La littérature, entre peste noire et mort rouge

La pandémie de coronavirus réveille la peur à l’échelle de la planète. Ce n’est pas la première fois, la preuve dans les livres ! Alors que les librairies rouvrent leurs portes, à lire pour tenter d’y voir clair dans la sombre épouvante contemporaine.

 

L’état de sidération consécutif à la pandémie de coronavirus, autrement dit Covid-19, qui a surpris le monde sans anticorps ni vaccins pour le combattre, plonge l’humanité dans le plus profond désarroi né d’une inquiétante étrangeté radicalement neuve, du moins pour l’époque où nous sommes. L’assignation à résidence imposée à des millions d’êtres humains, du haut en bas de l’échelle sociale, dans des pays de régimes politiques différents, jusqu’alors plus ou moins sûrs de leur validité, ne va pas sans susciter une inquiétude monstre, laquelle n’est qu’un déguisement de la peur, massive, dont l’humanité avait perdu l’habitude.

Dans son dernier ouvrage paru fin février, Terra Incognita, Une histoire de l’ignorance Alain Corbin, maître ès sensibilités, narre les erreurs auxquelles il fallut se heurter, au fil des siècles, pour venir à bout des secrets de la planète, laquelle, littéralement déboussolée, experte en techniques sophistiquées, pas toujours pour de bonnes raisons, se trouve brutalement confrontée à un état d’urgence sanitaire d’une violence incommensurable. Du coup, l’on revoit avec gratitude la figure de l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis (1818-1865). En étudiant la fièvre puerpérale, il finit quasi post-mortem par faire admettre, à la hiérarchie médicale d’alors, qu’il fallait longuement se laver les mains avant d’opérer. In memoriam Semmelweis, ici et maintenant, auquel Louis Destouches (alias Louis-Ferdinand Céline) consacra en 1924 sa thèse de médecine. Et une pensée émue pour le savon, cette « pierre magique » selon le poète Francis Ponge.

La science, pour l’heure, semble s’avérer impuissante à juguler le fléau. N’est-ce pas que la vitesse, maître-mot de l’ère des algorithmes, est la caractéristique du virus, issu, paraît-il, de fientes de chauve-souris suspendues par les pieds en Asie, tout comme le virus Ebola viendrait de leurs cousines accrochées à des grottes en Afrique ? En attendant la catharsis collective, le confinement est donc de rigueur, soulignant d’emblée l’inégalité propre au système des classes sociales. Dans un livre antérieur, Une histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Alain Corbin notait ceci : « Je suis frappé par la peur contemporaine de se retrouver face à soi ». Le silence étant associé à l’ennui, les chaînes d’information en continu, en même temps que la comptabilité quotidienne des morts et les injonctions à se laver les mains et tenir ses distances avec l’autre, font part de petits trucs pour tuer le temps, pillés sur les réseaux sociaux (recettes de cuisine avec les moyens du bord, gymnastique dans le salon, puzzle et tricot…). Et l’amour dans tout ça ? Vaut mieux pas.

J’en étais là de ces réflexions quand j’ai appris la publication imminente, par les éditions du Seuil, du livre de l’écrivain italien Paolo Giordano, Contagions (traduit par Nathalie Bauer). Une œuvre indispensable, de circonstance en effet, composée à chaud en plein confinement dans la ville de Milan aux rues vides comme partout ailleurs. L’auteur synthétise son projet en ces termes : « Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ». C’est écrit à la première personne du singulier et ça parle à tout un chacun en un style clair, qui abrite la juste profondeur d’une méditation active. Je ne doutais pas, en commençant mon papier, que des romanciers vont sous peu s’emparer des heures folles que nous vivons et que l’immensité du nouveau mal qui répand la terreur ferait bientôt l’argument de fictions. Paolo Giordano les bat tous de vitesse, justement, par le bien-fondé d’une réflexion sans autre personnage que lui-même.

J’en suis d’autant plus touché que le propos de cet article est de rappeler que des écrivains, au cours des siècles, se sont voués à écrire de la maladie, essentiellement de la peste. Sans remonter au Grec ancien Thucydide qui, en 430 avant Jésus-Christ, expose les symptômes de ce mal dont il se croit infecté, sans remonter jusqu’aux Écritures, qui en traitent par métaphores, on se souvient, depuis l’école, que La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste, résume magnifiquement, en un alexandrin impeccable (« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ») l’essence même de cette « maladie du passé » – dont le dernier cas identifié en Corse remonte à 1945 – qui hante durablement les cauchemars de l’humanité, à plus forte raison ces jours-ci. Et la grippe espagnole, laquelle succédant à la boucherie en gros de 14-18, aurait encore fauché 20 à 50 millions d’êtres, ou plus, dont l’exquis poète Guillaume Apollinaire, qui ouvrit la porte à l’art moderne ! On a presque oublié la tuberculose, qui n’est pas qu’une maladie romantique, et la syphilis aux ravages secrets. Bien passées sous silence, les hécatombes provoquées par la colonisation et la conversion forcée de « sauvages » ici et là, quand les navires venus d’Europe débarquaient leurs virus « civilisés » à l’autre bout du monde. Et la peste noire, récurrente, en ses variantes multiples, saisonnière, suivant les routes du commerce, diffusée en toute innocence par des générations de rats aux yeux rouges.

On doit à Boccace (1313-1375), érudit toscan, helléniste avisé, lecteur assidu de la Divine comédie de Dante, ami fidèle de Pétrarque (« Nous sommes une même âme dans un même corps », disait-il) le fameux Décaméron, ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste qui ravagea Florence en 1348. Il la décrit avec précision dans l’introduction de son livre, qui met en jeu dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) de la société aisée de la ville. Ils ont fui le fléau et se sont réfugiés dans une vaste demeure à la campagne. Confinement de luxe. Dix jours durant (sur les quatorze que dure leur repli : le vendredi et le samedi étant consacrés aux oraisons et à l’hygiène), ils vont se raconter des histoires, soit dix fois dix nouvelles, sur le thème successivement imposé par le « roi » ou la « reine » de la journée. Il n’est question que d’amour, du conjungo à l’adultère, de la sensualité et de la fidélité, de l’idylle et de la tragédie, car chez Boccace on peut aussi mourir d’amour… Quelques scènes libertines furent, à l’époque, jugées immorales. En 1971, Pier Paolo Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, lesté d’une forte densité érotique. Acteur actif et contemporain des guerres de religion de son vivant, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), qui fut tout à la fois valeureux guerrier trompe-la-mort, savant helléniste, hardi pamphlétaire, amoureux délicat, diplomate, proche d’Henri IV et d’abord et surtout calviniste fanatique, a laissé dans les Tragiques, poème épique en sept livres plein de bruit et de fureur publié en 1616, des pages vigoureuses sur la peste, qu’il frôla à l’âge de dix-huit ans.

De Daniel Defoë (1660-1731), l’auteur de Robinson Crusoë – bel exemple de confinement en plein air sur une île à la Koh Lanta – en attendant que le naufragé solitaire abolisse avec Vendredi les « distances de sécurité » (pardon, on peut plaisanter tout de même), parut en 1722 le Journal de l’année de la peste. Un classique. 100 000 londoniens, parmi les plus pauvres, perdirent la vie lors de l’épidémie de 1665, quand Defoë était encore enfant. Le mal, originaire des Pays-Bas, était arrivé par bateau, comme la peste de Marseille, en 1720, était apparue à bord du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, ainsi que le rapportera Antonin Artaud dans son texte foudroyant, le Théâtre et la peste, inauguré dans la conférence qu’il prononça en 1933 à la Sorbonne. Defoë avait eu connaissance des événements de Marseille. Son narrateur, un bourgeois doté d’un sens aigu de l’observation, décrit précisément les symptômes du mal et narre les péripéties de la tragédie, en multipliant les histoires de destins individuels, en figurant les attitudes de personnages hauts en couleur en proie à toutes les passions humaines en période de terreur. Defoë a fait école. Albert Camus reconnut sa dette envers lui dans la composition de la Peste, son roman si célèbre. En 1983, l’auteur dramatique Jean-Luc Lagarce publiait Vagues souvenirs de l’année de la peste, que les Solitaires Intempestifs viennent opportunément de rééditer. La peste, en filigrane, est chez lui le voile du sida, dont il s’est éteint à l’âge de trente-huit ans. Toujours sur les traces de Defoë, l’Américaine Naomi Wallace a écrit une pièce, Une puce, épargnez-la (On Fleat Spare), dont le texte est paru aux éditions Théâtrales en 2007 et qu’en 2012 Anne-Laure Liégeois mettait en scène à la Comédie-Française.

L’imaginaire anglo-saxon, abreuvé à la source de l’Ancien Testament, volontiers hanté par le jugement dernier, n’abonde-t-il pas en fictions sur le thème de la chute ? Celle de la Maison Usher pour Edgar Poe (1809-1849), suite à une maladie de l’âme, ne doit pas faire passer sous silence sa nouvelle Le masque de la mort rouge, traduite par Baudelaire. Dans une abbaye fortifiée, lieu privilégié du genre gothique, le prince dépravé Prospero s’enferme avec un millier de dames et de chevaliers dans une retraite voluptueuse, pour échapper à la Mort rouge, qui provoque « des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être ». Au cours d’un bal, le prince, en fureur, se précipite avec un poignard sur un inconnu qui arbore un masque de victime du mal. Le masque arraché ne révèle que le vide. Le prince meurt aussitôt… S’il est maintes interprétations de ce conte allégorique, il n’en reste pas moins que la tuberculose frappa Virginia, la jeune épouse de Poe et qu’il fut le témoin de l’épidémie de choléra, ou de peste bubonique, on ne sait trop, qui frappa Baltimore en 1831.

