Jusqu’au 09/06, au théâtre de la Colline (75), Denis Marleau met en scène Terrasses. Un texte choral de Laurent Gaudé, la chronique des attentats de novembre 2015. Vivants et morts, témoins et proches des victimes, sauveteurs et soignants revivent la sanglante soirée. Dans une chronologie qui mêle présent et futur annoncé, les événements défilent : des prémices d’une belle journée ensoleillée au règne de la terreur, surgissent enfer et violence aveugle qui frappe au hasard.
Une jeune femme (Moi), a hâte de revoir son amoureuse (Toi), pour une nuit de tendresse : rendez-vous au café. Telle autre se réjouit de retrouver bientôt sa jumelle, venue spécialement de Barcelone pour fêter leur anniversaire commun au restaurant. Une jeune mère va faire la fête au Bataclan après une dispute avec son compagnon. Un garçon rejoint des amis à la terrasse… Ils et elles se racontent en longs monologues adressés au public sur le vaste plateau nu… Rien que du banal en apparence. Leurs destins, croisés avec ceux de figures plurielles au gré des événements, seront le fil rouge de la pièce, le chœur en écho.
Les chants du hasard
Comme un leitmotiv, les déplorations polyphoniques du chœur, âmes errantes, rythment les chapitres de cette tragédie annonçant que le pire a eu lieu et va encore avoir lieu sous nos yeux : « Il est là. Le Hasard. Il s’avance, descend la rue/ de son pas irrégulier, murmurant entre ses dents une chanson au refrain effrayant : « Toi, oui…/Toi, pas… » Mais qui l’entend pour l’instant ? / Qui se doute qu’il est venu pour régner/ et que c’est lui, désormais, qui va décider de nous, décider de tout ». Le temps est suspendu, du groupe se détachent des individus, à chacun son histoire… S’appuyant sur une solide documentation (sur ces événements du 13 novembre, la littérature ne manque pas), Laurent Gaudé a composé des personnages emblématiques. Il a brodé les mots de la tragédie sur la réalité brûlante et nous plonge dans le ressenti d’une multitude d’hommes et de femmes.
Il donne voie aux sensations et sentiments intimes des morts, blessés, rescapées des fusillades. On éprouve leur terreur, on entend à travers leurs dire les balles siffler, « ça tire, ça tire », les cris, les pleurs… On entend le premier policier arrivé sur les lieux, un pompier et une pompière dépassés par les événements, une infirmière affairée, un standardiste du centre d’appel bouleversé, des passants sidérés, des parents de victimes pressentant le pire, un membre du Raid qui sauve les otages du Bataclan, un médecin qui trie entre qui sera soigné ou laissé pour mort. La sidération de tous…
La parole se déploie, le sol se dérobe
À travers le chaos, dans des temps suspendus, jaillissent des phrases (souvent des monologues, quelques bribes de dialogues) dignes et simples, au-delà de la violence qui a avalé les vies. Laurent Gaudé infuse de la lumière et oppose à l’horreur l’indestructible résilience de l’humain, en consolation. « Nous resterons tristes longtemps mais pas terrifiés. Pas terrassés », fait-il dire à ces personnes réunies à jamais dans le malheur. Aucune outrance, ni larmoiements dans ces mots à flots tendus, déversés à n’en plus finir, endigués mais pas toujours. La mise en scène, très sobre, ne sombre pas dans le pathos. Le plateau qui se disloque petit à petit, par larges pans, mettant les acteurs en déséquilibre, suffit à marquer le naufrage. Discrète, la musique s’accorde aux ambiances, à l’instar des images projetées sur le vaste écran en fond de scène qui se contentent de suggérer.
À éviter le spectaculaire et le sensationnel, le rythme cependant devient étale, au risque de rester à la surface des mots et de produire une certaine lassitude dans le public. Fort heureusement, se détachent des pépites, purs moments d’émotion, comme ce passant qui recueille le dernier souffle d’une jeune mourante, ou cette mère morte résolue à hanter le Bataclan en attendant d’y voir danser sa petite Lila qu’elle a abandonnée à deux ans à son père, ou cette mère éplorée qui reste pourtant debout… Les spectateurs sortent partagés au final de ces deux heures quinze de représentation. Certains émus jusqu’aux larmes par cette traversée de la terreur à fleur de peau, quand d’autres sont restés extérieurs à cette tragédie, présentée sans pourquoi ni comment au plus près du vécu de ses accidentelles victimes. Ce, en dépit des comédiennes et comédiens qui nous entraînent avec force conviction dans cette histoire terrible en résonnance avec l’actualité la plus immédiate. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin
Terrasses, Laurent Gaudé et Denis Marleau : Jusqu’au 09/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 16h. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers.
Du 24/05 au 16/06, toujours à la Colline, Denis Marleau met en scène Le tigre bleu de l’Euphrate, un autre texte de Laurent Gaudé disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.
Jusqu’au 02/06, au théâtre du Lucernaire (75), Stephen Szekely met en scène l’Île des esclaves de Marivaux. Dans une ambiance qui emprunte à la commedia dell’arte et au théâtre de tréteaux, une pièce sur le pouvoir à l’heure de la domination brutale des puissants.
D’abord, le bruit des vagues se fait entendre, puis des jambes, des bras apparaissent dans une sorte de ballet (la chorégraphie est de Sophie Meary). Sur la plage sont ainsi échoués quelques corps. Principalement ceux d’Arlequin (Barthélemy Guillemard) et d’Iphicrate (Lucas Lecointe). Le premier est valet du second. Apparaissent ensuite Cléanthis (Lyse Moyroud) et Euphrosine (Marie Lonjaret), pareillement servante et maîtresse. Ainsi débutel’Île des esclaves, pièce que Marivaux rendit publique en 1727, alors que la France était un empire esclavagiste redouté dans les Antilles et que la traite des Noirs était en expansion.
Le texte est incontestablement celui d’une comédie, mais il est marqué par ce contexte social et politique. De son vivant, Marivaux – qui était aussi romancier et journaliste – n’a connu pour ses nombreux écrits de théâtre que des succès relatifs. Il est aujourd’hui devenu un des classiques incontournables et se place cinquième parmi les dramaturges les plus joués par la Comédie-Française. La mise en scène de Stephen Szekely (avec la jolie scénographie de Juliette Chapuis), fait tenir toute l’intrigue de cette courte pièce en une heure et dix minutes. Dans une ambiance qui emprunte à la commedia dell’arte et au théâtre de tréteaux, où le mouvement fait part égale au texte. Le nom d’Arlequin y invite d’ailleurs, car il en est un des personnages types. Pas de décor mais seulement des rideaux qui figurent la plage, le village ou le lointain. Un espace dans lequel les jeunes comédiens se démènent avec conviction.
