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La culture prend la Bastille !

En province, comme à Paris place de la Bastille, plusieurs milliers de professionnels de la culture ont manifesté, le 15 décembre, pour la réouverture des lieux culturels. Dénonçant le « mépris » du gouvernement et déposant dans la foulée un référé devant le Conseil d’État.

« Déconfinons la culture ! », pouvait-on entendre sur la place de la Bastille, noire de monde, à Paris. « On va mourir et même pas sur scène », « Le spectacle rend vivant », « L’art est une arme de construction massive », « le Mépris doit rester un film » ou encore « le théâtre, un lieu de culte », pouvait-on lire sur les pancartes. Prêts à rouvrir le 15 décembre comme initialement annoncé lors du deuxième confinement fin octobre, cinémas, théâtres et musées ont vu leurs espoirs douchés quand le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé que, face à la persistance de l’épidémie de Covid-19, ils devraient rester fermés jusqu’au 7 janvier au moins. Depuis, le monde de la culture ne décolère pas. Syndicats et organisations professionnelles, le 16 décembre, ont saisi le Conseil d’État via un « référé liberté », une procédure d’urgence. Qui devrait l’examiner le 21/12 et rendre son avis sous 48h… « Ce qui me choque le plus, c’est le deux poids deux mesures : d’un côté les commerces et les églises qui rouvrent, de l’autre les lieux culturels qui sont pointés du doigt et privés de vivre de leur travail. C’est révoltant », explique Ulysse, intermittent du spectacle de 28 ans.

« Le monde de la culture souffre », a reconnu la ministre Roselyne Bachelot, tout en rappelant que les lieux culturels étaient fermés « partout en Europe » et « sur la base d’un nombre d’études scientifiques ». Des arguments qui ne pèsent pas lourd face au désarroi des manifestants. Pour Martin, un autre intermittent de 27 ans, il s’agit « d’une mise à mort ». Et de préciser que « les théâtres sont frileux à nous faire travailler car les décisions politiques changent constamment ». Pour l’acteur Christophe Alévêque, présent place de la Bastille, il faut « qu’on nous dise quand on va pouvoir rouvrir car on ne rouvre pas un théâtre d’un claquement de doigt. On a été très patient, maintenant il faut que tout ça s’arrête». Même son de cloche du côté du rassemblement à Clermont-Ferrand, où Rémi Laroere, 32 ans, salarié du cinéma indépendant Le Rio, fustige le fait que « c’est toujours les mêmes qui vont en tirer profit comme Amazon ou les plateformes de streaming ». Un sentiment d’injustice aggravé par celui d’avoir pourtant été de bons élèves. « Au printemps, nous avons joué le jeu : la santé d’abord. Puis lors du deuxième confinement, on nous a dit que nous n’étions pas essentiels, on est passé sur l’humiliation. Maintenant, nous n’avons aucune perspective », regrette Jean-Marc Grangier, le directeur de la Comédie.

Alors que les acteurs du monde culturel manifestaient dans plus de vingt villes de France, Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, s’est entretenu avec la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Le rendez-vous a débouché sur « beaucoup de promesses ». Peu de garanties. D’abord sur la forme : « il nous est proposé de nous revoir pour (…) préparer cette réouverture avec l’ensemble des professionnels », explique le syndicaliste. « En termes de garanties, on a proposé de faire un soutien financier pour permettre le paiement de répétitions et de résidences de création parce que des milliers d’artistes ou techniciens n’ont pas pu travailler dans la musique, par exemple ». Une revendication déjà portée depuis plusieurs semaines, qui devrait enfin être prise en considération.

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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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La démocratie sociale à l’épreuve

Comment s’organisent aujourd’hui les mobilisations syndicales et sociales ? Comment se faire entendre quand les gouvernements font fi des exigences populaires ? Qu’est-ce que cela dit de l’état de notre démocratie ? Dialogue entre deux enseignants-chercheurs : la politologue Sophie Béroud et le sociologue Erik Neveu.

 

Cyrielle Blaire – Les rassemblements contre les violences policières et le racisme ont rassemblé en juin des dizaines de milliers de manifestants. Comment expliquez-vous ce sursaut citoyen, quelques semaines seulement après la sortie du confinement ?

Erik Neveu – J’y vois deux formes d’indignation civique. La première tient à une exaspération devant les atteintes croissantes au droit de manifester. Se déconfiner c’était retrouver la liberté de manifester, d’occuper l’espace public. Dans un contexte où « Black lives matter » remettait les violences policières à la une de l’actualité, s’est aussi exprimée une indignation contre la répétition de brutalités policières et de comportements racistes couverts par une impunité alarmante. Quand des groupes Facebook sont les lieux de paroles racistes abjectes, quand le maintien de l’ordre ou de banals contrôles d’identité aboutissent à des morts ou des mutilations, quand l’IGPN ne voit jamais motif a sanction, quand la justice semble bien plus rapide et ferme pour les gilets jaunes que pour des policiers filmés à se livrer à des comportements illégaux, alors l’indignation monte. Elle est puissante chez les jeunes, qui sont les groupes ciblés par les pratiques discriminatoires, et elle ne va pas retomber.

Sophie Béroud – La crise sanitaire est venue arrêter de façon brutale une dynamique exceptionnelle de mobilisation qui durait depuis quatre mois contre la réforme des retraites, la LLPR à l’université et dans le secteur hospitalier. Le comité Vérité et Justice pour Adama Traoré a joué un rôle important dans cette dynamique de mobilisation contre le racisme car il a appelé très tôt à des convergences avec les gilets jaunes puis avec les salariés en grève contre la réforme des retraites. Un autre facteur qui a sans doute compté, c’est la situation vécue dans les quartiers populaires avec une très forte exposition à la pandémie et de très grandes difficultés à maintenir des sources de revenus.

C.B. – Le confinement a-t-il été l’occasion de formes de mobilisations différentes et de nouvelles prises de conscience de gens qui se tenaient jusqu’ici à l’écart des mobilisations ?

