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Dictature à domicile

Au théâtre de la Bastille (75), l’auteur et metteur en scène Davide Carnevali présente Portrait de l’artiste après sa mort. Fort d’un récit captivant, le comédien Marcial Di Fonzo Bo revient en Argentine sur les traces d’un musicien disparu au temps de la dictature. Entre fiction et réalité, le devoir de mémoire.

D’abord, le titre. Énigmatique, intrigant. Portrait de l’artiste après sa mort. Seul sur scène, dans un décor en construction, une sorte de studio tout ce qu’il y a de plus simple, Marcial Di Fonzo Bo regarde les techniciens s’affairer. Au-dessus de lui, un écran sur lequel s’affiche le plan de Palermo, l’un des quartiers les plus en vogue de la capitale argentine. Sur un tableau accroché à une cloison, on peut lire : Argentine, 1978. Un jour, Marcial reçoit une lettre en provenance du ministerio de Justicia y Derechos humanos, avenida Sarmiento 329, Buenos Aires, Argentine. Son prénom est mal orthographié, Marzial, un z à la place du c. Mais l’adresse est bonne. Le courrier évoque la réaffectation d’un appartement sis Avenida Luis Maria Campero 726, à Buenos Aires, dont Marcial aurait hérité d’un oncle, un certain Jorge Luis Di Fonzo. Marcial n’a jamais entendu parler d’un tel oncle.

Avec Davide Carnevali, l’auteur de la pièce, ils décident de se rendre à Buenos Aires pour tenter de comprendre l’affaire. Pour Marcial, argentin de naissance, français d’adoption, c’est un retour au pays natal dans des conditions étranges. Quant à Davide Carnevali, il tombe malade à peine arrivé et ne sortira pas de l’appartement, plutôt glauque, qu’ils ont loué sur Airbnb. Marcial, seul sur scène, nous conte cette histoire. On est tout ouïe. Le récit va s’articuler autour d’un Argentin, un certain Luca Misiti, compositeur, pianiste, disparu sans laisser de traces le 25 juin 1978, le jour de la finale de la Coupe du monde que remporta l’Argentine face aux Pays-Bas. Où l’on découvre avec Marcial que Misiti fut le dernier occupant de l’appartement de l’oncle Di Fonzo. L’appartement est resté en l’état : vieille radio posée sur le plan de travail de la cuisine, fauteuil, table basse et son cendrier en cristal, tapis. Seul le piano, dont on devine l’emplacement, n’est plus là. Enfin, pas tout le temps là. L’histoire de Misiti fait écho à celle de Schmidt (sans la lettre d), dont le musicien argentin avait retrouvé les partitions, un pianiste juif allemand lui aussi porté disparu alors qu’il s’apprêtait à fuir la France de Vichy.

Entre réalité et fiction

Le récit vertigineux auquel nous convie Marcial Di Fonzo Bo se déploie sur plusieurs échelles spatio-temporelles, dans une superposition où passé et présent s’entrecroisent sans que jamais le spectateur ne perde le fil d’Ariane de cette intrigue. Cette histoire fait même ici un détour par la bataille d’Alger, les méthodes employées par quelques officiers français ayant inspiré leurs « homologues » argentins. Dans l’appartement de Misiti, aucune trace du vieil oncle de Marcial. C’est comme si personne n’avait habité là depuis ce 25 juin 1978. Marcial imagine la scène. Et nous avec. Une vieille Ford rouge aux vitres enfumées. Un flic en civil, visage caché par des lunettes noires. Les cris de détresse de Misiti se confondent avec les cris de joie des supporters argentins. La Ford démarre, direction l’Esma, l’École de mécanique de la marine, qui fut un centre de torture. C’est de là que décollaient les avions pour jeter les corps des prisonniers au-dessus de l’océan. Tous les indices concordent pour enrichir le récit. Pourtant, où est la vérité dans cette histoire ? Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est voulue, assumée, revendiquée. On est à la fois troublé par ce récit où fiction et réalité ne cessent de se renvoyer la balle. Y a-t-il eu jamais un Misiti ou un Di Fonzo habitant Avenida Luis Maria Campero, 726, Buenos Aires ? Le spectateur se prend au jeu.

Portrait de l’artiste après sa mort tient de la contre-enquête et d’une course-poursuite contre l’oubli, celui qui efface de nos mémoires l’Histoire. Combien de Misiti ou de Schmidt sont-ils tombés dans les limbes de l’Histoire ? Les spectateurs sont pris à témoin. Mieux, ils sont totalement immergés dans ce qui se joue sous leurs yeux. Le piano semble le seul témoin de la scène d’enlèvement. Les notes jaillissent de l’instrument sans que personne n’en joue. Les fantômes des disparus hantent cet appartement. Un appartement témoin soudain transformé en musée que les spectateurs, invités à monter sur le plateau, vont alors visiter. En 2023, l’Esma est devenue musée de la Mémoire de l’Argentine. Le texte de Davide Carnevali est créé pour être adapté à tous les pays en fonction des acteurs qui l’interprètent. Le théâtre prend soudain tout son sens : il ne parle pas au nom d’une personne en particulier mais de tous ceux qui sont passés entre les mains de la dictature, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Marie-José Sirach, photos Victor Tonelli

Portrait de l’artiste après sa mort (France 41-Argentine 78) : jusqu’au 27/11, 20h30. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Les 15 et 16/01/25, au CDN de Montluçon. Du 20 au 22/02, au Théâtre de Liège (Belgique). Du 26/04 au 07/05, au Quai-CDN d’Angers. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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Fernando Pessoa sous toutes les coutures

De l’écrit à la scène, Fernando Pessoa livre toutes les facettes de son personnage. Avec Nicolas Barral et son roman graphique L’intranquille Monsieur Pessoa, avec la mise en scène de L’intranquillité signée de Jean-Paul Sermadiras. La notoriété du petit employé de Lisbonne, enfin universellement reconnue.

Fernando Pessoa (1888-1935), petit employé à Lisbonne, fut reconnu sur le tard poète d’envergure universelle. Sous le titre L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral publie un roman graphique de belle venue : un jeune pigiste suit à la trace l’écrivain qui crache du sang, afin d’en rédiger la nécrologie avant son décès. Le trait est vif, l’intrigue ingénieuse. Lisbonne est vue en couleurs de mélancolie. Barral invente que deux « hétéronymes » de l’écrivain (si souvent caché sous des identités fictives) lui demandent des comptes.

Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Robert Wilson, grand imagier devant l’Éternel, a montré Pessoa  Since I’ve been me, en anglais, français, italien, portugais. Sept interprètes de haut vol, de classe internationale, Maria de Medeiros en tête, ressassent en quatre langues (Pessoa était polyglotte) des sentences frappantes de celui qui affirmait : « La solitude me désespèrela compagnie des autres me pèse ». La gravité du propos est contrebalancée par des séquences virevoltantes, héritées de la parade de music-hall anglo-saxon. Par deux fois, une sorte de prodigieux diorama nous rappelle que Wilson reste le maître de l’enluminure moderne.

L‘hommage à celui qui eut le front de dire que « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » a commencé pour moi en octobre, à la Station-Théâtre à La Mézière, sur la route de Rennes à Paimpol. Gwenaël de Boodt, poète qui a de l’or dans les mains, a transformé ce bâtiment prosaïque où l’on faisait le plein, en un théâtre chaleureux. Ce soir-là, la Compagnie du passage, dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, présentait L’intranquillité avec deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens, Olivier Ythier et Thierry Gibault. Ils distillent avec art les réflexions aiguës de l’homme à part qui fouille sa conscience. Ils boivent sec (c’est joué), Fernando Pessoa souffrait de cirrhose. On dirait des Pensées de Pascal, mais sans Dieu. Voilà un dialogue vertigineux mené par deux maîtres comédiens, dans une petite forme qui vise très, très haut. Et l’on entend, ici encore, la voix exquise de Maria de Medeiros. Jean-Pierre Léonardini

L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral (Dargaud, 136 p., 25€). L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 29/11 au 100, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Le Livre de l’intranquillité (624 p., 29€) est publié chez Christian Bourgois éditeur.

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Rebotier, six pieds sous ciel

Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.

Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.

Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».

Machines parlantes et bruits de la nature

Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.

En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici

 Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.

Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois

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Persanes, belles et rebelles

Jusqu’au 31/12, au Fort d’Aubervilliers (93), Bartabas présente Femmes persanes, cabaret de l’exil. Le théâtre équestre Zingaro, entre musiques-chants et danses, rend hommage à ces femmes d’antan, fières cavalières et amoureuses à l’égal de l’homme. Un spectacle d’une puissante force et beauté, tant humaine qu’artistique.

Sous l’enceinte chaude et colorée du théâtre équestre, au Fort d’Aubervilliers, la piste circulaire et ensablée libère l’entrée des protagonistes : chevaux, ânes et mulets… Point de fouet ou de meneur de revue, le dialogue entre la bête et l’humain est instauré depuis fort longtemps. En ce lieu, on se parle à l’oreille, murmure et complicité sont rituel institué ! Les équidés, premières et sublimes vedettes à l’écoute de Bartabas, le maître des lieux. Leur robe, unie ou tachetée, rivalise de beauté avec les costumes des artistes, acrobates et danseuses, musiciennes et chanteuses. La musique s’envole, comme le corps des cavalières sur la croupe de leur monture, sublime harmonie entre prouesses physiques et lignes mélodiques.

Au temps d’antan, au temps d’avant, du temps de cette civilisation scythe fondée sur le matriarcat, l’enfant né recevait le nom de sa mère, la femme s’avançait debout sur sa monture à l’égal de l’homme, la poétesse chantait à visage découvert la beauté du monde et les plaisirs de la passion amoureuse… Elles étaient afghanes ou iraniennes, Persanes belles et rebelles ! Aujourd’hui, artistes en exil, sur la cendrée elles font entendre cris de colère et chants d’amour, convoquant les vers les plus beaux de leur tradition écrite ou orale. Au centre de la piste, une petite chaise d’écolier, image pathétique qui nous renvoie à la situation dramatique de ces filles, jeunes ou pas, interdites de tout enseignement et exclues de toute vie publique. Entre danseuse soufie en robe rouge sang, cohorte d’oies qui traverse l’espace, enivrantes musiques et chants envoûtants, numéros équestres d’une haute prestance, une bande de piteux mollahs enrubannés caracole à dos d’âne.

Un hymne à la femme libre et fière, voltigeuse écuyère qui révèle au public ensorcelé ses talents et qualités, un orchestre d’instruments traditionnels qui scande les mélodies d’un monde détaché de tout dogme mortifère. Un spectacle d’une incroyable beauté, d’une puissante force évocatrice, symbole du jour bienvenu où femmes et hommes chevaucheront à égalité le futur de l’humanité. Yonnel Liégeois

Femmes persanes, cabaret de l’exil : jusqu’au 31/12, les mardi-mercredi-vendredi et samedi à 19h30, le dimanche à 17h30. Le Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17).

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Balzac, la descente aux enfers

Au théâtre de la Tempête, le Nouveau Théâtre Populaire propose Notre comédie humaine. Un triptyque audacieux, et décoiffant, d’après Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Du vrai théâtre populaire qui fait du grand romancier notre contemporain.

Lucien, jeune provincial sans fortune, rêve de monter à Paris pour y atteindre la gloire littéraire. Balzac raconte ses aventures dans deux romans clef de la Comédie Humaine, Illusions perdues (publié entre 1837 et 1843) et Splendeurs et Misères des courtisanes (paru entre 1838 et 1847). Le collectif Nouveau Théâtre Populaire (NTP) présente l’épopée de Lucien dans trois mises en scène de styles différents, mais dans une scénographie unique qui évolue au cours des événements. Ce qui donne lieu, si l’on veut assister à l’intégralité, à six heures trente de théâtre, dont 1h d’intermèdes et 1h d’entr’acte. Le premier spectacle correspond au début d’Illusions Perdues, Les deux poètes, qui prend la forme légère d’une opérette : Les Belles Illusions de la jeunesse. Le deuxième est une satire politico médiatique, récit des tribulations de Lucien dans la jungle parisienne, tiré du deuxième chapitre du roman, Un grand homme de province à Paris. Enfin Splendeurs et Misères, adaptation de Splendeurs et misères des courtisanes, est un sombre drame policier sur fond de spéculations financières.

En préambule, et lors des deux entr’actes, le public est invité à partager des intermèdes en résonnance avec les trois pièces. Les comédiens jouent, chantent, déambulent avec des textes de Balzac ou d’autres auteurs de l’époque. Une traversée onirique de l’œuvre qui accompagne les dérives de Lucien dans la jungle de Paris. Il est peut-être préférable de voir cette trilogie dans sa continuité chronologique, mais chaque pièce, opérette, comédie, tragédie fonctionne de manière indépendante.