Retourner à Athènes
Après le naufrage de leur navire au large d’Athènes, où ils espèrent bien tous retourner un jour, les quatre survivants (qui soit dit en passant ne se soucient guère du sort des disparus ou des autres survivants éventuels) découvrent qu’ils sont sur l’île des esclaves, commandée par le généreux, mais pas toujours subtil, Trivelin (en alternance Laurent Cazanave ou Michaël Pothlichet). Un Trivelin qui joue du banjo (ambiance sonore et musicale de Michaël Pothlichet). Marivaux a fait de cette île imaginaire un lieu où les maîtres deviennent valets et les valets maîtres. Ce qui occasionne, on s’en doute, quelques belles scènes. La règle veut qu’au bout de trois années, les méchants patrons, usant jusque-là bien plus souvent du bâton et de l’insulte plutôt que de leur jugeote, aient compris qu’un comportement plus humain sera profitable à tous.
Marivaux, né Pierre Carlet (1688-1763), est souvent associé au « marivaudage », que l’on peut traduire par l’échange de « propos galants et raffinés ». Idée que l’on retrouve dans la plupart de ses textes, mais à dose modeste dans la quinzaine de « comédies morales » qu’il a laissées, et dont l’Île des esclaves fait partie. S’il s’est volontairement tenu à l’écart des philosophes de son époque (la Révolution française bouillonnera quelques dizaines d’années plus tard), l’auteur n’a jamais écarté les sujets sociaux et, à sa manière, il a participé à l’évolution des idées. Clin d’œil de l’histoire, en 1742, Marivaux est élu à l’Académie française dans le fauteuil que convoitait Voltaire… Gérald Rossi
L’île des esclaves, Stephen Szekely : Jusqu’au 02/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 17h. Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Rens. : 01.45.44.57.34).
Comédienne et cinéaste, Sandrine Dumas a tourné Marilú Marini, Rencontre avec une femme remarquable. Elle l’est, en effet, cette actrice rayonnante filmée à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Un magnifique portrait, où le modèle évoque son métier comme art de vivre.
Née en Argentine – d’une mère allemande et d’un père italien – Marilú Marini, d’abord danseuse, créait en 1973, à Buenos Aires, le groupe TSE avec Alfredo Arias et quelques autres. Fuyant la dictature militaire, les voici à Paris. Je me rappelle l’enchantement que ce fut, en 1977, que de découvrir Marilú Marini dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après un conte de Balzac, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dont René Gonzalez venait de prendre les rênes. Dans le chatoiement des costumes, sous son masque animalier, nous entendîmes pour la première fois sa voix exquise, délicatement caressée par un léger accent d’ailleurs. Avec Arias, il y eut bien d’autres aventures mémorables, mais Marilú Marini fut aussi élue avec ferveur par d’autres metteurs en scène, tant au théâtre qu’au cinéma, en France et dans son pays natal, après qu’elle y est parfois revenue.
Sandrine Dumas filme Marilú Marini à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Cela donne un portrait extrêmement vivant, où le modèle se révèle spontanément en toute confiance, évoque son métier comme art de vivre. On la voit revenir au pied de la scène au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, où pour elle tout commençait si brillamment en France. On la voit également dans le sous-sol du décor de la pièce Oh les beaux jours, de Beckett, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, à l’Odéon, ou encore dans la Femme assise, de Copi, où elle incarnait, en quelques traits en relief, un dessin mobile inénarrable. Du grand rire païen à la tension tragique en passant par l’humour délicieux, le visage de Marilú Marini, au-dessus d’un corps souple, n’affirme-t-il pas l’essence entière du théâtre ?
Il y a surtout qu’elle possède la grâce, cette entité si malaisée à définir, que Peter Brook décelait en elle, lui confiant le rôle d’Ariel, génie des airs, dans la Tempête de Shakespeare. Et ne pas oublier non plus qu’en 2011, sous la direction d’Yves Beaunesne, elle fut éblouissante dans le Récit de la servante Zerline, le texte, si riche d’ambiguïté affective, de l’écrivain autrichien Hermann Broch. Il apparaît nettement que l’année 2024 est l’année Marilú Marini, puisque, en même temps que le film de Sandrine Dumas, sort un livre d’Odile Quirot, Marilú Marini, chroniques franco-argentines. Jean-Pierre Léonardini
– Marilú Marini, rencontre avec une femme remarquable : le film est projeté à Paris dans les salles MK2 Beaubourg, Arlequin, Saint-André-des-Arts, Épée de bois, ainsi qu’à Cavaillon (la Cigale), Hérouville-Saint-Clair (Café des images) et Valence (le Lux).
Les 24 et 28/05, en région grenobloise (38), Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel interprètent Tout augmente. Imaginée par les trois anciens larrons des Fédérés de Montluçon qui se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités, une tragédie joyeusement grotesque. Un spectacle qui passe en revue un grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours !
Après Honte à l’humanité (1979), On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans (1993) et Trois Sœurs qui, en 2003, marquait le départ des Fédérés du Centre Dramatique National de Montluçon où ils officiaient depuis 1984, les trois compères (Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel), toujours aussi gaillards, se sont réunis pour une nouvelle aventure. Le poids des ans a marqué les corps mais l’humour mordant de leur performance reste intact même si cette « histoire désolante de notre humanité », fil rouge du spectacle, se teinte de quelque amertume. « Notre seul but est de vous plaire toujours (…) et le grotesque enfin sera notre seule arme », annonce un préambule en alexandrins lu par Muriel Piquart, la jeune musicienne qui accompagne discrètement le trio.
Contrairement au titre de la pièce, Tout augmente, il ne sera pas ici question d’inflation, mais de pléonexie, une maladie qui mène l’homme à sa perte. Forgé à partir du grec ancien pleon (plein) et ekein (avoir), ce terme désigne une soif d’accumulation. Autrement dit, selon nos trois larrons, la cupidité des riches à exploiter les pauvres et à piller la planète. La critique du capitalisme, sous-jacente à cette traversée d’1h20 créée au Garage Théâtre (58), n’empêche pas les gaudrioles : de courts tableaux nous conduisent de la naissance de l’humanité jusqu’à aujourd’hui.
On retrouve Olivier Perrier, toujours aussi bonhomme, en couche-culotte, vagissant. Un clin d’œil à Honte à l’humanité où les trois acteurs, nus et affublés d’une queue de cochon, tétaient une truie nommée Bibi. Puis l’enfant grandit, élevé par un aigle (Jean-Louis Hourdin) et un jaguar (Jean-Paul Wenzel). Il devient un Tarzan dodu, assommant deux adversaires avec une matraque en caoutchouc pour leur dérober la peau de l’ours… Jean-Louis Hourdin, en élégant conteur, évoque la naissance de la vie à partir d’un être unicellulaire, notre ancêtre, et parle de « l’héroïsme désespéré de vouloir être un homme ». On passe de la parodie à la scatologie, avec la chanson du caca : « Il n’y a pas de caca juif, pas de caca musulman, pas de caca chrétien, le caca, c’est le caca ». Après ces considérations hautement philosophiques, on en vient à l’expression « caca boudin » : « Une invention enfantine de haut niveau pour définir tout ce qui est merdique dans la vie ».
