Bianca au cœur pur

Au Théâtre 14, à Paris, Dominique Pitoiset présente A love suprême. Une pièce de Xavier Durringer, disparu en 2025, écrite pour l’actrice Nadia Fabrizio. Un spectacle bouleversant, Bianca la stripteaseuse au cœur si pur et simple.

De Xavier Durringer, mort trop tôt le 4 octobre 2025, Dominique Pitoiset met en scène A love suprême, une pièce écrite sur commande pour l’actrice Nadia Fabrizio. Une première version avait eu lieu en 2018. À présent, strictement épurée, la représentation s’avère littéralement bouleversante, car on y entend résonner à nouveau la voix d’écorché vif de l’auteur, portée par une interprète qui en sublime chaque inflexion. Après trente-deux ans de bons et loyaux services dans un peep-show de Pigalle sous les yeux d’innombrables voyeurs, Bianca est virée par les tenanciers de la boîte. Place aux jeunesses à la chair fraîche ! Ni syndicats ni convention collective dans ce métier de nuit, où elle exhibait son corps devant des hommes invisibles.

Ainsi que l’écrit Dominique Pitoiset dans une étincelante déclaration liminaire, Bianca revient sur son existence de « lumpenprolétaire du fantasme » au fil d’un soliloque obsédant. Femme sans homme, Bianca au cœur pur et simple n’a d’amour que pour son fils, à qui elle a payé des études de médecine. Bianca n’a pas la langue dans la poche. Bianca n’avait pas de poche, dansant nue en priant Sainte Rita, dans ces années 1980 et 90 à Pigalle, dont elle brosse, au cours de sa confession pudique, un paysage sociologique criant de vérité, où l’on retrouve, ici et là, deux ou trois figures d’alors errant dans les années sida, du Moulin Rouge au Palace. Nadia Fabrizio distille, avec un art subtil, chaque mot d’une partition où la crudité du verbe le dispute à la tendresse de l’auteur pour sa créature. Flaubert a pu dire : « Madame Bovary c’est moi. » Durringer n’aurait-il pas pu prétendre être Bianca ?

Il fut encore au mieux de son réalisme poétique, non loin de Jacques Prévert, illustre résident de Pigalle dont le sirop de la rue coulait dans les veines. Avec Bianca, gamine de province qui rêvait d’être artiste (l’étant devenue à sa façon), Xavier Durringer a donné naissance à un type de femme inoubliable, issue de la marge sociale, qui en dit si long sur la pleine page dont nous sommes gavés. Rangeant les strings et la perruque blonde de Bianca dans un sac en plastique, de toute sa sensibilité gracieuse dûment chorégraphiée, Nadia Fabrizio entre ainsi dignement dans la mémoire des spectateurs. Ce soir-là, de grand froid, ils lui ont offert huit rappels chaleureux en criant bravo. Cela console du chagrin de la perte de Xavier, dont l’esprit demeure vivant. Jean-Pierre Léonardini

A love suprême, Dominique Pitoiset : jusqu’au 24/01, les mardi – mercredi et vendredi 20h, jeudi 19h, samedi 16h. Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

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