Archives mensuelles : janvier 2018

Anne-Laure Liégeois fait front !

Au Théâtre 71 de Malakoff (92), dans un même mouvement, Anne-Laure Liégeois met en scène Les Soldats de J. M. Reinhold Lenz et Lenz de Georg Büchner. L’œuvre majeure d’un poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit. Jusqu’au 02/02, avant une tournée nationale.

 

 

Il y a longtemps, en 1963, au moment de rendre compte d’une représentation des Soldats (rebaptisée Les Officiers) un critique de la revue Théâtre Populaire, André Müller, expliquait que la pièce de Lenz était rarement jouée en Allemagne. Il donnait comme raison le fait que les directeurs de théâtre allemand négligeaient les œuvres révolutionnaires et « même celles où se manifeste quelque esprit de révolte ». Belle argumentation que l’on pourrait reprendre aujourd’hui en France où Les Soldats n’ont été que très rarement représentés. Tout au plus pourra-t-on parler de la superbe mise en scène de Patrice Chéreau en 1967, puis éventuellement de celle de Christophe Perton en 1994. Pour le reste…

Il faut donc remercier Anne-Laure Liégeois d’avoir exhumé cette œuvre majeure du poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit quand on connaît sa destinée, J. M. Reinhold Lenz. Pour ce faire, la metteure en scène n’a pas lésiné sur les moyens, terme qu’il faut entendre dans tous ses sens. Celui de la production avec pas moins de seize comédiens (tous excellents) sur le plateau, une folie par les temps qui courent et pour une équipe indépendante. Celui du travail aussi bien évidemment. Elle a pris la plume, retraduit et adapté la pièce de Lenz : belle initiative qui redonne au texte, notamment par rapport à la traduction de Marthe Robert, toute sa vertu théâtrale, en radicalisant encore, si faire se peut, le propos de l’auteur. Ainsi à la fin de la pièce et contrairement à la version originale, le père ne reconnaît pas sa fille qu’il recherche dans la prostituée qu’il vient de croiser et qui mendie un bout de pain.

 

Anne-Laure Liégeois n’édulcore pas le propos de Lenz et donne à voir de manière impitoyable le drame de l’auteur. C’est un double regard qu’elle nous propose de jeter sur le plateau. Nous sommes bien au théâtre et c’est notre regard de spectateur qui est clairement sollicité avec cette galerie qui surplombe le plateau et qui deviendra également lieu d’observation puis aire de jeu (tragique) pour certains protagonistes (comme toujours Anne-Laure Liégeois a conçu elle-même la scénographie). L’objet de la « comédie » ainsi intitulée par l’auteur qui reprend ici un épisode douloureux de sa propre vie ? Le fonctionnement de la société en 1775 et le conflit qui oppose la caste décadente de nobles d’où sont issus les soldats, et la bourgeoisie mercantile fascinée par les titres. L’une lorgne l’argent de l’autre pendant que celle-ci rêve de grandeur. Lorsque les deux corps finiront plus tard par trouver un terrain d’entente, ils édicteront ensemble leur morale et leurs lois. C’est la marche de l’Histoire… Une machine à broyer qui écrasera la petite Marion qui deviendra un objet érotique que l’on achète, passant de soldat en soldat, et que l’on jette. Théâtre dans le théâtre encore avec une fanfare qui ouvre et clôt le spectacle, alors que l’un des comédiens, Olivier Dutilloy, lit quelques notes bien senties de Lenz sur le théâtre… On ne saurait mieux faire dans la distanciation qui nous ramène bien sûr à Brecht, qui adapta en son temps le Précepteur de Lenz, et dont on perçoit à juste titre quelques échos dans le spectacle…

L’ensemble est parfaitement cohérent aussi bien dans la proposition que dans la réalisation, avec une belle direction d’acteurs d’où émerge la figure centrale de Marion incarnée avec énergie et grâce par Elsa Canovas. Intelligence encore dans l’écho que Anne-Laure Liégeois entend donner à la représentation des Soldats en lui adjoignant dans une deuxième partie le Lenz écrit par Büchner quelque soixante ans plus tard, en 1835. Intelligent contrepoint ou complétude menée à bien par ces deux excellents comédiens que sont Agnès Sourdillon et Olivier Dutilloy, et qui décrit parfaitement l’état très particulier de souffrance de Lenz, en ce siècle qui fut le sien et qui lui tourna le dos.

