

Au TNP de Villeurbanne (69), Émilie Capliez présente Le château des Carpathes. Une mise en scène et en images d’un Jules Verne gothique et romantique sur la musique d’Airelle Besson. Un défi relevé avec talent par une équipe artistique en harmonie et porté par huit comédiens et musiciens. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Émilie Capliez, codirectrice de la Comédie de Colmar, a un penchant pour le fantastique : après Little Nemo ou la vocation de l’aube, d’après la bande dessinée de Winsor McCay et L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel sur un livret de Colette, elle s’attaque à un roman peu connu de Jules Verne, inclus dans la série des cinquante-quatre Voyages extraordinaires. Moins épique que Vingt mille lieues sous les mers ou Voyage au centre de la terrele Château des Carpathes flirte avec le romantisme gothique et nous entraîne dans un petit village, au cœur de la lointaine Transylvanie, dominé par un mystérieux château. Pas de vampires, ici – Dracula de Bram Stoker sera écrit cinq ans plus tard, en 1897 – mais de la sinistre bâtisse parviennent des bruits insolites, s’échappent d’étranges fumées. De quoi terroriser les habitués de la petite auberge où se prépare une noce…

Du conte populaire à la science-fiction

Dans ce paysage pittoresque de montagnes et de forêts, survient un voyageur, Franz de Telek. Le hasard fait bien les choses, le jeune homme ayant eu maille à partir avec le propriétaire du château, le baron de Gortz. Il a rencontré cet inquiétant personnage à Naples, dans le sillage d’une jeune et belle cantatrice à la voix envoûtante : la Stilla. La fascinante jeune femme, qu’il voulait épouser, est morte en scène, comme foudroyée. De terreur ? D’amour ? On ne sait. Mais son image et son chant continuent de hanter la suite du roman, par la magie d’un savant de génie, inventeur d’une machine extraordinaire. Nous basculons alors en pleine science-fiction. Les trois cents pages de Jules Verne sont ici ramenées à un spectacle d’une heure et demi qui met en tension l’ambiance rustique des Carpathes, l’univers sophistiqué de l’opéra italien et un futurisme technologique. Une narratrice omniprésente nous guide d’un monde et d’une péripétie à l’autre. Condensé grâce à des scènes dialoguées et le recours à des images vidéo, le récit se double de bribes de texte, souvent en caractères gothiques, projetées sur le décor. Ils donnent une couleur d’époque à ces aventures palpitantes et renvoient à la lecture du roman.

Coupant court à de longues descriptions, la scénographie nous balade d’un lieu à l’autre. Elle utilise un vieux procédé qui consiste à faire descendre les décors des cintres. Un toit de chaume avec une cheminée qui fume, et nous voici à l’auberge du village. Une maquette de château convoque notre imaginaire. Un panneau où se découpent des balcons d’opéra nous transporte au Teatro San Carlo de Naples… Le spectacle s’ouvre sur un paysage à la Caspar David Friedrich : les pieds dans les nuées, un berger vêtu d’une houppelande rencontre un colporteur. Le marchand ambulant lui vend une « lunette d’approche » qui va permettre aux villageois de voir au-delà de leur vallée, et d’observer le château maudit… Ainsi commence le Château des Carpathes, introduisant d’entrée la technologie dans ce coin perdu. C’est qu’il y a toujours, dans les romans de Jules Verne, le goût du voyage et de l’aventure mêlé à la science et à une quête de modernité. Ce mélange des genres permet à la metteuse en scène de jongler avec les styles. Elle utilise avec parcimonie la vidéo pour des effets spéciaux, correspondant aux subterfuges technologiques visuels et sonores que l’auteur introduit dans son récit.

Un conte musical illustré

La musique emprunte le même trajet. La trompettiste Airelle Besson, lauréate des prix Django-Reinhardt de l’Académie du jazz et Révélation des Victoires du Jazz, a composé des thèmes jazzy pour ponctuer les différentes séquences dont, en ouverture, un magnifique solo de trompette. Elle a écrit, pour la mort de la Stilla, un air d’opéra baroque, chant du cygne spectaculaire interprété en direct par Emma Liégeois, figure évanescente comme la cantatrice du roman. Les scènes napolitaines sont dialoguées en italien, plongeant le spectateur dans l’univers des grandes divas. Les instrumentistes Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle) et Oscar Viret (trompette) se fondent dans le récit : leurs apparitions et disparitions subreptices contribuent à la magie des trucages. De même, les comédiens, qui endossent plusieurs rôles, jouent à cache-cache avec leur image qu’ils voient démultipliée sur des écrans mobiles.

Pour subvertir le point de vue du romancier sur les femmes, male gaze qui n’a rien d’étonnant à son époque, Émilie Capliez et Agathe Peyrard opèrent de subtils changements, attribuant aux héroïnes d’ailleurs peu nombreuses, une part plus active dans cette histoire. L’aubergiste devient un personnage féminin, Carmen (interprétée par Fatou Malsert), et assure aussi la narration. La pièce donne la parole à la Stilla, muette et réduite à un pur fantasme masculin, dans le roman. Les deux amoureux de la diva, chacun à sa manière, tentent de posséder l’objet de leur désir. Franz en l’épousant, le baron de Gortz en la poursuivant d’un regard fasciné d’oiseau de proie, qui la tuera, et en se l’accaparant, post-mortem, via des artifices technologiques. « Je suis une artiste, je suis libre », répond la diva à Franz quand il lui demande sa main. Et quand, au final, son image et sa voix disparaissent à jamais, elle est, dit la narratrice, « libérée » des regards masculins. Cette élégante touche de féminin ne gâte nullement le fantastique et le suspense convoqués par le Château des Carpathes, rendus sur les planches avec justesse et talent. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, Émilie Capliez : Jusqu’au 17/04, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30, le dimanche à 16h. Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).


