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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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Novarina, maître-chanteur du verbe !

Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.

Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.

Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.

En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois

Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.

De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !

Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Grossman, Vie et destin

Au théâtre de la Ville-Les Abbesses, à Paris, Brigitte Jaques-Wajeman présente Vie et destin. La metteure en scène feuillette pour nous l’œuvre de Vassili Grossman. Avec fidélité et modestie, les comédiens nous entraînent au sein de la Russie soviétique, la bataille de Stalingrad en toile de fond.

Vassili Grossman (1905-1964), à la manière du Guerre et Paix de Léon Tolstoï, signe une ambitieuse fresque romanesque dépeignant l’épopée soviétique. Il s’y attelle à la fin des années 1940. Achevé en 1959, Vie et destin, à rebours de l’histoire officielle de l’URSS, s’avère un véritable brûlot. Il est saisi par le KGB au domicile de l’écrivain. Selon le bureau politique, malgré le dégel khrouchtchévien et la renommée de l’auteur, il donnerait une mauvaise image du pays, en établissant un parallèle entre le stalinisme et le nazisme, et en défendant la morale chrétienne, sans compter des sympathies à l’égard de Trotski. Deux copies, déposées par l’auteur chez des amis, permettront au texte de passer à l’Ouest sous forme d’un microfilm, et d’être édité en Suisse en 1980. Vassili Grossman, mort en disgrâce en 1964, sans avoir pour autant été déporté, ne verra pas non plus le roman publié dans son pays en 1988.

Un laboratoire de théâtre

Neuf comédiens autour d’une longue table de travail nous content cette saga, passant habilement de la narration à des scènes dialoguées. Sur le plateau nu, de hauts rideaux en fond de scène, découvrent partiellement les coulisses, où costumes et accessoires sont à disposition des interprètes pour incarner les nombreux personnages qui se croisent dans le roman. Une casquette coiffe un militant bolchévik, un manteau de cuir noir habille un SS nazi, une canne souligne le grand âge et la sagesse d’un ancien menchévik, un châle et manteau deviennent  les attributs d’une déportée juive… Les acteurs endosseront aussi la vareuse de Staline, des uniformes militaires, les tenues décontractées de jeunes femmes… En trois heures de spectacle, il s’agit de traverser plus de mille pages. D’un épisode à l’autre, les artistes – indifféremment hommes ou femmes – compulsent devant nous l’ouvrage de Vassili Grossman, nous guidant aux croisements d’existences bousculées et de débats passionnés.

« Il s’agit de mettre en scène ce livre-monde, du glissement de l’écriture à la prise de parole du théâtre. Dans le livre, ce sont les pages qui concernent la question de la soumission qui seront, lues, jouées, interrogées par les acteurs », confie Brigitte Jaques-Wajman.Tout en retenue, ce travail théâtral tient le pathos à distance et recourt parfois au burlesque pour caricaturer une petite sauterie bien arrosée au Comité central d’Ukraine, les « Hommes de Staline » affublés de faux ventres. En écho au sous-titre donné au spectacle, Liberté et Soumission, la pièce démarre par la notion de liberté. « Ah, mes chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline (…), vous trouvez… Devinez quoi, des informations ! » Une liberté inimaginable à l’époque où les protagonistes se réunissent pour entendre ce discours. Mais le spectacle se clôt sur la soumission obligée du personnage principal, le savant juif Strum.

Deux totalitarismes en miroir

Nous sommes en URSS entre l’été 1942 et l’hiver 1943, pendant la bataille de Stalingrad : dans la ville assiégée par l’armée allemande, dans le QG du Parti communiste, dans le ghetto de Berditchev (Ukraine), dans les camps nazis, à Moscou, à la prison de la Loubianka… Victor Strum, figure principale du roman, est un éminent physicien spécialiste de la fission nucléaire. Évacué au début de la guerre à Kazan (Tatarstan) avec sa famille et les membres de son laboratoire, il rejoindra ensuite Moscou. Nous suivons le destin de cette famille et de son entourage, victimes des nazis comme du pouvoir soviétique… Dans son sillage, il y a sa femme Lioudmila, dont l’ex-mari est détenu au Goulag et la sœur de celle-ci, Evguenia, dessinatrice dans l’armée. Le cœur de la jeune femme balance entre son époux Krymov, commissaire politique et instructeur au front et le fringant colonel Novikov, commandant des blindés lors de l’offensive victorieuse de Stalingrad. Ce dernier, après avoir dénoncé son rival, sera à son tour puni par sa hiérarchie pour trahison.

Vassili Grossman nous rapporte son seulement l’ambiance de Stalingrad, où il fut correspondant de guerre, mais il est l’un des premiers à avoir découvert le camp de Treblinka. Sa mère, en tant que juive, a été assassinée par les nazis, lors de l’occupation de l’Ukraine dont il est natif. Dans l’un des plus émouvants passages du roman, Victor Strum reçoit une lettre de sa mère, qu’elle écrit avant de mourir au ghetto de la petite ville d’Ukraine où elle est médecin. L’homme gardera sur son cœur cette missive. Pleins d’amour et de dignité, les derniers mots de sa mère lui donneront de la force face aux vexations antisémites exercées par le régime soviétique, après la guerre. Staline versus Hitler, les camps d’extermination versus le goulag, l’auteur règle ses comptes dans un dialogue percutant entre le vieux bolchévik Mostovskoï, détenu dans un camp nazi et l’officier SS Liss. « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. », lui assène le gestapiste. Mais le vieil homme, déjà ébranlé par des discussions avec ses codétenus, l’humaniste menchevik Tchernetsov et le mystique Ikonnikov, mourra fidèle à son parti malgré ses doutes. Quant à Victor Strum, porte-parole de Vassili Grossman, échappé à la tourmente, il opposera sa résistance morale à la dérive totalitaire de sa patrie.

Sous sa forme distanciée et dialectique, la pièce décrypte les questionnements majeurs qui traversent l’œuvre.Qui continuent de nous préoccuper en ces temps où l’ultralibéralisme grignote la liberté d’expression au moyen d’une presse de moins en moins indépendante, à l’heure où la répression menace toute velléité de révolte. Mireille Davidovici, photos Gilles Le Mao

Vie et destin, Brigitte Jaques-Wajeman : jusqu’au 27/01, du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h. Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).

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Les tirailleurs de Chasselay

Au théâtre de Montreuil (93), Eva Doumbia présente Chasselay et autres massacres. Une fresque historique sur le carnage de « tirailleurs sénégalais » par l’occupant nazi, un spectacle d’une grande force créatrice. De la terre ocre d’Afrique à la campagne rhodanienne, un devoir de mémoire pour peau noire.

