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Châteauroux, flamme et femme

Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !

Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.

Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…

En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.

Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.

Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.

De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !

L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées, Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois

Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.

Des femmes respectables, Alexandre Blondel : le 09/10 à L’Arsenal – Cité musicale de Metz (57), le 12/01/2025 à l’Espace Culturel Les Justes – Le Cendre (63), le 08/03/2025 aux 2 Scènes – Scène nationale de Besançon (25), le12/03/2025 au Théâtre Ligéria – Sainte-Luce-sur-Loire (44).

Mouton noir, Paul Molina : les 04 et 05/06 à la Scène nationale d’Orléans.

GIGN, Carnage productions : le site de la compagnie.

Baignoire publique, le cirque Compost : le site de la compagnie.

Dis oui, Nicolas Givran : le site de la compagnie.

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Gaza, la mort

L’actrice Leïla Bekhti s’est engagée auprès des équipes de l’Unicef pour alerter le monde sur le sort des enfants dans la bande de Gaza. Depuis le début de la guerre, plus de 12 300 d’entre eux sont morts. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Hayet Kechit.

« Je suis Leïla Bekhti et je m’engage aujourd’hui pour l’Unicef. » En plan serré, dans une vidéo d’une minute et demie sous-titrée en anglais publiée le 17 avril, la comédienne Leïla Bekhti explique, le ton grave et en quelques mots simples, les raisons qui l’ont poussée à rejoindre l’Unicef « pour les enfants de Gaza » et à médiatiser cet engagement. « La situation là-bas est tragique. Les enfants en sont les premières victimes », déclare l’actrice, César 2011 du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le long-métrage Tout ce qui brille.

Gaza, l’endroit au monde le plus dangereux pour les enfants

Bombardements incessants, famine, destruction des hôpitaux, des maternités, des écoles, peur permanente… Leïla Bekhti pose les mots sur la tragédie en cours depuis le 7 octobre et la réplique israélienne contre l’enclave palestinienne, après l’attaque du Hamas. Pour l’actrice, « il faut que ça s’arrête. Plusieurs milliers d’entre eux sont séparés, non accompagnés ou orphelins ». « Le nombre de bébés et d’enfants blessés, tués, amputés ou malades est alarmant », alertant sur ce constat déjà formulé par l’ONU : « Gaza est devenu l’un des endroits au monde les plus dangereux pour les enfants. »

Face à cette situation humanitaire catastrophique, l’aide des ONG reste entravée par l’armée israélienne malgré la pression internationale insistante. Elle est pourtant « essentielle » et ses restrictions ont des conséquences meurtrières, alors que « les enfants et les populations civiles ont désespérément besoin d’avoir accès à la nourriture, à l’eau potable et à du matériel médical », pointe l’actrice qui invoque la nécessité pour l’Unicef de « continuer à agir pour pouvoir protéger chaque enfant à court et à long terme ».

12 300 enfants morts depuis le début de la guerre

Dans un rapport publié le 3 mars, l’Unicef avait déjà sonné l’alarme sur leur sort, appelant à un sursaut international pour éviter une famine généralisée, dont les enfants sont d’ores et déjà les premiers à payer le prix. Plus de 12 300 enfants sont morts depuis le début de la guerre à Gaza, qui a tué plus d’enfants en quatre mois qu’en quatre ans de conflits à travers le monde entier, selon l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa). Hayet Kechit

« À défaut de liquider le Hamas, la campagne israélienne a détruit la bande de Gaza comme espace de vie, dans tous les sens du terme, avec un bilan humain qui correspondrait, à l’échelle de la population française, à plus d’un million de tués, dont plus de QUATRE CENT MILLE ENFANTS. Ce champ de ruines, sur lequel la haine ne peut que prospérer, sera un terreau fertile à une résurgence de l’islamisme armé, d’autant plus que le Hamas dénoncera la passivité arabe et internationale pour mieux se disculper de sa responsabilité directe dans un tel désastre« . Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (Le Monde, 28/04/24).

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Pelloutier, un original prix littéraire

Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier,  nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !

Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».

De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois

Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).

La sélection des ouvrages

Le voyageur, une BD de Théa Rojzman et Joël Alessandra (Daniel Maghen éditions)

Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…

Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)

Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…

Shit !, un roman noir de Jacky Schwartzmann (Éditions du Seuil)

Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…

Le gosse, un roman de Véronique Olmi (Éditions Le livre de poche)

Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…

L’oiseau blanc, un court roman de Cathie Barreau (Éditions L’œil ébloui)

Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…

Oublié dans la rivière, un roman enquête de Françoise Moreau (Éditions L’œil ébloui)

À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…

Dernière visite à ma mère, un récit de Marie-Sabine Roger (Éditions de l’Iconoclaste)

Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…

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Le réel, vu de Marseille

Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.

Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !

Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !

L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.

Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».

Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois

La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).      

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Zazie, l’effrontée du métro

Du Havre (76) à Liège (Belgique), puis d’Antibes (06) à Fribourg (Suisse), Zabou Breitman redonne du peps à Zazie dans le métro. Une mise en scène, façon comédie musicale, de l’œuvre truculente et drôle de Raymond Queneau, parue en 1959 chez Gallimard.

