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Jack Ralite, double hommage

Le 14/05, au théâtre Zingaro d’Aubervilliers (93), se déroule une soirée en hommage à Jack Ralite. Le 16/05, à Bobigny (93), Christian Gonon présente La pensée, la poésie et le politique. Théâtre, cinéma, littérature : la culture fut au cœur des préoccupations de l’ancien maire et ministre ! Au lendemain de sa mort en 2017, un entretien avec Denis Gravouil, alors secrétaire général de la CGT Spectacle.

Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?

Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est   intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.

C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?

D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation,  il nous a adressé un texte de soutien. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini et il se terminait par « Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !

C.M. : Quel fut son apport sur le volet de la politique culturelle, lui qui ne fut jamais ministre de la culture ?

D.G. : Jack Ralite est connu pour les États généraux de la culture qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».

C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…

D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel « La construction culturelle en danger » adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.

C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?

D.G. : Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !

C.M. : Héritière d’une tradition fondée sur une relation forte à l’émancipation, la CGT s’est engagée « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

D.G. : Selon la CGT, la culture n’est pas réservée à une élite. Comme l’énoncent Jean Vilar et Vitez, elle estime qu’«  il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». C’est important qu’une confédération syndicale affirme que la culture n’est pas une affaire de spécialistes. Elle est pour tout citoyen le moyen de réfléchir et d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences et nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme, par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel

Hommage à Jack Ralite : Le 14/05, à partir de 18h30, Paroles artistiques et citoyennes. Théâtre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 93300 Aubervilliers (Inscriptions : amis.jack.ralite@gmail.com).

Christian Gonon, dans « La pensée, la poésie et le politique »

La pensée, la poésie et le politique : Le 16/05 à partir de 18h30, spectacle à 20h. Christian Gonon, de la Comédie Française, livre sur les planches les mots et réflexions de Jack Ralite, extraits du livre au titre éponyme de Karelle Ménine. Salle Pablo Neruda, 31 avenue du président Salvador Allende, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.93.93).

 Jack Ralite, un homme de parole

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand, délégué à l’emploi, maire d’Aubervilliers de 1984 à 2003, député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme et l’élu communiste fut, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.

Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail. Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.

« Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) », témoigne Jean-Pierre Léonardini dans la préface du livre collectif, Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, que lui consacre les éditions du Clos Jouve. La publication de trois textes de Jack Ralite, suivis d’écrits inédits (Catherine Robert, Etienne Pinte, Yves Clot, Laurent Fleury, Bernard Faivre d’Arcier, Julie Brochen, Jean-Claude Berutti, Michel Bataillon, Olivier Neveux…). Yonnel Liégeois

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Le 1000ème article, quel chantier !

Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.

Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.

Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Pelloutier, un original prix littéraire

Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier,  nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !

Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».

De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois

Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).

La sélection des ouvrages

Le voyageur, une BD de Théa Rojzman et Joël Alessandra (Daniel Maghen éditions)

Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…

Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)

Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…

Shit !, un roman noir de Jacky Schwartzmann (Éditions du Seuil)

Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…

Le gosse, un roman de Véronique Olmi (Éditions Le livre de poche)

Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…

L’oiseau blanc, un court roman de Cathie Barreau (Éditions L’œil ébloui)

Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…

Oublié dans la rivière, un roman enquête de Françoise Moreau (Éditions L’œil ébloui)

À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…

Dernière visite à ma mère, un récit de Marie-Sabine Roger (Éditions de l’Iconoclaste)

Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…

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La culture en coupe réglée

Le 13 mars 2024, l’ensemble des organisations employeurs et salariés de la branche publique du spectacle vivant ont signé une déclaration commune. Pour dénoncer avec force les coupes budgétaires sans précédent imposées au ministère de la culture, exiger une réponse à leurs trois revendications prioritaires.

DÉCLARATION COMMUNE

Par les coupes budgétaires massives que Bruno Le Maire a annoncées, le Gouvernement porte une attaque sans précédent à l’encontre des services publics au détriment de l’intérêt général. Car ce sont bien eux qui sont les victimes des arbitrages rendus, loin du Parlement pourtant chargé de voter les lois de finances ou leurs corollaires rectificatifs. “Portant annulation de crédits”, le décret publié au journal officiel du 22 février dernier offre une liste édifiante des abandons ainsi décidés sous l’aune d’une austérité budgétaire qu’une politique d’impôts justes et efficaces auraient permis d’empêcher. Les déclarations par voie de presse du 7 mars dernier, du même ministre de l’Economie et des finances, confirment que les coupes de février ne sont qu’une première étape. 

Les organisations de salariés et d’employeurs membres de la branche des entreprises artistiques et culturelles, ont découvert ces annonces avec effroi. En effet, le service public des arts et de la culture que nous représentons ensemble est touché par cette première vague “d’annulation de crédits” d’un niveau de plus de 202 millions d’euros, dont près de 96 millions visent directement le programme de la création artistique. Ce niveau de coupes budgétaires est absolument inédit et menace l’ensemble de l’écosystème déjà largement déstabilisé par les effets de la sortie complexe de la crise sanitaire, et des crises inflationniste et énergétiques plus récentes.  

Concrètement, alors que nous étions en train de travailler à notre négociation annuelle obligatoire des salaires de la branche du spectacle vivant public, cette négociation est momentanément interrompue. Le déficit financier qui est en train de se construire rend l’accord difficile à atteindre assurément car non financé. Pourtant les demandes légitimes des salariés devront obtenir une réponse et donc les hausses de salaires risquent de se faire aux dépens de l’activité artistique elle-même et du volume d’emploi, car pour beaucoup de structures les déséquilibres économiques provoquent des licenciements voire des liquidations d’entreprises. Nous refusons de poursuivre dans cette voie mortifère. 

Concrètement, l’activité artistique est en berne, les équipes artistiques ne peuvent plus produire, les coproducteurs et les diffuseurs voient le disponible pour l’activité artistique fondre comme neige au soleil. Un plan social à bas bruit est en œuvre. Des milliers d’emplois sont directement menacés dans le silence assourdissant des élus de la nation. Nous ne pouvons pas l’accepter sans rien dire. Nous ne pouvons pas par ailleurs laisser dire que l’affaire est réglée par des astuces budgétaires, car nous sommes solidaires de tout l’écosystème : toute coupe dans le programme 131 impacte directement ou indirectement nos adhérents et adhérentes. Nous resterons solidaires et déterminés à empêcher ces mesures gravissimes.

Concrètement, le plan « mieux produire mieux diffuser » sur lequel tous et toutes avons dénoncé une mise en œuvre chaotique et au-delà une logique de concentration dangereuse pour la diversité artistique, ne pourra pas se déployer dans ce contexte nonobstant le maintien de cette ligne budgétaire. Comment en effet chercher à « mieux » produire ou « mieux » diffuser, quand plus personne ne parvient à produire ni à diffuser dans des conditions décentes ? Concrètement, le Pass culture est totalement épargné des efforts de régulation alors même que la masse budgétaire non consommée en 2023 est importante. Nous en contestons tous et toutes le modèle de soutien à la seule demande, et continuons de dénoncer le niveau de financement public qui devrait constituer la première piste de redéploiement dans ce contexte budgétaire. 