Digne héritier de Poe, Jack London (1876-1916) imaginera, dans La peste écarlate (The Scarlet Plague), qu’en 2073 le monde a été décimé, cinquante ans auparavant, par ce mal qui colore la peau en rouge. Quelques rares survivants demeurent, des brutes pour la plupart. Un vieillard sénile tente de raconter à ses petits-enfants comment c’était avant. Par bonheur, des livres ont été sauvegardés dans une grotte… Dans le même ordre d’idées apocalyptiques s’illustreront Richard Matheson et Stephen King, experts en Horror stories. En France, soyons un peu chauvins, on a eu le choléra à Manosque avec Le hussard sur le toit, de Jean Giono et la variole, non loin de l’île Maurice, avec La quarantaine, de J.M.G. Le Clézio. Toujours l’épouvante attise l’imagination. C’est une loi non écrite qui a la vie dure. Stéphane Harcourt

ANTONIN ARTAUD : Le Théâtre et la peste est un texte admirable, d’un lyrisme noir, au fil duquel la description du mal procède par des images d’une violence poétique indéniable (« des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles »). Le comble n’est-t-il pas qu’Artaud exige du théâtre qu’il se mette au diapason de la peste pour ébranler la société dans ses fondements ?

ALBERT CAMUS : Le roman la Peste (1947) se situe à Oran. Le docteur Rieux jette un regard froid sur les ravages humains causés par l’épidémie, décrit scrupuleusement les symptômes, analyse les attitudes contradictoires issues de la peur ; lâcheté, courage, foi en Dieu, désir de fuite… De l’aveu de l’auteur, le tableau clinique de la maladie cache subtilement une allégorie de l’Occupation.

JEAN GIONO : Dans le Hussard sur le toit (1951) Angelo, héros stendhalien, conspirateur carbonaro, croise en 1832 le choléra dans ce qui n’était pas alors les Alpes de Haute-Provence. Il lie connaissance avec Pauline de Théus. La relation sera platonique. La maladie lui aura révélé la hideur et l’ignominie du monde. Il ne sera pas contaminé à l’issue d’un périple symbolique riche en péripéties.

STEPHEN KING : Parangon de la littérature post-apocalyptique, le Fléau (The Stand), paru en 1978, reparu en 1990 avec des ajouts, s’attache aux effroyables séquelles d’une épidémie de grippe suscitée en laboratoire. La majeure partie de la population américaine disparaît. Les survivants, répartis en deux camps identifiés, celui du Bien contre celui du Mal, se livrent une guerre sans merci.

J.M.G. LE CLÉZIO : Dans la Quarantaine (1995), Le Clézio revoit son roman familial, grâce à l’histoire de son grand-père, né à l’île Maurice, obligé en 1891 de subir plusieurs mois de quarantaine sur un îlot, après qu’ait été décelée la variole sur le navire qui le ramène. Deux frères, ainsi mis à l’écart de tout, éprouvent un très vif sentiment de la nature et l’un s’éprend d’une jeune métisse…

RICHARD MATHESON : Avec Je suis une légende (I Am a Legend) paru en 1954, Matheson est l’aïeul de l’abondante littérature de dystopie qu’affectionnent russes et américains. Le dernier homme sur terre, indemne, a maille à partir avec ses voisins, moitié-vampires, moitié-morts-vivants. On peut parier que pour son formidable album, Thriller, Michael Jackson en a sûrement pris de la graine.

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Gerty Dambury, propos confinés

Que faire, durant ce temps de confinement ? Outre de coudre des masques, la poétesse et dramaturge Gerty Dambury répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier ce superbe texte de l’auteure antillaise.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Née le 27 février 1957 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Gerty Dambury a reçu le Prix SACD de la dramaturgie en langue française en 2008 et la Mention spéciale du Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre en 2011, dont Lettres indiennes, Les rétifs.

 

Quelque chose va-t-il changer, de l’art et du monde, après cette pandémie ? N’est-il pas trop tôt pour déjà tenter de dire demain quand aujourd’hui est déjà tellement inouï ? Comment répondre à cela sans pointer d’où je viens ?

Ma langue et ma pensée viennent du créole, de la Guadeloupe. Dans mon enfance, au moment ou j’apprenais le sens premier des mots, lorsque l’on disait de quelqu’un que « c’était un artiste » ou un « philosophe », ça n’avait rien de majestueux. « Missié, sé on awtis », signifiait que c’était un type pas sérieux. Un « philosophe », c’était un bavard. Peut-être que c’est la raison pour laquelle, je me suis toujours méfiée chaque fois que l’on me disait « Tu es/vous êtes une artiste ». Méfiance vis-à-vis de celui ou celle qui me parle (moquerie ou flagornerie… ?) mais surtout méfiance vis-à-vis de moi-même. Méfiance à mon égard, méfiance vis-à-vis de mon égo.

Pendant que je faisais preuve de cette méfiance, quelque chose grossissait autour de moi, les artistes se multipliaient, l’art gonflait, je me demandais si l’art ne « se » gonflait pas, si la grenouille, le bœuf, etc. Je regardais ce déluge d’annonces de spectacles, de promotion de soi-même sur les réseaux sociaux. Je m’entendais dire par d’autres, administrateurs et autres communicants, que j’étais nulle en communication et que je devais faire un effort. Ce que je tentais, la mort dans l’âme, tout de même. À toute allure, tout au plus vite, au plus bruyant, mais tombant dans un désert grouillant.

Aujourd’hui, coup de frein ! Enfin il y a du silence. Hélas, déjà interrompu par des tentatives de remplir ce silence, de faire à tout prix quelque chose pour que l’art ne s’arrête pas. Films par milliers en accès libre. Musique par tonnes en ligne. Festival des personnes confinées. Numérique à tout crin. Qu’importe qui, finalement, y aura accès ! Comme pour l’école en ligne. Mais que ça ne s’arrête pas !!! Peur du silence. Peur du vide. Peur de ne plus être vu·e et entendu·e. Et à ce jeu, certaines œuvres demeureront encore invisibles, comme elles l’étaient déjà. Les grosses artilleries poursuivent leur canonnade.

J’ai tendance à rapprocher cela de l’obsession de notre gouvernement à faire en sorte que ça ne s’arrête pas, que l’économie gagne encore, quitte à ce que ça crève au tournant. Des morts, des charniers ? Ma foi, c’est déjà fait, le tombeau est ouvert, alors pourquoi ne pas continuer à y déverser des charretées de sans-défense ?

Pourquoi s’arrêter, prendre le temps de se taire, de penser en silence, seul avec soi-même, prendre le temps de…toucher Terre… et de pleurer avec les mort·es et les angoissé·es qui n’ont jamais demandé à être enrôlé.es de force.

De mon côté, je n’espère que le ralentissement du flux, je n’espère que le temps pour entendre ce qui se murmure dans des maisons inconnues, dans des pièces oubliées, des arrière-cours ignorées, des intuitions longuement mûries et qui en aboutissant, deviennent éclairantes pour toustes. N’est-ce pas dans le silence et l’écoute que l’on trouve ce que l’on cherche ? C’est ça. Oui. C’est ça. Silence. Paix-là ! qui, en créole donne « Pé-la ! », pour dire « Tais-toi ».

Alors, je la boucle. Gerty Dambury

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Vincent Lindon, réflexion et propositions

Sur le site de Mediapart, le comédien Vincent Lindon a livré ses réflexions sur ce que la pandémie révèle du pays qui est le nôtre : empêtré dans le dénuement (sanitaire), puis le mensonge (gouvernemental) et désormais la colère (citoyenne). Une déclaration d’une puissante force éthique et politique pour les uns, un condensé de bons sentiments et lieux communs pour d’autres.

À voir ou revoir : Comme peu d’acteurs avant lui, au fil de sa filmographie, Vincent Lindon a su incarner les voix indignées et les corps fourbus que le néolibéralisme détruit le temps d’une vie.  Prix d’interprétation au Festival de Cannes 2015 et César du meilleur acteur en 2016 pour son rôle dans le film La Loi du marché.

 

Traversé par le flot incessant des commentaires, désorienté par l’addition d’analyses souvent contradictoires, j’ai tenté de réfléchir à la question la plus banale : mais comment avons-nous pu en arriver là ? À cette situation inédite, littéralement stupéfiante.

Spécialiste en rien, intéressé par tout, il m’a paru pourtant utile de contribuer en faisant entendre une voix simplement citoyenne. Suis-je légitime pour interpeller nos dirigeants, tous professionnels de la chose publique, tous diplômés des meilleures écoles ? Pas plus qu’un autre sans doute, mais pas moins non plus, ayant pris soin de consulter nombre d’avis autorisés, notamment dans le domaine de la santé, où André Grimaldi [professeur émérite de diabétologie au CHU de la Pitié-Salpêtrière, ndlr] m’a apporté son éclairage. Comment ce pays si riche, la France, sixième économie du monde, a-t-il pu désosser ses hôpitaux jusqu’à devoir, pour éviter l’engorgement des services de réanimation, se résigner à se voir acculé à cette seule solution, utile certes, mais moyenâgeuse, le confinement ? Nous qui, au début des années 2000 encore, pouvions nous enorgueillir d’avoir le meilleur système de santé du monde.

C’était avant.

Avant que s’impose la folle idée que la santé devait être rentable, puisque tout désormais devait être marchandise, jusqu’à la vie des hommes.

Un espoir s’était pourtant levé avec le nouveau chef de l’État Emmanuel Macron, et son programme promettant un « investissement massif dans le système de santé ». Hélas, l’élection acquise, il préféra poursuivre l’action de ses prédécesseurs. S’il n’est donc que le dernier avatar d’une même politique, il porte pourtant une responsabilité particulière, pour avoir ignoré tous les signaux d’alerte.

Douze mois de grève des urgences ? Les patients patienteront. 1 200 chefs de service démissionnent de leurs fonctions administratives ? Moins de paperasse. Présence massive des soignants dans toutes les manifestations ? Sortez les LBD et les grenades de désencerclement. Au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession : réduire la place de l’État dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé…) et privatisations pour ce qui rapporte. Tandis que les budgets des ministères régaliens sont comprimés et les salaires de leurs fonctionnaires bloqués, la grande braderie est ouverte. Villepin solde les autoroutes, Nicolas Sarkozy fait absorber Gaz de France par un groupe privé, Suez, et enfin François Hollande, sous la férule de Macron, démembre Alstom pour le plus grand profit de l’américain General Electric. Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, la fête continue. Deux entreprises publiques, la Française des jeux (FDJ) et Aéroports de Paris (AdP), sont très rentables ?Vendez-les ! Pour comprendre l’attachement aveugle de notre président à cette ligne idéologique, il est nécessaire de revenir sur trois années d’exercice de son pouvoir, que notre Constitution a voulu absolu.

Qu’en retenir ?

