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La mort au rendez-vous

Jusqu’au 28/07 en Avignon (84), au théâtre Présence Pasteur, Marie Levavasseur et Franck Berthier proposent L’affolement des biches et Voyage à Zurich. Deux spectacles qui traitent avec subtilité, mais aussi humour et fantaisie, de la mort et du choix de la fin de vie.

Comment parler de la mort en famille ? Marie Levavasseur propose d’une part le rire, et de l’autre le regard d’une gamine de treize ans, « Cahuète », pour qui les codes des adultes sont tout simplement dépassés. Zoé Pinelli, avec sa bouille de gentil lutin au féminin, en veut beaucoup à sa grand-mère qui, sans prévenir, a fait le grand bond de l’autre côté du miroir. « Quels récits raconter à ceux qui partent et à ceux qui restent », se demande l’auteure pour qui « ce spectacle est aussi une manière de conjurer nos peurs et de célébrer la vie. Il pose la question de la place du sacré et des rituels dans nos sociétés où les institutions religieuses ou civiles semblent en panne d’inspiration ». Pour donner un coup de main à sa famille laissée sur le quai, Annabelle la défunte (pétillante Marie Boitel) revient parmi eux, pour participer à ces moments un peu particuliers qui précèdent la cérémonie finale.

Annabelle était malade, se savait condamnée. Seul Einstein (Serge Gaborieau) son compagnon et père des enfants, médecin de son état, était dans le secret. Elle avait choisi elle-même son dernier jour, avant de ne plus avoir la possibilité de le faire. Mais voilà que la famille (interprétée par Yannis Bougeard, Béatrice Courtois, Morgane Vallée) est confrontée à cette décision, et à quelques questions annexes comme le choix entre inhumation ou crémation. Pour l’aider, un très étonnant représentant des pompes funèbres (tourbillonnant Valentin Paté) assiste les survivants tout en dialoguant avec la défunte. L’affolement des biches, qui fait une vague référence à ces jolis animaux sensibles et peureux, met sur la table les relations familiales quand chacun, bouleversé par le décès, est aspiré par sa morale, ses convictions, son métier, ses études… Pour son premier spectacle « adulte » après plusieurs pièces destinées au jeune public, la directrice de la compagnie Les Oyates fait entendre une petite partition originale et assez réjouissante.

Inspiré d’une histoire véritable (celle de la comédienne Maïa Simon), le récit de Jean-Benoît Patricot est adapté et mis en scène par Franck Berthier. Sur le plateau, Marie-Christine Barrault, remarquable, est entourée de Yannick Laurent, Arben Bajraktaraj, Marie-Christine Letort, et Magali Genoud. Ce Voyage à Zurich n’a rien d’une ballade d’agrément, puisque c’est là qu’a décidé de mourir la comédienne, se sachant atteinte d’un cancer désormais incurable. Elle a choisi la Suisse, puisqu’en France la loi interdit toujours aux personnes irrémédiablement condamnées de quitter ce monde dans la dignité, quand leur conscience le leur permet encore. La pièce n’écarte pas les multiples questionnements, inévitables. Avec humour, conviction et délicatesse. Gérald Rossi

L’affolement des biches (jusqu’au 28/07, à 12h25) et Voyage à Zurich (jusqu’au 28/07, à 16h20) : théâtre Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54/07.89.21.79.44).

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Meslay s’en mêle !

Jusqu’au 29/07 en Avignon (84), au théâtre de La Bourse du travail, Albert Meslay l’avoue, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot ! Une affirmation du maître de l’absurde, aussi déjantée que le reste de sa prestation, qui offre un condensé de ses trois derniers spectacles. De l’humour hautement personnalisé !

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, mais surtout grande impertinence ! Le cheveu rebelle, truculent prince-sans-rire sous ses insolentes bacchantes, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de poing-virgule… Habitué à donner son avis sur tout et n’importe quoi sans même qu’on lui ait demandé, surtout sur ce qui ne le regarde pas, en toute bonne foi il est capable de vous faire prendre une crevette pour un homard. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer dans la foulée, et avec grand naturel, qu’il n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il pense ! Et donc avec ce qu’il déclame, propos et regard altiers derrière pupitre et micro… En cette nouvelle version de sa pataphysique labellisée par les plus éminents futurologues, le professionnel de la profession le reconnaît enfin après plus de trente ans d’exercice, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : il était temps !

Un savoureux condensé de ses trois précédents spectacles : L’albertmondialiste, Je délocalise, La joyeuse histoire du mondeUne prestation peu banale qui confirme nos craintes à l’encontre de ce personnage hautement infréquentable, ce Meslay qui se mêle de tout et de rien ! Un agité du buccal lorsque sa langue fourche sur une affirmation pointue, du bocal quand les poissons rouges perdent de leur couleur, du bocage lorsqu’il s’embourbe sur les terres bretonnes de son enfance, du global lorsqu’il dénonce les grands maux de la planète : le réchauffement climatique qui fait froid dans le dos, le serment hypocrite des médecins, le cerveau des Blancs dénué de toute matière grise. Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, l’individu avoue des ambitions bien plus nobles : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique… Il s’improvise aussi historien, affirmant par exemple que Louis XVI, roulant en charrette vers la guillotine, regretta fort de n’avoir point aboli la peine de mort.

Albert Meslay ? Un visionnaire louant les extravagances de sa grand-mère, une femme d’avant-garde qui se fit tondre dès 1945, un humoriste clairvoyant qui brava la crise financière de 2018 en délocalisant sa petite entreprise : pour écrire ses sketches, il s’entoura d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus ! Yonnel Liégeois

Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : jusqu’au 29/07, à 19h00. Bourse du Travail, 8 rue Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Avignon, ultimes surprises

Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.

Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.

Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.

Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.

L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.

L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur. 

Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi

Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.

Les grandes espérances : jusqu’au 25/07, à 14h30 à La Caserne des pompiers.

La couleur des souvenirs : jusqu’au 26/07, à 21h30 au Théâtre des Halles.

L’espèce humaine : jusqu’au 29/07, à 17h35 au 3 Soleils.