L’itinéraire est rude, le pari hautement ambitieux et exigeant… Jean-Pierre Han

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Amandine Gay ouvre la voix

Néocolonialisme, racisme, sexisme… Dans son documentaire Ouvrir la voix, la réalisatrice afro-féministe Amandine Gay s’entretient avec vingt-quatre femmes noires. Une parole rare, livrée sans fard.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans votre parcours personnel, qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser Ouvrir la voix ?

Amandine Gay – Cela commence le jour où l’on découvre que l’on est noire. En tant que comédienne, on ne m’a proposé que des rôles misérabilistes : migrante illégale, travailleuse du sexe, détenue… Quand on ne me demandait pas de parler avec un accent africain ! Lorsqu’on a un engagement militant, on ne peut pas passer son temps à renforcer des clichés en se conformant  un monde du cinéma globalement blanc et raciste. Quel est l’imaginaire des personnes qui choisissent les scénarios ? Il y a un problème de représentation et de diversité dans les institutions. J’ai écrit un scénario mettant en scène une lesbienne sommelière noire, on m’a répondu que ça n’existait pas en France !

 

C.B. – La prise de conscience qu’on est noire arrive durant l’enfance ?

A.G. – Dans une famille noire, on entend rarement « attention, tu vas vivre dans un monde de Blancs » ! Et puis on découvre avec la sociabilité, à l’école, sa posture de minorité. Quand on refuse de nous tenir la main, quand on réalise tout d’un coup qu’on n’est pas considéré complètement comme un être humain. C’est un vrai choc. Les enfants ont conscience de l’altérité, elle n’est pas un problème. Ils ne voient pas la « couleur » noire comme une catégorie sociale, sauf si on leur a appris.

 

C.B. – En France, on ne peut s’empêcher de renvoyer les personnes noires  leurs origines ?

A.G. – La question de savoir d’où l’on vient peut passer pour de la curiosité. Sauf qu’on ne demande jamais à une personne blanche si ses grands-parents sont italiens, espagnols ou portugais… Pourquoi, en tant que noire, je devrais sortir mon « pedigree » ? Surtout, quel est le lien entre mon histoire d’immigration et un entretien d’embauche ? Il faut qu’on puisse avoir des discussions sur le contenu de nos propos, sur les impensés. Car on en a tous. Moi, par exemple, je négligeais les problématiques du handicap. Même en appartenant à des minorités, on peut donc être dans des postures dominantes.

 

C.B. – On ne parle jamais du communautarisme blanc ?

A.G. – La non-mixité choisie des riches et des puissants n’est pas grave. Parce que le communautarisme blanc appartient à la norme. Les clubs masculins, blancs et bourgeois, à l’instar de l’Automobile Club, ne choquent personne.

 

C.B. – On mesure mal les souffrances endurées par les femmes noires ?

A.G.Ouvrir la voix, c’est aussi amener dans l’espace public des conversations qu’on a entre nous. Dans le Code noir (recueil publié à partir de 1685, réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises), les femmes sont considérées comme des objets. Son abrogation n’est pas si lointaine ! Il faut voir comment les choses s’inscrivent dans des continuums. L’image de la panthère imprégnait la littérature coloniale. Cette animalisation de la femme indigène, c’est la métaphore du territoire lointain, chaud et moite, à coloniser. Or, nous sommes toujours animalisées. Se faire appeler « panthère » ou « féline », c’est nous sexualiser. Il faut décoloniser nos imaginaires. Il n’y a pas que les États-Unis, nous-aussi nous avons nos fantômes. Nous avons un passé lié à l’esclavage. Ne peut-on, en France, regarder notre histoire de la violence ? Notre peur de la différence ? Avant les Noirs, il y a eu les protestants, les Bretons… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Comédienne et militante féministe, Amandine Gay a suivi des études à l’Institut d’études politiques de Lyon avant d’intégrer l’Institut d’art dramatique de Paris en 2008. Elle vit actuellement au Canada. Dans le film documentaire Ouvrir la voix, son premier long métrage sorti en salles, des Afro-descendantes livrent leur expérience de femme noire résidant en France.