Dès les premiers jours, une évidence : le goût du nouveau président pour la pompe et les rites de la monarchie, se mettant régulièrement en scène dans les décors de la royauté ; ainsi a-t-il choisi le palais du Louvre pour son intronisation, marchant seul devant la pyramide, le château de Versailles pour recevoir Vladimir Poutine, l’empereur du Japon ou 150 millionnaires high-tech et, enfin, celui de Chambord pour célébrer son 40e anniversaire. Une prédilection annoncée par des déclarations antérieures – en 2015, il affirmait déjà : « Dans la politique française, l’absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort » – et confirmée jusque dans son programme, qui prévoyait de rétablir les chasses présidentielles. Ce qui n’a rien d’un détail.

L’ego comblé, le jeune homme allait pouvoir s’attaquer à son grand œuvre : bâtir cette « start-up nation » où les « premiers de cordée » allaient tirer vers les cimes ces « Gaulois réfractaires ». Au pas de charge : suppression de l’ISF et allègement de l’impôt sur les profits financiers pour les uns, réformes restrictives du droit du travail ou des allocations chômage et baisse des APL pour les autres. Cinq euros en moins sur les APL ! Mais qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’un dirigeant pour accoucher d’une aussi mauvaise idée ? La brume des sommets obscurcit-elle le jugement au point de lui faire oublier le poids des symboles ? C’était donc ça le « en même temps » macronien, des offrandes pour ceux qui n’ont besoin de rien, des sacrifices pour ceux qui ont besoin de tout ? Mais c’est le premier été du quinquennat, et tout semble encore permis au conquérant de l’Élysée. Malgré quelques protestations, le nouveau monde impose ses lois grâce au soutien de sa majorité obéissante et reconnaissante.

Premier grain de sable à l’été 2018, l’affaire Benalla et son traitement rocambolesque, qui jette une lumière crue sur la conception et les pratiques du pouvoir. Avec l’automne, un vent se lève, une révolte inattendue et pourtant évidente : des femmes et des hommes en jaune envahissent les ronds-points et les Champs-Élysées, naturellement accompagnés par une très faible minorité qui prétexte le port de la chasuble pour casser plutôt que pour revendiquer, une revendication légitime qui emporte l’adhésion de l’opinion, contraignant le gouvernement à un repli tactique : 10 milliards jetés à la hâte pour tenter d’éteindre la colère sociale. Trop tard. Les sacrifiés de la mondialisation ultralibérale veulent plus. Plus de moyens, certes, mais aussi plus de pouvoirs, notamment celui de contrôler ceux dont la mission est de les représenter. Après la carotte, vient le temps du bâton. Une répression brutale, policière, avec mains arrachées et manifestants éborgnés, mais aussi judiciaire, avec une distribution massive de condamnations fermes. Pendant que les pouvoirs exécutif et judiciaire répriment, les législateurs ferraillent pour imposer une réforme des retraites dont une majorité des Français ne veut pas.

Occupés à bâtir leur nouveau monde, les responsables n’accordent qu’une attention distraite à un virus agressif qui, parti de Chine, va très vite ravager la planète et envahir la totalité de l’espace politique, donnant à nos gouvernants l’occasion de montrer l’étendue de leur compétence. Dans les hôpitaux, la situation est dramatique. On manque de tout, de masques, de gel, de tests, de respirateurs, de lits et de personnels en réanimation. Le 29 février, après que le Covid-19 a fait ses premières victimes en France, Édouard Philippe convoque un conseil des ministres extraordinaire consacré au virus. Une grande décision en ressort : utiliser le 49-3 pour faire adopter la réforme des retraites ! Alors que l’épidémie progresse, se faisant pandémie, le pouvoir s’affole, s’agite comme un poulet sans tête. Sur quoi s’interroge l’exécutif aux premiers jours de mars ? Mais sur le maintien des municipales, bien sûr ! La veille du premier tour, le premier ministre joue les contorsionnistes, invitant les Français à rester chez eux, mais, en même temps, à aller voter. Chapeau l’artiste ! Pendant que nos voisins allemands se mettent en ordre de bataille, le gouvernement français peaufine sa communication.

Une seule stratégie, mentir.

Relayant le discours présidentiel, l’équipe gouvernementale multiplie les déclarations absurdes et contradictoires. Ainsi affirme-t-on successivement qu’il ne s’agit que d’une « grippette », que l’épidémie, comme le nuage de Tchernobyl, ne touchera pas la France – alors même qu’à notre frontière sud, l’Italie est frappée –, puis qu’elle est « sous contrôle », avant de devoir avouer la gravité de la situation. Sur la question cruciale des masques de protection, la parole officielle est schizophrène : aux premiers temps, leur utilité est affirmée. D’ailleurs, il y en a des millions en stock, prêts à être distribués à la population en cas de besoin. La menace virale se précisant, les masques sont soudain déclarés inutiles, voire dangereux puisqu’on ne sait pas s’en servir. Ce qui est fort opportun, puisque les stocks se sont volatilisés.

Pschitt… Plus de masques.

Pas même de quoi équiper tous les soignants qui doivent monter au front armés de leur seul courage. Bon, d’accord, pas de masques, mais ils arrivent. Quand ? Mais demain, bien sûr ! Hélas, les jours et les semaines passent, la pénurie persiste. Ignorés, méprisés et matraqués quelques semaines plus tôt, les soignants sont désormais portés aux nues. Pour le commun des Français, le confinement est la règle, chômage technique pour les uns, télétravail pour les autres. Tous les Français ? Non. Pour les caissières, les livreurs, les éboueurs, les policiers ou les pompiers, l’activité doit se poursuivre, quels que soient les périls. Eux qui formaient le gros des bataillons en gilet jaune, naguère vilipendés, sont désormais officiellement essentiels. Exit les premiers de cordée, place aux premiers de corvée. Le 23 avril, dans une adresse solennelle à la nation, le président Macron annonce enfin le déconfinement pour le 11 mai. Pourquoi le 11 plutôt que le 5 ? Pourquoi mai plutôt que juin ? Parce que.

Deux semaines plus tard, le premier ministre en dévoile les conditions. Acte 1 : réouverture des crèches et des écoles primaires. Curieux puisqu’elles avaient été les premières à être fermées, avant même le début du confinement, au motif qu’elles étaient un lieu hautement favorable à la propagation du virus… Évidemment économique – il s’agit bien sûr de libérer les parents de l’obligation de garder leurs jeunes enfants, pour leur permettre de reprendre le travail –, la véritable raison de ce choix sera passée sous silence, voire niée, alors même qu’elle est audible : vouloir éviter l’effondrement total de l’activité et son cortège de drames est après tout une motivation hautement respectable. Empêtré dans ses mensonges et ses omissions, le pourvoir tergiverse. Très vite, le discours s’infléchit : l’obligation de retourner en classe ne s’appliquera pas systématiquement. Les maires, les préfets pourront décider, ou non, de s’y conformer. Mieux, les parents seront libres de garder leurs enfants à la maison. Dans les milieux favorisés, on n’hésitera guère. Mais dans les milieux plus modestes, le dilemme est cornélien. Alors que le chômage enfle, dois-je exposer mon enfant au risque de tomber malade, ou accepter l’éventualité de perdre mon emploi ? Et si les parents sont d’avis contraires, le couple pourra-t-il résister, notamment si les choses tournent mal ? Questions sans réponses…

Une bonne nouvelle, pourtant : les masques arrivent. Des masques en tissu, lavables et réutilisables. Efficaces ? Oui, dit le Pr Grimaldi, « contre la transmission du virus. Mais comme ils n’empêchent pas le porteur d’être infecté lui-même, la mesure ne vaut que si elle s’impose à tous, dans l’espace public au moins ». Prisonnier de son discours récent, le gouvernement ne peut se résoudre à rendre obligatoires partout ces masques qu’hier encore il déclarait inutiles. « Pourtant, ajoute le PGrimaldi, on a le droit de se tromper, mais le devoir de reconnaître ses erreurs ». Au rythme où s’enchaînent les événements, ce droit à l’erreur pourrait bien m’être utile, mes propos risquant de devenir rapidement caducs, tant les stratégies gouvernementales oscillent, sinon à la vitesse de la lumière, au moins à celle où se propage le virus. En termes de gestion et de communication de crise, je ne sais pas qui aurait pu faire mieux, mais je ne vois pas qui aurait pu faire pire. En mettant au jour ses insuffisances, cette crise pourrait-elle être l’occasion d’une refonte radicale de notre démocratie ? Dans un discours célèbre, Churchill affirmait que c’était là « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». Mais, ajoutait-il aussitôt, « la démocratie n’est pas un lieu où on obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu’on veut ». Si l’on s’accorde pour ne pas changer de système, alors il faut changer LE système. Mais l’urgence est ailleurs. Déjà insupportables, les inégalités ont explosé avec la pandémie. Confinés dans des logements exigus ou contraints d’affronter les périls, les plus fragiles vivent des jours terriblement difficiles. Et leurs lendemains ne chantent pas. Après la crise sanitaire, ils seront sûrement les premières victimes de l’inévitable catastrophe économique et sociale.

Que faire ?

L’État ne pouvant pas tout, il me paraît impératif d’innover. Comment ? En demandant aux plus grosses fortunes une solidarité envers les plus démunis. Cette idée, juste et légitime, pourrait prendre la forme d’une contribution exceptionnelle, baptisée « Jean Valjean », conçue comme une forme d’assistance à personnes en danger, financée par les patrimoines français de plus de 10 millions d’euros, sans acrobaties, à travers une taxe progressive de 1 % à 5 %, avec une franchise pour les premiers dix millions d’euros. À période exceptionnelle, contribution exceptionnelle. Même si j’applaudirais évidemment tout amendement visant à pérenniser cet effort de réduction des inégalités. Après tout, une fois peut devenir coutume. D’après les économistes que j’ai pris soin de consulter, cette contribution devrait représenter environ 36 à 37 milliards d’euros, qui seront distribués aux quelque 21,4 millions de foyers trop pauvres pour être assujettis à l’impôt sur le revenu. Compte tenu de l’urgence, l’État assurerait la trésorerie et abonderait marginalement la collecte, leur distribuant sans délai et sans prélèvement, la somme de 2 000 €, à charge pour lui de recouvrer ultérieurement le produit de la contribution « Jean Valjean ».