Tournée nationale : les 06 et 07/05, Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16/05, Bonlieu, Scène nationale Annecy (74). Les 08 et 09/10, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15/10, Théâtre d’Arles (13). Du 05 au 07/12, Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14/12, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19/12, Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15/01/26,Théâtre de Lorient, CDN (56). Le 27/01, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 26/04, au théâtre de La Concorde (75), Julie Timmerman met en scène Un démocrate. Du théâtre documentaire de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation, un acte civique de bon aloi.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de La Concorde, studio Pierre Cardin. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Edward Bernays (1889-1995), neveu de Freud né en Autriche, tôt émigré aux États-Unis, est l’inventeur des « relations publiques » et, à ce titre, maître manipulateur, sa vie durant, de consciences de masse à subjuguer. Le texte abonde en exemples édifiants. C’est au nom de la démocratie que Bernays, admiré par Goebbels, a pu déclarer : « Si j’affirme suffisamment longtemps qu’un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. La propagande ne parle pas à la raison, mais à la foi. » On connaît la musique, elle est universelle. C’est Bernays qui l’a composée, au grand dam de Freud, qui n’entendait pas l’inconscient de cette oreille. La représentation tire son nerf d’un ton subtilement sarcastique qui ne renonce jamais à l’exposé des motifs circonstanciés de la plus cynique imposture qui gère insidieusement les comportements. Un brûlot enjoué sur la duperie monstre sous laquelle gît le beau mot de démocratie. Du théâtre civique de bon aloi. Jean-Pierre Léonardini

Un démocrate, Julie Timmerman : Jusqu’au 26/04, 20h. Théâtre de la Concorde, studio Pierre Cardin, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

À l’issue de trois représentations, rencontre-débat avec la metteure en scène et son invité : Le 12/04 avec Pierre Haski, journaliste, chroniqueur sur France Inter et auteur d’ouvrages sur la politique internationale. Le 15/04 : avec David Colon, historien, professeur et écrivain, spécialisé dans l’actualité économique et politique. Le 23/04 : avec Nora Hamadi, journaliste, présentatrice pour Arte et France Culture.

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De Jérusalem à Ivry, Antigone

Au regard du génocide perpétré en territoires palestiniens par le gouvernement d’extrême-droite dirigé par Benyamin Netanyahou, avec l’appui de l’Amérique de Trump et d’autres états réactionnaires, Chantiers de culture remet en ligne l’article consacré à l’Antigone de Sophocle, créée par le Théâtre National Palestinien et mise en scène par le regretté Adel Hakim (Prix de la Critique 2017 du meilleur spectacle étranger).

Comme élément de compréhension d’un conflit qui perdure d’une génération l’autre, pour décrypter la tragédie d’un peuple asservi depuis des décennies en une prison à ciel ouvert.

Sans oublier la grande exposition Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire organisée à l’Institut du monde arabe (voir en pied d’article), jusqu’en novembre 2025. Yonnel Liégeois

À la Manufacture des Œillets, son nouvel et superbe écrin inauguré en décembre 2016, le Théâtre des Quartiers d’Ivry accueille le Théâtre National Palestinien. Pour la reprise exceptionnelle d’Antigone, la pièce de Sophocle magistralement mise en scène par Adel Hakim, et la création de Des roses et du jasmin. De la Grèce antique à la Palestine contemporaine, une tragédie de la terre qui perdure à travers les siècles.

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Invité à Jérusalem en mai 2011 lors de la création d’Antigone mise en scène par Adel Hakim, le codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Jean-Pierre Han est catégorique. Selon le rédacteur en chef des Lettres françaises, l’emblématique magazine littéraire longtemps dirigé par Aragon, entre la crise qui secoue la Thèbes de Sophocle quatre siècles avant Jésus-Christ et le conflit latent qui perdure à Jérusalem depuis des décennies, l’évidence s’impose. « Le choix de la pièce de Sophocle, Antigone, est d’une extrême justesse par rapport à la situation palestinienne sans qu’il ait été besoin de la « contraindre » de quelque manière que ce soit, de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit », écrit-il à son retour de l’avant-première.

Ivry, Studio Casanova en cette veille de printemps 2012. En fond de scène, un superbe mur gris-blanc où s’inscrivent au fil du spectacle diverses répliques de la pièce ou quelques extraits du poème Sur cette terre de Mahmoud Darwich en langues française et arabe… Au premier plan, frêle et fragile dans sa robe immaculée, pourtant forte et déterminée en son esprit, l’éblouissante et lumineuse Shaden Sali, l’Antigone de Sophocle et fille de Palestine qui crie son désespoir et sa révolte, sa volonté de passer outre au décret du roi Créon : non, elle n’acceptera jamais que le corps de son frère soit livré à l’appétit des chiens et des corbeaux, oui elle bravera l’autorité et le pouvoir pour lui offrir une digne sépulture. En terre, sur sa terre, au péril de sa propre vie puisque la mort est promise à qui enfreindra la loi ! Polynice aux temps anciens, Yasser Arafat hier et Mahmoud Darwich quelques années plus tard, entre la pièce de théâtre et la réalité historique les frontières s’estompent étrangement : devant le refus obstiné du gouvernement israélien, ni le leader palestinien ni le poète n’auront droit au repos éternel à Jérusalem, la ville trois fois sainte. « La sépulture, la terre natale, Arafat et Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle il y a quelques siècles », constate Jean-Pierre Han.

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Native de Jérusalem, Shaden Sali a suivi une formation de secrétaire médicale avant de devenir comédienne. Un choix de carrière pas évident pour la jeune femme, qui dut l’imposer aux yeux même de sa famille… Aujourd’hui reconnue par les siens, elle s’identifie totalement à son personnage qu’elle interprète avec force conviction et talent. « Antigone n’est pas une femme du passé. À quelques siècles de distance, elle subit et vit les mêmes choses que nous aujourd’hui : l’injustice et les souffrances au quotidien qu’endure le peuple palestinien ». À l’écouter, le doute n’est point de mise, Antigone est fille de Palestine, c’est toute la douleur du peuple palestinien que Shaden Sali entend faire résonner sur les planches !

« La pièce de Sophocle ne raconte pas une histoire du passé, elle est porteuse au final de tout ce qui se passe aujourd’hui en Palestine : le retour à la terre, le respect des valeurs humaines, la volonté de se battre pour la dignité et la reconnaissance de ses droits. Je suis persuadée que le peuple palestinien peut facilement s’identifier à cette héroïne des temps antiques parce qu’elle est porteuse de très hautes valeurs, parce qu’elle n’hésite pas à s’opposer au pouvoir en place. C’est une battante, une combattante qui n’accepte pas la soumission et l’humiliation. Son message essentiel ? La défense d’un idéal, la force de convictions peuvent conduire chacun à préférer la mort à la vie. Pour ma part, j’ai choisi la vie, et le théâtre, pour faire entendre ce à quoi je crois ».

