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Himmler et ses sinistres pouponnières

Jusqu’au 22/04, au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), Les petits chevaux conte l’histoire d’une enfant du Lebensborn de Lamorlaye (60), la maternité nazie installée sur le territoire français en Picardie. Aux éditions Gallimard, Caroline De Mulder a publié La pouponnière d’Himmler. L’histoire méconnue de Heim Hochland, la première maternité installée en Bavière en 1936. Une véritable plongée dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à créer une race pure et aryenne.

Au détour d’un courrier retrouvé lors d’un déménagement, Violette découvre que sa mère a été adoptée ! Surprise et interrogation : pourquoi Hortense n’en a jamais parlé ? Entre colères et disputes familiales, sa fille la persuade de partir à la quête de ses origines. S’engage alors une véritable enquête policière qui conduiront les deux femmes jusqu’en Allemagne. Pour découvrir l’inavouable, l’impensable : en vérité, Hortense est née dans l’un des Lebensborn (Fontaines de vie), ces maternités nazies créées pour engendrer des enfants « racialement parfaits » au service du Reich ! Des enfants nés dans l’anonymat en Allemagne et dans les pays occupés : Norvège, Danemark, Autriche, Pologne… En France aussi, à Lamorlaye (60) en Picardie : de février à août 1944, vingt-trois enfants y sont nés. Au final, on estime à 20.000 le nombre de naissances. Sans omettre les 200.000 bébés kidnappés, dont beaucoup d’enfants polonais. Un pan d’histoire que la romancière belge Caroline De Mulder narre, avec finesse-tact et sensibilité, dans son roman La pouponnière d’Himmler (à lire ci-dessous la chronique de nos consœur et confrère de la RTBF). « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde« , alertait le grand dramaturge Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Face à la résurgence de l’extrême-droite et des intégrismes, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose.

Écrite à plusieurs mains (Camille Laplanche, Matthieu Niango, Séverine Cojannot, Jeanne Signé), à partir de témoignages et de faits réels, Les petits chevaux retrace cette page d’histoire méconnue, documentée par quelques rares historiens. Des cartons empilés et brinquebalés sur scène, l’illustration tragique de ces enfants, simples objets manipulables à la merci d’une idéologie mortifère et futures chairs à canon : les petits blonds, symbole de la pureté aryenne, aptes à la survie, les autres, mal nés ou mal formés, condamnés à mort. Dans une mise en scène de Jeanne Signé, d’un costume l’autre, les quatre interprètes incarnent la dizaine de personnages. De l’infirmière dévouée à l’autre fille du géniteur révélé, sinistre suppôt du régime SS... Du théâtre documentaire sans prétention, pédagogique et fort illustratif, qui ouvre et incite surtout à la réflexion : plus jamais ça ! Yonnel Liégeois

Les petits chevaux, Jeanne Signé : jusqu’au 22/04, les lundi et mardi à 19h. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11). Des ouvrages à lire : Lebensborn, L’odeur des pins, La fabrique des enfants parfaits.

De la couvaison de bébés sous haute protection nazie à la naissance d’un manuscrit, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit un magistral enfantement littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise SS du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté. Y.L.

La pouponnière d’Himmler (éditions Gallimard, 288 p., 21€50).

Caroline De Mulder, au biberon de la race aryenne !

Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères  » de sang pur  » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent.

Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ? Reconstituant dans sa réalité historique ce gynécée inquiétant, La pouponnière d’Himmler propose une immersion dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à développer la race aryenne et à fabriquer les futurs seigneurs de guerre. Une plongée saisissante dans l’Allemagne nazie envisagée du point de vue des femmes.

Une grande plume belge

Caroline De Mulder s’est imposée en une quinzaine d’années comme une des grandes plumes belges. Originaire de Gand, parfaitement bilingue, elle a fait des études de philologie romane d’abord à Namur, puis à Gand et enfin à Paris. Elle est professeur de littérature comparée et d’écritures fictionnelles à l’Université de Namur. Ce qui frappe chez cette autrice, c’est sa faculté d’adapter son style aux sujets qu’elle traite.  Son premier roman Ego Tango (éditions Actes sud, 2015), couronné du Prix Rossel, plongeait dans l’univers du tango parisien.

Dans Manger Bambi, la romancière belge s’intéressait au phénomène des gangs de filles, au cœur même des banlieues françaises. Pour reproduire au mieux leur champ lexical si particulier, elle s’est plongée dans cette langue en écoutant alors beaucoup de rap français, trainant des jours sur des forums, sur YouTube. Le résultat ? Une langue orale, argotique, presque une scansion. « Je ne pouvais pas voir le monde à travers les yeux d’un gang de filles si je ne maîtrisais pas leur manière de parler ». Dans La pouponnière d’Himmler, paru en mars 2024, elle adopte un style nettement plus sobre. Lucile Poulain et Thierry Bellefroid, chroniqueurs à la RTBF

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Petites formes aux grands effets

D’une scène l’autre, de l’Essaïon (75) à la Reine blanche (75), se jouent Une légende à la rue et L’infâme. La preuve que le théâtre public outrepasse le simple divertissement. Mettant le nez dans des faits de société criants, au cœur même du politique au sens large.