Pas de chance. Elle se faisait une fête de prendre le métro, pour une fois qu’elle venait à Paris. Mais « y a grève », explique son tonton Gabriel. « Ah les salauds, ah les vaches, me faire ça à moi », réplique la jeune demoiselle aux longues nattes, dépitée. Elle n’a pas la langue dans sa poche, cette donzelle délurée comme pas un. Et c’est ainsi que débute Zazie dans le métro, œuvre sensible, drôle et malicieuse que Raymond Queneau publia en 1959 chez Gallimard. Ce roman très dialogué qui associe sous ses aspects fantasques quelques belles matières à penser sur le genre, les bonnes manières, la domination des mâles, et en même temps les évolutions de la société, est certes un peu daté. D’ailleurs, on ne côtoie plus guère aujourd’hui – et c’est dommage – cet écrivain, poète et dramaturge.

Zazie dans le métro fut son premier succès populaire. Sorti en 1960 avec entre autres Philippe Noiret, le film de Louis Malle y contribua incontestablement. Cette fois, c’est Zabou Breitman qui s’y attelle. La metteure en scène a non seulement adapté le texte, mais elle l’a porté sur le plateau d’une comédie musicale. L’idée est excellente, il faut le souligner : Zazie redevient moderne, pleine de vie et de joie de vivre. Du haut de ses 10 ou 12 ans, la gamine rencontre le petit monde d’un Paris qui marie poésie et quotidien des hommes et des femmes qui peuplent avec modestie la ville magique. Et elle n’a rien perdu de la verdeur de son langage.

Grossière, jamais vulgaire

Pour autant, « elle peut être grossière, jamais elle n’est vulgaire », souligne Zabou Breitman, à qui l’on doit aussi l’écriture des chansons, lesquelles sont bien façonnées, dans le jus des années soixante, ce qui rend l’ensemble limpide et permet de suivre le déroulé et les méandres de l’intrigue. Reinhardt Wagner a composé des musiques souvent jazzy, douces aux oreilles actuelles tout en conservant un parfum des chansons réalistes d’alors. Autrement dit, cette belle adaptation n’a pas un seul moment imaginé s’arrimer à quelques musiques actuelles. C’est tant mieux. Cette Zazie, découverte le soir de sa première à la maison de la culture d’Amiens, a conquis haut la main son public de plusieurs centaines de personnes, de tous les âges et tous les sexes.

Sur la scène, à demi dissimulés et encadrant un décor mobile représentant le plus souvent des quartiers de la capitale, voilà les musiciens Fred Fall, Ghislain Hervet, Ambre Tamagna, Maritsa Ney, Scott Taylor et Nicholas Thomas, qui méritent d’être salués. Tout autant que les comédiens chanteurs, Franck Vincent (Tonton Gabriel), Gilles Vajou, Fabrice Pillet
, Jean Fürst, Delphine Gardin, Catherine Arondel, sans oublier Zazie, autrement dit Alexandra Datman. Cette dernière ne manquera pas de répliquer, si l’on fait un peu trop de bruit : « Alors quoi, merde, on peut plus dormir ? » Surtout, elle cherchera à comprendre les histoires et autres aventures que vivent les grandes personnes. Mais attention, si chez Queneau on se marre, il faut toujours regarder ce qui se cache derrière les mots.

Histoires de grandes personnes

La pièce démarre sur l’odeur que véhiculent les voyageurs dès le matin dans les gares parisiennes, mais il est rappelé, en lever de rideau, que « dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, en 1959 ». La critique sociale est claire. Par chance, Tonton se parfume avec « Barbouze de chez Fior », c’est, dit-il, « un parfum d’homme ». Son pote Charles fait le taxi, un boulot de mec, tout comme le sien d’ailleurs, Tonton se dit veilleur de nuit. D’ailleurs, il quitte le domicile et sa Marceline d’épouse tous les soirs pour aller au chagrin. Mais Marceline, qui n’est autre, finalement, que Marcel, n’ignore rien de son véritable turbin. Tonton Gabriel danse dans un cabaret travesti. Alors Zazie insiste : « Tonton Gabriel, tu m’as pas encore espliqué si tu étais un hormosessuel ou pas. Réponds donc. » Ceci dit dans la plus normale des normalités.

Et pour l’époque, ce n’est pas rien. Plus de soixante ans après, les droits des personnes LGBTQIA +, comme l’on ne disait pas à l’époque de Raymond Queneau, subissent toujours en France et plus rudement encore dans certaines parties du monde une violence qui s’affiche publiquement. Finalement, la gamine repartira avec sa « manman » par « le train de six heures soixante ». Après avoir remis quelques pendules à l’heure. Ça fait du bien. Gérald Rossi

Zazie dans le métro, Zabou Breitman : les 3 et 4/04 au Havre, du 10 au 13/04 à Liège (Belgique), du 16 au 18/04 à Antibes. Ensuite Fribourg (Suisse), Anglet, La Rochelle, Villeurbanne… L’ouvrage est disponible chez Folio-Gallimard.

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Krach, l’effondrement de la société

Jusqu’au 31/03, au Théâtre Mouffetard (75), Emma Utges et sa compagnie de marionnettes proposent Krach !. Pour dénoncer, sur un texte de Simon Grangeat, les dégâts humains produits par la crise économique.

