Éric Guéret a le feu sacré

Les métallurgistes de l’aciérie Ascoval de Saint-Saulve (59) ferraillent contre sa fermeture. Disponible en DVD, Le Feu sacré d’Éric Guéret témoigne d’une incroyable bataille pour la réindustrialisation. Chronique sociale, thriller politique, enquête…

Dans le nord de la France, à Saint-Saulve – commune de 11 000 habitants –, l’aciérie Ascoval, fleuron de la métallurgie française, est menacée de fermeture : ses 300 salariés ont une année pour trouver un repreneur. Après le soulagement de la reprise du site par Altifort, fin décembre 2018, nouveau coup de massue pour les ouvriers qui apprennent que le groupe ne peut réunir les fonds nécessaires à son projet… L’histoire est connue, elle a régulièrement défrayé l’actualité sociale depuis trois ans, elle s’est presque imposée comme une série dans les medias à couleur sociale et syndicale.

Dans Ascoval, la bataille de l’acier, le documentariste Éric Guéret suit une année de combat au plus près des ouvriers, des responsables syndicaux et de la direction. Conçu pour la télévision, ce récit avait été diffusé dans deux versions différentes sur France 3 et Public Sénat avant d’être accessible, un temps, sur Dailymotion. Mais après avoir partagé cette lutte emblématique et y avoir adhéré, le cinéaste est retourné sur les lieux pour filmer la reprise par British Steel. Le résultat ? Un nouveau film, destiné au cinéma sous le titre Le Feu sacré. Ponctué par un compteur qui marque les dates clefs des rebondissements successifs, le nouveau montage fait disparaître la voix off au profit des séquences de travail, de l’action syndicale et de la parole des ouvriers.

Les ouvriers crèvent l’écran

« La bataille pour sauver l’aciérie Ascoval est le symbole d’une lutte bien plus vaste qui nous concerne tous : face à la mondialisation, est-il possible de sauver l’industrie française ? ». Si le prologue du documentariste a disparu de la nouvelle version, la question reste au cœur du film. Tout y est : baisse drastique des coûts pour redevenir compétitif, chasse au « gaspillage », sacrifices financiers, chantage des repreneurs pour dénoncer les accords de temps de travail… Au fur et à mesure des ­réunions de négociations, des assemblées générales, des blocages et des allers-retours au ministère de l’Économie, se profile une casse en règle des acquis sociaux au nom de la sauvegarde de l’emploi. Dans la logique de l’actionnaire et principal client de l’aciérie, la multinationale Vallourec, les ouvriers sont une variable d’ajustement, un dégât collatéral secondaire. Ici, ce sont pourtant eux qui crèvent l’écran. Éric Guéret a visiblement gagné la confiance de ces hommes de tous âges. Il les filme collectivement, à chaque étape où se succèdent espoir, incrédulité, résignation, colère. Il réussit à capter leurs témoignages intimes, leurs récits de vie, leurs paroles, tristement sincères, qui s’opposent aux éléments de langage de la plupart des politiques qui, eux, portent la voix d’un État au mieux démuni, au pire complice, se cantonnant, malgré son statut d’actionnaire et ses participations financières,  aux effets d’annonce et à l’incantation.

Cinéma vérité

Des rebondissements invraisemblables montrent même une oligarchie empêtrée, en coulisses, dans des collusions nauséabondes qui confinent au scandale d’État. Devant les caméras, on fait mine de se démener en faveur de la reprise alors qu’en sous-main, on la sabote. L’analyse de la situation par Xavier Bertrand, ­président du conseil régional des Hauts-de-France, est un grand moment de cinéma-vérité quand il pointe « une volonté délibérée de saper le projet. Duplicité, tout simplement. […] On pourrait penser que c’est l’État qui dirige, comme ils ont [sic] 16 % de Vallourec. Eh bien non ! C’est Vallourec, avec sa situation inquiétante et aussi, je le dis, avec les très bonnes connexions, la proximité, les amitiés qu’ils ont au cœur de l’État, et pas seulement à Bercy,   qui tire complètement les ficelles ».

Entre tragédie, thriller politique et enquête

En suivant les tentatives des ouvriers pour sauver leurs emplois dans cette jungle, le film oscille entre tragédie, thriller politique et enquête. Il montre les gestes du métier, la complexité des processus de production, la pénibilité mais aussi la dignité et la fraternité masculine tirées de la culture des métallos. Derrière l’image indigne et caricaturale de bourrins noircis, on découvre des emplois hautement qualifiés qui transforment des déchets en matières de pointe et en valeur ajoutée. Des capacités de recyclage qui tranchent avec l’image obsolète qui leur colle à la peau. Eric Guéret refuse le film mémoire, le baroud d’honneur face à l’engloutissement programmé de l’industrie française. Il filme l’épopée de ces ouvriers – et de la direction qui fait corps avec eux – dans un mouvement perpétuel et refuse tout angélisme. L’action syndicale est montrée dans sa complexité, poussée par ses valeurs et confrontée à l’inégalité du rapport de force entre main-d’œuvre et capital. Font également partie du tableau les discordances entre CGT et CFDT – renvoyées dos à dos, sur ce coup –, discordances qui, face à l’urgence de l’unité syndicale dans ces circonstances, vont graduellement s’estomper. Dominique Martinez

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