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D’Avignon à Hollywood, paroles de femmes

Au Festival d’Avignon, les spectacles se conjuguent au féminin. Plus loin, de l’autre côté de l’océan, à Los Angeles, l’actrice Fran Drescher a donné le top d’une grève historique des acteurs américains. Là-bas comme ici, les femmes prennent la parole.

La programmation de la 77 e édition du Festival d’Avignon s’annonçait féminine et féministe. Julie Deliquet est la deuxième femme à être programmée dans la Cour d’honneur, le lieu emblématique du Festival depuis sa création. D’autres femmes sont présentes : Pauline Bayle, la Brésilienne Carolina Bianchi, la Canadienne Émilie Monnet, Anne Teresa De Keersmaeker, Bintou Dembélé, Clara Hédouin, la Polonaise Marta Gornicka, Rébecca Chaillon, Patricia Allio, Maud Blandel… L’Antigone de Milo Rau est interprétée par l’actrice et activiste autochtone Kay Sara. À Hollywood, la prise de parole de Fran Drescher qui annonce la grève historique des acteurs états-uniens fait trembler les nababs des studios, de Los Angeles à New York. En Iran, en Afghanistan, les femmes ne renoncent pas, malgré la mort qui les guette.

À mi-parcours du Festival, les bruits du monde ne s’arrêtent pas au pied des remparts d’Avignon. Tous les soirs, des milliers de familles se promènent dans les rues de la ville, assistent aux spectacles rue de la République, achètent pour les gamins des ballons de baudruche qui clignotent, des glaces de toutes les couleurs et croisent des amateurs qui courent au théâtre. Les rues comme les salles font le plein. Il y a ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, qui n’y vont pas encore. Mais qui sont là, quand même. « Courage », est-il écrit au fronton de la Maison Jean Vilar. Ne pas baisser les bras, ne pas renoncer face aux divisions, face à une extrême droite dont la parole est omniprésente, envahissante, trolle les réseaux sociaux. On coupe son smartphone et on court voir le film, magnifique, de Nanni Moretti Vers un avenir radieux. Parce qu’il est des films, comme des pièces, qui vous redonnent du courage.

On a vu l’Écriture ou la vie au Théâtre des Halles, adaptée du livre éponyme de Jorge Semprun, mise en scène par Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre. On est embarqué par la puissance des mots, par la pensée en alerte de Semprun. On a vu Tomber dans les arbres, de et mise en scène par Camille Plocki. Elle raconte la vie, l’engagement de son grand-père, qui n’était autre que l’historien Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vél’d’Hiv, fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Formidable spectacle, joyeux, frondeur, un hommage à ce grand-père qui détestait la police, « comme tout le monde, non ? » s’amuse-t-elle à dire, et ravive ses idéaux révolutionnaires. Le spectacle s’est joué jusqu’à ce dimanche à la Factory. Il sera repris à Paris aux Déchargeurs, nous y reviendrons plus longuement.

On a vu Angela (a Strange Loop) et All of It. Deux propositions, différentes, qui mettent en scène chacune l’itinéraire d’une femme. L’Angela de Susanne Kennedy est un pur produit des réseaux sociaux, une influenceuse qui s’exhibe et parle à ses followers. Elle a basculé dans un autre univers, totalement virtuel, où le réel s’est dissous dans les limbes d’un monde aux contours factices. À ses côtés, un frère, une mère. Les mots sont rares, les voix robotiques (les acteurs parlent en play-back sur leur propre voix préenregistrée), un petit peuple de plastique – on songe au Plastic People de Frank Zappa – qui vit dans un appartement en Formica made in Ikea. Un doudou-loup, d’une voix calme et posée, intervient par écran interposé tout du long. Cela dit le narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme, la perte d’humanité. Spectacle étrange, ésotérique même s’il ne laisse pas indifférent.

Alistair McDowall s’est glissé dans la pensée la plus intime de trois femmes et a composé trois monologues mis en scène par deux membres du Royal Court Theatre de Londres, Vicky Featherstone et Sam Pritchard. All of It est un spectacle d’une grande tenue, d’une très grande sobriété, porté par une actrice au jeu impressionnant, Kate O’Flynn. On est happé par cette histoire qui déroule la vie d’une femme, à travers le temps, avec des mots simples qui racontent son émancipation, son désir de vivre. All of It remet le théâtre au centre, la parole, la pensée, au féminin, singulier et pluriel. Marie-José Sirach

All of It : jusqu’au 23/07, à 19h00, Théâtre Benoît XII, 12 rue des teinturiers, 84000 Avignon.

Antigone in the Amazon : jusqu’au 24/07, à 21h30. L’Autre Scène du grand Avignon – Vedène, avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène.

L’écriture ou la vie : jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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François Clavier, un maître !

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au théâtre Artéphile, François Clavier interprète Maîtres anciens. Adaptée du sulfureux roman de Thomas Bernhard, une pièce à la logorrhée mortifère contre la société autrichienne. Au final, contre tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant.

Impassible, immobile, assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le vieux Reger semble pétrifié, statue taillée dans le marbre : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! La pièce Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré…

Dans l’enceinte de l’Artéphile, tension et attention du public ne faiblissent point. Comme subjugué, débordé, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle seule échappe l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. L’acerbe dénonciation d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

Maîtres anciens : avec François Clavier, adaptation et mise en scène de Gerold Schumann. Jusqu’au 26/07, à 18h20 (relâche le 20/07). Théâtre Artéphile, 5bis-7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.03.01.90).

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L’enfant et l’oiseau

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles, Ingrid Heiderscheidt interprète À cheval sur le dos des oiseaux. Une pièce écrite et mise en scène par Céline Delbecq. Survivante aux injonctions des services sociaux, la parole d’une femme ordinaire revendiquant sa part de vivante depuis la naissance de son enfant.