Un bel exemple en est fourni par Une légende à la rue, de Florence Huige (Cie Les Cintres), qu’elle interprète dans une mise en scène intelligemment partagée avec Morgane Lombard. À l’automne 2011, Florence Huige croise une femme étrange aux cheveux orange, bardée de sacs en plastique. Elle parle de torture, de danger de mort… Deux ans après, Florence Huige apprend par les journaux que cette femme n’était autre que Sakine Cansiz, héroïne de la résistance kurde, fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le dirigeant élu, Öcalan, est en prison depuis une éternité. On parle enfin à son sujet, ces temps-ci, de pourparlers avec la Turquie.

Sakine Cansiz, alias Sara dans la clandestinité, incarcérée douze ans, torturée, mutilée, a été assassinée avec deux autres femmes, rue Lafayette à Paris, par un « loup gris », membre d’une faction de l’extrême droite turque. Bouleversée, Florence Huige se penche sur l’histoire généralement ignorée du peuple kurde. L’autorité de l’actrice, qui fait ainsi œuvre pie, n’exclut pas le zeste d’autodérision qu’elle s’impose, face au malheur de ces autres lointains, qu’elle révèle avec feu sur une scène nue. Sur une autre scène sans apparat, La Reine blanche (75), deux jeunes comédiennes au tempérament de vif-argent ont joué l’Infâme, la pièce de Simon Grangeat mise en scène par Laurent Fréchuret.

Tana (Louise Bénichou), apprentie couturière et brodeuse, s’éloigne d’une mère toxique (Flore Lefebvre des Noëttes lui prête sa voix) qu’elle ne peut plus supporter. Elle a pour amie et seul soutien Apolline (Alizée Durkheim-Marsaudon). Chemin faisant, on assiste à la conquête de soi par Tana, qui va s’émanciper par le savoir-faire acquis dans son métier. D’une écriture simple, droite, juste, qui fait la part belle au mal-être puis à l’émancipation de Tana, les vertus concrètes du texte font de l’Infâme une sorte d’idéal modèle à proposer à un public jeune, apte à se retrouver dans les interrogations de son propre devenir. La preuve en est la belle audience déjà rencontrée par ce spectacle, si brillamment défendu, dans les lycées et collèges. Jean-Pierre Léonardini

Une légende à la rue, Florence Huige : jusqu’au 30/04, les mercredi et jeudi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (tél. : 01 42 78 46 42).

L’infâme, Laurent Fréchuret : Le 18/03 à la Mi-Scène de Poligny (39), les 20 et 21/03 au lycée Honoré-d’Urfé à Saint-Etienne (42).

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Simone de Beauvoir, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.

Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.

Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.

Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)

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Longwy, la sidérurgie au cœur

En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.

À la manière d’une conférencière de l’intime, avec Longwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois

Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.

Retour sur histoire

Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ?
Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.

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Amour et mort, le duo

Au théâtre de la Bastille (75), Tiago Rodrigues présente Antoine et Cléopâtre. Entre mots d’amour et paroles de mort, une étonnante chorégraphie du verbe. Magnifiquement orchestrée par le directeur du festival d’Avignon, superbement interprétée par les deux artistes-chorégraphes lisboètes, Sofia Dias et Vitor Roriz.

Le mot précède ou accompagne le geste, et réciproquement… Des mots scandés et répétés jusqu’à épuisement, psalmodiés et parfois criés pour en appeler d’autres sur le même mode. Devenant alors phrases, strophes, poèmes, épopées verbales tandis qu’un bras s’abat ou se lève, qu’un pas s’esquisse d’avant ou de retrait, que la main d’Antoine frôle celle de Cléopâtre, que le doigt tendu de l’un appelle celui de l’autre sans jamais devoir le toucher… Un inattendu ballet de mots et de gestes en lisière de scène, quelques mobiles suspendus tournent et s’agitent en arrière-fond au gré d’un souffle venu des berges du Nil ou d’une fenêtre ouverte de la chambre royale : nul ne sait, sinon qu’Antoine et Cléopâtre s’aiment d’une folle passion ! De l’événement, Plutarque a légué des pages d’histoire à la postérité. Shakespeare a traduit en tragédie les tourments amoureux du couple, Mankiewicz immortalisa leur image sous les traits de Richard Burton et Liz Taylor.

En ces diverses sources, Tiago Rodrigues a puisé l’inspiration. Pour nous livrer un étrange récital, langage du corps et vague à l’âme où, paradoxe, les deux protagonistes parlent amoureusement l’un de l’autre sans jamais engager un quelconque dialogue amoureux ! « Antoine dit… » dit Cléopâtre, « Cléopâtre dit… » dit Antoine, « Antoine respire… » constate l’une et « Cléopâtre respire… » rétorque l’autre sans que les regards se croisent. « Antoine expire » dit l’une comme « Cléopâtre expire » dit l’autre, ainsi en va-t-il de toute la représentation. Une fusion amoureuse qui se « dit » et se révèle puissamment charnelle alors que les corps gardent en permanence leur distance : singularité exclusive du théâtre qui autorise l’imaginaire du spectateur à vaquer sur des images insoupçonnées ! Coulent le miel et le vin délicieux, embaument les fruits odorants, la tiédeur des corps et la couche fraîche. Pourtant, si les oiseaux volent encore en un ballet harmonieux, bientôt le sang des guerriers se répandra sur terre, bientôt la flotte égyptienne sombrera en mer, bientôt « Antoine verra son corps allongé transpercé par son épée » dit Cléopâtre. La fin nous est bien connue, bientôt la mort, « le même futur trempé de sang » disent et répètent Antoine et Cléopâtre ! D’hier à aujourd’hui, le temps du bonheur et l’issue en horreur pour eux comme pour nous, le duo éternel qui scande la vie : l’amour et la mort. Le Styx ou le Sphinx, Éros et Thanatos…

