En ce début d’année nouvelle, Europe consacre sa première livraison (janvier-février 2018, n° 1065-1066) à Roland Dubillard et Arthur Adamov. L’un et l’autre connurent une notoriété contrastée. Passage en revue
Dubillard (1923-2011), avec des pièces majeures comme Naïves hirondelles, le Jardin aux betteraves, la Maison d’os et Où boivent les vaches, fut vite rangé dans la catégorie d’un théâtre de texte fondé sur l’ironie du désespoir. L’acteur qu’il fut, à la voix ensommeillée (on n’a pas oublié ses Diablogues avec Claude Pieplu, succédant aux sketches de Grégoire et Amédée qu’il partageait avec Philippe de Chérisey), le rendirent populaire, masquant sans doute la profondeur d’un projet poétique essentiel où l’auteur, placé de lui-même en énigme, creuse sans fin une improbable identité. De riches contributions à son endroit (Robin Wilkinson, Michel Corvin, François Regnault, Philippe Ivernel, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Thibaudat entre autres) permettent de saisir l’entière complexité d’une œuvre poétique d’exigence érudite mine de rien, ainsi qu’une hypersensibilité voilée d’exquise pudeur, comme en témoignent les lettres à son épouse Maria Machado et à sa fille Ariane Dubillard.
Adamov (1908-1970) n’eut pas d’enfant mais beaucoup d’amis. Exilé de naissance, pour ainsi dire, personne infiniment déplacée à l’existence douloureuse, qui le fit frère d’Artaud qu’il contribua à sortir de l’asile de Rodez, il n’a cessé, depuis Strindberg via Brecht en passant par Kafka et Tchekhov, de fonder une dramaturgie du sujet souffrant impliqué dans la marche d’un siècle rêvant d’émancipation sociale. Placé à côté de Beckett et Ionesco dans le tiroir de « l’absurde » menuisé par le critique britannique Martin Esslin, Adamov n’en tira pas bénéfice. L’injustice flagrante qui continue d’obérer le tout de son œuvre sera-t-elle un jour corrigée ? En attendant, des textes fervents (Gabriel Garran, fidèle des commencements, René Gaudy l’ami sincère, Jean-Pierre Sarrazac parfait connaisseur, Jacques Lassalle dans un texte bouleversant avant décès par la force des choses, Max Chaleil, Jean-Pierre Han, Marco Consolini, Lucien Attoun, Eric Da Silva, etc.) ressuscitent dans l’espace de la revue celui dont Bernard Dort, qui lui fut un proche si attentif, soulignait en son temps, à juste titre, « la scandaleuse unité » d’une écriture qui, raclant jusqu’à l’os la violence retournée contre soi, ne devrait pas peu contribuer à s’inscrire de plus belle dans le monde, même si ce dernier est autre en apparence immédiate, ce qui au fond ne prouve rien, sinon la perpétuation de l’invivable sous d’autres oripeaux. Jean-Pierre Léonardini