En fond de scène, une grande fontaine d’eau, salle d’accueil d’un centre social… Les mains croisées sur les genoux, assise solitaire, une femme ordinaire… Au discours quelque peu trébuchant, des paroles saccadées, le visage inquiet, le propos sans fioritures ni éloquence : des mots simples, ceux du quotidien, un vocabulaire peu riche peut-être pour les bien-disants, emprunt pourtant d’une sincérité évidente ! L’assistante sociale l’a prévenue, il ne faut pas dormir avec son enfant, une grave erreur éducative qui interroge ses capacités à s’occuper du bambin ! Depuis longtemps déjà, Carine est sous haute surveillance ! Depuis qu’un fameux test de Q.I. l’a rangée dans la catégorie « handicapé, déficient mental », le système la protège tout autant qu’il lui impose des règles de vie. Qu’on ne discute pas, à exécuter sans mot dire, sans tenir compte de ses désirs.

Logan son fils, c’est son trésor, sa raison de vivre, elle l’affirme et le répète, avec lui elle a « reçu le monde entier » ! Même si l’alcool ne fut jamais bonne conseillère, un petit verre même de mauvais vin lui permet de dormir tranquille, son fils près d’elle. Lui qui ne dit rien le jour, mais ne cesse de crier la nuit… Elle l’emmène en promenade, lui fait écouter le chant des petits oiseaux, le fait danser sur la musique de la fanfare « même si ça va trop fort pour lui ». Son fils, jamais elle ne l’abandonnera, « c’est mon petit, on se regardera jamais de travers lui et moi ». Carine ? Une femme aimante, émouvante, certes tributaire d’un parcours de vie scellé dans la précarité et la pauvreté, fichée à jamais en marge de la société, mais qui revendique le droit à la parole. Pleine et entière, avec fulgurance et poésie, passion et persuasion !

Seule en scène, mains vacillantes et regard d’une beauté troublante, Ingrid Heiderscheidt affiche une présence bouleversante. Un monologue qui interpelle, interroge de manière radicale les règles, normes et statut d’un système social qui veut tout régenter et contrôler. Privant, ceux-là même déjà démunis et diminués, d’espérer ressembler un peu aux autres, d’aimer et rêver un peu comme les autres : un texte fort, d’une inconfortable lucidité, l’humanité de chacun réhabilitée aux confins de nos failles et défaillances. Yonnel Liégeois

À cheval sur le dos des oiseaux : Jusqu’au 26/07, à 16h30 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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À l’Ouest, bien du nouveau…

Jusqu’au 24/07 en Avignon, au Théâtre de la Manufacture, le collectif Bajour propose À l’Ouest. Un spectacle sur les souvenirs, les joies et traumatismes de cinq existences fracassées. Où le tragique le dispute au comique, quand l’enfance part en fumée face au temps qui passe.

En la salle de la Manufacture, une tablée fort joyeuse et turbulente accueille le public avant même l’extinction des feux ! Nul ne se doute encore que prochainement la scène va s’embraser pour plonger les spectateurs dans la stupeur et la douleur… Ils sont frères et sœurs, cinq jeunes gens demeurés de grands enfants à squatter la maison délaissée par les parents. Une fratrie amoureusement liée entre prises de bec et clins d’œil affectueux, jeux de société et oisiveté bien organisée. Une existence banalement ordinaire dans l’insouciance et la légèreté, que viendra déjà perturber leur jeune voisin. Avant la catastrophe annoncée, l’incendie de la maison où périssent deux membres de la famille.

Une tragédie qui bouscule tous les codes, consume le temps d’avant comme le temps présent, enflamme les esprits au point de confondre l’hier et l’aujourd’hui, fait tanguer la mémoire entre le souvenir des disparus et les incertitudes du lendemain ! Les scènes se mêlent et se chevauchent, faisant fi de l’instant entre le bonheur d’avant et la douleur du maintenant… De la table des plaisirs au garage où le magnétophone a enregistré les voix disparues, d’un air enjoué de pipeau aux tristes regards sur le tapis de cendres, le collectif Bajour conduit le public avec audace au travers de moult émotions, jouant du comique au tragique sans crier gare. Un réelle performance pour agencer ainsi la douleur du partir au bonheur du vivre ensemble, la dévastation du mourir à la force génératrice du souvenir. Une vie à en perdre ses repères, à se retrouver À l’Ouest, au sens propre comme au figuré…

Qu’on ne s’y méprenne, l’on rit beaucoup et d’un rire sain, récurrent et à bon escient au fil de l’histoire peu banale qui nous est contée. Comme si le rire était d’une urgence vitale pour plonger, sans transition et sans issue de secours, dans l’enfer du brasier où mots et dialogues sont chargés d’une puissante évocation émotionnelle. Comment surmonter l’effroi de la perte et de l’absence sans la présence réconfortante du souvenir, sans ce présent recomposé à la lumière du passé ? L’épreuve du deuil oblige chacune et chacun à retisser le temps suspendu et à jamais envolé dans les fumées mortifères. Il faut du talent, un bien grand talent, pour manier ainsi l’humour et l’horreur dans un même souffle, sans pause ni répit durant une heure trente de représentation, emportant le public dans un feu d’émotions. Un superbe travail d’improvisation pour accoucher d’une oeuvre magistralement bien construite qui offre autant à rire qu’à pleurer et penser. Qu’on se le dise et l’applaudisse surtout, avec cette bande de comédiens à l’imagination débordante, à l’ouest il y a vraiment du nouveau ! Yonnel Liégeois

À l’Ouest : jusqu’au 24/06, à 11h20 (relâche le 19/07). Théâtre de la Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

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Femme et arabe, libre !

Jusqu’au 24/07 en Avignon (84), au Théâtre de la Manufacture, Anne-Laure Liégeois présente Harems. Une adaptation réussie de l’œuvre de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, pour qui le monde n’est pas un harem ! Féministe et politique, une parole portée à la scène sans fioriture mais avec beaucoup de justesse.