Les Belles illusions de la jeunesse adaptation et mise en scène d’Émilien Diard-Detœuf

La troupe nous accueille en chanson devant le décor en carton pâte d’un petit théâtre de province : « Soyez les bienvenus dans nôtre co co co comédie humaine (…)  Le ciel est un théâtre et le monde une scène. Nous faisons des chansons des livres les plus longs… ». Honoré de Balzac, sous les traits de Frédéric Jessua, vient situer l’action et les personnages de son roman. Nous sommes à Angoulême, en 1821, au temps de la Restauration. Perchée sur son rocher, la ville haute abrite la noblesse et le pouvoir, en bas, au bord de la Charente, chez les roturiers, on fait du commerce et de l’argent. En haut, la belle Madame de Bargeton (Elsa Grzeszczak ) s’ennuie auprès de son vieux mari (Joseph Fourez) entourée de quelques courtisans : le fat et hypocrite Sixte du Châtelet (Flannan Obe), et une cohorte de médisants interprétés par Francis du Hautoy, Kenza Laala et Morgane Nairaud. Entichée de littérature, elle cherche à jouer les muses. Lucien (Valentin Boraud) deviendra son protégé.

En bas, le poète en herbe, enrage de ne pouvoir percer dans le monde : il est pauvre et sa mère, née de Rubempré, a perdu sa particule en épousant le pharmacien Chardon. Il trouve un soutien moral auprès de son ami David Séchard (Émilien Diard-Detœuf), imprimeur et inventeur et de sa sœur Eve (Morgane Nairaud), blanchisseuse. Accompagné par Sacha Todorov au piano, ce petit monde va nous faire vivre, en chansons, une double idylle : Anaïs de Bargeton s’enfuit à Paris avec Lucien Chardon espérant l’aide d’une cousine, la Marquise d’Espard ; Eve épouse David. La musique de Gabriel Philippot met en valeur la finesse des paroles. Les arrangements puisent aux sources de l’opérette d’Offenbach à Gershwin. Le compositeur a aussi dirigé les chanteurs et le chœur des Angoumoisins, friands de qu’en dira-t-on, la ville d’Angoulême étant, comme Paris par la suite, une composante de cette histoire. Le metteur en scène signe un livret habile et malicieux. Derrière une apparente légèreté, avec Balzac, il critique férocement une société désuète, engluée dans ses préjugés de classe.

Illusions perdues adaptation et mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Changement de décor : débarrassé de son petit théâtre provincial, le plateau se résume à des gradins. En haut de la pyramide, trône la noblesse, en la personne de la Marquise d’Espard (Kenza Laala), entourée de ses courtisans dont Madame de Bargeton et Sixte du Châtelet. Honoré de Balzac prend ici l’habit d’un cuisinier de gargote et observe son héros dans l’arène du monde littéraire et médiatique. L’auteur de La Comédie humaine sait de quoi il parle, pour avoir fréquenté les milieux qu’il évoque de sa plume impitoyable : salons mondains, cénacles littéraires, cercles libéraux ou royalistes. Le Balzac cuisinier expose en quelques mots la situation politique sous Louis XVIII, c’est le règne du « en même temps » : les Libéraux correspondent pour nous à la Gauche, et les Monarchistes, la Droite. Autour de lui, s’agite une multitude de personnages, comme dans une fourmilière : éditeurs, écrivains, auteurs dramatiques, actrices…

Le fils du pharmacien, pour défaut de particule, sera rejeté par la cousine de Madame de Bargeton et relégué dans une mansarde, en attendant qu’un décret du Roi lui rende le titre de noblesse de sa mère: de Rubempré. Sûr de son talent, Lucien va se battre et trouvera succès et fortune dans le journalisme. Le provincial idéaliste aura tôt fait de se déniaiser et d’apprendre les ficelles d’un métier corrompu. Grâce à la toute puissance de la presse, on peut arriver à ses fins, à condition de n’avoir aucun scrupule. Il rencontre le succès, l’amour de la belle Coralie, qui triomphe au théâtre. Mais cela n’aura qu’un temps, « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude », écrit Balzac, « il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine ». Plus dure sera la chute et, ayant tout perdu, il ne restera à l’ambitieux qu’à mettre fin à ses jours. Suite au prochain spectacle…

Par son esthétique, la pièce nous plonge dans le monde contemporain, avec ses couleurs criardes, son amour du fric, son culte de la jeunesse, ses lumières aveuglantes et ses musiques électroniques assourdissantes. Sous l’œil amusé et les commentaires cinglants du Balzac vendeur de frites, le héros navigue entre plusieurs milieux : on reconnaît dans ses voisins d’infortune – qu’il finira par trahir- les gauchistes d’aujourd’hui, la salle de rédaction pourrait être celle du journal Libération… Mais il n’atteindra jamais les hautes sphères de la société présidées par la Marquise d’Espard. Une juste et divertissante traduction de notre comédie contemporaine. 

Splendeurs et Misères adaptation et mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Ce troisième volet commence par la fin d’Illusions perdues : Lucien va se jeter à l’eau quand sort de l’ombre un mystérieux personnage, Carlos Herrera. On apprendra à la fin qu’il s’agit d’un ancien forçat déguisé en prêtre espagnol, mieux connu des lecteurs de Balzac sous le nom de Vautrin. L’abbé lui promet de retrouver gloire et fortune à Paris, s’il lui obéit aveuglément. Un pacte luciférien liera désormais leur destin. Et c’est en enfer que ce Méphisto entraine Lucien. « En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer ». C’est sur ce bal masqué que s’ouvre Splendeurs et misères des courtisanes. Lucien y tombe amoureux d’Esther, sublime courtisane. Manipulée par l‘abbé Herrera, qui cherche de l’argent pour son protégé, elle se sacrifiera en vendant ses charmes au Baron de Nucingen. Une lutte à mort s’engage entre les hommes de main du Baron et ceux de Carlos Herrera, pour mettre la main sur l’argent de la prostituée. Après avoir cédé aux avances de Nucingen, Esther se suicide quand elle apprend le mariage de son amant avec une fille de bonne famille. Lucien et Carlos sont arrêtés, soupçonnés de l’avoir assassinée. Lucien se pend aux barreaux de sa cellule. Le vieux forçat, lui, court toujours….