Même si je ne doute pas un instant que les plus riches de nos concitoyens se réjouiront de l’occasion ainsi offerte de montrer leur patriotisme et leur générosité, il me paraît prudent que les législateurs mettent en place des sanctions suffisamment dissuasives pour décourager les improbables mauvaises volontés. Je pense ici, surtout, à nos compatriotes domiciliés fiscalement à l’étranger, évidemment conviés à manifester leur solidarité. Mon rôle n’est évidemment pas d’entrer dans le détail de ces sanctions. Je voudrais néanmoins en proposer une, essentiellement symbolique – car je crois, moi, à la force du symbole : alléger les réfractaires de leurs pesantes décorations (Ordre du mérite ou Légion d’honneur, par exemple) pour leur permettre de gambader librement dans les couloirs des hôpitaux étrangers, voire français, où ils seraient évidemment les bienvenus après avoir refusé de financer notre système de santé national et plus généralement notre service public. En un mot, leur pays.

Bien sûr, je sais que ces précautions seront sans nul doute inutiles, tous ces privilégiés étant bien conscients de ce qu’ils doivent au pays qui les a formés et souvent enrichis. Mais la confiance n’excluant pas la prudence, de telles dispositions ne sauraient nuire. Après cette mesure d’urgence, il sera temps de nous pencher sur les moyens de réparer notre démocratie. Comment ? On pourra s’étonner que je me pose la question et plus encore que j’essaie d’y répondre. Alors, sans prétendre détenir des solutions – j’ai gardé le sens du ridicule –, je me risque à évoquer quelques pistes de réflexion :

– Instituer des contre-pouvoirs : La Constitution de la Ve République avait été taillée sur mesure pour le général de Gaulle. Un costume bien trop grand pour ses récents successeurs. D’autant que, depuis l’instauration du quinquennat, le président dispose toujours, et pendant toute la durée de son mandat, d’une franche majorité au Parlement. Élue en même temps que lui, grâce à lui et sur son programme, l’Assemblée nationale a logiquement la même couleur que l’Élysée et le législatif n’a donc pas vocation à s’opposer à l’exécutif. Quant au pouvoir judiciaire, son indépendance n’est que théorique, tant il est simple de le contrôler par le jeu des nominations et des promotions. Depuis Montesquieu, qui a théorisé la séparation des pouvoirs (il n’en connaissait que trois, lui), un quatrième s’est imposé : la presse. Problème : neuf milliardaires en possèdent l’immense majorité, on ne s’étonnera donc pas que l’intérêt des puissants soit ménagé dans le traitement de l’information. Impuissante politiquement, la contestation s’exprime là où elle le peut encore, dans la rue et dans les sondages d’opinion.

– Responsabiliser les élus : Les élus devront être comptables de leur action devant le peuple dont ils ont obtenu la confiance. Une élection, c’est quoi ? C’est l’histoire d’un mec qui arrive et qui dit : « Faites-moi confiance, voilà ce que je vais faire », et qui, une fois élu, ne le fait pas. À la place, il fait autre chose ou rien. Eh bien non, ça ne peut plus marcher comme ça. En cas de défaillance, il est nécessaire qu’ils puissent être démis de leur fonctions, démocratiquement, c’est-à-dire si une fraction de citoyens le propose et si une majorité d’électeurs l’exige. Insistons : cette mesure doit s’appliquer à tous les élus, jusqu’au président de la République qui, en France, ne peut être démis par personne en cours de mandat, ni même être jugé depuis la scandaleuse décision du Conseil constitutionnel sous la présidence du douteux Roland Dumas.

– Sanctionner sévèrement les dérives : pour interdire l’alliance mortifère entre les copains et les coquins. Depuis des décennies, aucun élu, même le plus corrompu, ne craint les rigueurs de la loi. Il y a à cela une excellente raison : la prison, c’est pour les autres. Eux pourront toujours solliciter les meilleurs avocats et multiplier les procédures des décennies durant, jusqu’au moment où les juger n’aura plus aucun sens.

D’où une proposition en trois points :

Rendre passible de longues années de prison ferme tout acte de corruption avérée d’un élu. Parce qu’elle menace dangereusement la démocratie, en décourageant le vote notamment, la corruption politique me paraît un crime plus grave qu’un braquage de banque. Excessif ? Je ne pense pas. Enfant, je me souviens que, sur les billets de banque, il était inscrit que « la fabrication de fausse monnaie [était] passible des travaux forcés à perpétuité ». Pas une goutte de sang versée, pourtant, mais une atteinte criminelle au bien commun.

Définir des couloirs judiciaires dédiés, pour éviter qu’on ne juge que des cadavres. L’ensemble des procédures, appel et cassation compris, devra être bouclé dans les 12 mois suivant l’ouverture de l’instruction.

Augmenter fortement la rémunération des hommes et des femmes qui choisiront de servir la collectivité avec compétence, zèle et intégrité. Pourquoi ? Pour avoir les meilleurs. Pour leur éviter la tentation. Et pour rendre inexcusable qu’ils y cèdent.

Constitutionnelles, électorales ou judiciaires, ces propositions de réforme peuvent apparaître éloignées des préoccupations immédiates, en ces temps troublés surtout. Je les crois pourtant essentielles. Même si elles ne résolvent pas l’ensemble des problèmes auxquels notre époque est confrontée, elles m’apparaissent nécessaires pour rétablir l’indispensable confiance du peuple en ses représentants, enfin comptables de leurs promesses comme de leur action, et responsables de leurs erreurs. Vincent Lindon

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Camille Peugny, la fracture sociale

Dans les colonnes du quotidien Libération, Camille Peugny répondait aux questions de notre consœur Laure Bretton. Pour le sociologue, l’épidémie de coronavirus révèle la fracture entre deux mondes : les « vainqueurs de la mondialisation » sont chez eux, tandis que ceux qui sont « à leur service » sont dehors. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Sociologue, Camille Peugny enseigne à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Spécialiste des inégalités sociales, il est l’auteur de Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale et Le déclassement.

 

Laure Bretton – Cette crise agit-elle comme un miroir grossissant des inégalités au travail ?

Camille Peugny – La crise que nous traversons rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles : protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie.

L.B. – L’économie française étant de plus en plus « tertiarisée », on avait perdu de vue ces cols bleus…

C.P. – Dans l’économie mondialisée, le modèle de référence c’est plutôt le cadre très diplômé, mobile et vendant très cher ses compétences sur le marché du travail. La réalité, c’est que ce genre de société n’est rendu possible qu’à la condition qu’une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements. On peut aussi parler de la caissière du supermarché parisien qui reste ouvert jusqu’à 23h pour que le cadre supérieur puisse aller s’acheter un repas sous-vide en sortant du boulot. Cette organisation aggrave la dualisation du travail. On peut même parler de deux marchés du travail : le premier, celui des salariés qualifiés, et le deuxième auquel sont cantonnés les autres, sous ou mal payés et mal protégés. Avec cette crise, on a fait rentrer chez eux bon nombre de « vainqueurs » de la mondialisation et on laisse dehors ceux qui sont en partie à leur service.

L.B. – Certains appellent à un changement de paradigme social après la crise. Vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ?

C.P. – Il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise. Je crois qu’on ne peut pas attendre d’effet magique : tous les gens qui applaudissent les soignants à 20 heures ne vont pas subitement se transformer en défenseurs du service ou de la dépense publics. Mais il peut quand même y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat. Ce qui caractérise ces premiers de cordée, hors personnel soignant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui travaillent dans le service à la personne ou les caissières n’ont pas de collectif de travail. Cela les fragilise. Un livreur est seul dans son camion, sans mobilisation syndicale possible. Ce sera un combat politique de longue haleine pour prendre en compte cette division du travail. Mais on ne peut plus ignorer le déséquilibre total entre la hiérarchie des revenus et du prestige social d’un côté et celle de l’utilité sociale de l’autre.

L.B. – Le registre martial adopté par l’exécutif visait à mobiliser les Français pour qu’ils continuent à travailler. Le trouvez-vous adapté ?

C.P. – Pas du tout : les salariés dont on parle ne sont pas en guerre, ils sont au travail. L’aspect positif de cette catastrophe, c’est que tout le monde les voit alors qu’on fermait les yeux sur leurs conditions de travail jusque-là. On peut aussi rappeler que la réforme des retraites prévoit la suppression des régimes spéciaux, bénéficiant justement à une partie de ces salariés de l’ombre.

L.B. – Vous êtes un promoteur de la « société du care », du soin. C’est dans cette direction qu’il faut aller, une fois la crise sanitaire passée ?

C.P. – Une des perspectives d’avenir, c’est que l’épidémie et ses conséquences économiques et sociales nous amènent à repenser les relations entre groupes sociaux. On a parlé de « société de la connaissance », il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du « care » qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce « care ». Il est urgent de repenser la place de ceux qui sont au service des autres. Propos recueillis par  Laure Bretton

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Daniel Pennac, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Daniel Pennac. L’écrivain, natif de Casablanca et vivant à Paris, s’adresse à une jeune femme croisée dans le métro avant le confinement. Pour célébrer les vertus libératrices de la lecture.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : la saga Malaussène, Merci, Comme un roman.

Paris, à une jeune fille qui lisait dans le métro

Ma toute belle,

Tu es, je crois, mon dernier souvenir de métro. De ces temps où nous pouvions nous déplacer tous ensemble, avant que corona ne nous enferme chez nous.

Ligne 6, tu étais assise en face de moi et tu lisais La guerre et la paix de Tolstoï. À en juger par l’épaisseur de ce qui te restait à lire, tu devais être en pleine bataille de Borodino. À cette seconde où le prince André attend l’explosion de l’obus qui tournoie en crachotant à ses pieds et qui le tuera. Tu pouvais avoir dix-huit ans. Dans tes yeux de lectrice, l’ardeur disait clairement que tu manquerais ta station. Tu lisais pour toi-même, tu lisais pour Tolstoï, mais tu lisais aussi contre le métro, contre le boulot, contre tout ce qui prétendait te priver d’être.

