Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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Klaus Vogel, l’histoire d’un mec…

Co-fondateur de « SOS Méditerranée », Klaus Vogel publie Tous sont vivants. Le capitaine de marine a lâché la passerelle d’un porte-conteneurs pour recueillir d’improbables embarcations surchargées de détresses humaines. Tandis qu’au théâtre de l’Essaïon, Malyka R.Johany court De Pékin à Lampedusa.

Histoire peu banale que celle de cet homme réservé et pudique au regard limpide, très loin du baroudeur à la recherche d’une image médiatique ! Il nous la conte dans son livre Tous sont vivants. En fait, il n’aura eu pas moins de quatre vies. « Je ne voulais pas être marin, je voulais être médecin »  confie-t-il d’emblée.

Avant d’entreprendre ses études, le jeune bachelier de 17 ans veut travailler comme ouvrier « pour sortir de mon milieu bourgeois, confortable…». Ce sera sur un bateau, il embarque sur le Bavaria, direction l’Indonésie ! «  En six mois, j’ai appris à accomplir tous les travaux réservés aux matelots ». Après cette expérience très formatrice, il commence ses études de médecine à la faculté de Regensburg mais il tombe de haut. « Au fil des mois, j’ai découvert avec étonnement, puis déception et ennui que ces études ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé. Tout était théorique, distancié, glacial. Nos seuls contacts avec les corps étaient les séances de dissection ».  Il découvre aussi le mandarinat tout puissant du milieu hospitalier de cette époque, les grands professeurs inaccessibles aux équipes et aux malades. Il s’accroche cependant à son rêve d’enfant et réussit l’examen de fin de deuxième année. Il décide de faire une pause.

Désireux de reprendre son cursus d’apprentissage dans la marine, il recontacte la compagnie Hapag-Lloyd et embarque à nouveau pour sept mois de navigation. D’abord en Amérique du Sud, puis en Mer du Nord. En 1978, il décide d’intégrer l’école d’officiers de marine marchande de Brême, sans abandonner son idéal de soigner les gens. « J’ai travaillé parallèlement à l’hôpital comme aide-soignant… J’ai tenu quelques mois, mais le rythme était infernal, tout me passionnait ! J’étais heureux mais épuisé ». Rapidement, il a fallu choisir : ce sera la navigation. Cependant, à l’hôpital il fait une rencontre déterminante, Karin, élève infirmière qui sera sa compagne de toujours, mère de ses quatre enfants mais aussi et surtout soutien et partie prenante de tous ses combats et engagements futurs. Au printemps 1982, survient un incident marquant. Fraîchement diplômé à 25 ans, il est lieutenant de pont sur le cargo Kongsfjord. « Chargé de tracer la route sur la carte, j’ai fait au plus court, au plus direct, au plus logique : traversée de la mer de Chine…..Je savais que nous risquions de croiser des boat people. J’avais entendu parler du Cap Anamur, le navire allemand, et de l’Île de Lumière, le navire-hôpital français…. Nous avions beaucoup de place à bord. Le capitaine a refusé mon tracé… Je me suis tu, j’ai obéi ». La nuit suivante, il fait un cauchemar qui deviendra récurent : il ne parvient pas à retenir les mains d’hommes et de femmes en train de se noyer.

Avec la naissance de Lena, son premier enfant qu’il veut voir grandir, il quitte la compagnie, désireux de reprendre des études pour un semestre ou deux. « Je me suis donc lancé dans des études d’histoire, de philosophie et d’économie à l’université de Göttingen…Je voulais comprendre comment deux guerres mondiales avaient fait exploser le vingtième siècle ». L’étudiant est brillant, on lui propose rapidement une bourse qui lui permet de continuer à étudier en subvenant aux besoins de sa famille. Il s’interroge sur le nazisme, veut en savoir plus. Son double « ADN » familial le place dans l’œil du cyclone qui a ravagé l’Allemagne puis le monde. En effet, son héritage généalogique se résume en une phrase : « la famille de mon père était communiste, celle de ma mère, nazie ». Hugo Vogel travaillait à Hambourg pour le journal « Rouge » comme ouvrier typographe, « il a rencontré ma grand-mère Rosi aux jeunesses communistes ». Du côté maternel, c’est une autre histoire. « Mon grand-père Erich Von Lehe, était un historien érudit, il lisait et écrivait couramment le latin, et un officier d’infanterie de marine. Il a adhéré au parti nazi dans les années 1930 et s’est engagé dans les SA… Jusqu’à quand a-t-il suivi Hitler ? Je l’ignore mais je sais qu’il est resté loyal à ses supérieurs jusqu’à la fin ». Ce qu’il a appris de plus gênant sur le passé de ce grand-père ? Son amitié avec le sinistre Léon Degrelle, chef belge des SS de Wallonie, négationniste jusqu’à sa mort en 1994. En revanche le destin de sa grand-mère Sigrid (la femme d’Erich) est assez émouvant. « Inconsolable d’avoir découvert après coup les horreurs du régime nazi, elle a sombré dans une sévère dépression. Enfant, ma mère se souvient de l’avoir entendue parler de « unsere grosse Schuld, notre grande responsabilité ». Bien évidemment, dans la famille von Lehe, on n’évoquait jamais cette période de l’histoire et la compromission familiale, à l’exception de la courageuse Sigrid ! « Presque 50 ans de silence familial depuis la fin de la guerre, nous sommes tous nés et avons tous grandi dans ce silence ».