E.N. – Il faudra le recul d’enquêtes pour le mesurer. Reste une circulation intense de vidéos et de caricatures portant une charge de critique politique. L’intervention de Vincent Lindon « Comment ce pays si riche… » a été visionné six millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi la communication gouvernementale et ses mensonges qui auront aiguisé la critique, notamment sur le port du masque.

C.B. – L’appel des personnels soignants, lancé aux usagers qui les ont applaudis à 20 heures aux fenêtres, pourrait-il constituer la traduction d’une prise de conscience en engagement ?

S.B. – Durant le confinement, on a pu penser qu’une brèche était en train de s’ouvrir pour sortir d’une approche néolibérale des services publics et réaffirmer leur importance dans la société. Les manifestations du 16 juin ont montré un monde de la santé très mobilisé et les manifestants ont souvent été très applaudis. Mais il y a une difficulté à élargir la participation à ces manifestations, mais aussi à publiciser davantage les enjeux du Ségur de la santé. Plus ces négociations semblent techniques, plus cela contribue à isoler le secteur de la santé.

E.N. – La crise est venue rappeler la hiérarchie réelle des utilités sociales, qui pourrait constituer un socle futur pour de nouvelles convergences. Pour reprendre la Parabole (1810) du socialiste prémarxiste St Simon, si le virus nous ôtait les « cinquante premiers traders, publicitaires, éditorialistes de BFM, haut-fonctionnaires de Bercy ou rogneurs de budget des ARS », nous serions moins affectés que par l’évanouissement des caissières, agriculteurs, enseignants, ouvriers, livreurs, urgentistes et employé(e)s d’EPHAD.

C.B. – Durant le conflit contre la réforme des retraites, de nouveaux modes d’actions se sont multipliés en marge de formes plus classiques de mobilisation.

S.B. – Oui, on a vu une volonté de combiner des formes plus classiques de mobilisation – par la grève, les manifestations – avec d’autres qui permettent d’investir l’espace public, de sortir de l’entreprise et de s’adresser à l’extérieur : à l’opinion publique mais aussi aux médias, aux politiques qui refusaient de voir que la mobilisation contre la réforme des retraites est aussi forte. Ces actions peuvent impliquer aussi ceux qui ne participent pas d’habitude à des actions plus classiques. Cela renvoie à l’inventivité des salariés mobilisés. C’est très complémentaire avec les mobilisations classiques, cela ne s’y substitue pas.

E.N. – Leur logique principale tient en large part au sentiment d’une efficacité insuffisante des formes classiques de manifestations. De la réforme Sarkozy des retraites, des lois travail sous Hollande puis aux réformes de la présidence Macron, on a vu de hauts niveaux de mobilisation produire peu d’effets sur le blocage ou la réécriture de projets de loi. Les mouvements se heurtent à une combinaison de répression forte et de tactique de l’édredon : manifestez si vous voulez, on n’en fera rien. Beaucoup de personnes ou de collectifs, qui n’ont aucune envie de céder, explorent donc des formes alternatives. Pour certains groupes qui ont des effectifs modestes et un statut symbolique valorisé comme les avocats, ce seront des gestes symboliques comme de jeter leurs robes. Pour les artistes de L’Opéra, ce sera de tirer profit de leurs savoir-faire pour monter un spectacle.

C.B. – Visent-elles simplement à attirer l’attention des médias ?

S.B. – Il y a une volonté de produire des évènements dans un monde de plus en plus médiatique et connecté afin de faire entendre la cause qu’on défend. Cela s’est fait dès les années 1980 avec Act up, qui a réalisé des actions très visuelles [pour alerter sur l’inaction des pouvoirs publics face à l’épidémie de Sida], comme les die in sur les places publiques, l’explosion de poches de sang. Cela a été repris dans les années 90 lors de conflits locaux, au moment des fermetures d’usine, avec les opérations ville morte. Ou en Espagne à la suite du Mouvement des Indignés, avec les « marées » lors des manifestations : des salariés de différents secteurs portaient des tee-shirts de différentes couleurs pour rendre bien visibles leur cause (ceux de la santé, de l’éducation…etc.)

E.N. – Elles ont des effets de captation de l’attention des médias parce qu’elles sont inhabituelles ou colorées, drôles, émouvantes, parce qu’elles cassent la routine visuelle des images de manif. Oui elles sont pensées pour les médias, dans le sens où une mobilisation qui n’est pas visible perd beaucoup de son potentiel de rayonnement, de transmission de sa cause. Mais ce n’est pas un spectacle, elles expriment la colère, la révolte, parfois la rage quant aux effets des réformes.

S.B. – En 36 et en 68, rendre visuel le conflit était moins nécessaire car on occupait massivement les entreprises. On faisait venir des compagnies de théâtre dans les usines. Depuis les années 2010, il est plus difficile de mobiliser dans les entreprises ou même au sein de l’hôpital public à cause de la continuité des soins. D’où la nécessité d’extérioriser la scène de la contestation. Les salariés se tournent vers d’autres modes d’action, sur les ronds-points, les péages, les dépôts… Et il y a aussi l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent « emboliser » le système, le bloquer. Soit en visant des centres névralgiques (ports, raffineries), soit en multipliant les scènes de mobilisation dans des dizaines ou centaines de lycées, de facs… Comme hier les gilets jaunes ont inventé le carrefour comme lieu de mobilisation.

C.B. – Y a-t-il un défaut de dialogue social en France ?

S.B. – le mépris du gouvernement vis-à-vis des organisations syndicales et des salariés mobilisés, le refus de les reconnaître comme interlocuteurs légitimes, les oblige à se poser la question de comment se faire entendre. Le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’est pas embarrassé de respecter les codes établis (en ne déposant pas de parcours de manifestation…), a aussi eu un effet. Leur irruption a fait peur au gouvernement. Sans doute que du côté des salariés et des organisations syndicales, certains se disent qu’il faut aller plus loin. Ce refus d’entendre les personnes mobilisées peut aussi conduire à des situations désespérées, comme à Lyon où un étudiant s’est immolé en novembre 2019 pour protester contre la précarité.