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« Dans la tragédie grecque, on va à l’essentiel, il y a une compréhension exceptionnelle de ce qu’est l’humain : les droits de l’homme sont supérieurs à ceux de l’État », souligne pour sa part Adel Hakim, le metteur en scène et codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, « n’oublions jamais aussi que cette terre est le berceau de la civilisation occidentale ». Fort d’un long compagnonnage avec le Théâtre National Palestinien, invité déjà à Ivry en 2009, il explique avec clarté et lucidité les raison son choix, lève d’emblée d’éventuelles ambigüités. « Même si elle parle de l’injustice et du droit à la terre, la pièce de Sophocle n’offre pas au spectateur des clefs de lecture du conflit israélo-palestinien, elle est de portée universelle, Créon n’est pas un vilain israélien qui condamne à la mort une vilaine terroriste ! Dans Antigone, nous avons affaire à un conflit de famille qui tourne mal, à une guerre fratricide ». Qui, cependant, n’est pas sans rapport, aux dires de l’homme de théâtre, avec cette guerre fratricide que se livrent deux peuples depuis des décennies…

Autre atout, selon Adel Hakim, dans le choix d’un tel répertoire : la qualité d’interprétation des comédiens palestiniens ! « Avec eux, ce fut une rencontre extraordinaire, ils ont une manière très profonde d’incarner la tragédie, ils en ont un sens inné. Ils la vivent de manière très intime, elle est leur quotidien, ils savent ce que ça veut dire sur scène comme au jour le jour », reconnaît-il avec autant d’enthousiasme que de respect. « En vivant plus de deux mois avec eux à Jérusalem pour les répétitions, j’ai expérimenté toutes les difficultés qu’ils éprouvent au quotidien. Simplement pour se rendre au théâtre et y arriver à l’heure : une galère journalière pour chacun, en raison des barrages et des contrôles inopinés. Avec régulièrement l’interdiction de poursuivre son chemin, une décision relevant souvent de l’arbitraire, sans raison apparente ni clairement justifiée, juste parce qu’un policier ou un membre d’une milice autorise ou interdit le passage selon son bon vouloir ».

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L’injustice au quotidien, elle se donne à voir et à entendre désormais sur le plateau d’un théâtre, la Manufacture des Œillets : tragique, lumineuse, émouvante dans les yeux d’Antigone ! Son cri de douleur est celui de tous les peuples humiliés, son acte de résistance rejoint celui de tous les « indignés » de la planète, son appel à la vie et au respect celui de tous les hommes et femmes opprimés et sans droit à la parole, à la terre, à un avenir. Un spectacle d’une rare intensité dramatique, où la beauté du décor se conjugue avec éclat à celle de la musique et de la langue arabe, où poésie et lyrisme conduisent le spectateur sur des rives insoupçonnées. Au-delà même des berges de Méditerranée, plus loin que les plantations d’oliviers ou d’orangers, sur ces terres profondes de l’intime humanité enfouie en chacun. Yonnel Liégeois

 

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Pourquoi une Antigone palestinienne ? « Parce que la pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale (…). Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître (…). La pièce de Sophocle est un chant d’amour et d’espoir, une symphonie des sentiments, un météore précieux et brillant incrusté dans le noir du ciel et qui semble vouloir repousser l’ombre même de la mort, en attisant notre goût pour la lutte et pour la vie.
Dans le spectacle, on entend la voix de Mahmoud Darwich, une voix qui a été associée, les dernières années de sa vie, aux musiques du Trio Joubran. Leur musique, la voix du poète, les artistes palestiniens, tout est au service de la pièce de Sophocle, si lointaine avec ses 2500 ans d’existence et si proche de par sa vérité humaine ». Adel Hakim, metteur en scène.

Des roses et du jasmin

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« Voilà c’est fini. Retour sur Paris ce soir. Mission accomplie. Nous avons débarqué à Jérusalem, Adel Hakim et moi, pour lancer la création du spectacle, Des Roses et du Jasmin, au théâtre Hakawati. Un pari dingue, le Théâtre National Palestinien était presque à l’abandon. Pas un sou, pas un spectacle depuis des années. Comme le dit son directeur, Amer Khalil, « je n’ai pas de quoi vous offrir une bouteille d’eau ». On a créé une troupe, en appelant à gauche et à droite. Trois mois de boulot, de controverses. De passions et de désespoir aussi. Comment construire un cadre de travail pour des comédiens qui ne savent plus ce qu’est un travail de troupe depuis des années ? Hier la salle, pour la troisième fois, était bondée. Beaucoup de jeunes, beaucoup de gens venus de l’Ouest… Jérusalem reste tout de même une ville coupée en deux, à l’ouest les juifs et à l’est les arabes, pour faire vite.

La pièce d’Adel déroule avec un souffle épique, sur trois heures, les destins fracassés par l’amour et par la haine de familles juives et palestiniennes mélangées. On voit défiler l’histoire, 44, puis 48, la création de l’État d’Israël, la Nakba et l’exil des Palestiniens, la guerre de 67 et l’annexion des territoires jusqu’à la première Intifada. Sur scène, les comédiens se donnent à fond, remarquables : Shaden, Amira, Lama, Faten, Hussam, Kamel, Daoud, Samy et Alaa. Au bout de trois heures, on sort sonnés, la salle est debout ». Mohamed Kacimi, dramaturge, extraits de son journal de création.

 

Le TNP, un théâtre atypique

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Implanté à Jérusalem Est, le Théâtre National Palestinien s’appelait à sa fondation, en 1984, le Théâtre Al Hakawati (« Le conteur »), du nom de la célèbre compagnie qui l’animait. Comme il est interdit à l’Autorité Palestinienne de subventionner des institutions implantées à Jérusalem, le théâtre ne reçoit donc aucun subside de sa part. Et pas plus du gouvernement israélien puisque le TNP se refuse à présenter tout dossier de subvention afin de préserver sa liberté de programmation… D’où une situation complexe : il ne vit que grâce aux aides internationales, au soutien de diverses ONG ou de partenariats comme celui engagé avec Ivry. Ainsi, lors de sa création en 2011, grâce au soutien du Consulat général de France à Jérusalem, Antigone a pu être jouée à Ramallah, Jénine, Naplouse, Bethléem et même à Haïfa en Israël. En dépit des difficultés et de sa situation d’enfermement, le TNP n’en poursuit pas moins sa mission : amener le théâtre à des publics qui n’ont pas la possibilité de se déplacer, rapprocher la communauté palestinienne des différentes formes d’art.

