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Vilar, Avignon et le TNP

En 2021, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célébrait le 100ème anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP fondé par Firmin Gémier en 1920. Jean Vilar en assumera la direction à compter de 1951. Auparavant, il crée en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon.

Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande Bref, le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

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Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances. L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht. À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

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Chargée de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, dont les relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, rencontrée en 2015, se souvenait de Vilar, « un grand patron à l’autorité naturelle, aux qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! »
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

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Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la houlette de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Aujourd’hui dirigé par Jean Bellorini, avec les mêmes convictions à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini et l’agenda des événements autour de l’anniversaire… Créé dès 1924, Bref devient en 1956, sous la direction de Jean Vilar, le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, Bref revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses et l’actualité du TNP.

– À découvrir : La prochaine saison 25/26 du Théâtre National Populaire de Villeurbanne sous la direction de Jean Bellorini et applaudir, jusqu’au 28/06, I will survive, la nouvelle création de la compagnie Les chiens de Navarre.

– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64) est ouverte toute l’année. Lieu de recherches et de rencontres, elle organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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L’espoir de Valérie Lesort

Au théâtre de l’Atelier (75), Valérie Lesort propose Que d’espoir ! La mise en scène des textes du dramaturge israélien Hanokh Levin, disparu en 1999. Un propos toujours cru, un univers poétique et comique totalement imprévu.

Par définition, le genre cabaret est une succession de sketches, plus ou moins musicaux, plus ou moins emplumés, plus ou moins délirants, plus ou moins hors du temps. Que d’espoir !, mis en scène par Valérie Lesort, coche toutes les cases, et d’autres aussi. En s’emparant des textes écrits par Hanokh Levin (mort à 55 ans en 1999), elle surfe en parallèle sur l’humour de ces textes et sur l’amertume de la destinée humaine. Le dramaturge israélien a écrit de nombreuses pièces de théâtre, des romans et poèmes. Ainsi que des textes assez inclassables, comme ce Que d’espoir ! paru aux éditions théâtrales en 2007 dans la traduction française de Laurence Sendrowicz. « Hanokh Levin dépeint avec un humour décapant et une grande tendresse notre misérable condition humaine. Il explore, comme personne, nos angoisses existentielles, notre course effrénée derrière un bonheur chimérique », commente Valérie Lesort.

Sur la scène, Hugo Bardin, David Migeot, Céline Milliat-Baumgartner, en alternance avec la metteure en scène, sont tous excellents dans leurs rôles décalés et totalement déjantés. Sans oublier le remarquable Charly Voodoo au chant et au piano. Depuis 2015, le chanteur qui officie au cabaret parisien de Madame Arthur fait ici la démonstration de ses ondes positives pour ensorceler toute une salle. Tout ce petit monde bénéficie des étonnants costumes et prothèses multiples créés par Carole Allemand. Car si Que d’espoir ! doit beaucoup au texte des scènes qui se succèdent et au jeu de chacun, les tenues sont autant délirantes. Qu’il s’agisse des plus que généreuses poitrines féminines, des pectoraux masculins, ou des fessiers rebondis comme peuvent l’être ceux des peintures et sculptures du colombien Fernando Botero. Le tout dans des couleurs franches, vertes, jaunes, rouges… Des masques complètent le tableau avec des chevelures bien peignées qui pourraient faire penser à des personnages en plastique de la compagnie Playmobil sous ecstasy.

On croise des individus qui n’ont plus qu’un rapport distendu avec le sens commun. Tel ce client de l’hôtel demandant à la réception qui le bordera dans son lit, ou cette femme qui refuse de « passer le sel » et pique une crise reprochant à son mari d’être « tout ramolli », pas seulement dans son attitude d’homme courtois en public, mais au lit bien sûr ! Le sexe, comme d’autres thèmes, est source de plaisanteries imagées. Le propos est cru, sans ambiguïté, avec des urgences pipi-caca en prime. Impossible de ne pas rire devant ce burlesque assumé. Avec, dans le même viseur, un regard vers le bout du chemin inévitable pour tout un chacun. Le rire est réservé aux vivants ! Gérald Rossi, photos Frédéric Robin

Que d’espoir !, Valérie Lesort : jusqu’au 13/07, les mardi et jeudi, vendredi et samedi à 21h. Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).

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Pour l’art et la culture, tous debout !

Le 23/06, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), le Syndicat professionnel de la Critique a dévoilé son Palmarès 2024/2025. De médias divers et de tout horizon politique, par la voix de leur présidente, journalistes et chroniqueurs dramatiques ont réaffirmé leur attachement à un service public de l’art et de la culture

Il y a un an déjà, nous alertions, dénoncions les coupes qui menaçaient le budget de la culture et de la création. Ces inquiétudes sont désormais confirmées : de tous côtés, depuis les Régions, les Départements et jusqu’au ministère de la Culture, l’heure est au grand rabotage, aux économies tous azimuts. Les restrictions budgétaires n’épargnent personne, ni les théâtres, ni les festivals, ni les compagnies. Combien de créations en gestation, en suspens ? Combien de tournées écourtées quand elles ne sont pas tout bonnement annulées ? Les projections concernant l’emploi dans le domaine culturel mettent en péril le devenir des artistes et techniciens du secteur. Les économies envisagées par la ministre de la Culture affectent aussi l’audio-visuel public, tous les champs de l’éducation artistique.

