Archives mensuelles : novembre 2013

Siméon, le rebelle du Verbe

Directeur du Printemps des Poètes, lui-même « poète associé » au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Jean-Pierre Siméon fustige dans un court mais iconoclaste essai les gens de théâtre qui se la jouent « trop sérieux ». Prônant, en une belle langue, le retour à l’émotion partagée.

 

 

Yonnel Liegeois – Privilégiant l’émotion au didactisme, vous reprochez au théâtre contemporain de trop souvent « faire l’important ».
Siméon2Jean-Pierre Siméon – Le théâtre public, le théâtre d’art, celui qui m’importe et vis-à-vis duquel je suis donc le plus exigeant, s’est laissé entraîner ces dernières décennies vers un esthétisme froid par peur du sentiment, de l’émotion, en un mot du « pathos ». Je n’ai rien contre l’esprit de sérieux et le didactisme mais on est tombé dans un excès de formalisme savant, de démonstration conceptuelle brillante et virtuose. Cette obsession de la mise à distance interdit peu ou prou le plaisir naïf et spontané.  Or, je crois que le théâtre doit être d’abord le lieu d’une émotion partagée, que l’émotion n’interdit pas la pensée, que le théâtre est précisément l’occasion d’une émotion qui ouvre à la réflexion.

Y.L. – « Le théâtre, la poésie, c’est essentiel mais ce n’est pas grave… », affirmez-vous dans « Quel théâtre pour aujourd’hui ? Petite contribution au débat sur les travers du théâtre contemporain ». Un propos iconoclaste, pour un auteur lui-même « poète associé » au TNP de Villeurbanne ?
J-P.S.Je crois à la nécessité, à l’urgence même du théâtre et plus généralement de la poésie, du partage de l’art dans la cité. Cela est essentiel en effet, il s’agit de préserver et de manifester pour tous, au sein de la communauté humaine, l’effort de la pensée, le questionnement comme acte de conscience libre, la présence d’un langage non servile. Mais l’importance de ces enjeux, si on veut qu’elle soit partagée par ceux qui les ignorent ou qui y sont indifférents, doit s’accompagner d’une attitude ouverte, humble, généreuse de ceux qui les portent. Or je ressens pour ma part dans les lieux du théâtre, de l’art, la persistance d’une tonalité de sérieux à tout crin, une prétention implicite à l’excellence assurée d’elle-même qui ne sont pas engageantes  pour qui ne partage pas les codes, les us et coutumes de la communauté artistique. Ce n’est pas un problème si on se satisfait du public déjà acquis, celui qui a trouvé ses marques. Le problème que je pose dans cette formule provocante ? Si l’on ne veut pas renoncer à l’idéal des Copeau, Dasté, Vilar, d’élargir ce public, il faut veiller à ce qui sournoisement met à distance : une certaine sacralisation du geste artistique, les discours et comportements intimidants qui vont avec.

Y.L. – Vous assignez une haute fonction au théâtre ?
quel-theatre-pour-aujourd-hui-J-P.S.La fonction politique est inhérente au théâtre, depuis l’Antiquité. Songez que le théâtre est dans la cité ce lieu incroyable où l’on ne se rassemble que pour assister à la manifestation de la pensée, de la langue, du poème. Où l’on s’assemble pour penser l’humain et interroger la complexité du destin individuel et collectif. Cela ne sert à rien, sinon à alerter les consciences, à les rendre plus alertes, à les exercer au doute, au désir, à l’inconnu. Si l’on croit, comme c’est mon cas, qu’une société n’est vivable et amendable que si existent en elle des consciences éveillées, critiques et « pensantes », le théâtre, l’art partagé sont les moyens de cette émancipation. Le théâtre est donc, à mes yeux, une université populaire permanente

Y.L. – Vous rêvez d’un théâtre faisant scène ouverte du matin au soir. N’est-ce pas utopique ?
J-P.S. – Les théâtres ne sont ouverts généralement que 3 heures sur 24, à l’heure où tout le monde rentre chez soi ! Il y a là un paradoxe évident. Et pour ceux qui justement ne sortent pas, ils apparaissent alors comme des lieux fermés et inutiles. Je sais combien c’est difficile, mais je rêve donc de théâtres ouverts de jour où le public pourrait constater qu’en journée se prépare la fête du soir, où il pourrait, pourquoi pas le matin, le midi ou au « goûter », aller s’entendre dire un poème, boire un pot avec les artistes, rencontrer un auteur, assister à une heure de Beckett ou de Valletti… N’y aurait-il pas de public pour cela ? Voire… Christian Schiaretti (le directeur du TNP, ndlr) dit justement que le problème des 35 heures, ce sont les 5 heures. Que sont devenues ces heures gagnées ? Si le théâtre était réellement un lieu de vie, il pourrait être une alternative au stade ou au centre commercial qui ont préempté ce nouveau temps libre. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Né à Paris en 1950, agrégé de lettres modernes, passionné du verbe, Jean-Pierre Siméon écrit pour le théâtre mais il a surtout publié de nombreux recueils de poésie. Prix Apollinaire en 1994 et Max-Jacob en 2006. Son œuvre poétique est disponible chez Cheyne éditeur. À découvrir et à lire : « Stabat mater furiosa (suivi de) Soliloques » et « Le sentiment du monde ». Son dernier recueil paru, le « Traité des sentiments contraires » toujours chez le même éditeur.

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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