E.N. – Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France. Les dirigeants issus du système des grandes écoles, sont persuadés d’être la crème de leurs générations, de détenir un savoir infaillible sur des choses dont ils n’ont aucune expérience. Les mandats politiques les plus importants sont désormais exercés par des gens qui ont fait de la politique leur métier et qui sont hors-sol, prisonniers de leur petit monde, fréquentant plus souvent des lobbystes que des citoyens ordinaires. La France s’enlise dans un système où le changement est pensé comme devant venir d’en haut, où le dialogue est limité à modifier des points secondaires dans un « cadre » qui ne saurait être mis en discussion. Dire non, proposer autre chose c’est être taxé d’idéologue sectaire ou d’irréaliste.

S.B. – Le refus d’entendre les organisations syndicales dans l’élaboration d’une réforme, d’un dialogue reconnaissant la légitimité des différents acteurs autour de la table, alors qu’une large majorité de la population est hostile à la réforme des retraites, montre que notre démocratie est en mauvais état. Cela pose la question de qui prend les décisions et pour qui dans une société où les inégalités se creusent. Or, on le voit bien depuis des années où prédominent les politiques néo-libérales, ce n’est pas l’expérience concrète des salariés qui est prise en compte ni l’expérience des usagers, mais des critères de rentabilité au service d’acteurs financiers privés. Les réformes ne sont guidées ni par le souci de la protection des plus faibles, ni par le souci de l’égalité.

E.N. – Le sentiment de mépris, la perception que tout ce qu’on peut dire ou faire ne sert à rien provoque du dégoût, de la désertion civique, de l’abstention. Ce sont aussi des semis de violence que provoque cette absence d’écoute. Mais une démocratie, c’est aussi un monde avec des projets mobilisateurs d’un autre avenir, des « utopies réalistes ». Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Sophie Béroud est politologue, professeur de science politique à l’université Lyon II.
Erik Neveu est sociologue et politiste, professeur des universités, enseignant à Sciences-Po Rennes.

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Mai 68 : Jojo, un photographe très occupé !

« L’ami Jojo », pour tous ses confrères ! Durant des décennies, Georges Azenstarck a baladé moustache et appareil photo sur tous les fronts de grève, de France et du monde. Dans la lignée d’une génération de photographes au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Cartier-Bresson, Doisneau… Un grand photojournaliste, au déclic chaleureux et solidaire, qui livre à Chantiers de culture un souvenir très « occupé » de son Mai 68.

Triste nouvelle : « Jojo » n’est plus ! Il est décédé le 2 septembre 2020 à Marseille, il avait 86 ans. « Six pieds sous terre, Jojo tu frères encore. Six pieds sous terre, tu n’es pas mort, Jojo », chante Brel, le grand Jacques. En dernier hommage à cette figure si attachante du photojournalisme, plus qu’un confrère un Frère, en remerciement de ces heures passées ensemble durant moult reportages, Chantiers de culture remet en ligne cet article publié en mai 2018. Yonnel Liégeois

 

En ce joli mois de mai 68, la révolte étudiante, débordant les campus universitaires, fait tâche d’huile dans les ateliers et les bureaux. Georges Azenstarck, alors photographe à La Vie Ouvrière, le journal de la CGT, se rend à Nantes. Pour réaliser un reportage sur ce qui sera la première grève avec occupation d’usine, à Sud Aviation très précisément, au Bouguenais en Loire Atlantique. Nous sommes le 17 Mai 1968, c’est l’actualité du jour… L’entreprise fabrique des réfrigérateurs et des ailes d’avion pour la Caravelle. En grève illimitée pour la première fois depuis 1936, 32 ans après la première occupation de l’usine par les ouvriers. « J’avais entendu parler des occupations d’usines de 1936, mais à ma connaissance cela ne s’était pas reproduit depuis ». Occuper l’usine ? « ils avaient séquestré le directeur », rapportait aussi la radio… Pour éviter qu’il ne s’échappe, il se disait même que les ouvriers avaient soudé la porte du bureau ! Jojo est curieux de voir ce qu’il en est… Les trains sur voie de garage, la voiture pour seul moyen de déplacement, aux risques et périls des journaleux de la sociale en raison de la pénurie d’essence, les pompes presque à sec faute de réapprovisionnement : c’est parti pour deux jours !

« À l’intérieur, point de soudure, une simple porte en bois… Si mes souvenirs sont bons, la fenêtre du bureau était restée ouverte pour passer les plateaux repas ». La CFDT, syndicat majoritaire dans l’usine, avait proposé l’occupation. Elle avait été suivie par la CGT et les autres syndicats. « L’ambiance est fantastique, les ouvriers qui ont connu le Front Populaire donnent le ton ». Ils parlent de leurs conditions de travail, de leurs salaires de misère. Ils disent ne pas être considérés à l’usine comme des êtres humains, qu’ils n’ont aucun droit sinon celui de faire tourner les machines. « À l’époque, il n’est pas question de faire circuler un tract dans l’usine, encore moins un journal syndical sous peine de renvoi immédiat ». Les ouvriers demandent des augmentations de salaire et plus de droits syndicaux. Ils espèrent un changement de gouvernement, la mise à la retraite du « vieux monsieur », comme ils disent pour parler du général alors président de la République !

On s’attroupe. Pour causer, dialoguer, échanger : la parole est libre, chacun peut s’exprimer ! Partout des groupes se forment, on parle conditions de travail, salaires, respect et dignité. Et pourquoi pas, voir plus loin, l’avènement d’un gouvernement populaire ! Pour passer le temps, les ouvriers jouent à la pétanque et au foot. Ils construisent des cabanes avec, comme matériaux, les cartons des réfrigérateurs qu’ils produisent. Pour dormir, bien entendu : ils pensent en effet que ça peut durer longtemps et ils sont décidés à aller jusqu’au bout. Important aussi, l’immense feu de bois pour se réchauffer la nuit et faire le barbecue. À l’époque, le téléphone portable n’existe pas, les familles viennent aux nouvelles, elles apportent à manger aux grévistes. « Sur place, j’ai plaisir à photographier le premier ouvrier de Mai 68 en train de prendre sa carte syndicale à la CGT, cela dans l’usine en grève. Je fais aussi l’incroyable photo de la queue des grévistes qui attendent pour adhérer à leur tour. Je repars heureux, certain d’avoir un formidable reportage dans la boîte noire. Un scoop ! Sur le chemin du retour, en passant par Le Mans, j’en profite pour faire des photos à l’usine Renault, la deuxième usine en grève avec occupation ».