Gaza à l’IMA

Jusqu’au 02/11/25, l’Institut du monde arabe expose les Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire. Depuis 2007, le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) est devenu le musée-refuge d’une collection archéologique de près de 529 œuvres appartenant à l’Autorité nationale palestinienne et qui n’ont jamais pu retourner à Gaza : amphores, statuettes, stèles funéraires, lampes à huile, mosaïque…, datant de l’âge du bronze à l’époque ottomane, forment un ensemble devenu une référence au vu des destructions récentes.

Depuis le début de la guerre Israël-Hamas en octobre 2023, en se basant sur des images satellitaires, l’Unesco observe des dommages sur 69 sites culturels gazaouis : dix sites religieux (dont l’église grecque orthodoxe de Saint-Porphyre, détruite le 19 octobre 2024), quarante-trois bâtiments d’intérêt historique et/ou artistique, sept sites archéologiques, six monuments, deux dépôts de biens culturels mobiliers et un musée.

Avec l’aide du MAH et de l’Autorité nationale palestinienne, l’IMA propose une sélection de 130 chefs-d’œuvre de cet ensemble issu des fouilles franco-palestiniennes commencées en 1995, dont la spectaculaire mosaïque d’Abu Baraqeh, et de la collection privée de Jawdat Khoudery offerte à l’Autorité nationale palestinienne et présentée pour la première fois en France. Le témoignage d’un pan de l’histoire inconnu du grand public : celui du prestigieux passé de l’enclave palestinienne, reflet d’une histoire ininterrompue depuis l’âge du bronze. Oasis vantée pour sa gloire et sa douceur de vie, convoitée pour sa position stratégique dans les enjeux égypto-perses, terre de cocagne des caravaniers, port des richesses de l’Orient, de l’Arabie, de l’Afrique et de la Méditerranée, Gaza recèle quantité de sites archéologiques de toutes les époques aujourd’hui en péril. La densité de son histoire est un trésor inestimable.

Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire : jusqu’au 02/11/25, du mardi au vendredi de 10h à 18h, les week-ends et jours fériés de 10h à 19h. L’institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V, 75005 Paris (Tél. : 01.40.51.38.38).

EN SAVOIR PLUS :

Histoire de Gaza, par Jean-Pierre Filiu (éditions Fayard).

Gaza, au carrefour de l’histoire, par Gerald Butt (traduction Christophe Oberlin, éditions Encre d’Orient).

Jours tranquilles en Palestine, par Gilles Kraemer, Mohamed Kacimi, Karim Lebhour (préface Dominique Vidal, éditions Riveneuve).

Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), par Dominique Vidal (Éditions de l’Atelier).

Palestine, Israël : un État, deux États ?, sous la direction de Dominique Vidal (éditions Actes Sud).

Un autre Israël est possible, vingt porteurs d’alternatives, de Dominique Vidal et Michel Warschawski (Éditions de l’Atelier).

Comment la terre d’Israël fut inventée, de la Terre sainte à la Mère patrie, de Shlomo Sand (éditions Flammarion).

La maison au citronnier, de Sandy Tolan (éditions J’ai lu).

 

Chronologie

1947 : Résolution 181 de l’ONU qui partage la Palestine en deux États

1949 : Près d’un million d’arabes palestiniens sont chassés de leur terres

1964 : Création de l’O.L.P., l’Organisation de libération de la Palestine

1967 : Résolution 242 de l’ONU sur le retrait des territoires occupés

1982 : Massacres dans les camps palestiniens de Chabra et Chatila

1993 : Signature des Accords d’Oslo entre Shimon Pérès et Yasser Arafat

1995 : Assassinat d’Yitzhak Rabin par un extrémiste opposé aux accords

1996 : Patron du Likoud, Benjamin Netanyahou chef du gouvernement

2004 : Décès d’Arafat, Mahmoud Habas président de l’Autorité Palestinienne

2012 : L’ONU reconnaît la Palestine comme État observateur non membre

2023 : Attaque terroriste du Hamas, 1200 morts et 5431 blessés israéliens

2025 : En date de fin mars, 51000 morts et 114000 blessés palestiniens

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Quand Bach danse la rumba…

Au théâtre du Rond-Point (75), le trio Cassol-Platel et Vangama présentent Coup fatal. Entre musiques et danses, le chant choral d’une troupe africaine qui mêle répertoire classique et culture congolaise. Un spectacle hors norme, débridé et coloré, qui explose de créativité et d’humanité.

Ils entrent en scène, avec likembé et balafon, au pas de danse et en musique. Brandissant au-dessus des têtes un banal fauteuil en plastique bleu, marque de fabrique chinoise ! Après la désastreuse et mortifère colonisation belge au Congo, le symbole de l’emprise de l’Empire du Milieu sur le continent africain… Ce qui n’altère en rien l’optimisme de la troupe, danseurs et musiciens ont convenu de porter un Coup fatal à toute forme de censure ou de soumission. Libérés des règles occidentales autant que des traditions locales, mêlant allégrement Monteverdi ou Bach aux airs tribaux, colorant de poussières urbaines autant que de terres ocres la sueur des corps dansants.

Il y a de la rumba dans l’air, un concert dansé sans début ni fin, une suite de tableaux qui déserte de temps à autre la scène pour s’en aller quérir quelques spectateurs et entamer, duo collé-serré, un pas de danse improvisé entre les travées ! Une explosion de créativité, l’humanité ensorcelée de pirouettes chatoyantes, le contre-ténor entonnant quelques arias de Haendel ou de Vivaldi tandis que ses partenaires font résonner et vibrer avec virtuosité calebasses et guitares électriques. Un monde s’invente devant nous, sans bornes ni frontières, un univers où fusionnent classique et moderne. Des danses solo aux mouvements collectifs, d’une voix solitaire au chant choral, c’est feu de joie pour la fraternité-totem, l’amour bigarré, le bonheur métissé… La culture libérée de ses chaînes, loin des mains coupées par le scélérat colon, les doigts divaguant désormais d’un instrument l’autre, ricochant sur la peau du tambour, bondissant au sol pour des figures acrobatiques : occuper et partager l’espace pour faire histoire commune !