De temps à autre, surgit un air de musique pour esquisser un pas de danse et signifier la modernité du propos. Sans rompre l’envoûtement d’une enivrante mélopée de paroles et gestes, sans troubler l’étreinte d’une symphonie incantatoire où attirance et répulsion, passion et trahison s’épousent en un délirant crescendo. Une mise en scène d’une extrême délicatesse et finesse, une double interprétation d’une sublime beauté et de la plus haute perfection ! Yonnel Liégeois

Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues : Jusqu’au 14/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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Port-au-Prince, la nuit

Au Théâtre 14 (75), Lucie Berelowitsch présente Port-au-Prince et sa douce nuit, la pièce de Gaëlle Bien-Aimé. Au cœur du chaos qui sévit en terre haïtienne, le cri d’amour d’un jeune couple. D’une capitale fracassée à une idylle meurtrie, la chaleur d’une passion en dérive.

Dans une chambre de Port-au-Prince, à la lumière d’une bougie, un couple s’aime et doute, se souvient et s’interroge au rythme d’une ville en proie à la violence. Zily veut partir mais Ferah, qui travaille à l’hôpital de la ville, ne se résout pas à quitter son île. Que dire, que faire, que décider ? Au rythme du souffle des amants, la pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé (Prix RFI Théâtre 2022) se déploie dans la chaleur moite d’un clair-obscur créole. Dans une langue musicale et poétique, Port-au-Prince et sa douce nuit est une véritable déclaration d’amour à cette capitale autrefois joyeuse, aujourd’hui ruinée par des années de chaos. Depuis sa création au Festival des langues françaises de Rouen en 2023, de représentation en représentation, l’œuvre s’est affinée, enjolivée. Un bijou littéraire devenu joyau théâtral !

Dans la nuit déchue d’une cité des Amériques, amas de pierres et tombeau de misères tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, le jeune couple se retrouve ainsi au pied du mur : fuir ou rester ? D’une étreinte l’autre, de leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… La mise en scène épurée, chaude et colorée de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN de Vire, fait chanter et pleurer les accents créoles. La pièce est servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : un vrai bonheur et grand plaisir de retrouver ce spectacle à l’affiche d’une salle parisienne réputée ! Yonnel Liégeois, photos Samuel Kirszenbaum

Port-au-Prince et sa douce nuit : du 06 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. :  01.45.45.49 77). Les 24 et 25/04, au Préau-CDN de Vire, le temps fort haïtien.

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Le viol, un long silence

Les effets du viol sur les victimes ont longtemps été ignorés. Des femmes font entendre leur voix pour en révéler les ravages psychiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°375, février 2025), un article d’Achille Weinberg.

Triste tigre de Neige Sinno, Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia grande de Camille Kouchner… On ne compte plus les parutions de ces « romans autofictionnels » qui dénoncent les violences sexuelles subies par les femmes et les enfants – filles et garçons. En 1999 pourtant, lors de la parution de L’Inceste (Stock), l’autrice Christine Angot avait essuyé nombre de critiques insultantes, traitée entre autres d’« écrivain provocateur et histrionique ». En 2011, Delphine de Vigan dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès) ne suggérait qu’à mots couverts l’inceste subi par sa mère, atteinte par la suite de troubles bipolaires.

Pourquoi alors un tel renversement ? Une « véritable déflagration mondiale », selon les mots de l’historienne Michelle Perrot, s’est produite en 2017 : précédé de son hashtag, le mouvement MeToo s’est répandu sur toute la planète. Selon Irène Théry, #MeToo a dévoilé « un véritable continent de violences sexuelles cachées en permettant à des centaines de milliers de victimes de braver la honte et d’oser parler ». Cette sociologue y voit « une lutte inédite des nouvelles générations contre la disqualification sociale de la parole des victimes, contre l’aplomb insensé que peuvent donner l’exercice d’un pouvoir ou le dévoiement d’une autorité quand ils sont animés, non seulement par la haine (comme dans le viol de guerre) ou par la pure puissance de réification (comme dans le viol pédocriminel), mais aussi par la condescendance, cette forme si banale et encore si méconnue de suffisance et de mépris masculinistes ».