Rien ni personne n’est épargné. Cela ne s’arrête pas là. Des titres de la presse musicale ont mis la clé sous la porte, laissant sur le carreau un certain nombre de nos consœurs et confrères. Le service public de l’art et de la culture nécessite d’être revitalisé, pas maltraité, encore moins enterré. Les idées et les propositions ne manquent pas. Elles sont portées par les premiers concernés, les artistes eux-mêmes qui, loin de dépenser à tort et à travers, savent tenir un budget, eux. Toute cette année, avec leurs organisations syndicales, ils se sont mobilisés pour défendre un secteur pourtant indispensable à notre démocratie. Loin d’être d’affreux privilégiés, ils participent, de par leur engagement quotidien, à faire société, partout, dans l’ensemble du territoire.

Heureusement, notre ministre de la Culture a réponse à tout. Que penser de son “Plan camping”, dernière trouvaille en date de madame Rachida Dati ? Son “été culturel 2025” consistera par exemple, en Pays de Loire, en des séances de cinéma en plein air, l’organisation d’apéros-spectacles dans la région Grand-Est. Mais c’est bien sûr ! Que n’y-avait-on pensé auparavant ? On pourrait en rire si cela ne relevait pas d’un mépris à l’égard des artistes et du public, de la provocation et de la démagogie qui alimentent une petite musique populiste. Celle qui consiste à brouiller les cartes, faire croire que populaire et populiste, c’est la même chose. Il serait temps d’ailleurs que le Festival d’Avignon se transforme en plage géante sur les berges du Rhône, ce serait tellement plus chouette ! Même si, attention au dicton, sous la plage, les pavés… Marie-José Sirach, présidente du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse.

Le 62ème palmarès des Prix de la critique 2024/2025

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le procès de Jeanne, d’après les minutes du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 1431, conception Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

Prix Georges-Lerminier (meilleur spectacle théâtral créé en région) 
Qui som ?, conception et mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, Compagnie Baro d’Evel (Festival d’Avignon)

Meilleure création d’une pièce en langue française
Léviathan, de Guillaume Poix, mise en scène de Lorraine de Sagazan

Meilleur spectacle étranger, ex aequo
Dämon, El funeral de Bergman, d’Angélica Liddell (Espagne)
Quatre murs et un toit, d’après des extraits de Bertolt Brecht, adaptation et mise en scène de Lina Majdalanie et Rabih Mroué (Liban/Allemagne)

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle dans un théâtre privé) 
Les Liaisons dangereuses, d’après Pierre Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène d’Arnaud Denis (Comédie des Champs-Élysées)

Meilleure comédienne, ex aequo
Judith Chemla, dans Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne
Marina Hands, dans Le Soulier de Satin, de Paul Claudel, adaptation et mise en scène d’Éric Ruf, et Une Mouette, d’après La Mouette, d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène d’Elsa Granat

Meilleur comédien
Vincent Garanger, dans Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet

Prix Jean-Jacques-Lerrant (révélation théâtrale de l’année) 
Daphné Biiga Nwanak, dans Absalon, Absalon !, d’après le roman de William Faulkner, adaptation et mise en scène de Séverine Chavrier

Meilleure création d’éléments scéniques
Le Munstrum Théâtre (Adèle Hamelin, Mathilde Coudière Kayadjanian, Valentin Paul et Louis Arène), pour Makbeth, d’après la pièce de William Shakespeare, adaptation de Lucas Samain, en collaboration avec Louis Arène, mise en scène de Louis Arène

Meilleur compositeur de musique de scène 
Camille Rocailleux, pour Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

Meilleur livre sur le théâtre 
Le Théâtre Palestinien et François Abou Salem, de Najla Nakhlé-Cerruti (Éditions Actes Sud)

Mention spéciale
La voix sur l’épaule–Dans les passées de François Tanguy, conversation avec Olivier Neveux, de Laurence Chable (Éditions Théâtrales) 

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Gatti, le souffle d’un décapité

Au lendemain du centenaire de la naissance d’Armand Gatti (1924-2017) et de la disparition soudaine de son fils Stéphane en mai 2025, il est urgent de découvrir Bas-relief pour un décapité (1949-1957), paru chez Marsa Publications. Au cœur de ce texte, comme par miracle exhumé, l’esprit à venir de l’œuvre immense, en maints domaines, respire déjà à grand souffle.