L’attaque est tellement forte que notre conviction est de rassembler tous les opérateurs des services publics ainsi mis en cause : car cette politique ne vise pas seulement la culture, elle vise aussi l’éducation nationale, la recherche, la transition écologique dans des proportions totalement invraisemblables, les collectivités territoriales, pour ne citer que les services publics indissociablement liés à la politique culturelle. Mais la santé, le logement, la politique de la ville, les affaires étrangères et tant d’autres encore, sont aussi impactées. 

Bruno Le Maire, premier comptable de ces décisions, répète à l’envie le tabou gouvernemental contre tout nouvel impôt alors que les entreprises du CAC 40 affichent de nouveaux records de profits. Pendant ce temps-là, le Premier ministre parasite les négociations des partenaires sociaux sur l’assurance chômage. Le ministre de l’Economie et des finances exprime même son souhait définitif de la fin du paritarisme social, et menace une nouvelle fois de s’en prendre à celles et ceux qui, dans notre pays, se trouvent privés d’emploi. La mise en cause directe du paritarisme est une ligne rouge extrêmement importante pour nos organisations respectives. Nous appelons d’ailleurs à ce que l’accord que nous avons signé le 27 octobre dernier dans le cadre des négociations sur l’assurance chômage, soit repris par le Gouvernement.

Le renoncement social et écologique de ce Gouvernement est hors de proportion. Nous ne l’acceptons plus. Tous et toutes, nous allons nous organiser pour que nos compatriotes mesurent les enjeux de ce qui est en train de se passer. Des élections ont lieu d’ici trois mois, c’est une bonne occasion de faire passer des messages. Nos salles de spectacles, de concert, d’opéra, nos pistes de cirque et tous les espaces de diffusion des créations artistiques sont pleines d’électeurs et électrices, nous allons nous adresser à eux. 

Nous portons ensemble trois revendications précises et urgentes :

– le renoncement aux coupes budgétaires annoncées sur le programme 131

– le refinancement du service public de la culture, des équipes artistiques et lieux indépendants, qui œuvrent pour l’intérêt général et de la préservation des emplois,  par une mobilisation conjointe des partenaires publics

– la mobilisation du ministère de la culture en faveur de la sauvegarde du régime de l’intermittence du spectacle

Les signataires :

LA CGT SPECTACLE – Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle CGT. F3C CFDT – Communication Conseil Culture CFDT. FNAR – Fédération nationale des Arts de la rue. FSICPA – Fédération des structures indépendantes de création et de production artistiques / SYNAVI – Syndicat National des Arts Vivants / SCC – Syndicat des cirques et compagnies de création. LES FORCES MUSICALES – Syndicat professionnel des Opéras, Orchestres et Festivals lyriques. PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs Indépendants de Musique. SFA CGT – Syndicat Français des Artistes-interprètes. SMA – Syndicat des Musiques Actuelles. SNAM CGT – Union Nationale des Syndicats d’Artistes Musiciens (Enseignants et Interprètes) de France CGT. SNAPAC – CFDT – Syndicat national des Artistes et des Professionnels de l’animation, du Sport et de la Culture. SNMS CGT – Syndicat National des Metteuses et Metteurs en Scène. SNSP – Syndicat National des Scènes publiques. SUD – Culture – Syndicat « Solidaires, Unitaires et Démocratiques » de la Culture. SYNDEAC – Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles. SYNPTAC CGT – Syndicat National des Professionnel·le·s du Théâtre et des Activités Culturelles.

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Entrez ici, Missak et Mélinée !

Quelques semaines après l’adoption d’une loi stigmatisant immigration et immigrés, le 21 février, Missak et Mélinée Manouchian font leur entrée au Panthéon. Quand vingt-deux étrangers, fusillés, meurent pour la France, un événement d’une haute portée symbolique. Contre racisme et xénophobie

C’est en 1915 que se noue ce qui fera de Missak Manouchian l’un des héros de la Résistance française. Un fils de paysans arméniens d’Adiyaman, dans le sud de la Turquie. L’enfant de neuf ans est, avec son frère Karapet, l’un des seuls survivants d’une famille victime du massacre ordonné par les Jeunes-Turcs, au pouvoir à Istanbul. Recueillis par une famille kurde, les frères Manouchian sont pris en charge par la communauté arménienne, qui leur trouve un point de chute dans un orphelinat de Jounieh, dans un Liban sous mandat français. S’il y est formé au métier de menuisier, le jeune Missak voue une passion à la littérature qui se double d’un talent d’écriture.

La France, nation bienfaitrice

Il n’échappe pas à la culture française qui baigne le Liban de l’époque et lui fait apparaître la France comme une nation bienfaitrice. Au point qu’il passe par une filière clandestine qui lui permet de débarquer à Marseille en 1925. Il travaille quelques mois aux chantiers navals de La Seyne-sur-Mer (Var), avant de décider de gagner Paris, où il est embauché comme ouvrier tourneur dans les usines Citroën. Son frère meurt en 1927, ce qui accentuera son isolement. La crise économique du début des années 1930 le met au chômage. Il partage alors son temps entre les activités sportives et la littérature. On le retrouve bientôt parmi les fondateurs de la revue Tchank (L’effort), qui précède le lancement de Machagouyt (Culture) dans laquelle il publie, outre ses premiers écrits, des traductions en arménien d’Hugo, Verlaine et Baudelaire.

La manifestation d’extrême droite du 6 février 1934 marque un tournant dans sa vie. Sensibilisé aux relents xénophobes exprimés ce jour-là, il adhère – comme beaucoup d’immigrés – au PC-SFIC (futur PCF). On le retrouve rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste en langue arménienne Zangou (du nom d’un fleuve d’Arménie) édité sous les auspices du HOC, un comité de soutien à l’Arménie où il fait la connaissance de Mélinée, une secrétaire-dactylo qu’il épouse en 1936. Née dans une famille de fonctionnaires de l’Empire ottoman, arménienne d’origine, apatride comme Missak, Mélinée avait moins de trois ans lorsque ses parents ont été tués, victimes du génocide. Orpheline, elle a été recueillie avec sa sœur Armène par une mission protestante de Smyrne, puis déportée vers Thessalonique et placée dans un orphelinat de Corinthe. Comme une centaine de milliers d’Arméniens, Mélinée et sa sœur débarquent à Marseille en 1926, envoyées par le Comité américain du Secours arménien. Ayant repris ses études en 1929, elle s’installe à Paris où elle croise la route du futur Charles Aznavour. Elle adhère au PCF en 1934.