Harcèlements, viols collectifs, incestes familiaux… De tous temps, les violences sexuelles ont été nombreuses. Mais, comme l’a montré l’historien Georges Vigarello, le viol était perçu jusqu’au 18e siècle seulement comme un acte immoral, une transgression dans des sociétés patriarcales où il portait atteinte au droit de propriété des hommes sur les femmes. C’était le père ou l’époux de la victime qui portait plainte et s’estimait déshonoré. Ce n’est qu’à partir du 19e siècle, avec la psychologie naissante, que la souffrance des victimes commence à être évoquée et prise en charge par des psychiatres et des psychanalystes. Progressivement, dans des sociétés de plus en plus intolérantes à la violence, on commence à mesurer les ravages psychiques engendrant, selon Vigarello, un « irrémédiable traumatisme ».

Débat sur le consentement

Depuis les années 1970 en outre, la puissance croissante du mouvement féministe fait entendre sa voix, en voyant le viol comme le produit d’un système politique et social fondé sur la domination masculine. Une sorte de « quintessence » d’un système patriarcal qui certes se délite aujourd’hui, mais encore davantage dans la lettre que dans les faits… Promulguée en 1980, la loi sur le viol le définit comme « tout acte de pénétration sexuelle ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par l’usage de la violence, de la contrainte, de la menace ou de la surprise » (formulation actuelle élargie après la loi « Schiappa » de 2018). Article du Code pénal cependant toujours suivi de peu de condamnations. À l’heure où les paroles se libèrent, où la honte a changé de camp, où les effets d’emprise et de sidération décrits par les victimes commencent à être entendus, cette loi doit-elle être modifiée ? Faut-il y introduire la notion de consentement comme l’ont déjà fait de nombreux pays comme le Canada, la Suède ou l’Espagne ?

Cette question montre une avancée dans la reconnaissance des violences sexuelles. Elle fait cependant l’objet de nouveaux débats et controverses. Selon la philosophe Manon Garcia, un fond sexiste sous-tend cette acception qui revient à considérer que « le consentement est l’affaire des femmes qui doivent choisir d’accepter ou de refuser les assauts sexuels des hommes », selon le vieux schéma « l’homme propose, la femme dispose ». Donc, à remettre la focale sur la victime qui devra se justifier lors de son procès. Achille Weinberg

– Neige Sinno : Triste tigre (P.O.L). Vanessa Springora : Le consentement (Le livre de poche). Camille Kouchner : La Familia grande (Points). Christine Angot : L’inceste (J’ai lu) et Le voyage dans l’Est (J’ai lu).

– Camille Froidevaux-Metterie : Patriarcat, la fin d’un monde (Seuil). Manon Garcia : La conversation des sexes, philosophie du consentement (Flammarion). Michèle Perrot : Le temps des féminismes (Le livre de poche). Irène Théry : Moi aussi, La nouvelle civilité sexuelle (Points essais). Georges Vigarello : Histoire du viol, 16e-20e siècle (Points histoire).

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro, le dossier traditionnel (Les lents, les bordéliques, les rêveurs : la résistance discrète des inadaptés) et un formidable entretien avec Souleymane Bachir Diagne, philosophe et enseignant à l’université de Columbia (« Penser l’universel dans un monde tribalisé« ). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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De Gaulle à La Fontaine…

Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot propose De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.

Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…

L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.

Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini

De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.

Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Neandertal, l’ADN introuvable

En tournée à Grenoble puis Toulouse, David Geselson présente Neandertal. S’inspirant des écrits de Svante Pääbo, paléogénéticien prix Nobel de médecine en 2022, une plongée au cœur d’une équipe de chercheurs tentant de découvrir des fragments d’ADN ancien. Entre humour et sérieux, la preuve sur les planches que toute idée de pureté raciale ou ethnique n’est que fantasme idéologique.

Sur la grande scène du théâtre du Rond-Point, rideau fermé, la conférence peut débuter. Ils sont deux, homme et femme, scientifiques patentés, à prendre le public à témoin et lui exposer la teneur de leurs travaux, leur projet de recherches. La mission ? Partir à la conquête de roches préhistoriques, examiner les souches prisonnières et préservées de ces matériaux d’un autre temps, d’un temps immémorial. Le but ? Démontrer que toute ethnie ou race bénéficient d’un ADN spécifique, prouver ainsi qu’un peuple a autorité à affirmer sa présence sur un territoire, en conséquence à en chasser tout usurpateur qui s’y est établi au fil de l’histoire…

Pour l’équipe de chercheurs, partagée entre recherches sur le terrain et analyses en laboratoire, le travail est laborieux. Trouver les financements d’abord, s’associer pour le prestige aux grandes universités américaines, surmonter les conflits d’amour-propre et d’amours controversés entre membres de la bande, affiner collectivement les résultats de la recherche en dépit de moult conflits internes … D’où les situations ubuesques qui jalonnent le spectacle, entre disputes conjugales et palabres génétiques, n’effaçant en rien la question fondamentale : qui possède le gène premier entre Néandertalien et Homo Sapiens ? Pour Rosa, l’une des chercheuses dont la famille a fui les pogroms nazis et s’est réfugiée en Israël, la quête n’est en rien anodine : la peur au ventre, elle s’informe régulièrement sur l’évolution du conflit qui oppose Palestiniens et citoyens de Tel Aviv ou Jérusalem. Par images interposées, le metteur en scène nous replonge alors dans les tentatives de paix entre Ytzhak Rabin et Yasser Arafat, sur cette chance historique où chacun reconnaît alors à l’autre le droit de vivre. En dépit de la campagne haineuse fomentée par Benyamin Netanyahou, alors chef du Likoud, qui conduira à l’assassinat de Rabin.