En attendant le ruissellement des richesses, notre civilisation occidentale est mortellement infectée par cette pléonexie. Depuis les Anciens Grecs jusqu’à Bernard Mandeville avec La Fable des abeilles (1714), une satire politique prônant l’utilité sociale de l’égoïsme. En passant par la parabole des thalers dans l’Evangile selon Saint-Mathieu, « celui qui n’a rien, se verra enlever ce qu’il a ». Heureusement, il y a Victor Hugo et son discours devant l’Assemblée nationale en 1849 : « On peut détruire la misère, une maladie du corps social (…) Tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ». Ces propos sérieux sont émaillés de blagues potaches où excellent ces comédiens hors pair. Et les spectateurs les plus réticents, entraînés par les autres, finissent eux aussi par rire de bon cœur…
Il fallait oser cette farce décomplexée, menée par ces acteurs qui peuvent tout se permettre et qui ont l’art du retournement, du grotesque au tragique et aussi à la poésie… Assis sur un banc, ils se partagent le conte pessimiste de la grand-mère dans le Woyzeck de Georg Büchner : émotion garantie ! Mireille Davidovici, photos Jean-Yves Lefevre
Tout augmente, Jean-Louis Hourdin – Olivier Perrier – Jean-Paul Wenzel et Muriel Piquart au violoncelle : Le 22/05 à 20h30 au Garage Théâtre (58), répétition publique et gratuite. Le 24/05 à 20h30, au Pot au Noir (Rivoiranche, 38650 Saint-Paul-lès-Monestier. Tél. : 04.76.34.13.34), le 28/05 à la Maison-Ateliers (701 route du Château, 38170 Cornillon en Trièves. Tél. : 07.85.94.48.22). Pour ces trois dates, réservation fortement conseillée.
Quatorze ans après sa création, jusqu’au 29/05 au Théâtre de la Bastille (75), Nicolas Bouchaud reprend la Loi du marcheur. Comme le fit Serge Daney en son temps, le comédien démontre que le pouvoir des images est toujours en progression.
Quatorze ans plus tard, l’image vibre toujours. Depuis la création dela Loi du marcheur, mise en scène par Éric Didry, ce projet de Nicolas Bouchaud, qu’il interprète seul en scène, n’a cessé d’être à l’affiche. « En 2010, je m’étais dit que cela allait intéresser quelques cinéphiles et puis qu’on arrêterait. Or, c’est un spectacle qu’on a joué énormément », explique le comédien. Amoureux du cinéma lui-même, il avait la volonté de faire partager cette passion singulière ; à travers le personnage, la pensée, la réflexion d’un autre amoureux du 7e art, le critique Serge Daney, qui, dans Itinéraire d’un ciné-fils, se confiait à Régis Debray, dans une réalisation de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin.
Pas une imitation de Serge Daney
Sur la scène, à partir de ce film documentaire, Nicolas Bouchaud incarne le critique qui a écrit pendant dix ans dans les colonnes de Libération, dirigea la rédaction des Cahiers du cinéma (de 1974 à 1981), fonda en 1991 une autre revue : Trafic. Mais pas question pour le comédien d’imiter Daney, de coiffer sa casquette, de se déguiser. Quelques tics de langage suffiront. Place aux idées. Avec le public pris à témoin, comme un confident. Cette même assistance est plus tard invitée à participer – un peu – au récit, mais c’est anecdotique. Devant un écran penché, avec quelques accessoires, comme une chaise, un micro et un magnétophone, utilisés quelques minutes seulement, il s’agit de donner à réfléchir, sans imposer de point de vue. Du moins pas directement. Même si les choix du critique sont sans équivoque. Il a ses réalisateurs favoris, par exemple Cavalier, Demy, Duras, Assayas, Godard, Rohmer…
Serge Daney, mort du sida en 1992 à 48 ans, s’est toujours considéré comme un « passeur ». C’est d’ailleurs ce qui ressort largement de ses propos. C’est cette parole qu’utilise Nicolas Bouchaud, offrant au personnage qu’il incarne toute sa part d’interrogations, de convictions et d’humanité. Avec ses inquiétudes franches elles aussi, quand il pointe, en 1992, « le retour d’une France moisie, voire vichyssoise ». Des fragments de Rio Bravo, avec entre autres « géants » John Wayne dans la peau du shérif, réalisé en 1959 par Howard Hawks, sont projetés. En VO, comme une matière brute.
Rio Bravo, la part d’enfance
Ce n’est pas un hasard. « Voilà un film qui a regardé mon enfance », disait Daney. Il y a consacré son premier article de journaliste. « Je l’ai vu plusieurs fois, il a été (pour moi aussi) fondateur, formateur. Cette part de l’enfance est très importante dans les métiers que l’on fait », complète Bouchaud. Devant l’écran, le comédien entre dans l’image, dans le récit, essuie à son tour des coups, puis rejoue les séquences, avec, alors, pour seul appui la bande-son. Travail de virtuose.
Dans les années 1990, Serge Daney s’interroge aussi beaucoup sur le pouvoir des images de la télévision, et celui des écrans qui commencent à envahir le paysage. Tout en affirmant que « le cinéma a la capacité de témoigner sur des événements historiques fondamentaux ». De quoi concerner bien au-delà d’un cercle plus ou moins élargi de cinéphiles ou d’amateurs de westerns. Gérald Rossi, photos Brigitte Enguérand
La loi du marcheur, Nicolas Bouchaud : Jusqu’au 29/05, 20h jusqu’au 28 mai, 21h le 29 mai, 18h30 les samedis. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).
Le 14/05, au théâtre Zingaro d’Aubervilliers (93), se déroule une soirée en hommage à Jack Ralite. Le 16/05, à Bobigny (93), Christian Gonon présente La pensée, la poésie et le politique. Théâtre, cinéma, littérature : la culture fut au cœur des préoccupations de l’ancien maire et ministre ! Au lendemain de sa mort en 2017, un entretien avec Denis Gravouil, alors secrétaire général de la CGT Spectacle.
Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?
Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.
C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?
D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation, il nous a adressé un texte de soutien. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini et il se terminait par « Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !
C.M. : Quel fut son apport sur le volet de la politique culturelle, lui qui ne fut jamais ministre de la culture ?
D.G. : Jack Ralite est connu pour les États généraux de la culture qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».
C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…
D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel «La construction culturelle en danger» adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.
C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?
D.G. : Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !
C.M. : Héritière d’une tradition fondée sur une relation forte à l’émancipation, la CGT s’est engagée « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?
D.G. : Selon la CGT, la culture n’est pas réservée à une élite. Comme l’énoncent Jean Vilar et Vitez, elle estime qu’« il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». C’est important qu’une confédération syndicale affirme que la culture n’est pas une affaire de spécialistes. Elle est pour tout citoyen le moyen de réfléchir et d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences et nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme, par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel
– Hommage à Jack Ralite : Le 14/05, à partir de 18h30, Paroles artistiques et citoyennes. Théâtre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 93300 Aubervilliers (Inscriptions : amis.jack.ralite@gmail.com).