Armand Gatti est alors journaliste au Parisien libéré. Il a rendu compte des procès d’Oradour-sur-Glane, du camp du Struthof, de la Gestapo de Bordeaux, suivis d’une série d’articles sur les camps en Europe, « Malheur aux sans-patrie ». En 1954, il reçoit le prix Albert-Londres pour ses reportages intitulés « Envoyé spécial dans la cage aux fauves ». En trois introductions successives, Stéphane Gatti, son fils, précise les circonstances, l’enjeu et l’âme du livre écrit la nuit dans une mansarde du quai d’Anjou. Ce n’est pas une autobiographie, quand bien même tout ce qu’a vécu, et saisi Gatti, apparaît littéralement quintessencié à dessein, sous les étranges effets conjugués d’un regard froid et d’un lyrisme brûlant aux métaphores hardies.

Un livre qui étonne et subjugue

Gatti, fils d’émigrés piémontais, entre dans la Résistance à 19 ans, dans une ferme du maquis de Tarnac, en Corrèze. Arrêté, interné à Bordeaux au camp Lindemann, il s’évade au bout de six mois et revient à Tarnac où, recruté par les Britanniques, il devient parachutiste. Bas-relief pour un décapité redonne vie, par saccades, à cinq cadavres de fusillés qu’il a vus au bord d’une route. Il les baptise Golame, Elélic, Als, Bordoni, Seon. Dans la confusion des temps, les aiguilles de l’horloge peuvent se mouvoir à rebours (de 39-45 à 14-18, par exemple). Rien de l’infernale déraison de l’époque n’est passé sous silence, quand « Nuit et brouillard était la gangue d’un nouvel homme ». Le livre étonne, subjugue et convainc, au fil de courtes séquences hachées, puissamment évocatrices, au sein desquelles l’horreur côtoie un genre d’humour noir.

Le chapitre Théâtre aux armées, par exemple, met en jeu les figures de Rabbit le lapin, de Notre-Dame de Lourdes, d’un poilu de 1812… Chez Armand Gatti, les êtres, la non-indifférente nature et les choses sont égaux en droit. Les arbres dialoguent entre eux, la locomotive soupire et soliloque. Rien n’est passé sous silence, depuis les rafles d’hommes-rats jusqu’aux trains de la mort, la faim des détenus, la peur, les morts violentes, les corps en feu et l’angoisse du parachutiste quand « la chute est le seul moyen de retrouver la terre des ghettos ». Gatti est là tout entier dans cet embrassement du monde à sans fin refaire, qu’il hissera, dans son théâtre, à une hauteur cosmogonique. Sur la belle couverture du livre, il y a cinq photographies, dont celle où on le voit en très jeune homme aux yeux écarquillés, qui jamais ne cillera au spectacle de l’innommable dans tous ses états ! Jean-Pierre Léonardini

Bas-relief pour un décapité, Armand Gatti (éd. Marsa, 296 p., 20€).

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Viens, poupoule…

Au théâtre de L’épée de bois, Johanna Gallard présente Être vivant, parole des oiseaux de la terre. Un original dialogue entre une jolie bande de gallinacées et une femme clown à l’écoute de ses consœurs emplumées. Un spectacle où l’humour le dispute à la poésie.

Elles s’appellent Barbara, Loulou, Edwige, Juline… Elles sont une dizaine, toutes aussi belles, emplumées de la tête aux pattes ! Bien à l’abri de maître renard ou d’autres prédateurs, dans la cabane abracadabrantesque de dame Johanna, Gallard de nom, leur amie et confidente. L’une l’autre, endimanchées dans leur costume naturellement coloré, à tour de rôle et le mot est bien senti, les gallinacées apparaitront dans l’encadrement d’une fenêtre ou du haut d’un escalier magique. D’aucunes, plus altières et fières, emprunteront la grande porte pour faire leur entrée en scène !

Docile, la poulette ? C’est selon, selon son humeur et la grosseur de la crotte déposée sur la piste, selon sa faim  et le nombre de grains à picorer, selon l’exercice que la maîtresse de cérémonie l’invite à accomplir… Monter et descendre d’un tabouret, trinquer dans un petit verre à la santé de sa protectrice, courir de gauche à droite selon la direction proposée, partager la scène avec ses congénères sans se voler dans les plumes, plus difficile encore marcher sur un fil (une planchette de bois, en l’occurrence) et traverser un cercle rouge ! Une conviction se fait jour, elle n’est pas si bête, poupoule ! Elle se révèle même animal intelligent, sensible, curieux, doué de mémoire sous son plumage bigarré. Un être vivant, pas seulement formaté pour pondre un œuf de temps à autre.