Arrêté le 16 novembre 1943, fusillé le 21 février 1944

La dissolution des organisations liées au PCF décrétée en 1939 mène à la première arrestation de Missak. Libéré, il est intégré à l’armée et envoyé dans une usine de la région de Rouen, jusqu’à son retour à Paris en 1940, dans la clandestinité. Arrêté une deuxième fois en 1941, il est interné au camp de Royallieu, à Compiègne, puis libéré, faute de charges. C’est en février 1943 que Missak Manouchian est rattaché, pour conduire la guérilla urbaine en France, aux FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée), mouvement lié à l’Internationale communiste fondé en 1942 – et au sein duquel Mélinée, entrée en résistance dès 1940, remplira la fonction de pourvoyeuse d’armes. À ce titre, il supervise le 28 septembre 1943 l’exécution du colonel SS Julius Ritter. Il est arrêté le 16 novembre 1943, torturé puis remis avec 22 de ses camarades aux autorités allemandes, qui organisent le 19 février 1944 un procès à grand spectacle dans les salons parisiens de l’hôtel Continental.

L’acte d’accusation reprend 92 attentats commis en 1943, imputés aux groupes FTP-MOI dont les effectifs dépassent à peine une soixantaine d’hommes et de femmes. Les condamnations à mort tombent le 20 février et sont exécutées le lendemain au Mont Valérien. Seule femme du groupe, déportée, Olga Bancic est guillotinée à Stuttgart le 10 mai 1944. Les murs de Paris se couvrent alors d’une « affiche rouge » de propagande sur laquelle figurent les portraits de dix condamnés : deux Hongrois, quatre Polonais, un Italien, un Français, un Espagnol et un « chef de bande » arménien. Mélinée décède le 6 décembre 1989 après avoir publié les poèmes de Missak à titre posthume. Historien et directeur de recherches au CNRS, Denis Peschanski juge la panthéonisation importante à double titre, « elle reconnaît le rôle joué dans la Résistance tant par les étrangers que par les communistes ». Alain Bradfer

Le 21/02, la cérémonie sera retransmise à la télévision. Enterré au cimetière parisien d’Ivry, le cercueil de Missak Manouchian remontera la rue Soufflot, couvert d’un drapeau français. Un parcours de lumière pavera le chemin du résistant jusqu’au pied du Panthéon où est prévu un spectacle son et lumières. À l’intérieur de l’édifice républicain, le chef de l’État prononcera l’oraison funèbre. Nikol Pachinian, premier ministre de l’Arménie, sera présent.

Le couple Manouchian rejoindra le caveau numéro XIII de la crypte du Panthéon. Une plaque sera apposée en l’honneur de leurs 22 autres camarades FTP-MOI, ainsi que de leur chef Joseph Epstein, pour marquer l’entrée symbolique du groupe dans le sanctuaire de la République. Trois vers d’Aragon et un extrait de la dernière missive de Missak Manouchian y seront également gravés.

Ce même jour, à 16h, CGT et PCF donnent rendez-vous à la population devant le 11 rue Plaisance (75014, Paris), dernier domicile de Missak Manouchian avant son arrestation. Avec les prises de parole de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT et de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Quant à la municipalité de Montreuil (93), elle organise le 24 février à 11 h, esplanade Missak Manouchian, une cérémonie d’hommage aux 22 fusillés.

Strophes pour se souvenir

En 1955, Louis Aragon publie, dans L’Humanité, Strophes pour se souvenir, un poème qui sera repris dans Le Roman inachevé. Sous le titre L’Affiche rouge, Léo Ferré le met en musique en 1961. Chanson reprise par Lény Escudero, Marc Ogeret, HK, Feu Chatterton...

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. Louis Aragon

Spartaco Fontanot, Montreuillois fusillé aux côtés de Manouchian

Né en 1922 à Monfalcone en Italie, arrêté en 1943 à Montreuil (93) et fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Trois dates qui résument la brève vie de Spartaco Fontanot.

Ses parents, militants antifascistes, quittent en 1924 une Italie devenue mussolinienne et passent par le département du Nord avant de s’installer à Nanterre pour y retrouver des cousins. Le jeune Spartaco passe son CAP de tourneur en nourrissant un rêve d’ingénieur qui butte sur les faibles moyens de la famille. Embauché comme tourneur par la maison Bellanger, à Courbevoie, il adhère à la CGT et sympathise avec le Parti communiste. Sans se départir de ses ambitions, il s’inscrit aux cours du soir et du dimanche des Arts et Métiers. En 1943, recherché par la police de Vichy (son père et sa sœur ont déjà été arrêtés), il se rapproche des Jeunesses communistes et rejoint les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP), avec Paul pour pseudonyme et 10166 pour numéro de matricule. Intégré au 3e détachement des FTP, il est de ceux qui, le 4 mai 1943, lancent des grenades sur le siège parisien du Fascio, le parti mussolinien. Cet acte perpétré, d’autres s’enchaînent.

Arrêté et torturé par la police française

Le 10 juillet 1943, il est du groupe qui lance des explosifs sur la Feldkommandantur de Choisy-le-Roi. Fin juillet, il participe à l’attentat manqué contre le général von Schaumburg, commandant du Gross Paris. Le 20 octobre, il envoie des grenades contre un restaurant de la rue Caumartin fréquenté par les Allemands. Les FTP ont fait de lui un tireur d’élite. Les inspecteurs de la brigade spéciale de la préfecture de police de Paris mettent un terme à ses activités en l’arrêtant à son domicile du boulevard Aristide-Briand, à Montreuil. Nom et adresse figuraient sur un document tombé aux mains de la police française. Torturé dans les locaux de la préfecture, jugé avec ses 22 camarades de la FTP-MOI, les 23 condamnés à mort. L’affiche rouge, placardée par les Allemands dans les rues de Paris, lui impute douze attentats. Spartaco Fontanot est fusillé, le 21 février 1944 au Mont-Valérien. A.B.

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Abdelkader Alloula, le généreux

Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.

Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.

Seuls héros, les gens du peuple

Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.

Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloula un outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddah ou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.

Une cocréation audacieuse

La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.

Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.

Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva

El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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Nasser Djemaï, gardien de vies

Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.

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À lire ou relire, chapitre 9

En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou éditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Du polar écologique à la chute industrielle (Olivier Norek, Christian Astolfi), d’un coup d’état à un coup d’éclat (Emmanuelle Heidsieck, Sara Bourre)… Pour finir avec quelques nouvelles fraîches en provenance de Croatie (Jurica Pavičić) et d’Italie (Erri De Luca).