Plus de dix ans après sa création encensée au festival d’Avignon en 2014, Coup fatal squatte de nouveau la scène au grand bonheur des spectateurs, le triumvirat belgo-congolais (Fabrizio Cassol à la direction musicale, Alain Platel aux chorégraphies, Rodriguez Vangama à la direction d’orchestre), reprend des couleurs ! Sans oublier le contre-ténor Coco Diaz à la divine voix et Jolie Ngemi, la seule femme du groupe et prodigieuse danseuse. De la musique baroque à la rumba congolaise, la fête des sens, corps et cœurs. Yonnel Liégeois

Coup fatal, Cassol-Platel-Vangama : Jusqu’au 05/04, les jeudi et vendredi à 21h, le samedi à 20h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Du 05 au 07/06, au Théâtre de Namur (Belgique).

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Entre guerre et paix

Le 28/03, en l’Espace culturel d’Avion (62), Anne-Marie Storme présente La contrainte. La nouvelle de Stefan Zweig, publiée en 1920, pour la première fois adaptée au théâtre… Partir à la guerre pour accomplir son devoir patriotique ou défendre une position pacifiste envers et contre tout, tel est le débat contradictoire auquel un couple est confronté. Poignant, d’une brûlante actualité.

Un homme à l’esprit chancelant, le corps en tension, la conscience en ébullition… Point de répit pour le spectateur, happé dès les premiers instants par le dialogue qui s’instaure sur scène : à la vie, à la mort, un couple joue sa survie ! Il est artiste, elle est amoureuse, les deux au pacifisme assumé et chevillé dans leurs convictions. Forts de leur exil créateur, leur quiétude est bousculée soudainement : de l’autre côté de la frontière, leur pays est entré en guerre. Que faire : refuser d’aller combattre ou accepter La contrainte, répondre à l’ordre d’appel sous les drapeaux ?

Soldat affecté aux archives militaires durant la Première guerre mondiale, Stefan Zweig sait de quoi il parle lorsqu’il publie La contrainte en 1920. Réfugié en Suisse, l’écrivain autrichien a rejoint le mouvement pacifiste international en 1917, avec son ami Romain Rolland il plaide contre les boucheries guerrières et sanguinaires, contre le sang versé au nom d’idéaux frelatés. « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels », écrit Anatole France au citoyen Cachin, directeur du quotidien L’humanité, en 1922 ! Face à l’homme écartelé entre ses convictions pacifistes et son devoir patriotique, sa compagne est déterminée. « Si tu veux y aller pour agir pour l’humanité, pour ce en quoi tu crois, alors je ne te retiens pas », lui confie-t-elle, « si c’est pour être une bête parmi les bêtes, un esclave parmi les esclaves, alors je me jetterai contre toi ». Pour elle, pacifisme et humanisme ne pactisent avec aucune compromission, même s’il faut mettre sa vie et son avenir en danger. Les dialogues sont poignants, émouvants, l’amour ruisselle de l’un à l’autre. Point de décor, le plateau désert, un faisceau de lumière transperçant les corps, les sentiments à nu, juste au sol un filet de terre pour imager la frontière, à franchir ou pas…

Anne Conti et Cédric Duhem sont criants de vérité, leurs paroles résonnent fort en cette actualité bouleversée, en cette Europe divisée où les bruits de botte battent le pavé, à la veille peut-être d’une entrée des loups dans Paris. L’angoisse, la peur, la colère sont palpables, deviennent presque insoutenables. Que veut dire, hier comme aujourd’hui, résister, refuser, s’opposer ? Des questions qui hantent les consciences des deux protagonistes, rehaussées et entrecoupées par la musique et le verbe (tonitruants, envoutants, percutants) de Stéphanie Chamot, rockeuse et punk convaincante, une parole venue d’ailleurs qui permet au public de reprendre souffle… Une mise en scène de pure délicatesse, un trio de choc qui hante durablement notre imaginaire, entre douceurs et douleurs du cœur. Yonnel Liégeois

La contrainte, Anne-Marie Storme : Le 28/03, 20h30. Espace culturel Jean Ferrat, salle Louis Aragon, Place des droits de l’enfant, 62210 Avion (Tél. : 03.21.79.44.89). La Contrainte (Der Zwang), est publié dans le recueil de nouvelles Le Monde sans sommeil (Payot, 176 p., 7€70).

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Heiner Müller, temps passé

À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.

Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.

C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.

H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.

Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.

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Firmine Richard, nouvelle Olympe

Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !

Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !

Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.

Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois

Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Henri Mitterand, Zola et Dreyfus

Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (75), se tient l’exposition Alfred Dreyfus, vérité et justice : dégradé en 1895, déporté au bagne de Guyane, réhabilité en 1906. Le 13/01/1898, Émile Zola publie son J’accuse à la une du quotidien L’Aurore : le célèbre romancier s’insurge contre la condamnation du capitaine et demande son acquittement. Un mois plus tard, le tribunal condamne l’écrivain à un an de prison ferme et 3.000 francs d’amende pour diffamation.

Alfred Dreyfus, vérité et justice : Jusqu’au 31/08. Jusqu’au 02/07, du mardi au vendredi 11h-18h, le mercredi 11h-21h, les samedi et dimanche 10h-19h. Du 03/07 au 31/08, du mardi au vendredi 11h-18h, les samedi et dimanche 10h-18h. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris. Le catalogue de l’exposition (Gallimard, 288 p., 39€)

Décédé en 2021, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’Émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, l’homme de lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur de Zola, la vérité en marche !

Après Sous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.

Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, Émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.

Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».

Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur et un éminent vulgarisateur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Il fut le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un écrivain de haute stature. Yonnel Liégeois

Sous le regard d’Olympia : tome 1 (1840-1871, 948 p., 39€). L’homme de Germinal : tome 2 (1871-1893, 1232 p., 49€). L’honneur : tome 3 (1893-1902, 896 p., 45€). L’affaire Dreyfus (Le livre de poche, 576 p., 8€90).

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Camille Claudel, à la lettre

Au Théâtre des Deux Rives, à Rouen (76), Brice Berthoud propose Du rêve que fut ma vie. À travers billets d’humeur et lettres d’amour, Camille Trouvé plie et déplie la vie de Camille Claudel, la grande sculptrice. Entre génie, poésie et beauté, un spectacle bouleversant.