De la parole, Johanna Gallard accompagne les faits et gestes de sa géniale basse-cour. Sous son masque de clown, elle a tissé un lien original avec ses « oiseaux de la terre ». Déchiffrant leurs divers caquètements, soulevant dans ses bras l’une l’autre avec infinie délicatesse, accompagnant d’un sourire ou d’un mot réconfortant celle qui a raté son numéro ou refusé de s’y prêter parce qu’il ne faut pas s’y tromper, ces dames ont du caractère ! Les enfants explosent de rire, les adultes de tendresse devant ce spectacle déroutant, innovant, atypique et d’une incroyable force poétique. Nous rappelant ainsi, sans forcer le trait, comme il est bon de se mettre à la hauteur de chacun, combien la nature est un tout où le vivant peut trouver sa place en pleine égalité. Combien surtout, bêtes et humains, nous sommes en fait des animaux bien volatiles ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Être vivant, parole des oiseaux de la terre : Johanna Gallard en complicité d’écriture avec François Cervantès. Jusqu’au 29/06, les jeudi et vendredi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

Tournée : les 03 et 04/10 espace du Narais à Saint-Mars la Brière (72), le 06/11 à Carlux (24), le 22/11 à Mauriac (15), le 14/12 à Plougastel (29).

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Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vousMakbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Sarah Pèpe, le dire ou pas ?

Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.

Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !

Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.

Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.

Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois

Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les lundi 09-16-23/06, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 06.87.37.13.12). Du 05 au 26/07, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.

Le local des autrices

Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.

« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.

Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.

Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.

Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote

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Valentina, une histoire de cœur

Au théâtre des Abbesses (75), Caroline Guiela Nguyen présente Valentina : une enfant roumaine se fait interprète pour sa mère, venue se faire soigner en France. D’un battement de cœur l’autre, la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire.

Avec les outils du conte et aux frontières du documentaire, Caroline Guiela Nguyen nous entraine dans le parcours tortueux qui mène une jeune Roumaine à jouer les interprètes pour sa mère malade, venue se faire soigner en France. La fillette de neuf ans est confrontée à une série d’épreuves, à l’école comme à l’hôpital, dont elle sortira non sans encombres. Après des pièces chorales, comme Lacrima dont l’action a lieu au cœur d’un atelier de haute couture à Paris, de dentelle à Alençon et de broderie à Mumbaï, Carolyne Guiela Nguyen se focalise sur un récit plus intime, présenté en ouverture des Galas du Théâtre national de Strasbourg, qu’elle dirige depuis 2023.

Exil et santé

Ce nouveau festival rassemble dans tous les lieux du TnS « des artistes qui ont créé leurs spectacles avec des personnes dont les trajectoires de vie n’ont pas encore rencontré nos plateaux ». Y fut programmé Marius, d’après Marcal Pagnol, créé par Joël Pommerat avec des détenus. Dans le même esprit, Valentina est joué par une mère (Loredana Iancu) et sa fille Angelina (en alternance avec Cara Parvu), rencontrées parmi des personnes de la communauté roumaine et rom venues passer des auditions pour le projet. La metteuse en scène souhaitait explorer une langue latine, proche du français, mais pas suffisamment pour être comprise quand il s’agit de parler de pathologie complexe, de patient à médecin. La pièce est née d’une rencontre avec l’association Migrations Santé Alsace qui favorise l’accès des populations exilées aux soins de santé, notamment grâce à des interprètes. C’est là qu’elle a appris que, « faute de professionnels pouvant assurer la traduction, les familles avaient recours à leurs propres enfants ».

« Il était une fois », annonce une voix off qui accompagnera les épisodes de Valentina. Mais cet appel à l’imaginaire et au merveilleux est vite rompu par une question bien réelle. Comment, une fois arrivée en France avec sa fille, la maman va-t-elle se débrouiller pour se faire entendre du médecin et saisir ses explications ? Arrivera-t-elle a faire réparer son cœur qui flanche ? Après de vaines tentatives par gestes ou traductions de son téléphone, elle n’a d’autre solution que de s’en remettre à Valentina qui a vite appris le français à l’école. La fillette est alors confrontée à la gravité de la maladie maternelle et se sent également obligée de mentir à l’école pour couvrir ses absences et garder secret l’état de sa mère. La tâche est trop lourde pour la petite : elle est prise au piège de ses propres mensonges, sa mère la voit dépérir sans rien y comprendre, isolée dans sa langue. Seul un miracle pourra sauver la situation. Il advient par la magie  de l’amour et la narration se boucle sur un happy end.

Du conte au documentaire

Le réalisme de la mise en scène, appuyé par la présence constante d’une caméra qui projette en gros plan les faits et gestes des comédiens, entre en contradiction avec l’univers du conte. D’autant que les battements de cœur qui, au plateau, soulignent les émotions des personnages, tirent la pièce vers le pathos. La féérie a du mal à opérer. Pour autant, on se laisse davantage convaincre par l’aspect documentaire du projet. Il renvoie à des histoires bien réelles : face au droit fondamental de se soigner que les institutions publiques devraient leur garantir par souci d’égalité, certaines personnes allophones n’y ont pas accès faute d’interprètes. Les questions de langue et de traduction sont l’autre fil rouge qu’on peut suivre pour apprécier ce spectacle.