Ambiance bouts de ficelles. Tout commence par des chansons qui s’échappent d’un électrophone. Sur un coin de la scène, cette machine qui fonctionne avec des disques vinyles 45 tours donne le ton. Un peu plus loin, un escabeau et quelques planches, puis des sacs en papier brun émergent de la pénombre et complètent ce décor bancal. Et voulu ainsi. « Krach !, c’est le bruit que fait une crise économique, mais aussi celle que fait une société qui s’effondre », explique la compagnie M.A. crée en 2010 par la marionnettiste Emma Utges. Depuis 2017, conventionnée par la ville de Lyon, M.A. dirige le fameux Théâtre Guignol. Né là en 1808, et particulièrement destiné aux adultes, ce dernier n’a jamais été avare d’une critique souvent virulente de la société. Le spectacle présenté actuellement au Mouffetard, Centre national de la marionnette, s’inscrit dans cette veine.

Dans cet univers fait de petits riens, Emma Utges est accompagnée par le comédien Christophe Mirabel, et le musicien Patrick Guillot à l’accordéon et aux bruitages. La mise en scène est de Nicolas Ramond. Dans une suite de saynètes souvent très drôles, des marionnettes de mousse et de chiffon symbolisent tous les personnages évoqués en une petite heure. Défilent ainsi, façon de dire, « des personnes qui n’ont commis aucun délit mais enfermées parce qu’étrangères » ou encore les hommes et femmes qui sont morts au travail sur un chantier ou ailleurs. Voilà encore les étudiants sans logement priés de cesser d’étudier…

Du jus de pauvre

De la sorte, Krach ! dénonce « notre monde (qui) marche sur la tête ». « La parodie dégage les rouages d’une machine à broyer les plus vulnérables, le rire grinçant sert d’aiguillon contre l’acceptation du pire et le sentiment de fatalité », commentent Emma Utges et ses complices. Regrettant même un manque d’engagement contre « les dérives du capitalisme ». Et pour se faire bien entendre, les personnages confectionnent en direct du « jus de pauvre » mélangeant dans un robot de cuisine divers « ingrédients » humains (en réalité, fruits et légumes) à boire pour prendre des forces. Vive Guignol ! Gérald Rossi

Krach !, Emma Utges et Nicolas Ramond : Jusqu’au 31/03, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 17h. Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44). Le 04/05, à Bridas (près de Lyon).

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Madani, un dramaturge incandescent !

Jusqu’au 31/03, au théâtre de La tempête (75), Ahmed Madani met en scène Incandescences., Après Illumination(s) et F(l)ammes montées avec des jeunes des quartiers, une pièce qui clôt sa trilogie. Pour faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue.

Ahmed Madani fête son anniversaire sur les planches. Auteur et metteur en scène, il est né en mars 1952, au bord de la Méditerranée, à Remchi, ville d’Algérie. Psychothérapeute de formation, il s’est vite tourné vers l’art dramatique. Hasard du calendrier, il propose jusqu’à la fin du mois de mars, au Théâtre de la Tempête, la reprise d’une de ses dernières pièces, Incandescences, créée en 2021, en pleine crise du Covid. C’est le dernier volet d’une trilogie intitulée Face à leur destin. Après Illumination(s), en 2012, puis F (l) ammes en 2016, Incandescences mêle, comme les deux autres volets, une dizaine de jeunes garçons et filles (les deux premiers n’étaient pas mixtes) non professionnels du spectacle, au départ, et qui se sont lancés dans l’aventure.

Quelques-uns, depuis, sont devenus comédiens, ont obtenu des rôles au théâtre ou dans des téléfilms, se sont inscrits à des cours d’art dramatique, et d’autres sont retournés « à leur vie d’avant ». Mais aucun n’oubliera sans doute les deux ou trois années pendant lesquelles ils ont vécu cette expérience. Il s’agit, explique Ahmed Madani, « de faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue ». Une parole qui va fouiller jusque dans le secret de chacun, qui met en lumière la vie en famille, à l’école, mais aussi la vie intime, le sexe, les amours, les interdits, la religion, les violences, etc. Sans filtre, sinon celui du théâtre. De fait, sur la scène d’Incandescences et des autres volets construits sur le même principe, tout est vrai et tout est faux en même temps.

« Je me suis plantée dans l’éducation de mes enfants »

Le dramaturge et metteur en scène utilise la matière brute de nombreuses heures d’entretien, presque de confession, pour écrire ensuite les dialogues de chaque pièce. Cette parole libre de dizaines de jeunes est le matériau de base recueilli par Ahmed Madani dans des banlieues populaires. Incandescences, comme la plupart des pièces d’Ahmed Madani, est publiée chez Actes Sud-Papiers, et à l’École des loisirs pour les textes jeunesse. L’auteur est prolixe. À la question de savoir s’il ralentit parfois, il répond par un sourire. Et son regard perçant en dit plus long encore. Sa trilogie pas encore remisée aux archives, voilà que d’autres projets sont en route. Avec au commencement le même principe de rencontre dans tel ou tel secteur. Et un rendu théâtral qui fait mouche. Ainsi, lors d’un « bord plateau », une rencontre avec le public à l’issue d’une représentation d’Incandescences, « Je suis bouleversée. J’ai tout écouté, regardé », s’est écrié une mère, « et j’ai compris combien je me suis plantée dans l‘éducation de mes enfants. Je m’en veux tellement« . Preuve, s’il est besoin, de la charge émotionnelle produite par ces spectacles.