Femme, muse et rebelle… Après Les Mains de Camille qui explorait l’enfance de l’artiste, ses liens avec famille et contemporains, la compagnie Les Anges au Plafond plonge dans la correspondance de Camille Claudel, sculptrice de génie et sœur de Paul. Des missives libertaires et provocatrices de sa jeunesse parisienne aux courriers non expédiés de lasile où elle fut internée, durant trente ans jusqu’à sa mort en 1943, se dévoile le portrait de Camille entre silences et colères. En quatre soirées, Du rêve que fut ma vie nous apprend à lire entre les lignes, à déchiffrer les billets d’humeur, à décoder les lettres d’amour ou de menace pour tenter de saisir ce moment où l’intelligence vacille face au poids de la douleur et de l’incompréhension.

Avec justesse et doigté, entre mots dits et non-dits sur scène, Camille Trouvé se joue de grands et « petits papiers », les mêle et démêle, les plie et déchire au son de la contrebasse de Fanny Lasfargues (en alternance avec Raphael Schwab). Un duo poignant qui révèle une femme et artiste en lutte pour recouvrer raison et liberté d’expression. Une histoire d’amour et de création que la comédienne et marionnettiste conte avec finesse et poésie. Beau et bouleversant. Yonnel Liégeois

Du rêve que fut ma vie, Brice Berthoud et Camille Trouvé : du 19 au 22/03, le mercredi à 19h, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Deux Rives, CDN Normandie-Rouen, 48 rue Louis Ricard, 76000 Rouen (Tél. : 02.35.70.22.82).

Les mains de Camille, par la compagnie Les anges au plafond (Brice Berthoud et Camille Trouvé, directeurs du CDN Normandie-Rouen) : du 10 au 12/04, le jeudi à 14h30, le vendredi à 20h30, le samedi à 19h. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson (Tél. : 05.55.83.09.09).

Rouen, autour du spectacle :

RENCONTRE : avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 20 mars.

ATELIER : la Galerie des arts du feu vous invite le samedi 22 mars à 10h à un cours dédié au modelage en écho aux créations de la sculptrice. Quelles que soient vos connaissances et votre pratique, venez vivre une expérience unique.
➔ Durée 2h | Tarif 25 € | Réservation auprès de cecile.lebert@cdn-normandierouen.fr

VISITE AU MUSÉE : le Musée des Beaux-Arts de Rouen vous propose le samedi 22 mars à 15h une visite guidée autour des figures de femmes peintres. Au-delà des difficultés liées à leur formation, des femmes ont dû se défendre pour devenir les artistes qu’elles souhaitaient être. Certaines ont lutté, d’autres se sont éteintes ou adaptées.
➔ Durée 1h | Tarif 3,5 € | Nombre de places limité | Retrait des billets le jour même (Tél. : 02.76.30.39.18)

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Quichotte, chevalier errant et culotté !

De Toulouse à La Rochelle, Gwenaêl Morin propose Quichotte. Le chef d’œuvre de Cervantès librement revisité avec Jeanne Balibar en chevalier errant, Thierry Dupont en fantasque Sancho Panza ! Entre rire et pleurs, une formidable épopée en quête d’amour et de liberté.

Pour toute lance, une longue perche de bois, armure et bouclier en carton… Quichotte fait une entrée fracassante sur la scène occitane ! Après avoir martelé plus que les trois coups pour signifier son intrusion, Alonso Quichano s’improvise d’emblée Don Quichotte, chevalier errant et culotté, défenseur du pauvre et du miséreux, contre tous les maux de la terre d’Espagne et d’ailleurs, contre grands et puissants qui se prennent pour d’invincibles moulins à vent… Transgression suprême, nommez-le Quichotta, notre héros picaresque est femme, Jeanne Balibar en robe légère pour l’heure, en petite culotte et soutien-gorge après quelques épiques combats…

Gwenaël Morin, le metteur en scène, ne se refuse aucune audace. Irrévérencieux dans les images qu’il propose sur le plateau, fidèle pourtant à l’esprit du chef d’œuvre de Cervantès, ce sulfureux et volumineux roman de mille pages et aventures écrit en ce XVIIème siècle débutant ! Bouts de ficelle et carton en armes de destruction massive, banale table de jardin en plastique pour la fière monture Rossinante, trois serviteurs de pacotille pour accompagner notre héroïne renversée, culbutée, terrassée plus qu’à l’accoutumée… Malgré défaites et déconvenues, Quichotte en petite tenue n’en démord point, jusqu’au bout il-elle assumera sa mission, culottée plus que jamais, Marie-Noëlle en formidable narratrice nous le rappelant, « se faire chevalier errant et s’en aller par le monde entier défaire toute espèce de torts et se mettre dans des situations et dangers qui lui rapportassent après succès renom et gloire éternelle« . C’est peu dire, la noble tâche qu’il s’assigne, lorsque misérable auberge devient luxueux château, pauvre paysan seigneur en habit resplendissant, la pitoyable réalité transcendée en glorieux récits chevaleresques !

Une chevauchée effrénée qui entraîne les spectateurs, deux heures durant, en une folie assumée entre humour et tragédie, rire et pleurs. Quichotte est tellement bel et bon que l’on ose y croire, que l’on veut y croire : malgré chutes et échecs, se relever et se tenir debout face à l’adversité, pour les beaux yeux de sa Dulcinée et de l’humanité, lutter encore et toujours au nom de l’égalité et de la fraternité, contre l’oppresseur et en dépit des moqueries consoler et soutenir toujours l’opprimé ! Gwenaêl Morin, en un théâtre de tréteaux sans luxe ni effets de manche, ne cherche pas à illustrer les aventures rocambolesques du seigneur de la Mancha, il distille avant tout l’esprit avant-gardiste du tumultueux roman de Cervantès qui défie les époques et le temps. Contre les moulins à vent, hier comme maintenant, il nous faut braver pouvoirs et savoirs qui imposent une pensée unique, vaincre et terrasser bien-pensants et puissants, rêver-imaginer-chanter un autre possible. Explosive scène de l’autodafé où sont brûlés tous les livres de Quichotte, des romans de chevalerie à la poésie qui ouvre à un autre ailleurs, n’oublions jamais que lecture et culture sont chemins de liberté !