Ce que tu lisais je l’avais lu plus d’un demi siècle avant toi et je m’en souvenais encore. Est-ce la mort ? se demande le prince André en regardant l’obus fuser si près de lui. Et voilà que pour la première fois il s’intéresse aux herbes qui frémissent, à l’air qu’il respire. Voilà que pour la première fois peut-être, il se sent absolument vivant. Il ne veut pas mourir. Pourtant, à

l’officier qui, près de lui, se jette à plat ventre pour ne pas être blessé, il dit : Un peu de dignité, voyons ! Une phrase de ce genre. Et l’obus explose.

Eh bien voilà, ma pitchounette, l’obus a explosé. Il fallait nous y attendre. À force d’attiser le feu sous la cocotte minute, Boum ! On y a tous eu droit. Chacun confiné chez soi sur toute la surface de la planète, mais désireux de vivre encore, comme le prince André. Plus de boulot, plus de métro. Plus que soi. Et tous occupés à espérer.

À espérer quoi, au fait ?

Dans mon cas, à espérer que tu puisses un jour raconter ça à des enfants.

« Mes petits, dans les années 20, pendant ce foutu confinement dû au corona virus, j’ai découvert que la lecture sauvait de tous les enfermements. Un matin sur France inter, un type a raconté que le philosophe Antonio Gramsci lisait Kipling et Anna Karenine pour s’évader des prisons de Mussolini, que Soljénitsyne, l’auteur de L’archipel du Goulag, écrivait et lisait contre le bagne et le cancer, que le Chinois Dai Sijie s’était sauvé de son camp de rééducation en lisant Balzac, que, pour ne pas devenir fou, l’otage

Jean-Paul Kaufmann avait relu indéfiniment le deuxième volume de Guerre et Paix. Ce jour-là, les enfants, j’ai donné rendez-vous aux 28 locataires de mon immeuble pour deux heures de lecture quotidienne. Je me suis assise sur mon palier et je leur ai lu Cent ans de solitude, le roman de Gabriel Garcia Marquez. Une heure le soir, une heure le matin, juste avant qu’ils ne s’endorment et juste après qu’ils se réveillent. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce furent les cent plus belles années de nos vies, mais en tout cas ce ne fut pas du temps perdu ».

Voilà ma toute belle, je pense qu’un jour tu raconteras ça aux jeunes générations. En attendant, j’embrasse ton beau visage de lectrice. Vivent toi et ton futur. Daniel Pennac

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André Comte-Sponville, propos confinés

Lors de l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, dans la presse comme à la télévision, le philosophe André Comte-Sponville s’est exprimé sur la pandémie et notre société de l’après-confinement. Un propos peut-être déroutant, assurément interpellant… Que l’on en partage ou conteste les attendus, une matière à réflexion et débat.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le remarqué Petit Traité des grandes vertus, ainsi que d’un Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville fut élève de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé et docteur en philosophie, il enseigna longtemps à  la Sorbonne avant de se consacrer exclusivement à l’écriture.

 

Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. Montaigne, dans Les Essais, écrivait : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. L’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes. Est-ce la fin du monde ? C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. C’est quand même hallucinant !

Rappelons-nous ensuite que ce n’est pas la première pandémie que nous connaissons. On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne (24 millions d’habitants). Les médias, à juste titre, ont rappelé récemment que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts (près de 24 000 fin avril, NDLR) est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons-nous enfin qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Le cancer tue 150 000 personnes en France. En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine, ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine. C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. L’exemple que je donne souvent, c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle. Voltaire écrivait joliment : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, certes particulièrement précieux, mais qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence ». Il avait raison. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans, auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité. Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent, d’un coup, va devenir disponible indéfiniment ? « Cent milliards d’euros », dit le ministre des Finances, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vies ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Qu’est-ce qu’une société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités ? Bien sûr, la dépendance est un problème majeur mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont, à mon avis, des problèmes encore plus graves que le coronavirus. De même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants… Faut-il enfin rappeler que la malnutrition tue 9 millions de personnes chaque année dont, dans l’indifférence presque générale, plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans ?

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que l’épidémie. Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement, c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 : il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 ! André Comte-Sponville

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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Patrick Chamoiseau, propos confinés

Loin de la Martinique, Patrick Chamoiseau a confié à notre consœur Muriel Steinmetz, journaliste au quotidien L’humanité, ses réflexions sur la pandémie du coronavirus. L’écrivain antillais en appelle à une mise en relation de nos individuations « solitaires et solidaires » pour vaincre le néolibéralisme. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Né en 1953 à Fort-de-France, compagnon de route du regretté Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau est l’auteur de nombreux romans et essais maintes fois primés, dont Texaco pour lequel il a obtenu le prix Goncourt en 1992. Tous ses ouvrages sont disponibles chez Gallimard.

 

Muriel Steinmetz – Comment vivez-vous cette situation inédite ?

Patrick Chamoiseau – Je suis assez contemplatif et immobile, avec tant de lectures, de besognes et d’écritures en retard que cela ne me pose pas de problème particulier. En revanche, je rumine tous les jours sur l’emprise mondiale du néolibéralisme, et comment cette emprise fait montre partout des mêmes imprévoyances, d’une même aptitude à saccager l’intérêt général, le bien commun, ou simplement l’humaine condition. Donc, je ne me demande pas quand ce confinement s’arrêtera, mais plutôt où se trouve la sortie véritable de ce cauchemar planétaire ? On sera forcés de s’accommoder d’une manière ou d’une autre au virus. Mais, pour la survie de cette planète et celle de notre espèce, on est sommés de trouver au plus vite comment se débarrasser du capitalisme et de sa fermentation néolibérale…

M.S. – Souffrez-vous de l’isolement ?

P.C. – Rien de changé fondamentalement. Les situations d’écriture sont des situations de confinement en soi, mais ce confinement est volontaire et créatif : ce n’est pas un isolement, c’est une solitude. Je vis pleinement ce paradoxe qui ramène tout confinement à une possibilité de construire sa solitude. La solitude est une lente élaboration de soi, laquelle autorise une relation sensible à l’ailleurs et au mouvement du monde. La haute solitude, c’est à la fois une étendue et une profondeur.

M.S. – Comment analysez-vous la situation à l’échelle collective ?

P.C. – De fait, comme l’a bien souligné le philosophe Abdennour Bidar, ce « confinement sanitaire » a éjecté la plupart d’entre nous d’un vaste confinement invisible : celui d’une domination de nos imaginaires par le dogme néolibéral. Nous n’avons pas été éjectés du contact avec les autres ou de la vie, mais des mécaniques du boulot-dodo-boulot, des compulsions consuméristes, de la course aux loisirs névrotiques, au driving du caddie, aux grenouillages corporatistes… Une existence sans idéal, sans engagement, sans rien qui dépasse ses propres étroitesses. Cette passion sans ailes a fini par creuser un immense vide à l’intérieur de chacun d’entre nous. Dès lors, de par le monde, en plus d’une immersion dans des réduits de pauvreté et de misère matérielles, des millions de couples se découvrent invivables et morts depuis longtemps. Des familles se révèlent à elles-mêmes incapables de faire famille avec des enfants qui leur apparaissent, au mieux comme des étrangers, au pire comme des monstres. Et quand ces enfants sont des anges, beaucoup de personnes ne savent plus comment faire-parents, vivre-avec, rire-avec, tout simplement œuvrer-avec, sans permissivité démissionnaire ou fuite dans la consommation compulsive de loisirs… Tout cela ne serait pas perçu dans le « confinement à l’ air libre » du néolibéralisme. À contrario, dans l’actuel « confinement sanitaire », en fait un « déconfinement politique et humain », et malgré la pédagogie des psychologues et psychiatres de médias, notre vacuité nous devient perceptible de manière plus ou moins douloureuse, plus ou moins obscure. Ce qui peut laisser craindre le pire…

M.S. – Quel serait le pire ?

P.C. – Peut-être le non-événement. Ce déconfinement politique et humain est paradoxalement pour nous angoissant. Il risque de susciter un immense retour -sauve -qui-peut-général vers la cage anesthésiante du système dominant, comme dans un moment libérateur. Là encore, le néolibéralisme risque de se retrouver triomphant en distribuant une myriade d’aides sociales pour dégripper son économie et l’aider à sortir, non pas d’une crise interne, mais de sa mise volontaire sous coma artificiel. Pourtant, nos réclusions perçoivent bien comment le bien commun, les services publics, l’État protecteur, le souci du plus faible ont été sacrifiés sur l’autel de l’optimisation des profits. On compte les morts et on se voit mourir. Sur le porche des hôpitaux, on trie entre la souffrance-qui-peut et la souffrance-qui-risque-de-ne-pas-pouvoir. On guette des descentes de graphiques. On euthanasie les grandes personnes dans des mouroirs scellés… Des pulsions superficielles nous viennent, on écrit, on proclame, on fait journal, on se persuade qu’une aurore est à nos portes, que les assassins d’aube seront cette fois-ci laminés et vaincus… Hélas, les assassins d’aube risquent de ne pas avoir à sortir leurs coutelas. Le virus a tout bouleversé, mais nos imaginaires sont restés pour ainsi dire sidérés : sans « révolution », ni « ré-évolution », juste en attente du top départ pour le déconfinement…

M.S. – Comment espérer un avenir rénové ?

P.C. – C’est cela qui me préoccupe vraiment. Je pense aux étranges vers d’Aimé Césaire : « Les rêves échoués desséchés font au ras de la gueule des rivières /de formidables tas d’ossements muets / les espoirs trop rapides rampent scrupuleusement/en serpents apprivoisés… » , etc. Ces rêves échoués, ces utopies desséchées, ces espoirs trop rapides et finalement apprivoisés dont parle Césaire au moment de sa douloureuse vieillesse sont pour moi toutes ces idées humanistes et justes, tous ces diagnostics portés sur le capitalisme, toutes ces alternatives possibles au néolibéralisme, toutes les listes minutieuses des voies du changement, de notre rapport au vivant, des recettes pour sauver la planète, redéfinir nos humanismes, respecter le vivant, se changer soi-même avant de pouvoir changer le monde, etc… Tout cela, nos intellects scintillants l’ont déjà formulé. J’ai moi-même écrit de nombreux manifestes. Tout cela nous a été ressorti en masse par les médias durant ce confinement-déconfinement. On est heureux de les entendre, et on s’enivre d’avance d’une fin du néolibéralisme et d’une remise en question radicale du capitalisme… Seulement, ce que l’histoire nous a montré, c’est que ces fulgurances prophétiques si justes et si précieuses se sont seulement accumulées au long des fleuves, rivières et ruisseaux de nos imaginaires. Elles ont fini par constituer des embâcles que nos imaginaires se sont toujours évertués à contourner. Je l’ai vu en 2009 en Martinique, on l’a vu ici avec les Nuits debout ou les gilets jaunes … Notre problème n’est donc pas d’alimenter l’embâcle, comme on le ferait d’un « culte désaffecté », mais de trouver comment l’habiter dans une débâcle qui nous aiderait à concrétiser un « après » véritable. Comment concrétiser ce que nous avons déjà pensé ? Comment en faire un actif partagé ? C’est le plus difficile à régler, cela ne peut plus être différé, et c’est cela qui à présent nous engorge.