Il faut savoir gré à Anne-Laure Liégeois de redonner la parole à la célèbre sociologue marocaine, Fatema Mernissi, disparue il y a un peu moins d’une dizaine d’années à Rabat, en 2015. Sa vie durant, dans ses nombreux ouvrages, tout comme dans ses conférences à travers le monde, Fatema Mernissi s’était évertuée à porter la parole des femmes qui, à bien y regarder, dépassait largement l’immense territoire du monde musulman. Son œuvre dépasse aussi la simple sphère théorique pour aborder des rivages purement littéraires et fictionnels comme en témoigne par exemple son livre le plus connu d’un large public, Rêves de femmes.

C’est dans ce livre que l’autrice précise qu’elle est « née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens », incipit entièrement, et à juste raison, repris par Anne-Laure Liégeois dans le très habile montage qu’elle a opéré dans l’œuvre de Fatema Mernissi, parvenant ainsi à jouer sur tous les tableaux, celui du combat féministe comme sur celui quasiment fictionnel. C’est déjà, de ce point de vue, une première réussite du spectacle dont le titre Harems met avec justesse l’accent sur l’une des thématiques essentielles de l’écrivaine. Ce terme apparaît dans les titres de nombre de ses livres, du Harem et l’Occident au Harem politique en passant par Le monde n’est pas un harem ! Le terme, on le voit, est plus qu’emblématique dans son œuvre, Fatema Mernissi allant même jusqu’à interroger les fantasmes aussi savoureux que déplorables que le mot aura déclenché dans nos sociétés occidentales…

Du harem aux contes des Mille et une nuits, la liaison est toute trouvée et Anne-Laure Liégeois ne rate pas l’occasion pour suivre le parcours. Pour en décrire les connotations, bien sûr éminemment (et subtilement) politiques, la metteure en scène a fait appel à deux comédiennes marocaines, Amal Ayouch et Sanae Assif, « sagement » assises derrière une table pour se partager la parole de Fatema Mernissi. Elles le font sans fioriture et avec beaucoup de justesse. Anne-Laure Liégeois y ajoute de très subtiles touches qui font théâtre avec trois fois rien, mais qui mettent véritablement en lumière la force d’une pensée plus que jamais nécessaire. Jean-Pierre Han

Fatema Mernissi, Harems : jusqu’au 24/07, à 13h00 (relâche les 12 et 19/07). La Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (tél. : 04.90.85.12.71).

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Jorge Semprun, l’écriture ou la vie

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar, Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre présentent L’écriture ou la vie. Une adaptation du livre de Jorge Semprun, au titre éponyme, où l’écrivain tente d’exorciser la mort après son expérience des camps de concentration, à Buchenwald. Un spectacle poignant, percutant, pour qu’explose la vie.

Chapelle du Théâtre des Halles, un espace confiné, à l’image de la promiscuité qui régnait dans les baraquements de la mort… La faucheuse avance masquée, comme les comédiens au visage d’une blancheur marbrée, encagés entre les murs de pierre. Seuls de minces éclats de lumière scintillent dans les yeux des protagonistes, éclairent la noirceur du temps qui nous est conté. D’un moment l’autre, ils surgissent de derrière de hauts fourneaux, peut-être, hauts rouleaux de carton pliés ou déployés à convenance, aux couleurs sombres ou vives selon l’inspiration de la jeune plasticienne Caroline Vicquenault. Qui partage la scène avec deux immenses comédiens, la palestinienne Hiam Abbass et le hongrois Geza Rohrig, interprète principal du film Le fils de Saul, Grand prix au festival de Cannes 2015 et Oscar 2016 du meilleur film étranger.

De l’une et l’autre, la voix porte, tantôt tonnante et puissante, tantôt chantante ou chuchotante, pour clamer la fureur de vivre de celui qui ne cessera de « remuer le passé, mettre au jour ses plaies, purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire ». Une mission salutaire, L’écriture ou la vie, à laquelle se résout Jorge Semprun (1923-2011), matricule 44904, après de longues années de silence sur son expérience mortifère. « Le XXème siècle fut certainement l’un des siècles les plus violents de l’histoire », commente Jean-Baptiste Sastre, le bouillonnant metteur en scène. Celui qui promène son imaginaire explosif des communautés Emmaüs à la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, des enfants de Naplouse aux détenus de la prison de Toulon ne pouvait à son tour se taire plus longtemps, à la vue de ce mal au monde qui survit à Auschwitz… Avec ce travail de création sur l’œuvre de Semprun, il tente de répondre à l’interrogation portée par l’auteur en personne : comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable ? « En travaillant la réalité, avec un peu d’artifice ! ».

Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass en sont convaincus : à l’heure où les survivants glissent dans le silence de l’Histoire, « si parler est impossible, se taire est interdit ! ». D’où ce devoir de mémoire qu’ils font leur, quand le fascisme prend couleur de la haine raciale, du fanatisme, de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés. Futilité ou espoir ? Sur le décorum cartonné du final, planant au-dessus d’une large ligne colorée rouge-sang, le vol noir des corbeaux a cédé la place à l’aile blanche d’une colombe. Yonnel Liégeois

L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun : avec Caroline Vicquenault, Geza Rohrig, Hiam Abbas et Jean-Baptiste Sastre également co-metteurs en scène. Jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

De Châteauvallon à Toulon

De la production de L’écriture ou la vie par le théâtre Liberté de Toulon à l’explosion de son Festival d’été qui s’ébroue au grand air sur la pinède de Châteauvallon jusqu’au 26/07, la scène nationale du Var au double visage fourmille de créations et de projets. Pour les petits et grands, de la danse du Nederlands Dans Theater aux dialogues musicaux des fantasques Fromager-Laloux, De l’Opéra national du Rhin avec On achève bien les chevaux à l’Opéra de Toulon avec le Mozart-Requiem de Bartabas… Charles Berling, le directeur des lieux, metteur en scène et comédien, n’en démord pas, il veut encore croire que le bonheur est contagieux ! L’interprète de Léon Blum, une vie héroïque a inscrit à l’éphéméride de la prochaine saison, de mars à mai 2024, un temps fort sur la thématique « Oh ! Travail… ». Souffrance, labeur ou émancipation : que pouvons-nous espérer aujourd’hui du travail ? Une question, parmi d’autres, qui surgira d’un spectacle à l’autre, en salle ou en plein air, sur les scènes du Châteauvallon-Liberté.