Outre une mise en scène qui fait théâtre avec presque rien, saluons la folle équipée qui squatte les planches : l’incroyable Jeanne Balibar qui fait feu de tout bois, défiant les regards pour éclairer avec force émotion la profonde et tendre humanité de son héros… La magnifique Marie-Noëlle qui se mue en convaincante narratrice… Le discret Léo Martin en fidèle assistant qui déambule manuscrit en main… Le génial Thierry Dupont, membre de la compagnie L’oiseau Mouche qui rassemble des comédiens en situation de handicap mental, qui s’affirme en merveilleux écuyer sous le nom de Sancho Panza ! Créé au Jardin de la rue de Mons lors du récent festival d’Avignon, ce Quichotte hors normes fait suite au Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare qui l’était pas moins, mis en scène déjà en 2023 par Morin et consorts… Il est convenu par délégation expresse du maître des lieux, Tiago Rodrigues, qu’il sévisse deux années encore. Contre vents et marées, encore bien des combats à prévoir, à bousculer esprits grincheux et gardiens du patrimoine ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Quichotte, Gwenaël Morin : du 18 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre Sorano de Toulouse, 35 allées Jules Guesde, 31000 Toulouse (Tél. : 05.32.09.32.35).

La Coursive, scène nationale de La Rochelle, les 25 et 26/03. Théâtre L’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande, les 3 et 4/04. Théâtre du Bois-de-l’Aulne, Aix-en-Provence, les 29 et 30/04.

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Himmler et ses sinistres pouponnières

Jusqu’au 22/04, au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), Les petits chevaux conte l’histoire d’une enfant du Lebensborn de Lamorlaye (60), la maternité nazie installée sur le territoire français en Picardie. Aux éditions Gallimard, Caroline De Mulder a publié La pouponnière d’Himmler. L’histoire méconnue de Heim Hochland, la première maternité installée en Bavière en 1936. Une véritable plongée dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à créer une race pure et aryenne.

Au détour d’un courrier retrouvé lors d’un déménagement, Violette découvre que sa mère a été adoptée ! Surprise et interrogation : pourquoi Hortense n’en a jamais parlé ? Entre colères et disputes familiales, sa fille la persuade de partir à la quête de ses origines. S’engage alors une véritable enquête policière qui conduiront les deux femmes jusqu’en Allemagne. Pour découvrir l’inavouable, l’impensable : en vérité, Hortense est née dans l’un des Lebensborn (Fontaines de vie), ces maternités nazies créées pour engendrer des enfants « racialement parfaits » au service du Reich ! Des enfants nés dans l’anonymat en Allemagne et dans les pays occupés : Norvège, Danemark, Autriche, Pologne… En France aussi, à Lamorlaye (60) en Picardie : de février à août 1944, vingt-trois enfants y sont nés. Au final, on estime à 20.000 le nombre de naissances. Sans omettre les 200.000 bébés kidnappés, dont beaucoup d’enfants polonais. Un pan d’histoire que la romancière belge Caroline De Mulder narre, avec finesse-tact et sensibilité, dans son roman La pouponnière d’Himmler (à lire ci-dessous la chronique de nos consœur et confrère de la RTBF). « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde« , alertait le grand dramaturge Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Face à la résurgence de l’extrême-droite et des intégrismes, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose.

Écrite à plusieurs mains (Camille Laplanche, Matthieu Niango, Séverine Cojannot, Jeanne Signé), à partir de témoignages et de faits réels, Les petits chevaux retrace cette page d’histoire méconnue, documentée par quelques rares historiens. Des cartons empilés et brinquebalés sur scène, l’illustration tragique de ces enfants, simples objets manipulables à la merci d’une idéologie mortifère et futures chairs à canon : les petits blonds, symbole de la pureté aryenne, aptes à la survie, les autres, mal nés ou mal formés, condamnés à mort. Dans une mise en scène de Jeanne Signé, d’un costume l’autre, les quatre interprètes incarnent la dizaine de personnages. De l’infirmière dévouée à l’autre fille du géniteur révélé, sinistre suppôt du régime SS... Du théâtre documentaire sans prétention, pédagogique et fort illustratif, qui ouvre et incite surtout à la réflexion : plus jamais ça ! Yonnel Liégeois

Les petits chevaux, Jeanne Signé : jusqu’au 22/04, les lundi et mardi à 19h. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11). Des ouvrages à lire : Lebensborn, L’odeur des pins, La fabrique des enfants parfaits.

De la couvaison de bébés sous haute protection nazie à la naissance d’un manuscrit, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit un magistral enfantement littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise SS du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté. Y.L.

La pouponnière d’Himmler (éditions Gallimard, 288 p., 21€50).

Caroline De Mulder, au biberon de la race aryenne !

Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères  » de sang pur  » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent.

Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ? Reconstituant dans sa réalité historique ce gynécée inquiétant, La pouponnière d’Himmler propose une immersion dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à développer la race aryenne et à fabriquer les futurs seigneurs de guerre. Une plongée saisissante dans l’Allemagne nazie envisagée du point de vue des femmes.

Une grande plume belge

Caroline De Mulder s’est imposée en une quinzaine d’années comme une des grandes plumes belges. Originaire de Gand, parfaitement bilingue, elle a fait des études de philologie romane d’abord à Namur, puis à Gand et enfin à Paris. Elle est professeur de littérature comparée et d’écritures fictionnelles à l’Université de Namur. Ce qui frappe chez cette autrice, c’est sa faculté d’adapter son style aux sujets qu’elle traite.  Son premier roman Ego Tango (éditions Actes sud, 2015), couronné du Prix Rossel, plongeait dans l’univers du tango parisien.

Dans Manger Bambi, la romancière belge s’intéressait au phénomène des gangs de filles, au cœur même des banlieues françaises. Pour reproduire au mieux leur champ lexical si particulier, elle s’est plongée dans cette langue en écoutant alors beaucoup de rap français, trainant des jours sur des forums, sur YouTube. Le résultat ? Une langue orale, argotique, presque une scansion. « Je ne pouvais pas voir le monde à travers les yeux d’un gang de filles si je ne maîtrisais pas leur manière de parler ». Dans La pouponnière d’Himmler, paru en mars 2024, elle adopte un style nettement plus sobre. Lucile Poulain et Thierry Bellefroid, chroniqueurs à la RTBF

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Petites formes aux grands effets

D’une scène l’autre, de l’Essaïon (75) à la Reine blanche (75), se jouent Une légende à la rue et L’infâme. La preuve que le théâtre public outrepasse le simple divertissement. Mettant le nez dans des faits de société criants, au cœur même du politique au sens large.