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Dubillard et Adamov passés en revue

En ce début d’année nouvelle, Europe consacre sa première livraison (janvier-février 2018, n° 1065-1066) à Roland Dubillard et Arthur Adamov. L’un et l’autre connurent une notoriété contrastée. Passage en revue

 

 

Dubillard (1923-2011), avec des pièces majeures comme Naïves hirondelles, le Jardin aux betteraves, la Maison d’os et Où boivent les vaches, fut vite rangé dans la catégorie d’un théâtre de texte fondé sur l’ironie du désespoir. L’acteur qu’il fut, à la voix ensommeillée (on n’a pas oublié ses Diablogues avec Claude Pieplu, succédant aux sketches de Grégoire et Amédée qu’il partageait avec Philippe de Chérisey), le rendirent populaire, masquant sans doute la profondeur d’un projet poétique essentiel où l’auteur, placé de lui-même en énigme, creuse sans fin une improbable identité. De riches contributions à son endroit (Robin Wilkinson, Michel Corvin, François Regnault, Philippe Ivernel, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Thibaudat entre autres) permettent de saisir l’entière complexité d’une œuvre poétique d’exigence érudite mine de rien, ainsi qu’une hypersensibilité voilée d’exquise pudeur, comme en témoignent les lettres à son épouse Maria Machado et à sa fille Ariane Dubillard.

Adamov (1908-1970) n’eut pas d’enfant mais beaucoup d’amis. Exilé de naissance, pour ainsi dire, personne infiniment déplacée à l’existence douloureuse, qui le fit frère d’Artaud qu’il contribua à sortir de l’asile de Rodez, il n’a cessé, depuis Strindberg via Brecht en passant par Kafka et Tchekhov, de fonder une dramaturgie du sujet souffrant impliqué dans la marche d’un siècle rêvant d’émancipation sociale. Placé à côté de Beckett et Ionesco dans le tiroir de « l’absurde » menuisé par le critique britannique Martin Esslin, Adamov n’en tira pas bénéfice. L’injustice flagrante qui continue d’obérer le tout de son œuvre sera-t-elle un jour corrigée ? En attendant, des textes fervents (Gabriel Garran, fidèle des commencements, René Gaudy l’ami sincère, Jean-Pierre  Sarrazac parfait connaisseur, Jacques Lassalle dans un texte bouleversant avant décès par la force des choses, Max Chaleil, Jean-Pierre Han, Marco Consolini, Lucien Attoun, Eric Da Silva, etc.) ressuscitent dans l’espace de la revue celui dont Bernard Dort, qui lui fut un proche si attentif, soulignait en son temps, à juste titre, « la scandaleuse unité » d’une écriture qui, raclant jusqu’à l’os la violence retournée contre soi, ne devrait pas peu contribuer à s’inscrire de plus belle dans le monde, même si ce dernier est autre en apparence immédiate, ce qui au fond ne prouve rien, sinon la perpétuation de l’invivable sous d’autres oripeaux. Jean-Pierre Léonardini

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Tir à vue sur Valentin Haüy !

Suite à de récentes fermetures de services ou d’activités, de nombreux usagers de l’A.V.H. (Association Valentin Haüy, destinée aux non et mal-voyants) s’inquiètent de l’évolution de la structure. Parmi eux, Yves Martin, bénévole en outre au GIPAA (Groupement pour une information progressiste des aveugles et des amblyopes) a choisi l’écriture, et le parti de l’imagination et de l’humour, pour dénoncer les décisions de la direction de l’association. Une nouvelle pour résister.

