Archives mensuelles : décembre 2016

Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. À bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? À personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, Voyage au bout de la nuit publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère Les loups de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout Voyage au bout de la nuit est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. La vie de Céline décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du Voyage au bout de la nuit, il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont Bagatelles pour un massacre, le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de Mort à crédit. Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses 353 lettres à Albert Paraz écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de Casse-pipe.

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon.

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : Poétique de Céline et À travers Céline, la littérature de Henri Godard, Céline et Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 de Pascal Fouché, Céline, Lettres à Henri Mondor de Cécile Leblanc, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline Semmelweis, Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès. Dans la collection Les Cahiers de la nrf : Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) et Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres, Les beaux draps) ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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Claire Rodier, plaidoyer pour réfugiés

Juriste et militante des droits des migrants, Claire Rodier publie sous forme de questions-réponses un petit livre sur nos politiques d’accueil. « Migrants et réfugiés, réponse aux indécis, aux inquiets et aux réticents » ? Un plaidoyer en faveur d’une autre politique européenne.

 

 

Eva Eymeriat – Quel est votre sentiment après la tenue du référendum anti-migrants en Hongrie ?

Claire Rodier – Le rejet du plan de relocalisation des réfugiés est totalement assumé par le président Victor Orban, car c’est un vrai « facho ». En réalité, d’autres dirigeants européens, dont monsieur Manuel Valls le premier, s’en étaient déjà fait les porte-voix…

 

E.E. – L’accord avec la Turquie prouve que l’Europe est prête à tous les reniements pour refuser l’accueil. Comment en est-on arrivé là ?

C.R. – C’est glaçant de voir les migrants traités comme des objets. Cet accord s’inscrit dans un processus de mise à distance des migrants datant des années 2000. Cela a commencé avec le Maroc, devenu un partenaire de la surveillance des frontières en échange d’aides au développement. Avec la Turquie, on a franchi un seuil dans le cynisme et le marchandage. L’Europe assume le renoncement à la Convention de Genève, puisque toute personne qui arrive sur son territoire est refoulée vers la Turquie, même si elle a le droit à une migrantprotection. L’Europe ferme par ailleurs les yeux sur la répression généralisée de la population turque.

 

E.E. – On entend que, tétanisée par le chômage, la France devrait d’abord se préoccuper de ses pauvres…

C.R. – La concurrence des misères, c’est insupportable ! Ma conviction ? On cherche à manipuler l’opinion. Demandons-nous déjà pourquoi un pays comme la France génère autant de pauvres… C’est le fruit d’une politique de précarisation menée depuis des années. Il est dit qu’il ne faut pas nourrir l’extrême droite. Mais, quand on mène des politiques institutionnellement xénophobes, il ne faut pas s’étonner ensuite que les idées et comportements xénophobes soient légitimés.

 

E.E. – La France a-t-elle la capacité d’accueillir plus de migrants ?

C.R. – Le Liban peut accueillir des réfugiés à hauteur de 25% de sa population et nous, on ne pourrait pas en secourir 30.000, soit 0,0005%  de la nôtre ? La France est la 6e puissance mondiale ! A la fin des années 1970, nous sommes allés chercher entre 130.000 et 150.000 « boat people » dans le sud-est asiatique. Cette opération s’est accompagnée d’une explication à la population française, ce qui a évité les réactions hostiles. En réalité, l’argument pour refuser l’accueil n’est pas comptable, mais idéologique. C’est la peur qui nous migrant2paralyse.

 

E.E. – Cet été, le cap des 10.000 migrants morts en mer depuis 2014 a été franchi. L’Europe est-elle comptable de ce bilan ?

C.R. – Oui, car l’Europe aurait pu mettre en place des voies légales dès les premières alertes du Haut – Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Aujourd’hui, la plupart des pays européens refusent de délivrer des visas aux Syriens et pleurent quand un enfant meure noyé. Mais des petits Aylan, il en meure tous les jours en mer ! Il nous faut réfléchir aux conséquences de nos politiques. Quelle est la responsabilité des gouvernants qui laissent mourir des gens à leur porte, voire qui leur tirent dessus ou envoient des chiens comme en Bulgarie ? Les migrants passent par les cases prison, racket, harcèlement par la police, traversée du désert, noyade en mer, viol… Ce sont des parcours d’enfer, dont ils gardent des traumatismes très profonds.

 

E.E. – Quel message avez-vous envie de passer « aux réticents et aux inquiets » ?