Les preuves tombent au final, irréfutables : tout ADN premier est introuvable, aucun peuple ne peut justifier ou imposer sa domination sous un tel prétexte ! Entre dialogues, musique et images, sous couvert d’un spectacle fort divertissant à moult rebondissements, de la grande histoire aux interrogations sur notre propre devenir, une réflexion à haute teneur morale et philosophique. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Neandertal : du 19 au 21/02 à la MC2 de Grenoble, 20h. Du 20 au 26/03 au Théâtre de la Cité, CDN de Toulouse, du mardi au vendredi 19h30, le samedi 18h et le dimanche 16h.

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Les suppliques, lettres mortes

Au théâtre de la tempête (75), le Birgit ensemble (Julie Bertin et Jade Herbulot) propose Les suppliques. La mise en lumière de six lettres, sur des centaines envoyées aux autorités françaises, de familles juives durant l’occupation. Poignantes, émouvantes dans leur incarnation. Plus qu’une évocation historique, un appel à la vigilance face au fascisme et au totalitarisme.

Cernés par le public installé en un dispositif bi-frontal, ils n’ont aucune échappatoire. Comme pris au piège de l’histoire, deux couples, deux jeunes et deux adultes, quatre personnages entre l’hier et l’aujourd’hui : hier adressant des lettres angoissantes au Commissariat général aux questions juives ou directement au maréchal Pétain « protecteur de la Nation » pour avoir des nouvelles d’un proche ou plaider leur statut de citoyen français, aujourd’hui donnant corps et voix sur un plateau de théâtre à leurs Suppliques et supplices, l’horreur et l’effroi face au funeste destin des leurs.

L’intrigue se joue entre documentaire et fiction. Auteur d’une thèse sur la période de l’occupation, l’historien Laurent Joly découvre au fil de ses recherches des centaines de lettres envoyées aux autorités de Vichy entre 1941 et 1943. Des familles, des mères ou des épouses juives, des couples mixtes ne comprenant pas les mesures dont ils sont victimes, tentant de plaider leur cause : un ancien de 14-18 déchu de sa nationalité, une jeune fille embarquée durant une rafle pour son manteau à l’étoile jaune porté à son bras, la boutique confisquée d’une commerçante dont l’époux est juif…

Stupéfaction, incompréhension, désillusion nourrissent leurs propos face aux ordonnances gouvernementales, à la solde de l’occupant nazi ou anticipant-amplifiant leurs desiderata, qui les privent de leurs droits élémentaires. Six lettres dont nous connaissons les auteurs, raflés au Vel d’hiv, parqués à Drancy, exterminés à Auschwitz, victimes d’un régime tricolore qui se révèle intransigeant dans la mise en œuvre d’une impitoyable et sinistre politique : l’élimination des juifs de France, sans parler des réfugiés de Pologne ou d’ailleurs fuyant la barbarie allemande.

Les quatre comédiens (Vincent Winterhalter et Marie Bunel, Salomé Ayache et Pascal Cesari), tour à tour narrateurs ou enquêteurs, sont émouvants d’authenticité et de vérité. Sortant des housses du passé empoussiéré vêtements et petits papiers, meubles et poste de radio, chaussures et ustensiles de cuisine… Qui tournent en rond d’une situation l’autre, tels des reclus entre les quatre murs de leur cellule, se refusant à croire aux injustes tourments qui leur sont assignés. La vie quotidienne entre inquiétudes et pleurs, drames et douleurs, s’impose alors à notre imaginaire et nous emporte dans un torrent de questions au cœur d’un temps présent qui voit renaître la bête immonde.

Au terme de cette poignante incarnation, applaudir ou faire silence ? Applaudir, oui, pour que la raison l’emporte sur l’exclusion, applaudir pour saluer ce magistral théâtre de mémoire autant que d’histoire, applaudir pour refuser de sombrer dans le désespoir de la gente humaine, applaudir pour le futur à construire de ces lycéens nichés sur les travées et embués d’émotion. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Les suppliques : jusqu’au 16/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

Tournée :  les 12 et 13/03, ZEF, Scène nationale de Marseille. Les 18 et 19/03, Théâtre & Cinéma, Scène nationale de Narbonne. Les 26 et 27/03, Théâtre de Sartrouville, CDN. Du 23 au 26/04, Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans. Les 14 et 15/05, L’Azimut, Châtenay-Malabry.

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3/02/2011, disparaît Édouard Glissant. Le romancier, poète et philosophe antillais nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce 14ème anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

En édition de poche ou format classique, les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles aux éditions Gallimard. 

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : les ouvrages d’Aliocha Wald Lasowski. L’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.

Fils rebelle de Césaire, portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues. Une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 De Glissant à Chamoiseau, un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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François Tanguy et le Radeau

Jusqu’au 09/02, au théâtre de l’Aquarium (75), le Théâtre du Radeau présente Par autan. La dernière création de François Tanguy, décédé en décembre 2022. Un spectacle où les comédiens, entre sons et lumières, emportés par le souffle du vent d’autan, se transforment en tableaux vivants, créent des paysages poignants ou légers.