M.S. – Que faire ?

P.C. – Vivre la question, peut-être. C’est en l’habitant obstinément qu’on peut envisager de défaire l’embâcle, d’organiser la débâcle génésique de toutes nos pensées et utopies triomphales. Conserver leur principe actif en nous sans la dose de triomphe illusoire. Rappelons-nous ces vers de Césaire : « J’habite l’embâcle, j’habite la débâcle, j’habite le pan d’un grand désastre ! » Ne pas s’enfermer dans une pensée de système ou système à penser des réponses, mais s’installer dans une lucidité qui fait blessure-rapprochée-du-soleil, à la manière de René Char. Une lucidité

Co Bapoushoo

questionnante dont l’inconfort stimule nos imaginations, et rend désirables de vraies accroches aux utopies, aux possibles, aux ferveurs restés noués dessous nos énergies. Habiter cet impossible sans grand récit, vivre la question comme un indépassable qu’il faut à tout prix dépasser, l’éprouver ainsi, au difficile, sans enthousiasme théâtral, dans un devenir -moléculaire, juvénile, placide et obstiné comme l’aurait aimé Deleuze. Ne pas craindre cette désespérance peut servir d’écrin à l’espoir-sans-contraire : ce « décidé-malgré-tout » capable de nous mettre en mouvement contre la gloire du désastre. C’est la tâche d’une haute politique. Sans pathos, réquisitoire ou accusation, avec juste un essaim des possibles et d’images vibrantes. Quand je dis « politique », l’image qui me trotte dans la tête n’est pas celle d’un art du « vivre-ensemble », mais bien du « vivre-en-relation de nos individualités questionnantes, solitaires et solidaires ». La relation comme l’entendait Glissant est une solidarité interactive. Elle demande que chacune de ses composantes accède à un accomplissement optimal… sinon pas de relation !

M.S. – Comment envisager des individualités solidaires sans individualisme ?

P.C. – En soignant l’individuation. L’individualisme est une perversion exacerbée par le néolibéralisme. L’individuation, c’est le soin porté à chacun par lui-même et par les autres. C’est donc la possibilité pour chacun de vivre en responsable les questions de prime abord indépassables, et avec elles de s’accomplir en tant que personne. L’individu néolibéral est isolé, même évidé, il n’a plus de questions sinon celle de sa précarité grandissante. La personne en relation est solitaire et solidaire, et donc pleine de questions à vivre, pleine du souci de soi dans le souci de l’intérêt général. Elle clarifie en elle ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut plus, ce qui l’empêche de s’en débarrasser. Elle fixe sans cligner des yeux ses propres impossibles. Elle identifie jour après jour ce qui est essentiel et ce qu’elle devrait être capable d’abandonner. Quand elle ne sait pas répondre, elle regarde la question, elle en fait une vision. Elle est politique au sens noble, ce sens inconnu du néolibéralisme ! Il nous faudra aussi faire vision du fait que cette personne devra se surmonter elle-même dans quatre « devenirs » déterminants, au sens où l’entendait Deleuze : « devenir-nature », du fait de la crise bioécologique ; « devenir-urbain », écosystème ­aujourd’hui incontournable ; « de­venir-numérique » avec le risque redoutable du fascisme digital et de l’intelligence artificielle et « devenir-cosmique », où s’activent les forces qui vont conditionner à terme notre survie planétaire. Le « devenir » n’est pas une réponse ni un chemin, c’est un mouvement de soi qui s’accomplit dans un mouvement d’ensemble. Ce qui aura réussi notre mise en mouvement personnel sera la clé offerte à la mise en mouvement de tous. Et je suis persuadé que le moindre mouvement de chacun pourra offrir suffisamment de résonances pour induire la mise-en-mouvement de tous.

M.S. – Quelles leçons y aura-t-il à tirer du désastre ?

P.C. – Juste de se rappeler que les systèmes sont plus fragiles que les poétiques, que les civilisations le sont encore plus, mais que le néolibéralisme, lui, n’est pas un système, ni une civilisation, mais un « blob » de voracités proliférantes, animées par l’idée du profit maximal, aveugle et écocide ! C’est pourquoi il est protéiforme, capable de muter de manière transversale dans presque toutes les situations. C’est lui le véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement, ni dégagé de vaccin, et face auquel notre

Co Bapoushoo

imaginaire ne dispose pas, hélas, du bouclier d’anticorps utiles à sa disparition.

M.S. – Savez-vous comment cela se passe à la Martinique ?

P.C. – Je suis de loin ce qui se passe dans la Caraïbe et à la Martinique car j’étais à Paris lorsque le confinement a été décidé. C’est du souci. Les incuries du néolibéralisme sont démultipliées par un cadre colonial archaïque que nous n’avons pas encore réussi à dépasser. Notre lutte contre le « cadre archaïque » nous fait oublier que l’ennemi de tout « devenir » est le néolibéralisme. Qu’il faut penser non plus en termes d’indépendance, ni de République-une-et-indivisible, mais de « République unie », là où des peuples responsables gèrent en égale dignité leurs interdépendances. Propos recueillis par Muriel Steinmetz

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Ariane Ascaride, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de la comédienne Ariane Ascaride adressée à un adolescent inconnu. César de la meilleure actrice pour Marius et Jeannette en 1998, Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Gloria Mundi à la Mostra de Venise 2019… Citoyenne de Montreuil (93), elle reconnaît combien la pandémie révèle et exacerbe les inégalités sociales.

 

Montreuil, bonjour « Beau gosse »

Je décide de t’appeler « Beau gosse ». Je ne te connais pas. Je t’ai aperçu l’autre jour alors que, masquée, gantée, lunettée, j’allais faire des courses au pas de charge, terrifiée, dans une grande surface proche de ma maison. Sur mon chemin, je dois passer devant un terrain de foot qui dépend de la cité dans laquelle tu habites et que je peux voir de ma maison particulière pleine de pièces avec un jardin.
Je suis abasourdie de vivre une réalité qui me semblait appartenir à la science-fiction.
À mon réveil chaque jour je prends ma température, j’aère ma maison pendant des heures au risque de tomber malade, paradoxe infernal et ridicule. La peau de mes mains ressemble à un vieux parchemin et commence à peler, je les lave avec force et savon de Marseille toutes les demie heures. Si je déglutis et que cela provoque une légère toux, mon sang se glace et je dois faire un effort sur moi-même pour ne pas appeler mon médecin. Je n’ai d’ailleurs pas fui en province pour rester proche de lui. Je deviens folle !
Sortir me demande une préparation mentale intense, digne d’une sportive de haut niveau, car pour moi une fois dehors tout n’est que danger ! Et c’est dans cet angoissant état d’esprit, que je t’ai vu, loin, sur ce terrain de foot, insouciant, jouant avec tes copains, vous touchant, vous tapant dans les mains comme des chevaliers invincibles protégés par le bouclier de la jeunesse.
Vous étiez éclatants de sourire, d’arrogance, de vie mais peut-être aussi porteurs de malheurs inconscients.
Si vous étiez dehors, c’est qu’il n’est pas aisé d’être je ne sais combien dans un appartement toujours trop étroit, c’est invivable et parfois violent.
Vos parents travaillent, eux, toujours, à faire le ménage dans des hôpitaux sans grande protection ou à livrer toutes sortes de denrées et de colis que nous récupérerons prudemment avec nos mains gantées après qu’ils ont été posés devant nos portes fermées. Prudence oblige.
Bakari, je suis née dans un monde similaire au tien. Je n’ai eu de cesse de l’avoir toujours très présent dans mon cœur et ma mémoire, et je n’ai eu de cesse de le célébrer et d’essayer de faire changer les choses.
Aujourd’hui je te demande pardon, à toi porteur sain certainement qui risque d’infecter l’un des tiens.
Je te demande pardon de ne pas avoir été assez convaincante, assez entreprenante, pour que la société dans laquelle tu vis soit plus équitable et te donne le droit de penser que tu en fais partie intégrante. Tout ce que je dis aujourd’hui, tu ne l’entendras pas, car tu n’écoutes pas cette radio.
Je voudrais juste que tu continues à exister, que ta mère, ton père, tes grands-parents continuent à exister, à rire et non pleurer.
Je ne sais pas comment te parler pour que tu m’entendes : je suis juste une pauvre folle masquée, gantée, lunettée, qui passe non loin de toi et que tu regardes avec un petit sourire ironique car tu n’es pas méchant, tu es simplement un adolescent qui n’a pas eu la chance de mes enfants. Ariane Ascaride

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Racine, en avoir le cœur net !

Fondée en 1923 par Romain Rolland, la revue Europe consacre son numéro d’avril à Jean Racine. Un regard passionnant, et exhaustif, sur le territoire du « poète du cœur ». Par les plus grands spécialistes et les plus belles signatures.

 

La revue Europe, fondée en 1923 – dont le rédacteur en chef est le poète et traducteur Jean-Baptiste Para – consacre son numéro d’avril à Jean Racine. L’ensemble s’avère passionnant, dans la mesure où les études y sont des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’heure. Georges Forestier en tête, auteur d’une biographie de Racine, ordonnateur de ses Œuvres complètes dans « la Pléiade », après Raymond Picard qui, en 1966, s’était attelé à la même tâche dans l’illustre collection, après avoir mené une rude polémique autour du Sur Racine (1965) de Roland Barthes. De l’eau a passé sous les ponts.