Notre marin-étudiant-historien-chercheur s’installe à Paris à la rentrée 1986 pour une année universitaire. Il prépare son doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans ses bagages Karin, bien sûr, Lena et Max leur deuxième enfant. Ce séjour explique l’aisance de Klaus Vogel dans notre langue, il tissera de nombreux liens durables dans notre pays ainsi qu’en Italie. En 2000, sa mission de coordinateur de recherche achevée, il se retrouve au chômage. Son thème de prédilection sur le nazisme, et le concept de « spirale de violence » en général, reste en suspens faute d’avoir trouvé un financement et d’avoir pu réaliser son rêve de fonder une « maison d’Anne Franck ». Finalement, le « break » des études aura duré… dix sept ans ! Troisième tranche de vie, « à 44 ans, j’ai décidé de reprendre la mer… J’ai trouvé un poste de second dans une bonne compagnie. En dix-sept ans, c’était la première fois que j’avais un vrai contrat qui me permettait de ne plus me demander chaque année comment j’allais subvenir aux besoins de ma famille ». Il retrouve le plaisir de naviguer et s’apaise, « en m’éloignant des côtes j’ai pris du recul et j’ai repris mon souffle ». Il accède au grade de capitaine en 2005. Deux ans après, il retrouve la compagnie Hapag-Llyod de ses débuts de mousse pour prendre la barre de gigantesques porte-conteneurs.

Cette sécurité prend fin brutalement. En novembre 2014, la compagnie invite tous ses capitaines au siège de Hambourg pour un grand symposium. Ce matin-là, dans sa chambre d’hôtel, il entend à la radio l’interview d’un représentant des garde-côtes italiens, qui réagit à l’arrêt soudain de l’opération Mare Nostrum : les états européens refusent de prendre en charge la suite des opérations. Il rejoint la réunion, la tête ailleurs, obsédé par ce qu’il vient d’entendre. « Qui va leur porter secours désormais ? Va-t-on les laisser se noyer ? J’ai à nouveau senti le poids du silence, écrasant, qui s’abattait sur mes épaules ». Quelque chose de profond lui remue les entrailles, peut-être l’évidence de « unsere grosse Schuld », à moins qu’à ses oreilles ne revienne une autre phrase de sa grand-mère, « nous devons regarder ce qui s’est passé avec les yeux grands ouverts »… C’est irrépressible, il ne sera pas complice par passivité de ce drame contemporain, « quelque chose en moi a dit Non… Je me suis levé et je suis parti ». Informée de sa démission surprise, Karin hésite à peine, « ok, je comprends », commente-t-elle en trois mots.

Quatrième phase de vie, peut-être la plus dure mais la plus exaltante aussi ! Fort de son intention de sauver les gens qui se noient en méditerranée, il dévore la documentation, passe des heures sur internet pour découvrir une réalité encore plus effarante qu’il ne le pressentait. « Plus je lisais et plus l’idée s’imposait à moi : si les gouvernements européens ne réagissent pas, il faut que la société civile européenne se mobilise ». Trouver un grand bateau et bien sûr des capitaux ? La tâche est ardue, le chemin sera long, l’association s’appellera « SOS Méditerranée ». Il contacte ses amis et ses nombreuses relations en Europe, il étudie le fonctionnement des ONG et part avec Karin à Lampedusa. Avec trois membres parisiens de Médecins du Monde qui les rejoignent, ils sont accueillis par la maire Giusi Nicolini. Elle les écoute avec émotion, les regarde et lâche « Siete pazzi ma sono con voi, vous êtes fous mais je suis avec vous » ! Avant son départ de France,  Klaus Vogel avait fait la connaissance de Sophie Beau et de sa longue expérience dans les projets humanitaires. Très vite, l’accord est conclu, le tandem franco-allemand est né : Sophie portera le projet en France. Tous deux signent à Berlin, le 9 mai 2015 – jour de l’Europe, la charte fondatrice du réseau européen SOS Méditerranée. Ne reste qu’à trouver un bateau et de l’argent…