La metteuse en scène s’y entend à passer d’un idiome à l’autre, à faire valser les sonorités chez les acteurs. Les mots s’entrelacent et se mêlent aux accents des violons de Marius Stoian et Paul Guta, deux autres Roumains embarqués dans cette aventure. On entre en sympathie avec Loredana Iancu, parfaite en femme vaillante et mère dévouée. Angelina Iancu pétille de malice et d’intelligence : elle excelle dans son rôle d’interprète simultanée et de petite menteuse, jouant avec nuance et retenue les épreuves que traverse l’héroïne. Chloé Catrin, tour à tour cardiologue et directrice d’école, incarne la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Valentina, Caroline Guiela Nguyen : jusqu’au 15/06, du lundi au samedi à 20h (relâche le jeudi), le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 16/09 au 03/10, TNS de Strasbourg. Du 08 au 12/10, Célestins de Lyon. Valentina ou la vérité est paru chez Actes-Sud-Papiers.

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Mathieu Bauer voit rouge !

Au théâtre Silvia Monfort (75), Mathieu Bauer présente Palombella rossa. Le metteur en scène et cinéphile adapte l’un des premiers films de Nanni Moretti, au titre éponyme. Une invitation à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique.

À l’automne 1989 sort sur les écrans Palombella rossa, de Nanni Moretti. Le mur de Berlin n’est pas encore tombé. Le grand leader charismatique du Parti communiste italien (PCI) Enrico Berlinguer est mort quelques années auparavant, laissant son parti et la gauche italienne en proie à un grand désarroi. Cette même année, Moretti sillonne, caméra à la main, les réunions de cellule du PCI et saisit sur le vif les discussions, âpres, passionnées et passionnantes des militants à l’heure où la direction propose de changer le nom du parti : la Cosa est un documentaire de grande portée historique et politique. Ces deux films ont inspiré le travail de Mathieu Bauer. C’est tout autour de la piscine où se déroule l’étrange match de water-polo du film de Moretti que Mathieu Bauer a installé son petit monde. Sur le grand plateau du théâtre, les bords d’un bassin avec ses plots, ses lignes, ses gradins et sa petite buvette aux couleurs vives plantent un décor plus vrai que nature (scénographie Chantal de La Coste) tandis qu’une bande-son diffuse les bruits sourds, étouffés des cris des joueurs de water-polo qui plongent dans la piscine (création sonore d’Alexis Pawlak).

Rendez-vous manqué avec l’histoire

C’est Nicolas Bouchaud qui endosse le rôle de Michele Apicella, personnage principal de cette histoire. En peignoir ou en maillot, bonnet de bain sur la tête, il arpente les bords du bassin en proie à moult interrogations, comment être – encore – communiste à l’heure où tout semble partir à vau-l’eau. Notre héros est devenu amnésique suite à un accident de voiture. Son arrivée sur le plateau, un volant à la main, est un moment cocasse qui plonge sans pathos le spectateur au cœur du sujet. Michele Apicella tente de recoller les morceaux d’une mémoire trouée, souvenirs d’enfance et de militant s’entremêlent dans le désordre. Comme dans le film de Moretti, on assiste à la projection de la scène culte et terrible du Docteur Jivago où, dans ce tramway moscovite bondé, le rendez-vous raté entre Lara et Youri renvoie au rendez-vous manqué avec l’histoire.

Sur le bord du bassin, Apicella s’affronte avec sa fille, avec son entraîneur ; il répond à une journaliste venue l’interviewer mais celle-ci ne cesse de lui couper la parole, estimant que ses réponses sont trop longues ou trop complexes. La télévision berlusconienne imprime déjà sa marque de fabrique fascisante qui désormais a pignon sur écran partout dans le monde. L’heure est à l’entertainment, au divertissement, aux clashs et aux confessions scabreuses. La parole et la pensée politique n’y ont plus leur place : c’est le triomphe de la vulgarité. Alors sans transition, une chanteuse pousse la chansonnette (formidable Clémence Jeanguillaume). Du passé, mais pas n’importe lequel, faisons table rase. Apicella résiste, questionne, se questionne. Qu’a-t-il fait de sa vie ? Joueur de water-polo ? Militant communiste dont la seule trace est sa vieille carte du parti retrouvée au fond de la poche de sa veste ? Transformer le monde ? Mais pour quoi faire quand le socialisme réel a lui-même trahi l’utopie communiste ? Comment retrouver le sens du collectif ? À ce moment-là, le sens de l’histoire échappe à Apicella. Renoncer, ne pas renoncer…

Des interrogations à l’aune du monde d’aujourd’hui

Même si elle ne manque ni d’audace ni d’ambition, la mise en scène de Mathieu Bauer, toujours en work in progress, pèche à certains endroits par un trop-plein d’intentions, de peur de rater sa cible ? Louable tentative, quoi qu’il en soit, que de requestionner cette période là où d’aucuns s’étaient empressés de déclarer la fin de l’histoire. Mathieu Bauer s’interroge à l’aune du monde d’aujourd’hui, tentant, à la manière de Moretti à son époque, de se jeter à l’eau, de se débattre comme un beau diable avec ces questionnements qui sont les nôtres sur la gauche, le communisme, le libéralisme. Les ballons rebondissent là où on ne les attend pas et les joueurs ratent leur pénalité, l’arbitre siffle à en avaler son sifflet.