Un bel exemple en est fourni par Une légende à la rue, de Florence Huige (Cie Les Cintres), qu’elle interprète dans une mise en scène intelligemment partagée avec Morgane Lombard. À l’automne 2011, Florence Huige croise une femme étrange aux cheveux orange, bardée de sacs en plastique. Elle parle de torture, de danger de mort… Deux ans après, Florence Huige apprend par les journaux que cette femme n’était autre que Sakine Cansiz, héroïne de la résistance kurde, fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le dirigeant élu, Öcalan, est en prison depuis une éternité. On parle enfin à son sujet, ces temps-ci, de pourparlers avec la Turquie.

Sakine Cansiz, alias Sara dans la clandestinité, incarcérée douze ans, torturée, mutilée, a été assassinée avec deux autres femmes, rue Lafayette à Paris, par un « loup gris », membre d’une faction de l’extrême droite turque. Bouleversée, Florence Huige se penche sur l’histoire généralement ignorée du peuple kurde. L’autorité de l’actrice, qui fait ainsi œuvre pie, n’exclut pas le zeste d’autodérision qu’elle s’impose, face au malheur de ces autres lointains, qu’elle révèle avec feu sur une scène nue. Sur une autre scène sans apparat, La Reine blanche (75), deux jeunes comédiennes au tempérament de vif-argent ont joué l’Infâme, la pièce de Simon Grangeat mise en scène par Laurent Fréchuret.

Tana (Louise Bénichou), apprentie couturière et brodeuse, s’éloigne d’une mère toxique (Flore Lefebvre des Noëttes lui prête sa voix) qu’elle ne peut plus supporter. Elle a pour amie et seul soutien Apolline (Alizée Durkheim-Marsaudon). Chemin faisant, on assiste à la conquête de soi par Tana, qui va s’émanciper par le savoir-faire acquis dans son métier. D’une écriture simple, droite, juste, qui fait la part belle au mal-être puis à l’émancipation de Tana, les vertus concrètes du texte font de l’Infâme une sorte d’idéal modèle à proposer à un public jeune, apte à se retrouver dans les interrogations de son propre devenir. La preuve en est la belle audience déjà rencontrée par ce spectacle, si brillamment défendu, dans les lycées et collèges. Jean-Pierre Léonardini

Une légende à la rue, Florence Huige : jusqu’au 30/04, les mercredi et jeudi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (tél. : 01 42 78 46 42).

L’infâme, Laurent Fréchuret : Le 18/03 à la Mi-Scène de Poligny (39), les 20 et 21/03 au lycée Honoré-d’Urfé à Saint-Etienne (42).

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Simone de Beauvoir, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.

Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.

Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.

Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)

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Longwy, la sidérurgie au cœur

En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.

À la manière d’une conférencière de l’intime, avec Longwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois

Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.

Retour sur histoire

Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ?
Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.

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Amour et mort, le duo

Au théâtre de la Bastille (75), Tiago Rodrigues présente Antoine et Cléopâtre. Entre mots d’amour et paroles de mort, une étonnante chorégraphie du verbe. Magnifiquement orchestrée par le directeur du festival d’Avignon, superbement interprétée par les deux artistes-chorégraphes lisboètes, Sofia Dias et Vitor Roriz.

Le mot précède ou accompagne le geste, et réciproquement… Des mots scandés et répétés jusqu’à épuisement, psalmodiés et parfois criés pour en appeler d’autres sur le même mode. Devenant alors phrases, strophes, poèmes, épopées verbales tandis qu’un bras s’abat ou se lève, qu’un pas s’esquisse d’avant ou de retrait, que la main d’Antoine frôle celle de Cléopâtre, que le doigt tendu de l’un appelle celui de l’autre sans jamais devoir le toucher… Un inattendu ballet de mots et de gestes en lisière de scène, quelques mobiles suspendus tournent et s’agitent en arrière-fond au gré d’un souffle venu des berges du Nil ou d’une fenêtre ouverte de la chambre royale : nul ne sait, sinon qu’Antoine et Cléopâtre s’aiment d’une folle passion ! De l’événement, Plutarque a légué des pages d’histoire à la postérité. Shakespeare a traduit en tragédie les tourments amoureux du couple, Mankiewicz immortalisa leur image sous les traits de Richard Burton et Liz Taylor.

En ces diverses sources, Tiago Rodrigues a puisé l’inspiration. Pour nous livrer un étrange récital, langage du corps et vague à l’âme où, paradoxe, les deux protagonistes parlent amoureusement l’un de l’autre sans jamais engager un quelconque dialogue amoureux ! « Antoine dit… » dit Cléopâtre, « Cléopâtre dit… » dit Antoine, « Antoine respire… » constate l’une et « Cléopâtre respire… » rétorque l’autre sans que les regards se croisent. « Antoine expire » dit l’une comme « Cléopâtre expire » dit l’autre, ainsi en va-t-il de toute la représentation. Une fusion amoureuse qui se « dit » et se révèle puissamment charnelle alors que les corps gardent en permanence leur distance : singularité exclusive du théâtre qui autorise l’imaginaire du spectateur à vaquer sur des images insoupçonnées ! Coulent le miel et le vin délicieux, embaument les fruits odorants, la tiédeur des corps et la couche fraîche. Pourtant, si les oiseaux volent encore en un ballet harmonieux, bientôt le sang des guerriers se répandra sur terre, bientôt la flotte égyptienne sombrera en mer, bientôt « Antoine verra son corps allongé transpercé par son épée » dit Cléopâtre. La fin nous est bien connue, bientôt la mort, « le même futur trempé de sang » disent et répètent Antoine et Cléopâtre ! D’hier à aujourd’hui, le temps du bonheur et l’issue en horreur pour eux comme pour nous, le duo éternel qui scande la vie : l’amour et la mort. Le Styx ou le Sphinx, Éros et Thanatos…

De temps à autre, surgit un air de musique pour esquisser un pas de danse et signifier la modernité du propos. Sans rompre l’envoûtement d’une enivrante mélopée de paroles et gestes, sans troubler l’étreinte d’une symphonie incantatoire où attirance et répulsion, passion et trahison s’épousent en un délirant crescendo. Une mise en scène d’une extrême délicatesse et finesse, une double interprétation d’une sublime beauté et de la plus haute perfection ! Yonnel Liégeois

Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues : Jusqu’au 14/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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