La prochaine pièce, intitulée Entrée des artistes, sera, elle, présentée dans le off d’Avignon, cet été, chez Alain Timar, dans son fameux Théâtre des Halles. Sur la scène, ce seront cette fois des comédiens professionnels, tous jeunes, et issus des Teintureries, l’école supérieure de théâtre de Lausanne, en Suisse, qui baisse définitivement le rideau après vingt-sept années d’existence. Ahmed Madani a suivi sa ligne de conduite : écrire le texte à partir du récit des comédiens, avec cette fois une question essentielle : « pourquoi voulez-vous faire du théâtre, comment expliquez-vous ce besoin vital pour certains de se retrouver face à un public ? »

L’engagement comme fil rouge

C’est une question plus sociale encore qui fera l’objet de la création annoncée pour 2025. Et dont le titre pourrait être Nous, les minuscules. Cette fois, la base de l’écriture des dialogues se nourrira de rencontres (menées dans tout le pays) avec des anonymes qui, par exemple, donnent de leur temps aux Restos du cœur ou vont réconforter les plus démunis dans les nuits glacées de l’hiver. Il sera aussi question de gilets jaunes descendant dans la rue pour dire que la vie n’est plus possible, de syndicalistes toujours sur la brèche, d’hommes et de femmes qui nuitamment s’opposent à une chasse à courre et de bien d’autres choses encore. Avec un fil rouge : « Qu’est-ce qui les pousse à s’engager ainsi, anonymement, gratuitement, uniquement pour défendre son semblable, le collectif, l’environnement, le vivre-ensemble… ».

Il le reconnaît en riant, Ahmed Madani, il y a presque une part d’égoïsme dans cette aventure. Parce que « c’est à la fois dans cette boîte noire qu’est une scène de théâtre et face à une page blanche que je suis le plus heureux, que je me sens le plus chez moi ». Par chance, la porte est toujours ouverte. Gérald Rossi

Incandescences, mise en scène Ahmed Madani : Jusqu’au 31/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La tempête, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Le français dans tous ses états

Jusqu’au 16/03 pour l’un et le 24/03 pour l’autre, à Rouen (76) et Limoges (87), deux festivals mettent la langue française à l’honneur : le Festival des langues françaises et les Francophonies, des écritures à la scène. De l’Afrique à la Belgique, du Canada au Liban, le parler et l’écrit de France au défi de la mondialité.

Au pays de Guidée, vraiment, il ne fait pas bon vivre sous la férule de sa Guidance, son maître dictateur ! L’auteur du Petit guide illustré pour illustre grand guide va en faire l’amère expérience ! Convoqué par le fameux tyran, traqué par un général à la botte du pouvoir absolu, il apprend la sentence : lecteurs ou diffuseurs, imprimeurs et colporteurs, tous ceux qui ont mouillé dans l’affaire sont brisés, enchaînés ou tués, à son tour il lui faut s’expliquer avant que ne tombe la sentence ! Mis en espace par Sara Amrous, magistralement interprété par l’expérimenté Jacques Bonnaffé et Eytan Bracha le débutant, le texte du camerounais Edouard Elvis Bvouma révèle toute sa puissance et sa férocité sur les planches du Théâtre des Deux rives de Rouen. Une dénonciation de tous ces régimes mortifères d’Est en Ouest, dans une langue savoureuse et d’une incroyable inventivité, nourrie de subtils et fantasques jeux de mots entre Devos et Ionesco ! Entre lectures et autres mises en espace, la sixième édition de cet original Festival des langues françaises affiche sa belle diversité et ses potentielles richesses.

Une langue aux mille visages

« La langue française dépasse les nationalités et les frontières », commente Ronan Chéneau, le programmateur de la manifestation, « elle embrasse des habitudes et des réalités très différentes ». Entre Liban et Bénin, une langue déclinée au pluriel, forte d’une étonnante puissance créatrice qui se donne à entendre durant cinq jours. Gratuitement et pour tout public, entre formes courtes et sorties de résidence. Pour se conclure, le 16/03 au soir, avec Les Histrioniques, le texte du collectif MeTooThéâtre qui dénonce les violences sexuelles et sexistes.

Les Francophonies de Limoges, sous la responsabilité de Hassane Kassi Kouyaté, ont la primauté de l’ancienneté. Du 19 jusqu’au 24/03, les Zébrures du printemps, son original festival d’écritures, invitent à découvrir dix projets en provenance du Burundi et des Comores, du Sénégal et du Canada, de bien d’autres rives encore… « Des dramaturgies qui évoquent tumultes et fracas de notre monde ainsi que ses bouleversements sociétaux », souligne Corinne Loisel, la responsable des activités littéraires et de la Maison des auteurs, « des écritures qui ne refusent aucune créolisation de la langue française ou compagnonnage avec d’autres langues »… Du Bois diable (Guyane/Congo) à La naissance du tambour (Rwanda/Burundi), sans omettre Fadhila (Burkina Faso) ni Wilé ! (Cameroun), autant de lectures et mises en espace qui squatteront en un futur proche la scène des Zébrures d’automne. Pour égayer nos papilles, à déguster sans modération sur les places publiques ou dans les collèges, du centre culturel Jean Gagnant jusque dans l’enceinte du Théâtre de l’Union, le CDN de Limoges, à savourer du bout de la langue ! Yonnel Liégeois    

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Henrik, Sylvain et le petit Eyolf

Jusqu’au 16/03, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Sylvain Maurice met en scène Petit Eyolf. La mort d’un enfant et les répercussions dramatiques, selon Henrik Ibsen, sur l’avenir d’un couple déchiré. Entre ciel et terre, noyade ou survie, un récit intimiste et bouleversant.