Sur le vaste plateau du Théâtre Public de Montreuil, l’image s’incruste. Poignante, surprenante, émouvante : moult rangées de tombes aux noms parfois méconnus, inconnus qui s’affichent grand écran, que la récitante psalmodie au son du tambour… En vérité, 188 stèles couleur ocre à Chasselay, un cimetière peu ordinaire à une quinzaine de kilomètres de Lyon. Un mausolée comme on n’en voit jamais en terre de France, on le nomme « Tata » au pays du Sahel en langue mandingue, l’enceinte fortifiée et sacrée où reposent les anciens et les guerriers morts au combat…

Le 20 juin 1940, les jours d’avant et d’après dans la région lyonnaise, l’armée allemande a tué 188 tirailleurs « sénégalais », qui ne l’étaient pas tous malgré l’appellation commune, d’aucuns originaires de bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali…) enrôlés de gré ou de force par la puissance coloniale, envoyés en première ligne comme chairs à canon. Tués, fusillés ? Certes mais plus encore, massacrés, mutilés, déchiquetés, achevés à coups de baïonnettes, écrasés sous les chenilles des tanks roulant sur les corps. Un carnage, une boucherie, un crime de guerre. Dans l’ouvrage de l’historien Julien Fargettas, des photographies retrouvées l’attestent : le massacre des tirailleurs du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais a été commis par deux chars de la 2e section de la 3e compagnie du 8e régiment de Panzer, intégrés à la 10e Panzerdivision.

Soldats du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais, escortés par les troupes allemandes et massacrés. © Baptiste Garin

Les soldats blancs, prisonniers, sont transférés à Lyon, les nègres voués à la disparition : dans l’idéologie nazie raciste et raciale, la peau noire et dégénérée ne doit faire trace. Loin des commémorations officielles, horrifiés, les habitants de Chasselay en décident autrement. Malgré l’opposition du gouvernement de Vichy, en novembre 1942, la terre ocre de Dakar acheminée par avion colore la nécropole érigée sur le sol français. Terres mêlées, sangs mêlés pour mémoire, pour ne jamais oublier l’épopée de ces hommes, jeunes, exilés de contrées lointaines pour libérer la « gauloise patrie » !

Il est souvent malaisé de faire Histoire sur les planches d’un théâtre. Parcours didactique, prise de tête, accumulation de propos autorisés et bienséants, litanie de leçons plus ou moins moralisantes… Avec tact et talent, l’auteure et metteure en scène Eva Doumbia, fille d’une mère normande et d’un père malinkè, évite le piège. Hommes et femmes prennent chair, sang et sens sur le plateau, la chronologie est bousculée, palabres entre frères africains et dialogues entre les membres des familles autochtones s’entrechoquent, les doutes des uns avec la frayeur des autres. La suspicion et la crainte à l’égard de ces soldats à peau noire sous treillis aux couleurs nationales s’entremêlent dans la conscience d’aucuns qui leur témoignent pourtant fraternité et solidarité. L’inconnu, ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, fait peur.

La poésie, la musique, le rythme des mots et chants transcendent la douleur, l’horreur, la terreur. Nulle copie fade de la réalité, au cœur de l’inénarrable, de l’inimaginable, la beauté des images, la profondeur des paroles partagées, la chaleur des baisers échangés… Éblouissante Mata Gabin en narratrice inspirante et tenue aux couleurs vives déambulant entre-tombes, époustouflant Lionel Elian à l’accordéon, émouvant Lamine Soumano aux doigts pinçant les cordes de son ensorcelante kora et tous les autres protagonistes, religieuses du couvent et paysannes, d’une présence mémorable.

En ces heures où intégrisme et racisme putréfient insidieusement les consciences et les médias, où le mot exclusion supplante souvent celui de compréhension, où le rejet de l’autre l’emporte volontiers sur la main tendue, une page trop méconnue encore d’une histoire commune magnifiée par la performance artistique, un beau temps fort offert aux jeunes générations. Yonnel Liégeois, photos Fréderic Iovino

Chasselay et autres massacres, Eva Doumbia : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. CDN de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 19 et 20/03 au CDN de Normandie-Rouen, du 05 au 07/05 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.

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Bianca au cœur pur

Au Théâtre 14, à Paris, Dominique Pitoiset présente A love suprême. Une pièce de Xavier Durringer, disparu en 2025, écrite pour l’actrice Nadia Fabrizio. Un spectacle bouleversant, Bianca la stripteaseuse au cœur si pur et simple.

De Xavier Durringer, mort trop tôt le 4 octobre 2025, Dominique Pitoiset met en scène A love suprême, une pièce écrite sur commande pour l’actrice Nadia Fabrizio. Une première version avait eu lieu en 2018. À présent, strictement épurée, la représentation s’avère littéralement bouleversante, car on y entend résonner à nouveau la voix d’écorché vif de l’auteur, portée par une interprète qui en sublime chaque inflexion. Après trente-deux ans de bons et loyaux services dans un peep-show de Pigalle sous les yeux d’innombrables voyeurs, Bianca est virée par les tenanciers de la boîte. Place aux jeunesses à la chair fraîche ! Ni syndicats ni convention collective dans ce métier de nuit, où elle exhibait son corps devant des hommes invisibles.

Ainsi que l’écrit Dominique Pitoiset dans une étincelante déclaration liminaire, Bianca revient sur son existence de « lumpenprolétaire du fantasme » au fil d’un soliloque obsédant. Femme sans homme, Bianca au cœur pur et simple n’a d’amour que pour son fils, à qui elle a payé des études de médecine. Bianca n’a pas la langue dans la poche. Bianca n’avait pas de poche, dansant nue en priant Sainte Rita, dans ces années 1980 et 90 à Pigalle, dont elle brosse, au cours de sa confession pudique, un paysage sociologique criant de vérité, où l’on retrouve, ici et là, deux ou trois figures d’alors errant dans les années sida, du Moulin Rouge au Palace. Nadia Fabrizio distille, avec un art subtil, chaque mot d’une partition où la crudité du verbe le dispute à la tendresse de l’auteur pour sa créature. Flaubert a pu dire : « Madame Bovary c’est moi. » Durringer n’aurait-il pas pu prétendre être Bianca ?

Il fut encore au mieux de son réalisme poétique, non loin de Jacques Prévert, illustre résident de Pigalle dont le sirop de la rue coulait dans les veines. Avec Bianca, gamine de province qui rêvait d’être artiste (l’étant devenue à sa façon), Xavier Durringer a donné naissance à un type de femme inoubliable, issue de la marge sociale, qui en dit si long sur la pleine page dont nous sommes gavés. Rangeant les strings et la perruque blonde de Bianca dans un sac en plastique, de toute sa sensibilité gracieuse dûment chorégraphiée, Nadia Fabrizio entre ainsi dignement dans la mémoire des spectateurs. Ce soir-là, de grand froid, ils lui ont offert huit rappels chaleureux en criant bravo. Cela console du chagrin de la perte de Xavier, dont l’esprit demeure vivant. Jean-Pierre Léonardini

A love suprême, Dominique Pitoiset : jusqu’au 24/01, les mardi – mercredi et vendredi 20h, jeudi 19h, samedi 16h. Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Kumina, paroles d’exilé(s)

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Victor de Oliveira présente Kumina. Exilé, il nous entraîne sur les pas d’un homme qui se souvient. Un parcours qui rejoint celui de tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale, mêlant ses mots à ceux des poètes pour raconter une histoire commune. Paru sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « à partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères », dit l’auteur et comédien. Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey). Il met à présent son talent de comédien au service de Kumina, son deuxième solo.

Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis à Paris au Théâtre national de la Colline, a reçu en 2022 le prix du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores. De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ? […] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »

La marche comme métaphore 

Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs. Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années. L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune…

Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien. Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve les esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, il retrouve l’élan confisqué de son enfance.

Une Babel décoloniale

Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes de Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968), Islands (1969) ou RevHaïti publié en français par Mémoire d’encrier.

Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ». Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Chona, Tsonga, Ronga, Angoni, Chope… Un spectacle qui se déploie à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira. Mireille Davidovici

Kumina, Victor de Oliveira : jusqu’au 17/01 à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Du 26 au 29/03, Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal).

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Marseille, rue d’Aubagne

Au théâtre national de La Criée, à Marseille (13), Mathilde Aurier présente 65 rue d’Aubagne. Suite à la tragédie, huit morts dans l’effondrement de deux immeubles insalubres en 2018, l’auteure et metteure en scène donne la parole aux témoins et survivants. Un récit puissant et émouvant, fort de dignité et de solidarité.

Allongée sur son lit d’infortune, Nina semble reposée, tranquille. Une chambrée calme, colorée… Jusqu’à ce que les images, les cris et bruits resurgissent en mémoire. « Le jour où c’est arrivé, j’ai vu la poussière et j’ai pensé : il neige. Regarde, Chiara, il neige… Les flocons recouvrent les toits ». Qui parle ainsi : Zania, Fatih, le fantôme de Chiara victime de l’effondrement, la jeune Nina, par miracle absente de chez elle ce 5 novembre-là ? Peu importe, 65 rue d’Aubagne, les voix se font chorale sur la scène de la Criée pour pleurer, dénoncer, crier. Mais aussi s’entraider, protester, accuser…

Trois semaines avant la tragédie, sous couvert d’un rapport d’expertise pour le moins douteux, le maire a autorisé la réintégration des habitants du 63 et 65 rue d’Aubagne. Circulez, il n’y a rien à voir… Contrairement aux autres grandes métropoles de France, le centre-ville de Marseille est encore occupé par une majorité de citoyens de milieu populaire. Des logements et bâtiments vétustes et insalubres, dont la municipalité fait peu de cas, autorisant cinquante ans durant location et occupation par des familles sans grandes ressources, immigrées ou non, personnes âgées ou jeunes étudiants. Un cancer dans la pierre, au point que la mairie de Marseille, au lendemain de la catastrophe, se voit contrainte d’évacuer plus de 4000 personnes habitant des immeubles en péril. Inertie, incompétence, complicité frauduleuse ?

La douleur est vive, qui s’empare du plateau. L’émotion aussi, quand témoins et survivants crient leur colère au goût de poussière, quand les bouches s’ouvrent au bord de l’asphyxie, quand la solidarité l’emporte sur la mort et le déni des responsabilités. Un théâtre documenté qui dénonce l’incurie des pouvoirs publics et la mauvaise foi carnassière des propriétaires, un théâtre coup de poing porté par une jeune troupe aux talents certains, un théâtre citoyen qui ne copie pas mais sublime la réalité, aussi sordide soit-elle, par l’acte créateur. Du pathos au poétique, du rire aux larmes, le spectacle dit « vivant » honore magnifiquement son appellation : réveiller ou éveiller les consciences, sous le laid offrir le beau de la solidarité humaine, donner à voir, partager et entendre le quotidien d’hommes et femmes qui osent dignement relever la tête et se tenir debout au cœur de l’irréparable. Yonnel Liégeois, photos Clément Vial

65 rue d’Aubagne, Mathilde Aurier : jusqu’au 18/01, le mercredi à 19h, les jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 09h30 (séance scolaire) et 19h, le dimanche à 16h. La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 03 au 05/02, tournée en partenariat avec l’université Aix-Marseille.

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Le kebab d’Homère et d’Ulysse

Au théâtre de La Flèche (75), le metteur en scène Benoît Lepecq présente Homère Kebab. Interprétée par Melki Izzouzi, la pièce suit à la trace un jeune algérien contraint de fuir son pays. Une belle découverte humaine et sensible.

C’est la nuit. Froide et humide. Quelque part dans la jungle. Pas celle colorée et bruissante de l’Afrique lointaine, mais celle des proches rives de la mer du nord. À Calais. Pas loin du terminal du tunnel sous la Manche et de son ballet grinçant de camions et de navettes ferroviaires. Quelque part, dans un recoin de ce nulle part encadré de barrières gardées par des policiers, une baraque à frites. Et plus précisément encore, un Kébab. Sur le plateau, voilà deux chaises et un grand sac de plastique pour tout décor. Les lumières et la bande-son (conçues par Jean-Charles Levesque) complètent le dispositif. Sans doute que la jungle de Calais n’est pas plus triste. La mise en scène efficace est de Benoit Lepecq. Lequel est également l’auteur de cette pièce.

Un footballeur qui refuse le diktat religieux

Le personnage essentiel se nomme Ulysse (comme le héros de la mythologie). On ne verra jamais l’autre protagoniste, pas plus que l’on ne l’entendra. Ulysse se raconte à l’homme invisible, « le kébabier », nommé Homère (comme le poète de la Grèce antique). Ulysse se nomme en vérité Rida, selon son état civil. C’est un migrant. Venu tout droit de son Algérie natale. « Homère Kébab n’est pas une pièce politique, c’est un conte philosophique qui parle d’un homme pris dans les affres d’une histoire qui le déplace », explique l’auteur. Ulysse/Rida était un footballeur acharné, avant-centre dans la fameuse équipe des Fennecs. Un jour, il a refusé de rentrer dans le moule du diktat religieux rigoriste. Rapidement, il n’a eu d’autre issue, pour sauver sa vie, que de traverser la Méditerranée. Direction l’Angleterre.

Melki Izzouzi (actuellement dans Andromaque, au Gémeaux parisiens) est cet Ulysse. À la fois charmeur, désabusé, volontaire… Il découvre l’aridité de l’exil forcé, et les doutes de la solidarité. Le tout avec pudeur, lucidité et humour. Ce seul en scène pose aussi, à sa façon, la question des sans-papiers en route vers de meilleurs rêves. Une belle découverte humaine et sensible. Gérald Rossi, photos Emmanuel de Saint Leger

Homère Kebab, Benoît Lepercq : jusqu’au 11/03, les mercredis à 19h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de la pièce est édité chez L’Harmatan.

