Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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