Palombella rossa n’est en rien désespérant mais nous incite à la jouer collectif, à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique, du courage (et il en faut), sans manichéisme et avec une pointe d’autodérision nécessaire. C’est déjà ça. On songe alors au dernier film de Moretti, Vers un avenir radieux et on se reprend à rêver un autre monde… Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Palombella rossa, Mathieu Bauer : Du 03 au 14/06, du mardi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h30. Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).

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Fragile et attachante ménagerie !

Jusqu’au 01/06, au Lucernaire (75), Philippe Person propose La ménagerie de verre. Le premier grand succès de Tennessee Williams, avec des comédiens sensibles et attachants. Un univers familial banal, mais plutôt déglingué. Sans oublier la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette  organisée en Île-de-France par le théâtre Mouffetard.

Quelque chose ne tourne pas rond chez les personnages de cette Ménagerie de verre, écrite en 1944 par un auteur jusque-là méconnu, un certain Thomas Lanier Williams III pour l’état civil. Tennessee Williams, c’est son nom de plume, devient célèbre du jour au lendemain avec ce texte, pensé d’abord pour le cinéma. Il a trente-quatre ans. S’enchaînent alors les succès et les récompenses, comme pour le toujours célèbre Tramway nommé désir, joué 885 fois à New York puis porté à l’écran par Elia Kazan. Tennessee Williams est un auteur prolifique, en même temps qu’un homme qui affronte la vie avec difficulté. S’en suivent traitements médicaux, vie sentimentale tendue, drogue et boisson…

Entre fiction et monde réel

Son œuvre en témoigne, dès cette Ménagerie de verre, souvent présentée comme en bonne partie autobiographique. Le père de Tennessee était un homme imprévisible et celui évoqué dans la pièce en est un reflet aux contours acides. Sur la scène du Lucernaire, la photo accrochée au mur pourrait être la sienne. C’est en fait celle de l’auteur, ce qui a pour effet d’accentuer l’intimité, la proximité entre la fiction et le monde réel. La mise en scène de Philippe Person veille à cette sensibilité confortée par le jeu des acteurs.

Tom Wingfield, interprété par Blaise Jouhannaud, travaille dans le service des expéditions d’une usine de chaussures. Comme l’auteur dans sa jeunesse. Tom veut fuir sa condition misérable et l’univers familial, souvent drôle mais étouffant. Le soir, il dit aller au cinéma. Peut-être ment-il ? Peut-être va-t-il retrouver quelque ami ou compagnon d’infortune ? Amanda Wingfield, la mère, interprétée par Florence Lecorre, tente de maintenir le groupe à flot. Tâche ardue depuis la fuite du père. Alors elle se réfugie dans son passé, quand elle savait parler aux garçons et les ensorceler. Mais c’était hier. Avant-hier même. Aujourd’hui, il est plutôt question de caser Laura, interprétée par Alice Serfati. La jeune fille boitille, mais surtout souffre d’une timidité paralysante. Ce qui ne rebuterait pas Jim (Antoine Maabed) jeune homme invité un soir, mais déjà engagé auprès d’une autre demoiselle.

Pas désespérés, juste broyés

Laura n’est pas en phase avec les espoirs des uns et des autres. Elle n’est pas une demeurée, juste une jolie jeune fille perdue dans le monde. Tom essaie d’exister sans éteindre trop tôt sa jeunesse, Amanda tente toujours d’éviter le naufrage. Même si elle sait qu’elle écope parfois le Titanic avec une petite cuillère… On l’aura compris, et ce n’est pas dévoiler un peu plus l’intrigue, que de dire que rien ne va en s’améliorant. Il faut souligner le dynamisme et la délicatesse du jeu de chacun, jamais réduit à des inadaptés à la vie sociale. Les personnages de cette ménagerie ne sont pas désespérés, rien que broyés par une société où les salaires sont misérables, les emplois rares et les rêves vraiment innombrables. Gérald Rossi, photos Juliette Ramirez

La ménagerie de verre, Philippe Person : jusqu’au 01/06, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris 6e (Tél. : 01.45.44.57.34).

La marionnette dans tous ses états

Jusqu’au 28/05, le théâtre Mouffetard (Centre national de la marionnette) organise la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette. Des spectacles qui font la part belle à la création contemporaine, engagée et militante, à voir à Paris ou en divers lieux d’Île-de-France : Pantin, Noisy-le-Sec, La Courneuve, Montreuil. Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine. Réservation sur place ou au Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44).

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Wonnangatta, un polar métaphysique !

Aux Plateaux sauvages (75), jusqu’au 24/05, Jacques Vincey présente Wonnangatta. La pièce de l’Australien Angus Cerini, aux allures de western absurde, offre un singulier terrain de jeu au duo Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter.