En mémoire de sa fille mort-née pour cause de pollution atmosphérique, l’homme a fait promesse de lutter contre les pollueurs de la planète, les entreprises pétrolières en premier chef et les banques qui financent leurs exploitations mortifères. Virgil Solal, l’ancien militaire, use certes de procédés répréhensibles pour aboutir à ses fins, mais à l’Impact médiatique conséquent : le rapt de hauts dirigeants et l’exigence d’une forte rançon contre leur libération, leur exécution en cas de refus des actionnaires !

Un roman noir à l’intrigue vraiment originale, un plaidoyer écologique qu’Olivier Noreck appuie sur une solide documentation à propos des désastres planétaires. Dénonçant les lobbys financiers, les profits à court terme des industriels, l’impuissance voire la complaisance des politiciens à leur égard… Une intrigue forte et haletante, une histoire qui fait froid dans le dos à l’heure du réchauffement climatique, un plaisir de lecture nourri d’une utopie salvatrice.

Et  les requins de la finance n’hésitent pas à diversifier leurs portefeuilles. Usant les hommes jusqu’à leur dernier souffle, les rejetant à terre lorsque les profits ne sont plus au rendez-vous. Ainsi en va-t-il des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer, fleuron industriel et identité d’une ville. De notre monde emporté, signé de Christian Astolfi, est plus qu’un petit bijou littéraire, la chronique d’une catastrophe annoncée. La saga d’ouvriers fiers et investis au chevet des mastodontes des mers, racontée par Narval l’un d’eux qui a pris la relève de son père, essoufflé par une insidieuse poussière et victime de la rentabilité financière. Le roman de la fierté ouvrière, de la beauté du métier et de la force de la solidarité, de la lutte aussi pour obtenir réparation face aux commanditaires qui ont distillé le poison de l’amiante alors qu’ils savaient. De la catastrophe industrielle au scandale sanitaire, de l’émouvante fraternité entre prolétaires à la nostalgie d’un monde assassiné, de la mort sociale aux poumons asphyxiés, la sueur et la fureur entre les lignes. L’amour et la tendresse, aussi.

Avec Emmanuelle Heidsieck, le silence a étouffé la fureur, il vaut mieux désormais parler en sourdine. Depuis le coup d’état militaire et la prise du pouvoir par l’extrême-droite, il y a déjà dix ans que la France n’est plus le pays des droits de l’homme ! Avant de quitter Paris en catimini, la vieille dame ose parler et se confier. « On ne voulait pas y croire, on ne pouvait pas y croire. Et pourtant, que de signes avant-coureurs », se souvient-elle dans Il faut y aller, maintenant. Et d’énumérer les mots déversés en continu sur les ondes ou à la télé, comme autant de signes avant-coureurs : grand remplacement/anti-France/climat d’exaspération/rétablir l’ordre/symbole d’autorité… Malgré son âge avancé, Inès sait que son nom est inscrit sur une liste noire, il n’est plus temps de tergiverser, il faut tout quitter. Fuir, n’importe où sauf aux États-Unis, « sur la même pente que nous » ! Une plume sèche, acérée, glaçante pour un signal d’alerte qui transperce la conscience des lecteurs : devant l’avenir incertain, rester ou partir ? Entre fiction et réalité, la littérature avance masquée.

L’absence est pesante, sans rien dire elle a fui. Ce matin-là, ou à un autre moment peu importe, l’enfant se retrouve seul, sa mère a disparu, la fillette s’interroge. Maman, la nuit de Sara Bourre se révèle étrange roman, étranger à toute écriture formatée. Une plume à hauteur d’enfant, dialogue imaginé entre absence et survivance, sidération et incompréhension, pulsions de vie et de mort. Qui conte les joies et les peurs d’un temps pas encore oublié, les sourires et les pleurs au côté d’une mère à l’esprit tourmenté… Un livre surprenant et troublant, aussi poétique qu’énigmatique, qui nous livre au compte-goutte des bribes de vie cabossée : une mère sujette aux cancans du village, l’ambivalence des sentiments entre la fille et la maman qui songea à l’avortement, la présence d’un prof de collège au comportement ambigu entre l’une et l’autre… Entre amour maternel et désir de rébellion, le roman d’une quête d’absolu qui se fracasse dans la chaleur et la violence du quotidien.

La vie du Collectionneur de serpents volera aussi en éclats dans cette guerre fratricide qui oppose les peuples de l’ex-Yougoslavie. La première des cinq nouvelles qui donne son titre au recueil de Jurica Pavičić, l’écrivain croate couronné du Grand prix de littérature policière en 2021 pour L’eau rouge… Entre le polar et le roman (ne pas manquer de poursuivre la lecture avec La femme du deuxième étage, absolument envoûtant), aujourd’hui la nouvelle, l’homme ne choisit pas son camp dans les formes littéraires, titillant l’excellence dans tous les genres ! D’un récit l’autre, l’auteur nous donne ainsi des nouvelles de son pays. Cinq regards emblématiques qui relatent autant l’éclatement des bombes en temps de guerre que l’éclatement des familles et des sentiments en des lendemains pas toujours enchanteurs. Amours et violences, jalousies et trahisons, musique et mauvais alcool rythment le quotidien d’hommes et de femmes happés par la bora, le mistral de là-bas, hantés par le vent de l’histoire. Du mariage aux funérailles, entre solitude et solidarité, la photographie tendre et chaleureuse, pourtant sans concession sur les dérives financières et immobilières, d’un peuple en totale mutation.

De nouvelles, il en est aussi question dans Grandeur nature de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le, prochainement prix Nobel de littérature ! Huit nouvelles inédites, sans compter Le tort du soldat en une nouvelle version… Un recueil centré sur la relation parent-enfant, un paradoxe pour celui qui s’en confesse étranger dans la préface. « Je ne suis pas un père. Ma semence se dessèche avec moi, elle n’a pas trouvé de chemin pour devenir (…) N’étant pas père, je suis resté nécessairement fils ». En fabuleux conteur qu’il demeure, qu’il rende hommage à son propre père qui lui a légué l’amour du livre et de la montagne, qu’il narre les rapports ambigus entre Abraham et son fils Isaac, qu’il raconte les tourments d’une fille à la découverte du passé nazi de son père, De Luca en un phrasé limpide et poétique transfigure chaque histoire en incroyable épopée ou tragédie absolue. Glissant de l’intime à l’universel, l’expression de valeurs qui, tel son regard d’une infinie tendresse, colorent d’un bleu azur chaque ligne couchée sur le papier : fidélité, fraternité, sincérité. Yonnel Liégeois

Impact, d’Olivier Noreck (Pocket, 303 p., 8€). De notre monde emporté, de Christian Astolfi (Pocket, 186 p., 7€30). Il faut y aller, maintenant, d’Emmanuelle Heidsieck (Éditions du faubourg, 107 p., 15€). Maman, la nuit, de Sara Bourre (Les éditions noir sur blanc, 193 p., 19€50). Le collectionneur de serpents, de Jurica Pavičić (Agullo, 178 p., 12€90). Grandeur nature, d’Erri De Luca (Gallimard, 168 p., 18€).