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André Degaine, le théâtre à pleine main

Disparu en 2010, ancien postier et autodidacte des planches, André Degaine fut un fou de théâtre. Une passion qui, dès sa jeunesse, l’a frappé de trois coups ! Au point d’en écrire et dessiner l’histoire à la main, laissant à la postérité de merveilleux ouvrages.

Sourire en coin, André Degaine doit jubiler au paradis des saltimbanques ! Même si Jérôme Garcin ne lui tend plus le micro depuis bien longtemps, lors du Masque et la plume sur France Inter, il a désormais tout loisir de s’entretenir avec ces monstres de l’art dramatique qu’il a crayonnés avec tant de talent : d’Euripide à Jouvet, de Shakespeare à Vilar… Et d’imaginer ce théâtre national du répertoire, une idée qui lui tenait fort à cœur !

« Une sorte de théâtrothèque, sur le modèle de la Cinémathèque française, où l’on jouerait toutes les pièces du répertoire dans un dispositif scénique réduit à son minimum, dans le style de Copeau », nous confiait-il en un temps pas si lointain. Sous des faux airs de garçon débonnaire, la mémoire ambulante des planches savait en effet son histoire du théâtre par cœur. La grande comme la petite… Tchatcheur invétéré, intarissable en anecdotes de coulisse comme en repères historiques, en plus de soixante ans de pérégrinations, il a presque tout vu, tout lu, tout entendu : Dullin, Jouvet, Pitoëff, Planchon, Vilar, Vitez…

Natif de Clermont-Ferrand (63) en 1926, le gamin connut ses premiers émois artistiques en 1934 à l’occasion d’un spectacle de marionnettes. De ce jour, la passion ne l’a plus jamais quitté : gagnant son billet d’entrée au castelet en échange d’une bille, montant des spectacles avec les copains, construisant et dessinant déjà décors et costumes. L’apothéose dans sa carrière de comédien ? « Les répétitions de notre troupe d’amateurs dans le grenier de la Grande Poste, rue du Louvre à Paris. En 1948, j’avais obtenu ma mutation à la capitale. On jouait pour notre plaisir, devant les postiers et leurs familles, sans aucun soutien ni aide financière de la direction ».

De cette époque jusqu’aux années 2000, l’ancien postier et autodidacte a toujours plaidé en faveur d’un grand théâtre populaire, « un théâtre civique comme à l’origine, du temps des Grecs. Pendant vingt siècles, il fut tout autant un divertissement qu’un enseignement ». Du haut Moyen-Âge avec Les mystères sur les parvis des cathédrales, jusqu’à cette fameuse année 1548 où il alla s’enfermer en l’Hôtel de Bourgogne. « Alors, le théâtre fut confisqué par une élite », constate André Degaine. « Il faut attendre Firmin Gémier en 1920, puis Jean Vilar dans les années 1950 pour que le théâtre daigne à nouveau s’adresser au plus grand nombre ». Une époque que l’amoureux du répertoire évoquait avec nostalgie, quand le metteur en scène se faisait appeler régisseur, quand il servait les textes plus qu’il ne s’en servait, quand il n’hésitait pas à offrir les grands classiques à un public populaire…

« Ne nous leurrons pas en parlant de démocratisation, le théâtre rassemble majoritairement un public de bourgeois cultivés. Après « l’élitisme pour tous » d’Antoine Vitez, n’y aurait-il pas urgence à reconvoquer sur le plateau les intuitions premières de Vilar qui osait conjuguer exigence artistique et éducation du public ? » L’homme de lettres, timbré (!), ne prêchait pas pour un retour au passé, il aspirait d’abord à un théâtre qui « n’hésite pas à montrer la vraie vie sur scène comme Zola l’avait mise dans le roman. Pour y parvenir, il faudrait que les institutions accordent plus de confiance aux jeunes auteurs ». Une remarque qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa verdeur ! « Las, je constate surtout que les critères économiques l’emportent désormais sur l’artistique. Comment comprendre autrement la différence de traitement entre le quadricentenaire de Corneille et le centenaire de Beckett (en 2006, ndlr) ? Pour l’un, il faut compter pas moins de quinze rôles à chaque représentation, au maximum deux pour l’autre ! ».

Semblables convictions, l’insolent Degaine ne se contentait pas de les clamer haut et fort, il se chargeait aussi de les écrire et de les dessiner. Dans des bouquins d’une originalité stupéfiante qu’il compose à la main, page après page, avec une patience d’artisan et l’érudition d’un professeur émérite du Collège de France, pardon, des Tréteaux de France chers au complice Robin Renucci… L’Histoire du théâtre dessinée, son premier ouvrage paru en 1992 chez Nizet, un petit éditeur de province au courage exemplaire, fit d’emblée un tabac : salué par l’ensemble de la critique, couronné de plusieurs grands prix. « Je fais ça pour m’amuser, avec sérieux sans me prendre au sérieux, en pensant aux jeunes enfants de ma voisine. Deux adorables petites filles immigrées qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui adorent que je leur en raconte. N’oublions jamais les prémisses du théâtre : entendre avec plaisir des gens nous raconter des histoires, qu’elles finissent bien ou mal ». Aussi, après avoir sorti son Guide des promenades théâtrales à Paris, publiait-il Le théâtre raconté aux jeunes, des Grecs à nos jours. Toujours chez le même éditeur, comme les précédents toujours fait main.

Un vrai délice pour l’œil et l’esprit, le plaisir du dessin adoubé à l’érudition de la plume, des merveilles de livres à s’offrir ou à offrir aux grands et petits, de la belle ouvrage à honorer et inscrire au patrimoine universel de l’humanité ! Yonnel Liégeois

L’histoire du théâtre dessinée, André Degaine (éditions Nizet, 436 p., 2000 illustrations, 31€50). Le théâtre raconté aux jeunes, André Degaine (éditions Nizet, 370 p., 2000 illustrations, 25€50). Guide des promenades théâtrales à Paris, André Degaine (éditions Nizet, 262 p., 2500 illustrations, 17€00).

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Anissa et Ahmed, la beauté d’un duo

Au Théâtre de Belleville (75), Ahmed Madani présente Au non du père. Avec une des jeunes femmes qui ont créé F(l)ammes il y a près de dix ans, l’écrivain et metteur en scène nous entraîne jusque dans le New Hampshire. Anissa raconte sa vie tout en concoctant pralines et fondants au chocolat… Vérité ou mensonge ? Du théâtre.