Christian Gonon, dans « La pensée, la poésie et le politique »
– La pensée, la poésie et le politique : Le 16/05 à partir de 18h30, spectacle à 20h. Christian Gonon, de la Comédie Française, livre sur les planches les mots et réflexions de Jack Ralite, extraits du livre au titre éponyme de Karelle Ménine. Salle Pablo Neruda, 31 avenue du président Salvador Allende, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.93.93).
Jack Ralite, un homme de parole
Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand, délégué à l’emploi, maire d’Aubervilliers de 1984 à 2003, député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme et l’élu communiste fut, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.
Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail.Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.
« Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) », témoigne Jean-Pierre Léonardini dans la préface du livre collectif, Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, que lui consacre les éditions du Clos Jouve. La publication de trois textes de Jack Ralite, suivis d’écrits inédits (Catherine Robert, Etienne Pinte, Yves Clot, Laurent Fleury, Bernard Faivre d’Arcier, Julie Brochen, Jean-Claude Berutti, Michel Bataillon, Olivier Neveux…). Yonnel Liégeois
Les 12-19 et 26/05, aux Enfants du paradis (75), Daniel Mesguich propose L’Arlésienne. Une lecture de la pièce d’Alphonse Daudet, suave et élégante. Claudel a pu dire : « L’œil écoute ». Avec Mesguich le conteur, l’oreille voit !
Daniel Mesguich donne lecture de l’Arlésienne, pièce d’Alphonse Daudet (1840-1897), que mit en musique Gorges Bizet. Qui peut le plus peut le moins, se dit-on aussitôt, à l’exacte mesure de l’acteur-metteur en scène dûment reconnu que l’on sait, rompu à tant de réalisations inventives, parfois jusqu’à l’excentricité – le plus souvent à partir de classiques –, toujours stimulantes en tout cas. Le voici vêtu de noir, debout devant le micro, texte en main, dans l’attitude du conteur. Et quel conteur ! Du drame d’amour en trois actes écrit de main de maître par Daudet, par ailleurs romancier longtemps fêté pour sa prose émotive et fluide, Mesguich distille tous les sucs avec gourmandise.
Cette tragédie en bord de Rhône prend vie dès qu’il ouvre la bouche. Chaque personnage est soudain doté d’une voix singulière, d’un accent étonnamment intime grâce à l’art de la diction du grave à l’aigu porté au plus haut. Il va jusqu’à différencier les intonations selon les consonances locales, à l’image d’une Provence multiple aux parlers si divers. Si Claudel a pu dire « L’œil écoute », avec Mesguich l’oreille voit ! De son masque de chair sourd tout un petit mode spectral : le Gardian jaloux, Frédéri l’inconsolable amoureux, Vivette la fiancée de second choix, l’Innocent si touchant à qui le Berger raconte la Chèvre de monsieur Seguin… Une prouesse suave, élégante, joueuse, qui mérite la gratitude de tout auditeur-spectateur digne de ce nom. Jean-Pierre Léonardini
L’Arlésienne d’Alphonse Daudet, Daniel Mesguich : Les 12-19 et 26/05, 15h30. Les Enfants du Paradis, 34 rue Richer, 75009 Paris (Tél. : 01.42.46.03.63).
Le 25 avril 1974, le Portugal vit sa Révolution des œillets. Directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues évoque la dimension mythique et politique de l’événement. Mais aussi le sens qu’il revêt aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite portugaise compte une cinquantaine de députés depuis les élections du printemps dernier.
Pour Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, la Révolution des œillets fut pour son pays un moment historique clé. En mettant un terme à l’une des dictatures la plus longue et la plus terrible d’Europe, elle a permis l’éclosion de la démocratie. Malgré une extrême droite en embuscade, Tiago Rodrigues ne renonce pas : ni à cette révolution, ni au théâtre.
Marie-José Sirach – La Révolution des œillets fascine à plusieurs endroits. C’est une révolution militaire mais pacifiste ; une révolution populaire et démocratique. Enfin, c’est une révolution déclenchée par une chanson…
Tiago Rodrigues – J’ajouterais qu’elle a été une révolution joyeuse. D’un côté, il y a ces jeunes capitaines qui conspirent et utilisent deux chansons à code, l’une étant E Depois do Adeus, interprétée par Paulo de Carvalho et sélectionnée pour le concours de l’Eurovision ; l’autre Grândola vila morena, de Zeca Afonso, un hymne révolutionnaire avant la révolution. La révolution des œillets a été une énorme fête populaire. J’ai en mémoire les mots d’un des capitaines, Salgueiro Maia qui, entrant dans Lisbonne au petit matin du 25 avril, dira à un journaliste : « Nous sommes là pour que plus personne au Portugal soit obligé de faire la guerre ou de se taire. »C’est aussi une révolution idéologique, avec des capitaines qui ne pensent pas tous pareil, certains sont communistes, d’autres socialistes, centristes voire de droite, mais elle affirme les valeurs fondamentales démocratiques, pacifiques et anticolonialistes. Il ne s’agissait pas tant de faire un coup d’Etat que de changer l’état des choses.
Cette révolution aurait eu peu de chance de réussir sans l’immense soutien populaire avec des dizaines de milliers de personnes qui contreviennent aux ordres et descendent dans la rue et font la fête. Il faut aussi mentionner sa dimension mythologique avec les œillets qui fleurissent soudain à toutes les boutonnières et à la pointe des mitrailleuses des soldats. Enfant, mes parents m’ont toujours amené célébrer le 25 avril rue de la Liberté à Lisbonne. J’en garde des souvenirs incroyables. Au point que, lorsque je me suis installé à Avignon, j’ai planté dans mon jardin des œillets. Les Portugais ont préservé, entretenu un rapport romantique à cette révolution. Elle a grandi, a permis de nombreuses conquêtes et, malgré des imperfections, a conservé une espèce d’innocence, une aura incroyable. La Révolution des œillets fait partie de ma vie. Quand je regarde le monde, je pense à cette révolution. N’en déplaise à certains qui voudraient effacer le mot, ce fût une révolution.
M-J.S. – Vous appartenez à la première génération née après la dictature. Comment grandit-on dans un pays libéré, avec un présent à inventer, la démocratie, et une mémoire à reconstruire ?
T.R. – J’ai grandi entouré d’adultes qui ont vécu sous la dictature, un régime qui entretenait la culture de la peur et du silence à tous les endroits de la société. Contrairement à eux, j’ai grandi dans une atmosphère de liberté. Pour ma génération, c’était naturel, pas pour eux. La présence de la dictature ne s’est pas évaporée en quelques semaines. On la retrouvait dans des réflexes, la peur de la hiérarchie, ne pas dire tout haut ce que l’on pense, le silence, le besoin d’un chef fort, de cette figure messianique et patriarcale. J’ai grandi dans un pays peuplé de gens qui semblaient venir d’un autre pays. Je ressens beaucoup de responsabilité pour être à la hauteur de l’héritage de la Révolution des œillets. Ma façon d’envisager le théâtre dans sa dimension politique, mes mises en scène… sont nourries d’une dette envers celles et ceux qui ont souffert et qui ont fait cette Révolution.