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La Rotonde, la Bourse et la vie

Jusqu’au 22/07 pour l’un et 29/07 pour l’autre en Avignon (84), le Théâtre de la Rotonde et celui de la Bourse du Travail présentent Hospitalis anima et Jean-Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Deux lieux atypiques, consacrés au spectacle vivant durant le festival : le siège des cheminots de la région PACA, celui des syndicats CGT du Vaucluse. Sans oublier Faire commune ?, au Théâtre des Trois Soleils.

Attention, un spectacle peut en cacher un autre ! Comme les locos roulant à proximité, en quête de la bonne voie sur le plateau tournant de la gare SNCF d’Avignon : le théâtre de la Rotonde porte bien son nom ! Qui, au cœur des cités ouvrières, distille depuis de nombreuses années musique et chansons, théâtre pour petits et grands loin du tumulte qui agite la ville intra-muros… Une initiative du CASI, le Comité d’activités sociales et culturelles des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui, sans contrepartie financière, accueille avec dégrèvement les comédiens en son théâtre de pierre ou sur son aire de verdure, les invite à « exercer leur art avec la seule contrainte du plaisir », affirme Sébastien Gronnier, l’original chef de train. Dont la compagnie L’épicerie culturelle, avec Hospitalis anima : un spectacle créé en 2019, une commande de la MTH, la mutuelle des hospitaliers et territoriaux. D’un témoignage l’autre, la mise en voix du malaise et mal-être des personnels soignants aggravés par la pandémie de la Covid, de la crise du système hospitalier avec la fermeture de services d’urgence et l’ampleur des déserts médicaux.

La tradition perdure, à l’heure du festival la salle de réunion de l’Union départementale CGT du Vaucluse se transforme en théâtre éphémère ! Avec la mise à disposition des lieux gratuitement pour les compagnies sélectionnées. « Comme chaque été, vous pourrez à loisir apprécier le travail des comédiens qui s’y produisent et partager des moments d’échanges et de débats dans notre cour. La culture a toujours été indissociable de l’activité syndicale », souligne Frédéric Laurent, le directeur du lieu. Où l’inoubliable « Thierry la Fronde » de notre jeunesse, alias Jean-Claude Drouot à la barbe fleurie par le temps, nous conte l’épopée d’un jeune paysan devenu député et orateur de génie : Jean Jaurès, une voix, une parole, une conscience ! « Je poursuis mon parcours Jaurès pour faire entendre la conviction profonde et loyale de cet apôtre de paix, ses adresses aux lycéens, aux instituteurs, son indignation devant toute forme d’égoïsme et de barbarie », confie le talentueux interprète. Incarnant, avec forte ressemblance et force persuasion, le défenseur des opprimés et le tribun de la classe ouvrière ! Yonnel Liégeois

Hospitalis anima : par L’épicerie culturelle. Jusqu’au 22/07, à 16h00 (relâche les 14 et 15/07).    Théâtre de la Rotonde, 1A rue Jean Catelas, 84000 Avignon (Tél. : 06.80.50.43.87).

Jean Jaurès : avec Jean-Claude Drouot. Jusqu’au 29/07, à 13h00 (relâche les 10-17 et 24/07). Théâtre de la Bourse du Travail, 8 rue Campagne, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

À voir aussi :

Jusqu’au 29/07, au Théâtre des Trois Soleils, Garance Guierre présente Faire commune ? De 1871 à nos jours, une histoire du mouvement ouvrier contée avec humour et en musique. Créée en 2017, la pièce est coproduite par la Bourse du Travail de Malakoff (92). « Une création artistique qui n’aurait pu voir le jour sans le financement participatif », souligne Gérard Billon-Galland, son président. Dans la tradition de l’éducation populaire, des épisodes marquants de l’histoire ouvrière squattent ainsi les planches du théâtre : de la Commune de Paris au Front Populaire, du Conseil national de la Résistance à la grève des mineurs en 1963… Produit de la rencontre du travail en recherche historique des militants de la CGT et de la représentation vivante avec la compagnie Megalocheap, la pièce éclaire la dimension humaine inscrite dans les soubresauts et la mémoire du mouvement social. Régis Frutier

Faire commune ? : par la compagnie Megalocheap. Jusqu’au 29/07, à 20h45 (relâche les 11-18 et 25/07). 3 Soleils-Chapelle Sainte Marthe, rue Saint Bernard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.88.27.33).

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L’établi de Mathias Gokalp

Après Rien de personnel, une première comédie satirique où il critiquait l’hypocrisie du système de management des cadres, le cinéaste Mathies Gokalp persiste et signe L’établi. L’adaptation, sobre et réussie, de l’ouvrage éponyme de Robert Linhart.

Dominique Martinez – Quarante-cinq ans après la publication de L’établi, pourquoi avoir décidé d’adapter au cinéma l’ouvrage de Robert Linhart ?

Mathias Gokalp – J’ai découvert le livre lorsque je faisais mes études. Le sujet, l’embauche d’un intellectuel à l’usine Citroën en tant qu’ouvrier, m’intéressait. L’ouvrage m’a beaucoup touché, je partageais complètement son point de vue sur le travail. Né dans un milieu bourgeois, j’ai pu faire des études longues et choisir le métier dont j’avais envie. Passé le bac, j’ai un peu plus découvert le monde et pris conscience de ce statut privilégié. Autour de moi, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas faire d’études, devaient travailler sans choisir leur métier et entraient dans la vie active de façon contrainte. Pour de nombreuses personnes, la vie professionnelle n’est pas un acte émancipateur mais bien une façon d’assurer sa subsistance. Cette aliénation au travail dont parle Linhart dans son livre me touche.

D.M. – Au point de vouloir en faire un film ?

M.G. – L’autre chose fondamentale, pour l’étudiant en cinéma que j’étais ? La qualité littéraire du texte. Le fait qu’une œuvre militante puisse être d’une telle portée esthétique, c’était une direction qu’on me donnait. Je la mentionnais souvent, tant et si bien que mes producteurs s’y sont intéressés et m’ont fait remarquer la situation dramatique de ce personnage qui dissimule sa véritable identité au sein de l’usine : ce pouvait être le point de départ d’une fiction. J’avais peur mais c’était bon signe, j’avais envie de défendre ce texte et d’entamer un dialogue avec lui.

D.M. – Quel fut votre parti pris pour l’adaptation ?

M.G. – L’important pour moi était de pouvoir partager le point de vue de Robert Linhart. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris que c’est ce qu’il attendait. L’intention première du livre est de transmettre un point de vue politique et social, le film servirait donc à faire entendre ces idées. Sur le plan esthétique, je n’ai pas essayé de transposer le style de Robert, un texte n’est pas mécaniquement transposable à l’image. La seule chose à laquelle je croyais, c’était de donner envie de lire son texte. C’est pour cette raison que j’ai gardé en voix off la voix de Robert.