Le metteur en scène et la comédienne accueillent les spectateurs à l’entrée de la salle du Théâtre de Belleville. On les retrouve à la fin, à la même place : ils distribuent les pralines et les petits fondants au chocolat qu’a concoctés la « comédienne » durant le spectacle. Une heure trente durant, on l’a écoutée. Et parfois Ahmed Madani lui-même, qui est là, côté cour du plateau, derrière un bureau et un ordinateur.

L’histoire serait celle d’Anissa, et avant cela de sa mère, abandonnée par un père qui acceptera plus tard le nom de « géniteur », mais pas trop de « père ». Assez banale histoire des hommes qui n’assument pas et des femmes qui rêvent. Malgré l’amour de sa mère, sa force, sa lucidité, Anissa a souffert. Elle ne donne pas de nom de famille. Dans F(l)ammes, elles étaient deux…Dans Au non du père, pas de nom de famille pour Anissa. Elle est présente d’entrée, comme Ahmed Madani, et expose la situation. Son père a abandonné très tôt sa mère. Et soudain, alors qu’elle est adulte et mère, mère justement, elle est prise sourdement du puissant désir de savoir qui est son père.

Faut-il en dire plus ? Non. Il faut écouter cette belle histoire. On a le droit d’être étonné par la manière dont Anissa, un jour, pense avoir reconnu un homme dont elle ne sait pratiquement rien. On a le droit de croire au miracle. On a le droit d’accepter les mensonges. On est au théâtre. Et tandis que dans la cuisine, fondants au chocolat et pralines cherchent la perfection, on écoute Anissa. On admire son beau visage. On n’arrive pas à imaginer qu’à 25 ans, elle avait déjà cinq enfants. On aimerait que parfois, elle articule plus clairement, parle un peu plus haut. À ses côtés, derrière ses lunettes hublot, aux verres épais, Ahmed Madani va et vient, et commente les films que l’on voit. Cette boulangerie du New Hampshire, elle existe. Mais l’histoire que l’on nous raconte, est-elle vraie ? Peu importe. Ici, seule compte l’émotion.

Elle est bien là, n’en disons pas plus. Découvrez cette quête, dans l’amitié et l’espérance d’amour. C’est très beau. Beau, simple et très mystérieux. Armelle Héliot, in Le journal d’Armelle. Photos Pauline Le Goff

Au non du père, Ahmed Madani : jusqu’au 24/02, les mercredi et samedi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15, le dimanche à 15h.. En février, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34). Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud.

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Pierre Vial, adieu différé

Acteur, metteur en scène, pédagogue, Pierre Vial s’est éteint le 20/12, à l’âge de 97 ans. Il fut, au fil de sa longue vie, un homme de théâtre complet. Lors de la cérémonie civile le 29/12 au crématorium du Père-Lachaise, lui furent témoignées affection et gratitude.

Son fils, Nicolas, lui-même acteur, ses petits-enfants, Jeanne Vitez, Clément Hervieu-Léger, actuel administrateur de la Comédie-Française, partenaires et anciens élèves se sont succédé pour dire admiration et respect à l’endroit d’un artiste comptable d’une infinité de rôles marquants en tout genre et de mises en scène en relief. Sa vocation naquit après avoir vu Louis Jouvet dans Knock, sous la direction de Charles Dullin. Après le conservatoire, ce fut l’éblouissement, au vu d’Helene Weigel jouant Brecht au Théâtre des Nations. De 1961 à 1963, il fait partie du Théâtre quotidien de Marseille. Il y rencontre Antoine Vitez. Une amitié constante s’ensuivra, du Théâtre des Quartiers d’Ivry à Chaillot, puis à la Comédie-Française. Il a été vingt ans durant dans l’illustre maison : devenu le 512e sociétaire, jouant dans 93 pièces et donnant 58 lectures.

Au cours de la cérémonie au Père-Lachaise, on a pu entendre à nouveau sa voix de stentor, dans le rôle de l’Annoncier du Soulier de satin, de Claudel, ce magistral souvenir dû à Vitez. On peine à relater, ici, l’existence en son entier d‘un homme qui a tant œuvré dans ce qu’on nommait, jadis, la décentralisation, aux grandes heures du service public du théâtre. De 1970 à 1976, succédant à Jean Dasté, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne. Il fut un enseignant efficace, à la bonhomie assumée, à ce titre aimé et jamais oublié. Maintes fois élu par les metteurs en scène importants de son époque, la liste est impossible à dresser ! Son jeu se caractérisait par une sorte d’humour spécifique, dont le cinéma et la télévision surent faire usage. Il pouvait aller jusqu’à la sorte de rondeur inquiétante propre aux clowns anglais. Avec ça, fin diseur, apte à distiller tous les sucs contradictoires de ses partitions verbales.

Pour ma part, entre tant de souvenirs épars de sa présence en scène, je retiens son Polonius, dans Hamlet de Shakespeare, monté en 1983 par Antoine Vitez, au Théâtre national de Chaillot. N’est-ce pas ainsi que les acteurs ne meurent pas vraiment, survivant en notre mémoire ? De surcroît, Pierre Vial, en son temps, fut à tous égards un citoyen vigilant et un homme bon, comme on n’ose plus dire en cette période de brutalité sans frein. Jean-Pierre Léonardini

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Carmen, un point c’est tout

Sur la scène du Volcan, au Havre (76), François Gremaud propose Carmen.. L’opéra de Bizet revisité, avec un point final qui en fait toute la subtilité ! Accompagnée par cinq musiciennes virtuoses, la cantatrice et comédienne Rosemary Standley chante et conte, avec force humour et talent, les amours tumultueuses de la célèbre gitane.

D’abord, il y eut Phèdre !, avec un point d’exclamation. Ensuite, Giselle…, avec trois points de suspension. Désormais, il nous faut entendre Carmen., avec un point c’est tout. Un point au final, c’est presque rien certes, mais ce n’est pas rien et c’est même déjà beaucoup pour François Gremaud, le petit Suisse égaré en territoire hexagonal ! Trois héroïnes au destin funeste, entre théâtre-ballet-opéra, trois chefs-d’œuvre chacun en leur genre revisités pour la bonne cause : rendre proches et vivants ces classiques du répertoire pour les néophytes, en proposer un regard neuf et décalé pour les amateurs éclairés… La bande à Gremaud excelle en la matière !

Après Phèdre ! superbement incarnée par le fantasque Romain Daroles, il y eut donc Giselle (aux trois points de suspension…), interprétée par Samantha van Wissen : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce à l’humour acidulé de l’inénarrable helvète ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous contait avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui devait danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’œuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats…

Aux quatre instruments précédemment cités, s’ajoutent désormais la plainte et la tonicité du populaire accordéon pour cette Carmen. nouvelle génération sous les traits de Rosemary Standley, une superbe et détonante incarnation ! Pantalon bouffant, elle prête sa voix avec le même aplomb à son brigadier don José transi d’amour comme au toréador don Escamillo. Nous contant les prémices tumultueux à la création de l’opéra, jugé scandaleux pour l’époque, interprétant avec maestria les airs aujourd’hui mondialement connus… « De la même manière que pour Phèdre !, j’ai souhaité faire entendre l’alexandrin, je veux faire entendre le verbe de Carmen », confie François Gremaud, « Rosemary travaille respectueusement la partition originale, pour ensuite retrouver la liberté absolue ».