Klaus Vogel ne veut pas solliciter le sponsoring des entreprises du CAC 40. La contribution doit rester citoyenne, venir de la société civile, c’est impératif. Lancée en 2015, via un site de financement participatif, la levée de fonds est un succès. Il reste à trouver « le » bateau, suffisamment grand et costaud, à recruter et former des équipes de navigation. Pendant ce temps, la tragédie en mer ne cesse de s’amplifier et ses amis italiens s’inquiètent de ne rien voir venir. Juste un an après sa démission, ils visitent en novembre l’Aquarius, un patrouilleur de pêche de 77 mètres qui, avec les aménagements nécessaires, devrait convenir à la mission. Les tractations sont laborieuses avec le propriétaire, il manque encore des fonds. Enfin, « le 22 décembre, nous signons au nom de SOS Méditerranée un contrat d’affrètement pour trois mois et demi. Il sera à notre disposition en mer Baltique à partir du 15 janvier 2016 ». Il était temps, Klaus Vogel est à bout de force alors que la véritable aventure de sauvetage ne fait que commencer. Ce sera le soir du 20 février, jour de l’appareillage en direction de Lampedusa, depuis l’Ile de Rügen dans la Baltique.

Quelques jours plus tard, au large de la Libye, l’émotion est grande lorsqu’ils reçoivent un signalement du MRCC de Rome (Maritime rescue coordination center), l’organisme sous l’égide duquel ils opèrent. « Je cherche avec mes jumelles et à un moment, je le vois… C’est hallucinant. Inimaginable. Quand on connaît la Méditerranée, c’est impensable… Follement dangereux. Et les gens qui ont fait monter des humains sur ce machin et les ont livrés à la mer sont des criminels ». Soulagement, ils seront tous sauvés. Son projet fou a réussi. En mai 2017, ils auront effectué plus de cent sauvetages et récupéré dix-huit mille rescapés. Mais ne l’oublions pas, le fonctionnement de l’Aquarius coûte 11.000 € par jour et dépend uniquement des dons privés de citoyens européens ! Ce mois d’août verra de sinistres tentatives réactionnaires contrecarrer les opérations de sauvetage sur zone des différents navires européens. Elles provoqueront la courageuse réaction de l’UGTT, l’Union générale des travailleurs tunisiens. Le puissant syndicat demandera à tous ses agents et employés portuaires d’empêcher le ravitaillement du bateau en question.

Au printemps 2017, Klaus Vogel a passé le relais pour les fonctions opérationnelles, mais il continue de veiller sur SOS Méditerranée. « Je veux avoir le temps d’être un grand-père pour Léo, un père pour mes enfants, un mari pour Karin ». Modeste, bien qu’ayant fait plus que la part du colibri, Klaus Vogel l’assure, « l’Aquarius n’est pas un miracle. Ce bateau est la preuve concrète de ce que des humains ordinaires peuvent réaliser lorsque leur horizon de pensée s’ouvre suffisamment pour trouver un champ d’action ». Chantal Langeard

Tous sont vivants, par Klaus Vogel (éditions Les Arènes, 272 p., 17€)

 

De Pékin à Lampedusa…

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une

Co La Birba compagnie

athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté au théâtre de l’Essaïon, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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Beckett, au crible de Naugrette

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne nouvelle, Catherine Naugrette publie Le théâtre de Samuel Beckett. Le parfait vade-mecum de l’œuvre du prix Nobel de littérature en 1969.