C.R. – Fermer, sélectionner, renvoyer… C’est la pire des approches. La liberté de circulation, considérée il y a vingt ans comme un fantasme, est de plus en plus partagée comme une perspective raisonnable. Les politiques sécuritaires ne marchent pas, pourquoi ne pas essayer autre chose ? Propos recueillis par Eva Eymeriat

 

Repères :

Le 18 mars 2016, l’Union Européenne s’est engagée à verser 6 milliards d’euros d’aides à la Turquie en échange d’une externalisation de l’accueil basée sur le principe du « un pour un ». Concrètement : pour chaque Syrien refoulé des îles grecques vers la Turquie, un autre doit être réinstallé au sein de l’U.E. Fin mars, une juridiction grecque du droit d’asile a donné raison à des réfugiés qui refusaient de retourner en Turquie, cette dernière n’offrant pas « les droits fondamentaux auxquels ils ont droit ». L’Unicef estime, par ailleurs, que deux tiers des enfants syriens ne sont pas scolarisés en Turquie.

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Malek Chebel, une lumière en terre d’Islam

Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, Malek Chebel  a toujours mis son érudition au service de la tolérance et de la pédagogie. Ce brillant intellectuel n’a cessé de prôner un islam des Lumières. Sa disparition, en novembre 2016, laisse un grand vide.

 

 

Passionné par le débat d’idées, Malek Chebel mettait toute son ardeur à plaider en faveur d’un islam moderne imprégné de la philosophie des lumières. Notamment dans son « Manifeste pour un islam des  Lumières », publié en 2004, qui contenait un grand nombre de propositions concrètes, vingt sept très précisément. Traducteur du Coran, il poursuivit inlassablement dans son œuvre prolifique (une quarantaine d’ouvrages) un travail de décryptage pour revenir à l’esprit de l’islam  et non à sa lettre. chebel4Ne craignant point, en 2008, de faire œuvre de vulgarisation avec « L’islam pour les nuls », un ouvrage qui s’arracha en librairie au lendemain des attentats en 2015.

« Je me suis dit que l’islam était une force mais pouvait être une hantise pour ceux qui ne le comprennent pas », nous confiait-il lors d’une rencontre à la sortie du livre. « J’ai senti la nécessité absolue de travailler en direction du grand public, en écrivant autrement sur l’Islam. Avant, je faisais des thèses qui s’adressaient à des spécialistes mais j’ai voulu élargir l’audience et parler au plus grand nombre. Ce qui ne fut pas sans difficultés, car être clair et abordable sans trahir les fondamentaux, c’est la quadrature du cercle ! ». Lorsque nous lui demandions ce qu’il avait à répondre à ceux qui prétendent que l’islam est difficilement compatible avec les démocraties occidentales, « très simplement, je leur dirai que l’Islam en Andalousie de 750 à 1492 a promulgué en présence des deux autres religions monothéistes tout un système de gouvernance très moderne qui ressemblait étrangement à notre démocratie d’aujourd’hui », nous affirmait-il. « L’Islam a initié cette cohabitation pacifique en respectant les minorités et les femmes, en développant tous les talents, indépendamment de l’origine des gens. Il n’a pas créée la démocratie, c’est la Grèce qui l’a initiée, mais l’Islam l’a perpétuée et l’Occident en a hérité ». Ajoutant, avec toute la force de persuasion dont il était capable, «  ayant accompli cela il y  a dix siècles, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui… ? ».

 

S’il a publié un grand nombre d’ouvrages sur des sujets graves  comme « Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence » en 2003,  « L’islam et la raison : le combat des idées » en 2005 ou « Esclavage en terre d’Islam » en 2007, cet érudit n’en était pas moins très épicurien. En effet, il s’intéressa inlassablement à l’amour, au désir et à la sexualité, tous domaines rarement abordés par ses pairs musulmans, voire totalement tabous pour certains. Dès 1986 avec « Le livre des séductions », et en 1995 avec « L’encyclopédie de l’amour en Islam », les publications sur ces thèmes se succèdent : « Du désir » en 2000 suivi du « Dictionnaire amoureux de l’Islam » en 2004… A la sortie de « L’érotisme arabe » en 2014, il ne craignait pas d’affirmer dans les colonnes du quotidien Libération que « le monde arabo-musulman possède, concernant le sexe et l’amour, une culture ancestrale chebel2très riche. Ce sont les Arabes qui ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif, les cosmétiques, les baumes, les préliminaires… ».

Avec beaucoup de sagesse, il savait parler sérieusement de choses légères et aborder les sujets les plus graves sans se prendre au sérieux. Travailleur infatigable, décoré de la Légion d’honneur en 2008, il fourmillait d’idées et cette même année il s’investissait dans le projet d’un magazine si bien baptisé « Orientissime » pour lequel, hélas, il ne parvint pas à réunir le financement nécessaire. Partie remise, en mai 2013 il lançait « NOOR, revue pour un islam des lumières ».

 

Tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter gardent le souvenir d’un homme éminemment chaleureux et séduisant. De ses yeux rieurs émanait un mélange d’intelligence, de bienveillance et de sensualité. C’était un grand amoureux de la vie tout autant qu’un messager de tolérance et de paix. Chantal Langeard

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