Avec son accord, nous nous félicitons de publier la nouvelle d’Yves Martin pour inaugurer l’année 2018. D’autant que Chantiers de culture a déjà rendu compte des initiatives culturelles du GIPAA… Voyants ou non, handicapés ou pas, tous frères en humanité, tous engagés dans la construction d’un monde plus juste et solidaire : ce sont les vœux que Chantiers de culture adresse chaleureusement à tous ses lecteurs et abonnés. Yonnel Liégeois

 

 

Je suis mort. Depuis cinq ans déjà, comme le temps passe… Bof, j’étais vieux et il était raisonnable que je m’arrête. J’ai bien vécu. Je continue malgré tout d’avoir un œil sur les affaires du monde. Enfin, de mon monde à moi, de celui que j’ai quitté sans tout à fait le quitter. J’aimais la vie. Je le dis sans regret. Je me fiche de l’avenir, ici ce n’est pas mon souci. Entre nous, on palabre, on rigole, on voit les choses autrement si je puis dire. Avec plus de recul, plus de hauteur, oui mes chers… On a intérêt à bien s’entendre, parce que ça risque de durer une éternité ! On ne dit pas que c’était mieux avant. Avant, c’était avant et c’est du passé dépassé. Nous sommes au-dessus de cela, n’est-ce pas ?

Depuis que je suis là, j’ai l’occasion de côtoyer tout le monde. On est tous arrivés par la même gare. Chacun a pris un train différent, on peut se raconter le voyage. De quoi parlons-nous entre colocs ? De tout. Par exemple, tantôt, je leur ai raconté l’histoire d’Ophélie. Voulez-vous que je vous la narre à vous aussi ? Oui, vraiment ?

Yves Martin, un homme qui voit loin

Bon, c’est parce que vous insistez.

 

Il était une fois une jeune fille très, très jolie. Même si elle avait été moche, ça n’aurait d’ailleurs rien changé et puis, à chacun ses repères. Elle s’appelle Ophélie. La société du monde a fixé des normes et, pour être admise, Ophélie ne rentre pas dans ces normes. Oui, j’ai bien dit pour être admise… Elle pense, crée, aime, elle touche, respire, entend, mais elle ne voit pas. Pour la société, c’est terrible, Ophélie est inadmissible : elle a des yeux qui ne voient pas ! Les autres étaient gênés, ils la rejetèrent comme « non conforme au standard de qualité ». Elle ne pouvait être certifiée totalement humaine. Ça me fendait le cœur. C’était si injuste, tellement idiot, si méchant. On la repoussait tout simplement parce qu’elle était « anormale », juste un peu hors norme. Oh, ça remonte à loin dans l’histoire, peut-être même depuis que la société humaine existe. Alors… Alors quoi ? Ce n’est pas une raison. La société veut se voir et se reconnaître dans l’image que le miroir lui renvoie. Si la « tête de l’autre » ne lui revient pas, elle refuse de se reconnaître en lui et le rejette. Ça peut aller loin, très loin. Du coup d’œil méprisant jusqu’aux extrêmes de l’extermination.

 

Certains de mes colocs refusaient la violence de mes paroles, d’autres les entendaient. Je me souviens de l’histoire d’un groupe d’aveugles qu’on avait exhibé un jour de foire sur la place de la Concorde. Des espèces de maquereaux les avaient déguisés en faux musiciens pour amuser le public et lui soutirer une aumône. C’est alors qu’un homme, un lettré, un sage passa par là. Écœuré par le spectacle dégradant, il décida de sortir ces hommes et ces femmes du mépris. Ce fut le premier instituteur des aveugles, il s’appelait Valentin Haüy ! Il chercha des moyens pour apprendre à lire, à écrire à des enfants qui ne voyaient pas. Il fonda un institut. Il leur apporta, avec les moyens de l’époque et de sa condition, la culture, un métier, une dignité. Plus tard, c’est dans cette école qu’un jeune élève aveugle, Louis Braille, inventa une écriture totalement nouvelle, adaptée au toucher. Ce ne fut pas sans difficultés. Comment un aveugle pouvait-il inventer une écriture pour les autres aveugles ? C’était le monde à l’envers. La règle voulait que ce soit les normaux qui agissent pour le bien des aveugles…

 