La pièce se déroule dans la pénombre du plateau complètement dépouillé. Les comédiens, telles des ombres, traversent ce Paris fantomatique. Réduite à l’os, l’intrigue de Splendeurs et misères des courtisanes se concentre sur quelques personnages, le roman en compte 273 ! Sans commentaires ni détours anecdotiques, l’action se résume à de courts dialogues entrecoupés d’affolantes courses poursuites, de violents règlements de compte, de sauvages étreintes amoureuses… Kenza Laala incarne une Esther quasi mystique, enflammée par l’amour et le désir d’expier pour sa mauvaise vie. N’est-ce pas le sort réservé par les écrivains de l’époque à leurs héroïnes ?  Magnifique performance à fleur de peau, comme celle de Philippe Canales en Vautrin ou de Valentin Boraud (Lucien Chardon de Rubempré). Dans cet univers de film noir, Clovis Fouin joue le dindon de la farce : l’obscur Frédéric de Nucingen. Pour l’ambiance, un personnage – la mort ? –  interprète une complainte de Kurt Weill « Au fond de la Seine, il y a de l’or, /Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. /Au fond de la Seine, il ya des morts. Au fond de la Seine, il ya des larmes (…) Belle trouvaille. Par une mise en scène très visuelle et chorégraphiée, Lazare Herson-Macarel a voulu traduire une « descente aux Enfers » à travers les différentes couches de la société parisienne, en référence à La Divine Comédie de Dante, dont Balzac a détourné le titre pour sa Comédie humaine.

Le Nouveau Théâtre Populaire, qui fait sa première apparition sur une scène parisienne, ravit le public par son approche cohérente de l’œuvre, passant du  kitsch d’époque à une fable tragique où les personnages ne sont plus que les fantômes d’un cauchemar. La troupe est née à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. Elle y construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature dramatique, en pratiquant un tarif unique (5€ la place). En 2020, elle décide de faire une première création « hors les murs » avec une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché). Aujourd’hui, une soixantaine de créations plus tard, le NTP compte 21 membres permanents, au fonctionnement démocratique stipulé dans son manifeste : « Nous prenons les décisions collectivement : par consensus, vote à bulletin secret ou à main levée… Nous présentons toujours plusieurs pièces, mises en scène par différents membres de la troupe… Tous les membres de la troupe participent à plusieurs spectacles ». Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Notre comédie humaine : jusqu’au 24/11, du mercredi au vendredi à 20h, l’intégrale les samedi et dimanche à 15h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, 75013 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 11 au 14/12, Le Quai-CDN d’Angers (49). Du 29/01/25 au 01/02, Théâtre de Caen (14).

Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché) : du 15 au 18/01/25, Le Trident-Scène nationale de Cherbourg (50). Du 22 au 25/01, Théâtre de Caen (14). Du 5 au 8/02, La Commune-CDN d’Aubervilliers (93).

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Les caissières donnent de la voix

Dans la cadre du Festival d’Automne 2024 et de la saison de la Lituanie en France, au théâtre du Rond-Point (75) s’est donné Have a Good Day ! Un opéra pour vocalises de caissières, bip de scanners, lumières de supermarché et agent de sécurité… Un original chant choral face à nos sociétés de consommation !

Les cliquetis des caisses enregistreuses font entendre leur petite musique. Si les divers produits défilent à grande vitesse sur le tapis, aucune étiquette ne résiste à la décodeuse électronique ! Lumières blafardes de grande surface, crépitations incessantes des scanners : bien alignées derrière leurs machines en parfait état de marche, tenue de circonstance en chemisier blanc et tablier bleu, les dix salariées ne chôment point. Quand le capitalisme affiche la note finale, ça déménage dans les rayons et les caissières donnent de la voix ! Sous l’œil vigilant de l’agent de sécurité qui accueille le public, se révélant plus tard pianiste émérite à l’ouverture de cet original opéra en provenance de Lituanie.

Petits pois, salade et fromage blanc, haricots verts et tomates, concombres et ravioli… Il est rare, voire exceptionnel, de note en note – deci delà – de la en si, qu’un livret d’opéra livre une longue liste de courses pour alimenter ou abreuver les cordes vocales des récitants. Des récitantes en l’occurrence, délivrant de magnifiques vocalises à la gloire du filet de merlan ou du rôti de veau ! Certes, mais loin d’être un hymne à la consommation, Have a Good Day ! met avant tout en partition les dures conditions de travail des caissières : des horaires décalés et hachés, des journées harassantes dans le bruit incessant, des embauches aux heures sombres du petit matin pour des fins de service parfois au noir de la nuit tombée, des « bonjour, merci, bonsoir, bon après-midi » en code de civilité inlassablement répétés, la fatigue des transports qui alourdit les yeux à l’aller comme au retour du bus.

D’article en article, de lignes mélodiques chantées en chœur ou entrecoupées de solos, le trio créateur (Vaiva Grainytė au livret, Lina Lapelytė à la direction musicale et Rugilė Barzdžiukaitė à la mise en scène) nous offre, sous couvert de grands airs et d’une belle partition, une image fort désabusée et déconcertante de nos sociétés de consommation et de l’exploitation éhontée qui en découle. Entre humour et réalisme, musique et poésie, guettons le retour prochain en terre hexagonale de nos héroïques, et lyriques, caissières ! Yonnel Liégeois

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Katharsy et ses avatars

Transposant au théâtre un jeu vidéo, Alice Laloy propose Le ring de Katharsy où deux adversaires s’affrontent via des avatars pilotés en direct. Un match où les danseurs acrobates, marionnettes humaines, sont manipulés par des joueurs omnipotents. Une fascinante performance créée au TNP de Villeurbanne.

Après Pinocchio (live) où, à l‘inverse du conte de Carlo Collodi, des corps vivants d’enfants étaient transformés en pantins et Death Breath Orchestra, Alice Laloy poursuit, avec sa chorégraphe Stéphanie Chêne et le compositeur Csaba Palotaï, une recherche sur « la qualité corporelle et sonore de présences hybrides mi-humaines, mi-marionnettes ». Dans Le ring de Katharsy, six interprètes deviennent les avatars de deux joueurs acharnés, soumis à leurs pulsions guerrières. « Stéphanie et moi, nous avons mis au point les règles du jeu, qui ont été notre principe d’écriture, notre filtre poétique, permettant d’accueillir un langage visuel, sonore, atmosphérique et des figures », dit Alice Laloy. En piste, une chanteuse-cheffe d’orchestre (Katharsy), deux acteurs-chanteurs (les joueurs), un porteur et six circassiens,  contorsionnistes, acrobates et/ou danseurs (les avatars).