Au siège du journal, le rédacteur en chef ne l’entend pas de cette oreille. « Quoi ! Qu’est ce que c’est que ça : des usines occupées ? Ce sont des gauchistes, on n’en parle pas ». « Malgré les protestations de Mounette Dutilleul, la journaliste qui m’accompagne, rien n’y fait, notre reportage passe à la trappe… ». Deux jours après, moult entreprises se mettent en grève. Avec occupation des lieux de travail, comme il se doit, entre huit à dix millions de grévistes sur tout le territoire national ! « Vingt ans plus tard, dans un numéro « Spécial souvenir » de La Vie Ouvrière, j’ai le plaisir de revoir mes photos de Sud Aviation ». Publiées avec la légende, « Nous étions les premiers sur place » ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Les photos de Jojo

Georges Azenstarck a publié « Les rudiments du monde », un magnifique album préfacé par Gérard Mordillat (Eden Productions, 37€). Près de 40 ans de photographies, ses plus beaux clichés offerts au regard, le témoignage surtout d’un monde qui se donne rarement à voir, celui de l’usine et du travail… Du bidonville de Nanterre au coup de grisou dramatique à la mine d’Avion dans le Pas-de-Calais, de Longwy à Cracovie, de Somain à Pékin ! De la belle ouvrage, dans la lignée d’une génération de photographes, le courant classé sous le label de la « photographie humaniste », au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Boubat, Cartier-Bresson, Doisneau, Niepce, Ronis, Weiss… 

« Le monde de l’emploi est un monde sans images, il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines », écrit Gérard Mordillat, « en allant où les autres ne vont pas, en montrant la face cachée de notre société, Georges Azenstarck photographie le corps social ». Et l’auteur de conclure : « En mai 68, une affiche proclamait « La beauté est dans la rue », c’est cette beauté-là que Georges Azenstarck photographie. La fulgurante beauté qui s’ignore ». Avec Elie Kagan, il fut l’un des rares photographes à couvrir les « ratonnades » de la police contre les Algériens en cette sanglante nuit parisienne du 17 octobre 1961. En 1999, il fut choisi par Associated Press, l’agence de presse américaine, pour figurer parmi les 100 meilleurs photographes du XXème siècle. Y.L.

Le SNJ, hommage à Jojo

« Avec le décès de notre camarade Georges Azenstarck, c’est un pan entier du photojournalisme social qui disparaît », déclare le SNJ-CGT, le Syndicat national des journalistes. « Reporter photographe à l’Humanité de 1956 à 1968 puis pour la presse syndicale et l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, il photographie les ouvriers dans les usines occupées et les étudiants sur les barricades lors des événements de mai 1968. Il est aussi l’un des rares à couvrir les ratonnades en octobre 1961 à Paris, lors de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. À l’agence Rapho, il a ensuite parcouru le globe pour photographier le monde du travail ».

« Le site de l’agence Roger-Viollet permet d’avoir un aperçu de son travail : reportages dans des bidonvilles de Seine-Saint-Denis ou du Val-de-Marne dans les années 1960, enterrement de 21 mineurs marocains après un coup de grisou dans une mine du Pas-de-Calais en 1965, sortie des ouvrières de la Lainière à Roubaix en 1984, piquet de grève à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois la même année… Lors de son congrès à Montreuil en 2017 (ci-contre, photo de Daniel Maunoury), le SNJ avait exposé les photos de Georges Azenstarck : il avait reçu l’hommage de l’ensemble de la CGT et de son secrétaire général, Philippe Martinez. Le SNJ avait ensuite exposé ses photos à Perpignan lors de l’édition 2018 de Visa pour l’image, le Festival international du Photojournalisme, à l’occasion de la rétrospective sur Mai 68 (« 68 dans les usines ») ».

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Choi Kyu-sok, la Corée en bulles

Signée de Choi Kyu-sok, la BD Intraitable raconte la résistance d’une poignée de salariés coréens contre un puissant groupe français installé dans leur pays. De la réalité à la fiction, la lutte en bulles.

 

Au tournant des années 2000, le géant Carrefour tente de renforcer son positionnement en Asie. La Corée du Sud, qui reste fermée aux entreprises étrangères, représente un secteur stratégique pour l’enseigne. Afin de s’affirmer face à  la concurrence et accroître ses marges, elle décide de faire évoluer sa politique sociale : consigne est passée aux directeurs de magasins de se débarrasser de leurs personnels existants pour les remplacer par une armée d’intérimaires. Quitte à employer la manière forte et à s’asseoir sur le droit…

Éminent auteur de bande dessinée coréenne, Choi Kyu-sok tire avec la série Intraitable une fiction sociale haletante sur la tentative ratée de Carrefour de s’implanter dans son pays. Ce deuxième tome met en avant une poignée d’hommes qui vont s’opposer au management par la peur en créant un syndicat d’entreprise. Et réussir à gripper la machine à broyer les salariés. Au sein de cette entreprise rebaptisée « Fourmi », si tous les personnages sont fictifs, le récit s’appuie sur l’expérience des salariés. « L’auteur s’est beaucoup immergé dans les faits qu’il a romancés pour se protéger. Il a choisi un conflit qui s’est cristallisé sur les questions de management et qui dépasse le cadre local », commente l’éditeur Nicolas Finet, dont la maison a déjà  publié un certain nombre d’ouvrages d’enquête sur le pouvoir des multinationales (De quoi Total est-il la somme ?, en 2017).