Nul bruit enchanteur de vagues s’écrasant sur les falaises, nulle vision enchanteresse des enfants du village jouant au loin sur la plage… Un grand espace vide et luisant, mer argentée, un frêle ponton courant de cour à jardin en fond de scène. Comme à l’accoutumée, avec Sylvain Maurice, le dénuement pour mettre en lumière l’essentiel, couleurs changeantes du ciel en arrière-plan, sur grand écran : l’extrême Nord et ses côtes déchiquetées, Ibsen et son théâtre tourmenté depuis La maison de poupée ou Hedda Gabler, la noyade du Petit Eyolf et des parents désarticulés en bord de rivage…

Entre ciel et terre, il y a rarement d’amour heureux, semble suggérer le grand dramaturge norvégien ! Le retour inattendu du père de son escapade en montagne, la visite impromptue de la sœur et d’un ami ingénieur, le bel habit dont est vêtu le petit Eyolf ne sont que passagères illusions… L’enfant se déplace avec des béquilles et ne sait toujours pas nager, le mari a délaissé sa grande œuvre philosophique pour se consacrer à l’éducation de son fils, l’épouse regrette ce temps d’avant où elle était plus amante que mère… Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark que quelque chose semble pourri !

Imminent, le désastre est programmé. Au pays des elfes et des fées, des contes et légendes, il fallait bien l’intrusion d’une étrange « dame aux rats » pour oser déclamer que cette maisonnée est rongée de l’intérieur… Point de flûte enchanteresse pour ensorceler le gamin, sans plus d’explication, sa mort par noyage est annoncée ! Pleurs, récriminations, reproches réciproques se fracassent en vagues successives au visage des parents. Le coupable est à démasquer : elle ou lui, elle dont le bébé devenu handicapé a échappé à sa surveillance, lui qui court les fjords au détriment de sa vie de famille ?

Sans fioritures, avec délicatesse et doigté, Sylvain Maurice orchestre ce dialogue intimiste. Une joute verbale, à la vie à la mort, où il faut tendre l’oreille pour pénétrer au tréfonds des cœurs d’un couple terrassé par la douleur, taraudé entre sauvetage ou naufrage. En fond de scène, un rayon de clarté semble poindre, au-devant un embarcadère où s’avancent les époux, main dans la main. Vers quels lendemains, quel avenir incertain ? La lumière s’éteint. Yonnel Liégeois

Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène Sylvain Maurice : Jusqu’au 16/03, vendredi à 20h et samedi à 18h. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Le 21/03 à L’Archipel, Scène de territoire de Fouesnant. Du 09 au 11/04 au Quai, CDN d’Angers.

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Déflorée, la mécanique de l’inceste

Jusqu’au 15/03, aux Amandiers de Nanterre (92), Stanislas Nordey propose Le voyage dans l’Est. L’adaptation, sensible et percutante, de l’ouvrage de Christine Angot décryptant l’inceste dont elle fut victime. Avec trois comédiennes pour incarner la narratrice, adolescente-jeune femme-adulte. D’une intense présence sur les planches, absolument poignantes.

La force de l’écrire, la puissance du dire… Sur la scène des Amandiers, la formule revêt tout son sens ! Un Voyage à l’Est au long cours, de Châteauroux à Strasbourg, 2h30 de parcours sur les planches qui défile pourtant à grande vitesse : pas un instant de répit, pas une once d’ennui ! Peut-on d’ailleurs, au terme de ce peu banal itinéraire, s’autoriser les applaudissements, hormis à la prestation lumineuse des trois comédiennes incarnant Christine Angot l’auteure et protagoniste, victime d’inceste ? Tant est prégnant, cinglant, émouvant, le poids du dire. Tant nous touchons, avec les rebonds récents de l’actualité, la vérité imprescriptible des actes dénoncés. Tant nous saisissons innocence et douleur de l’adolescente, fragilité de la femme ainsi torturée et martyrisée dans son intégrité… Du corps à la tête, de la tête au corps pour une longue durée, tant le temps n’est plus compté pour se retrouver, se reconstruire, reconquérir dignité et identité.

Un visage flouté sur grand écran, dont nous percevons cependant regards et doutes lorsque la gamine de 14 ans conte ses retrouvailles et rencontres, diverses et multiples, avec un père longtemps ignoré… Plus mûre peut-être ou plus lucide, les pieds ancrés sur le sol des Amandiers, la jeune femme en prise avec un démon, sous l’emprise d’un géniteur qui use de tous les stratagèmes pour nommer l’innommable, abuser sa fille en termes de plaisir partagé… À proximité, l’adulte du temps présent qui fait front au prédateur, qui ose interpeller mère et compagnon qui se sont tus, qui maîtrise les tenants et aboutissants de l’histoire à une époque où la loi se satisfait encore dun procès en correctionnel plutôt qu’aux Assises, où le non-lieu est monnaie courante sans preuves ni témoins.