M-J.S. – En 2012, vous montez Trois doigts sous le genou, une pièce sur la censure sous Salazar et, en 2020, Catarina et la beauté de tuer des fascistes, sur la montée de l’extrême droite au Portugal, comme un signal d’alarme…
T.R. – Pendant la dictature, la censure s’intéressait en premier lieu aux rôles et aux corps des femmes, d’où ces Trois doigts qui font référence à la longueur autorisée des jupes. Ensuite, elle cherchait des propos qui pouvaient nuire à la religion ; enfin, plus tard, elle s’est faite encore plus idéologique, traquant tout ce qui pouvait se référer au marxisme, au communisme, à la démocratie. Jusqu’aux années cinquante, la société comme les artistes s’autocensuraient. Il a fallu attendre une génération de metteurs en scène (celle du théâtre de la Cornucopia de Luis Miguel Cintra, la compagnie A Barraca, Joao Motta, Joaquim Benite, Jorge Silva Melo, NDLR) qui, dans les années 70, ont créé un théâtre subversif, suffisamment aguerri pour passer à travers les mailles de la censure. Les compagnies indépendantes ont joué un grand rôle dans la transition vers la démocratie, avec un théâtre plus politique.
Quant à Catarina, j’ai imaginé une fiction qui cherchait à mesurer ce qui est resté de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui alors que l’on assiste à la montée de l’extrême droite. Une extrême droite qui puise ses arguments dans le corpus idéologique de la dictature. C’est pour cela, qu’aux termes d’extrême droite ou de droite radicale, j’ai utilisé le mot fasciste dans cette pièce. Pour provoquer une réaction. La pièce est éditée au Portugal depuis le 24 avril. Entre le moment où je l’ai écrite et aujourd’hui, l’extrême droite compte 50 députés. Catarina et la beauté de tuer des fascistes n’est pas une pièce prophétique, mais une hyperbole dystopique. On a beau faire du théâtre, ce n’est pas le théâtre qui va empêcher la menace qui pèse sur la démocratie. Mais il est nécessaire pour penser autrement.
M-J.S. – Justement, vous disiez, il y a quelque temps, qu’aller au théâtre était un des gestes les plus révolutionnaires. Qu’entendez-vous par là ?
T.R. – Aller au théâtre, c’est refuser les contraintes qui nous sont imposées. Le capitalisme veut nous domestiquer, nous inculquer que notre valeur humaine est connectée au moindre effort. D’un clic, tu as accès à l’infini. Le théâtre oblige à sortir de son canapé, il bouscule nos habitudes de consommateurs, il nous considère comme des citoyens, aller au théâtre c’est révolutionnaire ! Parce qu’il nous invite à entrer dans l’inconnu, échappe aux lois du marché, propose d’autres règles. C’est presque anti-système d’aller au théâtre. Je remarque que les salles sont pleines, qu’il y a un vrai renouvellement du public. Tous ces éléments, aussi minoritaires soient-ils, permettent de garder sa liberté. Propos recueillis par Marie-José Sirach
En 2024, la France fête les 150 ans de l’impressionnisme. Orchestré notamment par le musée d’Orsay, l’événement met à l’honneur les grandes figures de ce courant pictural, à Paris comme un peu partout en France. Il nous en fait découvrir d’autres, telle la peintre belge Anna Boch au musée de Pont-Aven.
« Bal du moulin de la Galette », Renoir (1876).
« Les bords du Loing vers Moret » (Sisley, 1883), un « Lavoir à Pontoise » (Pissarro, 1872), « Le déjeuner sur l’herbe » (Manet, 1863), « Les coquelicots » (Monet, 1873), la « Chasse aux papillons » (Morisot, 1874), « Les raboteurs de parquet » (Caillebotte, 1874) « Les repasseuses » (Degas, 1884)… Des images surgissent du passé qui ébranlent encore nos sens à l’évocation des peintres impressionnistes. Et c’était leur volonté. Dès la naissance du courant pictural, ils entendaient être libérés des principes académiques qui hiérarchisaient la peinture : la primauté du dessin sur la couleur, celle des sujets religieux ou mythologiques sur les scènes de la vie quotidienne ou des paysages. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, tout ça vole en éclat quand des artistes s’affranchissent de l’art officiel dicté par le Salon.
Scandale et renversement L’année 2024 a été choisie pour les saluer parce qu’ils furent une trentaine à inaugurer à Paris, le 15 avril 1874, une exposition indépendante et impressionniste. Le terme, péjoratif, évoqué par un critique d’art à propos du tableau « Impression, soleil levant » de Monet qui y était exposé, désignera le mouvement artistique. Ce dernier était déjà plus ou moins dans les cartons dix ans plus tôt quand des peintres tels Manet créent en 1863 le Salon des refusés, en référence aux œuvres non admises par le Salon officiel. Cela fit grincer bien des dents et des plumes mais le courant était lancé. Aujourd’hui, il est reconnu comme majeur au point de ternir l’art pompier antérieur. « La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Les cours, ardus mais passionnants, du sociologue Pierre Bourdieu au Collège de France en 1998 éclairaient l’aventure (1).
Les célébrations des 150 ans de l’impressionnisme ne manquent ni de panache ni de public. À commencer par « Paris 1874. L’instant impressionniste » jusqu’au 14 juillet 2024 au musée d’Orsay (2). Élaborée avec la National Gallery of Art de Washington qui la présentera à l’automne 2024, l’exposition revient sur l’histoire du mouvement avec environ 130 œuvres dont moult pépites de l’impressionnisme ou de l’art pompier exposées en contrepoint. Technologie oblige, Orsay proposera jusqu’au 11 août une expo virtuelle avec casques à l’appui qui nous mènera dans l’atelier du photographe Nadar, le soir du 15 avril 1874 en compagnie des artistes exposés. Plus concrètement, le musée prête quelque 180 œuvres à 34 institutions un peu partout en France, y compris en Corse ou à la Réunion (3). D’Ajaccio à Amiens, en passant par Giverny, Rouen ou Tourcoing, les visiteurs pourront admirer les tableaux d’impressionnistes, célèbres ou non.
De Bruxelles à Pont Aven En Bretagne, c’est Anna Boch (1848-1936) qui est à l’honneur au musée de Pont-Aven, jusqu’au 26 mai 2024 (4). Le musée breton s’associe au Mu.ZEE d’Ostende (Belgique) qui a présenté l’exposition l’an passé, pour nous faire découvrir une peintre belge du néo-impressionnisme. Artiste, mélomane, collectionneuse des œuvres de Van Gogh, de Gauguin ou de Signac, Anna peint des paysages notamment de la côte bretonne à couper le souffle, des femmes écrivant ou portant l’ombrelle, des hommes de « Retour de la pêche ». Comme ses homologues français, elle magnifie la couleur comme le quotidien des gens. Membre de La Ligue belge du droit des femmes, elle est la seule à adhérer aux cercles artistiques belges Les XX et La Libre Esthétique.