« Bienvenue au Ring de Katharsy » s’inscrit en lettres lumineuses, en fond de scène. Le gril du théâtre abaissé au ras du sol se lèvera dans un grincement mécanique marquant le début de la partie. Sur le plateau gris règne une légère vapeur quand deux comédiens apportent une collection de pantins de taille humaine sur des chariots, corps avachis et enveloppés de vêtements grisâtres. Ils les manipulent avec précaution, tels les soigneurs d’un match de boxe. Ces images ne sont pas sans rappeler les œuvres monochromes aux gris irréels du plasticien belge Hans Op de Beeck, un univers à la fois mélancolique et déshumanisé où les images reflètent l’absurdité tragicomique de notre condition postmoderne.

Un jeu diabolique

Une fois sur pied, ces humanoïdes s’animent sous les ordres cinglants de deux joueurs : « avance, recule, prend, attaque, tourne, pivote, esquive, frappe… », martèlent-ils, de plus en plus excités au fil des cinq manches de ce match effréné. Commence un ballet sidérant. Les pions se déplacent comme des automates, corps marionnettiques, visages impavides. Leurs gestes saccadés sont rythmés par les voix des champions, les scores lumineux et sonores s’affichent sur les écrans de chaque adversaire. Une immense figure juchée sur une estrade, au lointain, préside le jeu. Telle une divinité, majestueuse et mystérieuse, elle règne sur le ring, annonce les sets, compte les points et encourage les joueurs de ses chants éthérés.

 « Black Friday », clame la diva et, tandis que s’inscrivent les noms des « pions » de chaque camp, des oripeaux tombent des cintres. C’est à qui s’en emparera et s’en revêtira le premier, tout en empêchant ses ennemis de mettre la main dessus. Ce qui donne lieu à de joyeuses bagarres où les danseurs acrobates s’emberlificotent bras et jambes dans les vêtements. Vision ironique des pulsions consuméristes. Deuxième épreuve, « Click and collect » : les deux équipes se disputent avidement le contenu d’un même colis. Dans la session « Living room », c’est la mêlée pour s’asseoir sur un grand fauteuil qui ne contient que cinq personnes, le sixième restera en rade… D’autres meubles tombent du ciel puis, au fil du jeu, de nouveaux objets à se disputer.

Effet de miroir

Plus le duel avance, plus la tension monte entre les joueurs jusqu’à l’hystérie, plus leurs avatars sont à la peine et deviennent maladroits, parfois au bord de la révolte… On sent le système prêt à se détraquer. L’atmosphère se tend aussi du côté du public, captivé par l’action menée avec une précision extrême par des interprètes virtuoses. Difficile de ne pas se prendre au jeu. Cruels, drôles et décalés, ces comportements prêtés aux humains et à leurs avatars sont comme un miroir tendu à notre société, par le prisme duquel s’opère une critique de la société de consommation, de l’exploitation capitaliste, du totalitarisme. On pense à l’esclavage du travail à la chaine décrit dans les Temps modernes de Charlie Chaplin. Surtout, en la personne des champions, on voit les maitres absolus d’un bataillon qui obéit aux ordres sans rechigner. Les avatars eux-mêmes sont manipulés de telle sorte qu’ils sont prêts à s’accaparer manu militari tout ce qui leur tombe sous la main.

En déplaçant la catharsis propre au théâtre vers celle que peut susciter le jeu vidéo, Alice Laloy laisse entendre que quelque chose pourrait bien déborder, si un grain de sable venait gripper la machine. Sous le joug de leurs manipulateurs omnipotents, les avatars rompront-ils leurs chaines ? Cette question, sans trêve, nous tient en haleine pendant une heure trente. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Le Ring de Katharsy : Le 14/11, Le Bateau-Feu-Scène nationale de Dunkerque. Du 20 au 29/11, Théâtre national de Strasbourg. Du 5 au 16/12, T2G–Théâtre de Gennevilliers, Festival d’Automne à Paris. Les 9 et 10/01/25, La rose des vents–Scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq. Du 26/02 au 01/03, Théâtre Olympia-CDN Tours. Les 13 et 14/03, Malakoff-Scène nationale, Festival Marto. Les 20 et 21/03, Théâtre d’Orléans–Scène nationale. Les 3 et 4/04, Théâtre de l’Union-CDN du Limousin. Les 9 et 10/04, La Comédie de Clermont-Ferrand-Scène nationale. Du 23 au 26/11, Théâtre de la Cité-CDN Toulouse Occitanie.

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Plus dure, la chute !

Au théâtre de l’Essaïon (75), Jean-Baptiste Artigas met en scène et interprète La Chute. Une adaptation, signée Jacques Galaup, du roman d’Albert Camus. La saveur d’un spectacle qui incite à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine.

Comment rendre la densité et la complexité d’une telle œuvre au théâtre, même si elle se prête à la mise en scène grâce à sa forme orale et monologuée ? L’adaptation respecte la chronologie de La chute, ce court roman publié en 1957 peu avant la mort accidentelle d’Albert Camus. Il nous fait entrer dans les méandres d’un cerveau torturé qui expie, dans l’exil, une faute originelle. On ne saura le fin mot de l’histoire que dans la deuxième partie du spectacle. Un narrateur, Jean-Baptiste Clamence, prend à partie le client d’un bar d’Amsterdam, le Mexico City, et se confesse à lui en cinq temps sans laisser l’autre placer un mot. Une posture qu’on trouvait déjà dans L’Étranger (1941) et qui nous enferme dans un récit univoque. Seul en scène devant un fauteuil vide (présence-absence de son interlocuteur), Jean-Baptiste Artigas se saisit de ce personnage inquiétant, un habitué de ce bar qui se dit « juge-pénitent ».

Il se met volontiers au piano pour ponctuer les épisodes de cette Chute sur des airs de Thelonious Monk, Fats Waller, Duke Ellington, ou encore de Jacques Prévert et Joseph Kosma avec Les Feuilles mortes… Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien à succès, homme à femmes impénitent, est tombé de haut quand, un soir, une jeune femme croisée sur un pont de Paris s’est jetée à la Seine, sans qu’il soit intervenu. Alors, commence son inexorable « chute » : il prend lentement conscience de l’inanité de son comportement passé et se réfugie dans les brumes nordiques, le monde interlope des bars à marins et les vapeurs de genièvre. Le début de la pièce s’attarde trop sur les années glorieuses du personnage mais le comédien endosse avec brio son égoïsme bravache. Il faut attendre la deuxième partie pour entrer dans le vif du propos d’Albert Camus, teinté de culpabilité judéo-chrétienne et d’un âpre jugement sur l’indifférence générale aux souffrances du monde.