Trois comédiennes, certes, pour incarner l’inceste subi par Christine Angot, surtout trois femmes d’aujourd’hui qui prennent visage et voix de milliers d’autres réduites au silence, accusées de docilité voire de complicité, suicidées et enterrées sous la chape du crime demeuré impuni. Sans parler de l’enfant, 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année en France, dénombrées dans l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand qui a coprésidé pendant trois ans la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Avec Carla Audebaud, Charline Grand et Cécile Brune, magnifiques et puissantes incarnations, enfin la honte change de camp. Le prédateur est nommé, démasqué. La force clinique de la représentation ? La déflagration des mots couchés sur le papier qui adviennent ainsi en pleine lumière, en pleine face des spectateurs. Faits et gestes, stratégies et mensonges, motivations et justifications du violeur sont disséqués, inventoriés, répertoriés. Déflorée, la mécanique de l’inceste ! Quand la clarté des mots pointe sous la noirceur des maux, plus jamais le supposé geste d’amour ne saurait être invoqué : la perversité est ouvertement dénoncée, affichée.

Fidèle au propos de l’auteure, Stanislas Nordey le transmute en chant choral d’une puissance insoupçonnée au cœur même de l’horreur du séisme. D’une voix l’autre, d’un moment à l’autre, le temps est suspendu pour qu’advienne la vérité. Liberté, j’écris ton nom, clame le poète. Demain dans les commissariats de police et les palais de justice, sur un plateau de théâtre aujourd’hui, trois femmes libèrent la parole en défense de l’intégrité de l’enfant, de la responsabilité de l’homme, de la dignité de la Femme. Un acte fort à l’accent « poïétique » comme l’aurait qualifié le regretté Édouard Glissant, pas un plaidoyer manichéen, une parole à proférer partout et par tous. Yonnel Liégeois

Le voyage dans l’Est, mise en scène de Stanislas Nordey : Jusqu’au 15/03, les mardi et mercredi à 19h30, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Les Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Enseignant, scènes de vie

Aux éditions Vuibert, Dominique Resh et Éric Doxat publient Le plus beau métier du monde, chroniques d’un prof des quartiers. Avec humour, la mise en lumière des difficultés d’une profession aussi usante qu’attachante. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°365, février 2024), un article de Martine Fournier.

La mode est aux romans graphiques. Ces bandes dessinées, autrefois réservées à des fictions teintées (ou non) d’humour ou de critique sociale, étendent leurs sujets à de nombreux domaines plus académiques : philosophie, économie, sociologie, psychologie, histoire… Une nouvelle forme de vulgarisation plus accessible à un large public. C’est sans doute l’espoir de nombreux éditeurs. Encore est-il que pour susciter l’engouement du public, les publications qui se multiplient devraient répondre à certains critères : une vulgarisation de qualité, présentée sur un ton léger, alliée à un graphisme facile à lire et un soin esthétique aussi bien au niveau du dessin que de la typographie, souvent très abondante et parfois difficile à lire.

Construit sous forme de courtes chroniques, l’ouvrage de Dominique Resh, enseignant dans les quartiers nord de Marseille, et d’Éric Doxat, dessinateur, réalise l’exploit d’être à la fois drôle et informatif. Tout comme dans son ouvrage de 2011 (Les mots de tête, chronique d’un prof), Dominique Resh met en lumière les difficultés d’une profession aussi usante qu’attachante. On perçoit l’affection et l’empathie de ce professeur pour ses élèves, souvent imprévisibles, désarmants et parfois pénibles. Une connivence qui va d’ailleurs dans les deux sens lorsque ces jeunes, armés d’une logique bien à eux, pointent les injonctions contradictoires que leur adresse leur prof.

L’humour et la bonne humeur qui sous-tendent ce récit mettent à distance les difficultés d’un métier ardu, sans tomber dans le misérabilisme ou l’angélisme. L’ouvrage, aussi bien par son graphisme expressif que par le choix des saynètes, constitue au final un véritable hymne à l’enseignement dans les quartiers difficiles. Martine Fournier

Le plus beau métier du monde, chroniques d’un prof des quartiers, par Dominique Resh et Éric Doxat (éditions Vuibert, 160 p., 21€).

Dans ce même numéro de février, Sciences Humaines propose un dossier bienvenu, fort questionnant : Qui sont les gens heureux ? Avec, en outre, un passionnant sujet consacré à Melanie Klein, la pionnière de la psychanalyse des tout-petits. Ainsi qu’un éclairant article de Béatrice Kammerer sur L’éducation prioritaire, 40 ans de réformes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Céleste, une autre planète

Jusqu’au 25/02, au Théâtre Paris-Villette(75), Didier Ruiz présente Céleste, ma planète. Une adaptation du conte fantastique de Timothée de Fombelle, paru aux éditions Gallimard. Pour petits et grands, une interpellation joyeuse sur l’avenir de notre terre.

Solitaire et désœuvré dans cette tour de verre de plus de 300 étages, le jeune garçon est tout tourneboulé depuis qu’il a croisé Céleste dans l’ascenseur ! Le coup de foudre, il lui faut absolument la revoir, l’amoureux transi en oublie la promesse qu’il s’est faite alors qu’il n’avait que huit ans : ne plus jamais tomber amoureux !