Elle regrette en 1927, le manque de « peinteresses » au Salon officiel d’art belge à Paris. En attendant, Anna est considérée comme majeure dans le mouvement artistique qui se poursuit. Sacrée voyageuse aussi, Anna Boch part en Grèce, en Sicile, en Algérie ou en Espagne. Avec son frère Eugène, peintre également, elle découvre dès 1901 la Bretagne, du nord au sud. Raison de plus pour que le musée de Pont-Aven fête l’artiste qui déclarait à 81 ans : « Il faut rester dans le train pour garder sa jeunesse ». Prenons-le pour aller la saluer ! Amélie Meffre
L’actrice Leïla Bekhti s’est engagée auprès des équipes de l’Unicef pour alerter le monde sur le sort des enfants dansla bande de Gaza. Depuis le début de la guerre, plus de 12 300 d’entre eux sont morts. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Hayet Kechit.
« Je suis Leïla Bekhti et je m’engage aujourd’hui pour l’Unicef. » En plan serré, dans une vidéo d’une minute et demie sous-titrée en anglais publiée le 17 avril, la comédienne Leïla Bekhti explique, le ton grave et en quelques mots simples, les raisons qui l’ont poussée à rejoindre l’Unicef « pour les enfants de Gaza » et à médiatiser cet engagement. « La situation là-bas est tragique. Les enfants en sont les premières victimes », déclare l’actrice, César 2011 du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le long-métrage Tout ce qui brille.
Gaza, l’endroit au monde le plus dangereux pour les enfants
Bombardements incessants, famine, destruction des hôpitaux, des maternités, des écoles, peur permanente… Leïla Bekhti pose les mots sur la tragédie en cours depuis le 7 octobre et la réplique israélienne contre l’enclave palestinienne, après l’attaque du Hamas. Pour l’actrice, « il faut que ça s’arrête. Plusieurs milliers d’entre eux sont séparés, non accompagnés ou orphelins ». « Le nombre de bébés et d’enfants blessés, tués, amputés ou malades est alarmant », alertant sur ce constat déjà formulé par l’ONU : « Gaza est devenu l’un des endroits au monde les plus dangereux pour les enfants. »
Face à cette situation humanitaire catastrophique, l’aide des ONG reste entravée par l’armée israélienne malgré la pression internationale insistante. Elle est pourtant « essentielle » et ses restrictions ont des conséquences meurtrières, alors que « les enfants et les populations civiles ont désespérément besoin d’avoir accès à la nourriture, à l’eau potable et à du matériel médical », pointe l’actrice qui invoque la nécessité pour l’Unicef de « continuer à agir pour pouvoir protéger chaque enfant à court et à long terme ».
12 300 enfants morts depuis le début de la guerre
Dans un rapport publié le 3 mars, l’Unicef avait déjà sonné l’alarme sur leur sort, appelant à un sursaut international pour éviter une famine généralisée, dont les enfants sont d’ores et déjà les premiers à payer le prix. Plus de 12 300 enfants sont morts depuis le début de la guerre à Gaza, qui a tué plus d’enfants en quatre mois qu’en quatre ans de conflits à travers le monde entier, selon l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa). Hayet Kechit
« À défaut de liquider le Hamas, la campagne israélienne a détruit la bande de Gaza comme espace de vie, dans tous les sens du terme, avec un bilan humain qui correspondrait, à l’échelle de la population française, à plus d’un million de tués, dont plus de QUATRE CENT MILLE ENFANTS. Ce champ de ruines, sur lequel la haine ne peut que prospérer, sera un terreau fertile à une résurgence de l’islamisme armé, d’autant plus que le Hamas dénoncera la passivité arabe et internationale pour mieux se disculper de sa responsabilité directe dans un tel désastre« . Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (Le Monde, 28/04/24).
Jusqu’au 08/05, Trois fois Ulysse est la deuxième pièce de Claudine Galea à l’affiche de la Comédie-Française. Qu’elle écrive des romans, pour le théâtre ou la jeunesse, sa langue ne cesse de s’aventurer hors des sentiers battus. Rencontre avec une autrice qui ne renonce ni à la poésie, ni à l’utopie. Une écrivaine attentive au monde, à l’humanité.
Marie-José Sirach : Laëtitia Guédon, qui met en scène Trois fois Ulysse, dit que vous avez accepté « d’entrer dans le grand poumon lyrique » de la tragédie. C’est-à-dire ?
Claudine Galea : Je parle d’un lyrisme fracassé, pas celui de la tragédie telle qu’on l’écrivait il y a plusieurs siècles. Ce n’est plus possible aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’y a plus de transcendance, parce que mon écriture a sa propre logique, sa propre cohérence et, en relisant l’Odyssée, que j’ai relu dans trois traductions différentes pour pouvoir l’appréhender autrement, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la guerre, les massacres, l’épopée d’un héros qui n’a cessé de saccager le monde. Dès lors, il fallait que la poétique, terme que je préfère au lyrisme, soit brisée. Il y a beaucoup d’humour dans ce que j’ai écrit, inséparable de la distance nécessaire que j’éprouve avec ce grand mythe.
M-J.S. : On a l’habitude de vous lire dans des monologues, des dialogues intérieurs très intimes. Ici, vous explorez plusieurs registres d’écriture, le chant, l’histoire, le poème… C’était une sorte de défi ?
C.G. : C’était un vrai questionnement. Pendant six mois, j’ai lu, je me suis laissée imprégner et je savais que je trouverais ce que j’avais à raconter dès lors qu’Ulysse m’apparaîtrait autrement. Un jour, j’ai compris qu’il cheminait vers sa mort. Cette vulnérabilité me l’a rendu touchant, humain. Quant aux femmes, Calypso et Pénélope sont très peu présentes dans l’Odyssée. Pénélope n’a droit qu’à quelques lignes ; on ne dit rien sur Calypso, qui pourtant partage sa vie pendant sept ans avec Ulysse. Ce que vit Hécube est d’une violence inouïe. Elle apparaît à peine dans l’Iliade, ses six enfants sont morts assassinés. Tous m’apparaissent comme des fantômes… On a toujours regardé Ulysse uniquement sous l’angle du héros, du surhomme, du vainqueur. Que pouvaient ressentir ces figures féminines ? On n’a jamais pris le temps de les regarder…
« Les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse »
M-J.S. : Votre approche d’Ulysse est-elle une manière de déconstruire ce héros de la mythologie ?
C.G. : Je ne cherche ni à déboulonner, ni à déconstruire. Je cherche juste à regarder, à tenter de comprendre ce qui s’est passé, sachant que c’est Homère qui écrit. L’évidence s’impose : les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse. Elles n’ont ni sentiment, ni émotion, ni destin, ni futur et tout tourne autour de lui. Or, ce sont elles qui m’intéressent. C’est effectivement une forme de déconstruction nécessaire. Il y a la façon critique de regarder un grand mythe, puis il y a la langue qu’on lui donne. Il faut trouver une langue qui ne soit pas uniquement une langue de déconstruction qui serait descriptive ou agressive, ça ne m’intéresse pas. On peut nier la figure du super-héros mythologique mais on ne peut pas nier la puissance de la langue d’Homère.