Dans cette série, la BD met habilement en scène la mécanique de l’entreprise qui s’appuie sur son encadrement pour désolidariser les personnels de son enseigne : tentatives de soudoiement et d’intimidations, chantage affectif afin d’obliger les cadres à rendre la vie des salariés impossible et à les pousser à la démission. Un grain de sel va pourtant se glisser dans les rouages à la faveur d’une rencontre entre Gu Go-shin, un militant à la tête d’une petite agence en conseil aux travailleurs, et un jeune cadre aux convictions chevillées au corps. Un syndicat d’entreprise se monte à la stupéfaction des dirigeants. Il s’agit dès lors pour ces derniers d’user de tous les moyens pour tenter de briser la volonté des plus courageux et empêcher les personnels de rejoindre la jeune organisation. L’auteur rend compte avec brio des brimades entre les rayonnages, de la séparation sociale entre cadres et employés, des dilemmes moraux qui traversent les personnages.

Entre crainte d’être manipulé et peur de s’engager. certains choisiront de sortir du rang, au risque de tout perdre. Un pari gagnant ? La suite, attendue pour la rentrée (tome 3, à paraître le 17/09), le dira certainement. Cyrielle Blaire

Une « intraitable » chronique sociale

« Remarquable de maîtrise et de brio, Choi Kyu-sok continue de dépeindre avec finesse les rouages du système propre aux grandes entreprises et de brosser un portrait complexe et nuancé de la société coréenne contemporaine. Dans le second volume, il met en lumière, plus particulièrement, le rôle essentiel du syndicalisme coréen. La Corée est un pays avec une longue histoire d’action syndicale. Intraitable est une chronique sociale avec des résonances universelles ». Nicolas Finet, éditeur à Rue de l’échiquier

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Les États-Unis, en lambeaux

Les dysfonctionnements de la première puissance mondiale sont exacerbés par la crise sanitaire. Entretien avec Nicholas Allen, directeur des relations internationales du SEIU (Service Employees International Union). Avec deux millions d’adhérents, le syndicat rassemble les personnels de la santé, de la fonction publique, de la propreté-sécurité et de la restauration rapide.

 

Eva Emeyriat – Avec plus de 85 000 morts au 14 mai, les États-Unis sont le pays qui paie le plus lourd tribut à la crise sanitaire. Pour quelles raisons ?

Nicholas Allen L’État fédéral et la plupart des États ont refusé de faire face et se sont réfugiés dans le déni de cette pandémie. Et il y a eu un manque flagrant de préparation à l’échelle fédérale. Lors de l’épidémie d’Ebola, Barack Obama avait mis en place une unité spéciale pandémies, mais elle a été démantelée par Donald Trump en 2017. Notre pays est doté d’un système de santé très décentralisé, avec de grands groupes hospitaliers privés qui doivent faire face chacun de leur côté, tout en gérant la pénurie de respirateurs, de masques, etc.

E.E. – La réforme de santé impulsée en 2010 par le président Obama, bien qu’attaquée depuis l’arrivée de Donald Trump, a-t-elle contribué à mieux protéger les Américains ?

N.A. – L’Obamacare était un progrès relatif qui a permis d’étendre l’assurance maladie aux jeunes jusqu’à 26 ans sur le contrat de leurs parents, de refuser aux assurances de dénier le droit à certaines personnes de s’assurer, ou encore d’étendre Medicaid, le programme fédéral destiné aux plus pauvres. Vingt millions de personnes de plus ont été couvertes grâce à cela, mais environ 20 millions d’autres n’ont aucune assurance. Aujourd’hui encore, la majorité des Américains sont couverts grâce à leur employeur. Dès qu’ils perdent leur job, ils perdent donc souvent leur couverture. Or, depuis le début de la crise, plus de 22 millions de personnes se sont inscrites au chômage, un chiffre inédit depuis la Grande Dépression ! La crise du Covid-19 a bousculé les fragiles avancées obtenues. On découvre que des milliers de gens, en première ligne Afro-Américains et Latinos, meurent chez eux faute de soins parce qu’ils craignent de payer une facture exorbitante [73 000 dollars en moyenne pour une semaine d’hospitalisation, ndlr].

E.E. – Dans quel état d’esprit se trouvent les travailleurs ?

N.A. – Alors que New York est devenue le principal foyer de la pandémie de Covid-19, les panneaux lumineux de Times Square, à Manhattan, rendent hommage aux professionnels de la santé. Les plus modestes sont pris en étau, entre la peur de ne pouvoir se nourrir et celle de tomber malades. Il y a aussi une grande colère des soignants, des travailleurs des fast-foods qui bossent pour des miettes tout en étant salués comme des « héros ». On voit des grèves chez McDonald’s, chez Amazon…

E.E. – Malgré l’incurie de Donald Trump, on note des éléments positifs, comme le vote le 26 mars par le Congrès d’un plan Coronavirus de 2 000 milliards de dollars…

N.A. – Le Congrès en est à son troisième plan, sans doute en faudra-t-il un quatrième, voire plus. Les solutions proposées sont pour l’instant très insuffisantes.

E.E. – Quelles sont vos revendications ?

N.A. – Cette crise jette une lumière très crue sur les inégalités. Il y a bien sûr l’injustice économique et raciale, et le fait que les gens dont nous dépendons le plus, souvent des femmes, sont généralement les moins payés. Ces constats sont au cœur des revendications de nos campagnes #ProtectAllWorkers et #UnionsForAll. Nous exigeons une assurance maladie gratuite et accessible à tous, avec douze semaines de congé maladie payées et 100 % de couverture dans le cadre du Covid-19. Nous revendiquons aussi la garantie des salaires, la protection des emplois, la prise en charge du coût de la garde des enfants, l’annulation ou la suspension des dettes des ménages, ainsi qu’une aide au logement. Il faut par ailleurs remettre en question la redistribution des profits, les revenus des dirigeants et des actionnaires.

E.E. – On entend beaucoup parler du mouvement de défiance libertarien impulsé par Donald Trump contre le confinement. Quel est le sentiment de la population en général ?