Châteauvallon : 795 chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules. Le Liberté : Grand Hôtel, place de la Liberté, 83000 Toulon. Tél. : 09.80.08.40.40.

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Les tréteaux d’Olivier Letellier

Du 11/07 au 24/08, les Tréteaux de France posent chapiteau et ateliers de lecture en Île de France. Directeur du seul Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier ne manque pas de projets poétiques et musclés. La mission de l’incorrigible passeur ? Porter le théâtre là où il n’est pas.

Des rafales de vent gonflent le chapiteau. Les cordes qui le maintiennent au sol claquent comme les haubans dans un port par gros temps et une averse de grêlons tambourine sur la toile. En dépit des éléments aujourd’hui déchaînés, Olivier Letellier ne perd pas sa bonne humeur. Montrant un furtif rayon de soleil, il lance, tout sourire : « Voilà le beau temps qui revient ! » Et il accueille des gamins venus participer avec leur professeure de CM2 à une des séances de Killt, autrement dit « ki lira le texte », un dispositif hybride entre théâtre et lecture participative. Le comédien Nicolas Hardy s’empare alors, avec les jeunes, de la Mare aux sorcières, une belle fable écologique et fortement humaine, écrite par Simon Grangeat.

Des textes pour « outiller » les jeunes et leur donner à penser

Directeur des Tréteaux de France, unique Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier présente avec ce Killt l’esprit essentiel de son projet, à savoir passer commande de textes à des auteurs comme Catherine Verlaguet, Antonio Carmona, ou encore Marjorie Fabre, pour n’en citer que quelques-uns, puis les confronter au public. Avec Robin Renucci, désormais à la tête de La Criée, à Marseille, les Tréteaux de France avaient mis en lumière les grands classiques. Son successeur mise sur les « écritures contemporaines,nous voulons faire des Tréteaux un CDN ancré dans le présent pour aider à construire les citoyens de demain ». Il défend ainsi un théâtre pour tous, « de 0 à 110 ans, car on ne voit jamais les petits venir seuls au théâtre. Les textes pour la jeunesse ou les adultes sont pour nous identiques, mais avec une particularité quand même : pour les enfants, il y a toujours de la lumière au bout de l’histoire ».

Né en 1972 dans la région parisienne, soit bien après la création de ce CDN original par Jean Danet en 1959, Olivier Letellier a toujours eu le théâtre et sa transmission dans son ADN. À tel point qu’il lui est arrivé de sécher des cours au lycée pour animer des ateliers théâtre dans une école primaire. Avec de la suite dans les idées, il explique que, désormais, « consacrer les Tréteaux de France à la création pour l’enfance et la jeunesse est un choix politique ». Et de préciser avec conviction : « Les jeunes, on ne va pas les protéger et les mettre sous cloche. Leur parler de la société et des grandes questions en débat comme l’environnement, le genre, les sexualités, les familles recomposées, les migrations, etc., ça ne fait que les outiller, leur donner des moyens de penser pour les rendre plus forts ».

350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents

À la question « il n’y a pas de Molière dans votre programmation ? », après l’année du 400 e anniversaire et alors que de tout temps des classes entières sont invitées à découvrir en « séance scolaire » le Bourgeois Gentilhomme ou le Malade imaginaire, Letellier, toujours souriant, répond : « Eh bien non, je le laisse à tous ceux qui le veulent. Je suis convaincu que l’on a aujourd’hui d’autres choses à raconter ». Cette saison, se réjouit-il, les Tréteaux proposent 350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents. Cet été, ils sont présents notamment sur les bases de loisirs d’Île-de-France, les séances sont gratuites et ouvertes à tous. Jusqu’au 14/07, Killt est aussi présent à la Maison Jean-Vilar, dans le cadre du Festival d’Avignon, avec les Règles du jeu de Yann Verburgh . Avant les Tréteaux, Olivier Letellier animait la Compagnie du phare, désormais en sommeil, et dont le répertoire a été repris par le CDN, qui emploie donc les ex-salariés et intermittents de la compagnie. Le groupe s’est étoffé avec plus de personnels administratifs, plus de techniciens, plus de comédiens…

Et les projets ne manquent pas, poétiques et musclés. « Pour des salles de spectacle comme pour des lieux non équipés, c’est cela aussi notre mission, porter le théâtre là où il est absent ». Il imagine ainsi de jouer « dans des mairies, des écoles et autres lieux publics. Un auteur pourrait écrire une fiction sur des débats au conseil municipal d’une commune, par exemple, en y interrogeant le mythe de l’opposante Antigone ». Olivier Letellier, toujours pour porter du théâtre ailleurs, pense aussi à des scènes dans des commerces. « Imaginez que dans la boucherie du quartier ou du village, on vous raconte l’histoire de Barbe bleue. Est-ce que, le lendemain, vous ne porterez pas un regard différent sur le boucher et sur son billot ? ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Les Tréteaux de France : le CDN sera présent du 11 au 16/07 sur l’île de loisirs du Port aux cerises de Draveil (91), du 22 au 27/07 sur celle de Créteil (94), du 8 au 13/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95), du 19 au 24/08 sur celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers et lectures, il présentera notamment Killt-La mare à sorcières, une expérience en immersion dans un texte de théâtre, Échappées belles : issue de secours, un spectacle déambulatoire en plein air et La mécanique du hasard, jouée sous chapiteau.

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La Rotonde, la Bourse et la vie

Jusqu’au 22/07 pour l’un et 29/07 pour l’autre en Avignon (84), le Théâtre de la Rotonde et celui de la Bourse du Travail présentent Hospitalis anima et Jean-Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Deux lieux atypiques, consacrés au spectacle vivant durant le festival : le siège des cheminots de la région PACA, celui des syndicats CGT du Vaucluse. Sans oublier Faire commune ?, au Théâtre des Trois Soleils.