Revue et corrigée par François Gremaud pour le livret, Luca Antignani pour la musique, femme libre et libérée, la gitane et cigarière de Bizet impose sa puissance de caractère et de vie, bravant jusqu’à la mort ces hommes qui tentent de l’emprisonner dans leur jalousie maladive. Nous voilà de retour au premier jour de la création sur le plateau de l’Opéra-Comique en 1875, Séville sur scène et Alphonse Daudet dans la salle : entre humour et tragédie, bel canto et féminicide, une Carmen. à subjuguer vraiment le public, point final ! Yonnel Liégeois

Carmen., de François Gremaud : les 07 et 08/01 au Volcan, Le Havre. Le 10/01 à la Maison de la culture de Tournai (Belgique). Le 20/01 au Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan. Le 22/01 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 23/01 à L’Odyssée, Périgueux. Le 03/02 au Quai, CDN d’Angers. Du 05 au 07/02 au Cratère, Scène nationale d’Alès. Le 03/03 aux 2 Scènes, Scène nationale de Besançon. Le 05/03 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon. Le 06/03 à l’espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre. Le 17/03 à la Chapelle des Sablons, Neuilly. Du 19 au 21/03 au Zef, Scène nationale de Marseille en partenariat avec la Criée, Théâtre national.

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Bussang, le pouvoir à nu

Jusqu’au 19/01, sur France tv, Sylvain Maurice présente Le roi nu d’Evguéni Schwartz. Pour son 130èmeanniversaire, une pièce à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang (88) à l’été 2025. Sous couvert de bouffonnerie, une impitoyable satire du despotisme aux accents fort contemporains. Dans une mise en scène détonante, mêlant comédiens professionnels et amateurs.

Incroyable mais vrai, l’amour s’épanouit au plus près des cochons ! D’un seul regard Henri, le jeune porcher, est tombé amoureux d’Henriette, la princesse… Une affaire de cœur peu banale, qui n’arrive qu’aux autres, comme surgie d’une histoire de fées et lutins dont s’empare le dramaturge russe Evguéni Schwartz (1896-1958), à la source de trois contes d’Andersen, pour composer son Roi nu en 1934. Las, ainsi en a décidé son père en ce temps où les femmes n’ont ni droit à la parole ni pouvoir sur leur destinée, la demoiselle bien née est promise à un individu peu recommandable, un roi pourtant, mais un despote sans foi ni loi !

Le metteur en scène Sylvain Maurice prend l’argumentaire au pied de la lettre. Une bouffonnerie, ce Roi, qui s’affiche grandeur nature sur le vaste plateau du Théâtre du Peuple. Le ton est donné d’entrée, lorsque la troupe de comédiens envahit l’espace, chacune et chacun affublés d’un groin du plus bel effet ! Une bouffonnerie donc, certes, mais pas que… Derrière le rire bienvenu et partagé par le public d’emblée conquis, avance masquée une satire impitoyable des rapports sociaux, la soumission d’un peuple aux desiderata complètement déjantés d’un despote qui n’aspire qu’à assouvir de vulgaires penchants, entouré d’une cour où courtisans- ministre des bons sentiments-général et bourgmestre ne sont que pleutres et pitoyables flatteurs. Un pays où l’on brûle tous les ouvrages, même les livres de cuisine, où la bêtise a force de loi quand on décrète que le « juif » est banni hors du royaume alors que « l’hébreu » y est bienvenu !

La comédie se déploie ainsi, trois heures durant, l’énergie débordant du plateau pour squatter les balcons où, de part et d’autre, sont nichés les deux musiciens. Une partition musicale totalement intégrée au déroulé de la supercherie que le jeune porcher, secondé par son ami Christian, met en œuvre pour gagner la main de sa belle. Le roi, plus outrancier que débile, dont le paraître l’emporte sur l’être, dont les intérêts particuliers l’emportent sur ceux de la Nation, rêve de bonnes bouffes et beaux costumes, s’amuse d’histoires ridicules que lui narre son fou de la Cour : à se demander, vraiment, lequel des deux est le vrai bouffon ! Sous couvert de dérive au réalisme socialiste alors en vigueur, Staline censurera la pièce. Nul n’est dupe : le Roi nu illustre l’opposition à toute forme de despotisme ou de tyrannie, du totalitarisme soviétique au fascisme allemand. Écrite en 1934, l’œuvre ne sera jamais jouée du vivant de Schwartz, il faut attendre 1960 pour que la censure soit levée.

Déguisés en tisserand, les deux amis Henri et Christian proposent leurs services à la Cour : offrir au roi un habit d’apparat dont seuls les sujets intelligents pourront apprécier la splendeur : vraiment un costume qui détonnera dans la garde-robe totalement ubuesque du monarque ! Alors que tous, pitoyables flatteurs, s’inclinent devant la prétendue beauté du tissu, le subterfuge explose à la face du peuple : nu, le roi nu est voué au ridicule, à la vindicte populaire, au bannissement. « La force de l’amour a vaincu tous les obstacles, nous saluons votre colère légitime contre ces murs lugubres », proclame au final Christian. Les amoureux sont libres de leurs sentiments, la foule peut alors entonner son chant de victoire :

Courtisans et intrigants,

Nous vous rendrons moins fringants, Vous tremblez pour vos carrières

Donc vos cœurs ne sont pas clairs

Nous, nous n’avons peur de rien

Si nous avons la victoire, Nous en tirerons la gloire

Si jamais c’est la défaite, On nous coupera la tête

Non, nous n’avons peur de rien

Faites travailler vos têtes, Faites travailler vos cœurs

Et vous ferez la conquête De la joie et du bonheur

Que la terre soit en joie,

Nous avons chassé le roi !