M-J.S. : Votre pièce est une commande. Cela a-t-il eu des incidences sur votre écriture ?
C.G. : L’enjeu le plus important a été de trouver la langue. Il s’agissait de se mesurer au lyrisme tout en le rendant contemporain. J’avais des contraintes et il s’agissait d’avancer au milieu d’elles, de tracer un chemin. J’ai exploré la langue dans des endroits qui ne m’étaient pas encore familiers, un mélange de trivialité et de poétique, une friction de registre, une friction de temporalité. Je l’ai compris en écrivant.
« Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. »
M-J.S. : Pourquoi dit-on des mythes, des contes millénaires travaillés par le temps, par les hommes, par les guerres qu’ils font écho à notre présent ?
C.G. : C’est le présent qui fait écho au passé, c’est l’avenir qui fait écho au présent… Quand j’ai commencé à écrire, je pouvais entendre ce qui se passait en Ukraine, puis en Palestine. Les récits mythologiques ne se situent pas dans l’actualité. Ils parlent du rapport des hommes entre eux. Ulysse est une figure guerrière masculine qu’on retrouve aujourd’hui dans la figure du pouvoir, de la domination, qui n’a de cesse de vouloir réduire le monde pour se l’approprier, détruire tout sur son passage pour posséder ce qu’il ne possède pas. Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. Les mythes sont un vertige de beauté et un gouffre d’horreur.
M-J.S. : Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans votre vie d’écrivaine ?
C.G. : Je ne suis pas certaine que l’IA soit une langue, c’est-à-dire une possibilité d’inventer, de transgresser, une possibilité artistique. Je suis écrivaine, d’autres sont peintres, compositeurs, nous créons des œuvres sensibles. L’art ne peut pas être remplacé par du savoir-faire, de la fabrication, de l’information. Or, l’art n’est pas l’endroit du consensus mais de l’inattendu. L’art, c’est l’insoumission à tout. Je ne pense pas que l’IA occupe cette place. En revanche, cette place est à défendre parce qu’elle est en permanence menacée comme si on n’avait plus besoin de l’art. Et c’est terrifiant car c’est une question de civilisation, au-delà d’une question de culture. Que serait une société sans écrivain, sans musicien, sans artiste ? Un monde où l’on ne pourrait outrepasser les règles, les habitudes, les usages, un monde sans invention ? L’IA peut-être utile à plein d’endroits mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il y a l’usage qu’en fait le pouvoir et l’usage qu’en font les êtres vivants.
« On a autant besoin d’art que de pain »
M-J.S. : Le budget de la culture va diminuer de 200 millions d’euros. Parmi les « économies » annoncées, moins 6 millions pour l’Opéra et moins 5 millions pour le Français. Comment réagissez-vous ?
C.G. : C’est une fuite en avant des gouvernements successifs face à la nécessité de l’art et de la culture. Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont touchées et, symboliquement, ce n’est pas rien par rapport à la place qu’elles occupent dans le monde de la culture. Frapper les institutions à cette hauteur annonce un démantèlement de notre trésor culturel français. C’est extrêmement grave mais il ne faut pas oublier que cette politique a commencé il y a fort longtemps. Les compagnies, qui font vivre le théâtre sur tout le territoire, ont été les premières à être impactées. Il faudrait un soulèvement, un mouvement pour renverser ces politiques-là. Nous sommes dans une situation qui met le monde de la culture au même endroit que les employés, les ouvriers. Nous sommes tous en danger par rapport à ce qui nous est nécessaire dans la vie : manger, se loger, lire, voyager, aller au théâtre, au concert. On a autant besoin d’art que de pain. Ce sont les mêmes combats. Amputer le budget de la culture raconte une volonté politique de porter atteinte à l’art et à la culture. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Trois fois Ulysse se joue à la Comédie-Française, salle du Vieux-Colombier, jusqu’au 8/05. Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). Le texte est publié par les éditions Espaces 34.
Jusqu’au 12/05, au théâtre de la Bastille (75), du 21 au 24/05 à la Comédie de Saint-Étienne (42), auteur et interprète, Salim Djaferi présente Koulounisation. Entre humour et sérieux, il passe en revue le vocabulaire usité pour nommer le temps de la colonisation, des « événements » en France, de la révolution en Algérie. De maux en mots, quand le langage s’immisce dans le temps présent.
Né en Belgique, le jeune homme, Salim Djaferi formé au Conservatoire royal de Liège, ne comprend ni ne parle qu’une langue arabe héritée de ses parents, formatée à l’européenne. Aussi, désireux de connaître un peu plus l’histoire du pays de sa famille, est-il étonné et surpris lorsqu’il pose la question à sa mère : comment dit-on « colonisation » en arabe ? « Koulounisation », lui répond-elle ! Un mot qu’il accueille, avec humour certes mais surtout avec circonspection, qu’il récuse ensuite et l’incite à mener l’enquête. En Algérie, en Belgique, en France pour égrener alors un récit où le langage perd de son innocence, le vocabulaire de sa banale existence… En visite au bled, il reçoit la même réponse de l’une de ses tantes, décidé alors à dénicher des livres et des interlocuteurs aptes à percer l’énigme entre parler populaire et arabe classique. La surprise sera de taille !
Des plaques de polystyrène, trois bouts de ficelle et des épingles pour y accrocher photos et papiers administratifs, nous voilà embarqués dans un périple au long cours au pays des mots… D’abord, dans la plus grande librairie d’Alger, point de bouquins sur le sujet, les livres sur la colonisation et l’indépendance sont classés au rayon « révolution » ! Ensuite, son dialogue avec intellectuels et universitaires, experts en langue arabe, lui ouvre d’autres perspectives. Ici, le mot se traduit par « s’approprier sans autorisation », voire même « ordonner », ordonner que tout vous appartient, que vous avez le droit de changer le nom des rues, pire celui des gens. Un exemple ? « Celui de mon grand-père, Ahmed Ould Ahmed Ould Ahmed Ould Ahmed (Ahmed fils d’Ahmed fils d’Ahmed fils d’Ahmed) est devenu Ahmed Djellal. L’administration française a fait accoler son prénom à son lieu de naissance ! ».
Ni plainte ni ressentiment dans le propos de Salim Djaferi, l’humour met chacun à bonne distance pour bien comprendre comment les maux sont pris au mot, différemment selon les berges de Méditerranée d’où l’on parle. Une leçon fort éclairante et pertinente sur l’usage du langage, sans grammaire ni dictionnaire, qui donne à penser sur les difficultés à s’approprier une culture et une histoire par les enfants d’immigrés, deuxième ou troisième génération. Yonnel Liégeois
Koulounisation, Salim Djaferi : Jusqu’au 12/05 à 19h, les samedi et dimanche à 17h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Du 21 au 24/05, à la Comédie, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14) .
Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.
Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !
Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.
Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.
Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populairetout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois
Avec la sortie en mars et avril d’Averroès et Rosa Parks et de La Machine à écrire et autres sources de tracas, Nicolas Philibert pose à nouveau sa caméra sur le monde de la psychiatrie. Un an après Sur l’Adamant, qui a décroché l’Ours d’or à Berlin.
Pauline Porro – Après La Moindre des choses et Sur l’Adamant, vous réalisez à nouveau deux documentaires sur la psychiatrie. Pour quelles raisons ?
Nicolas Philibert – J’ai tourné La Moindre des choses en 1995 à la clinique psychiatrique de La Borde, qui incarne le courant de la psychothérapie institutionnelle selon lequel, pour prétendre soigner les personnes, il faut aussi soigner l’institution. À travers ce film, je vais apprendre à apprivoiser, un peu, un monde sur lequel on a tous beaucoup de préjugés. Je vais découvrir que, dans leur immense majorité, les patients en psychiatrie sont surtout des gens effrayés et angoissés. Bien des années plus tard, j’ai eu envie de retrouver ce monde, parce que, au fond, je n’en suis pas complètement revenu. Cela a continué à m’habiter, car on y rencontre des personnes qui nous déroutent, qui nous poussent à nous questionner sur la société, qui nous ouvrent à une certaine poésie… Beaucoup de gens que je rencontre en psychiatrie me renvoient à moi-même et à mes propres vulnérabilités.
P.P. – Comment parvient-on à filmer dans un tel environnement ?
N.P. – J’ai fait ces films d’une manière très improvisée. Quand je me rends au centre de jour L’Adamant, je n’ai pas de programme, pas de plan de travail. J’arrive humblement avec l’idée d’inventer le film jour après jour, au gré des rencontres.Mon cinéma repose sur la relation. J’essaye de faire en sorte que les gens qui sont là aient envie de me raconter des choses devant une caméra, mais je ne force jamais les portes.
P.P. – Après avoir filmé ce centre de jour, vouliez-vous donner une image plus complète de la psychiatrie en filmant un hôpital ?
N.P. – Au début, je ne souhaitais faire qu’un seul film mais, de fil en aiguille, je vais aller à l’hôpital pour y rendre visite à certains des patients rencontrés sur l’Adamant. Petit à petit, ces visites se transforment en repérage et l’idée d’un deuxième film à l’hôpital émerge, fondé principalement sur des entretiens entre soignés et soignants. En parallèle, j’apprends que des soignants bricoleurs font des visites à domicile pour épauler des patients dans leurs problèmes domestiques. J’accompagne deux d’entre eux et cela me donne envie de continuer. Mais ces films sont trois aspects différents d’une même psychiatrie. Les patients n’en sont pas tous au même point. À l’hôpital, ils traversent un moment de plus grande fragilité. Mais il s’agit dans tous les cas d’aider les uns et les autres à tisser un lien avec le monde. C’est le cas à travers les ateliers sur l’Adamant, les entretiens dans Averroès et Rosa Parks, ou quand on vient réparer une machine à écrire chez un patient.
P.P. – Les soignés évoquent le manque de moyens dont souffre la psychiatrie. Comment cela se manifeste-t-il ?
N.P. – Aujourd’hui, il existe une psychiatrie déshumanisée, qui ne prend plus le temps car cela coûte cher. On a ainsi supprimé des dizaines de milliers de lits et de très nombreux postes au cours de ces vingt dernières années. Quand on n’a plus le temps de s’occuper des patients, ils sont livrés à eux-mêmes, et ceux dont on se dit qu’ils sont agressifs, on aura vite fait de les enfermer. Lorsqu’on ne peut plus exercer son travail dignement, on finit par déserter, donc on fait appel à des intérimaires qui sont mieux payés, mais qui ne sont pas investis de la même manière. Ce n’est pas lié à la seule psychiatrie, et c’est tout le monde de la santé qui va mal. Entretien réalisé par Pauline Porro
Les films de Nicolas Philibert :1990, La Ville Louvre. 1997, La Moindre des choses. 2002, Être et avoir. 2007, Retour en Normandie. 2013, La Maison de la radio. 2018, De chaque instant. 2023, Sur l’Adamant. 2024, Averroès et Rosa Parks et La Machine à écrire et autres sources de tracas.
Le 16 avril, jour de l’allumage de la flamme à Olympie en Grèce, le Mouvement de la Paix a lancé une pétition en vue d’une trêve lors des Jeux Olympiques 2024 à Paris. Un appel en accord avec la résolution de l’assemblée générale de l’ONU adoptée le 21 novembre 2023.
La première torche du relais de la Flamme Olympique de Paris 2024 a été allumée le 16 avril lors d’une cérémonie à Olympie, en Grèce, où se déroulaient les Jeux antiques. Depuis le Péloponnèse, la Flamme Olympique rejoindra Athènes, traversera la mer Méditerranée pour arriver à Marseille le 8 mai 2024 et poursuivre son parcours à travers la France jusqu’à Paris pour marquer officiellement le début des jeux olympiques. Le Mouvement de la Paix a lancé ce même jour, date du départ de la flamme olympique d’Olympie à destination de Paris, une pétition mondiale pour qu’ensemble les peuples du monde entier exigent de leurs dirigeants, dont ceux de la France, État organisateur des Jeux, qu’ils agissent avec détermination pour la mise en place, pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, de la trêve olympique selon la résolution adoptée par l’ONU le 21/11/2023.
Si le Mouvement de la Paix se réjouit de ce vote, il serait inconcevable qu’il ne reste qu’un vœu pieu et que cette résolution ne soit pas suivie d’effets et d’initiatives concrètes de la part de chaque État. L’enjeu est de mobiliser les populations, les associations, les partis politiques, les élues et les élus, les syndicats, les sportives et sportifs, les artistes, éducatrices, éducateurs, du monde entier pour faire pression auprès des chefs d’État, afin qu’ils agissent pour que la trêve Olympique devienne une réalité. Le Mouvement de la Paix remercie par avance toutes celles et ceux, organisations, citoyennes et citoyens de tout âge qui en France et à travers le monde feront connaître par tous les moyens à leur disposition cette campagne mondiale qui participera à l’émergence d’une insurrection des consciences pour avancer dans la construction d’un monde de paix et d’amitié entre les peuples.
Chacune et chacun, là où il-elle est, peut agir pour contribuer à faire que la belle idée de l’arrêt des combats sur l’ensemble de la planète, héritée des premiers Jeux Olympiques en Grèce au 9ème siècle avant JC, devienne une réalité et contribue à la construction d’un monde pacifique et meilleur grâce au sport et à l’idéal olympique. Ce même jour, alors que le Mouvement de la Paix demandait en urgence une audience au président de la République pour avancer des propositions concrètes et obtenir des actes politiques, Emmanuel Macron déclarait dans la presse régionale sa volonté d’agir pour une trêve olympique. Philippe Gitton
Le Mouvement de la Paix, 9 rue Dulcie September, 93400 Saint-Ouen (Tél. : 01.40.12.09.12).