En finira-t-on jamais avec Racine ? Non. Cette fois, pour l’essentiel, c’est dans les lieux de la « topographie racinienne » (Alain Génetiot et Tristan Alonge) que cela se passe, soit le cabinet de lecture à Port-Royal où méditer sur les Anciens et apprendre le grec, le métier d’avocat et, subrepticement, celui de poète dramatique ; l’atelier où écrire et peaufiner les féroces répliques aux adversaires ; la scène du théâtre et la fréquentation des comédiens et, enfin, la cour. Racine y mène sa barque, à la fois « spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux ».

Ainsi résolument quadrillé, le territoire du « poète du cœur » (Voltaire ) permet d’approfondir ses secrets, depuis « Port-Royal lancinant » (Laurence Plazenet ) jusqu’à « Fidélité au vers racinien » (entretien de Jean-Pierre Han avec Claude Degliame et Jean-Michel Rabeux), en passant par « Racine lecteur d’Aristote » (Emmanuel Bury), « Racine lecteur de Cicéron et de Quintilien » (Jérôme Lecompte), « Racine devant les tragiques grecs » (Katsuya Nagamori), « Simplicité de Racine » (Jean -Yves Vialleton), « La querelle des Anciens et des Modernes » (Larry F. Norman), « Racine et la troupe de Molière » (entretien avec Georges Forestier), « Du côté de la comédie » (Charles Mazouer), « Sorties finales chez Racine » (Michael Hawcroft), « L’art de défaillir » (Jennifer Tamas), « Racine et ses livres » (Alain Riffaud), « Racine, Louis XIV et le revers des médailles » (Christian Biet), « Madame de Maintenon et Racine » (Anne Piéjus), « Racine à Saint-Cyr » (Rainer Zaiser), « Les feux de Pyrrhus » (Michel Delon) et « Un durable emportement » (entretien avec Olivier Barbarant). En prime, le cahier de création et les chroniques habituelles. Jean-Pierre Léonardini

Europe, revue littéraire mensuelle. N° 1092 (345 p., 20€) : à commander sur le  site de la revue (4 rue Marie-Rosé, 75014 Paris. Tél. : 01.43. 21.09.54).

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Avignon 2020, un festival confiné !

L’un après l’autre, les festivals sont annulés : le Fringe à Édimbourg ou celui de Bayreuth, Montpellier, Aix et consorts… Tous ? Non. Seul contre tous, le festival d’Avignon résiste. Le 8 avril, Olivier Py présentait le programme du  festival d’Avignon 2020. Comme si de rien n’était, alors que compagnies-artistes-techniciens et intermittents restent confinés dans l’incertitude…

Qu’en penser ? Le 31 mars, in Caracasseries, l’homme de théâtre Benoît Vitse devançait  Olivier Py. Parodiant la conférence de presse à venir, le déroulé d’un festival d’Avignon à huis-clos : une belle charge d’humour !

 

 

Cette année, malheureusement, nous ne pourrons pas accueillir le public. Il serait irresponsable, en effet, de remplir nos salles d’un virus aussi indésirable. Néanmoins, the show must go one comme l’a si bien dit le président Donald Trump. C’est pourquoi nous proposons une programmation réduite certes, mais de qualité.

En ce qui concerne l’affichage, il peut rester sauvage, mais il faudra regarder les affiches chacun son tour en respectant la distanciation brechtienne. Les parades seront visibles des balcons et donneront néanmoins un air de fête à la vieille cité. Les spectacles de rue sont autorisés mais devront avoir lieu dans des rues désertes. Nous n’oublierons pas le festival off et, puisqu’il n’est plus possible de recevoir un public dans une salle, nous avons récupéré les anciennes cabines téléphoniques. Aussi, profitant de cet espace que nous leur concéderons à bas prix (250 euros l’heure), les jeunes comédiens pourront s’exprimer sans exposer le public qui ne sera composé que d’une seule personne munie d’un permis de se déplacer pour 45 minutes.

La plupart des pièces seront jouées par un comédien seul, mais cela était déjà la règle depuis longtemps. On avait pressenti le pire, et on s’y était préparé.

Le festival d’Avignon, c’est tout de même l’occasion de revoir nos grands classiques. Ainsi dans la cour d’honneur du Palais des Papes, nous avons le plaisir de vous présenter En attendant Godot, avec toutefois cette petite variante : Estragon attendra Godot bien sûr, mais également Vladimir, Pozzo et Lucky qui ne viendront pas non plus, pour des raisons bien compréhensibles de sécurité.

Fabrice Lucchini, qui s’est rasé le crâne, interprétera à lui tout seul La Cantatrice chauve. « Je pense que par la suite, on ne pourra plus jamais jouer Ionesco que de cette façon. Je le sens, je le ressens, je le pressens, je le présume, je le résume » (Libération du 31 mars).

Pour des raisons de coupes budgétaires, on jouera non pas les Trois Soeurs, mais les Deux Orphelines, et elles seront toujours séparées de deux mètres. En effet, leurs jupons avec crinoline empêchent tout contact. Ce sera d’ailleurs la première fois qu’on verra des orphelines en crinoline. À ne pas manquer (Le Monde).

Il fallait un Shakespeare pour que cette édition soit à la hauteur de nos ambitions. Ainsi nous donnerons Roméo (interprété par Pierre Palmade) et Juliette (sublime Anne Roumanoff!), mais uniquement la scène du balcon qui permet aux acteurs de ne pas s’approcher. Pour respecter la durée initiale de la pièce, cette fameuse scène sera revisitée à quinze reprises avec des mises en scène toutes différentes d’Olivier Py.

Nous attendons également la nouvelle pièce de Bernard-Henri Lévy dont nous ne savons rien, mais au titre tellement évocateur et alléchant : Le raffinement du confinement m’émeut tellement.

Mais Avignon, on le sait, c’est aussi la danse. Et nous vous recommandons le superbe Solo de l’infirmière sans masque, sans gants, sans aucun matériel, accompagnée d’un violon Stradivirus. Télérama nous dit que c’est d’un dévouement et d’un dénuement absolus.

Bien entendu, il n’y aura strictement personne dans les salles durant ce festival, mais ARTE retransmettra en direct décalé les représentations et a demandé à TF1 de fournir les rires et les applaudissements enregistrés.

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Annie Ernaux, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de la romancière Annie Ernaux adressée à Emmanuel Macron. Pour dénoncer une politique qui a conduit le pays dans une situation d’extrême urgence sanitaire. Une parole émouvante, un texte fort.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Écrire la vie. Un volume Quarto chez Gallimard, qui contient : Les armoires vides – La honte – L’événement – La femme gelée – La place – Journal du dehors – Une femme – Je ne suis pas sortie de ma nuit – Passion simple – Se perdre – L’occupation – Les années.

Ce texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement  gratuite sur le web,  sous le titre Monsieur le Président.

 

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants.

Or depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’État compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’État, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.

Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » – chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale. Annie Ernaux

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Armand Gatti, porteur de feu

Il y a trois ans, le 6 avril 2017, disparaissait Armand Gatti. Un baroudeur par tout temps, un poète combattant au langage en fusion, un grand homme de plume et de scène. Sous le titre Comme battements d’ailes, Gallimard publie une sélection de ses  poèmes.

En ces temps de confinement, à lire, acheter ou télécharger : Comme battements d’ailes, poésie 1961-1999 (224 p., 9€30).

 

Dans l’aigre après-midi du 12 avril 2017, nous étions nombreux, au funérarium du Père-Lachaise, à rendre à Armand Gatti (de son vrai nom Dante-Sauveur Gatti, né à Monaco en 1924 d’un père balayeur et d’une mère femme de ménage) les honneurs dus à son rang, tout en haut de l’échelle des poètes combattants. Ainsi nous accompagnions avec cœur ce porteur de feu à la grande force libératrice, maquisard à 18 ans, arrêté, déporté, évadé, engagé dans les parachutistes britanniques, écrivain multiple, proche aussi bien de Boulez que d’Henri Michaux, grand reporter, grand voyageur dialoguant avec Mao, Guevara et tutti quanti, cinéaste, inventeur d’un « théâtre des possibles »… Bref, autant de vies que les chats qu’il aimait tant.

Chez Gallimard, sous le titre Comme battements d’ailes, paraît une sélection de ses poèmes, choisis et présentés, « éclairés » en somme par Michel Séonnet. Ce sont autant d’étages d’une fresque lyrique vertigineuse lancée à l’assaut du ciel, à  partir d’un « je » infiniment reconnaissant, à l’égard du père (l’éboueur Auguste G.), des compagnons de Résistance, des lutteurs de classe d’ici et là-bas sous l’étendard de l’anarchie, dans un brassage perpétuel de langage en fusion où se pressent des éléments métaphysiques d’hier liés au concret le plus âpre, au sein d’une frénésie d’écriture – ô combien contrôlée – littéralement d’ordre cosmogonique.

Cela s’ouvre sur Mort-Ouvrier (1961), où il est dit « Notre siècle qui es sur terre / que ton nom soit apaisé / mais que ta révolte arrive ». Viennent ensuite le Poème de Berlin (1971), la Première lettre (1978), Poème  cinématographique (1984), Docks (1990), un hymne vibrant de couleurs à la gloire de Sauveur Lusona, son grand-père qui fit « des docks de Marseille / un jardin japonais », pour finir par la Parole Errante (1999), foudroyante traversée du langage où Gramsci côtoie le kabbaliste Aboulafia, tout en sachant que « le mot chien n’aboie pas ».

L’ensemble constitue seulement des extraits d’une œuvre-monde poétique qui n’a cessé de nimber Gatti (il se rêvait un « devenir d’oiseau ») d’une aura unique tout au long de sa vie d’homme chaud et vivant. Un reste d’idéalisme m’incite à souhaiter que ce volume Comme battements d’ailes arrive par miracle dans les mains de jeunes gens qui pourraient en être atteints,  ainsi que le furent d’anciens jeunes gens dont je fais définitivement partie. Cela dit au nom d’un principe Espérance qui n’a pas encore articulé son dernier mot. Jean-Pierre Léonardini

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Erri De Luca, propos confinés

Dans les colonnes de L’Obs en date du 22 mars, Erri De Luca, l’un de nos plus grands auteurs contemporains d’origine italienne, répond aux questions de notre confrère François Armanet. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : écrivain, poète, dramaturge et traducteur, Erri De Luca, né à Naples en 1950, a publié une œuvre importante, dont Montedidio (prix Femina étranger, 2002). Tous ses livres sont disponibles chez Gallimard.