D.M. – En tant que cinéaste, que pensez-vous de l’engagement des intellectuels auprès des classes populaires ?

M.G. – J’ai fait ce film pour reposer la question, cruciale selon moi. Je voulais pointer du doigt cette distance qui se creuse entre les intellectuels et les classes populaires. En tant qu’individu, les inégalités sociales me scandalisent et la lutte des classes me semble essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit. Ce statut de transfuge social ne résout pas tout, bien sûr, mais c’est un mouvement bénéfique qu’il est possible d’accomplir de bien des manières. Même si beaucoup de choses restent à inventer, la diversité des populations réunies dans les manifestations contre la réforme des retraites en est un exemple. Propos recueillis par Dominique Martinez.

Table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage, L’établi (éditions de Minuit, 192 p., 8€) est aussi le terme usité pour désigner un intellectuel d’extrême-gauche qui, dans les années soixante, se faisait embaucher à l’usine pour raviver le feu révolutionnaire.

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Le Père-Lachaise, cet extraordinaire cimetière !

Temple de la mémoire ouvrière depuis la Commune, musée à ciel ouvert, le Père-Lachaise est le cimetière le plus visité au monde. Havre de paix en plein Paris peuplé d’illustres occupants, ci-vit un lieu vraiment pas comme les autres. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article d’Anne Drivas.

Il y a de nombreuses manières d’aborder le Père-Lachaise, ne serait-ce qu’en choisissant l’une ou l’autre de ses cinq entrées. Pénétrons par la porte Gambetta, au nord, pour une promenade historique et prenons à gauche après la grande porte cochère jusqu’à la division 76. Du génocide arménien à la guerre d’Espagne, puis la Shoah, le Père-Lachaise est un extraordinaire mémorial du XXe siècle : treize monuments aux morts rendent ici hommage aux déportés de la Seconde Guerre mondiale (à la mémoire des déportés des camps de Mauthausen, Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, etc.), ainsi qu’aux républicains espagnols morts pour la liberté. Parmi ces stèles à la mémoire de toutes ces victimes de l’histoire, il est un mur, le long de l’enceinte, gravé de plusieurs couronnes de pierres et toujours fleuri de roses ou d’œillets rouges, c’est le mur des Fédérés.

Une plaque de marbre porte en lettres d’or une simple inscription : aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871. Au soir du 25 mai 1871, acculés par les troupes versaillaises, les communards se replièrent sur les hauteurs du Père-Lachaise. Pour les besoins de la bataille, les caveaux furent convertis en abris et le tombeau du duc de Morny en dépôt de poudre. Le 27, malgré une résistance héroïque, les insurgés finirent par se rendre. Cent quarante-sept d’entre eux furent fusillés et enterrés sur place, le général Vinoy ayant décidé de ne pas faire de prisonniers. Quand les mitrailleuses de Thiers se turent, 1 018 cadavres de fédérés provenant des quartiers de la Bastille ou de la place Voltaire furent inhumés dans cette partie du Père-Lachaise, qui se transforma en un panthéon révolutionnaire. Si, tous les ans depuis 1880, des personnes se retrouvent devant ce mur au mois de mai, associations-partis politiques-francs-maçons, c’est pour rendre hommage à cette mémoire que les livres d’histoire appellent « la semaine sanglante » et à ceux qui, sans jugement, furent exécutés le long de ce mur, le dimanche 28 mai 1871 au matin.

Haut lieu de la mémoire collective, le mur des Fédérés symbolise encore aujourd’hui les luttes pour la liberté et le progrès social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si, le 24 mai 1936, plus de 600 000 personnes vinrent y célébrer la victoire du Front populaire, en présence de Léon Blum et de Maurice Thorez. De même, en 1971, année du centenaire de l’insurrection, la chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, dans ce même cimetière (division 55), fut plastiquée. Face au mur reposent plusieurs combattants illustres de la Commune et figures politiques du XIXe siècle : ornée d’une couronne verte et du profil de son hôte, la tombe de Jean-Baptiste Clément, auteur d’une des plus belles chansons engagées du répertoire musical français, Le temps des cerises, au côté de celles de Paul Lafargue, député du Nord, et de sa femme, Laura, fille de Karl Marx ; celle de Paul Brousse, médecin devenu anarchiste à la suite du massacre de 1871. Quelques sépultures plus loin, dans la 95e division, repose le poète Eugène Pottier, parolier de l’Internationale, à deux pas d’un autre célèbre chanteur et compositeur, Georges Moustaki.

Direction à présent la 91e division, pour saluer le révolutionnaire Auguste Blanqui, dont le bronze couché de la sépulture fut réalisé par le sculpteur Jules Dalou. Tout près, on trouve le journaliste Émile-François Eudes, libre-penseur et général fédéré, le violoniste Ivry Gitlis. De retour vers le mur, sur la 97e division, plusieurs caveaux méritent un arrêt : celui du Colonel Fabien communiste et résistant, auteur de la première attaque contre un militaire allemand dès 1941, et non loin les tombes de la môme Piaf et de Gerda Taro, première femme photographe de guerre, compagne de Robert Capa qui couvrit la guerre d’Espagne. Enfin, on peut y voir la tombe du poète Paul Éluard, non loin de son grand amour Nusch, couchée dans la 84e division. Anne Drivas

Le lundi 1er mai, à l’invitation du GODF, le Grand Orient de France, les francs-maçons sont conviés à un rassemblement dès 9h30 au Columbarium du Père-Lachaise. Seront successivement honorés : Georges CORNEAU (Colombarium, case 2927), Félix Aimé PYAT (division 46), Émile François Désiré EUDES, dit le Général Eudes (division 91), Louise KOPPE (division 90) et Paul LAFARGUE (division 76). Devant le Mur des Fédérés, Georges Serignac, le Grand Maître de l’obédience, déposera une gerbe et prononcera son discours aux côtés du maire du 20ème arrondissement de Paris. Y.L.

Le samedi 3 juin, l’Association des Amies et Amis de la Commune de Paris, fondée en 1882 par les communards de retour d’exil, organise sa montée au Mur des Fédérés. Rendez-vous est fixé dès 11h, Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris où musique, restauration et stands accueilleront les visiteurs. La foule partira en cortège à 14h30 en direction du cimetière du Père-Lachaise, entrée rue des Rondeaux. Diverses prises de parole sont prévues devant le Mur des Fédérés. Y.L.