Sa quête s’avère plus difficile et dangereuse qu’il n’y paraît. Impossible de rejoindre la jeune fille, séquestrée au dernier étage de la tour infernale… Malade et peut-être contagieuse, elle est condamnée à l’isolement. Sur son corps, apparaissent d’étranges tâches sombres, tantôt dessinant la déforestation des forêts tantôt la fonte des glaces en Arctique. L’adolescent en est convaincu : retrouver et sauver Céleste, c’est sauver la planète ! Le défi est de grande ampleur. En fond de scène, entre dialogues et situations comiques ou dramatiques, sont projetés des images alarmantes de l’état du monde. Une pollution galopante, un monde industriel qui ne pense qu’aux profits et se moque de l’avenir de l’humanité…

Dans cette cité futuriste, glaciale et aseptisée, l’amour réchauffe les cœurs et énergise cette enquête policière pour le moins originale. Ils sont seulement trois comédiens à endosser tous les rôles, alternant humour et fantaisie pour mieux faire passer le message écologique au jeune public : si la planète était une personne, ne ferait-on pas tout pour la sauver ? Un spectacle convaincant pour petits et grands, où l’on ne s’ennuie pas un seul instant, emporté par le souffle virevoltant de la mise en scène de Didier Ruiz. Une histoire joliment orchestrée sur le plateau, une adaptation pleinement réussie de l’œuvre de Timothée de Fombelle qui ne relève en rien du conte à l’eau de rose. Yonnel Liégeois

Céleste, ma planète : jusqu’au 25/02, dans une mise en scène de Didier Ruiz. Théâte Paris-Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23). Céleste ma planète, de Timothée de Fombelle (éd. Folio junior/Gallimard jeunesse, 96 p., 4€50).

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Thomas Reverdy, justice pour les profs

Dans son numéro 364 (Décembre 23/Janvier 24), le magazine Sciences Humaines consacre un passionnant dossier à La société française vue par les écrivains. Avec Clara Arnaud, Annie Ernaux, Laurent Gaudé, Maylis de Kerangal, Alain Mabanckou, Mathieu Larnaudie, Lola Lafon, Camille Leboulanger… Recueillis par Ève Charrin, les propos du romancier Thomas Reverdy.

J’essaie d’écrire au plus près du réel. J’observe les gens, et pour inventer leur subjectivité, je puise dans ma propre expérience. Candice, une des protagonistes, est prof de français comme moi – mais elle a sur moi l’avantage d’enseigner le théâtre, elle fait jouer les élèves, ce qui crée une relation un peu différente. Paul, venu animer un atelier, est écrivain comme moi. Parmi mes collègues, certains ont lu le livre dès sa parution, d’autres l’ont découvert plus tard. Ils m’ont dit s’y reconnaître, ce qui me touche. De fait, je m’inspire d’eux, de leurs récits. Le livre, disent-ils, rend justice à leur travail. Je raconte le déferlement d’émeutiers dans la cité scolaire, ce qui est une fiction, mais ce roman est une concaténation de faits et de personnes réelles.

C’est troublant car j’ai terminé le manuscrit au printemps 2023, et quelques mois après, en juin, à la mort de Nahel, des émeutes ont éclaté dans les banlieues populaires. J’ai trouvé ça triste. Certains gamins ont reçu des balles de défense dans l’œil. D’autres ont été incarcérés alors qu’ils n’avaient pas pris part aux émeutes. Comme romancier, j’invente une catastrophe pour prévenir, au double sens du terme : pour alerter et empêcher à la fois. Et voilà qu’avant même la parution du livre, la catastrophe se produit, pire qu’imaginée ! Lors des émeutes de 2005, sous Nicolas Sarkozy, des conventions d’éducation prioritaires ont été mises en place pour permettre à des jeunes des quartiers populaires d’entrer à Sciences po-Paris. Cette fois, la seule réponse a été policière. J’y vois un signe de faiblesse et une marque d’abandon des banlieues populaires.

De la même façon, les établissements scolaires de ces territoires sont négligés par les pouvoirs publics. Au lycée, à Bondy, les profs et les agents de l’administration (conseillers principaux d’éducation, proviseurs) se sentent méprisés. Pourtant, comme les travailleurs de deuxième ligne pendant la pandémie de covid, ce sont eux qui font tenir l’édifice. Pour enseigner, il faut être généreux et croire à la mission émancipatrice de l’Éducation nationale. Pour être ministre, il y a d’autres motivations, mais face à une classe de 35 élèves en Rep (réseau d’éducation prioritaire), si on n’y croit pas, on craque. C’est à nous, romanciers, de montrer cette réalité. Thomas Reverdy, propos recueillis par Ève Charrin

Le grand secours

Lauréat du prix Interallié en 2018 pour L’hiver du mécontentement (J’ai lu, 224 p., 7€50), Thomas Reverdy publie en 2023 Le grand secours (Flammarion, 320 p., 21€50). Le roman raconte la naissance d’une émeute à Bondy (Seine-Saint-Denis), à proximité d’une cité scolaire que la violence ambiante finit par submerger. Alors que les tensions s’accumulent tout autour, l’auteur retrace heure par heure le quotidien des enseignants et des élèves.

« Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture ». 

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Noël, des BD au pied du sapin

En cette fin d’année, une sélection de bandes dessinées à mettre au pied du sapin, concoctée par le quotidien L’Humanité. Univers onirique, vulgarisation, arts, histoire, poésie… Pour le plaisir des petits et grands, tous les styles s’invitent dans les bulles !