Son dernier texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement gratuite sur le web : Le samedi de la terre.

 

François Armanet – Comment vivez-vous cette épidémie ?

Erri De Luca – J’habite dans une maison de campagne au nord de Rome, entourée de champs. Je suis rentré chez moi de la montagne depuis dix jours et je suis largement autosuffisant. J’ai un bon entraînement à l’isolement. Je mène ma vie normale, je me lève très tôt, je lis et je traduis de l’hébreu ancien, pas plus de deux versets par jour, j’en suis aux chapitres sur la vie du prophète Elie. Je relis des livres d’un autre temps, notamment ceux de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem qui me soulage avec son humour. J’ai du temps pour faire des exercices utiles à l’escalade, je passe la moitié de la journée au grand air. Le soir, j’allume un feu dans la cheminée et je me cuisine un plat. J’ai l’impression un peu inconsciente que rien ne me manque. Alors, quand j’ai ce sentiment, je me souviens des gens qui ont habité ici, de mes parents qui étaient venus vivre avec moi dans cette campagne et je les entends alors me reprocher mon égoïsme. Je revois tous ces visages disparus autour de la table et je réalise que je me trompe. Mais venons à la question de ce que j’appelle « état de siège » plutôt que « guerre ». Les restrictions m’ont aidé à prendre conscience de la gravité de l’épidémie pour mes concitoyens, même si je crois être dans une

Photo Daniel Maunaury/DR

forteresse inexpugnable par le virus.

F.A. – Que vous ont apporté les expériences de votre vie – engagements politiques, vie d’ouvrier et de manœuvre itinérant, ascèse, courses en haute montagne – pour affronter cette épreuve ?

E.D-L. – La vie ouvrière m’a appris la discipline, le respect des horaires, la gestion des énergies, en plus d’une habileté manuelle. J’ai une vocation à me taire, à passer des jours totalement muet, et si j’ai envie d’écouter une voix, je chante. Vous l’appelez « épreuve », c’est juste et évident pour la majorité des gens, mais pour moi il s’agit d’une réclusion volontaire, parmi celles que je me suis déjà imposées. Chaque jour est singulier, avec ses petites variations, ses fantaisies, les nouvelles formes de la lutte acharnée d’un peuple entier. Je reste à la marge dans ce temps d’exception où l’ordre du jour est le sauvetage. Je regrette seulement de ne pas être médecin.

F.A. – Comment jugez-vous la situation italienne et l’action du gouvernement ?

E.D-L. – J’assiste à un changement tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme. Sa majesté l’Économie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaire. Au premier rang, il y a la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger. La santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Les gouvernements ne sont plus polarisés sur le budget et la finance, mais s’occupent des hôpitaux. Les fonds soustraits à la santé publique reviennent en force. L’autorité majeure, c’est le médecin, plus le banquier. Je reconnais en ce brusque bouleversement les chrismes d’une conversion. J’apprécie les mesures adoptées par le gouvernement italien, tout d’abord peu entendues par les pays de l’Union, puis successivement imitées. Même ceux qui niaient l’évidence ont dû revenir sur leur légèreté face aux pertes considérables en vies humaines. Cela change le rapport entre l’État et des citoyens qui se sentent pour la première fois l’objet d’une attention privilégiée de l’action politique. Et les nationalistes, les souverainistes autoproclamés, qui, cette fois-ci, ne peuvent même pas accuser de tous les maux le Sud de l’Italie, car

Photo Daniel Maunaury/DR

l’épidémie s’est concentrée dans les régions du Nord, se retrouvent sans arguments.

F.A. – Voyez-vous dans les mesures sécuritaires des atteintes aux libertés ?

E.D-L. – Je vois des restrictions justifiées par les risques mortels. Pendant la guerre, il y avait le couvre-feu nocturne, il fallait mettre des toiles noires aux fenêtres pour rendre plus difficiles les bombardements aériens. On a maintenant un couvre-feu diurne mais avec la possibilité de faire les achats indispensables. Les magasins sont ouverts, les denrées bien présentes. C’est une suspension de la mobilité, pas encore une atteinte à la liberté qui reste celle de pouvoir exprimer les opinions, les convictions, les croyances.

F.A. – Y aura-t-il un avant et un après cette épidémie ?

E.D-L. – Je ne me risquerai pas à la prophétie, mon impression est que l’on recommencera comme avant, avec la même compulsion, l’idolâtrie de l’économie, et l’accumulation comme horizon suprême de la vie humaine. Il pourra rester le sentiment d’une période de trêve obtenue par la planète, une espèce d’année sabbatique, avec le ciel plus ouvert, les eaux plus propres et un silence qui donnait le vertige. Un temps d’arrêt qui produit des signes de réanimation du milieu ambiant, qui redonne des couleurs aux éléments. Les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine. Il faut redonner à la planète de l’air et de l’aide. Cette période illustre terriblement notre indifférence aux changements climatiques. Le virus est un des effets collatéraux de notre occupation, le virus, c’est nous. Apprendra-t-on à être le vaccin de nous-mêmes ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir.

F.A. – Y a-t-il des raisons d’espérer en davantage de solidarité et de fraternité ?

E.D-L. – Dans les états d’urgence les personnes révèlent des énergies insoupçonnées, redécouvrent l’entraide, la disponibilité à se charger des plus faibles, comme dans les naufrages où la priorité du sauvetage va aux femmes et aux enfants. Dans les moments de détresse, l’humanité donne le meilleur et aussi le pire de soi-même. On est soulagé de constater les innombrables actes de générosité et d’exposition volontaire au danger pour de la solidarité. Ce n’est pas de la bonté, c’est l’ancienne méthode de survie du genre humain : faire chaîne commune, se serrer pour se défendre. Mais remiser les barricades du chacun pour soi.

F.A. – Vous avez la passion des livres depuis l’enfance. Quelles lectures conseilleriez-vous aujourd’hui pour affronter l’épidémie et la solitude ?

E.D-L. – Conseiller un livre, c’est imprudent, c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui. Les chefs-d’œuvre, comme Vie et Destin du russe Vassili Grossman, seraient de bons compagnons de retraite. Je préfère lire aujourd’hui des histoires qui me déplacent de mon époque. Je viens de lire un traité de Cicéron, De la nature des dieux, une confrontation d’anthologie sur les divinités du monde préchrétien.

F.A. – Non-croyant, vous êtes un lecteur quotidien de la Bible et vous avez appris l’hébreu ancien pour mieux la comprendre (et la traduire). Que peut-elle nous enseigner en ce moment ?

E.D-L. – Les livres en général ne sont ni des maîtres ni des médecins. Un écrivain disait qu’un livre n’est pas le remède ni la thérapie, il est la douleur. Les livres tiennent compagnie et améliorent notre propre vocabulaire de lecteur. Dans le cas de l’Ancien Testament, je me suis intéressé à son format original en hébreu ancien pour remonter à la source du formidable exploit théologique qu’a été le monothéisme. Il est aujourd’hui le socle de notre tradition religieuse, mais sa conception était la suprême hérésie, la prétention d’un Dieu qui prétendait renverser tous les autres autels. Je voulais lire dans sa langue une histoire où la parole n’est pas simplement un outil de la communication, mais a la force et la responsabilité de créer le monde, de le produire du néant à travers les mots de la divinité. « Vaiòmer », dit-il : et ensuite le monde fut. Je reste sidéré par la puissance de ce langage et je lis l’Ancien Testament à tous mes réveils depuis la moitié de ma vie. Elle est devenue une habitude physique, mon ouverture du temps qu’on appelle, par simplification, jour.

F.A. – Vous êtes un ardent défenseur des migrants. Cette crise ne les laisse-t-elle pas encore davantage sur le bas-côté, avec les plus démunis ?

E.D-L. – Ce repliement défensif laisse les migrants encore plus seuls. Dans le canal de Sicile, plus aucun bateau de sauvetage n’est présent, toutes les missions sont suspendues. Quelques embarcations réussissent pourtant à rejoindre Lampedusa. L’écrasante urgence de s’échapper de la Libye ne connaît pas de trêve. Les migrants, y compris mères et enfants, affrontent la mort par naufrage comme un mal mineur. Quand l’instinct maternel, le plus fort instinct de protection, est mis à l’écart, je sais que la force majeure à l’œuvre n’est pas l’espoir mais le désespoir. Dans L’Énéide, Virgile fait dire à Énée : « Le seul sauvetage pour des vaincus est de n’avoir aucun espoir de se sauver. » C’est le désespoir total qui libère des forces forcenées, qui rendent aveugles et indifférents à tout péril et risque. Même l’espoir minime d’une aide extérieure diminue l’énergie de survie. Aucun contemporain de ces odyssées ne

Photo Daniel Maunaury/DR

devrait rester insensible à tant de courage.

F.A. – On célèbre l’héroïsme des soignants. Mais n’oublie-t-on pas celui des travailleurs grâce à qui la vie ne s’arrête pas ?

E.D-L. – Ces travailleurs ajoutent à leur dure routine quotidienne un esprit de mission et de service à la communauté dans des conditions d’exposition au risque permanentes. Sur eux s’appuie le poids de la subsistance et du ravitaillement de l’essentiel pour soutenir l’état de siège. Tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre. Parce que dorénavant chacun de nous est tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude. Propos recueillis par François Armanet

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La petite Entreprise d’Anne-Laure Liégeois

La pièce Entreprise devait se jouer au Théâtre 71, à Malakoff (92) avant la mise au silence du spectacle vivant, dont nous espérons et attendons des mesures de soutien comme pour les autres secteurs de l’économie durement touchés… Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos, L’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Une peinture au vitriol du monde de l’entreprise.

À lire l’entretien avec Anne-Laure Liégeois. En cette période de confinement, trois textes à  (re)lire et savourer, acheter ou télécharger : Le marché, L’intérimaire et L’augmentation.

 

On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?), telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin L’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque, il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle, qui illustrent avec justesse l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a déjà monté à deux reprises l’Augmentation (en 1995 et en 2007), et que, de Rémi De Vos, elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini.

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers, et dieu sait s’ils sont nombreux, du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise.

Au vrai Le marché, tout comme L’intérimaire et L’augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu’ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel. Jean-Pierre Han

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