Un petit paradis de biodiversité

Avec près de 10 000 cérémonies funéraires chaque année, le Père-Lachaise est avant tout un cimetière en pleine activité. On y recense aujourd’hui 70 000 tombes de défunts et 26 000 cases de columbarium, connues (250 personnalités y reposent) ou moins connues. C’est aussi un lieu de mémoire de l’histoire de France, qui compte plusieurs monuments aux morts importants. C’est enfin un lieu de promenade très fréquenté aux beaux jours : ses 44 hectares abritent 4 000 arbres, 6 000 arbustes mais aussi 140 espèces animales sauvages. Il est devenu le paradis des mésanges, des chouettes hulottes, des faucons crécerelles. Une famille de renards y a même élu domicile, voisine de fouines, d’écureuils, de hérissons et de nombreuses chauves-souris. A.D.

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Ouvriers cuits, poulets rôtis

Jusqu’au 23/04, à la Tempête (75), Anne-Laure Liégeois présente Des châteaux qui brûlent. L’adaptation à la scène du roman d’Arno Bertina, narrant la séquestration d’un ministre par les grévistes d’une usine de l’agro-alimentaire. Entre utopie et résignation, le chant choral de salariés n’acceptant point d’être plumés.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des
années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Cette grève est en elle-même une joie.
Une joie pure. Une joie sans mélange »
. Simone Weil, philosophe

Ils refusent d’être embrochés, les ouvriers de la Générale Armoricaine, l’usine d’abattage de poussins et poulets exportés en Arabie Saoudite ou destinés à finir en nuggets sur les rayons de nos grandes surfaces ! La Commission européenne a voté la suppression des subventions à l’exportation pour cause de concurrence déloyale, une décision venant un peu plus grever la situation financière d’une entreprise à la gestion défaillante. Malgré des chaînes d’abattage rutilantes, un outil de production performant, des profits exorbitants, des patrons au portefeuille conquérant ! Les salariés se retrouvent seuls à croupir au poulailler, chronique d’une mort annoncée pour toute une ville. Usine cernée par les forces de l’ordre, celle-là parmi moult Châteaux qui brûlent, pattes coupées et caquets rabaissés, ils sont conviés à recevoir Pascal Montville, le secrétaire d’État à l’industrie.

Tombe la décision, ferme : séquestration du représentant du gouvernement ! La colère est trop puissante, l’injustice trop criante, l’incompréhension trop flagrante… Envoyé au feu, le ministre se présentait pourtant plein de bonnes intentions, se déclarant altermondialiste, presque anticapitaliste. Un discours qui peine à convaincre, le double langage d’un pouvoir aux abois : même la conseillère de l’élu, ancienne syndicaliste, doute de la sincérité du propos ! Séquestré, il sera monnaie d’échange contre l’ouverture de véritables négociations. Du fort en gueule qui exige la reprise du travail au représentant syndical qui tergiverse sur les modalités d’action, l’unanimité ne règne pas au sein des personnels : usés par les jours et nuits de lutte, envahis par le doute, traumatisés à l’idée d’un éventuel échec.

La grande force d’Anne-Laure Liégeois ? Ne pas livrer au public une énième copie, hyper réaliste et sans pas de côté, de la lutte des classes mais offrir au devant de la scène le tréfonds d’hommes et femmes submergés par la colère, contraints au blocage de l’usine et pourtant fiers de leur outil de travail ! Chacune et chacun, à tour de rôle, exposent leurs doutes et convictions, affichent leurs désaccords et querelles, constatent leur capacité d’inertie autant que leur pouvoir de rébellion. Jusqu’à cet instant crucial où, sous nos yeux, prend forme un collectif qui supplante plaintes et griefs individuels, s’invente une parole chorale qui appelle fête et musique : la chanson de Neil Young, Ne te laisse pas abattre/Ce ne sont que des châteaux qui brûlent/Trouve quelqu’un qui change ta route/Et tu te retrouveras, l’organisation d’un grand barbecue où parents et enfants, amis et amants sont conviés à déguster les fameux poulets rôtis.

Une troupe à l’unisson de l’espoir retrouvé, l’espace d’un instant où l’on prend enfin le temps de se découvrir, de s’écouter, de s’apprécier ou de s’aimer : ensemble enfin, tous ensemble pour ne rien lâcher, plus jamais les uns à côté des autres à se croiser et s’ignorer ! Il était temps, guirlandes et chants, baisers échangés, la fête bat son plein. Qu’est-ce, alors, ces regards atterrés et mouvements désordonnés entre ouvriers toujours pas cuits et poulets bien rôtis ? Les hélicos de la gendarmerie tournoient dans le ciel, les forces de l’ordre se préparent à donner l’assaut. Dans les arrière-salles de l’entreprise, un bruit résonne, un coup de feu vient d’éclater… Noir de scène.

De l’humour à la gravité, ces Châteaux qui brûlent n’en manquent pas sans pour autant sombrer dans le pathos de bon aloi. Point de larmes versées sur le pauvre ouvrier ou la gentille salariée, juste l’image d’un peuple frustré et désespéré, privé d’espérance et d’avenir. Du nom bienvenu de la compagnie d’Anne-Laure Liégeois, un délicieux Festin que ce spectacle à l’heure où châteaux et forteresses sociales bruissent d’une brûlante actualité. Douze interprètes à la hauteur du mandat qui leur est délégué (Alvie Bitemo, Olivier Dutilloy, Marie-Christine Orry, Agnès Sourdillon, Olivier Werner…), riches de leur évidente complicité, beaux et convaincants dans leurs propos ! Yonnel Liégeois

« Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se
sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent.
Le contraire devrait être vrai »
. Simone Weil, philosophe

Des châteaux qui brûlent : jusqu’au 23/04, au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.28.36.36).

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !

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La syndicaliste, sur grand écran

Avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, le film de Jean-Paul Salomé, La syndicaliste, est toujours à l’affiche. L’histoire vraie de Maureen Kearney, agressée et violée, alors qu’elle dénonçait un plan secret de transferts de technologie entre EDF et la Chine.

Secrétaire du Comité de groupe européen d’Areva, Maureen Kearney voulait dénoncer un plan secret entre EDF et le chinois CGNPC qui aboutirait à des transferts de technologies et in fine au démantèlement d’Areva. Elle est agressée chez elle quand elle demande la mise à l’ordre du jour de cette question. Dix ans après, les coupables courent toujours. La récente réédition de La syndicaliste*, une enquête de Caroline Michel-Aguirre parue au Livre de poche, se double désormais de la sortie en salle du film au titre éponyme de Jean-Paul Salomé où Isabelle Huppert interprète le rôle de Maureen Kearney.

Avocat du Comité de groupe européen d’Areva au moment des faits, Rachid Brihi se souvient des circonstances de cette agression. « En 2012, j’ai été interpellé par Maureen Kearney au sujet de contrats et négociations secrètes qu’Areva dissimulait aux représentants des travailleurs.  L’avant-projet d’un accord entre Areva, EDF et le groupe chinois CGNPC lui avait été transmis. Sans faire état du fait que nous possédions ce document, le Comité de groupe Européen me mandate pour annoncer à la direction que si elle persiste dans son refus de convoquer la consultation du Comité de groupe européen, nous saisirions la Justice. La Direction dément. Et le juriste de poursuivre : « Je présente alors un projet de résolution à faire voter par les membres du Comité de Groupe européen d’Areva, qui est la dernière tentative pour éviter le contentieux. Or, malgré cette résolution, le PDG Luc Oursel fait la sourde oreille.  Et c’est là qu’arrive le deuxième document… ».