François Tanguy est mort le 7 décembre 2022, à la veille de la première de Par autan au Théâtre de Gennevilliers. En quarante ans de création et une vingtaine de spectacles avec le Théâtre du Radeau, qu’il avait rejoint au Mans en 1982, il a profondément marqué la pratique et la pensée du théâtre. Les critiques et les théoriciens de la scène n’ont pas manqué d’analyser cet art si particulier de la composition et de l’interprétation, où corps et décors, voix et costumes, textes et musiques, réminiscences et apparitions, présences et perspectives se mettent mutuellement en abyme.

François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions, théâtres/écritures. Sous la houlette de son directeur, Jean-Pierre Han, la revue se déclare particulièrement heureuse de consacrer un numéro entier à François Tanguy, « pour peu que sa réalisation parvienne à rendre compte de sa présence, de son être-là« . Au fil de témoignages, rencontres et conversations, propres écrits et commentaires du metteur en scène et créateur, entrecoupés d’images et photographies, une suite de « traces » pour approcher au plus près la trajectoire d’un homme qui s’ingéniait à « prendre soin de tout un chacun » (Hors-série n°10, 200 p., 15€).

Pour l’heure, nous remettons en ligne l’article de Jean-Pierre Han, contributeur aux Chantiers de culture, paru en janvier 2023 lors des représentations de Par autan au TNS de Strasbourg. Yonnel Liégeois

François Tanguy pour toujours

Stupeur de la disparition de François Tanguy s’estompant lentement avec le temps, le Théâtre du Radeau a repris la route et poursuit la tournée de son dernier opus, Par autancréé en mai 2022. Première étape au TNS : un intense moment d’émotion pour l’équipe et les comédiens, Laurence Chable en tête, sans François Tanguy, mais avec lui quand même absolument partout dans le spectacle, comme dans tous ses spectacles, toujours. Tout au plus sommes – nous plus attentifs aujourd’hui à cette omniprésence. On pense, du coup, à la chaise vide posée sur le plateau lors des représentations du théâtre Cricot après le décès de son créateur Tadeusz Kantor, cet autre artiste absolu que François Tanguy appréciait tant.

L’émotion est d’autant plus forte cette fois-ci qu’il semble, qu’emporté par le souffle de ce vent d’autan qui balaye tout sur son passage, François Tanguy était en train de se frayer un nouveau chemin dans son parcours d’artiste. Ce vent, on le sent, on l’aperçoit dans ses effets, avec ces grands rideaux flottants qui se gonflent devant les comédiens parfois collés en ligne les uns aux autres ne pouvant résister au mouvement et l’accompagnant. C’est magnifique, beauté sur beauté, celle du plateau dans les nouvelles configurations de cadres, dans la circulation des comédiens toujours étrangement accoutrés avec coiffes, postiches bien visibles et se présentant comme tels, gants, chapeaux, costumes et accoutrements mirobolants tout droit sortis de malles sans fond, et autres accessoires, tout cela on le connaît, et pourtant le retour au même est toujours nouveau, renouvelé, comme les déplacements dans une chorégraphie parfois acrobatique, sans cesse réétudiée.

Ces olibrius nous sont désormais fraternels, fantômes bien présents, on les retrouve d’un spectacle à l’autre dans des nouvelles postures, dans des nouvelles figures. C’est cependant un nouveau chemin que François Tanguy traçait avec Par autan : on pourra désormais toujours rêver en imaginant vers quelles autres contrées il nous aurait mené. Quelque chose s’ouvre avec ce spectacle dont le titre, après PassimSoubresaut et Item, a définitivement quitté les rives musicales (Choral, Orphéon, Coda, Ricercar, Onzième, etc.) et donne à entendre Robert Walser, Shakespeare, Kafka, Tchekhov, Dostoïevski et quelques autres. Pour bien enfoncer le clou (de la compréhension ?), un petit « livret de paroles » est distribué aux spectateurs… Toujours et plus que jamais, Brahms, Dvorak, Grieg, Scarlatti, Schumann entre autres se font entendre, alors même qu’un nouveau venu, le pianiste Samuel Boré, vient se mettre de la partie et ajouter à l’ordre/désordre du plateau. Autre dimension qui se fait jour, celle d’un certain humour lové au cœur de ce bric-à-brac si bien agencé.

Oui, vraiment, vers quels chemins François Tanguy allait – il nous mener ? Avec ses très fidèles Laurence Chable et Frode Bjǿrnstad, accompagnés cette fois-ci par Martine Dupré, Vincent Joly, Érik Gerken, Samuel Boré donc et la petite dernière Anaïs Muller. Et toujours avec François Fauvel, à la régie et aux lumières, Éric Goudard au son… Jean-Pierre Han

Par autan, de François Tanguy : jusqu’au 09/02. Du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, 2 route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.99.61).

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Vassili Grossman entre en scène

Au Théâtre-Studio d’Alfortville (94) Gerold Schumann met en scène Vie et destin. Adaptée par René Fix, une vaste fresque romanesque qui valut à son auteur, le journaliste et écrivain juif soviétique Vassili Grossman (1905-1964), une effroyable cascade de déboires et de menaces, avant et jusqu’après la mort de Staline.