 

 

En un mince volume, grâce aux vertus de la connaissance et de la réflexion, Le théâtre de Samuel Beckett est un parfait vade-mecum de l’œuvre de celui qui, en 1969, vingt et un ans après la composition de En attendant Godot, obtint le prix Nobel de littérature et s’abstint d’aller le chercher à Stockholm. Le premier chapitre, « L’aventure théâtrale », synthétise les éléments biographiques et les grandes lignes de son écriture, dans la poésie, le roman et le théâtre. On sait que Beckett (1906-1989), irlandais de naissance de famille protestante, venu en France avant la guerre, se mit assez rapidement à écrire dans notre langue. Il paraît qu’il en adopta définitivement l’esprit le jour où il saisit tout le sel de l’expression « le fond de l’air est frais ». Catherine Naugrette analyse ensuite, en un chapitre dense intitulé « Une esthétique de la pénurie », l’évolution de l’œuvre dramatique (quoique antidramatique, en somme), laquelle, sur la scène, l’écran de télévision, voire le film, et à partir de ce que Beckett nommait « dramaticules », s’acheminera résolument vers une dramaturgie du dernier souffle et de la disparition irrémédiable.

Le grand mérite de ce livre est qu’il soit composé en une langue claire, ce malgré la complexité de l’enjeu. Fruit d’un didactisme souple désireux de partage, ce Samuel Beckett fait intelligemment le tour des questions en répertoriant au passage les racines de l’inspiration du maître de l’aporie (soit l’impasse irréfutable du seul métier de vivre) et de l’effacement progressif, en citant au passage maintes interprétations qu’il a suscitées, sans faire l’épargne de ses sources secrètes, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature. De Dante à Mallarmé, via Proust et Joyce, le corpus clandestin de l’univers de Beckett, enté sur la pénurie et l’épuisement, est peuplé de maîtres anciens, fussent-ils utilisés a contrario. Dans « Un comique paradoxal », est examiné le problème entêtant du rire noir de Beckett, soit son humour issu de profondeurs bibliques et qu’on dirait volontiers de couleur métaphysique, ce qui interdit de s’esclaffer. Enfin, dans « Un théâtre pour demain », Catherine Naugrette envisage les suites esthétiques contemporaines de l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de décloisonner tous les arts, ce qui est à l’ordre du jour. Une bibliographie sélective complète le tout. Jean-Pierre Léonardini

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Nelly Todde, kiosquière à Paris

Installée dans le quartier Saint-Michel à Paris, Nelly Todde assiste, impuissante, à la désaffection du public pour les journaux. Kiosquière depuis trente-trois ans, elle dénonce les méthodes des diffuseurs et des éditeurs.

 

« J’ai démarré place de l’Opéra, dans un petit barnum en bois. À l’époque, même en ne vendant que des journaux, je gagnais bien ma vie. Je travaillais seule. C’est ce que j’aime dans ce métier. Et il y a les clients. Tu discutes, tu refais le monde, tu deviens « leur » marchand de journaux ». Nelly s’arrête de parler. L’homme devant elle cherche ses mots, trahissant un accent italien. « La préfecture ? Tout droit, boulevard du Palais ». « Comme on est un commerce de rue et qu’il n’y a pas de portes, les gens ont tendance à nous prendre pour un bureau de renseignement. On fait partie du tissu social. Le kiosque est un repère : pour les touristes, les petits vieux, ceux qui vivent dans la rue… ».

Jusqu’en juillet 2016, Nelly était dans le quartier des Abbesses, dans le 18ème arrondissement. Avec les attentats et la chute de la fréquentation, elle a quitté Montmartre pour reprendre un kiosque dans le Quartier Latin. « Mais une clientèle ne se fait pas en six mois. Et puis, la crise de la presse est réelle ». Amorcée au début des années 1980 avec l’offensive des éditeurs dans le domaine des abonnements, la baisse des ventes s’est accélérée avec l’arrivée des gratuits (20 minutes, etc…), la commercialisation en grande surface et dans les boulangeries, et plus récemment l’avènement du numérique. « En début de carrière, je vendais 40 Figaro et 60 Monde par jour. Aujourd’hui, je n’en fais plus respectivement que 10 et 30… ». De fait, sans le hors presse (cartes postales, chargeurs de téléphone, confiserie, porte-clés, plans indicateurs…), impossible de s’en sortir. Mais ce qui fait encore plus enrager Nelly et ses collègues, ce sont les stocks qu’ils sont obligés d’entreposer dans des espaces réduits, 12 m2 pour elle. « On a ni le choix des magazines, ni celui des quantités, qui sont imposées par les diffuseurs (Presstalis, les ex-NMPP et MLP, les Messageries lyonnaises de presse, ndlr). On se retrouve à devoir faire toujours plus de manutention, et surtout à exposer des revues qui ne se vendent pas, qu’on ne peut pas refuser, et qu’on paye d’avance. Non seulement les éditeurs se font de la trésorerie sur notre dos, mais parfois, il faut ramer pour se faire rembourser les crédits d’invendus ».