La preuve par la photo       

Maureen Kearney reçoit une photo sur laquelle figurent ensemble le patron d’EDF, Henri Proglio, celui d’Areva, Luc Oursel et He Yu, patron du groupe chinois CGNPC en train de célébrer la signature de l’accord. « J’envoie un recommandé de mise en demeure à Luc Oursel et c’est à ce moment précis qu’arrive la catastrophe : Maureen Kearney, la responsable syndicale de la CFDT, est agressée chez elle. Le procès que voulait intenter le Comité de groupe n’aura jamais lieu ». Alors que la chronologie des faits est plus que troublante, l’agression du 17 décembre 2012 laissera une femme désemparée, dont la parole sera sans cesse remise en cause, jusqu’à être accusée d’avoir été l’auteure d’une mise en scène. Une violence individuelle qui se cumule avec un désastre industriel : « Nous soupçonnions qu’il y avait des transferts de technologies de la filière nucléaire française dans cet accord. Et aujourd’hui, on voit que les Chinois fabriquent des réacteurs nucléaires qui sont revendus en Europe ! », se désole l’avocat.

Sollicité  par la victime, Rachid Brihi demeure choqué par ce drame jusqu’à se demander si ce n’est pas sa mise en demeure auprès du PDG qui aurait été l’élément déclencheur de l’agression. Expert des Comités de groupe européen, l’avocat explique à Maureen qu’elle doit prendre un avocat pénaliste pour cette affaire qui dépasse le champ du droit social. Et il le concède, on arrive ici aux limites des compétences des institutions représentatives du personnel : « Nous avons des outils juridiques qui permettent d’encadrer ou surveiller l’intérêt des travailleurs quand les entreprises capitalistes développent leurs activités. Maintenant, soyons lucides ! D’un point de vue juridique, on peut embêter ceux qui voudraient s’affranchir des prérogatives consultatives mais au final, rien ne remplace la mobilisation des salariés ! ». Propos recueillis par Régis Frutier

*La syndicaliste, une enquête de Caroline Michel-Aguirre (Le livre de Poche, 262 p., 8€40). La syndicaliste, un film de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Yvan Attal, Marina Foïs, Grégory Gadebois, François-Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps (2h02).

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Gérard Philipe, la gloire au parking

Cent ans après sa naissance, Geneviève Winter consacre une magistrale monographie à Gérard Philipe. Des premiers pas sur les planches à la gloire sur grand écran, de la réalité au mythe.

On dit que les bons meurent jeunes. Ce fut vrai pour Gérard Philipe, arraché à la vie à 36 ans. Cent ans après sa naissance, le 4/12/1922 à Cannes, Geneviève Winter lui consacre une monographie de qualité, extrêmement précise et documentée. Son Gérard Philipe synthétise tout ce qu’on a pu apprendre sur lui, au fil du temps, en de nombreux ouvrages. Si elle tient compte, d’emblée, du mythe de l’archange foudroyé, elle n’en fait pas l’essentiel de son analyse. Elle rappelle, néanmoins, que l’épouse de l’acteur, Anne Philipe, qui en 1963 publia le Temps d’un soupir, poignant bréviaire de son deuil, tint à ce qu’il fût inhumé dans son costume du Cid.

Ainsi cheminant entre la légende dorée du jeune premier qui traîne tous les cœurs après lui et les faits concrets avérés de son existence, Geneviève Winter parvient à brosser un portrait fidèle et fouillé de son sujet, sans en effacer l’aura indéniable. Né coiffé dans une famille bourgeoise de la Côte d’Azur, Gérard n’aura qu’à ajouter la lettre finale à Philip, son patronyme initial. « Enfant sage et beau », selon sa mère, à la fois joueur et studieux, ce n’est que peu à peu qu’il s’approchera du théâtre. Son père, affairiste ambitieux, d’abord membre des Croix-de-Feu du colonel de La Roque, finira collaborateur actif dans le parti de Doriot, ce qui lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Il gagnera l’Espagne, où son fils ira le voir souvent.

Le jeune homme devient acteur durant l’Occupation, à la faveur de la présence de nombreux artistes repliés dans le Midi. Tout ira très vite, grâce aux rencontres, aux amitiés, à sa présence rare. Dix-neuf rôles au théâtre, depuis l’Ange de Sodome et Gomorrhe, de Giraudoux, Caligula, d’Albert Camus, jusqu’à ses légendaires interprétations du Cid et du Prince de Hombourg, entre autres, tout est minutieusement répertorié, commenté, étayé. Avignon, le TNP, Vilar en nouveau père, les tournées harassantes, plus de 30 films au compteur (du Diable au corps aux Orgueilleux en passant par Fanfan la Tulipe), rien n’est laissé dans l’ombre de l’existence de ce travailleur infatigable, excellent camarade, farceur et tendre, au demeurant citoyen lucide, tant au Syndicat français des acteurs (SFA) dont il prit la tête qu’en signataire de l’appel de Stockholm, dans le courant « progressiste » d’alors.

J’avais 19 ans à sa mort, en 1959, et je n’ai pas oublié le choc émotionnel que ce fut dans le pays. Trois ans avant, en 1956, la jeunesse française avait découvert le rock and roll, dans le film Graine de violence (Blackboard Jungle), de Richard Brooks. C’était une époque d’insidieuse transition idéologique. Gérard Philipe n’en fut pas pour autant oublié. La preuve ? Avignon, ivre de gratitude éperdue, a donné son nom à un parking au pied du palais des Papes ! Jean-Pierre Léonardini

Gérard Philipe, par Geneviève Winter ( Gallimard Folio, inédit, 368 p., 9€90)

Le Cid, de la réalité au mythe

Gérard Philipe est une figure majeure du théâtre et du cinéma des années 1950. À l’écran, son incarnation de Fanfan la Tulipe en héros populaire français lui vaut une gloire internationale. Du Festival d’Avignon où il rejoint Jean Vilar au TNP de Chaillot, le comédien transmet sa vision d’un théâtre accessible à tous. Son interprétation des grands rôles du répertoire reste figée dans les mémoires.

L’acteur, adulé par le public, facétieux sur les tournages et en tournées internationales, défend les intérêts de ses pairs, conquis par sa générosité et son travail. Foudroyé à trente-six ans par un cancer, le Cid a désormais rejoint son mythe. Outre la réédition de l’ouvrage de Philippe Durant, s’impose désormais à la devanture des librairies la biographie inédite de Geneviève Winter.

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