En ce mois d’août fort ensoleillé, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection littéraire. Des sagas islandaises (Jon Kalman Stefanson) aux légendes américaines (Éric Vuillard), de la Finlande en guerre en 1939 (Olivier Norek) au Paris occupé des années 40 (Philippe Collin)… Pour finir le voyage, entre délires de comédien (Pierre Notte) et soubresauts sociétaux (Emmanuelle Heidsieck), avec deux petits ouvrages fort incongrus dans le paysage éditorial ! Yonnel Liégeois

Près de 500 pages, une foultitude de personnages, des histoires entremêlées, une langue qui tangue entre l’épique et le poétique, des figures romanesques au tempérament finement ciselé et trempé : Corps célestes à la lisière du monde se révèle bonheur de lecture ! Aux lecteurs coutumiers de l’auteur islandais, l’affirmation est banale évidence, pour tous les autres pressez-vous de déguster le dernier ouvrage de Jon Kalman Stefansson…

Nourri des riches et multiples contes et légendes qui font de la saga un authentique genre littéraire en son pays, le romancier nous plonge justement au cœur d’un événement tragique survenu en 1615 : leur navire échoué sur les côtes islandaises, le massacre de baleiniers espagnols par la population locale ! Le narrateur, le révérend Pétur entouré de sa gouvernante Dorothéa, partagé entre aspirations célestes et désirs de la chair, conte cet effroyable épisode en même temps qu’il écrit de la poésie et traduit textes de lois ou traités scientifiques. Entre ciel et terre, voies du Seigneur et chemins glaciaires, soubresauts de la Réforme et condamnation de Galilée, la plume de Stefansson marie forces physiques et questions métaphysiques, chants poétiques et fulgurances historiques. Un livre aux multiples entrées, une époustouflante élégance d’écriture, des beautés de la nature aux cruautés des terriens, des sources chaudes aux plaies sanguinaires, entre doutes existentiels et convictions humanistes, une odyssée volcanique ! Et pour preuve de la vitalité de la littérature islandaise, Chantiers de culture vous invite à lire aussi La fin du voyage d’Arnaldur Indridason : Jonas et Keli, la destinée tragique d’un brillant poète et d’un jeune berger.

Du grand Nord au grand Ouest américain, Éric Vuillard nous oblige à faire un grand bond géostratégique ! Par l’entremise de deux personnages emblématiques, Billy the Kid et Buffalo Bill ! Comme à l’accoutumée pour l’auteur, deux ouvrages petit format, quelques 150 pages l’un et l’autre mais de grande portée… L’auteur s’emploie à casser les mythes, à révéler la véritable histoire de ces conquérants américains, capitalistes avant l’heure, qui exterminent les populations autochtones, confisquent les terres et qui inventent des figures de truands pour masquer leur propre violence. Au nombre desquelles le fameux Billy The Kid dont on n’est même pas sûr du nom, un simple orphelin parmi Les orphelins, un « desperado » fauché à 21 ans… Comme on ne sait pas grand-chose de lui, journaux-romans-chansons se sont chargés d’inventer son histoire, de lui bâtir une légende que Vuillard décortique avec maestria. Un pauvre gamin, un dollar et cinquante cents seulement au fond de ses poches… Les nantis peuvent se réjouir, leur magot est à l’abri, le cirque financier et médiatique peut tromper sous grand chapiteau le peuple en quête de héros. Tel Buffalo Bill dans Tristesse de la terre, peut-être le plus grand tueur de bisons mais surtout l’ignoble mystificateur de l’authentique massacre des indiens ! D’une plume aussi acerbe qu’acérée, Éric Vuillard démonte avec brio la légende, la mascarade de l’homme emperruqué qui fit spectacle de la conquête de l’Ouest : un alcoolique sur destrier paradant sur la piste de son gigantesque barnum pour « falsifier l’Histoire américaine » sans honte ni scrupule !

Il est des pages d’histoire, des combats plus vertueux et valeureux qu’Olivier Norek narre avec puissance et grand talent ! Auteur reconnu de romans noirs encensés par la critique, il signe avec Les guerriers de l’hiver un magistral roman historique. Son héros ? Simo Häyhä, figure légendaire en Finlande, militaire tireur d’élite, quand son pays s’opposa à l’invasion soviétique en plein hiver 1939… 180 millions d’habitants contre 3 millions d’âmes, le gros ours pensait terrasser le nain en un banal aller-retour, mal lui en prit ! La petite armée tient bon, maîtrise à la perfection son terrain de luttes, d’immenses forêts – d’impressionnantes chutes de neige – des températures à – 50 degrés, des hommes vaillants et courageux qui infligent de lourdes pertes à l’ennemi, le stoppent dans sa progression. En vérité, c’est tout un peuple, les femmes aussi, qui défend son honneur et son territoire, qui plie mais ne rompt pas, une authentique épopée à hauteurs d’humains qui font corps avec la nature, se battent en conscience et pour de hautes valeurs : liberté et justice. Un affrontement si honteux que l’Union Soviétique en raya les traces dans les manuels d’histoire russes ! Un roman fulgurant, un face à face poignant avec les horreurs de la guerre quand les hommes gèlent véritablement sur place, ses lâchetés et ses actes héroïques, un livre magistralement terrifiant en écho à une actualité brûlante sur les berges du Dniepr.