N.A. – Ces personnes sont soutenues par les tenants de la droite dure. Souvent armés, ceux qui manifestent sont minoritaires mais leur expression très violente et leur défiance vis-à-vis de la science inquiètent. Cela dit, les sondages confirment que la majorité de la population soutient le confinement.

E.E. – Les élections présidentielles de novembre se rapprochent. Quelles perspectives se dessinent ?

N.A. – Tout reste à jouer. Trump demeure populaire auprès de sa base électorale : blanche, mâle, issue des classes moyennes. Joe Biden [seul candidat en lice à l’investiture démocrate, ndlr] doit trouver la capacité à unifier le Parti démocrate pour battre Trump. Il faudra qu’il parvienne à composer avec la gauche du parti qui, malgré la défaite de Bernie Sanders, reste importante et mobilisée. Une chose est sûre, notre organisation se mobilisera avec force pour battre Trump. La crise du Covid-19 nous renforce dans l’idée qu’il faut lutter pour un monde plus juste, en insistant sur les droits syndicaux et la justice raciale. Il y a urgence. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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Camille Peugny, la fracture sociale

Dans les colonnes du quotidien Libération, Camille Peugny répondait aux questions de notre consœur Laure Bretton. Pour le sociologue, l’épidémie de coronavirus révèle la fracture entre deux mondes : les « vainqueurs de la mondialisation » sont chez eux, tandis que ceux qui sont « à leur service » sont dehors. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Sociologue, Camille Peugny enseigne à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Spécialiste des inégalités sociales, il est l’auteur de Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale et Le déclassement.

 

Laure Bretton – Cette crise agit-elle comme un miroir grossissant des inégalités au travail ?

Camille Peugny – La crise que nous traversons rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles : protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie.

L.B. – L’économie française étant de plus en plus « tertiarisée », on avait perdu de vue ces cols bleus…

C.P. – Dans l’économie mondialisée, le modèle de référence c’est plutôt le cadre très diplômé, mobile et vendant très cher ses compétences sur le marché du travail. La réalité, c’est que ce genre de société n’est rendu possible qu’à la condition qu’une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements. On peut aussi parler de la caissière du supermarché parisien qui reste ouvert jusqu’à 23h pour que le cadre supérieur puisse aller s’acheter un repas sous-vide en sortant du boulot. Cette organisation aggrave la dualisation du travail. On peut même parler de deux marchés du travail : le premier, celui des salariés qualifiés, et le deuxième auquel sont cantonnés les autres, sous ou mal payés et mal protégés. Avec cette crise, on a fait rentrer chez eux bon nombre de « vainqueurs » de la mondialisation et on laisse dehors ceux qui sont en partie à leur service.

L.B. – Certains appellent à un changement de paradigme social après la crise. Vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ?

C.P. – Il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise. Je crois qu’on ne peut pas attendre d’effet magique : tous les gens qui applaudissent les soignants à 20 heures ne vont pas subitement se transformer en défenseurs du service ou de la dépense publics. Mais il peut quand même y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat. Ce qui caractérise ces premiers de cordée, hors personnel soignant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui travaillent dans le service à la personne ou les caissières n’ont pas de collectif de travail. Cela les fragilise. Un livreur est seul dans son camion, sans mobilisation syndicale possible. Ce sera un combat politique de longue haleine pour prendre en compte cette division du travail. Mais on ne peut plus ignorer le déséquilibre total entre la hiérarchie des revenus et du prestige social d’un côté et celle de l’utilité sociale de l’autre.

L.B. – Le registre martial adopté par l’exécutif visait à mobiliser les Français pour qu’ils continuent à travailler. Le trouvez-vous adapté ?

C.P. – Pas du tout : les salariés dont on parle ne sont pas en guerre, ils sont au travail. L’aspect positif de cette catastrophe, c’est que tout le monde les voit alors qu’on fermait les yeux sur leurs conditions de travail jusque-là. On peut aussi rappeler que la réforme des retraites prévoit la suppression des régimes spéciaux, bénéficiant justement à une partie de ces salariés de l’ombre.

L.B. – Vous êtes un promoteur de la « société du care », du soin. C’est dans cette direction qu’il faut aller, une fois la crise sanitaire passée ?

C.P. – Une des perspectives d’avenir, c’est que l’épidémie et ses conséquences économiques et sociales nous amènent à repenser les relations entre groupes sociaux. On a parlé de « société de la connaissance », il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du « care » qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce « care ». Il est urgent de repenser la place de ceux qui sont au service des autres. Propos recueillis par  Laure Bretton

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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Une drôle de soirée pyjama !

Lors de sa création en 1954 à Broadway, la comédie musicale The pyjama game surprit alors par sa thématique : la révolte d’ouvrières contre l’ordre établi ! Aujourd’hui sur les scènes françaises, dans une adaptation de Jean Lacornerie. Sans oublier la 7ème édition du Festival de cinéma italien de Tours.

 

États-Unis, le 5 janvier 1957. Écarté des milieux politiques et ayant sombré dans l’alcoolisme, le sénateur McCarty, initiateur de la chasse aux sorcières contre les homosexuels et tous ceux soupçonnés de sympathies marxistes, n’a plus que quelques semaines à vivre. Ce jour-là, il entend le président Eisenhower demander les pouvoirs spéciaux au Congrès afin de lutter contre la menace communiste au Proche-Orient. Nous sommes en pleine guerre froide. Par le biais des comédies musicales, Hollywood exporte le modèle de l’American way of life (le mode de vie américain, en français).

Créée trois ans plus tôt à Broadway, la comédie musicale The pajama game connaît un tel succès sur les planches que Stanley Donen et George Abbott décident de l’adapter au cinéma. Un succès d’autant plus étonnant que le livret tourne en dérision le patronat, la hiérarchie sociale, la domination masculine. Tirée d’une nouvelle de Richard Bissell, elle raconte la révolte d’ouvrières d’une usine de confection de pyjamas, confrontées au refus de leur patron de leur accorder une augmentation de salaire de sept centimes et demi. Avec à leur tête Babe, la porte-parole du syndicat, elles cessent le travail, dénoncent la double comptabilité du patron, les méthodes d’encadrement, les cadences infernales sur l’air de Racing with the clock (Course contre la montre), devenu un standard. Les affaires se compliquent lorsque Babe et Sid, le nouveau directeur de l’atelier, tombent amoureux !