Une science des rêves

Une astronome rêve d’étoiles. Une enfant rêve d’un père présent. Révélée par « Baume du tigre », crayonné noir et blanc sélectionné en 2021 à Angoulême, Lucie Quéméner s’empare cette fois d’un texte de Marie Desplechin et d’une palette colorée pour décrire l’enfance, la solitude et les échappées oniriques pour refuge. Une interprétation poétique, parfois sans parole, qui glisse doucement vers le fantastique. Les Yeux d’or, de Lucie Quéméner, Delcourt, 152 p., 21,90€

Bourdieu nous pardonne

Interpellés par leur professeur, des lycéens de banlieue parisienne interrogent leurs habitudes culturelles, s’initiant sans le savoir à l’enquête sociologique. Une adaptation très libre et réjouissante du livre fondateur de Pierre Bourdieu, avec une approche simple, nuancée et accessible de ses concepts clés : capital économique, capital culturel, distinction, habitus… En plus, c’est drôle ! La Distinction, de Tiphaine Rivière, la Découverte-Delcourt, 296 p., 27,95€

Le bagne en gravure

Roland Cros aime « scarifier le lino et le bois, parfois même avec une tronçonneuse, depuis vingt-cinq ans ». Cet enseignant-photographe-documentariste-artiste marche cette fois dans les traces des graveurs Frans Masereel et Käthe Kollwitz pour raconter l’itinéraire ordinaire d’un précaire devenu voleur, un « incorrigible » condamné dès la naissance à finir dans un bagne colonial. Un roman graphique sans commentaire qui laisse sans voix. L’Incorrigible, de Roland Cros, Éditions l’Échappée, 192 p., 22€

La police, une institution qui interpelle

Sous la houlette du sociologue Fabien Jobart, « Global police » interroge le sens de l’institution. Cette BD explore son histoire en Occident, du bobby anglais jusqu’à son repli en forteresse assiégée, en passant par son rôle dans la mise au pas de la main-d’œuvre pour le capitalisme. En contrepoint, les passages sur la police des pays pauvres nuancent et approfondissent cette réflexion sur les multiples manières dont les pouvoirs considèrent ses missions. Global police, la question policière dans le monde et l’histoire, de Florent Jobard (texte) et Florent Calvez (dessin), Delcourt, 192 p., 17,95€

« Le Prophète » a cent ans

À l’occasion du centenaire du poème de Khalil Gibran, l’illustratrice Zeina Abirached transpose en un somptueux roman graphique le texte intégral, dans une traduction de Didier Sénécal. Fidèle au noir et blanc, l’autrice du « Piano oriental », née au Liban et arrivée en France à l’âge de 23 ans, suit la trajectoire d’Almustafa, « l’élu et le bien-aimé » venu porter la bonne parole dans la cité d’Orphalèse. Une épopée graphique et spirituelle. Le Prophète (Khalil Gibran), de Zeina Abirached, éditions Seghers, 368 p., 26€

La cuisine, on en fait toute une histoire

Un mélange sucré-salé concocté par deux normaliens. Jul, connu pour sa série « Silex and the City », et Aïtor Alfonso, professeur agrégé qui a déringardisé la critique gastronomique, ont eu la bonne idée de mêler leurs talents dans un album original qui invite les lecteurs à la table de grands épisodes historiques. Où l’on partagera nos couverts avec Jésus et ses apôtres, ou Scarlett O’Hara dans les champs de coton… La Faim de l’Histoire, d’Aitor Alfonso et Jul, Dargaud, 112 p., 22€

Burns, clap de fin

Dernière séance : le tome 3 de « Dédales » clôt enfin la trilogie fantasmagorique de Charles Burns, le plus lynchien des auteurs de romans graphiques. Sur fond de premier film bricolé entre copains, et d’une dernière scène avant le clap de fin, le dessinateur projette le désir de ces personnages, l’inconscient qui fait dévier le scénario… Troublé, le jury d’Angoulême 2024 l’a déjà sélectionné. Dédales 3, de Charles Burns, Cornélius, 88 p., 25,50€

Noir sur noir

Du noir et blanc grinçant, un univers poisseux. Dans un village ghetto de Floride n’abritant que des pédocriminels, les cendres de l’un d’entre eux sont retrouvées dans sa maison dévastée par les flammes. Accident ? Assassinat ? Cette enquête digne d’un polar de série noire interroge habilement le geste criminel, la peine, la responsabilité, l’exclusion, le libre arbitre. Et s’inspire d’un réel village aux États-Unis… Contrition, de Carlos Portela et Keko, Denoël, 168 p., 25€

Une femme dans la Résistance

 « L’Édredon rouge », le tome 2 de « Madeleine Riffaud, résistante », raconte l’entrée dans un réseau, sous le nom de Rainer, en hommage à l’écrivain allemand Rainer Maria Rilke, de celle qui fut aussi poétesse. Écrite à partir du témoignage de son héroïne, la BD permet de comprendre dans les détails la réalité quotidienne d’une vie de résistance. Le trait classique de Dominique Bertail met en valeur ce fascinant destin hors normes. Madeleine, résistante, tome 2 : l’Édredon rouge, de Madeleine Riffaud (auteur), Jean David Morvan (scénariste) et Dominique Bertail (illustrateur), Dupuis, coll. « Air libre », 118 p., 23,50€

Se voir en peintures

Difficile de s’autoriser à se penser en artiste quand on est la fille d’une historienne de l’art respectée et réputée. Claire Le Men a bien tenté la psychiatrie, mais l’aquarelle l’a rattrapée. Dans ce journal intime dessiné, une sorte d’autoanalyse en peinture, la voici qui dialogue avec les œuvres classiques et ses coups de cœur. Bourdieu côtoie même Monet et Leonardo DiCaprio. Jouissif, savant… magistral ! Mon musée imaginaire, de Claire Le Men, La Découverte, 208 p., 24€

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