Au Théâtre 14, à Paris, Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie, comme celle du dramaturge décédé du sida à la fleur de l’âge. Entre violence et fureur de vivre, désir d’amour et de mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Théâtre 14, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace en grimpant aux murs ou en sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrances. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de sa pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, fureur et fièvre de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois
Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 18/04, les mardi-mercredi-vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).