Dans sa mise en accusation de l’homme moderne, préoccupé de lui-même, en « juge pénitent » Clamence clame dans le désert. « Le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. Couvert de cendres, m’arrachant lentement les cheveux et disant “j’étais le dernier des derniers”. Alors, je passe du “JE” au “NOUS”. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger ». Derrière son héros, Albert Camus fustige ses « confrères parisiens » et humanistes professionnels en réponse à leurs critiques mais chacun de nous, humains du XXIème siècle, en prend pour son grade… Jean-Baptiste Artigas accompagne son personnage jusqu’au bout de sa chute : du freluquet sûr de lui au repenti cynique, il rend parfaitement l’humour glacial du texte où Camus allège le procès à charge de l’auteur contre lui-même et son milieu.

Nous entendons aussi la saveur de cette prose, en particulier les paysages qui reflètent les états d’âme du narrateur. Des rues de Paris au crépuscule où « le soir tombe sur les toits bleus de fumées, le fleuve semble remonter son cours », au no man’s land du Zuyderzee : «  Une mer morte, perdue dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit (…). Voilà n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez à notre gauche ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et devant nous la mer couleur de lessive, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, la vie morte, l’effacement universel ».

Sourd l’envie du spectateur à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine ! Mireille Davidovici

La chute, d’après Albert Camus : jusqu’au 06/01/25, le dimanche à 18h, le lundi à 19h. L’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Madeleine Riffaud, une grande dame

Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois

« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».

Madeleine Riffaud

La sentinelle d’un siècle de tempêtes

« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.

Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.

Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »

« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. » Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11

Une héroïne de la résistance

Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.

En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur (…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.

Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.

En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.

Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11

Résistante, journaliste et poétesse

La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.

Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.

Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11

Franc-tireuse de tous les combats

Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).

La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11

Hommage à Madeleine Riffaud

En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.

A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon

Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière

En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.

Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois

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Les voix impénétrables de l’IA !

Au centre Bonlieu, Scène nationale d’Annecy (74), Kuro Tanino présente Maître obscur. Désormais artiste associé au CDN de Gennevilliers (92), le metteur en scène et dramaturge japonais remet sa pièce pour la sixième fois sur le métier. Une œuvre qui interroge le pouvoir de l’intelligence artificielle.

Dans une autre vie, Kuro Tanino en pinçait pour la psychiatrie. Mais le goût du théâtre l’emporta et très vite, il laissa tomber ses études de médecine pour s’y consacrer entièrement. Le voilà donc metteur en scène qui, loin de son Japon natal, crée et se produit un peu partout dans le vaste monde. Maître obscur est la sixième version d’une pièce adaptée la première fois en 2003 d’après le manga du même nom de Caribu Marley et Haruki Izumi. Si la première version situait l’action dans une entreprise, en l’occurrence un restaurant où le héros succombait au phénomène encore peu banalisé de l’emprise, cette nouvelle version déplace l’histoire dans un lieu où cohabitent des êtres en cours de « réadaptation ».

Un asile, à la fois refuge et enfermement, un peu à la manière de celui de Charenton même si, ici, les patients ou les cobayes – on ne saura jamais très bien – agissent en fonction d’une voix produite par l’intelligence artificielle. Exit les soignants, les cinq protagonistes obéissent plus ou moins aux ordres murmurés par la voix que les spectateurs, munis de casques, entendent aussi. La voix est douce, étrangement douce. Elle fait même preuve d’humour à certains endroits. Sorte de coach de l’au-delà, la voix s’immisce dans les moindres recoins du cerveau, indiquant chaque geste et déplacement à accomplir pour remettre un peu d’ordre dans une vie désordonnée. Préparer le café, ouvrir le bon tiroir où sont rangés les couverts, s’habiller, réapprendre les codes de la conversation…

Le spectateur en position d’observateur

Les personnages semblent s’être éloignés de la civilisation pour se réfugier dans un no man’s land inaccessible. On ne saura rien des raisons de leur présence dans cet endroit improbable. Dans un décor étrangement vintage très années 1970, cuisine en Formica jaune pastel, canapés et couvre-lits fleuris, vieux rocking-chairs achetés chez Monsieur Meuble plutôt qu’à Ikea, la scénographie dessine les contours invisibles d’un aquarium sans vitre, plongeant le spectateur dans la position de voyeur plus que de voyant. Dans la position d’observateur, le spectateur observe. Il ne se passera rien de spectaculaire. Ces trois femmes et hommes obéissent sans obéir, résistent, un peu, sans jamais se rebeller, essayant de complaire à la voix, seul lien qui les relie au monde extérieur.

Pour autant, ils ne sont pas des robots, le metteur en scène laissant entendre toute leur fragilité qui, parfois, est aussi leur force. Ces êtres en vrac dans leur tête, ça peut être nous aussi. L’IA nous apprivoise peu à peu, on s’y habitue. Ne pensons-nous pas être libres en étant superconnectés au monde, laissant les algorithmes et l’application d’assistance Google choisir notre playlist, nous dicter une recette de cuisine, nous rappeler notre emploi du temps ? C’est un spectacle étrange, une tentative pour réfléchir à ce monde d’après qui est déjà là. Comment préserver notre part d’humanité face à une science sans conscience au service du libéralisme, telle est la question fondamentale… Marie-José Sirach, photos Jean-Louis Fernandez

Maître obscur : du 6 au 8/11 à Bonlieu, scène nationale d’Annecy. Du 5 au 7/02/25 à la Comédie de Genève.

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Carole Thibaut, à cœur et à corps

Au théâtre de la Bastille (75), Carole Thibaut présente Ex Machina. Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres.