Attention, un spectacle peut en cacher un autre ! Comme les locos roulant à proximité, en quête de la bonne voie sur le plateau tournant de la gare SNCF d’Avignon : le théâtre de la Rotonde porte bien son nom ! Qui, au cœur des cités ouvrières, distille depuis de nombreuses années musique et chansons, théâtre pour petits et grands loin du tumulte qui agite la ville intra-muros… Une initiative du CASI, le Comité d’activités sociales et culturelles des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui, sans contrepartie financière, accueille avec dégrèvement les comédiens en son théâtre de pierre ou sur son aire de verdure, les invite à « exercer leur art avec la seule contrainte du plaisir », affirme Sébastien Gronnier, l’original chef de train. Dont la compagnie L’épicerie culturelle, avec Hospitalis anima : un spectacle créé en 2019, une commande de la MTH, la mutuelle des hospitaliers et territoriaux. D’un témoignage l’autre, la mise en voix du malaise et mal-être des personnels soignants aggravés par la pandémie de la Covid, de la crise du système hospitalier avec la fermeture de services d’urgence et l’ampleur des déserts médicaux.

La tradition perdure, à l’heure du festival la salle de réunion de l’Union départementale CGT du Vaucluse se transforme en théâtre éphémère ! Avec la mise à disposition des lieux gratuitement pour les compagnies sélectionnées. « Comme chaque été, vous pourrez à loisir apprécier le travail des comédiens qui s’y produisent et partager des moments d’échanges et de débats dans notre cour. La culture a toujours été indissociable de l’activité syndicale », souligne Frédéric Laurent, le directeur du lieu. Où l’inoubliable « Thierry la Fronde » de notre jeunesse, alias Jean-Claude Drouot à la barbe fleurie par le temps, nous conte l’épopée d’un jeune paysan devenu député et orateur de génie : Jean Jaurès, une voix, une parole, une conscience ! « Je poursuis mon parcours Jaurès pour faire entendre la conviction profonde et loyale de cet apôtre de paix, ses adresses aux lycéens, aux instituteurs, son indignation devant toute forme d’égoïsme et de barbarie », confie le talentueux interprète. Incarnant, avec forte ressemblance et force persuasion, le défenseur des opprimés et le tribun de la classe ouvrière ! Yonnel Liégeois

Hospitalis anima : par L’épicerie culturelle. Jusqu’au 22/07, à 16h00 (relâche les 14 et 15/07).    Théâtre de la Rotonde, 1A rue Jean Catelas, 84000 Avignon (Tél. : 06.80.50.43.87).

Jean Jaurès : avec Jean-Claude Drouot. Jusqu’au 29/07, à 13h00 (relâche les 10-17 et 24/07). Théâtre de la Bourse du Travail, 8 rue Campagne, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

À voir aussi :

Jusqu’au 29/07, au Théâtre des Trois Soleils, Garance Guierre présente Faire commune ? De 1871 à nos jours, une histoire du mouvement ouvrier contée avec humour et en musique. Créée en 2017, la pièce est coproduite par la Bourse du Travail de Malakoff (92). « Une création artistique qui n’aurait pu voir le jour sans le financement participatif », souligne Gérard Billon-Galland, son président. Dans la tradition de l’éducation populaire, des épisodes marquants de l’histoire ouvrière squattent ainsi les planches du théâtre : de la Commune de Paris au Front Populaire, du Conseil national de la Résistance à la grève des mineurs en 1963… Produit de la rencontre du travail en recherche historique des militants de la CGT et de la représentation vivante avec la compagnie Megalocheap, la pièce éclaire la dimension humaine inscrite dans les soubresauts et la mémoire du mouvement social. Régis Frutier

Faire commune ? : par la compagnie Megalocheap. Jusqu’au 29/07, à 20h45 (relâche les 11-18 et 25/07). 3 Soleils-Chapelle Sainte Marthe, rue Saint Bernard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.88.27.33).

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Aragon, Picasso et… Staline

En ce 5 mars 1953, il y a 70 ans, les communistes du monde entier se sentent orphelins : le camarade Staline, le « petit père des peuples » est mort ! Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, Louis Aragon sollicite un dessin auprès de son ami Picasso. Scandale, profanation, désapprobation… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°360, juillet 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

Le 5 mars 1953, coup de tonnerre : on apprend la mort du « petit père des peuples », le camarade Staline. Le choc émotionnel, qui laisse les communistes du monde entier orphelins, est tel qu’il déborde de loin les rangs militants. Le jdanovisme bat alors son plein, avec sa conception de l’art prolétarien, sommé de répondre aux canons du réalisme socialiste. Le PCF a son peintre officiel : André Fougeron, qui représente une classe ouvrière en souffrance. Louis Aragon a soutenu ce choix et préfacé en 1947 un de ses albums de dessins : « André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde ».

La mort de Staline conduit pourtant Aragon à faire un pas de côté en demandant à son camarade Pablo Picasso un dessin du héros pour Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel soutenu par le Parti communiste, qu’il dirige. Tandis que tous les communistes français pleurent la disparition de leur chef, Aragon attend avec impatience ce dessin de Picasso qui tarde à arriver. Quand Aragon en prend enfin connaissance, il découvre le portrait d’un Staline désacralisé ; ce n’est pas la représentation attendue, mais le journal en est au bouclage, il faut le porter à clicher. Aussitôt, le dessin fait scandale : on a porté atteinte à l’image de Staline ! Rien dans ce portrait ne renvoie à l’icône du communisme international. Dans les locaux mêmes où se fabriquent Les Lettres françaises, les rédacteurs de L’Humanité et ceux de France nouvelle dénonçent une agression intolérable.

