Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Jacques Vincey présente Forcenés. L’adaptation du livre de Philippe Bordas au titre éponyme, un objet théâtral hardiment insolite qu’on classerait volontiers dans la catégorie de la biomécanique chère à Meyerhold ! Avec le comédien Léo Gardy, en forçat de la route.

Parmi ces Forcenés, il s’agit pour l’acteur Léo Gardy, seul en scène pédalant sans cesse sur un home trainer, de s’approcher au plus près de la prodigieuse résistance organique à laquelle furent astreints les « Géants » ou « Forçats » de la route. Soit Jacques Anquetil, René Vietto, Jean Robic, Éric et Roger De Vlaeminck, Bernard Hinault, Gino Bartali, Fausto Coppi, Marco Pantani et tutti quanti… Chemin faisant, l’acteur, roulant sur place, montant en danseuse, ouvrant les bras en signe de victoire, brosse le portrait de tel ou tel, mentionne les exploits ou les défaites, le tout dans la langue de Philippe Bordas qui ne l’a pas dans sa poche. Elle est drue, semée d’âpres métaphores. Il connaît la musique, fut journaliste à l’Équipe. Étant également photographe, ce maître écrivain a le sens de l’instantané littéraire.

Léo Gardy, rhapsode longiligne en selle, voulut d’abord être cycliste. Il dut renoncer pour raison de santé. Belle revanche lui est offerte à présent, en 1 h 15. Cela n’arrive pas à tout le monde. Derrière lui, qui s’échine, défilent dans une scénographie en noir et blanc et des lumières d’obscure clarté (Caty Olive) des photos et la vidéo (Othello Vilgard) qui représentent des cols grimpés ou descendus à toute allure, des liesses populaires en bord de route, des silhouettes de héros du pédalier dans le brouillard des sommets… Le rouleur qui parle semble s’y incruster. En voix off, ou projeté par écrit sur les images, s’exprime le désenchantement de Philippe Bordas. Pour lui, ce monde est mort désormais.

Le cœur n’y est plus vraiment. En Homère des prolétaires du dérailleur, capables de sublimer la souffrance pour s’élever au-dessus d’eux-mêmes, entrant de la sorte dans une mythologie du peuple qui s’est doté de lettres de noblesse, il en consigne sans merci l’épopée. La mise en scène de Forcenés par Jacques Vincey incarne, in vivo, les grandes heures de prouesses musculaires et nerveuses quasi surhumaines, que la musique du compositeur Alexandre Meyer escorte sur le rythme haletant d’un grand cœur à bout de souffle. Dans Forcenés, tout fait, décidément, signe d’intelligence. Cela n’arrive pas tous les jours. Jean-Pierre Léonardini, photos Christophe Raynaud de Lage
Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 23/07, à 10h15. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).





