Terrasses, la terreur en acte

Jusqu’au 09/06, au théâtre de la Colline (75), Denis Marleau met en scène Terrasses. Un texte choral de Laurent Gaudé, la chronique des attentats de novembre 2015. Vivants et morts, témoins et proches des victimes, sauveteurs et soignants revivent la sanglante soirée. Dans une chronologie qui mêle présent et futur annoncé, les événements défilent : des prémices d’une belle journée ensoleillée au règne de la terreur, surgissent enfer et violence aveugle qui frappe au hasard.

Une jeune femme (Moi), a hâte de revoir son amoureuse (Toi), pour une nuit de tendresse : rendez-vous au café. Telle autre se réjouit de retrouver bientôt sa jumelle, venue spécialement de Barcelone pour fêter leur anniversaire commun au restaurant. Une jeune mère va faire la fête au Bataclan après une dispute avec son compagnon. Un garçon rejoint des amis à la terrasse… Ils et elles se racontent en longs monologues adressés au public sur le vaste plateau nu… Rien que du banal en apparence. Leurs destins, croisés avec ceux de figures plurielles au gré des événements, seront le fil rouge de la pièce, le chœur en écho.

Les chants du hasard

Comme un leitmotiv, les déplorations polyphoniques du chœur, âmes errantes, rythment les chapitres de cette tragédie annonçant que le pire a eu lieu et va encore avoir lieu sous nos yeux : « Il est là. Le Hasard. Il s’avance, descend la rue/ de son pas irrégulier, murmurant entre ses dents une chanson au refrain effrayant : « Toi, oui…/Toi, pas… » Mais qui l’entend pour l’instant ? / Qui se doute qu’il est venu pour régner/ et que c’est lui, désormais, qui va décider de nous, décider de tout ». Le temps est suspendu, du groupe se détachent des individus, à chacun son histoire… S’appuyant sur une solide documentation (sur ces événements du 13 novembre, la littérature ne manque pas), Laurent Gaudé a composé des personnages emblématiques. Il a brodé les mots de la tragédie sur la réalité brûlante et nous plonge dans le ressenti d’une multitude d’hommes et de femmes.

Il donne voie aux sensations et sentiments intimes des morts, blessés, rescapées des fusillades. On éprouve leur terreur, on entend à travers leurs dire les balles siffler, « ça tire, ça tire », les cris, les pleurs… On entend le premier policier arrivé sur les lieux, un pompier et une pompière dépassés par les événements, une infirmière affairée, un standardiste du centre d’appel bouleversé, des passants sidérés, des parents de victimes pressentant le pire, un membre du Raid qui sauve les otages du Bataclan, un médecin qui trie entre qui sera soigné ou laissé pour mort. La sidération de tous…

La parole se déploie, le sol se dérobe

À travers le chaos, dans des temps suspendus, jaillissent des phrases (souvent des monologues, quelques bribes de dialogues) dignes et simples, au-delà de la violence qui a avalé les vies. Laurent Gaudé infuse de la lumière et oppose à l’horreur l’indestructible résilience de l’humain, en consolation. « Nous resterons tristes longtemps mais pas terrifiés. Pas terrassés », fait-il dire à ces personnes réunies à jamais dans le malheur. Aucune outrance, ni larmoiements dans ces mots à flots tendus, déversés à n’en plus finir, endigués mais pas toujours. La mise en scène, très sobre, ne sombre pas dans le pathos. Le plateau qui se disloque petit à petit, par larges pans, mettant les acteurs en déséquilibre, suffit à marquer le naufrage. Discrète, la musique s’accorde aux ambiances, à l’instar des images projetées sur le vaste écran en fond de scène qui se contentent de suggérer. 

À éviter le spectaculaire et le sensationnel, le rythme cependant devient étale, au risque de rester à la surface des mots et de produire une certaine lassitude dans le public. Fort heureusement, se détachent des pépites, purs moments d’émotion, comme ce passant qui recueille le dernier souffle d’une jeune mourante, ou cette mère morte résolue à hanter le Bataclan en attendant d’y voir danser sa petite Lila qu’elle a abandonnée à deux ans à son père, ou cette mère éplorée qui reste pourtant debout… Les spectateurs sortent partagés au final de ces deux heures quinze de représentation. Certains émus jusqu’aux larmes par cette traversée de la terreur à fleur de peau, quand d’autres sont restés extérieurs à cette tragédie, présentée sans pourquoi ni comment au plus près du vécu de ses accidentelles victimes. Ce, en dépit des comédiennes et comédiens qui nous entraînent avec force conviction dans cette histoire terrible en résonnance avec l’actualité la plus immédiate. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Terrasses, Laurent Gaudé et Denis Marleau : Jusqu’au 09/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 16h. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers.

Du 24/05 au 16/06, toujours à la Colline, Denis Marleau met en scène Le tigre bleu de l’Euphrate, un autre texte de Laurent Gaudé disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Le conservatoire de Mireille, Littérature, Rideau rouge

Laisser un commentaire