Un conflit meurtrier mais localisé, sans commune mesure avec la guerre mondiale de 39-45, l’invasion de la France en 1940 et l’occupation de Paris par les forces allemandes… « Partout, le couvre-feu est de rigueur, sauf au grand hôtel Ritz », l’emblématique établissement parisien où le réputé Frank Meier fait office de barman ! Le repère des plus hautes autorités du Reich, celui aussi de l’élite parisienne (Cocteau, Jean Marais), de certains truands (Lafont) ralliés à la solde des nazis, voire de personnalités proches de l’occupant : Coco Chanel, Sacha Guitry… De cette époque agitée, sans jamais quitter l’enceinte du bar du Ritz, le producteur de radio et journaliste Philippe Collin fourbit un étonnant roman entre rires et larmes, petits arrangements avec les teutons et traque des juifs. De page en page, Meier, une figure authentique, émigré autrichien et ancien soldat de 14-18, réputé sur la place de Paris pour son art du cocktail, égrène ainsi son quotidien de juin 40 à août 44, fort d’un terrible secret : il est juif. De l’attentat raté contre Hitler fourbi dans les salons du Ritz à l’arrestation dramatique de l’épouse du directeur, de la sympathie dévolue à Pétain jusqu’à sa détestation, de la fabrique de faux passeports à la cache dans les sous-sols de l’hôtel de biens appartenant à des familles juives en exil ou déportées, Collin excelle dans l’art de mettre en scène la tragédie humaine. D’un lieu clos jusqu’aux faubourgs de Berlin, de la petite à la grande histoire, d’une civilisation en perdition jusqu’à sa libération, une fresque époustouflante.

Pour retrouver sourire et joie de vivre, un seul remède : déguster L’acteur, ça se saurait s’il servait à quelque chose, paradoxe, un long titre pour un ouvrage d’à peine 75 pages ! Pierre Notte, l’homme de théâtre, délire avec humour, entre délicatesse et tristesse, sur son métier de comédien : aspirations et désillusions, tendresse et férocité du public, complicité et mesquineries de la prétendue grande famille du théâtre… Sa peur aussi à l’heure d’entrer en scène, l’envie de fuir autant que de savourer le plaisir à s’offrir en pâture sous le feu des projecteurs. Long poème en prose, l’ouvrage est avant tout une ode au spectacle vivant où l’interprète peut jouer à « travestir, dénoncer, interroger le monde », convoquer sur scène les monstres comme les héros ou les naufragés de la vie, les humiliés et les offensés. Une écriture limpide, des propos enflammés ou désespérés, entre le bonheur d’une représentation réussie et la solitude du temps d’après lorsque les applaudissements se sont tus, lorsque le rideau est tombé. Au terme de la lecture, une conviction s’impose : « non essentiel » peut-être l’exercice de la scène, pourtant vitale l’expérience théâtrale !

Comme il est vital de faire échec aux faux-semblants, aux faux-culs, aux fausses raisons de paraître avant que d’être… Dans un petit village du sud de la France, en cette année 2078 quelques individus l’ont bien compris : au lendemain de la catastrophe planétaire, il est urgent de faire table rase de l’ancien monde, oser se réinventer en bannissant modes de vie et manières d’être du temps d’avant. Une mission confiée à quelques jeunes adultes en charge de rééduquer quelques papis et mamies d’un âge plus qu’avancé, mal formatés Depuis la nuit des temps… En 2032, l’extrême droite a conquis le pouvoir, d’où une atroce guerre civile pendant vingt ans, c’est la catastrophe, « l’effondrement » selon la terminologie des survivants. D’où l’enjeu désormais de vivre autre chose, autrement ! En changeant le langage d’abord : changer le nom des lieux, les prénoms, bannir les sigles. Avec une sacrée dose d’humour noir, Emmanuelle Heidsieck compose un fantasque roman d’anticipation. Dénonçant au fil des pages les méfaits du néolibéralisme en tout domaine (profit, chômage, inégalités sociales) sous couvert de belles formules, telles rupture conventionnelle, départ volontaire, aide au retour à l’emploi… D’entretien en entretien avec les anciens, un possible autre se fait jour où l’on ose parler autrement. Pas simple, mais l’utopie seule offre des raisons de vivre, Heidsieck nous invite à les lire !
Corps célestes à la lisière du monde, Jon Kalman Stefansson (Christian Bourgois, 476 p., 24€). La fin du voyage, Arnaldur Indridason (Métailié, 252 p., 21€). Les orphelins, Éric Vuillard (Actes Sud, 163 p., 20€90). Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud, 158 p., 7€30). Les guerriers de l’hiver, Olivier Norek (Michel Lafon, 447 p., 21€95). Le barman du Ritz, Philippe Collin (Le livre de poche, 471 p., 9€90). L’acteur ça se saurait s’il servait à quelque chose, Pierre Notte (Les solitaires intempestifs, 76 p., 14€). Depuis la nuit des temps, Emmanuelle Heidsieck (L’attente, 138 p., 14€50).