« Le livret m’a intéressé parce qu’il casse les clichés du genre », commente Jean Lacornerie qui signe la mise en scène de la nouvelle adaptation présentée en décembre au Théâtre de la Renaissance d’Oullins. « Il ne s’agit pas d’une simple histoire à l’eau de rose. The pajama game a une portée sociale forte, tout en jouant la carte de la bonne humeur et en s’appuyant sur l’énergie de la danse et du chant ». Pour contourner l’écueil de références très datées années 1950, Jean Lacornerie a choisi de situer l’action dans le futur. Sur scène, treize interprètes, tour à tour jouant la comédie, chantant… avant de s’installer à l’orchestre. Un pari voulu par le directeur musical, Gérard Lecointe, pour renforcer l’impression de tourbillon. Et ça fonctionne ! Jean-Philippe Joseph

Maison de la Culture de Bourges, les 03 et 04/03. Centre Lyrique Clermont Auvergne – Clermont Ferrand, les 19 et 20/03. Théâtre de Saint-Nazaire, les 01 et 02/04. Opéra de Saint-Etienne, le 08/04.

 

L’Italie à Tours

Durant cinq jours, du 4 au 8 mars, Tours change de drapeau et se pare du vert-blanc-rouge en l’honneur de nos voisins transalpins et plus particulièrement de leur cinéma toujours plein de vitalité, d’émotion et d’humour. Créé par quelques cinéphiles d’origine italienne, dont Louis d’Orazio qui en est le directeur artistique avec l’appui de Jean A.Gili éminent critique et spécialiste du cinéma transalpin, ce festival a bénéficié des soutiens  conjugués de la Cinémathèque, de l’association Henri Langlois, du département italien de l’université et de la Dante Alighieri. Outre les chefs-d’œuvre du répertoire, la programmation veut mettre en valeur le cinéma italien contemporain.

 Le programme ? 5 films en compétition, 4 films inédits et 3 documentaires qui alterneront avec de nombreux films en hommage à deux grands réalisateurs, Gianni Amélio et Gabriele Salvatores. Ils  sont incontournables depuis les années 1990 par l’originalité des thématiques abordées et la maîtrise de leur art. La majorité des films à l’affiche cette année traite de problématiques sociales ou environnementales. « La plupart des cinéastes italiens actuels sont originaires du sud de l’Italie, où les difficultés sont les plus criantes », constate Louis d’Orazio. Nombre d’entre eux participeront à un débat après projection de leur film, un exercice dont le public est très friand. Chantal Langeard

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Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

©J-M.Lobbé

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

© Céline Bansart

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

©J-M.Lobbé

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

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La forêt fait coupe rase

Alors qu’un rapport ministériel préconise un recours accru au privé, les forestiers en dénoncent les objectifs financiers. La mise à mal d’une gestion durable de la forêt, un écosystème en danger.

 

Les forestiers sont au bout du rouleau. Entre 2002 et 2008, leurs effectifs ont été rabotés de 20%. Chaque agent, toujours en poste, est amené à gérer non plus 1000 mais 1800 hectares de forêt ! Épuisés, les personnels de l’Office national des forêts (ONF) déplorent l’abandon d’une partie de leurs missions de service public, notamment les fonctions de surveillance et de préservation de la biodiversité. Cette pression est née des difficultés financières de l’Office. Alors que la vente de bois devait permettre à l’origine à l’établissement à caractère industriel et commercial à s’autogérer, l’effondrement des cours du marché a plongé durablement ses comptes dans le rouge.

Afin de résorber sa dette, un rapport ministériel publié le 15 juillet 2019 souhaite que l’ONF recoure plus intensivement aux contractuels. « Mais tous les remplacements sont déjà faits par des contractuels de droit privé », fulmine Gilles Quentin, l’ancien garde-forestier dans les forêts du Berry, « il n’y a plus aucun concours depuis 2018, plus aucun recrutement ». Cette attaque contre le statut est mal vécue. « Le fonctionnaire est assermenté, il a une mission de police judiciaire : il intervient pour empêcher le saccage de la forêt et préserver son équilibre écologique », argue Loukas Benard, garde-forestier dans les Ardennes et secrétaire national CGT de l’ONF. « La pression de la hiérarchie, on peut y résister en refusant un martelage contraire aux objectifs de développement durable, ce que ne peut pas faire un contractuel ».

En mai 2018, ils furent ainsi près d’un millier à marcher à travers cinq villes de France pour protester contre la privatisation rampante de l’Office. « L’éthique des personnels, c’est d’appréhender la forêt comme un tout : un écosystème, un lieu d’accueil du public et de production de bois », rappelle Loukas Benard. « Sauf qu’aujourd’hui, la forêt est gérée comme un placement financier. On cherche à faire des rotations de plus en plus courtes, sur trente-quarante ans. Dans certains endroits, on coupe à blanc et on ne replante qu’une seule essence ».

Cette dérive vers une industrialisation de la forêt inquiète les agents de l’ONF, ils craignent de ne plus pouvoir garantir une gestion durable du patrimoine forestier français. Ils ne sont pas les seuls, une fuite en avant au profit du « tout commercial » qui alarme jusqu’aux associations de défense de l’environnement. « La forêt est un patrimoine commun », rappelle Hervé Le Bouler, de France nature environnement, « elle a un rôle à jouer face au changement climatique ». À condition, bien sûr, de préserver sa biodiversité. Cyrielle Blaire

Le chiffre :

300 millions, c’est en euros le déficit actuel de l’Office national des forêts. Une dette qui s’est dégradée avec le repli du marché du bois. Le contrat d’objectifs et de performance signé pour 2016-2020 prévoie que la récolte en forêt domaniale passe de 6,3 à 6,5 m3. Une intensification au profit des coupes rases, destructrices des sols.