Comédiens professionnels et amateurs, dans un bel ensemble, s’en donnent à cœur joie. De Denis Vemclefs, l’ancien directeur des affaires culturelles de la ville de Montreuil (93) désormais à la retraite au flamboyant et inénarrable Manuel Le Lièvre dans le rôle-titre… Un véritable esprit de troupe qui explose de talent à l’ouverture des lourdes portes du fond de scène, selon la tradition du Théâtre du Peuple : la beauté de la forêt vosgienne, chemin de fuite pour le roi déchu ! Où l’on pourrait écrire sur une banderole accrochée aux branches « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas coïncidence fortuite », tellement le propos de Schwartz est prémonitoire : Bolsonaro, Poutine, Trump…

L’ancien directeur du Centre dramatique national de Sartrouville (78) se réjouit d’avoir proposé la pièce d’Evguéni Schwartz au choix de Julie Delille, la première femme nommée à la tête du Théâtre du Peuple. « D’abord parce que c’est une pièce de troupe, formidable illustration de la relation comédiens professionnels et amateurs qui sied à Bussang depuis sa création ! Ensuite, parce que Le roi nu est fort inspirant pour décrypter le monde actuel : un roi cowboy profondément ignare, une prise de pouvoir par des personnages sans scrupules où la vulgarité se marie à l’arrogance ». Mieux encore, selon le metteur en scène, cette pièce a le mérite de rendre la parole au peuple, sans méchanceté gratuite, par la seule force du rire…

« Le rire au théâtre n’est pas déshonorant, c’est une façon de se ressaisir et de se révolter, le public comprend la supercherie fomentée par les facétieux Henri et Christian, avec Schwartz le rire est roi ! ». Sylvain Maurice en est convaincu, « Brecht aurait ajouté une morale à son propos », rien de tout cela avec cette pièce : contre l’antisémitisme et le racisme, contre tout despotisme, « le rire offre lucidité et intelligence au public, c’est un rire de connivence ». Et de saluer dans la foulée l’antre de Bussang qu’il faut apprivoiser avec son plan incliné, sa jauge de 800 places, surtout la puissance symbolique de ce lieu qui ambitionne de faire peuple depuis 130 ans !

Fidèle à ses principes, Sylvain Maurice habille la scène de mille couleurs, s’empare avec jubilation et conviction de ce petit chef d’œuvre d’humour et de contestation politique. Sans forcer le trait, s’adressant à l’intelligence du public qui n’est pas dupe, sans artifice superflu qui encombre ailleurs moult scènes pour masquer la vacuité du propos : juste quelques praticables sur roulettes, carrés ou rectangles de lumière multicolores, diction et subtilités d’interprétation parfaites, une direction d’acteurs au cordeau. « Par l’art, Pour l’humanité » selon la devise inscrite au fronton de la scène, un plaisir unanimement ovationné pour ce 130ème anniversaire : jubilez, jubilons ! Yonnel Liégeois

Le roi nu, Sylvain Maurice : avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid ainsi que les comédiennes et comédiens amateurs : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik, et les musiciens Laurent Grais, Dayan Korolic. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

André Markowicz, traducteur du Roi nu

Le 26 juillet, j’étais à Bussang où le Théâtre du Peuple propose une mise en scène de Sylvain Maurice du Roi Nu d’Evguéni Schwartz (1896-1958) que j’avais traduit, il y a quasiment vingt ans, pour Laurent Pelly (…) Le Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher fête son jubilé, ses 130 ans – cent trente ans de ferveur, de cette grande utopie réalisée (et donc pas une utopie mais une réalité), d’un théâtre fait par les gens du pays, – 130 ans de théâtre populaire. Partout, il y avait des petites annonces, des affiches, des petites guirlandes qui entouraient les tilleuls de l’allée (…), « Jubilons ».

C’était, de fait, jubilatoire, de voir ce spectacle avec des acteurs formidables (certains d’entre eux, les jeunes (Mael Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Heléne Rimenaid… mes anciens élèves au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) et Manuel Le Lièvre qui joue le Roi nu, Nadine Berland et tous les amateurs. Une mise en scène qui va crescendo : de la naïveté délibérée, soulignée de l’amour coup de foudre entre la princesse et le porcher, vers la farce menaçante de la princesse et du petit pois, jusqu’à la fin grandiose, réellement impressionnante, du Roi nu… Le bien que ça fait de voir du monde sur scène… Le bien que ça m’a fait de voir cette pièce dans cette mise en scène. Je le dis d’autant plus joyeusement que je n’avais jamais travaillé avec Sylvain Maurice (…) J’ai tout découvert le 26 juillet, et j’ai été très, très touché d’entendre le texte respecté à la lettre. Surtout, j’ai été tellement touché par cette pièce écrite, et interdite, en 1934.

Il faut s’imaginer ce que c’était que 1934 en URSS. On sortait juste des grandes famines (le Holodomor en Ukraine, – au moins 4 millions de morts – sans doute plus – ; mais aussi partout dans l’URSS (2 millions de morts au Kazakhstan), des millions partout ailleurs (de la Biélorussie à la Volga, des provinces du Nord à celles de Sibérie), pour briser la résistance non pas des Ukrainiens ou des Kazakhs, mais celle des paysans, pour écraser la paysannerie – et les millions et les millions de déportés, ces millions de morts dans la déportation. Et, en même temps, la prise en main définitive de l’appareil du Parti par Staline après l’assassinat de Kirov, – et la terreur qui ne faisait que grandir. Et puis, du point de vue l’art, une doctrine unique, celle du Réalisme socialiste, pour peindre la « construction de l’homme nouveau » non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Terreur sur terreur.

Au milieu de cette terreur, Schwartz écrivait des contes pour le théâtre et il était l’ami des « Obérious » – Daniil Harms (qui est cité dans « Le Roi nu »), Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oléïnikov – tous les trois assassinés –, de Nikolaï Zabolotski (dont la vie fut détruite par les camps). En 1940, répondant à une enquête journalistique, il écrivait : « J’écris de tout, sauf des dénonciations ». Vous imaginez le cran qu’il faut pour écrire cette phrase ?… Et il allait aider la famille d’Oléïnikov et celle de Zabolotski, de jour en jour. « Le Roi nu », donc, c’est un conte, ou plutôt l’assemblage de trois contes d’Andersen (La princesse et le porcher, la princesse et le petit pois et Le roi nu). C’est un texte joyeux, ironique, et tout à fait terrible, une espèce de fête jubilatoire contre la dictature : en 1934, il n’y avait pas que Staline, si vous vous souvenez. Il y avait Mussolini, et il y avait Hitler. Et les allusions aux deux sont nombreuses. Mettre sur les planches un conte d’Andersen quand il s’agit de construire le socialisme… Oui, le courage qu’il faut pour ça.

Ce qui caractérise le théâtre de Schwartz, c’est ça : une position civique très claire – et sans compromission, ou plutôt avec le moins de compromission possible, et quelque chose d’autre, surtout : une ironie, à la fois triste et gaie (très juive, finalement, – enfin, disons très ashkénaze), et quelque chose d’autre encore, que je pourrais appeler la bienveillance. Parce que, dans l’horreur du temps, ce qui manque le plus, et ce qui demande le plus grand courage, c’est la douceur, la gentillesse (…) Monter cette pièce aujourd’hui, le plus simplement possible (nous savons que c’est le plus difficile, d’être simple), est aussi jubilatoire que tragique, et voir Manuel Le Lièvre jouer le Roi qui impose une telle terreur autour de lui que personne n’ose lui dire que, d’habits sur lui, il n’y en a juste pas du tout, – quel pincement au cœur. Sans même qu’il soit besoin de forcer, juste une seule fois : au lieu de « c’est moi le roi », il chante « I am the king », et vous voyez qui vous savez… Sauf que personne, à lui, ne vient lui dire qu’il est tout nu, et que, les nôtres, de Rois nus, ils restent sur leurs trônes et dans nos têtes. Parce que, c’est ça la différence entre le conte et la vie. Le conte, par définition, se termine toujours bien. André Markowicz

Le roi nu d’Evguéni Schwartz, une traduction d’André Markowicz (Les solitaires intempestifs, 160 p., 16€).