Le 12 mars 1953, Pierre Daix, collaborateur d’Aragon tente de le joindre pour l’avertir, c’est Elsa Triolet qui répond : « Oh oui, je sais déjà ! J’ai déjà reçu des coups de téléphone d’injures… Mais vous êtes fous. Louis et vous, de publier une chose pareille ! — Mais enfin Elsa, Staline n’est pas Dieu le Père ! — Justement si, Pierre. » Quand Pierre Daix réussit à parler à Aragon, il le trouve en état de choc : « Je prends tout sur moi, petit, tu entends. Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit. Toi et moi avons pensé à Picasso, à Staline. Nous n’avons pas pensé aux communistes », lui déclare-t-il. André Fougeron, qui qualifiera ce dessin de profanation, participe à cette fronde. Les lettres affluent de camarades scandalisés s’adressant à Auguste Lecœur, qui tient les rênes du Parti en l’absence de Maurice Thorez. L’émoi est tel que le 17 mars 1953, le secrétariat du Parti publie une déclaration sur ce qui est devenu une affaire : il désapprouve la publication du portrait. Tout en précisant qu’il ne remet pas en question les sentiments du grand artiste qu’est Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause ouvrière, il regrette qu’Aragon ait permis cette diffusion. Tancé vertement, ce dernier, qui a pourtant fait preuve jusque-là d’une servilité exemplaire, vit si mal cette semonce qu’Elsa Triolet va trouver François Billoux, responsable des intellectuels au sein du Parti et lui demande s’il est possible d’agir pour son époux qui menace de se suicider : il aurait déjà fait plusieurs tentatives.

En définitive, l’affaire n’ira pas bien loin. Aragon s’en tirera avec une autocritique modérée, prenant la défense de Picasso, qui sera publiée dans L’Humanité le 29 avril 1953. La raison majeure de cette résolution rapide tiendrait au fait que, depuis Moscou où il est en convalescence, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, a télégraphié sa désapprobation non du dessin, mais de la condamnation d’Aragon. François Dosse

Dirigées pendant près de vingt ans par Louis Aragon (de 1953 à 1972), Les Lettres Françaises sont désormais sous la responsabilité de l’écrivain et poète Jean Ristat. Jean-Pierre Han, critique dramatique et fondateur de la revue Frictions/théâtres-écritures, assume la rédaction en chef. Outre la littérature, le mensuel ouvre ses colonnes à tous les savoirs, artistiques et esthétiques : bande dessinée, cinéma, peinture, théâtre… Son ambition ? Devenir le grand journal culturel de notre temps.

Dans ce même numéro de juillet, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Les pouvoirs de la musique. « Bien avant de savoir écrire, l’humanité chante, danse et tambourine ensemble pour communiquer, chercher l’accord et créer du commun », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Naples au Louvre

Jusqu’au 03/07 à 20h, en la mystérieuse Cour Lefuel du Louvre (75) exceptionnellement ouverte au public, Emmanuel Demarcy-Mota présente Les Fantômes de Naples. Un spectacle magique, à l’occasion de l’exposition Naples à Paris. Un portrait de la métropole italienne, sous couvert des écrits et poèmes de l’écrivain Eduardo De Philippo.

En l’écrin de la Cour Lefuel, alors que le jour décline et que le double escalier s’habille de chaises solitaires, Le Louvre résonne étrangement du ressac de la mer ! Au devant de la scène, le double d’Eduardo De Filippo déambule, nous alertant qu’un étrange spectacle s’annonce : Les fantômes de Naples ont investi le majestueux bâtiment à la pyramide… Sans tarder, Pulchinella, l’inénarrable Polichinelle, ouvre le bal masqué. Unis par l’amour du théâtre et de la poésie, Théâtre de la Ville de Paris et Théâtre della Pergola de Florence, comédiens et musiciens français et italiens déclament et chantent Naples, la ville de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. Magnifique Serge Maggiani, magistral Francesco Cordella, majestueuse Valérie Dashwood, sans omettre les superbes voix des interprètes de la péninsule !

Déroutant et touffu le récital poétique conçu par Emmanuel Demarcy-Mota et Marco Giorgetti, inutile de chercher une unité de genre, sinon les mots -théâtre et poème- de Filippo et de son maître vénéré Pirandello : de Six personnages en quête d’auteur à autant de fantômes illustrant grandeurs et misères de la cité portuaire ! Des instants volés à l’histoire chaotique d’une ville aux ruelles miséreuses, aux amours contrariés et passionnés pour la femme enfer et paradis, à la luxuriance d’une langue qui devient pépite sur la portée de musique. Une tranche napolitaine qui nous offre en un même souffle colères du peuple, chants du cœur, senteurs des vagues, vapeurs de cuisine qui flottent dans l’air et se posent sur les chaises à jamais vides des spectres du passé. La nostalgie nous étreint, la beauté nous émeut. L’embarquement pour Cythère est improbable, pour Naples assurément. Yonnel Liégeois

Les fantômes de Naples : jusqu’au 03/07, spectacle en plein air, cour Lefuel du Louvre (Tél. : 01.40.20.55.00).

Les étés du Louvre

Jusqu’au 20/07, le musée du Louvre convie le public à un festival qui se déploie sur l’ensemble de son domaine : concerts sous la Pyramide (Nu Genea Live Band, le 20/07), danse dans la cour Lefuel (Static Shot, les 10 et 11/07), cinéma en plein air dans la cour Carrée (Cinema Paradiso, du 06 au 09/07)…

Sans oublier la visite de la grande exposition, Naples à Paris, quand le musée du Louvre invite celui de Capodimonte jusqu’en janvier 2024 ! Une soixantaine des plus grands chefs-d’œuvre du musée napolitain est exposée : Capodimonte est l’un des seuls musées de la péninsule dont les collections permettent de présenter l’ensemble des écoles de la peinture italienne. Il s’affiche comme l’un des plus grands musées d’Italie et l’une des plus importantes pinacothèques d’Europe, tant par le nombre que par la qualité exceptionnelle des œuvres conservées.

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De Kaboul à Villeurbanne, des Antigones afghanes

Du 28 au 30/06, à Villeurbanne (69), Jean Bellorini propose Les messagères. Sur la scène du Théâtre National Populaire, neuf jeunes comédiennes afghanes formidables jouent leur propre révolte corps et âme. Une aventure humaine et théâtrale exceptionnelle.