Vassili Grossman eut droit à tout : foudres de la censure, fouilles du KGB, trahisons d’éditeurs et de collègues écrivains. Dès ses débuts, il flirtait « entre le bannissement et les honneurs ». Ses écrits ne collaient pas au « réalisme socialiste ». Il fut célèbre en sa qualité de correspondant de guerre pour l’Étoile rouge, organe de l’Armée rouge, durant la bataille de Stalingrad et la découverte des camps nazis. Sur le front en Ukraine, il éprouve l’ampleur des massacres perpétrés contre les juifs, il apprend la mort de sa mère dans le ghetto de Berditchev, sa ville natale. Vie et destin passa en Occident dans la clandestinité sous la forme de microfilms, pour être publié en Suisse et en France.

Une mise en scène qui relève de la gageure

On se dit que porter en scène une telle somme littéraire relève de la gageure et que qui trop embrasse mal étreint, mais on n’oublie pas que le Russe Lev Dodine avait présenté en 2007 sa version de Vie et destin à la MC93 de Bobigny, avec de grands moyens. Gerold Schumann n’a pas les mêmes. Du moins sa réalisation tient-elle compte des enjeux majeurs de l’œuvre, mis en pratique par six interprètes (François Clavier, Maria Zachenska, Thérésa Berger, Vincent Bernard, Thomas Segouin et le guitariste Yannick Deborne). Ils ont à vite changer de personnage en annonçant la couleur : officier SS, officier soviétique, soldate russe, soldat allemand, Eichmann, femme ukrainienne, etc.

Parfois on s’y perd un peu, mais le climat tragique d’un temps de guerre totale, à l’héritage actuel si lourd, est alors synthétisé en ondes concentriques à l’aide de la vidéo qui cite, en noir et blanc, les ruines de Stalingrad, entre autres terribles épisodes historiques dans lesquels fut impliqué, à son corps défendant, Vassili Grossman. Lui qui osa dire : « En mille ans l’Homme russe a vu de tout, mais il n’a jamais vu une chose : la démocratie ». Jean-Pierre Léonardini, photos Jennifer Herovic

Vie et destin, Gerold Schumann : Jusqu’au 01/02, du mardi au samedi à 20h30. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56). Le 30/04, au Théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-Orge (91).

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Paris, Ariane et sa bande

Au théâtre de la Scala (75), Ariane Ascaride propose Paris retrouvée. En compagnie de quatre comédiennes, d’une chanteuse et d’un accordéoniste, un spectacle poétique et littéraire, chansonnier et populaire en hommage à la capitale des Lumières. Où se cachent, sous le pont Mirabeau, Zazie, les Misérables et les enfants du Paradis.

Alignées derrière leur pupitre, elles sont impatientes de fouler le pavé. Au piano du pauvre, les doigts d’orfèvre de David Venitucci égrènent quelques notes. Tout à la fois mélodieuses et impétueuses, nostalgiques ou volcaniques… D’un souffle, l’accordéon donne le ton, les trois coups ont sonné, la fête peut commencer ! « Paris, c’est la ville de mes balades interminables et solitaires sous le soleil de mai, de mes arrêts fascinés sur un pont à regarder les autres en enfilade enjamber la Seine. Cela reste toujours pour moi un enchantement », confesse en préambule la Jeannette des quartiers populaires de Marseille, la Marianne des Fortifs et des banlieues parisiennes.

Amoureuse de Paname, la pie voleuse l’affirme, persiste et signe, « nous décidons aujourd’hui de prêter nos voix à ceux qui ont si bien célébré Paris (…) pour dire qu’elle n’est pas seule dans sa résistance, nous sommes là et mettons nos pas les uns dans les autres, voix à l’unisson, pour faire résonner la musique de ses artères ». Une profession de foi superbement coloriée, psalmodiée et chantée par cette clique de femmes rebelles (Pauline Caupenne, Annick Cisaruk, Délia Espinat-DiefOcéane Mozas et Chloé Réjon) qu’Ariane Ascaride a convoqué en bataillon collé-serré sur la scène de la Piccola Scala !

« Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai. »

Louis Aragon

Comme il convient, la troupe entame sa balade chansonnière sur les Champs-Élysées de Joe Dassin pour la clore en compagnie de Dutronc père au petit matin, en fait soixante minutes plus tard, à l’heure où Paris s’éveille : des Beaux quartiers d’Aragon au cimetière du Père Lachaise, des fusillés de la Commune à la Zazie de Queneau pestant contre le métro en grève ! En paroles et musiques, en vers clamés ou chantés (ah, la voix gouailleuse de la Cisaruk !), lavandières ou pétroleuses, combattantes d’hier à aujourd’hui, les six interprètes invitent l’auditoire à joindre leurs pas à celles et ceux, écrivains-musiciens-chanteurs, qui ont immortalisé, pleuré, aimé, arpenté les pavés de Paris. De La danse des bombes de Louise Michel aux Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, des amours contrariés des Enfants du paradis sous la plume de Prévert à ceux-là qui dorment ou meurent sous Le pont Mirabeau d’Apollinaire, quand vient la nuit et sonne l’heure…