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Kaldûn, mémoire de révoltés

Disponible sur le site France.TV, Abdelwaheb Sefsaf présente Kaldûn. Une pièce qui narre trois révoltes en trois pays : France, Algérie et Nouvelle-Calédonie. Un travail de mémoire sublimé par la musique, la danse et la chanson. Des saltimbanques au grand art.

Paris, Bejaïa en Algérie et Komaté en Kanakie : quels rapport et point de convergences entre ces trois lieux-dits, pays et continents ? Le pouvoir colonial et répressif de la France, terre d’accueil des droits de l’homme et du citoyen depuis 1789… À l’Exposition internationale de Bruxelles en 1897, plus d’un siècle après, au fronton de l’enclos congolais un écriteau interdit expressément aux visiteurs de leur donner à manger, « ils sont nourris » !

En marge de celle de Paris en 1931, des dizaines de Kanaks, hommes-femmes et enfants, sont exhibés au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, au zoo pour parler clair, présentés comme les derniers cannibales des mers du Sud : toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri en montrant les dents, pour impressionner les badauds, raconteront les participants à leur retour. Des sauvages encagés, tel est le premier tableau qui ouvre Kaldûn, l’œuvre monumentale orchestrée par le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre dramatique national de Sartrouville et des Yvelines.

En musique, danses et chansons, les événements s’enchaînent pour s’enraciner au final en un même territoire, la Kanakie (Kaldûn, en arabe) ! Ici, sont envoyés au bagne en 1871 les insurgés algériens conduits par Mohammed El Mokrani contre la colonisation française, plus tard les déportés de la Commune de Paris en rébellion contre le pouvoir versaillais, enfin en 1878 est réprimée dans un bain de sang une première révolte mélanésienne.

Trois révoltes étouffées avec une égale sauvagerie, sans états d’âme ni sommations, trois figures emblématiques au devant de la scène : Louise Michel la communarde, le kabyle Aziz condamné à 25 ans de bagne, Ataï le grand chef kanak de Komaté dont la tête coupée flottera longtemps dans le formol au musée de l’Homme à Paris. Sublimée par le chant épique d’Abdelwaheb Sefsaf, une fresque historique se déploie avec ampleur sur le grand plateau du théâtre !

Sanglots et plaintes s’élèvent dans les cintres, certes, en mémoire des morts pour leur liberté et en souvenir de leurs combats pour la reconnaissance de leur humanité. Se propage surtout la formidable énergie d’hommes et de femmes, de peuples et communautés, mus par un espoir infaillible en leur égale citoyenneté et dignité. La danse et le chant kanak se donnent à voir et entendre, d’une fulgurante beauté et d’une intense émotivité, les langues arabe et mélanésienne se mêlent en une Internationale inédite qui, de bouche à oreille, en appelle à la construction d’une fraternité nouvelle.

Au cœur des palabres, le totem coutumier devient point de ralliement pour les conquêtes futures : le respect du droit et des terres, le respect des langues et des cultures. Le crâne d’Ataï, remodelé grand format, trône majestueux au centre de la scène comme ancrage dans une Histoire qui n’en finit toujours pas de tourner les pages… Une magistrale épopée en images, chansons et musiques, un puissant spectacle populaire au sens noble du terme. D’hier à aujourd’hui, entre pleurs et rires, émotions et plaisirs, le théâtre comme invitation à ne surtout jamais cesser de chanter, danser et lutter. Yonnel Liégeois

Kaldûn, texte et mise en scène Abdelwaheb Sefsaf : France.TV, jusqu’au 15/12/26 (2h4mn).

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Eugène Ionesco et La Huchette

Au cœur du Quartier latin, 5ème arrondissement de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde. À l’affiche depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco : plus de 20 000 représentations, le record du monde ! En cette période de fêtes, il est permis de s’offrir un formidable bain de jouvence.

Comme à l’accoutumée, rue de la Huchette, s’affiche au-dessus de la porte de la salle du Quartier latin, le plus petit des grands théâtres parisiens, un chiffre emblématique : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, plus de 20 000 sans discontinuer, plus de deux millions de spectateurs ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originelles des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… En fait, l’absurde aventure commence le 10 mai 1950 au théâtre des Noctambules. La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême, « en attendant qu’ils découvrent Molière ou Vitrac, ils font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner dans les colonnes du Figaro.

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

Organisés en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), quelques 70 comédiens assurent les représentations, chaque soir et à tour de rôle, préfèrant aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble. Comme au Stade de France, La Huchette joue régulièrement à guichets fermés : au fil des décennies, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

L’auteur avait pourtant pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter ! Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre : avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

La cantatrice chauve. Photo Huchette

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence… « Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont les fondements de l’écriture du « prince de l’absurde » !

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans La cantatrice chauve

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

Marcel Cuvelier, créateur de La leçon en 1951

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette, elles ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », nous raconte Marcel Cuvelier lors de ce même entretien, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle conquis par le spectacle vu en 1953 », alors jeune assistant de Cousteau sur Le Monde du silence et futur réalisateur d’un Ascenseur pour l’échafaud. « Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

Jacques Mauclair et Tsilla Chelton, dans Les chaises de Ionesco

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997. « Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ».

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans Le roi se meurt de Ionesco

Quant à Michel Bouquet le monstre sacré, il l’affirmait, s’il est une pièce qu’il continuerait d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt ! Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, dans la mise en scène de Georges Werler, un morceau d’anthologie gravé à jamais dans les mémoires ! Amoureux de l’insolite, en un jour de grand soir où le spectacle est toujours vivant, osez franchir la porte du temple de l’absurde. Sans oublier de réserver, bien vite la salle affiche complet… Qu’importe, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon jusqu’en 2057, encore trente-deux ans ! Yonnel Liégeois

La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco, dans les mises en scène originelles de Nicolas Bataille et de Marcel Cuvelier : Du mardi au samedi, 19h et 20h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » (in La cantatrice chauve, scène 8 ).

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler le volume de La Pléiade, l’édition de son théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde ! Sans oublier l’édition Quarto chez le même éditeur, avec la postface de Marie-France Ionesco, la fille du dramaturge. Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, le catalogue de l’exposition organisée en 2009 à la BNF. Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil).

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