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Laurent Guilloteau, un pompier en feu !

En grève depuis le 26 juin, les pompiers dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail, le manque de reconnaissance des risques du métier. Au lendemain de la manifestation du 15 octobre, ils ont convenu de reconduire leur mouvement. Rencontre avec Laurent Guilloteau, sapeur-pompier professionnel au Centre de secours de Port-de-Bouc (13).

 

« Pimpon ! Pimpon ! », claironne la petite dernière de la famille. Les raisons de la grève qui, depuis le 26 juin, touche 90% des Services départementaux d’incendies et de secours (SDIS), n’entament pas encore son enthousiasme pour les soldats du feu. « Si elle est comme ses deux aînés, bientôt elle se verra en futur pompier », plaisante l’adjudant Laurent Guilloteau, sapeur-pompier au centre de secours de Port-de-Bouc (13). D’abord pompier volontaire pendant cinq ans, il est devenu professionnel en 2004. Il l’avoue, sa passion du métier s’enracine dans l’enfance. « J’habitais en face de la caserne et je passais mes journées à la fenêtre à regarder partir les camions ». Les valeurs familiales ont fait le reste. Il y a « cinq sapeurs-pompiers professionnels [dans son entourage] et deux volontaires qui travaillent dans le milieu médical », précise-t-il. À noter qu’au plan national c’est l’inverse avec près de 80% des effectifs constitués de volontaires. C’est également l’état d’esprit familial qui l’a très vite amené à se syndiquer, plusieurs proches étant cégétistes. Le 26 juin dernier, face à l’état du service public de secours et à la situation faite à ses agents, il a logiquement rejoint la grève déclenchée unanimement par les sept organisations syndicales.

Hommes et femmes à tout faire

En quinze ans d’exercice dans quatre SDIS (37, 79, 49 et 13), Laurent a vu « le service public rendu par les pompiers changer du tout au tout ». Et le travail réel percuter les valeurs. « Aujourd’hui on est le service public des hommes et des femmes à tout faire », résume-t-il. Amère, la formule exprime la « frustration » de toute une profession « sur-sollicitée » et en colère. « Les pompiers sont affectés à un engin de secours aux victimes mais ils se retrouvent à faire des tâches répétitives qui ne relèvent pas de leurs missions », déplore l’adjudant. Bref, intervenant en bout de chaîne, ils pallient les manquements des services de l’État. Cela va de la police qui les appelle sur une rixe mais les laisse seuls sur place, aux urgences psychiatriques qui ne se déplacent plus, en passant par la situation dite de « carence ambulancière ». Qui relève de la désertification médicale, du vieillissement de la population et d’une organisation défaillante entre les pompiers et le Samu. Débordé, trouvant de moins en moins d’ambulances privées pour transporter les malades, il fait appel aux pompiers.

Un système en bout de course

« Les SDIS font aussi des transports intra-hospitaliers, prennent en charge l’ivresse sur la voie publique, sont appelés parce que le médecin libéral voire le plombier ne sont pas disponibles… Jusqu’aux députés qui veulent qu’on s’occupe des frelons asiatiques ! », persifle Laurent. Entre 2003 et 2018, les sapeurs-pompiers ont assuré plus d’un million d’interventions supplémentaires dans un contexte notamment de baisse du temps de travail annuel des professionnels et d’un recul du volontariat. En effet, « les volontaires s’essoufflent aussi et il est de plus en plus difficile d’en attirer ». Pourtant, les employeurs et l’État continuent de beaucoup compter sur eux. Et pour cause : rémunérés en indemnités non encadrées, ils ne coûtent rien en cotisations sociales et permettent de dissimuler les heures supplémentaires (47% des professionnels ont le double statut). Néanmoins, si personne ne conteste l’engagement citoyen de la plupart d’entre eux, nombre d’acteurs du secteur, notamment les syndicats, estiment que ce système est en bout de course. Outre le « recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS », les grévistes réclament notamment « une revalorisation significative de la prime de feu ». Dans l’attente d’une réponse concrète du ministère de l’Intérieur à leurs revendications, au lendemain de leur journée d’action d’octobre, à l’unanimité les pompiers de France ont convenu de reconduire leur mouvement jusqu’en janvier 2020. Propos recueillis par Christine Morel

En savoir plus :

 « L’effectif cible des centres de secours n’est pas harmonisé au niveau national. Il est défini par le « schéma départemental d’analyse et de couverture des risques » et celui-ci s’avère obsolète », tempête Laurent Guilloteau. « Prenons Port-de-Bouc (13) et Saumur (49) qui font tous les deux à peu près 3 500 interventions par an : Saumur compte quatre ou cinq pompiers de plus que Port-de-Bouc ». Ayant fait le choix stratégique de la professionnalisation, le SDIS 49 utilise en fait avec parcimonie le volontariat. En revanche, le SDIS 13, l’un des plus gros de France, a longtemps compté sur le volontariat. Résultat ? « Dans le 13, cet été, il est par exemple arrivé qu’il manque jusqu’à 10 pompiers à la garde (25 au lieu de 35) au centre de secours d’Aix-en-Provence ou qu’il en manque 3 à Port-de-Bouc pour pouvoir armer un véhicule de secours ».

Depuis de longs mois, l’intersyndicale porte diverses revendications. Dont, en particulier : la revalorisation significative de la prime de feu à hauteur des autres métiers à risques (28% du salaire de base contre 19% actuellement), la prise en compte des questions de protection de leur santé (toxicité des fumées, temps de travail), le recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS… Face à la montée des violences, les syndicats réclament aussi des dispositions adaptées. Ils évoquent notamment un renforcement de la pénalisation des faits de violence à leur encontre. Plus globalement, ils attendent une réorganisation du modèle de secours qu’ils estiment « malade » et « à bout de souffle ». Un constat partagé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers qui, après son congrès annuel à Vannes fin septembre, en a même appelé à un arbitrage du chef de l’État.

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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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