19 heures : Nelly fait l’inventaire des quotidiens. « Wall Street Journal : reçu un, rendu un. Le Financial Times : reçu quatre, rendu quatre…  Si même ceux qui ont du pognon n’achètent plus de journaux ! », dit-elle en s’esclaffant. Une heure et demie plus tard, elle a rangé sa caisse. À peine plus de soixante euros net, pour onze heures de travail. « Si je songe à arrêter ? Pas du tout. J’aime toujours ce métier et je crois dans le pluralisme de l’information. En revanche, c’est vrai qu’on est pris en étau entre les diffuseurs et les éditeurs, qui se foutent éperdument que la majorité d’entre nous bossent douze heures par jour, parfois sept jours sur sept, pour moins de 4 euros de l’heure… ». Et de conclure, « les kiosques appartiennent au patrimoine urbain de Paris. Or, si rien n’est fait de la part de la Mairie et des distributeurs pour travailler les points de vente autrement que comme des vitrines publicitaires, le métier va disparaître ».

En 2019, de nouveaux kiosques vont faire leur apparition. Avec, pour la première fois, des toilettes… en option ! Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Repères

La capitale compte 350 kiosques à journaux. C’est en 1857 que les kiosques de presse firent leur apparition en remplacement des baraques vétustes des premiers marchands de journaux. Ils sont gérés par la société MediaKiosk, qui en a reçu la concession par la Ville de Paris. Bien qu’ayant le statut d’indépendant, les kiosquiers n’ont le choix ni des journaux qu’ils vendent, ni des horaires d’ouverture et ne sont pas propriétaires de leurs fonds. Au nombre de ses revendications, le syndicat des kiosquiers réclame la garantie d’une rémunération horaire équivalant au minimum au Smic.

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise. Qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées ! Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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Hordé, des mots justes sur un lourd silence

Le dernier essai de Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille depuis 1989, s’intitule l’Artiste et le Populiste, avec pour sous-titre « Quel peuple pour quel théâtre ? ». Philosophe de formation, il prend ce thème de haut, sans se cantonner au ciel des idées.

 

S’il multiplie les formules irréfutables (« Le populisme, c’est du peuple sans le soulèvement, soit une supercherie » ou encore « Être réactionnaire, ce n’est pas se référer au passé, c’est le figer »), en lui l’instigateur de théâtre, le citoyen, le connaisseur sensible cohabitent pour analyser la situation concrète au sein du « lourd silence qui pèse sur la culture, la défigure et laisse libre cours aux dérives populistes et démagogiques ». « L’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire, affirme Jean-Marie Hordé avec force, profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence », le pire danger étant « quand la vertu prend le masque du nombre ». Il parvient donc, en un style vif au service d’une pensée coupante, à faire le tour, en somme, de la mise en question récurrente de « l’échec de la démocratisation culturelle », fallacieux prétexte à l’aveulissement d’une politique d’État renonçant peu à peu, depuis au moins 2007, sous le règne de Sarkozy, à un dessin ferme et résolu.

Il est dans cet écrit, L’artiste et le populiste, des séquences passionnantes, entre autres celles qui ont trait à la singularité de l’artiste face à la norme instituée, d’où il ressort que  « l’art n’est pas légitime par son succès, mais par l’imprévisibilité de ce qu’il donne à voir, par l’imprévisibilité de son audience ». Et puis, « sur le champ de la culture, l’opposition du peuple et de l’élite ne correspond à aucune réalité », car « ce qui se joue est une porosité, un va-et-vient incessant ». Mais alors, qu’est-ce qu’une assemblée silencieuse constituée au hasard, de soir en soir ? Il y assemblée possible lorsque, entre le spectacle et le spectateur, quelque chose entre chacun d’eux prend vie. « L’assemblée dispose qu’il n’y a pas d’entre-nous clos ou communautaire, mais qu’il y a entre chacun de nous et en chacun la place d’un tiers ». Au nombre des réflexions stimulantes que nous offre Jean-Marie Hordé, je privilégie volontiers celle-ci : « Il n’y a pas de communauté réelle constituée par la coprésence de subjectivités et d’histoires différenciées ; il y a des communautés imaginaires réunies par les souvenirs différents d’une expérience commune, vécue simultanément ». Jean-Pierre Léonardini

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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