Paname la bien-aimée est sertie de folles dorures entre belles littératures et chansons éternelles. Un talentueux accordéoniste et six fiers minois pour charmer nos yeux et ensorceler nos oreilles, un tendre baiser à « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » et magnifiquement célébré ! Yonnel Liégeois

Paris retrouvée : avec Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief, la chanteuse Annick Cisaruk et David Venitucci à l’accordéon. Jusqu’au 14/02, les jeudi et vendredi à 19h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Brecht, au temps du nazisme

Jusqu’au 07/02 à l’Odéon (75), puis au TNP (69) et au Théâtre du Nord (59), Julie Duclos propose Grand-peur et misère du IIIe Reich. Une série de tableaux écrits entre 1935 et 1938 par un Brecht déjà condamné à l’exil. Un théâtre qui a gardé toute sa pertinence.

Il n’est pas simple de s’attaquer au répertoire du dramaturge allemand, théoricien de la distanciation et pratiquant d’un théâtre épique et didactique. Son théâtre se fait rare sur les plateaux. De temps en temps, un Opéra de quat’sous, une Mère courage, une Vie de GaliléeArturo Ui… C’est peut-être l’air du temps de ces dernières décennies qui veut ça : trop politique, trop militant, trop ceci ou trop cela, le théâtre de Brecht. Même si on s’empresse de citer cette réplique de la Résistible Ascension d’Arturo Ui « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Pourtant, il suffit de se plonger dans la lecture des pièces de Brecht pour mesurer combien son théâtre n’a rien perdu de sa puissance ni de sa pertinence et se révèle un outil nécessaire. Un matériau artistique, esthétique, historique et politique d’importance pour décrypter la complexité du monde. D’hier et d’aujourd’hui. Pour en finir avec un théâtre qui se tient sage.

Le fascisme quotidien

Brecht écrit Grand-peur et misère du IIIe Reich entre 1933 et 1938 alors qu’il a dû quitter l’Allemagne. Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, son théâtre est censuré, ses livres saisis, brûlés. Brecht s’installe au Danemark, parcourt l’Europe. Il rencontre des compatriotes exilés eux aussi, lit la presse, se documente, croise des témoignages pour écrire cette pièce où chaque scène, indépendante des autres mais reliée par un fil d’Ariane invisible, rend compte du climat de peur qui s’infiltre par tous les pores de la société allemande, n’épargnant aucune classe sociale. Brecht ne démontre rien, il montre le fascisme au quotidien.

Grand-peur et misère du IIIe Reich n’est pas une pièce de facture classique. Constituée de 28 tableaux, elle prend à contre-pied toute tentative de dramatisation spectaculaire pour se concentrer dans la sphère de l’intime. Ils sont ouvriers, paysans, travailleurs, chômeurs, boucher, femme de chambre, cuisinière, juge, procureur, médecin. On y voit des hommes et des femmes ordinaires, dans une situation extraordinaire. Certains se complaisent sans état d’âme dans la cruauté, une cruauté d’une terrible banalité ; d’autres tentent de survivre dans un univers impitoyable, inimaginable. Ainsi des parents basculent dans une paranoïa qui vire à l’absurde, persuadés que leur garçonnet les a dénoncés ; un juge cherche par tous les moyens à accorder droit et dictature ; une femme se sacrifie pour son mari médecin, parce que juive.

Une déshumanisation progressive

Chaque scène est plus troublante, dérangeante, que la précédente, tant la machine à broyer hommes, femmes et enfants n’épargne aucun d’eux, tous incapables de réagir autrement que par des réflexes de survie lourds de conséquences, paralysés jusque dans la parole. On les voit ployer sous ce sentiment de peur qui, insidieusement, ne les lâche pas et paralyse toute velléité de contestation. Julie Duclos parvient à installer une atmosphère étouffante qui va crescendo. Sobre et épurée, sa mise en scène est ponctuée de mouvements cinématographiques, sur le plateau et en vidéo, comme autant de respirations qui relient chaque tableau. On tourne ainsi les pages d’un livre inquiétant dont chaque chapitre raconte la déshumanisation à l’œuvre. Dans un décor semi-industriel d’une hauteur étouffante, aux murs gris troués de vitres opacifiées, les acteurs se livrent à cet exercice avec une intensité mesurée, jouant parfois d’une voix blanche, chuchotant de peur d’être entendus par ce monstre invisible.

Bientôt un siècle nous sépare de ces temps obscurs. On aimerait croire que toute ressemblance avec des personnages existants serait fortuite. Devant la montée des extrêmes droites en Europe et dans le monde, l’irruption de ce populisme qui inocule le poison vénéneux de la peur et de la haine, oui, il y a urgence à remettre Bertolt Brecht sur le métier ! On pense à la chanson de Rachid Taha, Voilà, voilà que ça recommence…. Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Grand-peur et misère du IIIe Reich : du 11/01 au 7/02/25 à l’Odéon de Paris, du 13 au 22/02 au TNP de Villeurbanne, du 27/02 au 2/03 au Théâtre du Nord de Lille.

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