Après avoir découvert l’écriture d’Angus Cerini avec L’Arbre à sangmis en scène par Tommy Milliot en 2023, Jacques Vincey, qui aime les auteurs contemporains et les défis, s’attelle à Wonnagatta, l’épopée de deux hommes à la recherche d’un troisième, disparu, puis de son présumé meurtrier. À deux jours de cheval du bourg le plus proche, Harry est venu livrer son courrier à Jim Barclay, quand il rencontre Riggall. Les deux hommes trouvent la maison du fermier désertée, le lit défait, des vêtements épars et son chien, Baron, les yeux « brillants de faim et d’angoisse »… Suivant l’animal, ils tombent sur les restes de Jim, enterrés dans le lit de la rivière. Le crime réclame justice. Harry soupçonne Bramford, le valet de ferme, et embarque Riggall dans une dangereuse cavalcade à travers le bush australien, pour le débusquer.

Ce sont des hommes de peu de mots qu’incarnent Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter. Angus Cerini imbrique dans le dialogue des descriptions d’un paysage aussi rude que leurs paroles. Il faut aux comédiens une écoute constante l’un de l’autre, pour tenir le rythme de ces changements de régime narratifs : ils se donnent la réplique tout en décrivant, telles des didascalies, leurs faits et gestes, leur environnement. Ils évoquent aussi ciel, nuages, beauté des lieux traversés, embuches rencontrées… L’écriture d’Angus Cerini, à la fois musicale et rêche, est rendue par la remarquable traduction de Dominique Hollier. Cet étrange duo porte la violence d’un William Faulkner, et la poésie épique d’un Jim Harrison. La mise en scène, au fil du rasoir, établit une vraie complicité d’acteurs, un jeu physique sous tension permanente. Harry le leader entraine Riggall, consentant malgré lui, dans une vaine aventure. Une histoire d’hommes brutaux. Une histoire d’amitié et de vengeance. Pour Jacques Vincey, ce couple a quelque chose de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. « Une histoire vraie », précise l’auteur en sous-titre.

Pour le public australien, la pièce fait référence à un crime crapuleux non élucidé, qui défraya la chronique : en 1917, un fermier – Jim Barclay – est retrouvé mort dans une région montagneuse et isolée du bush, à Wonnangatta. Transposé en France, ce scénario apparaît comme une quête de vérité et de justice, où l’on en vient à questionner l’essence même du mal et de la cruauté humaine, dans une nature à la fois grandiose et hostile. Ces grands espaces auxquels se confrontent les deux protagonistes dans leur cavalcade ne sont figurés ici que par ce qu’ils en disent, à leur manière peu loquace. Se mêlent à leurs échanges lapidaires des descriptions imagées et de brèves considérations philosophiques. La puissance d’évocation du texte suffit à faire naître devant nous scènes macabres, prairies, plaines, montagnes infranchissables, tempête de neige, boue et brouillard… La bande son se charge des pépiements d’oiseaux, bourdonnement de mouches, hurlements des chiens sauvages, rugissement du vent, galops des chevaux.

La scénographie, minimaliste, de Caty Olive tire la pièce vers l’abstraction. Sans cesse creusé par les interprètes, transformé en un chaos sinistre à l’instar de leur déshérence, le plateau vide et gris est éclairé par une série de tubes néons. Sous ces lumières glauques et blafardes, rampent des nappes de brouillard. Le metteur en scène a choisi de privilégier la langue de l’auteur et de se focaliser sur ces deux cow-boys sortis d’un western métaphysique en noir et blanc, à la Jim Jarmush. « Notre travail consiste à faire entendre la pièce sans parti-pris formel qui viendrait résoudre les questions multiples, le grand trouble dans lequel nous plongent Harry et Riggal », confie Jacques Vincey. Merci à lui de nous faire découvrir Angus Cerini, auteur de nombreuses pièces souvent primées et montées hors d’Australie. Mireille Davidovici

Wonnangatta, Jacques Vincey : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 19h, le samedi à 16h30 et 20h. Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.40.31.26.35).

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Contes et fées, la démystification

Jusqu’au 24/05, à la Manufacture des Abbesses (75), Antoine Brin présente Et à la fin ils meurent. Plus précisément, « la sale vérité sur les contes de fées »… Une pièce inspirée par la bande dessinée de Lou Lubie qui rappelle combien, au fil du temps, les contes dits pour enfants n’ont pas toujours été de jolies histoires.

Nous voilà prévenus par le titre, Et à la fin ils meurent, autrement dit les héros des contes de fées ne sont pas éternels. Même si beaucoup d’entre eux ont eu plusieurs vies… Sur la scène, une tour de carton-pâte, un arbre ridicule et au milieu, la grille d’entrée d’un parc avec derrière, sans doute, un fabuleux château, annoncent les réjouissances. Entre vérité historique argumentée et blagounette potache. On le sait, les personnages de contes évoluent généralement dans un manoir, parfois dans une forêt… Même si le metteur en scène et adaptateur, Antoine Brin, a choisi de les installer d’abord où ils se trouvent, c’est-à-dire dans un imaginaire collectif. Tout en s’inspirant clairement de la BD éponyme de Lou Lubie parue en 2021.