Auteure, metteure en scène et directrice du Centre dramatique national de Montluçon, Carole Thibaut n’est pas femme à s’en laisser conter ! Depuis longtemps déjà, elle a fait un sort aux contes de fées et aux belles histoires de princes charmants. L’affaire a trop duré, des origines du monde à aujourd’hui, « Deux ex machina » selon la formule consacrée, il est urgent de s’élever contre cette inégalité des chances entre homme et femme, héritée de rapports de force devenus force de lois. Un principe intangible, naturel voire surnaturel, depuis que Ève a prétendument mordu dans la pomme…

Ne reculant devant aucune audace, tantôt jeune fille affriolante au collant couleur chair tantôt jeune femme aguichante affublée de faux seins proéminents, tantôt surgissant d’une baignoire rouge sang de ses menstruations tantôt ménagère de plus de cinquante ans aux oubliettes du désir, l’artiste se livre à une authentique performance. De son enfance pliant le regard sous l’autorité paternelle à l’aujourd’hui de la directrice d’une institution publique, le même constat : femme, il faut se soumettre ou devoir en faire deux-trois fois plus pour être reconnue dans ses capacités, qualités et compétences ! Forte de tous les artifices théâtraux, masques-images et musiques, elle fait défiler l’histoire de cette moitié de l’humanité que l’on a défini comme sexe faible. Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent enfin un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois

Ex machina, de et avec Carole Thibaut : du 5 au 8/11 à 19h. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél : 01.43.57.42.14).

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Rossignol à la langue pourrie

Au théâtre de l’Essaïon (75), mise en scène par Guy-Pierre Couleau, Agathe Quelquejay interprète Rossignol à la langue pourrie. Un superbe spectacle dont Chantiers de culture avait rendu compte lors de sa création. Avec son aimable autorisation, nous publions le remarquable article de notre consœur Armelle Héliot, paru le 27/10 sur son Journal. Yonnel Liégeois

Jehan-Rictus porté au plus haut

Une interprète exceptionnelle, Agathe Quelquejay, qui aime le poète depuis l’adolescence, un metteur en scène ultra-sensible, Guy-Pierre Couleau, une salle faite pour l’intimité, l’Essaion. Un titre qui peut interloquer, Rossignol à la langue pourrie. Mais chacun reçoit au plus profond les poèmes, les visions d’un écrivain qu’il faut lire et relire sans cesse.

Quand on se rend chaque soir au théâtre et qu’enfin l’on a le privilège d’assister à un moment aussi sublime que ce Rossignol à la langue pourrie, on s’en veut d’avoir tant tardé. D’avoir raté un rendez-vous avec une heure bouleversante de théâtre, de poésie pure. Grandeur, beauté, sincérité, perfection de l’interprétation, tout, ici, subjugue.

Une heure dans une semi-pénombre, avec un éclairage très équilibré de flammes vacillantes dans leurs verres de différentes tailles. Une installation de Laurent Schneegans. Une heure en six mouvements séparés par de brèves, mais très prenantes, interventions de la musique, puisée avec pertinence dans les nappes mélancoliques de notre temps, voix sourdes et belles, déchirantes. Le titre des textes est projeté sur le mur. Tout est donné dans une fluidité enivrante.

Guy-Pierre Couleau est un metteur en scène au trait sûr. Il sait utiliser les espaces, décider des enchaînements, trouver les mouvements. Il dirige, comme un chorégraphe et musicien, Agathe Quelquejay, elle-même portée par le souffle profond de Jehan-Rictus. Les poèmes s’enchaînent en une fluidité fascinante, tandis que l’interprète, fine, frêle, magnifique, se plie aux passages. Les vêtements s’effacent, se complètent, dans un registre assez asexué, qui se clôt dans les plis d’une robe, sculpture fragile et pourtant majestueuse, dessinée par Delphine Capossela. 

C’est comme un chant qui ne finirait jamais. La langue inventive, la langue vraie du peuple, nous parvient avec une précision d’autant plus magnifique qu’Agathe Quelquejay a intériorisé ces textes depuis l’adolescence. C’est alors qu’elle a découvert Jehan-Rictus, c’est alors qu’elle s’est dit qu’un jour elle porterait ces textes sur scène.

Comment être à la hauteur de ce moment si haut, si beau, tellement accessible, en même temps. La suite des textes est finement organisée. Ils viennent du recueil Le Cœur populaireAinsi s’enchaînent « Les Petites baraques », « La Frousse », « Idylle », « La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », « Berceuse pour un Pas-de-Chance », « Jasante de la vieille », texte qui date de 1902.

« BONJOUR… C’est moi… moi ta m’man
J’suis là… d’vant toi… au cimetière
(Aujord’hui y’ aura juste un an
Un an passé d’pis ton affaire.)

 
Louis?
Mon petit… m’entends-tu seul’ment ?
T’entends-ty ta pauv’moman d’mère
Ta  » Vieille « , comm’tu disais dans l’temps

 
Ta  » Vieille « : qu’alle est v’nue aujord’hui
Malgré la bouillasse et la puïe
Et malgré qu’ça soye loin… Ivry ! »

Ecoutez ces « récits d’amour et de misère en langue populaire », écoutez Agathe Quelquejay, lisez Jehan-Rictus. Nombre de ses textes, de ses poèmes, sont accessibles gratuitement sur internet. Et les livres sont édités en formats très accessibles. Voyez ce spectacle qui nous entraîne au plus haut des sentiments humains et nous parle d’aujourd’hui même. Armelle Héliot

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : jusqu’au 02/11, les vendredis & samedis à 21h. Du 08/11 au 04/01/25, les vendredis & samedis à 19h15. Du 10/01 au 02/02, les vendredis & samedis à 21h et les dimanches à 18h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Ariane Ascaride, double jeu

Jusqu’au 31/10 pour le premier spectacle, jusqu’au 02/11 puis du 2 au 31 mai 2025 pour le second, à la Scala (75), Ariane Ascaride propose Du bonheur de donner et Une farouche liberté. De Brecht à Gisèle Halimi, le double jeu d’une grande interprète : féminisme et poésie.

Du bonheur de donner, avec Bertolt Brecht…

Délicieusement accompagnée à l’accordéon par David Venitucci, le maître à jouer incontesté du piano à bretelles, Ariane Ascaride lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht : un vrai Bonheur de donner ! Une facette bien trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan que la comédienne signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny. Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Bertolt Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un fort joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Yonnel Liégeois

… à Une farouche liberté, avec Gisèle Halimi

Sue la scène de la Scala, la comédienne enfile aussi la robe de l’avocate Gisèle Halimi. Avec Une farouche liberté, on la retrouve donc dans un spectacle de facture fort différente, mis en scène par Léna Paugam. En compagnie de Philippine Pierre-Brossolette, Ariane Ascaride interprète l’avocate engagée sa vie durant pour défendre les droits au féminin. C’est à partir de l’ouvrage d’entretiens avec Gisèle Halimi, menés par la journaliste Annick Cojean, que se construit cette rencontre évitant le simple récit biographique. Les deux comédiennes donnent chair à ce personnage. L’aventure, humaine et féministe, débute avec l’enfance tunisienne de la future avocate qui refuse de servir de boniche à son grand frère. Plus tard, elle s’engage dans des procès retentissants, défendant notamment le droit à l’avortement. Un moment passionné et passionnant. Gérald Rossi

Du bonheur de donner : Du 25/09 au 31/10, les mercredi et jeudi à 21h15. Gisèle Halimi, une farouche liberté : Du 17/09 au 02/11 à 19h, du 02/05 au 31/05/25 à 21h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Outre ses deux spectacles, Ariane Ascaride squatte de nouveau la scène de la Scala : du 09/01 au 09/05/25 avec Touchée par les fées, du 16/01 au 14/02/25 avec Paris retrouvée.