On bâtit ensuite une école, entourée de hauts murs. Les aveugles avaient maintenant le droit d’apprendre, mais il ne fallait pas trop qu’on les voie. C’était bien ainsi. Les fidèles de l’église pouvaient exercer leur devoir de charité. Les riches qui avaient, on le sait, des problèmes pour accéder au paradis trouvaient là une occasion de gagner des points en s’adonnant aux « bonnes œuvres ». Certains patrons « paternalistes » pouvaient aussi acquérir une bonne conscience à bas coût. Maurice de la Sizeranne, aveugle lui-même, perfectionna l’œuvre de Louis Braille en rendant son écriture plus légère. En 1889, il fonda une association qu’il nomma du nom du premier instituteur des aveugles, Valentin Haüy ! Mais la démocratie, un homme-une voix, se cassa les dents contre les murs qui entouraient l’association : on faisait « pour le bien des aveugles », la société et l’État s’en lavaient les mains, Marianne regardait ailleurs. Les dons privés des uns, les legs des autres, apportaient du carburant à l’association et ça fonctionnait vaille que vaille.

 

Lorsque j’ai fait la connaissance d’Ophélie, elle était une jeune et pimpante étudiante en kinésithérapie. Je lui faisais de la lecture, elle se plaisait énormément dans cette association. C’était un peu sa famille, sa maison. Elle avait aussi des amis, un petit ami. Elle sortait, elle faisait des projets. L’existence de l’association lui apportait des possibilités qu’elle ne trouvait pas dans la vie ordinaire : étudier, aller à la piscine, faire du yoga, voyager… Évoluer dans un milieu adapté lui évitait un maximum de pièges ! Elle m’en parlait avec enthousiasme, avec la passion qu’ont les jeunes qui s’emballent comme des chevaux fous. C’est alors que je décidais de soutenir cette association qui faisait tant de bien à Ophélie. Moi-même, je n’avais pas d’enfant. Un jour, j’entrais dans une étude de notaire. Je dis au Maître « je veux léguer ma maison et quelques sous pour qu’Ophélie et les autres aveugles puissent accéder à une vie libre, digne, pleinement humaine ». Le Maître eut une esquisse de sourire, ce qui fut dit fut fait. Oui, il faut une association qui permette l’accès adapté au handicap dans une société non adaptée ! Certains pourront s’en passer, c’est tant mieux pour eux, d’autres vivront plus confortablement dans une société qui prend soin d’eux et qui les respecte.

 

C’est que nous vivons, plus exactement nous vivions -décidément, j’ai du mal à m’y faire- dans un monde où l’image domine. Justement, il faut adapter cette société du tout pour l’image et compenser ce qui pèse aux personnes qui en sont privées. Puisque la société s’en bat l’œil, cela regarde l’association d’Ophélie. Ici, je les fais rire avec mes jeux de mots un peu nazes. Ils sont tous MDR ! Je me souviens, Ophélie me disait cependant que tout n’était pas nickel chrome dans le petit monde de Valentin Haüy ! Un exemple ? Ophélie était appelée « bénéficiaire » de l’association. Le terme « bénéficiaire » signifiait qu’on continuait à la considérer comme mineure, assistée, irresponsable. Jamais, on ne lui avait demandé son avis quant au fonctionnement, ni aux objectifs. Et puis quoi encore ? Pendant une période, la société et l’association se sont modernisées. Les technologies nouvelles sont parvenues à secouer la poussière accumulée sur les préjugés. La tolérance progressait face à la différence. Le handicap faisait un peu moins peur, on avait moins honte, on le connaissait mieux, ce n’était presque plus un sujet tabou.

 

Peu de temps après mon arrivée ici, j’appris une nouvelle qui me glaça le dos, je n’étais déjà pas chaud… Des gens venaient de faire main basse sur le patrimoine de l’association d’Ophélie ! Non pour le voler, pour l’enfermer dans un coffre-fort… J’étais scandalisé. Ma maison, mes sous, faisaient partie du lot. Je ressentais cela comme une véritable tromperie.

« Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´cause pas, Monsieur

On n´cause pas, on compte »

Ils gardaient tout, enfermaient tout et affamaient l’association. Pauvre Ophélie ! Je faillis perdre mon sang froid. Après tout, ça ne me regardait plus mais je n’étais pas le seul cocu… Ces financiers justifiaient leur façon de faire par l’argument traditionnel, « c’est pour le bien des aveugles », ben voyons ! Personne n’avait jugé utile de consulter Ophélie. Du haut de ses dix-huit ans, elle pouvait maintenant voter pour choisir le Président de son pays, mais pas celui de son association. Le principe « une personne-une voix » n’était pas pratiqué ici. Trop risqué. Oui, mais Ophélie ne l’entendait pas de cette oreille. On était en train de tuer son association. Elle pouvait de moins en moins compter sur ses services.

 

J’en fus extrêmement malheureux. C’était scandaleux. Il n’y avait donc plus d’espoir ? Tous mes camarades qui avaient fait un don à l’association se sentirent violés dans leur conscience. Mais que peut faire un mort ? Dans la tombe, mes vieux os se retournaient. Je n’y pouvais rien. De fait, j’étais handicapé à 100% et ils le savaient bien… Je serrais les dents. Pourtant, il faut sauver Ophélie. Dans la vie des hommes, il n’y a plus qu’une seule valeur : l’argent. Même les associations sans but lucratif y succombent. Les individus qui ont, en quelque sorte, commis ce « détournement de dons », n’étaient pas foncièrement mauvais. Eux-mêmes étaient victimes de ce moulage de la société. Ils avaient été éduqués pour ça, avaient vécu pour ça et voulaient continuer « pour le bien de qui vous savez ». Alors, j’aurais donné tout ce que j’avais pour engrosser un coffre-fort ? C’était trop fort !

Un beau jour, peut-être une nuit, c’était Halloween, nous eûmes l’idée avec ma troupe de monter une pièce gore. Nous avions revêtu des suaires, très à la mode chez les fantômes. Vous savez, ce n’est pas parce qu’ils sont ici que mes colocs sont tous des petits saints. Nous allions dans les chambres et faisions des bruits de chaînes. « Hou, hou ! »… Comme le veut la tradition, nous nous amusions à aller tirer les orteils des gens qui bidouillaient avec les sous des autres au lieu d’en faire profiter Ophélie. Ça ne plaisait pas à Ophélie, elle nous trouvait trop gamins. Il ne suffit pas de les taquiner.

 

Avec ses copains de l’association, ils entrèrent je ne sais comment, peut-être par un œil, dans le crâne d’un de ces individus qui savaient ce qui était bien pour elle. Ils le perturbèrent dans son sommeil. Lui crut que ce n’était qu’un cauchemar. Ophélie cherchait le trésor en balayant partout avec sa canne blanche. Quel fatras là-dedans ! Elle farfouillait partout. C’était encombré de tableaux comptables, d’objets du culte à Sainte Rentabilité. Elle espérait trouver quelque chose, qui peut-être n’existait pas ici… « On ne sait jamais », murmurait-elle, s’il y avait là-dedans, ne serait-ce qu’une once d’humanité ». « Tu perds ton temps à chercher dans la poussière », disaient ses complices. Elle était jeune et naïve… Et puis elle trouva, bien camouflé, un coffre. Elle l’ouvrit. C’était un grand coffre rempli de relevés bancaires, de contrats d’assurance-vie, de titres de propriété. Elle vida le tout. Au fond, miracle, recroquevillée, étouffée, il y avait une toute petite humanité. Ils s’en saisirent et la restituèrent à leur association.

Les effrontés interpellèrent l’emblématique Marianne. « Ohé, s’il vous plait, on existe, on est là. Selon vous, le sort des aveugles doit-il continuer à être tributaire de la charité ? Ne devriez-vous pas, vous Madame Marianne, faire jouer la solidarité ? » En attendant la réponse, Ophélie et tous les autres associés discutent de la route, appuient sur les manettes de la direction qu’ils ont choisie de suivre. Ils sont libres, respectés, responsables, comme l’avait voulu en son temps Valentin Haüy !

Elle vous a plu mon histoire, réalité ou fiction ? De toute façon, je suis mort, alors… Yves Martin

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