Sa ferme intention, réussie ? Tordre le cou à quelques rengaines. Les personnages des contes ne sont pas des gentils. Enfin, selon les versions. Car au fil du temps, plusieurs auteurs se sont inspirés des mêmes histoires pour en livrer leur version intime. Et c’est là que l’on découvre, si on ne le savait pas déjà, que lesdits récits ne sont souvent pas à mettre entre toutes les oreilles. Car l’on s’y trucide de bon cœur. Dans des ambiances de corps de garde ou de soirées trop arrosées. Même les versions les plus édulcorées sont montrées du doigt. On pense par exemple au roi salement incestueux de Peau d’Âne, qui mériterait bien plus qu’une ritournelle (chez Jacques Demy) pour être propulsé sur de meilleurs rails.

Pour déconstruire ces quelques mythes de gentils contes à raconter avant de s’endormir, Pierre-André Ballande, Virgile Daudet, Clara Leduc (ou Eugénie Gendron) et Leïla Moguez endossent le rôle de conteurs, voire celui des personnages. Souvent dans un semblant de pagaille très drôle, ils disent et jouent les diverses versions, sans en cacher les angles salaces, gores, inconvenants, etc. Le jeu est assumé, à la façon de certains stand-uppeurs. L’énergie développée sur le plateau ne masque pas le projet : dénoncer une « prétendue naïveté » alors qu’il s’agit de violences, de perversions, de refoulements et de travers insupportables. Même si passent par là des magiciens, des princes charmants et quelques fées pas sages du tout. Gérald Rossi, photos Sabrina Moguez

Et à la fin ils meurent, Antoine Brin : jusqu’au 24/05, du mercredi au samedi à 19h. La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris (Tél. : 01.42.33.42.03).

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Amour, à mort, Amor(t) !

Aux Plateaux sauvages (75), la metteure en scène et comédienne Lou Wenzel présente Amor(t). Entre théâtre et danse, la directrice artistique du Garage théâtre en terre nivernaise s’interroge sur les arcanes de la relation amoureuse : de la séduction au rejet, de la tendresse à la violence. De la beauté formelle à la puissance charnelle, un spectacle d’une rare intensité.

Devant le miroir de la chambre, joliment vêtue dans sa robe d’un rouge éclatant, la jeune femme s’apprête et soliloque tout en fignolant son maquillage. Une ultime petite touche et la voilà parée, enjouée mais inquiète tout de même… « Heureuse », dit-elle, « même si ça ne se voit pas », s’empresse-t-elle d’ajouter ! Son rendez-vous amoureux semble contrarié, il n’est pas encore arrivé, il ne va certainement pas tarder. Comme Madeleine que le grand Jacques attend là avec ses lilas, il n’arrive pas, pour elle son Amérique et son espoir. Une attente qui fait poindre en la mémoire de l’amante un passé autrement plus anxiogène : amour, à mort, Amor(t) ? À dire vrai, une précédente relation sentimentale qui semble générer des souvenirs douloureux : des mots dits et maudits, maux dits ou maux réels, violences physiques ou verbales… Est-ce phantasme ou réalité ? Tandis que l’éprise s’efface en fond de scène, surgis des coulisses ou dessous la couche, jaillissent alors deux couples de danseurs. Qui s’enlacent et se repoussent, s’embrasent et s’éloignent, s’embrassent et s’égarent. Pour toujours, pour un instant seulement ? Nul ne sait encore.

La danse, solo ou duo, prend le pas sur la parole. Tendresse à fleur de peau ou mouvements hachés et saccadés, tantôt langoureuse, tantôt tumultueuse, la gestuelle des corps supplée la litanie des mots. Outre la beauté des êtres animés ainsi ballotés entre passion et répulsion, une chorégraphie ciselée au cordeau qui embarque le public en un ballet de questions : il n’y a pas d’amour heureux, a chanté Aragon le poète, entre force et faiblesse rien n’est jamais acquis ! « Qu’est-ce qui fait que l’amour dérape, nous échappe ? Où se niche la violence en nous, en l’autre ? », s’interroge Lou Wenzel. « Qu’est-ce qui fait aussi qu’on reste debout, qu’on résiste ? ». Un spectacle où la sensualité des corps irradie le plateau, cinq talentueux interprètes sur le fil de l’inconscient qui habillent l’espace scénique de leur imaginaire charnel. Des figures d’une rare intensité où perle l’émotion, parlent les corps : le geste brise le silence, entrelacs et chutes bruissent sur le parquet. En toute intimité, la vérité d’un langage autre qui révèle la face cachée de nos amours. Yonnel Liégeois, photos Pauline Le Goff

Amor(t) de Lou Wenzel, avec Hortense Monsaingeon et les danseurs-danseuses de la compagnie Yma : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).

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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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