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Mona Chollet et ses démons intérieurs

Aux éditions La Découverte, Mona Chollet publie Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister. Entre sources littéraires, témoignages et références scientifiques, une enquête instructive sur nos démons intérieurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°372, octobre 24), un article de Frédérique Letourneux.

Une petite voix s’élève dès la première page, « ce n’est pas possible d’être aussi conne ! ». Le ton est donné. La journaliste et essayiste Mona Chollet se livre dans ce nouvel ouvrage, Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister, à un exercice d’introspection salutaire : qu’est-ce qui fait que résonne régulièrement en nous cette voix intérieure hypercritique et culpabilisante qui nous fait douter ? Comme à son habitude, l’autrice se livre à une enquête mobilisant sources littéraires, témoignages -notamment sur les réseaux sociaux et dans les magazines- et références scientifiques.

Le propos se situe davantage du côté de la sociologie que de la psychologie, soulignant le rôle joué par les pesanteurs sociales dans la construction de cet ennemi intérieur auquel sont davantage exposées les catégories dominées affectées de stéréotypes négatifs : les enfants, les femmes, les minorités sexuelles, ethniques ou raciales. Poursuivant le travail de déconstruction des normes de genre déjà initié dans de précédents ouvrages, Mona Chollet fait retour sur la figure biblique d’Ève comme point de départ de la longue culpabilisation des femmes. Elle n’oublie pas de rappeler aussi les effets délétères de cette injonction à être tout à la fois une bonne mère, une bonne épouse, une bonne professionnelle.

L’originalité de l’ouvrage se situe certainement dans la dernière partie consacrée au militantisme. Mona Chollet y parle de ses engagements, notamment pour les causes palestinienne et environnementale, et exprime aussi ses doutes. Peut-on continuer à être heureux ou à désirer l’être quand on a une conscience aiguë de ce qui se passe autour de nous ? Avouant redouter « l’effet vase clos des cercles militants », elle répond définitivement par l’affirmative, et invite à ne pas ajouter l’impuissance à la liste de nos motifs de culpabiliser. Frédérique Letourneux

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister, de Mona Chollet (éditions La Découverte, 272 p., 20€).

Le dossier du n° 372 de Sciences Humaines s’intéresse au clash des générations : valeurs, modes de vie, ressources, amours, humour… Sans oublier l’entretien avec Marie Duru-Bellat et François Dubet, « Trop d’école tue l’éducation ! ». Enfin, Maud Navarre signe un remarquable et long article sur « Olympe de Gouges, l’intrépide » : victime de la misogynie des révolutionnaires de 1789, considérée aujourd’hui comme une pionnière des luttes féministes et anti-esclavagistes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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L’art florissant de Blanca Li

Sous l’Espace Chapiteaux, au Parc de la Villette de Paris (75), Blanca Li présente Didon et Énée. Une version dansée, sensuelle et débridée, de l’opéra d’Henry Purcell. Un spectacle servi par l’art foisonnant et décapant de la chorégraphe espagnole. 

Le talent protéiforme de l’espagnole Blanca Li, nouvellement nommée présidente du Parc de la Villette, lui vient sans doute de son expérience new-yorkaise où elle fut plongée dans un bain multiculturel. Arrivée à l’âge de 17 ans dans la métropole américaine, après avoir quitté Grenade sa ville natale, elle étudie auprès de la grande prêtresse de la Modern Dance Martha Graham. Elle découvre en même temps le Hip Hop et d’autres expressions artistiques. Elle y restera plus de dix ans et, de retour en Europe, elle fonde sa compagnie de danse contemporaine en 1992. Ses créations trouvent vite écho dans le monde entier. Parfois, elle réalisera aussi des chorégraphies  pour la publicité, lorsque les fins de mois seront difficiles. La chorégraphe travaille aussi bien pour le Ballet de l’Opéra de Paris qu’avec Abd Al Malik, en outre très à l’aise avec les outils numériques. La thématique de Didon et Énée lui est familière puisqu’elle a chorégraphié en 2023 l’Opéra du même nom pour William Christie, directeur de l’ensemble baroque Les Arts Florissants.

Blanca Li y revient pour donner le premier rôle à la danse, à la fluidité des corps en mouvement, en adéquation parfaite avec la musique de Henry Purcell. Adéquation parfois presque trop parfaite, voire illustrative… D’ailleurs, le premier tableau en est une synthèse, les dix danseurs jouant la partition sans instruments. Les séquences se suivent, enlevées par une troupe exceptionnelle de danseurs vibrants et habités d’une respiration lancinante qui, par leur énergie, nous entraînent dans cette osmose entre partition et danse, jumelles de virtuosité. On est saisi par un contrejour soleil couchant d’un statuaire sculptural évoquant la Grèce antique. Ne manquait que la Méditerranée, lieu de toutes les tragédies mythologiques : la voici, avec de l’eau déversée sur le sol recouvert d’un vinyle noir. Les corps glissent comme on glisse dans la passion, les amours s’en vont et s’en viennent au fil de l’eau. L’idée scénographique est très belle mais son exploitation, un peu longue, lasse jusqu’à un beau final somptueusement glissé.

Didon et Énée, Henry Purcell et William Christie sont chaleureusement servis par l’art foisonnant et décapant de Blanca Li. Le public conquis et ravi, tous âges confondus, sort de la représentation avec des fourmis dans les jambes. Chantal Langeard

Didon et Énée, Cie Blanca Li : jusqu’au 31/10 à l’Espace Chapiteaux, 20h. Parc de la Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). En Belgique, du 31/12 au 02/01/25 à Liège et les 04 et 05/01/25 à Bruxelles. Les 09 et 10/01/25 à Grenoble, le 13/02 à Garge-les-Gonesses,  le 19/03  à Saint-Germain-en-Laye et le 23/03 au Palais du Festival de Cannes.

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