Elles sont neuf : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada. Elles ont entre 19 et 24 ans. Elles faisaient partie de l’Afghan Girls Theater Group, la seule troupe exclusivement féminine fondée à Kaboul fin 2015 par le metteur en scène Naïm Karimi, alors qu’elles étaient encore lycéennes. La troupe avait passé un partenariat avec l’Institut Français en Afghanistan. Ensemble, elles écrivaient et jouaient régulièrement. Puis leur vie a basculé, avec celle de toute la population et des femmes plus particulièrement, lorsque fin juillet 2021, les  talibans ont repris le pays et fait main basse sur Kaboul le 15 août de cette année-là.

En France, à l’initiative de la plasticienne et performeuse Kubra Khademi, un appel est lancé pour secourir ces artistes afghans menacés de mort ou d’emprisonnement. Plusieurs directeurs et directrices de centres dramatiques nationaux, de centres chorégraphiques et de scènes nationales y répondent et s’engagent à les accueillir dans leur exil. Les toutes jeunes femmes de l’Afghan Girls Theater Group vont atterrir dans la métropole lyonnaise et bénéficier de dispositifs d’accompagnement, soutenues par Joris Mathieu (directeur du Théâtre Nouvelle Génération) et Jean Bellorini (directeur du TNP, Théâtre National Populaire). Elles ne seront pas séparées, auront accès à des cours de français – aucune d’entre elle ne le parlait -, pourront suivre des études, travailler et, surtout, poursuivre leur formation théâtrale. 

Aujourd’hui, elles à sont l’affiche du Théâtre National Populaire avec Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, dans la mise en scène de Jean Bellorini, joué en dari et surtitré en français. Aucune d’entre elles ne connaissait ce texte – traduit du persan au dari par Mina Rahnamaei – qu’elles ont choisi parmi nombre de propositions. Une véritable révélation pour elles tant la dialectique du NON d’Antigone à Créon, de la désobéissance d’une femme à un tyran (« tant que je serai vivant aucune femme ne me dominera »), est au cœur de leur propre histoire. Une révélation aussi pour le public qui les découvrira dans la grande salle du TNP, avant une tournée à mettre en place. C’est ce que promettent les dernières séances de travail, impressionnantes d’exigence et de beauté. Saluons les choix de mise en scène – un immense plan d’eau au-dessus duquel évolue un astre dans sa lumière et sa noirceur – qui laissent tout l’espace au jeu des actrices, et surtout à leur présence, une à une et ensemble. 

Ce chœur de jeunes femmes qui entre en scène avec fragilité et puissance, ancrage et légèreté, confrontant sa propre langue et histoire à une histoire millénaire universelle, va bien au-delà d’une aventure théâtrale. Pour elles, c’est aussi la construction de leur être en devenir et en autonomie qui est en jeu. Pour nous, la mise en partage du monde d’où elles viennent. Marina da Silva

Les messagères, d’après Antigone de Sophocle : du 28 au 30/06 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, dans une mise en scène de Jean Bellorini (Tél. : 04.78.03.30.00). Une tournée est en cours d’élaboration.

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Annie Ernaux, en mémoire

Jusqu’au 16/07, au Vieux Colombier (75), Silvia Costa présente Mémoire de fille. Avec force et délicatesse, trois comédiennes du Français portent à la scène l’impressionnant récit d’Annie Ernaux. Une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. 

L’été 1958 fut « celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République (…) et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour », écrit Annie Ernaux, dans les premiers paragraphes de Mémoire de fille. Ce livre, publié seulement en 2016, est un regard sur deux années de sa jeune existence, quand des milliers d’hommes étaient envoyés à la guerre en Algérie. La voix magique de Dalida enveloppe l’espace d’une couleur à la fois rayonnante et intime. Tout comme l’est la parole de l’autrice qui, dans ce récit, remonte le temps sur sa première expérience sexuelle. En quelques mots : monitrice dans une colonie de vacances cet été-là, presque amoureuse, elle se retrouve au lit avec un homme, le moniteur chef, à peine plus âgé, qui se conduit comme un crétin de macho dominant, quasi violent, quasi-violeur.

Pour la metteuse en scène Silvia Costa, à qui l’on doit aussi la scénographie (avec Thomas Lauret), les costumes et les lumières, il s’agit d’une recréation, après une première présentation en 2021 en Allemagne, avec d’autres interprètes. C’est sa première collaboration avec le Français, où l’on devrait la retrouver la saison prochaine salle Richelieu avec Macbeth, de Shakespeare. Ici, elle a choisi de confier le rôle aux trois sociétaires Anne Kessler, Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser. Trois personnages qui n’en font qu’un, puisqu’il s’agit de raconter un fragment de la vie de cette demoiselle qui ne se nommait alors qu’Annie Duchesne, fille d’épiciers installés dans un quartier populaire de la petite ville normande d’Yvetot.

Les trois comédiennes n’incarnent pas chacune un âge différent de l’autrice, mais elles sont, successivement, comme un chœur, comme un reflet, comme une illustration du personnage. Et cela n’en est que plus impressionnant. Silvia Costa, en adaptant ce texte-récit, en suit la trame essentielle, c’est-à-dire une certaine chronologie, en respectant les questions posées, les interrogations d’alors et d’aujourd’hui. Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux a longtemps « tourné » autour de cette aventure intime avant de s’en libérer du bout de sa plume. Mais ce « n’est pas un livre du regret, c’est un livre de dénonciation, peut-être celui où elle dénonce le plus directement la société patriarcale, la condition féminine », note Silvia Costa.

Le décor est aussi délicat qu’indéfini, et il se prête à l’imagination, tout comme la petite exposition d’objets présentée à l’entrée de la salle, lesquels, fournis par les comédiennes, sont comme des marqueurs du vécu intime du rôle. Les costumes sont des traces subtiles d’une époque mais aussi des sentiments et des rêves. Il faut aussi dire combien l’enveloppe sonore et musicale conçue par Ayumi Paul contribue à faire de cette Mémoire de fille une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. Gérald Rossi

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux : une mise en scène de Silvia Costa, jusqu’au 16/07 au Théâtre du Vieux Colombier (Comédie-Française), 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris ( tél. : 01.44.58.15.15).

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